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LA CYBERNÉTIQUE « AMÉRICAINE » AU SEIN DU

STRUCTURALISME « FRANÇAIS »
Jakobson, Lévi-Strauss et la Fondation Rockefeller
Bernard Geoghegan

S.A.C. | Revue d'anthropologie des connaissances

2012/3 - Vol. 6, n°3
pages 585 à 601

ISSN 1760-5393
Article disponible en ligne à l'adresse:
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http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2012-3-page-585.htm
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Pour citer cet article :
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Geoghegan Bernard, « La cybernétique « américaine » au sein du structuralisme « français » » Jakobson, Lévi-Strauss
et la Fondation Rockefeller,
Revue d'anthropologie des connaissances, 2012/3 Vol. 6, n°3, p. 585-601. DOI : 10.3917/rac.017.0117
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Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3 585
VARIA
LA CYBERNÉTIQUE « AMÉRICAINE »
AU SEIN DU STRUCTURALISME
« FRANÇAIS »
Jakobson, Lévi-Strauss
et la Fondation Rockefeller
1
BERNARD GEOGHEGAN
RÉSUMÉ
À partir de la lecture des archives de correspondances, archives
institutionnelles et travaux publiés, cet article reconstruit la
convergence des sujets d’intérêt de la Fondation Rockefeller,
de Roman Jakobson et de Claude Lévi-Strauss autour de la
cybernétique entre les années 1940 et 1950. Le soutien de la
Fondation pour ces deux chercheurs a contribué à la formation
d’une synthèse partielle de la cybernétique et de son intégration
dans les conceptions de recherche structurelle de l’après-guerre
et a favorisé le transfert des conceptions américaines et des
sciences de l’ingénieur dans les sciences humaines européennes.
Mais cette synthèse et ce transfert ont été contestés et partiels :
durant les années 1950 les travaux de Jakobson et de Lévi-Strauss
se sont écartés des conceptions véhiculées par la Fondation mais
ont aussi largement divergé l’un de l’autre.
Mots clés : histoire des sciences, cybernétique, structuralisme,
Lévi-Strauss, Jakobson, informatique, Guerre Froide, Science
Studies, Fondation Rockefeller, Deuxième Guerre mondiale
1 Traduction de Danièle Momont., révision par Rigas Arvanitis.
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586 Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3
INTRODUCTION
Dans son essai intitulé La pensée sauvage, chef-d’œuvre de la littérature
anthropologique paru en 1962, Claude Lévi-Strauss l’affirme : contrairement à ce
que nous avons l’habitude de penser, la connaissance mythologique des sauvages
n’est pas seulement cohérente ; elle possède en elle-même un ordre logique
comparable à la science occidentale (Lévi-Strauss, 1962, pp. 3-47, 354-357). Il
explique ce phénomène au moyen de tropes empruntées à un nouveau champ
de recherches : la « théorie de l’information ». Selon Lévi-Strauss chaque société
s’organise autour de « codes » qui eux-mêmes organisent la convertibilité des
messages au sein des ordres naturel, culturel, technique et économique. Dans
une société donnée, le code permet de combler les fossés ou les contradictions
à l’intérieur d’un ordre culturel. La conclusion de Lévi-Strauss est passionnante :
ces codes, affirme-t-il, dont il vient de découvrir qu’ils sont opérationnels dans
la nature et la culture aussi bien que dans les sociétés primitives ou modernes,
permettent de transcender et de dissoudre les catégories de nature/culture et
primitif/moderne. Grâce au « détour de la communication, » écrit Lévi-Strauss,
« [l]e procès tout entier de la connaissance humaine assume ainsi le caractère
d’un système clos » (Lévi-Strauss, 1962, p. 357).
Il est probable que les premiers lecteurs de La pensée sauvage, non moins
que nous, savaient peu de la théorie de l’information et se sentaient perplexes.
Alors, qu’est-ce que la théorie de l’information ? Il s’agissait alors d’une branche
assez récente de l’ingénierie de la communication, essentiellement destinée à
concevoir des codes à même de rendre plus fiables l’encodage, le décodage et la
correction des codes au sein des transmissions de données. Pour un théoricien
de l’information, le contenu ou le sens d’un message n’est pas pertinent : seuls
importent les moyens grâce auxquels des messages peuvent être efficacement
ordonnés puis transmis par le biais d’un système de communication et d’un
codage. Une application judicieuse de la théorie de l’information permet de
pallier la pénurie de bande passante grâce à l’application de la puissance de
calcul, en vue de l’élaboration de codes complexes et résistants à l’erreur qui
abrègent les messages durant leur transmission.
Mais il est également probable que les ingénieurs de la communication n’en
étaient pas moins perplexes que les simples lecteurs. À l’époque, la théorie de
l’information relevait essentiellement du domaine de la recherche mathématique
et théorique. La raison en était simple : au début des années 1960, la plupart
des systèmes de communication et des systèmes industriels se heurtaient à
un problème contradictoire : un excès de bande passante et un manque de
puissance de calcul. Par contre, si, comme Lévi-Strauss l’affirme dans le dernier
chapitre de son livre, la théorie de l’information était susceptible d’éclairer
des problèmes nombreux dans l’ethnologie, l’histoire et la linguistique, peu
d’ingénieurs de la communication le savaient.
Durant ces dernières années, certains chercheurs ont montré un intérêt
renouvelé pour l’histoire de la théorie d’information, la cybernétique et leurs
rapports avec des autres disciplines et pratiques (Galison, 1994 ; Edwards,
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1996 ; Hayles, 1999 ; Kay, 2000 ; Gerovitch, 2002 ; Pias, 2004 ; Turner, 2006 ;
Hagner et Hörl, 2008 ; Pickering, 2010). Ils sont également de plus en plus
nombreux à considérer que l’histoire de l’informatique et des technologies de
l’information est indissociable de l’histoire de la plupart des aspects essentiels de
la vie contemporaine : aspects culturel, économique et administratif. Quelques-
uns ont aussi manifesté une attention accrue envers la façon dont Lévi-Strauss
s’est approprié la cybernétique et la théorie de l’information et se sont en
outre penchés sur les positions du linguiste russe Roman Jakobson qui initia
l’anthropologue français au structuralisme (De Almeida, 1990 ; Dupuy, 2000 ;
Johnson, 2003 ; Segal, 2003 ; Parodi, 2004 ; van de Walle, 2008; Le Roux, 2009).
Ces travaux ont été enrichis par des études récentes qui éclairent les échanges
transnationaux qui ont été aux origines de développement de cybernétique et
des sciences sociales (Gerovitch, 2002 ; Porter et Ross 2003 ; Jeanpierre 2004 ;
Helibron et al., 2008 ; Pickering, 2010).
Cette histoire devrait permettre d’éclairer le structuralisme mais aussi les
développements historiques quand se sont entremêlées l’histoire des sciences
de l’information et la philosophie du XX
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siècle dans les premiers pas de notre
société de l’information vers la mondialisation. Je me propose de dire ici quelques
mots de mes propres recherches dans ce domaine en me concentrant sur un
acteur négligé de ce processus : la Fondation Rockefeller. Il est de notoriété
publique que la Fondation a fourni un généreux soutien à de nombreuses
personnalités essentielles de la cybernétique parmi lesquelles Norbert Wiener,
Claude Shannon et Oskar Morgenstern
2
. Néanmoins, personne n’a encore
examiné de près le financement dont ont bénéficié en même temps Jakobson
et Lévi-Strauss. Dans cet article, je vais tenter de combler cette lacune en
exposant comment l’intérêt manifesté par la Fondation Rockefeller pour la
science et la cybernétique a orienté les recherches de Jakobson et Lévi-Strauss
dans ces disciplines.
LE SOUTIEN APPORTÉ PAR LA FONDATION
ROCKEFELLER AUX SCIENCES HUMAINES
ET AUX CHERCHEURS EN EXIL
La Fondation Rockefeller, qui jusqu’à la Seconde Guerre mondiale constitue le
plus grand mécène privé de la recherche scientifique internationale, comptait
alors parmi les nombreux organismes ayant reçu les subsides de riches industriels
américains. Ces derniers espéraient, par ce biais, atténuer les souffrances et les
troubles qui sont le lot commun du monde industriel moderne. Les fondateurs
de ces institutions, qui se méfiaient autant du socialisme que de l’anarchisme,
2 Sur leurs contributions à la cybernétique et une histoire de ces croisements entre la
cybernétique et les sciences humaines, voir Heims (1991).
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cherchaient dans la science un moyen (non-socialiste) d’ordonner, de pacifier
et d’améliorer les conditions de l’existence humaine (Berman, 1983, pp. 16-17 ;
Dowie, 2002, pp. 27-28 et 56-57). Weaver s’en ouvre dans un document de
1933 qu’il consacre aux atouts du programme récemment mis en place par la
Fondation en matière de recherche scientifique :
Il n’existe pas de plus puissant ennemi de la colère et des préjugés que
la paisible assimilation de la science au sein des habitudes intellectuelles
de larges groupes d’individus. La science exerce une influence majeure
sur le développement d’un mode de pensée factuel, d’un scepticisme à la
fois sain et souple, de l’objectivité comme de la tolérance [...]. [De plus],
il faut souligner la contribution à l’amitié et l’entente entre les peuples
apportée par une communauté internationale de scientifiques qu’unissent
une compréhension mutuelle, ainsi que des préoccupations objectives et
désintéressées. (Weaver, 1933, pp. 6-7)
Weaver prédit qu’avec le temps ces méthodes, appliquées à plus grande
échelle, mèneront les sciences humaines à une révolution galiléenne : la
spéculation métaphysique cédera le pas à une philosophie éthique et morale
fondée sur l’observation scientifique (Weaver, 1933, p. 8).
Dans les années 1930, la Fondation Rockefeller engage un ambitieux
programme destiné à consolider et synthétiser le soutien apporté aux sciences
sociales et humaines ; on emprunte aux sciences naturelles des modèles
d’observation, d’expérimentation et d’instrumentation (Fosdick, 1952, pp. 198-
207 ; Kay, 1993, pp. 22-57). Selon Raymond Fosdick qui préside alors l’organisme,
ce projet va contribuer à la création d’une « science de l’homme » (Fosdick,
1937, p. 11) globale qui jettera un pont entre les sciences naturelles et les
sciences humaines. Ainsi, inquiets de l’orientation essentiellement théorique de
la recherche française, des membres dirigeants de la Fondation débloquent des
fonds en faveur des travaux empiriques menés à l’École Pratique des Hautes
Études, à l’Institut d’Ethnologie de l’Université de Paris et d’autres centres
français. L’objectif de ce financement était de former de jeunes chercheurs
aux nouvelles méthodes empiriques. C’est grâce à ces initiatives que le jeune
Claude Lévi-Strauss se lance en 1935 dans sa plus ambitieuse série de missions
sur le terrain dont le fruit paraîtra vingt ans plus tard : ce sera Tristes Tropiques
(Mazon, 1988, pp. 65-66). Bien que Lévi-Strauss n’ait pas mené de travaux de
terrain approfondis par la suite, ce premier voyage fut un succès : il a contribué
à transformer le jeune philosophe en un « chercheur en sciences sociales » qui
pouvait mettre en relation des théories abstraites et des données concrètes.
Au sein des sciences humaines, les nouveaux programmes de la Fondation
privilégiaient l’étude des instruments et des techniques de la communication :
le film, la radio, les bibliothèques et les techniques associées entre autres
(Fosdick, 1952, pp. 245-249 ; Gary, 1996). Comme cela a déjà été relevé, on
repère entre ces missions un dénominateur commun : la Fondation Rockefeller
tient à ce que tous ses bénéficiaires adoptent des méthodes empiriques,
susceptibles de conférer un tour plus scientifique à leurs travaux (Fleck 2000).
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Par voie de conséquence, ils seront plus à même d’affermir cette communauté
de chercheurs internationaux rêvée par Weaver, où dominent la raison, le
scepticisme et la tolérance.
Ce qu’on sait moins (bien que l’impact de cette action ait été peut-être
plus déterminant encore), c’est qu’à la même époque la Fondation accorde
son soutien à une élite de chercheurs expatriés enseignant à l’École Libre des
Hautes Études, « université en exil » francophone associée à la New School
for Social Research de New York. On y croise : le linguiste structuraliste
russe Roman Jakobson ainsi que Lévi-Strauss, tous deux assistant à leurs cours
respectifs (Lévi-Strauss, 1976); Pierre Auger et Léon Brillouin, français tous
deux, respectivement physicien et mathématicien ; le sémioticien hongrois
Thomas A. Sebeok et Charles Hockett, anthropologue américain (qui, tous
les deux, et avec Lévi-Strauss, suivent le célèbre cours de Jakobson sur le son
et sens (Lévi-Strauss, 1976)
3
. Ces savants, contraints à l’exil par la guerre,
appartenant à de grands groupes politiques et institutionnels, liés par une langue
commune, œuvraient dans plusieurs disciplines distinctes. Ils constituaient ce
qu’on pourrait appeler « l’École française » des chercheurs en communication
de la Fondation Rockefeller. Jakobson, Lévi-Strauss, Auger et Brillouin vont
contribuer tous quatre à populariser la cybernétique au sein des sciences
naturelles et des sciences humaines françaises. De leur côté, Sebeok et Hockett
deviendront des interlocuteurs de poids des divers courants de la linguistique et
de l’anthropologie, tant en France qu’aux États-Unis ; ils feront aussi connaître
le structuralisme linguistique aux chercheurs en sciences humaines américains.
L’INITIATION DE ROMAN JAKOBSON
À LA CYBERNÉTIQUE
Ce n’est qu’à la fin des années 1940, après que la Fondation Rockefeller l’a
embauché pour mener une étude de la linguistique mondiale, que Jakobson
manifeste de l’intérêt pour la cybernétique. Lorsque l’institution prend contact
avec lui, le savant accepte la mission de bon cœur ces fonds qui vont lui permettre
de voyager à travers toute l’Europe. Sensible aux ambitions scientifiques
et internationales de la Fondation, Jakobson écrit à Charles Fahs, l’un des
responsables de la section Sciences Humaines : « [Ce serait là] une formidable
3 Céline Lafontaine note que l’anthropologue Gregory Bateson, qui enseignait aussi à la New
School et s’intéressait à la cybernétique, a peut-être joué un rôle dans l’initiation de Lévi-Strauss
aux sciences de la communication (Lafontaine, 2004, p. 91). Bateson, ainsi que son épouse Margaret
Mead, participait aux Macy Conferences on Cybernetics. Cependant, Bateson n’est arrivé à la
New School qu’en 1946, alors que les activités de Lévi-Strauss étaient largement conclues. En fait,
Mead s’opposait vigoureusement à l’usage de la cybernétique que faisait Lévi-Strauss en insistant
pour signaler qu’il était en contradiction avec l’usage qu’en faisaient Bateson, elle-même et d’autres
collègues lors des Macy Conferences. Des détails sur cet aspect dans Geoghegan (2011, p. 122).
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[occasion] de faire savoir aux chercheurs du monde entier combien l’activité des
scientifiques américains est intense » (Jakobson, 1948). Au cours de l’été 1949,
le savant russe fait valoir, dans des rapports confidentiels rédigés pour le compte
de la Fondation, que ce sont les récentes découvertes en physique atomique
qui pourraient se rapprocher le plus des dernières avancées de la linguistique
(Jakobson, 1990, p. 51). Ce compte rendu, qui vante les mérites scientifiques,
théoriques et fonctionnels de la linguistique structurale, impressionne assez la
Fondation Rockefeller pour que des discussions s’engagent : on songe à confier,
moyennant finances, une étude plus ambitieuse au chercheur russe. On prévoit
d’examiner le projet lors d’une réunion fixée au 22 décembre ; Weaver et les
responsables des sciences humaines de l’institution y sont conviés. Une semaine
avant, Weaver expédie à Jakobson un exemplaire de Théorie mathématique de
la communication, qu’il a écrit avec Shannon. Une courte note accompagnant
son envoi (Weaver, 1949) suggère que l’ouvrage signale l’intérêt de son auteur
pour la communication linguistique.
Quelques jours plus tard, Jakobson écrit à Fahs, son principal contact à
la Fondation (Jakobson, 1949). Au vu des dernières recherches en date,
annonce-t-il, il lui faut actualiser son propre point de vue et ses projets en
matière de recherche linguistique. Les allusions à la physique atomique ont
disparu ; elles ont cédé la place au langage de la cybernétique et de la théorie
de l’information : « Le cœur du problème, déclare Jakobson, c’est l’étude
cohérente de l’information contenue dans des signes appartenant à des niveaux
et des modèles différents. [...] C’est pourquoi je salue l’initiative de la Fondation
Rockefeller et l’accent qu’elle a récemment mis sur une étude efficiente de la
communication... ». Suite à la réunion extrêmement fructueuse qui se tient le
22, le linguiste expédie une copie de ses travaux à Weaver. Dans une lettre
ultérieure, il lui indique : « À mesure que je poursuis mes recherches sur le son
et le sens, je m’aperçois davantage encore de l’influence décisive exercée par
l’ouvrage que Shannon et vous-même avez écrit » (Jakobson, 1950a). Il ajoute
qu’il a récemment abordé le sujet avec Alexandre Koyré et Claude Lévi-Strauss
(qui comptent, au plan intellectuel, parmi ses plus proches interlocuteurs à
l’École Libre). À la demande de Jakobson, Weaver leur expédie d’ailleurs un
exemplaire de Théorie mathématique de la communication (Weaver, 1950). Peu
après, le savant russe écrit à Fahs :
Je partage entièrement l’avis de W. Weaver selon lequel « nous sommes
aujourd’hui, peut-être pour la première fois, prêts pour une véritable
théorie du sens » et de la communication en général. L’élaboration de
cette théorie exige une coopération efficace entre les linguistes et les
représentants d’autres disciplines : mathématiques, logique, ingénierie de la
communication, acoustique, physiologie, psychologie et sciences sociales.
Bien entendu, lorsque cette grande tâche collective aura été accomplie,
elle inaugurera une ère nouvelle... (Jakobson, 1950b)
Il expose ensuite un ambitieux projet que la Fondation Rockefeller pourrait
financer, projet reposant sur l’application de la théorie de l’information de
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Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3 591
Shannon à une analyse de la distribution et de la fréquence des phonèmes dans
la langue russe.
Certes, ces lettres attestent l’enthousiasme apparemment sincère de
Jakobson pour la théorie de l’information et son éventuelle utilisation en
linguistique. Mais elles permettent aussi d’identifier un virage conceptuel
majeur de la Fondation vers 1948, lorsque Chester Barnard en prend les rênes.
Barnard, ancien président de la New Jersey Bell Telephone Company, compte
parmi les premiers fervents partisans de la théorie des systèmes.
4
Warren
Weaver (toujours directeur, à l’époque, de la section Sciences Naturelles à
la Fondation Rockefeller) signe pour sa part une introduction à « Une théorie
mathématique de la communication » de Claude Shannon, introduction qui
comptera de nombreux lecteurs et exercera sur eux une influence éminente
(Weaver, 1964 [1949]). Weaver y plaide en faveur du redéveloppement et de la
réinterprétation de la théorie de l’information et des méthodes informatiques
en vue d’une application aux sciences humaines dans les domaines du langage,
de la traduction et des arts. Quant à Charles B. Fahs, il estime qu’il conviendrait
d’étudier les sciences humaines dans leur rôle dans l’organisation de l’ordre
social et de sa cohésion (Fahs, 1952 ; Marshall, 1974, pp. 536, 543, 878). On le
nomme directeur adjoint de la section Sciences Humaines en 1946. Trois ans
plus tard, il en devient le directeur associé avant de décrocher finalement le
poste de directeur à part entière en 1950. Sous l’égide de ces trois hommes,
la Fondation se détourne de l’étude des médias populaires pour se concentrer
sur les aspects mathématiques, symboliques et logiques de la communication.
Sa première initiative dans ce domaine consiste à accorder une subvention
de 50 000 dollars à Roman Jakobson, chargé d’effectuer « une analyse et
une description circonstanciées de la langue russe à la lumière des théories
mathématiques de Shannon et Weaver » (Barnard, 1952, p. 74). L’attribution de
ces ressources financières immédiates permet ainsi une étude plus approfondie
de la culture russe à une époque où les États-Unis s’enfoncent dans la Guerre
Froide. Ce projet doit en outre déboucher sur « une description assez complète
des principes fondamentaux de la parole » (Barnard, 1952, p. 74) applicable
à l’ensemble des cultures humaines. Le récent intérêt de Jakobson pour la
théorie de l’information coïncide donc de très près avec les nouvelles priorités
affichées par la Fondation en matière de recherche.
La subvention accordée par la Fondation Rockefeller autorise la mise en
place d’un dispositif inédit de circulation des savoirs, des financements et du
prestige scientifique au sein d’une nouvelle communauté de chercheurs, de
textes et d’institutions. Les dirigeants de l’organisme trouvent en Jakobson un
éminent savant capable de mener à bien la plus vaste mission qu’ils se sont
assignés : promouvoir une approche expérimentale et scientifique des sciences
humaines et sociales. De son côté, le Russe obtient, grâce à la cybernétique,
des moyens financiers, épistémiques et discursifs qu’il met au service d’une
nouvelle étape de l’investigation linguistique concrète. Il se rapproche du
4 Voir son livre proto-cybernétique (Barnard, 1938).
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592 Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3
Research Laboratory of Electronics (RLE) du MIT où il recrute le linguiste
Morris Halle ainsi que Colin Cherry, un ingénieur des télécommunications ; les
deux hommes épauleront ses recherches. Dès 1953, il en résulte un article à
six mains : « Vers une description logique des phonèmes de la langue russe »
(Cherry, Morris et Jakobson, 1952). Par le biais d’une libre adaptation des
travaux de Shannon et Weaver, les trois auteurs mettent au point un système
de classification binaire propre à prédire et mesurer la distribution des sons
articulés de la langue russe. Jakobson expose ses conceptions naissantes dans
la conférence qu’il donne en 1952 lors d’une réunion d’anthropologues et de
linguistes, au cours de laquelle Lévi-Strauss intervient également ; Hockett et
Sebeok y assistent probablement. Selon le savant russe, « la linguistique et
les recherches menées par les ingénieurs en communication convergent dans
leurs destinations » (Jakobson, 1971 [1952], p. 556)
5
. Chaque discipline devrait
produire des matériaux conceptuels visant à les faire progresser mutuellement.
Jakobson salue tout particulièrement l’exactitude conceptuelle et technique
des ingénieurs en communication, autant que leurs avancées en direction
d’une mesure des communications. Désireux de contribuer en échange au
perfectionnement de ces domaines proches du sien dans lesquels il a puisé, il
ajoute : « La théorie de la communication me paraît constituer une bonne école
pour les linguistes actuels, de même que la linguistique structurale représente
une école utile à l’ingénierie de la communication » (Jakobson, 1971 [1952],
p. 559).
L’INITIATION DE LÉVI-STRAUSS
À LA CYBERNÉTIQUE
Je souhaite à présent poursuivre mon exposé en abordant certaines des
relations entretenues par Claude Lévi-Strauss avec la Fondation Rockefeller,
ainsi que leurs possibles implications dans l’élaboration d’une histoire de la
cybernétique et du structuralisme. Je l’ai déjà mentionné : la Fondation a financé
le voyage de l’anthropologue français au Brésil dans les années 1930 et l’a aidé à
quitter la France durant la Seconde Guerre mondiale. À l’époque où il enseigne
à l’École Libre des Hautes Études, il habite le même immeuble de grès brun
que Claude Shannon mais les deux hommes ne se rencontreront jamais à titre
personnel (Lévi-Strauss et Eribon 2009 [1988] 46-47). Au terme de la guerre,
Lévi-Strauss préfère se concentrer sur la réédification de la France. Il négocie
avec Pierre Auger les termes du soutien apporté par la Fondation Rockefeller
(dans le cadre de la « postwar reconstruction » ) à la 6e section de l’École
Pratique des Hautes Études. Parmi les thèmes récurrents abordés lors des
5 Notre traduction du texte original texte en anglais. Une traduction est disponible en français
sous le titre « Le langage commun des linguistes et des anthropologues » (Jakobson, 1970).
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réunions au cours desquelles Lévi-Strauss s’entretient avec les dirigeants de
la Fondation dans les années 1950, apparaissent l’indigence méthodologique
des sciences sociales en France. Déplorant la carence de ces méthodes et le
manque d’argent alloué à la formation, l’anthropologue discute régulièrement
des moyens que la Fondation, l’UNESCO et d’autres institutions pourraient
mettre en œuvre pour faire progresser les sciences sociales françaises (Mazon,
1988, pp. 83-92 ; Bertholet, 2003, p. 163 ; Buchannan, 1949 ; D’Arms, 1950 ;
de Vinney, 1954).
Récriminations du savant, tentatives de la Fondation pour l’associer, aux
côtés des autres chercheurs en exil, à un certain milieu et certaines valeurs
scientifiques... C’est sur cette toile de fond qu’on peut intégrer le virage opéré
par Lévi-Strauss vers la cybernétique dans un effort plus vaste visant à rebâtir
les sciences sociales dans la France de l’après-guerre, grâce à des moyens
scientifiques et mathématiques accrus. C’est l’un des dirigeants de la Fondation
qui, en septembre 1949, est le premier à évoquer, dans son journal intime, un
discours public consacré par Lévi-Strauss à la cybernétique. Au cours de ce mois,
Fahs se rend à la Conférence de la Société des Américanistes (anthropologues
spécialistes des Amériques). Il souhaite y assister, écrit-il, « en premier lieu pour
entendre l’exposé de Lévi-Strauss sur l’importance de la cybernétique pour la
recherche en linguistique » (Fahs, 1949). Si l’on en croit les notes de Fahs,
l’anthropologue français entame sa communication par une remise en cause de
l’affirmation de Wiener, selon laquelle l’objet d’étude des sciences sociales se
révèle trop soumis aux perturbations provenant de l’observateur, et ne propose
pas suffisamment de séries de données pour permettre l’analyse cybernétique.
Lévi-Strauss, lui, soutient que la langue, la circulation des femmes au sein des
systèmes de parenté et celle des biens à l’intérieur d’une économie donnée,
constituent toutes trois d’excellents exemples de systèmes de communication.
Théorisés par le structuralisme, ces systèmes peuvent à présent être modélisés
avec l’aide de la cybernétique. E. F. D’Arms, un autre représentant de la Fondation
présent, indique dans son journal que l’anthropologue français affirme avoir
abordé ce sujet avec Jakobson (D’Arms, 1949).
Six petits mois plus tard, après avoir reçu de la part de Weaver un
exemplaire de Théorie mathématique de la communication, Lévi-Strauss avance,
dans une introduction en français aux œuvres de Marcel Mauss, que la théorie
de l’information et la cybernétique constituent une validation empirique des
intuitions qualitatives de ce dernier (Lévi-Strauss, 1991 [1950], pp. xxxvi-xxxvii).
D’autres chercheurs (y compris Lévi-Strauss) en ont fait la remarque : au mieux,
les invocations de la cybernétique sont vagues (Le Roux, 2009 ; Lévi-Strauss,
2009). Cependant, la suggestion globale émise par l’anthropologue français
fait largement écho aux projets de la Fondation Rockefeller qui remontent
aux années 1930 et qui ont bénéficié d’un nouvel élan sous la présidence de
Chester Barnard : il s’agit de transformer les sciences humaines en champs de
recherches mathématiques et théoriques calqués sur les sciences naturelles.
Lu sous cet angle, l’intérêt de Lévi-Strauss pour la cybernétique s’inscrit dans
ce processus plus vaste, amorcé de longue date qui vise à une réinvention des
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594 Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3
sciences humaines, plus en accord avec les vues déjà exprimées par la Fondation
Rockefeller et sa communauté étendue de savants.
Néanmoins, dans des échanges privés avec Jakobson, l’anthropologue
français exprime des hésitations quant à l’usage qu’on peut réellement faire de
la cybernétique. Bien qu’il ait émis des déclarations ambitieuses concernant son
importance, il n’en a pas encore appliqué de façon rigoureuse les méthodes à
l’analyse de données. Contrairement à Jakobson, il ne s’est pas engagé non plus
dans des collaborations fructueuses avec des ingénieurs en communication. En
mars 1952, peu après que le linguiste russe lui ait proposé d’écrire un livre pour
la collection « Sciences de la Communication » des presses du MIT, Lévi-Strauss
répond : « Votre proposition d’écrire un livre pour la collection MIT me laisse
perplexe : je ne puis pas indéfiniment expliquer ce qu’on pourrait faire pour
étendre la théorie de la communication à l’ethnologie : il faudrait commencer
enfin à la faire » (Lévi-Strauss, 1952)
6
. Il décrit ses efforts pour classer les systèmes
de mariage et les variations observées dans les mythologies amérindiennes sous
forme de systèmes de communication dédiés à la transmission de l’information.
Mais il avoue ignorer si les résultats qu’il obtient ou les méthodes qu’il emploie
sont valables. Il propose à son correspondant de suspendre la décision définitive
concernant l’ouvrage ; mieux vaudrait d’abord, suggère-t-il, se rencontrer en
chair et en os pour discuter de ces questions théoriques. « Peut-être alors, et
grâce à vous », conclut-il, « apercevrai-je une solution » (Lévi-Strauss, 1952).
Plus tard, au cours de 1952, Lévi-Strauss s’engage à préparer un volume
pour cette collection « Sciences de la Communication » des presses du MIT
dirigée par Jakobson mais il écrit qu’il lui faudrait de l’argent pour s’acquitter
correctement de sa tâche. Le linguiste russe sollicite donc une subvention auprès
du Center for International Studies du MIT (le CENIS), centre de recherches
en communication du temps de la Guerre Froide, financé en secret par la CIA
(Light, 2003: 231). Le directeur du CENIS, Max Millikan qui, sans doute, voit là
une occasion d’étendre le réseau de chercheurs internationaux du Centre, tous
favorables à la science américaine, accorde au projet une subvention de 2000
dollars (Lévi-Strauss, 1953a). Dans l’un des premiers rapports qu’il adresse au
CENIS, Lévi-Strauss indique que cette somme va lui permettre d’organiser à
Paris un séminaire hebdomadaire consacré à la cybernétique ; on comptera
parmi ses participants le psychologue suisse Jean Piaget, le physicien Auger, le
psychanalyste Jacques Lacan, ainsi que le mathématicien M. P. Schützenberger
(Lévi-Strauss, 1953a). Il explique qu’ensemble, ces savants exploreront des
thèmes qui font la part belle à l’interdisciplinarité. On recense entre autres :
« Parenté et échanges entre groupes », « Structure de l’opinion publique »,
« La psychanalyse considérée comme un processus de communication », ou
« L’étude des mythes en tant que forme particulière de communication ».
En mai, le séminaire est sur les rails. Dans une lettre du 5 mai 1953 Lévi-
Strauss remercie Jakobson de lui avoir expédié une bibliographie sur la littérature
6 Il n’y a pas d’année dans la date de la lettre, mais le contenu indique qu’elle est écrite en 1952.
Le soulignement figure dans l’original du texte.
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consacrée à la théorie de la communication, de même qu’un exemplaire du texte
que le linguiste a rédigé sur les phonèmes de la langue russe avec le soutien de
la Fondation Rockefeller (Lévi-Strauss, 1953b). Ce dernier document passionne
Lévi-Strauss, au point qu’il élabore à son tour un système original permettant de
classer tous les phonèmes suivant une unique méthode binaire plus simple que
celle de Jakobson. Pour ce faire, il renonce à déterminer si certains groupes de
phonèmes, considérés ensemble, peuvent ou non posséder un sens commun.
À la place, il ramène tous les modèles à un système interne autoréférentiel de
schémas positifs et négatifs (image 1).
Modification de la description binaire des phonèmes de Jakobson Figure 1.
par Claude Lévi-Strauss. Envoyé par Lévi-Strauss à Jakobson le 5 mai 1953
« Tout cela [dans mon analyse] n’a probablement aucun sens », écrit-il. La
modestie et le respect dont il fait preuve ne permettent pas d’évaluer l’ampleur
du remaniement qu’il opère dans les travaux de Jakobson. Mais il ajoute :
« Ma seule excuse est que j’ai remplacé tous les termes linguistiques, qui
passent ma compréhension, par des symboles, et que les choses semblent
marcher sur la base d’une pure manipulation de symboles » (Lévi-Strauss,
1953b).
Cette scission d’avec le sens – dont le linguiste russe avait fait le but même
de son recours aux méthodes de Shannon et Weaver – témoigne de l’évolution
de la pensée lévi-straussienne ; de façon subtile, mais nette, il s’éloigne de
Jakobson. À mesure que l’anthropologue français transfère les principes
structuralistes depuis les unités linguistiques jusqu’à un système cybernétique
de « communication » appliqué aux liens de parenté, à l’habillement, à la
mythologie et aux « systèmes » subjectifs de relations internes, la théorie
du sens qui a motivé les recherches de Jakobson se voit écartée. Alors que
l’intérêt de Jakobson se porte sur la compréhension des valeurs traditionnelles
occidentales du raisonnement abstrait et scientifique, Lévi-Strauss cherchait son
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596 Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3
inspiration ailleurs. Son approche atteint sa conclusion dans La pensée sauvage
où il affirme que ni le style occidental ni le style primitif de raisonnement ne
peuvent revendiquer de supériorité l’un sur l’autre. Ainsi qu’il le formule :
Pour qu’une théorie de l’information pût être élaborée, il était sans doute
indispensable que l’on découvrît que l’univers de l’information était une
partie, ou un aspect, du monde naturel. Mais la validité du passage des lois
de la nature à celles de l’information une fois démontrée, elle implique la
validité du passage inverse : celui qui, depuis des millénaires, permet aux
hommes de s’approcher des lois de la nature par les voies de l’information...
C’est donc rester encore fidèle à l’inspiration de la pensée sauvage que de
reconnaître que l’esprit scientifique, sous sa forme la plus moderne, aura
contribué, par une rencontre qu’elle seule eût su prévoir, à légitimer ses
principes et à la rétablir dans ses droits. (Lévi-Strauss, 1962, pp. 356-357)
Alors que Jakobson continue à prêcher les leçons de la Fondation
Rockefeller, Lévi-Strauss fonde dans La pensée sauvage la possibilité d’une forme
de compréhension au sein de la science occidentale.
QUELQUES ÉLÉMENTS DE CONCLUSION
En 1954, la collaboration de Jakobson comme celle de Lévi-Strauss avec la
Fondation Rockefeller touchent à leur terme. Chacun des deux hommes s’est
constitué un cercle indépendant de confrères avec lesquels ils développent assez
librement leurs propres conceptions de la cybernétique et de son rôle dans les
sciences humaines. Quelques années plus tard, Jakobson acceptera des postes
prestigieux au sein du MIT dans le domaine des sciences de la communication.
Lévi-Strauss, pour sa part, mettra au point une théorie inédite des structures
sociales qui devra beaucoup au discours de la cybernétique. Il tendra en revanche
à abandonner les prétentions d’ordre plus mathématique qui auront caractérisé
ses travaux à la fin des années 1940 et au début des années 1950. Nous avons
déjà évoqué les résultats saisissants de ces recherches, tels qu’ils se donnent à
lire dans La pensée sauvage. Mais nous pourrions également nous intéresser aux
amis et collègues de Lévi-Strauss ou de Jakobson. Nous pourrions nous pencher
sur les réflexions que Jacques Lacan (1978 [1954-1955]), Roland Barthes (1961)
et Umberto Eco (1979 [1960]) ont menées sur et avec la cybernétique ; nous
pourrions aller jusqu’à considérer les idées sur les rapports entre la science, la
communication, et la cybernétique, certes d’inspiration moins directe, proposées
par des penseurs qu’on a qualifiés de « post-structuralistes » : Michel Serres (1968),
Alain Badiou (2007 [1968], p. 67), Jacques Derrida (1967, pp. 19, 21, 125) Michel
Foucault, 1994 [1966], pp. 557-560), Julia Kristeva (1968)
7
, Gilles Deleuze et
7 Voir en particulier la référence à Wiener et le jeu entre la sémiotique comme une science de
la communication et une critique de la science.
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Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3 597
Félix Guattari (1980)
8
... Cela nous permettrait de mieux saisir les répercussions
que les programmes engagés par la Fondation Rockefeller ont eues au sein des
sciences humaines en France. Néanmoins, c’est peut-être vers l’Amérique que
nous devrions plutôt nous tourner : songeons à l’intérêt rapidement suscité
par la « French Theory » (2003) aux États-Unis ; songeons au modèle abstrait,
théorique, propre à reconceptualiser les sciences humaines, que de nombreux
chercheurs américains ont appelé de leurs vœux, puis découvert dans la pensée
française des années 1960 et 1970. Assurément, on aurait tort d’imputer tout
entier cet état de choses à l’influence de la cybernétique et de la Fondation
Rockefeller. Mais n’est-il pas possible de déceler, dans la vitesse à laquelle les
savants américains ont accueilli la « French Theory », un peu des aspirations de
la Fondation Rockefeller à voir naître cette « communauté internationale de
scientifiques » unis par des méthodes et des discours similaires ?
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600 Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3
Bernard Dionysius GEOGHEGAN est maître de conférences
(Wissenschaflicher Mitarbeiter) à l’Université de Berlin. Il a reçu
son PhD en Media Studies de Northwestern University (États-
Unis) et Bauhaus University (Allemagne). À présent, il écrit un livre
sur l’histoire du spiritualisme et les médias technique. Son site web :
www.bernardg.com
Adresse : Institut für Kulturwissenschaft
Humboldt Universität zu Berlin
Schönleinstr. 24
10967, Berlin, Germany
Courriel : betweenfloors@gmail.com
ABSTRACT: « AMERICAN » CYBERNÉTICS WITHIN « FRENCH »
STRUCTURALISM: JAKOBSON, LÉVI-STRAUSS AND THE FONDATION
ROCKEFELLER
Abstract: Through an examination of archival correspondences,
institutional records, and published research, this paper
reconstructs a convergence of the interests of the Rockefeller
Foundation, Roman Jakobson, and Claude Lévi-Strauss around
cybernetics during the 1940s and 1950s. Foundation support for
both men contributed towards their partial synthesis of cybernetics
within their postwar conceptions of structural research, as well
as the transfer of American- and engineering-derived cybernetic
formulas into the European human sciences. However such a
synthesis and transfer was both partial and contested; during the
course of the 1950s Jakobson’s and Lévi-Strauss’ employment of
cybernetics and structuralism diverged not only from that of the
Rockefeller Foundation, but also from one another.
Keywords : history of science, sybernetics, structuralism, Lévi-
Strauss, Jakobson, computer sciences, cold war, Science Studies,
Rockefeller foundation, Second World war
RESUMEN : LA CIBERNETICA « AMERICANA » EN EL
ESTRUCTURALISMO « FRANCÉS »: JAKOBSON,
LÉVI-STRAUSS Y LA FUNDACION ROCKEFELLER
Resumen: A partir de los archivos de correspondencia, datos
institucionales y publicaciones, este artículo examina la convergencia
entre los intereses de la Fundación Rockefeller, de Roman
Jakobson y de Claude Lévi-Strauss en torno a la cibernética entre
los años cuarenta y cincuenta. El apoyo de la Fundación para
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Revue d’anthropologie des connaissances – 2012/3 601
estos dos investigadores contribuyó a la formación de una síntesis
parcial de la cibernética y de su integración en los conceptos
de la investigación estructuralista de la pos-guerra, así como
favoreció la transferencia de las concepciones norteamericanas e
ingenieriles en las ciencias humanas europeas. Pero esta síntesis
fue contestada y parcial: en los años cincuenta los trabajos de
Jakobson y Lévi-Strauss se apartaron de los conceptos transferidos
por la Fundación y se separaron uno de otro.
Palabras claves : historia de la ciencia, cibernetica, estructuralismo,
Lévi-Strauss, Jakobson, informatica, Guerra fria, Science Studies,
Fundación Rockefeller, Segunda guerra mundial
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