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Areva, la menace sud-africaine

Publié par Xavier Monnier le 4 septembre 2014
Le géant du nucléaire français a remporté un contrat en Afrique du Sud… aussitôt soupçonné d'avoir été pipé.
Une habitude.
C'était une éclaircie dans l'hiver austral. Une bonne nouvelle pour Areva, géant du nucléaire français, à l'horizon
lourd de dettes, qui a encore annoncé 694 millions d'euros de pertes au 1er semestre 2014. Les comptes plombés, la
réputation écornée par la saga Uramin, l'ouverture de l'EPR en Finlande - son projet phare - repoussée à 2018 :
l'entreprise parapublique a au moins pu se réjouir d'avoir remporté un beau contrat. A la mi-août, Eskom, la société
d'État sud-africaine, a annoncé avoir choisi Areva pour remettre à neuf sa centrale de Koesberg, près du Cap, en
particulier ses 6 centrales vapeur.
Estimé à 4 milliards de rands (300 millions d'euros), le contrat permet surtout de conserver des parts dans le marché
du nucléaire sud-africain, appelé à exploser ces prochaines années. Un joli coup, et de prometteuses perspectives
d'avenir - qu'une méchante ombre est rapidement venue ternir.
Le 28 août dernier, comme l'a révélé le Mail On Guardian, l'un des plus incisifs quotidiens sud-africains, Eskom, le
département des entreprises publiques sud-africaines et Areva ont été assignés devant la Haute cour de
Johannesbourg par Westinghouse. Le rival nippo-américain d'Areva, évincé de l'appels d'offres, s'estime tout
simplement «volé». Et demande que le contrat soit suspendu, et que toutes les minutes des réunions, notations des
dossiers de candidatures et motivation de la décision finale soient rendus publics. Bref : de dévoiler l'intégralité du
processus d'attribution du marché. Une démarche assez inhabituelle, que les 146 pages de la requête, à laquelle
Bakchich a eu accès, éclairent largement.
Westinghouse déroule tout au long de son argumentation la certitude qu'elle a remporté l'appel d'offres à la régulière
avant d'être mystérieusement écartée.
4 sources pour un appel d'offres pipé
Quatre sources, dont trois haut placées au sein d'Eskom - la société d'État sud-africaine qui a lancé le marché,
et une au ministère des Entreprises publiques, ont confirmé à Frederic Petrus Wolvaart, directeur de
Westinghouse à Johannesbourg, et au professeur Itumeleng Jeremiah Mosala, conseiller politique de l'entreprise,
qu'elle avait bien remporté le marché. Des témoignages aussi anonymes que précis. Les gorges profondes de
Westinghouse, dont certaines ont eu entre les mains les analyses des offres, affirment, selon le texte de la plainte, que
les propositions - tant techniques que commerciales - de l'entreprise basée en Pennsylvanie ont été jugées meilleurs
que celles d'Areva. Et moins chères.

Un calendrier précis des réunions est avancé. Les analyses des services techniques, qui ont examiné les offres, sont
transmises à Excops (Executive commitee procurement sub commitee). Cette commission d'Eskom est chargé de
transmettre ses recommandations à la commission des marchés (Board Tender Commitee, BTC), décisionnaire final.
Selon les sources de Westinghouse, le 6 août, une réunion houleuse anime Excops. Certains de ses membres
souhaitent transmettre de nouvelles propositions d'Areva, quand l'appel d'offres est officiellement clos. Une tentative
hors délai qui se révèle vaine. Excops émet un avis positif quant à la proposition de Westinghouse. Le BTC valide ce
choix le 13 août. Contre toute attente, Areva est néanmoins annoncée vainqueur par Eskom le 15 août au soir… Plus
tôt dans la journée, une réunion entre le ministre des Entreprises Publiques, la présidente du BTC et le PDG d'Eskom
semble avoir renversé la donne. Au plus grand étonnemment de la source 1 de Westinghouse, rencontrée le jour
même par le professeur Mosala, conseiller politique de la firme nippo-américaine.
«Les gars on vous a fait les poches»
«La nuit dernière (le 14 août), à la fin de la réunion d'Eskom vous aviez remporté le marché. Ce matin (le 15 août),
quand je suis arrivé au travail, vous aviez le marché. Cet après-midi quand j'ai quitté le travail vous aviez le marché.
Ce soir quand tu venais à ma rencontre, vous étiez selon moi encore les vainqueurs. Maintenant j'apprends qu'Areva
a remporté la mise?», s'étonne dans la nuit du 15 août ce haut responsable d'Eskom auprès du conseiller. «Les gars,
on vous a fait les poches». Et de confirmer que tous les documents attestant de la désignation de Westinghouse
comme vainqueur du marché existent dans les bureaux d'Eskom… Que la justice sud-africaine est invitée à aller
chercher.
Quoique prudente, l'entreprise nippo-américaine mentionne une volonté politique de lui nuire, sur la foi des
confidences d'un proche de la ministre des Entreprises publiques. « Au sein d'Eskom, les opposants à Westinghouse
ont invoqué des raisons politiques,» a avancé la Source 3 tout en dédouanant sa ministre, «nouvelle à ce poste» et qui
selon lui ne souhaitait que s'assurer « du bon déroulement de la procédure d'appels d'offres». Raté. Encore une fois.
Au bon souvenir d'Uramin
Ce ne sont pas les premiers soupçons jetés sur les méthodes d'Areva en Afrique du Sud. En 2012, déjà, le Mail On
Guardian, dans une longue et riche enquête, avait pointé les étranges connexions du géant français avec la classe
politique locale - notamment l'entourage de l'ancien président Mbeki. En ligne de mire, alors, le projet Nuclear I, un
méga-contrat de construction de centrales nucléaires d'un montant de 1000 milliards de rands (73 milliards d'euros),
dont Areva a espéré récupérer un pan. Nomination d'un intime du ministre des mines à la tête d'Areva Afrique du
Sud, achat de parts de sociétés à des proches du président Mbeki, acquisition d'Uramin dont le président appointait au
conseil des investisseurs internationaux du chef d'Etat sud africain : des milliards d'euros dépensés en vain.
En septembre 2008, la donne politique change drastiquement en Afrique du Sud. Évincé de la tête de l'ANC, le parti
au pouvoir depuis la fin de l'apartheid, Thabo Mbeki quitte la présidence en mai 2009. Entre-temps, Nuclear I est
ajourné, l 'achat d'Uramin vient plomber les comptes d'Areva, et Jacob Zuma, peu francophile, accède à la présidence.
Sans renoncer à développer le programme nucléaire sud-africain.
Las pour Areva, le chef de l'exécutif de Pretoria se révèle bien plus sensible aux chants russes (Rosatom) et chinois
(SNPTC) qu'aux sérénades françaises. Encore en villégiature à Moscou fin août, Zuma privilégie depuis son
accession au pouvoir les partenariats avec les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Une période de
disette pour Areva, où même les miettes peuvent se révéler indigestes.