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Le réel et la joie. Essai sur l'œuvre de Montaigne Pierre Status, éd.

Kimé (1997)

Chapitre VI : Politique et positions politiques chez Montaigne. Extrait p.249-255. b) Le Machiavélisme montanien. (Chap. I, livre III) Il existe dans les Essais un machiavélisme patent. La seule considération des titres des chapitres atteste de cette filiation. Ainsi, par ex. : Par divers moyens on arrive à pareille fin (Chap. I, livre I) ; La fortune se rencontre souvent au train de la raison (Chap. 34, livre I) ; De l'inconstance de mes actions (Chap. 1, livre II) ; Des mauvais moyens employez à bonne fin (Chap. 23, livre II), etc... De même, chaque livre des Essais s'ouvre par un texte dont le titre et le propos s'enracinent dans la réflexion de Machiavel. Et cela parce que la vision d'un monde instable et capricieux, gouverné par la fortune et le mouvement, ne pouvait qu'intéresser Montaigne. Au moins autant d'ailleurs que les portraits de l’humanité et du Prince chez le Florentin, toujours en quête d'une improbable stabilité, s'efforçant d'instaurer un ordre sur fond de précarité, refusant en tout cas de prêter une oreille complaisante aux chants d'une morale pure et désintéressée ou aux sirènes de l'utopie. Mais proximité thématique ne fait pas force de loi ni n’équivaut à une démonstration. L'histoire donc : Montaigne a lu le Prince, attentivement, dans les multiples éditions qui jalonnent le XVIe siècle. Citons, parmi les plus connues, celle publiée par Henri Estienne en 1553 et traduite par Guillaume Cappel ; celle de 1563 traduite par un ami de Ronsard, Gaspard d'Auvergne ; celle de 1571 offerte par Jacques Gohay. Ajoutons également que ces éditions successives s'accompagnent d'éloges ou de pièces rédigées par Forat, Jodelle, Muret, Belleau et de préfaces qui soulignent l'intelligence subtile du Florentin, sa capacité redoutable à éclairer les arcanes de la manœuvre politique ou du gouvernement des hommes. Autrement dit, et jusqu'en 1572, l'œuvre de Machiavel est lue avec passion, commentée avec fièvre par des jeunes gens que fatiguent les sermons des prédicateurs et les leçons moralisatrices. Aux vues irréalistes dont on les abreuvait s'oppose la libératrice "verità effetuale" de Machiavel, qui privilégie l'efficacité et délaisse la stricte conformité au Bien. À partir de la Saint-Barthélémy en revanche, les arcanes deviennent sentines et le machiavélisme perd de sa belle assurance. Accusé par les protestants d'avoir perverti l'esprit du roi Charles et celui de la reine-mère Catherine, il est même immolé sur l'autel d'une moralité retrouvée par Innocent Gentillet dans son Anti-Machiavel (1576). Ouvrage volumineux et de peu d’intérêt philosophique, il caricature la pensée de Machiavel et appelle de ses vœux le retour d'une justice et d'une religion bafouées. Bref, et c'est là son importance spécifiquement historique, il témoigne, au cœur des guerres de religion, de l'omniprésence d'une violence sacrale, eschatologie catholique contre un rationalisme désenchanteur huguenot, qui contraste avec la vision profane du Florentin. Bref, la fin de siècle arbore un antimachiavélisme virulent. À tel point d'ailleurs que les injures requises pour humilier un adversaire empruntent fréquemment les atours d'une œuvre discréditée : les politiques, qui finissent par soutenir Henri de Navarre par souci de la continuité, monarchique, sont vilipendés sous les noms d’ "athéistes" ou de "machiavélistes" !

Dire que Montaigne ne fut pas atteint par cette vague serait lui accorder une aptitude à l'indifférence et à la lucidité trop extraordinaire. Mais il est vrai qu'il ne céda pas à la fureur dénégatrice qui succédera à l'enthousiasme échevelé. Tout au plus prend-il acte des reproches adressés au Prince et s'efforce-t-il, par la méditation des points d'accord et de désaccord qui l'unissent à Machiavel, de constituer une philosophie politique proprement montanienne. Le chapitre 1 du livre III, véritable testament de philosophie politique, se range explicitement du côté de Machiavel, contre les partisans d'une politique obéissant à autre chose qu’elle-même, régie par une autre sphère d'évaluation, contre la perspective d'une morale instituée sur le plan de la conscience et instituante sur le plan politique : "Je ne veux pas priver la tromperie de son rang, ce serait mal entendre le monde ; je sçay qu'elle a servy souvant profitablement, et qu'elle maintient et nourrit la plupart des vacations des hommes. Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions ou bonnes ou excusables, illegitimes. La justice en soy, naturelle et universelle, est autrement reiglée, et plus noblement, que n'est cette autre justice speciale, nationale contrainte au besoing de nos polices. [...] Je suy le langage commun, qui faict difference entre les choses utiles et les honnestes ; si que d'aucunes actions naturelles, non seulement utiles, mais necessaires, il les nomme deshonnestes et sales." (1, III) Inutile par conséquent de s'interroger sur la priorité ou le passage de l’évaluation vers la pratique politique, inutile de déplorer également la tension qui subsiste entre elles, de gémir sur la résistance qu'oppose le réel dés qu'il s'agit de se plier à nos exigences d'équité. Admettons plutôt qu'il existe une autonomie radicale et définitive du politique à l'égard des morales et autres théologies, que les difficultés politiques se posent de façon exclusivement politique et ne se résolvent que par le recours à un traitement adapté, c'est-à-dire rigoureusement politique. Autrement dit, le champ politique, affranchi de ses ancestrales puissances tutélaires, fonctionne autour des critères de réalisme, d'efficacité et de pragmatisme, loin des valeurs de pureté ou de rectitude de la volonté. Mieux : c'est lorsqu'on prétend préserver sa conscience et adopter une attitude intransigeante que l'on déclenche et cautionne les pires exactions. Les intentions pures, au nom desquelles on prétend agir et sous lesquelles on se dissimule, sont les plus sûrs ferments de fanatisme : "Si que le sage Dandamys, oyant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les jugea grands personnages en toute autre chose, mais trop asservis à la reverence des loix, pour lesquelles autoriser et seconder, la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle ; et non seulement par leur permission plusieurs actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion." (l, III) "De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination aus troubles de son pays et en une division publique, je ne le trouve ny beau ny honneste." (1, III) Si bien que, réalisme et approbation obligent, Montaigne ne dénie pas à ce qui est moralement inacceptable une légitimité politique. L'art de gouverner requiert parfois, en ce qu'il est soumis aux circonstances, une activité dont la justice ne frappe pas immédiatement le jugement, dont l'iniquité est même à la mesure du résultat obtenu : "Nostre batiment, et public et privé, est plain d'imperfection. Mais il n'y a rien d'inutile en nature ; non pas l'inutilité mesmes ; rien ne s'est ingeré en cet univers qui n'y tienne place opportune. [...] De mesme, en toute police, il y a des offices necessaires non

seulement abjects mais encore vitieux ; les vices y trouvent leur rang et s'employent à la cousture de notre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé. [...] Le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on mente et qu'on massacre, resignons cette commission à gens plus obéissans et plus soupples." (1, III) Reconnaissance et affiliation machiavéliennes d'autant moins surprenantes qu'il y a en l'homme, remarque Montaigne, une propension au mal, un plaisir à voir souffrir, une jouissance à la contemplation de la souffrance. Loin de l’intellectualisme moral qui ne voit dans la méchanceté qu'une ignorance, Montaigne laisse entrevoir une véritable "psychologie des profondeurs", vertigineuse et inquiétante. Certes il se conforme en cela à l'intuition de Machiavel pour qui les hommes sont méchants et incapables de se consacrer au Bien. Mais il la prolonge également, la développe et la ramifie, la durcit en réalité dans la mesure où, loin de se contenter d'une simple et sèche postulation, il poursuit des descriptions minutieuses, analyse des états de conscience, bref, lui donne vie et chair. Nous ne sommes plus très éloignés alors d'une vision contemporaine de l'homme - l’inconscient et les pulsions en moins avec ce qu'elle suppose d'opacité à soi et d'effroi devant ses propres sentiments : "Nostre estre est simenté de qualitez maladives ; l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir logent en nous d'une si naturel-le possession que l'image s'en reconnnaist aussi aux bestes ; voire et la cruauté, vice si dénaturé ; car, au milieu de la compassion, nous sentons au dedans je ne sçay quelle aigre-douce poinete de volupté maligne à voir souffrir autruy ; et les enfants le sentent." (1, III) Un mot encore : la révolte morale contre les méfaits de la politique est rédhibitoirement disqualifiée aux yeux de Montaigne. Car, outre les contradictions dans lesquelles elle s'enferre, elle s'appuie sur un dégoût du monde tel qu'il est et sur une terrifiante aspiration à la pureté qui n'ont rien de commun avec la jubilation et l'approbation dionysiaque chères à l'auteur des Essais. c) Le moralisme montanien Comme souvent dans l'histoire des idées, le maître - Machiavel - fut systématisé et défiguré par ses disciples et épigones. Ainsi en 1583 Giovanni Botero publie-t-il l'ouvrage Della Ragioni di Stato, traduit en France par Gabriel Chappuys en 1599 sous le titre Raison et gouvernement d’Estat. Il importe peu, en l'occurrence, de remarquer que Montaigne n'a vraisemblablement pas lu le livre : les idées professées sont dans l'air du temps et témoignent d'une certaine dénaturation de la doctrine florentine. Éloge de la méfiance et recours à la feinte tissent la trame conceptuelle du texte : la ruse ou la rouerie sont dorénavant les vertus de l'art de gouverner et s'érigent en principes de la vie politique. L'auteur développe alors une argumentation suivant laquelle le pouvoir, s'il désire se maintenir et assurer sa pérennité, ne doit pas craindre de faire appel à la discorde, l'intimidation ou la force. Et cette perfidie omniprésente touche aussi bien les ennemis de l'extérieur que ceux de l'intérieur, nobles et sujets qu'il faut apprivoiser et réduire au silence, chez qui il convient de briser tout élan de rébellion. Si bien que le machiavélisme, véritable révolution politique qui ramenait vers le réel et s'appuyait sur la stricte considération de la vérité effective, se transforme en une vile apologie de la cruauté et de la bassesse, devient une pure pratique de la "feintise". C'est contre ce fourvoiement que Montaigne lutte avec acharnement en se reportant à la lettre du texte, en restituant la vérité de la pensée machiavélienne. Mais ce faisant, insensiblement, il découvre les linéaments d'une pensée nouvelle, la sienne, et déploie les axes d'un réalisme moral. C'est ce cheminement qui s’achève par un retournement que nous voudrions ici décrire.

Conformément aux indications de Machiavel, Montaigne commence par souligner le caractère exceptionnel de ces mesures moralement suspectes, soumises à la reconnaissance indubitable de circonstances elles-mêmes hors du commun. Faute de quoi, la surprise s'éventant, ces recours se réifieront en habitude et perdront toute efficacité : "Je ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire sans cesse, si ce n'est de n'en estre pas creus lors mesme qu'ils disent verité ; cela peut tromper une fois ou deux les hommes ; mais de faire profession de se tenir couvert, et se vanter, comme ont faict aucuns de nos princes, qu'ils jetteraient leur chemise si elle estait participante de leurs vrayes intentions (qui est un mot de l'ancien Metellus Macedonicus) et que, qui ne sçait se faindre, ne sçait pas regner, c'est tenir advertis ceux qui ont à les praticquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent." (17, II) Second moment dans l'analyse, déjà présent dans le texte précédent, le soupçon d'inefficacité qui frappe le "machiavélisme". En effet, quel crédit accorder à un prince dont on sait pertinemment que son discours est entâché de mensonge, que faire d'un prince à qui il est impossible de se fier ? Une telle pratique, loin d'obtenir les résultats qu'elle prétend octroyer, débouche finalement sur la stérilité, organise un perpétuel climat de défiance au cœur duquel il est impossible de construire quoi que ce soit, d'élaborer une relative constance sans laquelle il n'est pas de politique utile. Nous retrouvons ici, sur un plan politique, l'idée du mensonge comme catastrophe ontologique : puisqu'il ne subsiste plus de norme immanente qui garantisse nos égarements, puisqu'aucune réalité transcendante ne nous protège, seule une action droite ici-bas favorise l'existence. Force est donc d'abandonner à leur triste sort les thuriféraires de la ruse, définitivement accusés d'inefficacité : "On rechoit souvent en pareil marché ; on faict plus d'une paix, plus d'un traitté en sa vie. Le gain qui les convie à la première desloyauté (et quasi tousjours il s'en présente comme à toutes autres meschancetez : les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons s'entreprennent pour quelque espece de fruit), mais ce premier gain apporte infinis dommages suivants, jettant ce prince hors de tout commerce et de tout moyen de négociation par l'exemple de cette infidélité." (17, II) Car, et c'est là que réside l'originalité de Montaigne, il y a une utilité du Bien, une efficacité de l'action morale qui contraste avec ses protestations de désintéressement. Ou plus exactement, s'il est vrai que la constitution subjective (conscience morale) de la valeur peut s'affranchir de l’intérêt personnel - et cela même n'est pas évident : Montaigne est, avant Nietzsche, le généalogiste de nos valeurs , il n'en est pas moins exact qu'en politique, parce que tout ne se joue pas en une seule donne, l'action morale, franche et honorable, peut remporter des succès éclatants. Plus précisément encore, tant le retournement et la virtuosité sont spectaculaires : l'amoralité des pratiques ainsi que le recours à la cruauté sont condamnés. Mais cette condamnation se fonde non pas sur la désobéissance au Bien ou à la vertu mais davantage sur une rectification de ce qu'est la politique. Alors que le "machiavélisme vulgaire" véhicule une vision étriquée de la politique, structurée par l'obtention de gains rapides et régie par une temporalité courte ou événementielle, Montaigne montre comment il n'y a de politique que sur le long terme et dans les réformes structurelles. Aussi importe-t-il, et l’efficacité demeure l'objectif prioritaire, d'abandonner cette amoralité qui ressortit à la supercherie. Comprenons bien cependant : ce n'est pas la morale qui détermine la politique, elle ne peut en aucun cas être une instance créatrice ; mais elle peut, à l’inverse se réconcilier avec la "verità effetuale" et obtenir des résultats significatifs. Avec, comme illustration de ce réalisme moral, la mise en perspective de l’expérience de Montaigne. Détour connu et classique par l'exemple et le portrait pour, à la fois, démentir

les thèses les mieux défendues et éviter que sa position ne se fige en un nouveau dogmatisme. Ainsi, Montaigne fut diplomate, activité souterraine par excellence, et il afficha une franchise, presque une naïveté qui, s'il avait persévéré, lui aurait sans doute ouvert les voies d'une éclatante réussite : "En ce peu que j'ay eu à negotier entre nos Princes, en ces divisions et subdivisions qui nous deschirent aujourd'huy, j'ay curieusement evité qu'ils se mesprinssent en moy et s'enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couverts et se presentent et contrefont les plus moyens et les plus voisins qu'ils peuvent. Moy, je m'offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne. Tendre négociateur et novice, qui aytne mieux faillir à l'affaire qu'à moy ! [...] La naïfveté et la vérité pure, en quelque siècle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise." (1, III) Pas étonnant alors si la fin du chapitre est un véritable manifeste en faveur d'un réalisme rénové, un traité de désobéissance raisonnée à l'encontre de ce qui se fait hic et nunc, des intrigues qui se nouent à l'abri des regards, sous les lambris des palais royaux. Parce que le réalisme implique l'attachement au réel tel qu'il est et non l'acceptation béate de tout ce qui s'y pose, Montaigne appelle de ses vœux un autre art politique, moral et utile, Montaigne jette les fondements d'un machiavélisme du Bien. Et celui-ci, loin de renoncer à l'autonomie du politique ou de restaurer la suprématie morale, s'efforce d'orchestrer un ordre qui articule les deux sphères tout en accordant la priorité décisive au bas matériel. Point n'est besoin d'une foire d'empoigne pour conquérir l'efficacité, point n'est besoin de vilenies pour récolter les fruits d'une action. Il suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, de contempler la schizophrénie qui accable les acteurs de la vie politique lorsqu'elle obéit exclusivement aux lois de la méfiance et de la dissimulation : pas un crime qui ne s'accompagne de remords, pas une traîtrise qui ne cherche à s'amender par la punition tardive du coupable, toujours exécutant subalterne évidemment : "Rien n’empêche qu'on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement ; conduisez vous y d'une, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir différentes mesures), mais au moins temperée, et qui ne vous engage tant à l'un qu'il puisse tout requerir de vous ; et vous contentez aussi d'une moienne mesure de leur grace et de couler en eau trouble sans y vouloir pescher." (1, III) Bref, et nous terminerons là, l'œuvre montanienne évite les pièges du texte machiavélien. Irréfragable est la libération d'un champ politique où se posent des exigences qui lui sont propres ; mais non moins incontournable est, à l'intérieur de ce nouvel espace, la nécessité de connecter le Bien et l'Utile, la morale et l’efficacité afin que cette nouvelle alliance favorise, avec les passions et les intérêts, l'émergence d'une politique de la raison. En d'autres termes, Montaigne lecteur de Machiavel est peut-être celui qui saisit le mieux le cœur de sa pensée et dessine ipso facto l'horizon intellectuel vers lequel tend le Florentin.