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06/11/2014

Au Sénat, la droite rattrapée par des retraits suspects

Au Sénat, la droite rattrapée par des
retraits suspects
LE MONDE | 06.11.2014 à 11h20 • Mis à jour le 06.11.2014 à 11h28 |
Par Emeline Cazi

Colcanopa. |

Pour la première fois, un témoignage vient éclairer les étranges
arrangements financiers qui ont eu cours pendant des années entre les
centristes et l’UMP au Sénat, sur lesquels deux juges parisiens enquêtent
depuis plus d’un an. Ces révélations proviennent d’un homme, méconnu du
grand public, mais qui occupe depuis trente ans un poste de choix au Sénat.
Historien de formation, François Thual travaille pour le groupe centriste
dont il fut d’abord conseiller, puis secrétaire général adjoint. En 2002,
lorsque la droite décide de fonder une grande famille, il devient conseiller du
groupe UMP. Ces fonctions de l’ombre offrent à ceux qui les occupent un
observatoire privilégié sur le fonctionnement interne des groupes politiques.
Cette petite cuisine est précisément au cœur de l’enquête judiciaire. Il y est
question de détournements de fonds, d’abus de confiance, de retraits
d’argent en liquide. Longuement auditionné par les policiers de la brigade de
répression de la délinquance astucieuse (BRDA) en mars 2013, François
Thual revient en exclusivité pour Le Monde sur les pratiques dont il a été
témoin.
http://abonnes.lemonde.fr/police-justice/article/2014/11/06/au-senat-la-droite-rattrapee-par-des-retraits-suspects_4519392_1653578.html

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Au Sénat, la droite rattrapée par des retraits suspects

L’une des questions qui taraudent les juges (/polit iqu e/a r t icle/2 0 1 4 /0 5 /2 1 /ce-qu on -sa it -des-sou pcon s-de-det ou r n em en t s-de-fon ds-pa r -les-sen a t eu r su m p_4 4 2 2 8 7 6 _8 2 3 4 4 8 .h t m l?x t m c=sen a t eu r s_t r a cfin &x t cr =6 )

est de savoir

pourquoi, entre les mois de décembre 2009 et mars 2012, l’Union
républicaine du Sénat (URS), l’une des composantes de la famille centriste,
a versé quelque 210 000 euros en chèques à une trentaine de ses
sénateurs. Une autre, plus troublante, concerne des sommes d’argent
liquide – quelque 113 000 euros selon Le Parisien – retirées d’un des
comptes de l’URS, le compte des sénateurs centristes. L’enquête des juges
porte sur trois années. Mais, selon François Thual, ces agissements sont
bien plus anciens.

Des mouvements qui intriguent Tracfin
L’association des élus centristes est financée par le groupe UMP du Sénat.
Mais les circuits financiers ne sont visiblement pas à sens unique. Pendant
douze ans, « jusqu’à cet été, confie François Thual, j’allais tous les mois, ou
presque, retirer entre 5 000 et 6 000 euros en liquide de l’un des comptes
de l’URS, et je les remettais au trésorier du groupe UMP du Sénat, JeanClaude Carle » – lequel n’a jamais répondu aux sollicitations du Monde.
« J’agissais sur demande, poursuit M. Thual. On m’indiquait le montant à
débiter au téléphone. Je me rendais à l’agence Private Banking de la
Société générale, boulevard Haussmann, je récupérais les espèces, glissais
les billets dans ma poche et je rentrais en taxi au Sénat. » Pourquoi lui ?
« J’étais secrétaire général de l’URS. Les autres refusaient de le faire, ils
avaient peur d’être attaqués dans la rue. »
Ces mouvements bancaires ont fini par intriguer la cellule anti-blanchiment
de Bercy, Tracfin. Elle les signale au procureur de la République, qui ouvre
alors une information judiciaire. A quoi servait cet argent ? Pourquoi un tel
financement en cascade ? Le groupe UMP, qui subventionne l’URS, laquelle
reverse des espèces au groupe UMP, qui finance in fine les élus ? « Ils
avaient besoin de liquide car les sénateurs avaient des frais, m’expliquaiton au téléphone », poursuit François Thual.

« Nous n’avions pas à le déclarer »
Ce dernier assure avoir demandé maintes fois la transparence sur les
dépenses de l’URS. « On m’a répondu : “Tu nous emm… avec tes histoires
de fonctionnaire.” » Comment cet argent était-il réparti ? Sur quels
critères ? « Vous voulez qu’on vous donne des règles qui n’existent pas ! »,
s’agace auprès du Monde Henri de Raincourt, sénateur de l’Yonne, et
président de l’URS. Il rappelle « l’article 4 de la Constitution » selon lequel
« les groupes s’administrent librement ». « Les partis politiques ont quand
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même le droit d’aider aux campagnes électorales de leurs élus ! Il faut
payer la location des salles, la sono… » Sans compter « le papier
toilette »… Mais des 4 000 euros par mois qu’il a reçus pendant des années,
il ne dira rien.
Avec lui, une trentaine de sénateurs centristes sont visés par l’enquête.
Aucun ne livre la même version sur la provenance et l’utilisation de ces
sommes. Ainsi, Gérard Longuet, élu de la Meuse, considère-t-il son chèque
de 2 000 euros comme une compensation des « 7 500 euros de cotisation
versés tous les ans à l’UMP ». Les 12 000 euros touchés par Hubert Falco
(Var) entre 2010 et 2012 ? « Un complément d’indemnité », explique très
simplement le sénateur du Var.
Jean-Jacques Hyest, élu de Seine-et-Marne, n’a pas souvenir de virement
récent, mais fut un temps où il touchait « 4 000 euros chaque année avant
l’été ». « Avec cette somme, j’aidais des collègues conseillers généraux à
financer leur campagne ». « Comme cet argent provenait des formations
politiques, ça n’était pas imposable, précise-t-il. Nous n’avions donc pas à
le déclarer. »

Objectif : freiner Royal dans sa course à l’Elysée
Jean-Pierre Raffarin a touché 2 000 euros, « pour rembourser les frais
d’un déplacement au Québec », explique son entourage. D’autres sénateurs
sont moins diserts pour justifier les largesses dont ils auraient pu bénéficier.
Ladislas Poniatowski aurait, selon Mediapart, reçu 4 000 euros mais,
sollicité par Le Monde, le sénateur de l’Eure a coupé court à toute
discussion.
Cet argent, assure François Thual, n’a pas uniquement servi à payer les
gerbes de fleurs et les pleins d’essence des sénateurs. « Un jour, André
Dulait, le sénateur des Deux-Sèvres, m’a demandé de retirer 3 000 euros
pour les assistantes de Ségolène Royal qui engageaient un procès contre
elle » (pour des histoires de journées travaillées non rémunérées). « Si ça
c’est fait, ça ne me dit plus rien aujourd’hui, estime M. Dulait. Mais ça ne
me semble pas aberrant ni incohérent avec les statuts de notre
association. C’était un dossier politique comme un autre. »
La somme n’est visiblement jamais parvenue aux intéressées. L’une de ces
ex-assistantes, Evelyne Pathouot, assure « avoir payé avec [s]a collègue
l’intégralité des frais de justice » et qu’« aucun politique n’est rentré dans
ce dossier ». François Thual maintient avoir retiré cet argent. Le but de
l’opération était clair : freiner la députée des Deux-Sèvres dans sa course à
la présidence de la République.

L’affaire en trois dates
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juillet 2012
Signalement Tracfin sur des mouv ements de fonds suspects et des retraits en
liquide entre des associations d’élus centristes du Sénat et le groupe UMP
octobre 2013
Ouv erture d’une information judiciaire pour « abus de confiance ». L’enquête est
confiée aux juges René Cros et Emmanuelle Legrand
15 av ril 2014
Réquisitoire supplétif pour de possibles faits de « détournements de fonds
publics »

Emeline Cazi
Journaliste au Monde

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