CAROLINE LANGIS

LE COMMERCE ÉQUITABLE : ÉQUITABLE POUR
LES FEMMES?
Une étude de cas dans les Andes péruviennes

Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval
dans le cadre du programme de maîtrise en études internationales
pour l’obtention du grade de maître ès arts (M. A.)

INSTITUT QUÉBÉCOIS DES HAUTES ÉTUDES INTERNATIONALES
UNIVERSITÉ LAVAL
QUÉBEC

2006

© Caroline Langis, 2006

ii

Résumé
Le commerce équitable se présente comme une alternative aux relations commerciales NordSud traditionnelles, dans une optique de justice, d'équité et de développement durable. Le
développement durable arbore une approche holistique du développement et englobe, dans sa
définition, des aspects sociaux, environnementaux et économiques. Parmi les considérations
sociales, le développement durable doit concilier les intérêts des différents acteurs concernés.
Cela implique d’accorder une attention particulière aux groupes marginalisés, afin d’éviter
que le processus ne renforce les inégalités déjà en place. Considérant que les femmes
constituent un groupe désavantagé, quelle place occupent-elles dans le projet promu par le
commerce équitable? Cette recherche tente de mettre en lumière les effets du commerce
équitable sur les rapports sociaux de sexe dans les pays producteurs de café. À l’aide d’une
étude de cas, elle analyse la relation entre une fédération de coopératives de café située au
Pérou et les différents acteurs du commerce équitable, afin d’évaluer l’influence de ceux-ci
sur la participation des femmes. D’abord, le présent mémoire décrit l’exclusion typique des
femmes du secteur coopératif agricole dans les pays en développement. Ensuite, il scrute à la
loupe l’influence des acteurs du réseau équitable (distributeurs, organismes de certification,
chercheurs, etc.) sur la participation des femmes. Enfin, le processus d’empowerment étant
reconnu internationalement pour assurer la pérennité du développement, ce texte tente, à
partir du point de vue des femmes, de déterminer si, dans le cas étudié, le commerce équitable
peut-être considéré comme un moyen d’empowerment pour celles-ci.

iii

Abstract
The aim of fair trade is to provide an alternative to conventional international commercial
relations, in terms of justice, equality and sustainable development. Sustainable development
looks for a global view of development and embraces social, environmental and economic
aspects. In the social area, sustainable development aims to conciliate actors’ interests, which
imply paying special attention to marginalized groups to avoid an increase of existing
inequalities. Taking into account that women compose a disadvantage group, what is their
place in the alternative model proposed by fair trade? This paper intends to bring to light fair
trade impacts on gender relations in developing countries. By one case study, it analyses the
relation between a federation of Peruvian coffee cooperatives and the actors related to fair
trade, in order to evaluate their influence on women’s participation in the cooperative. First, it
describes the typical exclusion of women in the agricultural cooperative sector in developing
countries. Then, it scrutinizes the non discrimination based on sex standard of the Fair Trade
Labeling Organization (FLO), along with the concrete implementation of this demand. Lastly,
this research tries to determine, from a feminist point of view, if fair trade can be considered
as a tool for empowering women.

iv

Avant-propos
Ce mémoire correspond seulement à une mince partie de l’apprentissage que le processus de
préparation, de collecte de données et de rédaction a nécessité. Grâce à la collaboration de
nombreuses femmes et de nombreux hommes péruviens, j’ai pu collecter beaucoup
d’information. Ces personnes se sont ouvertes à moi et elles ont accepté de partager leur
univers. Malgré leur horaire chargé, elles ont pris le temps de répondre à toutes mes
questions. Je tiens aussi à remercier plus particulièrement deux femmes qui m’ont guidée dans
ma démarche. Au Québec, ma directrice de mémoire, Huguette Dagenais, m’a communiqué
sa passion pour l’écriture et la recherche, en m’imposant rigueur et structure. Je ne compte
plus les nombreuses heures qu’elle a investies dans mon travail. Pour elle, l’écriture est un art
où chacun des mots a sa juste place, de même que la vie est une lutte pour que chacune et
chacun ait sa juste place. Chercheuse et militante, sa grande expérience m’a encadrée tout au
long de mon travail. Au Pérou, la responsable du programme Genre, femmes et famille de la
COCLA m’a prise sous son aile, m’a offert un toit et une amitié inestimable. La lutte pour les
droits des femmes a guidé sa vie professionnelle, d’une manière complémentaire à celle de ma
directrice, puisqu’elle est davantage une femme de terrain qu’une intellectuelle. Malgré les
innombrables obstacles, elle avance sans cesse et sacrifie sa vie personnelle pour celles des
femmes andines. Sa force, sa capacité à aller toucher l’âme des gens est admirable. Je tiens
aussi à remercier mon codirecteur, Guy Debailleul, qui a pris le temps de me codiriger entre
ses multiples missions à l’étranger.
Grâce au soutien de Julien Tremblay, mon conjoint, les moments de découragement se
transformaient en nouveaux élans. Il a su m’épauler, me lire, m’écouter et me conseiller. Et je
ne peux oublier ma famille et mes amis qui s’intéressent à mes recherches, me posent des
questions et m’encouragent. Enfin, sans ressources financières, étudier à la maîtrise est très
ardu. Grâce à l’Office Québec-Amériques pour la jeunesse (OQAJ), au Fonds québécois de
recherche sur la société et la culture (FQRSC) et au Conseil de recherches en sciences
humaines (CRSH), j’ai pu aller sur le terrain et me consacrer à mes études sans soucis
financiers.

v

Table des matières
Résumé .................................................................................................................ii
Abstract ...............................................................................................................iii
Avant-propos ...................................................................................................... iv
Table des matières ............................................................................................... v
Liste des tableaux ..............................................................................................vii
Liste des figures .................................................................................................vii
Liste des sigles...................................................................................................viii
Introduction ......................................................................................................... 9
Chapitre I
Description du projet de recherche ......................................... 12
1.1 Genèse du concept de développement durable.......................................... 12
1.1.1 Vers un développement durable.............................................................................. 12
1.1.2 Nouvelles stratégies de développement .................................................................. 17
1.1.3 Femmes et développement durable ......................................................................... 18

1.2 Théories féministes et développement....................................................... 20
1.2.1 Trois courants de pensée aux racines libérales, marxistes et socialistes................. 20
1.2.2 Postulats épistémologiques et méthodologiques de la recherche féministe ............ 23

1.3 Étude de cas : question et méthodologie.................................................... 31
Chapitre II Bien comprendre le café équitable .......................................... 38
2.1 Commerce équitable : Une idée qui ne date pas d’hier ............................. 40
2.2 Fonctionnement, discours et avantages du commerce équitable............... 43
2.2.1 Réseau équitable...................................................................................................... 43
2.2.2 Impacts importants pour les producteurs ................................................................ 48

2.3 Enjeux, obstacles et problèmes.................................................................. 53
2.3.1 Logique marchande problématique......................................................................... 53
2.3.2 Rapprochement limité entre le consommateur et le producteur.............................. 55
2.3.3 Obstacles à la démocratie et problèmes des visites de la FLO................................ 57
2.3.5 Dans une optique de développement durable et de lutte contre la pauvreté ........... 58

2.4 Critère de non-discrimination .................................................................... 59
Chapitre III
Femmes au Pérou : mise en contexte .................................. 64
3.1 Histoire des femmes du Pérou et de la région andine................................ 64
3.1.1 Organisation sociale et politique précolombienne .................................................. 64
3.1.2 Colonisation ............................................................................................................ 65
3.1.3 Agriculture andine au XXe siècle ........................................................................... 67

3.2 Nouvelles avancées et situation actuelle des femmes péruviennes ........... 70
3.2.1 Évolution légale et politique ................................................................................... 70
3.2.2 Femmes et programmes de développement rural.................................................... 72
3.2.3 Femmes paysannes andines..................................................................................... 73
3.2.4 Régime foncier fortement patriarcal ....................................................................... 75

Chapitre IV
COCLA et participation des femmes................................... 77
4.1 Histoire, fonctionnement et composition de la COCLA ........................... 79

vi
4.1.1 De la fondation à la crise des coopératives de café................................................. 79
4.1.2 Projet CODEVA...................................................................................................... 80
4.1.3 Situation actuelle et fonctionnement interne........................................................... 81
4.1.4 À la recherche de niches de marché : les différentes certifications ........................ 83

4.2 Participation des femmes ........................................................................... 85
4.2.1 Femmes tenues à l’écart du système coopératif : un problème structurel............... 85
4.2.2 Étapes successives du travail effectué avec les femmes caféicultrices de la région87
4.2.3 Influence du commerce équitable en faveur de l’égalité entre les sexes ................ 93
4.2.4 Comités de femmes et CODEMU........................................................................... 99

4.3 Résistance masculine ............................................................................... 102
Chapitre V Les comités de femmes : un moyen d’empowerment pour les
femmes? Une étude de la coopérative de Cemaq ......................................... 106
5.1 Présentation de la coopérative et de la communauté étudiées................ 106
5.2 Participation des femmes ......................................................................... 112
5.2.1 Sous-représentation des femmes au sein de la coopérative de Cemaq ................. 112
5.2.2 Comités de femmes de la coopérative de Cemaq.................................................. 113

5.3 Influence du commerce équitable........................................................... 115
5.3.1 Instrumentalisation du discours............................................................................. 115
5.3.2 Prime sociale : où va l’argent? .............................................................................. 117

5.4 Changements identifiés par les femmes depuis leur participation aux
comités de femmes......................................................................................... 120
5.4.1 Développement personnel ..................................................................................... 121
5.4.2 Vie en couple et en famille.................................................................................... 122
5.4.3 Au sein de la coopérative ...................................................................................... 124

5.5 Processus d’empowerment ...................................................................... 126
5.5.1 Empowerment personnel ....................................................................................... 126
5.5.2 Empowerment relationnel...................................................................................... 127
5.5.3 Empowerment collectif.......................................................................................... 129
5.5.4 Différences d’empowerment entre les deux comités............................................. 132

Conclusion et pistes de solutions .................................................................... 134
BIBLIOGRAPHIE .......................................................................................... 138
Articles de journaux: ...................................................................................... 145
Sites internet cités:........................................................................................... 145
Annexes............................................................................................................. 146
Annexe 1 : Description du FINE et de la FLO .............................................. 146
Annexe 2 : Route équitable du café versus route conventionnelle................ 148
Annexe 3 : Guide d’entrevue lors du séjour sur le terrain à Quillabamba et
Cemaq ............................................................................................................ 149
Annexe 4 : Caractéristiques des femmes de Cemaq que nous avons
interviewées ................................................................................................... 151
Annexe 5 : Grille d’observation concernant l’empowerment (basée sur :
ROWLANDS, 1997 : 110-126) ..................................................................... 153

vii

Liste des tableaux
Tableau 1 : Entrevues effectuées lors de la collecte de données et noms fictifs des sujets ..... 34
Tableau 2 : Principaux indicateurs des différents types d’empowerment des femmes ............ 35
Tableau 3 : Synthèse des différents avantages du commerce équitable énumérés dans ce
chapitre ............................................................................................................................. 53
Tableau 4: Objectifs du comité de femmes............................................................................ 100
Tableau 5 : Thèmes de formation dans le cadre du programme Genre, femmes et famille... 101
Tableau 6 : Emploi du temps typique des femmes de Cemaq ............................................... 109

Liste des figures
Figure 1 : Organigramme des acteurs du FINE ....................................................................... 39
Figure 2 : Fonctionnement du commerce équitable ................................................................. 47
Figure 3 : Quillabamba............................................................................................................. 77
Figure 4 : Carte de la COCLA avec localisation de 21 de ses 23 coopératives fédérées......... 78
Figure 5: Organigramme de la COCLA................................................................................... 82
Figure 6 : Organigramme de la coopérative de Cemaq.......................................................... 108

viii

Liste des sigles
Association MB: Association Micaela Bastida
CA : Conseil d’administration
CNUCED : Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement
COCLA : Central de Cooperativas Agrarias Cafetaleras COCLA
CODEMU: Comité de Desarrollo de la Mujer
CSI : Carrefour de solidarité internationale
DAWN : Development of Alternatives with Women for a New Era
FLO: Fair Trade Labelling Organization
FLO-CERT: Organe du FLO responsable de la certification et du registre des producteurs
FINE : Réseau regroupant la FLO, l’IFAT, NEWS et l’EFTA (l’acronyme reprend la
première lettre de chacun)
FTRG : Fair Trade Research Group
GAD : Approche Gender and Development
GED: Approche Genre et Développement
HIVOS : ONG hollandaise de coopération internationale
IFD: Approche Intégration des Femmes au Développement
EFTA: European Fair Trade Association
IFAT : International Federation of Alternative Trade
MOST : Programme de gestion des transformations sociales de l’UNESCO
NEWS: Network of European Worldshops (Réseau des Boutiques du Monde)
NU : Nations Unies
ONG : Organisation non gouvernementale
SOCODEVI : Société de coopération et de développement international
UCIRI: Unión de Comunidades Indígenas de la Región del Istmo (Mexique)
UNESCO : Organisation des Nations Unies pour la science, l’éducation et la culture
WID : Approche Women in Development

9

Introduction
De plus en plus, les consommateurs sont amenés à remettre en question leur mode de
consommation. En quelques années, les promoteurs du commerce équitable se sont imposés
et, chaque fois plus nombreux, ils militent pour un commerce différent qui se présente comme
une alternative aux relations commerciales Nord-Sud traditionnelles, dans une optique de
justice, d'équité et de développement durable. Ce commerce dit équitable se taille
progressivement une place sur le marché international.
En 2003, en Europe, 70 000 points de vente de commerce équitable desservaient les citoyens.
Toujours en 2003, au Canada, la valeur des ventes de café équitable était de 20 millions de
dollars, soit le quintuple de celle de 1998 (WARIDEL, 2005 : 111). En 2006, le journal Le
Devoir faisait le point sur les ventes enregistrées au Canada :
Depuis 2001, les volumes de vente de café, de cacao, de sucre ou de thé entrant dans
cette catégorie ont grimpé en effet d'environ 55 % […]. Avec une croissance de 38 %
entre 2004 et 2005, le café équitable occupe toujours la première place des aliments
dits équitables. L'an dernier, 1,3 million de kilos a ainsi été vendu d'un océan à l'autre,
soit 360 000 kilos de plus que l'année précédente, indiquent les plus récentes
statistiques de Transfair Canada (DEGLISE, 2006 : A7).

La consommation grandissante de produits du commerce équitable implique aussi un
changement dans leur production. Dans les pays en développement, environ 800 000 familles,
soit 5 millions de personnes, participent à la production équitable (WARIDEL, 2005 : 111,
117). Le commerce équitable est donc un sujet d’actualité qui est clairement lié à des
mutations sociales, politiques et économiques importantes.
Le commerce équitable, à l’instar de plusieurs autres initiatives, se prétend un outil de
développement durable : un type de développement holistique qui tient compte de la
complexité des sociétés humaines, de même que de l’environnement dans lequel chacune
d’elles évolue.

Il vise la pérennité et intègre les aspects social, environnemental et

1

économique comme composantes d’un tout, sans subordonner l’un à l’autre. De plus, le
développement durable doit concilier les intérêts des différents acteurs concernés, ce qui
implique d’accorder une attention particulière aux groupes marginalisés, afin d’éviter que le
1
Corinne Gendron distingue trois types de vision du développement durable. La vision conservatrice, basée sur
l’économie, cherche une rentabilité durable par la croissance économique. La vision bipolaire lie économie et
écologie pour une internalisation des coûts environnementaux. La conception tripolaire du développement se
veut progressiste et ajoute le social à l’environnemental et à l’économique (GENDRON, 2004 : 63). Nous nous
associons à cette dernière vision.

10
processus ne renforce les inégalités déjà en place, notamment celles entre les hommes et les
femmes. En effet, dans toutes les sociétés connues, le groupe des femmes est désavantagé par
rapport à celui des hommes en matière de pouvoir, de bien-être, de même qu’en ce qui a trait
à l’accès aux moyens de production et à leur contrôle (DAUNE-RICHARD et DEVREUX,
1990 : 7-10).
L’intégration de la question des femmes et de celle des rapports sociaux de sexe dans la
définition, la planification et l’exécution du développement a connu une évolution
progressive. Elle constitue une fin en soi, puisque les inégalités de genre peuvent freiner le
développement et, inversement, ce dernier peut renforcer les rapports de domination. Le
développement international demeure un champ d’études très andocentré et plusieurs
spécialistes négligent encore la question des rapports sociaux de sexe. La participation des
femmes est donc loin d’être assurée et leurs voix sont encore peu entendues, limitant les
progrès en matière d’égalité entre les sexes. Néanmoins, de nombreux spécialistes
reconnaissent aujourd’hui que les femmes sont des actrices incontournables pour un
développement durable et que leur empowerment permet d’assurer la pérennité des projets2.
Considérant que les femmes constituent un groupe désavantagé, quelle place occupent-elles
dans le projet promu par le commerce équitable? Est-ce que le commerce équitable
occasionne une plus grande égalité dans les rapports sociaux de sexe? Peut-il être qualifié de
moyen d’empowerment pour les femmes? Cette recherche souhaite mettre en lumière les
effets du commerce équitable sur les rapports sociaux de sexe dans les pays producteurs de
café en Amérique latine. À l’aide d’une étude de cas, elle analyse la relation entre une
fédération de coopératives de café située au Pérou et les différents acteurs du commerce
équitable, afin d’évaluer l’influence de ceux-ci sur la participation des femmes. De plus, elle
étudie le travail effectué avec et par les femmes de la région pour déterminer s’il peut être
considéré de moyen d’empowerment pour celles-ci.
Dans un premier temps, nous délimiterons le cadre et les paramètres du projet de recherche.
Ensuite, une revue de littérature permettra de comprendre les acteurs, le fonctionnement, les
avantages et les problèmes relatifs au commerce équitable. Ensuite, nous nous attarderons à la
place des femmes dans la genèse du concept de développement durable, puis dans le discours

2

Par exemple, dans le Programme d’Actions de la Conférence Internationale sur les Populations et les
Développement de 1994, le chapitre IV porte sur l’égalité de genre, l’équité et l’empowerment des femmes
(Program of Action of the 1994 International Conference on Population and Development, 1995: 194).

11
du commerce équitable. Dans un deuxième temps, nous examinerons l’influence du
commerce équitable sur les ouvertures en faveur des femmes, en nous attardant au
fonctionnement de ce commerce, à son mécanisme de certification et à l’influence des
membres de son réseau. Enfin, nous vérifierons si, dans une coopérative en particulier (la
coopérative de Cemaq), le commerce équitable constitue un moyen d’empowerment pour les
femmes et s’il peut contribuer à une plus grande équité dans les rapports sociaux de sexe.
Alors que de plus en plus de personnes font confiance au discours du commerce équitable et
que celui-ci guide leurs choix de consommation, la recherche doit répondre à cette question et
ainsi éviter que les promoteurs du commerce équitable ne se servent de la notion d’égalité
entre les sexes comme outil promotionnel sans répercussions véritables pour les femmes du
Sud. La pratique contredit souvent le discours; il convient de vérifier s’il y a concordance
entre les deux.

12

Chapitre I Description du projet de recherche
Tout d’abord, il convient de définir la cadre de la recherche, afin d’expliquer les différentes
terminologies et les approches qui entreront ultérieurement dans l’analyse. Comme cette
recherche se veut multidisciplinaire, il convient de bien définir chacun des champs et des
disciplines utilisés. Nous pourrons ensuite mieux saisir la réalité décrite, ainsi que les outils
qui serviront à l’interpréter. Ainsi, dans le premier chapitre, nous veillerons à bien définir la
théorie, la méthodologie et les concepts utilisés. Nous débuterons en définissant ce que nous
entendons par développement durable, en expliquant la provenance et l’usage du terme dans
le champ du développement international. Ensuite, nous nous attarderons à l’approche
féministe du développement qui nous permettra de compléter la définition de développement
durable utilisée dans le présent travail. Enfin, nous présenterons la méthodologie, à savoir
comment nous nous y prendrons pour répondre à nos questions de recherche.

1.1 Genèse du concept de développement durable
1.1.1 Vers un développement durable
Le développement est une notion complexe qui évolue à travers le temps. Corinne Gendron
rappelle que le terme développement, comme on l’entend aujourd’hui, date de la période de
reconstruction après la Deuxième Guerre mondiale. À cette époque, les États-Unis se sont
imposés et ont changé la dynamique de la colonisation, arborant un discours «d’entraide en
vue du développement de tous. Ainsi, la vision conflictuelle du monde [a été] remplacée par
une conception atomisée des acteurs nationaux inspirée de la microéconomie, où tous et
chacun [pouvaient] aspirer à un même niveau de développement (GENDRON2, 2004 : 61)».
Ce développement s’appuyait sur l’industrialisation et sur la consommation de masse. Il
misait sur l’ouverture des marchés, la privatisation et un rôle minimal de l’État. À partir de
cette conceptualisation très linéaire du développement sont apparues des dichotomies
provenant de la comparaison entre les pays, par exemple l’appellation pays «sousdéveloppés». Ce discours très paternaliste sous-entendait que les pays développés, de par leur
savoir et leur expertise, étaient aptes à aider les autres, «sous-développés», à se moderniser
(PARPART, 1995 : 221).
Peu de temps plus tard, à ce développement par la modernisation s’opposait la théorie de la
dépendance qui expliquait le sous-développement, d’une part, par l’exploitation historique des
pays du Sud au profit d’anciennes puissances coloniales et, d’autre part, par le maintien d’un

13
système d’échanges inégalitaires entre les pays. Ensuite, dans les années 1970, le «systèmemonde» de Wallerstein a expliqué le sous-développement par une exploitation de la
périphérie par le centre, causée par les conséquences intrinsèques au capitalisme devenu
mondial (GENDRON2, 2004 : 60-61).
De nos jours, deux courants principaux opposent leurs visions du développement3. D’un côté,
la théorie du développement par la modernisation s’est actualisée, mais elle se base toujours
sur une vision purement économique qui ne remet pas en question le système économique
actuel. Celui-ci prône encore le libre-échange et une intervention minimale de l’État dans la
sphère économique (privatisation, dérégulation), en postulant que tous bénéficient d’un grand
marché libre mondial. En réaction à ce premier courant, l’autre vision «est portée par l’idée
d’une autre mondialisation reposant sur des contrepouvoirs issus d’une société civile de
mieux en mieux organisée (GENDRON2, 2004 : 62)». Plusieurs acteurs du développement
international commencent à parler de l’importance d’un développement plus durable.
Développement durable
Les années 1980 sont souvent qualifiées d’années perdues en matière de développement
international. Premièrement, plusieurs études ont révélé l’échec des projets et des
programmes de développement international qui excluaient les questions sociales.
Deuxièmement, les bilans de ces derniers ont dévoilé les effets sociaux et environnementaux
néfastes des politiques d’ajustement structurel appliquées massivement durant cette période :
déréglementation de l’économie, privatisation, dévaluation de la monnaie, coupure dans les
services sociaux, retrait des barrières tarifaires, politique favorable aux investissements
étrangers, etc. De terribles conséquences ont découlé de cette politique de redressement
économique, dont l’augmentation de l’inflation, un exode rural massif, un fort taux de
chômage et une augmentation rapide du nombre de pauvres. Ces effets ont accéléré la remise
en question du modèle de développement pensé au Nord.
Ainsi, à la suite d’une prise de conscience généralisée que le développement traditionnel
n’occasionnait pas une amélioration des conditions de vie pour tous, de nouvelles valeurs
éthiques ont émergé. Cette «crise» du développement a débouché, entre autres, sur la
conceptualisation du développement durable. Même si personne ne le définit de la même

3

Il existe en fait de multiples courants en matière de théorie du développement : systémisme, structuralisme,
dépendantisme, néo-marxisme, historicisme, institutionnalisme, etc., mais nous parlons ici essentiellement de la
pratique concrète du développement international (CONTE, 2003-2004 : 2-3).

14
manière, ce dernier concept reflète un consensus quant à la nécessité de repenser le
développement.
L’importance de concevoir le développement en termes plus globaux a donc commencé à
s’imposer internationalement dans les années 1970 et la tendance s’est accentuée au fil des
années, bien qu’il existe un décalage considérable entre la théorie et la pratique. Dans un
premier temps, on s’est attardé à la notion de durabilité environnementale4. À Stockholm et à
Nairobi, respectivement en 1972 et en 1982, deux conférences des Nations Unies sur
l’environnement ont d’abord placé celui-ci au centre du concept du développement durable5.
En second lieu, une attention particulière a été accordée à la composante sociale. En 1980, le
Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) et l’Union internationale de la
conservation de la nature (UICN) ont produit un document qui insistait non seulement sur la
préservation de l’environnement mais aussi sur l’importance de l’aspect social pour atteindre
un développement durable : «La stratégie mondiale de la conservation : la conservation des
ressources au service du développement durable» (VAILLANCOURT, 2004 : 39). De plus,
en 1986, l’Assemblée générale des Nations Unies a reconnu le droit au développement dans
une déclaration où elle stipulait que le développement économique devait devenir l’outil d’un
développement plus global. En 1993, dans un consensus international à Vienne, ce droit au
développement a d’ailleurs été reconnu comme droit inaliénable (SENGUPTA, 2000 : 557).
Dans ce cadre, les personnes sont invitées à participer, à contribuer et à jouir d’un
développement économique, social, culturel et politique dans le respect des droits et libertés
de la personne (SKOGLY, 1993 : 753-754).
En 1988, la Commission mondiale pour l’environnement et le développement (CMED),
présidée par Gro Harlem Brundtland, a publié le rapport intitulé «Notre avenir à tous». Le
rapport Brundtland définissait le développement durable comme un «développement qui
répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de
répondre aux leurs (CMED, cité dans GUAY, 2004 : 5)». De plus, il indiquait qu’il fallait
4

Mentionnons toutefois que d’autres concepts qui associaient environnement et développement économique ont
précédé celui de développement durable. Par exemple, Louis Guay fait remonter l’idée du développement
durable à la fin du 19e siècle quand la révolution industrielle a mené à des préoccupations « des effets sur
l’environnement de la pollution, industrielle ou autre, de l’utilisation intensive des ressources naturelles et de la
difficile préservation de celles-ci face à des demandes économiques et sociales pressantes » (GUAY, 2004 :1).
Autre exemple : la notion d’écodéveloppement en vogue dès les années 1970 pourrait aussi être considérée
comme précurseur du développement durable :(VAILLANCOURT, 2004 : 39).
5
La dernière a été significative par son échec, qui a poussé les Nations Unies à mettre sur pied, en 1983, la
Commission mondiale pour l’environnement et le développement (CMED) (VAILLANCOURT, 2004 : 40).

15
s’éloigner d’un système économique axé sur la compétition, pour en bâtir un nouveau centré
sur les intérêts communs et promouvant l’équité entre les pays, les peuples et les générations
(BABIN, 2004 : 83-84). La définition donnée par le rapport Brundtland ne s’arrêtait pas là;
elle ajoutait qu’il était indispensable d’accorder la priorité aux besoins essentiels (logement,
nourriture et eau, soins de santé) des plus démunis et que le développement durable visait à
favoriser un état d’harmonie entre, d’une part, les êtres humains et, d’autre part, entre les
personnes et leur environnement (GUAY, 2004 : 5).
Cependant, dans la réalité, le volet social tel que décrit ci-dessus a été difficile à intégrer au
concept de développement durable : plusieurs spécialistes du développement l’ont «oublié».
Selon Louis Guay, les chercheurs de différents domaines ont repris le concept de durabilité en
l’analysant de manière sociologique, politique et éthique, mais «on s’est moins préoccupé de
définir le sens à donner à l’idée de soutenabilité sociale (GUAY, 2004 :10)». Selon lui, le
développement durable n’a pas beaucoup apporté à la progression des droits civiques et
humains, sauf la mise en évidence que la dégradation de l’environnement peut causer des
injustices sociales supplémentaires.
Malgré ces difficultés, une vision plus holistique du développement s’est progressivement
imposée à l’échelle internationale. Par exemple, en juin 1992, lors de la Conférence des
Nations Unies sur l’environnement et le développement de Rio, un plan d’action (Plan
d’action 21) de 800 pages comprenant des recommandations et des engagements en matière
de justice sociale et d’équité sur les plans international, national et local a été adopté6. Il a
débouché sur la création de trois nouvelles institutions : la Commission du développement
durable, le Comité interinstitutionnel du développement durable et le Conseil consultatif de
haut niveau sur le développement durable. Les pays signataires ont convenu que le
développement social et économique ainsi que la protection de l’environnement étaient
fondamentaux pour un développement durable. Pour leur part, certaines ONG prenant part à
un Forum global en parallèle ont insisté sur l’importance d’une approche participative
équitable et ont reconnu qu’il était impossible de faire avancer les choses sur le plan
écologique sans les changer sur le plan humain (VAILLANCOURT, 2004 : 43)7.

6

Des représentants de 168 pays étaient présents. Cinq textes majeurs ont suivi cette conférence, dont la
Déclaration de Rio et le Programme d’action 21.
7
Dix ans après, à Johannesburg, lors de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le
développement, les représentants reprennent les engagements de Rio et réitèrent l’importance de se centrer sur
l’action et non sur les paroles, puisque peu a été accompli à cette date.

16
Bref, le développement durable s’est inscrit dans une réflexion qui a conduit à une
réinterprétation du développement, désormais dissocié de la simple croissance économique,
de l’industrialisation et de la consommation. La littérature sur le développement durable y a
certes contribué, mais aussi celle sur le postdéveloppement, le développement local,
autocentré, endogène, participatif, communautaire, intégré, populaire, etc. En conséquence,
les objectifs du développement international ont été redéfinis. Depuis les années 1990, la
réduction de la pauvreté est devenue une priorité dans le discours officiel8. Les résultats n’ont
pas toujours suivi, mais nous avons pu constater un engagement des États :
Pour engager le XXIe siècle sous de bons auspices, les États Membres des Nations
Unies ont convenu de huit objectifs essentiels à atteindre d’ici à 2015. Ces objectifs
du Millénaire pour le développement vont de la réduction de moitié de l’extrême
pauvreté à l’éducation primaire pour tous, en passant par l’arrêt de la propagation du
VIH/sida, et ce à l’horizon 20159.

Dans le discours, développement et pauvreté sont devenus intrinsèquement liés : la définition
de la pauvreté a évolué pour inclure, outre l’élément économique, d’autres éléments liés aux
conditions de vie des personnes.
Notre définition du développement durable
Devant l’utilisation massive et la myriade de définitions associées au développement durable,
il nous apparaît pertinent de distinguer, à l’instar de Corinne Gendron, trois types de vision du
développement durable. La vision conservatrice, basée sur l’économie, cherche une rentabilité
durable et conçoit le tout en termes de croissance. La vision bipolaire lie économie et écologie
pour une internalisation des coûts environnementaux. La conception tripolaire du
développement se veut progressiste et ajoute le social à l’environnemental et à l’économique
(GENDRON2, 2004 : 63). Jean-Guy Vaillancourt partage aussi cette conception en attribuant
trois composantes au développement durable : économique-développemental, écologiqueenvironnemental et sociopolitique (VAILLANCOURT, 2004 : 37-38). Sur la base de ces
définitions qui regroupent chacune trois pôles, nous diviserons à notre tour les acteurs qui
s’associent à la conception tripolaire en trois catégories : ceux qui se servent du social dans un
but de préservation de l’environnement, ceux qui font l’inverse et ceux qui, comme nous, les
intègrent comme composantes d’un tout, sans subordonner l’un à l’autre. De plus, ce
8

Cette pauvreté multidimensionnelle ne guide pas les actions de tous les acteurs. Pour la Banque mondiale, la
croissance économique demeure la méthode la plus importante pour lutter contre la pauvreté. Selon Gita Sen,
l’importance à accorder à la réduction de la pauvreté ne remet pas en cause le mode de développement privilégié
par cette institution. Lire à ce sujet : (SEN, 2000 : 686).
9
http://www.un.org/french/millenniumgoals/index.html (consulté le 6 mars 2006).

17
développement doit concilier les intérêts des différents acteurs concernés, ce qui implique
d’accorder une attention particulière aux groupes marginalisés afin d’éviter que le processus
ne renforce les inégalités déjà en place.
Cette vision holistique du développement durable propose une nouvelle manière de planifier
le développement international et une remise en cause de la structure de la logique
économique actuelle. Son but : transformer l’organisation sociale de la production et de la
consommation et arrêter les effets pervers endogènes au néolibéralisme, dans un contexte de
mondialisation où la disparité entre les pays et à l’intérieur même de nombreux pays croît
constamment. Le développement durable commence à l’échelle locale par une
«restructuration par le bas de l’idée de développement qui s’inscrit dans une logique
communicationnelle et participative (BABIN, 2004 : 93)». Les citoyens, en tant qu’agents de
changement, doivent participer pleinement à leur développement. La restructuration doit
entraîner une transformation des relations humaines, sans laquelle il n’est pas possible
d’atteindre une exploitation équilibrée des ressources.
Sur le plan de la connaissance, Jane Parpart explique la nécessité d’un développement
libérateur où les praticiens et les théoriciens adoptent une approche plus inclusive du savoir et
de l’expertise, une ouverture et une capacité à entendre les différentes expériences et opinions,
de même qu’une reconnaissance que le discours et les pratiques du développement font
souvent plus de mal que de bien. Alors seulement le développement serait à la recherche d’un
monde plus équitable (PARPART, 1995 : 240).

1.1.2 Nouvelles stratégies de développement
De toutes les critiques du développement ont émergé de nouvelles stratégies misant sur une
approche participative, une prise en compte de l’environnement et de tous les individus
concernés, quels que soient leur sexe, âge, classe, ethnie, etc. «À l’instar des nouveaux
mouvements sociaux qui ont élargi leur action de la sphère institutionnelle à la sphère sociale
à la fin des années 1960, une nouvelle génération de mouvements sociaux investit aujourd’hui
la sphère de l’économie (GENDRON, 2004 : 15)». Effectivement, cette révision du
développement est favorisée par l’arrivée en grand nombre d’organisations et de mouvements
sociaux qui prônent une approche sociale, culturelle et politique, inspirée de valeurs de justice
sociale et de solidarité (BABIN, 2004 : 80). Les moyens d’action de ces joueurs se sont
diversifiés et perfectionnés. Ils reposent entre autres sur la sensibilisation, l’information et
l’étiquetage de produits, pour tenter d’insérer des valeurs au monde de l’économie. Les codes

18
de conduite d’entreprise, les actions et investissements éthiques ou verts en sont des
exemples. Ils visent à redonner une composante sociale à l’échange économique
(GENDRON, 2004 : 17). Lorsqu’on parle de consumérisme politique, en plus du caractère
social, une dimension politique s’ajoute à la transaction, puisque l’achat est considéré comme
une manière d’influencer le modèle actuel, dans le but ultime de changer les règles du jeu.
Ainsi, devant un gouvernement qui a une capacité limitée de représenter leurs intérêts, les
citoyens deviennent des consommateurs sensibilisés qui comprennent la complexité d’une
planète mondialisée et qui posent des gestes ayant un effet au-delà des frontières.
Les nouvelles stratégies permettent aux citoyens de s’exprimer quant au mode de production
et quant à la structure des échanges entre les pays. Mais pour ce faire, les produits doivent être
identifiés. L’«écoétiquetage» représente probablement l’exemple de certification le plus
connu. Il est apparu pour tenir compte du coût environnemental dans la production
économique. Il pourrait donc correspondre à la vision bipolaire du développement durable
mentionnée dans la section précédente. Pour sa part, l’étiquette «équitable» prend en compte
le coût social et environnemental et vise une redistribution de la richesse du Nord vers le Sud
(HUDSON ET HUDSON, 2003 : 8-9). Selon plusieurs personnes, ce type de commerce
correspond à la vision tripolaire du développement durable, puisqu’il tient compte, en plus de
l’économie et de l’environnement, des humains. «Cette initiative s’inscrit dans la lignée des
mouvements sociaux qui s’opposent à la mondialisation, en même temps qu’elle met l’accent
sur les conditions de vie des producteurs du Sud, sur la valeur d’égalité, sur la relation
interculturelle et sur la solidarité (OTERO, 2004 : 7)».

1.1.3 Femmes et développement durable
L’idée d’inclure les femmes dans le développement n’est pas nouvelle; dès 1970, un
mouvement pour les intégrer s’est consolidé. En 1975, la Première conférence pour les
Femmes à Mexico a dirigé l’attention sur l’exclusion des femmes dans les processus de
développement international. Il serait cependant utopique de penser que ce mouvement
s’expliquait par une motivation de tous les spécialistes à intégrer les femmes dans leurs
programmes. D’autres raisons sont aussi à considérer, par exemple, l’explosion
démographique dans les pays du Tiers-monde causée par le maintien d’un fort taux de
fécondité alors que le taux de mortalité diminuait. Les pays riches ont donc commencé à se
préoccuper fortement de cette «multiplication des pauvres», qu’ils percevaient parfois comme
une menace. Le moyen identifié pour contrer ce phénomène passait par l’éducation des

19
femmes et par l’expansion de leur rôle au-delà de la sphère de la reproduction. L’amélioration
de la santé et de l’éducation des femmes est alors devenue une préoccupation importante,
puisqu’elle permettait d’atteindre les résultats voulus. Ces derniers étaient mesurés en termes
de taux de fécondité et de bien-être des enfants; l’amélioration des conditions de vie des
femmes était rarement identifiée comme une priorité (MEHRA, 1997 : 140).
Dans la plupart des programmes de développement agricole réalisés entre les années 1950 et
1980 (et souvent encore aujourd’hui), les spécialistes dirigeaient l’apprentissage de la
mécanisation vers les hommes et négligeaient la contribution traditionnelle des femmes dans
l’économie. Les femmes y étaient considérées seulement en tant que mères, épouses et
bénéficiaires passives de projets visant le bien-être (ROWLANDS, 1997: 5). Selon Irene
Tinker (1979 : 69-72), dans presque tous les pays et classes sociales, ce type de
développement économique a créé une distance entre les hommes et les femmes et a eu un
effet négatif sur les femmes. Il a, en effet, été davantage un obstacle qu’une aide pour elles,
puisque cette pratique a entraîné des effets pervers : détérioration de leur position, de leur
statut, de leurs conditions de vie, ainsi qu’une augmentation de leur charge de travail
(ESCOBAR, 1996 : 325). Le développement est alors synonyme de modernisation du
patriarcat.
En 1970, l’ouvrage d’Ester Boserup intitulé «Woman's Role in Economic Development» a été
le premier à dénoncer les effets néfastes du développement sur les femmes. Selon Eva
Rathgeber (1994 : 80), le livre d’Ester Boserup a à la fois précédé et initié l’intégration des
femmes au développement puisque, pour la première fois, l’analyse d’une économie agraire
se basait sur la variable sexuelle. Cette recherche a stimulé une réflexion au sein des
féministes quant à l’intégration des femmes dans le développement, comme nous le verrons
dans la section suivante. Les préoccupations féministes sont longtemps restées en parallèle au
courant dominant (mainstream) du développement.
Depuis une quinzaine d’années, plusieurs spécialistes du développement appartenant au
courant dominant ont repris l’importance à accorder aux femmes dans les projets de
développement durable. Par exemple, Ronald Babin a mentionné que la reconnaissance
explicite de leur rôle dans l’activation d’une dynamique sociétale de changement représentait
un élément indispensable au développement durable (BABIN, 2004 : 93). Tout comme Babin,
plusieurs auteurs ont insisté sur l’importance de l’égalité entre les sexes comme composante
du développement durable. Sengupta a affirmé que le droit au développement invitait à un

20
examen des buts et des méthodes ainsi qu’à des réformes pour réduire les injustices envers les
femmes, étant donné leur rôle actif dans le processus du développement (SENGUPTA, 2000 :
556). Cette préoccupation concernant les femmes s’est traduite dans plusieurs documents. Par
exemple, le Programme d’action de la Conférence sur la population et le développement de
1994 comprend un chapitre sur l’égalité de genre, l’équité et l’empowerment des femmes. Il y
est reconnu que l’empowerment et l’autonomie des femmes sont essentiels pour
l’accomplissement du développement durable et que :
In all parts of the world, women are facing threats to their lives, health and well-being
as a result of being overburdened with work and of their lack of power and influence.
In most regions of the world, women receive less formal education then men, and at
the same time, women’s own knowledge, abilities and coping mechanisms often go
unrecognized (Program of Action of the 1994 International Conference on Population
and Development, 1995: 194).

En d’autres mots, de réelles préoccupations pour les femmes ont tardé à percer le domaine du
développement international, et la manière de les considérer est controversée. Les théories
féministes permettent, pour leur part, d’inclure complètement les femmes dans le
développement.

1.2 Théories féministes et développement
Puisque les théories féministes sont indispensables pour comprendre la relation entre les
femmes et le processus de développement, nous présenterons ces théories en les plaçant
d’abord dans une perspective historique puis en situant la recherche féministe dans ses
tendances actuelles.

1.2.1 Trois courants de pensée aux racines libérales, marxistes et socialistes
Intégration des Femmes dans le développement
Rappelons que, de 1950 à 1970, le développement international répondait uniquement aux
principes de la théorie de la modernisation que nous avons expliqués dans la section
précédente. Cette théorie accordait beaucoup d’importance aux valeurs occidentales et ciblait
quelques individus pour des changements sociaux qui, croyait-on, auraient des répercussions
sur toutes les personnes autour de ces derniers (VISVANATHAN, 1997 : 17). Souvent, les
agents de projets présumaient une dichotomie Nord-Sud selon laquelle le Nord était
démocratique et égalitaire, en opposition au Sud autoritaire et patriarcal. Selon cette
perspective, l’industrialisation comme moyen de développement favorisait une croissance
économique qui aurait des effets bénéfiques dans tous les autres secteurs et pour toutes les

21
classes sociales (principe du trickle-down). Le champ d’analyse de ce type de développement
se limitait aux hommes, puisque, suivant cette logique de tache d’huile, tous profiteraient de
la modernisation (RATHGEBER, 1994 : 79).
En 1970, comme nous l’avons mentionné dans la section précédente, l’ouvrage de Boserup a
été le premier à dénoncer les effets pervers du développement sur les femmes. Effectivement,
comme le rappelle Rathgeber, il a révélé que :
La position relative des femmes dans la société s’était en fait peu améliorée au cours
des deux décennies précédentes et qu’elle s’était même affaiblie dans certains secteurs
[…]. Dans le secteur industriel, par exemple, les femmes étaient souvent reléguées
aux travaux les moins bien rémunérés, les plus monotones et parfois les plus
dangereux pour la santé […]. En agriculture, […] les nouvelles technologies étaient
souvent dirigées vers les hommes plutôt que les femmes (RATHGEBER, 1994 : 80).

Pour la première fois, l’analyse d’une économie agraire se basait sur la variable sexuelle. La
réflexion de Boserup a encouragé un questionnement sur la division sexuelle du travail et sur
les stratégies de développement utilisées.

Elle a poussé les féministes à développer la

première école de pensée concernant la place des femmes dans le développement, désignée
par l’appellation anglophone Women in Development (WID), traduite en français par
Intégration des femmes dans le développement (IFD). Les féministes libérales américaines
ont construit un discours pour intégrer les femmes dans le système économique par des
changements légaux et administratifs, dans une optique d’égalité entre les sexes. Elles ont
donc tenté d’appliquer le développement par la modernisation en vogue à l’époque, mais en y
intégrant les femmes. Ainsi, les féministes plaidaient elles aussi pour des programmes
d’implantation et de transfert de technologie, mais destinés aux femmes (VISVANATHAN,
1997 : 80).
Les critiques de l’approche IFD sont nombreuses. Voici les principales : l’approche accepte
les structures sociales existantes et ne cherche pas à comprendre les causes profondes de la
subordination et de l’oppression des femmes; elle traite les femmes comme une catégorie
homogène, sans considération pour les différences (par exemple, de classe, de «race» et de
culture), et elle néglige la sphère reproductive en ne misant que sur le rôle productif
(VISVANATHAN, 1997 : 20 et RATHGEBER, 1994 : 81). Effectivement, les projets se
voulaient générateurs de revenu et oubliaient toutes les activités de reproduction, comme si le
revenu occasionnerait de lui-même une réorganisation de l’horaire des femmes et éviterait une
surcharge de travail. Nonobstant toutes les critiques, l’approche IFD a suscité une

22
préoccupation concernant la place des femmes dans le développement, une perspective
jusqu’alors ignorée.
Femmes et Développement
Au milieu des années 1970, les féministes marxistes, inspirées en partie par la théorie de la
dépendance, ont critiqué l’approche IFD. Selon elles, cette dernière n’avait aucun sens,
puisque les femmes avaient toujours été intégrées au processus de développement. Ce second
courant, appelé Women and Development (WAD), focalise sur les relations entre les femmes
et les processus de développement. Il «part du fait que les femmes ont toujours joué un rôle
économique important au sein de leur société, que le travail, à l’intérieur comme à l’extérieur
du foyer, est essentiel à la survie de ces sociétés, mais que cette intégration sert surtout au
maintien des structures internationales d’inégalité. (RATHGEBER, 1994 : 82)» Dans
l’approche WAD, les structures internationales sont responsables de la subordination des
femmes; seulement l’écroulement des structures oppressives fondées sur les classes sociales
et le capital mènerait à l’égalité entre les sexes.
Les critiques de cette seconde approche sont aussi nombreuses : l’approche WAD échoue à
analyser la relation entre le patriarcat et les différents modes de production de l’oppression
des femmes; elle se centre uniquement sur les problèmes des femmes indépendantes et elle
axe sur la structure internationale au détriment des rapports sociaux de sexe
(VISVANATHAN, 1997 : 21-22 et RATHGEBER, 1994 : 83).
Gender and development
L’approche Gender and Development (GAD) a été développée sous l’influence des féministes
socialistes; elle s’offre comme alternative aux approches IFD et WAD. Elle remet en question
le modèle de développement économique capitaliste, qui s’est traduit par un accroissement de
la pauvreté, par l’exclusion d’un nombre sans cesse grandissant de personnes et par la
destruction de l’environnement. Cette troisième approche a été fortement influencée par les
perspectives théoriques des pays en développement. Au milieu des années 1980, les membres
d’un réseau de recherches féministes du Sud, le Development Alternatives with Women for a
New Era (DAWN), ont publié une critique de l’impact du développement sur les femmes.
L’analyse de DAWN regroupe des travaux de femmes de chacun des hémisphère qui oeuvrent
dans le domaine du développement. Un apport important de cette participation Nord/Sud est
la reconnaissance des différentes perceptions et approches au sein même des féministes. Ce

23
faisant, DAWN a remis en question l’universalité du féminisme occidental, pas toujours
adapté à la réalité des femmes des autres pays.
L’approche GAD cherche à obtenir l’équité entre les sexes dans la division sexuelle du
travail, en passant par des organisations qui luttent pour l’empowerment des femmes, des
mouvements sociaux et un réseau qui lie les groupes de femmes (LEVY, 1995 : 156). Elle se
fonde sur la collectivité, définie comme un ensemble d’usages, d’institutions, de
comportements et de relations, où le marché n’explique pas tout. Seuls de nouveaux cadres
économiques, une activité collective et coopérative ainsi qu’un processus démocratique et
participatif peuvent promouvoir les intérêts de tous les groupes de la société et assurer un
ordre social plus juste et humain (ANTROBUS, 1990 : 85-86). Selon cette approche, il
devient essentiel de déceler les processus de résistance qui restreignent le changement social,
politique et économique (ROWLANDS, 1997 :19).
L’approche GAD peut être désignée, en français, par celle des rapports sociaux de sexe ou
celle de genre et développement (GED). Elle fait référence au patriarcat, qui représente
l’ensemble d’un système où les hommes détiennent le pouvoir, et donc logiquement à la
domination masculine et à l’oppression des femmes, deux expressions qui sont de près les
synonymes de patriarcat (DELPHY, 2000 : 143). Les termes «rapports sociaux de sexe» et
«rapports de genre» se sont aujourd’hui souvent substitués à «patriarcat» chez les sociologues
féministes à cause de sa référence, selon certaines, au capitalisme, ou encore par crainte
d’universaliser la domination masculine, de la consacrer dans le temps et dans l’espace
(DELPHY, 2000 : 145). Dans la présente recherche, nous utiliserons la terminologie rapports
sociaux de sexe. Sans entrer dans les détails, mentionnons qu’il existe un débat
épistémologique sur le sujet.

1.2.2 Postulats épistémologiques et méthodologiques de la recherche
féministe
Dans cette partie, l’approche des rapports sociaux de sexe sera présentée, bien qu’elle évolue
et fasse l’objet de débats10. Puisque, pour les féministes, les notions et les termes sont des
instruments auxquels on accorde une certaine souplesse, il nous faut bien conceptualiser
l’approche utilisée et bien nous définir en tant que chercheuse féministe.

10

Plusieurs féministes y ajoutent nuances et critiques. D’ailleurs, une critique qui revient souvent dénonce la
grande distance entre la théorie et la pratique, entre les chercheuses et les praticiennes, probablement due à la
complexité et à l’intangibilité des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes.

24
Les rapports sociaux de sexe désignent les formes et modalités que prend le rapport social11
de sexe dans l’espace social. Les idées, valeurs, comportements, aptitudes et pratiques
associés à la féminité et à la masculinité découlent du processus de socialisation et ne sont
donc pas innés. Les féministes ont, en effet, démonté la théorie naturaliste en démontrant,
d’une part, la surdétermination des différences biologiques qui entraîne une distribution des
fonctions et des rôles entre les sexes au sein d’une société et, d’autre part, le dynamisme de
cette division, lequel est occulté par la reproduction sociale qui empêche de la remettre en
question (DAUNE-RICHARD et DEVREUX, 1990 : 7-10). Bref, la terminologie rapports
sociaux de sexe renvoie à l’oppression des femmes et le rapport en question est acquis
puisqu’il est, par définition, social. Il se détache ainsi complètement de la variable biologique.
Le postulat méthodologique au centre de l’approche féministe est celui de l’oppression des
femmes en tant que groupe ou catégorie sociale. Les féministes reconnaissent que, dans toutes
les sociétés connues, le groupe des femmes est désavantagé par rapport au groupe des
hommes en matière de pouvoir, de bien-être, d’accès aux moyens de production et au contrôle
de ceux-ci (DAUNE-RICHARD et DEVREUX, 1990 : 7-10). L’oppression à combattre est
systémique. Peu importe que l’on parle de genre, rapports sociaux de sexe ou patriarcat, on
vise «toujours à décrire non pas des attitudes individuelles, mais un système total qui
imprègne et commande l’ensemble des activités humaines, collectives et individuelles. Ainsi
les trois termes ont-ils la même prétention à la généralité et ont-ils la même dénotation
d’organisation ne devant rien au hasard (DELPHY, 2000 : 146).» Comme l’explique Erika
Apfelbaum, étant donné la structure de domination actuelle, la situation des femmes est
complexe :
Toute relation de domination […] impose contraintes, assujettissements et servitude à
celui-celle-qui la subit. Elle conduit à une dissymétrie structurelle qui est
simultanément l’effet et le garant de la domination : l’un se pose comme le
représentant de la totalité et le seul dépositaire de valeurs et de normes sociales
imposées comme universelles parce que celles des autres sont explicitement désignées
comme particulières (APFELBAUM, 2000 : 44-45).

Le groupe dominant définit les composantes théoriques, épistémologiques et méthodologiques
du système, dont les droits des dominés. Pour éviter de perdre cette domination, il les
11

Un rapport social provient des intérêts antagonistes de deux groupes. La force, la domination et l’antagonisme
lui permettent d’exister11. Les personnes agissent sur le rapport, et se redéfinissent sans cesse par rapport à
d’autres catégories. Elles sont donc des actrices sociales : elles affectent l’évolution de la catégorisation sociale
par la transformation du rapport de force et de leur position relative dans le système (DAUNE-RICHARD et
DEVREUX, 1990 : 19).

25
maintient ainsi sans pouvoir de négociation. Ces composantes lui servent alors à imposer ses
normes sociales à tous en tant que normes universelles. Considérant cela, l’analyse féministe
d’une situation ne doit pas se limiter à sa part observable.
De plus, la compréhension des femmes de leur position par rapport aux hommes varie d’une
femme à l’autre et évolue. Il y a une dissymétrie radicale qui détermine le rapport social; les
acteurs n’ont qu’une compréhension et une conscience partielles du phénomène. Plusieurs
féministes soulignent que l’incorporation des modalités de la relation de domination entrave
une prise de conscience et entraîne une intériorisation de l’oppression (ROWLANDS, 1997 :
131 et APFELBAUM, 2000 : 48). Sans reconnaissance de leur situation de subordination, les
femmes ne sont pas aptes à élaborer des stratégies pour combattre l’oppression, ni à définir
objectivement leurs besoins et intérêts. Les personnes qui n’exercent ni pouvoir ni influence
au sein d’une société peuvent intérioriser certains messages négatifs sur ce qu’elles sont
supposées être. Lorsque c’est le cas, le pouvoir s’exerce alors de façon plus subtile et est
moins compromis. L’intériorisation de l’oppression peut éloigner les femmes du pouvoir et
maintenir les inégalités (ROWLANDS, 1997 : 11).
De plus, il faut reconnaître que le rapport entre les sexes est transversal et dynamique : la
société se structure par lui et il opère dans toutes les sphères de celle-ci. De plus, ses
manifestations peuvent prendre différentes formes selon le secteur, la société ou le moment12
(DAUNE-RICHARD et DEVREUX, 1990 : 12). L’approche féministe intègre toutes les
formes de hiérarchie : de classe, de «race», de génération, etc. Le changement social y est vu
comme le «résultat de la combinaison de facteurs historiques, politiques et sociaux à la faveur
desquels le poids relatif des rapports hiérarchiques se déplace et finit par se refléter dans la
configuration générale de la société. (LABRECQUE, 1997 : 19)». Il découle des pratiques
individuelles et collectives qui modifient constamment les rapports sociaux.
Pour les féministes, les rapports sociaux de sexe se traduisent, dans plusieurs régions, par la
division sexuelle du travail, qui relègue les activités de reproduction aux femmes et laisse aux
hommes celles de production, qui sont plus valorisées socialement. À cause de l’exploitation
patriarcale et de leur subordination, les femmes entretiennent une relation au travail et au
capital souvent indirecte, voire parfois nulle. L’expression féministe célèbre : «le personnel

12

À la transversalité des rapports sociaux de sexe, Kergoat ajoute l’interpénétration constante des rapports
sociaux, donc que les rapports sociaux sont consubstantiels. Selon elle, cela permet de comprendre la complexité
des rapports sociaux de sexe et de changer la catégorisation sociale (KERGOAT, 2000 : 42).

26
est politique» vient en réaction à cette division du travail. Elle exprime que les sphères privée
et publique sont imbriquées l’une dans l’autre et qu’il faut entrer dans la sphère privée pour
accorder là aussi une attention particulière à l’oppression des femmes. (DAUNE-RICHARD
et DEVREUX, 1990 : 7, 13). Rapports sociaux de sexe et division sexuelle du travail sont
donc indissociables puisque le second est l’enjeu du premier et qu’ils forment
épistémologiquement un système (KERGOAT, 2000 : 39).
Ainsi, pour éviter que les projets de développement international ne renforcent la
subordination des femmes, il faut considérer tous les aspects de leur vie. Trop souvent, des
spécialistes ont implicitement postulé et postulent encore que le rôle de la femme se limite à
la sphère de la reproduction et de la famille et passent ainsi outre son rôle dans les différentes
institutions : religion, parenté, éducation, etc. De plus, l’approche des rapports sociaux de
sexe reconnaît la contribution potentielle des hommes et insiste sur le devoir de l’État de
fournir des services sociaux pour l’émancipation des femmes (RATHGEBER, 1994 : 84). Elle
se veut participative : les femmes ciblées par un projet sont vues comme agentes de
changements plutôt que bénéficiaires passives d’une assistance. Ainsi, les femmes sont
encouragées à s’organiser autour d’activités politiques comme la constitution d’organisations
communautaires, l’éducation populaire ou la formation en coalition. Puisque le système
patriarcal opère à travers toutes les classes pour opprimer les femmes, il faut renforcer les
droits légaux des femmes et parler en termes de relations de pouvoir entre les hommes et les
femmes et non pas des femmes isolément.
La recherche féministe se veut à la fois scientifique et avec un biais pour les femmes. Cette
subjectivité est reconnue et analysée : pour les chercheuses féministes, aucune science n’est
neutre et le croire est dangereux. La recherche doit pouvoir servir la cause des sujets de
recherche : les femmes, en partant de leur point de vue, de leur interprétation de la société.
Les féministes ne contournent pas les questions éthiques et morales comme le font la plupart
des chercheurs. Elles luttent pour un changement social radical, pour davantage d’égalité et de
justice sociale par la transformation des rapports sociaux de sexe (DAGENAIS, 1994 : 260265)13. Elles s’inspirent d’une approche holistique et proposent d’intégrer les dimensions

13
Inspirée pas une approche féministe, nous reconnaissons notre subjectivité, contrairement à la majorité des
chercheurs et chercheuses. Ainsi, nous nous définissons comme engagée dans une lutte pour un monde qui se
base sur le respect des droits humains et pour des rapports sociaux de sexe égalitaires.

27
politique, historique, culturelle, idéologique et contextuelle dans la vision du développement
(DAGENAIS et PICHÉ, 1994 : 6).
L’approche des rapports sociaux de sexe s’enracine dans les années 1980, en réaction au
mode de développement appliqué jusqu’alors; elle est en plusieurs points compatible avec le
concept de développement durable. Plusieurs féministes de différentes tendances ont écrit sur
les femmes et le développement durable, dont les écoféministes. Cependant, l’écoféminisme
sombre souvent dans l’essentialisme, en se basant sur une relation naturelle entre les femmes
et la nature (BARKER, 1998 : 4). De plus, bien que les féministes s’attardent profondément
au volet social du développement durable, sauf quelques exceptions, elles délaissent souvent
le volet environnemental. Rosi Braidotti explique le fossé qui sépare les environnementalistes
des féministes :
And as we did our survey of how the question of environmentalism was or was not
represented in university curricula, in women's and gender studies, then the gap
between the two areas really became apparent. And of course, this gap or hiatus was
already clear if you approached the issue from the activist angle, because if you had
been a women's studies activist or a women's issues activist, then you already knew
that women's groups and environmentalists do not always work together. There are
some obvious and well-known exceptions, but globally the kind of work that
environmental agencies or activist groups do is not always gender conscious, and
alternatively, gender activists do not always take into account the question of the
environment (http://bailiwick.lib.uiowa.edu/wstudies/Braidotti/index.html, consulté le
17 avril 2006).

Pour cette raison, nous ajoutons une dimension environnementale à l’approche féministe du
développement, puisqu’elle est indispensable pour une vision globale et pour parler en termes
de développement durable.
Trois concepts féministes
Parmi les concepts qui guident les féministes pour élaborer et planifier des projets de
développement, trois sont incontournables : celui des besoins pratiques, celui des intérêts
stratégiques et celui de l’empowerment.
Pour de nombreuses féministes, le développement doit correspondre aux besoins pratiques et
aux intérêts stratégiques des femmes. Les premiers prennent source dans les rôles et les
responsabilités quotidiennes attribués aux femmes par la division du travail, comme le soin et
l’éducation des enfants. Ces besoins ne remettent pas en question la structure de domination,
ce sont de simples besoins provenant des rôles traditionnels et perçus par les femmes comme
des nécessités immédiates (O.N. MOSER, 1993 : 40). Les intérêts stratégiques, quant à eux,

28
visent la catégorie sociale des femmes ayant un accès limité aux ressources et au pouvoir.
Cette différence d’accès s’explique par une exclusion des femmes de la sphère des décisions
politiques et économiques, par des inégalités au sein de la famille et de la société ainsi que par
un manque de contrôle sur leur propre vie.
Les intérêts stratégiques ne peuvent être définis de manière générale, puisqu’ils sont propres à
un contexte sociopolitique et culturel donné. Principalement, les problématiques en question
concernent le contrôle du travail des femmes, leur accès limité aux ressources économiques et
au pouvoir politique, et ce qui en découle : la violence envers les femmes et le contrôle de leur
sexualité par les hommes (YOUNG, 1997 : 368). La satisfaction des intérêts stratégiques
engendre un changement structurel qui aide la société à tendre vers l’égalité (O.N. MOSER,
1993 : 39).

L’identification des intérêts stratégiques implique un effort conscient pour

comprendre la situation et s’engager au nom du changement, il faut donc miser sur la
conscientisation et l’empowerment collectifs. Quand les femmes comprennent collectivement
les mécanismes de subordination, elles peuvent élaborer des stratégies de changement. Une
analyse théorique du processus de subordination des femmes fait ainsi naître des visées
stratégiques morales et éthiques. L’information joue un rôle vital. Kate Young prône un
processus à double transformation : les femmes sont transformées en agentes sociales
conscientes et les besoins pratiques le sont en intérêts stratégiques (YOUNG, 1997 : 370).
Le concept d’empowerment14 provient des féministes du Sud et est clairement lié aux intérêts
stratégiques puisqu’il implique une altération radicale des processus et structures qui
perpétuent la subordination des femmes (YOUNG, 1997 : 372). Bien que le terme soit
anglais, nous éviterons de le traduire de peur de limiter sa signification. Après avoir gagné
rapidement en popularité, il est aujourd’hui très présent dans le courant dominant du
développement international, bien que personne ne lui accorde exactement la même
signification. De manière générale, lorsqu’il s’agit d’empowerment, les personnes ciblées sont
estimées être des entités capables et en droit d’agir et de prendre des décisions, i.e. des agents
de changements aptes à acquérir le pouvoir de s’organiser pour répondre à leurs besoins, à
proposer des solutions aux problèmes perçus et à prendre en charge leur propre
développement. De nos jours, la notion d’empowerment est présente dans beaucoup de
documents, de publications et de politiques des agences de développement international. Elle
14

Ce terme n’a pas d’équivalent en français, bien qu’il soit parfois traduit par attribution de pouvoir,
renforcement de pouvoir ou autonomisation. Comme on le verra maintenant, il fait l’objet de plusieurs
définitions.

29
est au cœur du discours institutionnel puisqu’elle est considérée essentielle pour changer la
situation des pauvres et des marginalisés. En 1997, le programme de gestion des
transformations sociales (MOST) de l’UNESCO a défini l’empowerment comme «un
processus de développement des capacités de négociation, au niveau domestique et collectif,
pour un partage plus équitable et un exercice différent du pouvoir (VERSCHUUR, 2003 :
236)». Le PNUD considère l’empowerment comme un instrument de développement général.
Dans plusieurs conférences des Nations Unies, l’empowerment des femmes est présenté
comme nécessaire à un développement durable15. Différentes raisons peuvent expliquer
l’importance accordée à l’empowerment. Il faut donc être prudent quant à la manière de
l’employer16.
Voici comment est perçu l’empowerment dans le cadre de la présente recherche, conception
reprenant trois auteures : Naila Kabeer, Christine Verschuur et Jo Rowlands. D’abord, ce
concept comprend trois dimensions liées entre elles : une dimension symbolique pour une
prise de conscience; une dimension institutionnelle misant sur les organisations et les
mouvements de base; et une dimension personnelle (VERSCHUUR, 2003 : 244). Ensuite,
nous distinguons trois niveaux d’empowerment : individuel, relationnel et collectif.
L’empowerment individuel renvoie à l’estime de soi, à la confiance en soi et aux
compétences. Il défait les effets de l’oppression intériorisée. L’empowerment relationnel,
quant à lui, permet de développer des habiletés pour négocier et influencer la nature d’une
relation et les décisions prises en son sein. Les deux premiers niveaux touchent aux
dimensions personnelle et symbolique. Quant à l’empowerment collectif, il renvoie à un
travail de groupe qui permet des impacts plus grands que ceux que les individus auraient eu
seuls (ROWLANDS, 1997 : 14-15). Il concerne davantage la dimension institutionnelle telle
que présentée par Verschuur. Conforme aux principes épistémologiques féministes,
l’empowerment doit s’opérer à la fois dans les sphères de la production et de la
reproduction et tenir compte à la fois de la pratique et des représentations :

15

Dans le Programme d’action de la Conférence internationale sur la population et le développement de 1994, le
chapitre IV porte sur l’égalité de genre, l’équité et l’empowerment des femmes (Program of Action of the 1994
International Conference on Population and Development, 1995: 194).
16
Généralement, les spécialistes du développement s’attardent à des questions de protection sociale, de lutte
contre la pauvreté et d’efficacité et délaissent les notions de pouvoir et d’injustice sociale. Cependant, pour des
questions démographiques et de planification familiale, de conditions de vie des enfants, de lutte contre la
pauvreté et de croissance économique, l’empowerment est prometteur, d’où son intégration dans plusieurs
grandes institutions de développement international, comme la Banque Mondiale, l’OCDE et les Nations Unies
(KABEER, 2003 : 253,254). Bien sûr, le discours change dès lors que ce concept est instrumentalisé de la sorte.
Il est alors loin de la définition que les féministes en ont.

30
Nous avons observé que les relations de pouvoir dans la sphère domestique et
publique interfèrent les unes avec les autres, les changements dans une sphère étant
difficiles à conserver s’il n’y a pas eu de changements dans l’autre; que les
représentations, l’imaginaire, des rapports de genre se maintiennent même après que
ces rapports se sont transformés dans la réalité, et sont une entrave à des changements
durables ou globaux. (VERSCHUUR, 2003 : 248)

Ainsi compris, l’empowerment renvoie au concept de pouvoir. Le pouvoir peut être perçu
comme un jeu à somme nulle ou un jeu à somme positive. Le pouvoir peut se baser sur le
conflit ou sur la coopération. Le pouvoir de domination est un pouvoir sur, i.e. un pouvoir
contrôlant. Dans une perspective féministe, comprendre le mécanisme du pouvoir sur permet
de comprendre les dynamiques de l’oppression observable et de l’oppression intériorisée. Ce
pouvoir doit être combattu par les autres formes de pouvoir, soit le pouvoir de : pouvoir
génératif et productif qui crée de nouvelles possibilités et actions sans domination; le pouvoir
avec, par lequel le pouvoir du groupe est supérieur à la somme des pouvoirs des individus; et
le pouvoir intérieur, force spirituelle basée sur l’acceptation et le respect de soi et des autres.
Avec le pouvoir de et le pouvoir avec, l’empowerment devient un processus qui vise à
augmenter l’emprise des personnes sur leurs prises de décision. Ce processus occasionne
souvent des formes de conflit, puisque qu’il cherche à éliminer la hiérarchie (ROWLANDS,
1997 : 13-14).
L’empowerment passe par un travail à la fois avec les hommes et les femmes, par de
l’information et par de la formation. À petite échelle, l’empowerment doit lier les gens entre
eux par l’entraide, par l’éducation, par des actions sociales de groupe et par la construction de
réseaux.
Naila Kabeer centre son attention sur l’accès au pouvoir pour expliquer l’empowerment.
L’empowerment, dit-elle, représente un processus par lequel «les personnes dépourvues de la
capacité de faire des choix acquièrent cette capacité. […] l’empowerment est donc le
développement de la capacité à faire des choix de vie stratégiques dans un contexte où cette
capacité ne pouvait s’exercer (KABEER, 2003 : 255).». Il nécessite une possibilité de choisir,
laquelle est hypothéquée par la pauvreté, la domination et l’exclusion du pouvoir. Un accès
aux moyens nécessaires à la satisfaction des besoins fondamentaux est donc préalable à
l’empowerment. Pour Kabeer, les choix de vie stratégiques renvoient aux choix qui encadrent
toute la vie de ces personnes et desquels découlent d’autres choix d’un second ordre
(KABEER, 2003 : 255). Les types de décisions et les étapes du processus de décision ont
donc une importance et un poids relatifs.

31
Pour notre recherche, nous avons adopté la définition d’empowerment telle que formulée par
Rowland :
L’empowerment est un processus par lequel les personnes, organisations ou groupes
qui ont peu de pouvoir, prennent conscience des dynamiques de pouvoir, développent
des aptitudes et la capacité de gagner du contrôle sur leur propre vie, exercent ce
contrôle sans compromettre les droits des autres et encouragent l’empowerment des
autres dans la communauté (traduction libre, ROWLANDS, 1997 :15).

Voyons maintenant, dans la prochaine partie, à quels sujets nous allons appliquer cette
définition et comment nous pourrons mesurer ce concept abstrait. Nous en profiterons
également pour justifier la pertinence de la recherche ainsi que les choix effectués en ce qui a
trait à l’étude de cas.

1.3 Étude de cas : question et méthodologie
Malgré l’importance de l’enjeu d’exclure les femmes, peu de recherches ont été effectuées sur
le sujet lorsqu’il est question du commerce équitable. La pertinence de la présente recherche
est donc incontestable puisqu’elle cherche à combler ce manque. Effectivement, presque toute
la littérature à propos du commerce équitable s’oriente vers quelques aspects; d’une part, il y
a le discours promotionnel qui vante les bienfaits du commerce équitable; d’autre part, se
trouvent les critiques du commerce équitable. Celles-ci s’articulent soit autour du caractère
trop idéaliste de ce type de commerce, soit autour du fait qu’il demeure un commerce et qu’il
ne remet pas en question les structures capitalistes du système économique mondial. Quelques
études de cas explicitent l’application des critères de certification et analysent les impacts du
commerce équitable à l’échelle locale. Cependant, lorsqu’il est question l’application du
critère de non-discrimination, un critère qui condamne plusieurs types de discrimination dont
celle entre les sexes, aucune étude n’a été effectuée dans une perspective sexo-spécifique. À
première vue, il semble que la difficulté d’intégrer les femmes dans le développement
international, y compris dans le développement durable, se perpétue dans les projets de
commerce équitable. De plus, le commerce équitable, en tant que commerce, ne remet pas en
question les structures mêmes du système capitaliste. Il devient donc essentiel d’étudier
l’application de ses principes de base si l’on veut éviter que ceux-ci ne deviennent des
arguments de vente sans véritables répercussions dans la réalité.
Pour répondre à la question posée dans le titre du mémoire, nous analyserons les données
d’une étude de cas et nous vérifierons si le commerce équitable est équitable pour les femmes
s’il encourage concrètement la participation des femmes, s’il contribue à une transformation

32
dans les relations entre les sexes et s’il peut-être considéré comme un moyen d’empowerment
pour elles, puisque l’empowerment peut mener à davantage d’égalité entre les sexes. Le cadre
théorique féministe est le plus adéquat pour l’analyse proposée. Effectivement, l’approche
féministe insiste sur l’importance des rapports sociaux de sexe et tient compte de tous les
rapports sociaux ainsi que du triple rôle des femmes : de production, de reproduction et au
sein de la communauté. Cette approche nous permettra de vérifier, grâce à une étude de cas,
si le commerce équitable contribue à l’égalité hommes-femmes. Nos conclusions ne seront
pas universalisables, puisque chaque coopérative présente une situation distincte, mais elles
nous éclaireront quant aux points forts et aux points faibles du commerce équitable en matière
de rapports sociaux de sexe.
Étude de cas
La présente recherche porte plus spécifiquement sur la denrée la plus connue du commerce
équitable, celle qui a été l’objet de plusieurs études scientifiques et qui occupe la plus grande
part du marché équitable : le café. Notre étude de cas a été effectuée en Amérique latine, une
région où le machisme et la domination masculine sont très présents (LABRECQUE, 1991 :
13). Ce choix s’explique par le fait que cette région comprend 165 associations réparties dans
14 pays et qu’elle contribue à 84 % de la production mondiale de café équitable (T.
RAYNOLDS et al, 2004 : 1112). Deuxièmement, notre maîtrise de la langue espagnole a
facilité la collecte d’information. L’étude d’une fédération de coopératives de café équitable
dans cette région a permis de comprendre l’apport du commerce équitable au niveau
microsociologique.
La Central de Cooperativas Agrarias Cafetaleras COCLA (Fédération de coopératives
agricoles productrices de café COCLA), située à Quillabamba dans la vallée de la rivière
Urubamba, a été retenue pour notre étude. Une organisation de coopération internationale, le
Carrefour de solidarité internationale (CSI), élabore des projets de développement en matière
de santé dont bénéficient directement les membres fédérés de la COCLA. Encouragée par le
CSI, la COCLA a accepté d’être l’objet d’étude. Le séjour s’est déroulé en deux étapes : nous
avons passé les deux tiers du temps à la fédération et l’autre tiers dans une coopérative
fédérée de la COCLA, la coopérative de Cemaq (nom fictif).
Tout d’abord, une quinzaine d’entrevues ont été réalisées avec des employés, des dirigeants et
des membres du conseil d’administration (CA) de la fédération dans le but de comprendre la
dynamique et le fonctionnement de celle-ci, de même que sa relation avec les acteurs du

33
commerce équitable. Cette étape a servi à évaluer l’influence des acteurs du commerce
équitable sur les initiatives prises par la COCLA pour promouvoir le rôle des femmes. Pour
comprendre le point de vue des femmes, nous avons aussi séjourné dans la coopérative de
Cemaq, l’une des 23 coopératives de la COCLA. Cette coopérative est située dans les
montagnes, à deux heures de Quillabamba. Ce choix a été arrêté par la COCLA, pour des
raisons pratiques : la concentration géographique du village permettait de marcher entre
chacune des maisons. La moitié des 40 entrevues effectuées dans le cadre de cette recherche
provient de membres des comités de femmes de cette coopérative.
Entrevues et observation participante
Au sein de la fédération, les entrevues nous ont permis de comprendre l’histoire de la
fédération, d’identifier les différents acteurs et leurs poids dans les prises de décision, de
même que de découvrir la dynamique interne de la fédération. La forme et les thèmes abordés
ont varié selon la personne interviewée. Plusieurs rapports, contrats et autres documents ont
aussi été analysés.
Les entrevues effectuées avec les femmes agricultrices se sont presque toutes déroulées dans
la coopérative de Cemaq. Les entrevues semi-dirigées ont été réalisées au moyen d’un guide
d’entrevue qui contenait différents thèmes et sous-thèmes pertinents et laissait beaucoup de
liberté aux personnes pour exprimer leur point de vue. Ces entrevues duraient en moyenne
une heure et demie et ne constituaient qu’un moyen pour amener ces femmes à parler de leur
vie et de leurs perceptions. Les principaux sujets abordés avec les membres des comités de
femmes de Cemaq ont été : leurs activités journalières de production et de reproduction, leur
participation dans la coopérative, leur participation dans les comités de femmes, leur vie
familiale et de couple, leurs connaissances liées à la production de café, aux activités de la
coopérative et au commerce équitable. Le guide d’entrevue de même que les caractéristiques
principales des femmes interviewées se retrouvent en annexe.
Lorsque les personnes y ont consenti, l’entrevue a été enregistrée. En cas de refus, seule la
prise de notes a été utilisée. En général, les dirigeants et employés nous laissaient enregistrer,
mais les femmes de Cemaq refusaient. La confidentialité de toutes les données a été assurée
grâce à l’utilisation de noms fictifs, sauf pour celui de la fédération, puisque la mise en
contexte et sa dimension ne permettent pas de cacher son identité. Le Comité d’éthique de la
recherche de l’Université Laval a approuvé le projet de recherche (numéro d’approbation
2005-192).

34
Par ailleurs, nous avons été hébergée par la responsable du programme Genre, femmes et
famille, puis par des femmes du village de Cemaq. Nous avons ainsi pu observer de près et
comprendre la réalité de cette communauté. Pour compléter notre collecte d’information,
l’observation participante était essentielle. Elle nous a effectivement révélé des informations
indispensables. Nous avons collecté beaucoup de données qualitatives en participant à des
activités courantes (par exemple cuisiner avec des femmes de la communauté ou assister à
une partie de soccer) et à des activités plus formelles (par exemple lors des dîners avec le
personnel de la COCLA ou de réunions de comités de femmes). Ce type d’observation nous a
aussi divulgué plusieurs subtilités propres à la fédération et nous avons ainsi pu partir du
quotidien des femmes. De la sorte, entrevues et observation participante constituent des
méthodes complémentaires et permettent de trianguler l’information pour vérifier si les
paroles des gens concordent avec leurs actions.
Tableau 1 : Entrevues effectuées lors de la collecte de données et noms fictifs des sujets
- Président d’Aguilayoc, une coopérative de COCLA
- Une femme active de l’association Micaela Bastida et membre direct d’une coopérative fédérée de la COCLA
(Joana). Elle est veuve depuis plus de dix ans.
- 4 entrevues pour Ayni Salud : 1 participante, 2 employées et le directeur général
- 2 femmes dans le CA de Sumaq Tanta (Marcela et Maria)
- 6 dirigeants et employés de COCLA :
Le directeur général (Mario)
Le conseiller consultant (José)
Le responsable du département d’éducation (Juan)
Le responsable du département biologique (Ernesto)
Le représentant du comité de femmes dans le CA de COCLA (Marco)
Un technicien agronome (Ricardo)
- 4 femmes employées par COCLA :
La responsable de personnel (Teresa)
La responsable de la transformation des aliments (Rosa)
La responsable du programme femme, famille et genre (Viviana)
La responsable du projet HIVOS (Catherine)
- 1 femme présidente du conseil de surveillance de COCLA (Luisa)
- 10 entrevues de femmes du comité Sol y Luna de Cemaq
- 10 entrevues de femmes du comité Maria Parado de Cemaq
- 1 femme primer vocale17 du CA de Cemaq (Lurdes)
- 2 dirigeants de la coopérative de Cemaq :
Le gérant (Victor)
Le président du CA (Alberto)

Analyse des données
Dans un premier temps, pour vérifier si le commerce équitable encourage concrètement la
participation des femmes et s’il contribue à une transformation dans les relations entre les
17

Les fonctions d’un primer vocal sont semblables à celles d’un vice-président ou d’un suppléant: il remplace si
besoin le président et préside par intérim. N’ayant pas d’équivalent, à notre connaissance, en français, nous
emploierons la terminologie espagnole dans tout le mémoire.

35
sexes, nous nous sommes penchée sur le fonctionnement du commerce équitable : la nature
des investissements effectués grâce à la prime sociale et l’application par la Fair Trade
Labelling Organization (FLO) du critère de non-discrimination. Ensuite, nous avons décrit le
rôle, le discours et les actions des acteurs du réseau équitable, afin de déterminer s’ils
accordent une importance à l’égalité entre les sexes et si cela se traduit concrètement dans la
fédération de coopératives étudiée.
Dans un deuxième temps, en partant d’une coopérative en particulier, nous avons évalué si le
travail encouragé par le commerce équitable constitue un moyen d’empowerment pour les
femmes de la coopérative. Dans le présent mémoire, c’est la définition de l’empowerment
suggérée par Verschuur, Kabeer et Rowlands (telle que présentée dans la section précédente)
qui sera utilisée. Pour rendre le concept opératoire, les indicateurs d’empowerment seront
classés en trois niveaux. Voici une liste ouverte non exhaustive de ces niveaux, ainsi que les
principaux indicateurs (un tableau plus détaillé se trouve également en annexe 5) :
Tableau 2 : Principaux indicateurs des différents types d’empowerment des femmes
Empowerment collectif : mobilité des femmes dans les espaces publics, importance accordée
à l’éducation des fillettes, présence de femmes leaders à tous les niveaux, présence de femmes
activistes pour des changements, présence de femmes influençant d’autres groupes, présence
de femmes mettant sur pied leur propre groupe.
Empowerment relationnel : capacité d’action des femmes en matière décisionnelle au sein des
ménages (principaux achats du ménage, éducation des enfants), capacité d’action des femmes
en matière décisionnelle au sein de la coopérative (participation à la définition des besoins de
la communauté, à l’élaboration des projets de développement sociaux).
Empowerment individuel : sentiment d’estime de soi et de confiance en soi, sentiment d’être
reconnue et respectée socialement, d’influencer les décisions; développement de nouvelles
habiletés, prise de conscience des dynamiques de pouvoir, introduction de nouvelles pensées
ou pratiques dans le soin des enfants, dans le ménage, dans les arrangements politiques, refus
des femmes de poursuivre certaines vieilles pratiques.
Source : ROWLANDS, 1997 : 110-126.

Toutefois, les indicateurs ne fournissent pas une vision précise de la réalité. Les indicateurs
pour mesurer l’empowerment sont «rares, partiels ou contestables» (VERSCHUUR, 2003 :
235). L’abstraction et la complexité de ce processus à multiples niveaux expliquent la
difficulté de le mesurer. Bien souvent, les indicateurs présentent l’orientation de l’évolution
plutôt qu’une mesure exacte. Il faut donc renoncer à mesurer précisément l’empowerment,

36
mais bien étudier l’orientation du processus (ROWLANDS, 1997 : 140). Ainsi, dans notre
analyse, les indicateurs n’ont pas été pris séparément, mais dans leur ensemble. Comprenant
la complexité de la situation, l’observation directe et participante a été très ouverte. Par
exemple, en matière décisionnelle, les mesures quantitatives ne permettent pas de saisir la
complexité de la réalité et sont très peu perméables aux négociations non officielles, donc
sous-évaluent souvent le pouvoir informel des femmes (KABEER, 2003 : 265). Très difficile
à mesurer, les indicateurs sont flexibles, larges et ils changent selon la situation de
comparaison de base. Par exemple, une simple présence des femmes dans un cas peut être
plus significative que la participation active dans un autre cas. La signification des
événements et des intrants peut également être difficile à saisir étant donné que
l’empowerment est un processus sociopsychologique intangible et complexe.
Bien sûr, la méthode de collecte des données lors de l’étude de cas s’est limitée aux faits
observables et à ce que les personnes interviewées ont accepté de dire à une étrangère. Il a
fallu en tenir compte lors de l’analyse des données, une autre opération qui exige la prudence,
étant donné que la collecte de données et l’analyse qualitative renferme une grande part de
subjectivité. Seul ce type d’analyse permet, selon nous, de comprendre le phénomène étudié.
Notre recherche accorde une place importante à l’approche et à l’analyse qualitatives. À ce
propos, voici ce que rappelle Huguette Dagenais lorsqu’elle critique les outils
méthodologiques du courant dominant du développement. Selon elle, l’obsession du
positivisme à rendre tout normatif pousse à une plus grande valorisation des études
quantitatives par rapport aux études qualitatives, alors qu’elles devraient être vues comme
complémentaires.
Les approches qualitatives, qui produisent des informations et du sens au moyen de
techniques permettant l’observation (directe ou participante) et la prise en compte des
points de vue des personnes et des communautés concernées (telles les entrevues en
profondeur, les récits de vie, les enquêtes de type participatif) et dont les résultats
peuvent ensuite s’exprimer sous des formes plus facilement accessibles, occupent
encore bien peu de place dans la recherche sur le développement. (DAGENAIS2,
1994 :113-114)

Ces données, poursuit-elle, sont d’une importance capitale pour la nouvelle vague de
développement qui mise sur les personnes. Par contre, il faut être conscient que les approches
qualitatives se concentrent sur un petit nombre de cas, nécessitent une connaissance
approfondie du contexte sociohistorique et culturel et requièrent beaucoup de temps
(DAGENAIS2, 1994 : 142).

37
Marie-France Labrecque souligne que partir du quotidien des individus constitue une méthode
trop souvent négligée dans le domaine du développement. Elle reproche aux modèles et aux
théories macrostructurelles du développement d’oublier le quotidien des individus et de
réduire la complexité des rapports sociaux entre les acteurs (LABRECQUE, 1997 : 44).
Quelques années plus tôt, Dagenais, dans le même sens, « plaide, sur le plan épistémologique,
en faveur d’un élargissement des concepts de développement et de changement social en
général, de même que des indicateurs censés en rendre compte, de façon à y intégrer les
pratiques sociales de la vie quotidienne et de la vie privée […] (DAGENAIS2, 1994 : 141) ».
Ainsi, dans notre propre recherche, pour saisir la particularité de la situation, nous sommes
partie du point de vue des femmes, de leur vécu quotidien en tant que caféicultrices, pour
relier celui-ci aux structures et aux processus sociohistoriques plus globaux dans lesquels il se
situe (DAGENAIS, 1994 : 268).
Enfin, il nous faut être consciente de la complexité de la situation : diverses variables peuvent
intervenir durant le processus et donc provoquer des changements au sein de la fédération de
coopératives et au sein de la communauté étudiée. Quelques exemples de ces variables : les
changements politiques, juridictionnels et légaux au pays, la venue d’étrangers, l’aide
extérieure ciblée, l’éducation, etc. Ces variables n’ont pas été écartées de l’analyse.
Avant de passer à cette étude de cas, il convient de nous attarder sur l’historique, le
fonctionnement, de même que sur les avancées et obstacles que connaît le commerce
équitable. Ensuite, nous aurons les outils nécessaires pour comprendre la recherche décrite
dans la présente section. Le prochain chapitre sur le commerce équitable se base sur une revue
de littérature. Il explicite l’ensemble des éléments essentiels pour bien comprendre ce qu’est,
ce que vise et ce que fait le commerce équitable. Il explique d’où provient l’idée, comment
s’est mis en branle ce projet et ce qu’il apporte aux producteurs, en accordant une attention
spéciale aux caféicultrices. De plus, nous y exposons plusieurs problèmes et enjeux qui sont
soulevés quand il est question de commerce équitable.

38

Chapitre II

Bien comprendre le café équitable

Selon la définition donnée dans le Petit Robert (2000 : 902), l’équité est «une notion de la
justice naturelle dans l’appréciation de ce qui est dû à chacun; [une] vertu qui consiste à régler
sa conduite sur le sentiment naturel du juste et de l’injuste». Ainsi, le commerce étudié se veut
équitable parce que le consommateur paie un «juste» prix au producteur, le prix qui lui serait
théoriquement dû, et que le mode de production respecte la nature et les êtres humains. Il est
qualifié ainsi en opposition au système économique actuel qui, par la recherche du profit à
tout prix, se fonde souvent sur l’exploitation des travailleurs et se soucie peu de
l’environnement. Le café équitable suit une route particulière, de sa production à sa
consommation. Cette route ainsi que celle du café conventionnel sont expliquées en annexe à
l’aide d’un organigramme.
Le réseau FINE regroupe tous les acteurs du commerce équitable, soit la Fair Trade Labelling
Organization (FLO), l’International Federation for Alternative Trade (IFAT), la European
Fair Trade Association (EFTA) et le Network of European World Shops (NEWS). Les
membres du réseau et leurs fonctions respectives sont présentés dans la figure 2. Une
description détaillée de ces organismes se trouve à l’annexe 1.

39
Figure 1 : Les acteurs du FINE

Sources : HAVARD, 2006 et NOISEUX, 2004 : 9-16.
Voici comment le FINE (cité dans GENDRON, 2004 : 5) définit le commerce équitable :
Le Commerce équitable est un partenariat commercial, fondé sur le dialogue, la
transparence et le respect, dont l’objectif est de parvenir à une plus grande équité dans
le commerce mondial. Il contribue au développement durable en offrant de meilleures
conditions commerciales et en garantissant les droits des producteurs et des
travailleurs marginalisés, tout particulièrement au Sud de la planète. Les organisations
du Commerce équitable (soutenues par les consommateurs) s’engagent activement à
soutenir les producteurs, à sensibiliser l’opinion et à mener campagne en faveur de
changements dans les règles et pratiques du commerce international conventionnel.
(Nous mettons en italique).

Cette définition englobe tous les éléments importants du commerce équitable. Cependant,
comme plusieurs acteurs dans le domaine au Québec, nous qualifierions le commerce
équitable de partenariat dans un sens plus large que le seul partenariat commercial18. Comme
l’écrit Herth, le commerce équitable, solidaire ou alternatif renvoie au développement
18

Le Comité national de concertation sur le commerce équitable, qui regroupe des organismes de certification,
de distribution et de sensibilisation ainsi que des chercheurs, a effectivement repris la définition de la FLO en
changeant quelques éléments. Entre autres, il ne qualifie pas le partenariat de commercial, mais parle plutôt de
partenariat dans un sens plus large (Comité de concertation nationale sur le commerce équitable, 2006)

40
durable, puisqu’il prend «en compte les trois aspects d’équité sociale, d’efficacité économique
et de qualité de l’environnement, et privilégie une vision globale (HERTH, 2005 : 20)». Le
discours du commerce équitable se base sur la vision tripolaire du développement durable tel
qu’explicitée dans la première partie du présent travail. Autrement dit, le commerce équitable
vise idéalement à changer les relations commerciales pour que les producteurs puissent
augmenter le contrôle sur leur propre vie, recevoir une rétribution juste et stable pour leur
travail, vivre décemment et en harmonie avec leur communauté et la nature. Notons que le
discours du commerce équitable remet en question les structures économiques actuelles et
ressemble en plusieurs points à celui de l’approche des rapports sociaux de sexe. Les deux
sont très critiques quant au rôle du marché comme redistributeur des bénéfices et du pouvoir
économique, de même qu’ils privilégient l’auto-organisation pour accroître le pouvoir
politique dans le système économique.

2.1 Commerce équitable : Une idée qui ne date pas d’hier
Des initiatives semblables à celle désignée aujourd’hui par l’expression «commerce
équitable» ont été lancées il y a plus d’un siècle. Effectivement, dès la fin du XIXe, le
mouvement coopératif au Royaume-Uni et en Italie voulait éliminer certains intermédiaires
commerciaux pour payer des produits de consommation à des prix plus justes. À la même
époque, aux Pays-Bas, un groupe de catholiques cherchait des débouchés pour des produits du
Sud exclus du marché traditionnel. À la fin des années 1950, le commerce développemental
des organismes comme Oxfam et Caritas consistait à vendre des produits artisanaux du Sud
pour financer les populations victimes de désastres naturels ou pour lutter contre la pauvreté.
Différentes boutiques, comme les Boutiques du Tiers-Monde, ont aussi permis de consolider
le mouvement et la philosophie du commerce équitable (GENDRON, 2004 : 4). Bref, des
tentatives pour contourner le modèle commercial conventionnel existent depuis longtemps.
Cependant, l’idée du commerce équitable telle que connue aujourd’hui n’a véritablement pris
de l’importance que dans la seconde moitié du XXe siècle. En 1964, lors de la première
réunion de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement
(CNUCED) à Genève, les pays nouvellement indépendants ont officiellement revendiqué de
nouvelles règles commerciales. Leur slogan : «Trade not Aid» leur a alors servi à réclamer
des échanges justes plutôt que de l’aide au développement (OTERO, 2004 : 6). Ces pays
voyaient, en effet, leur situation se détériorer devant des règles de commerce inégales et une
aide financière qui n’avait qu’un effet visible : l’appauvrissement et le gonflement de la dette.

41
L’aide au développement ne compensait nullement pour l’iniquité du commerce. En 2002,
cette aide s’élevait à 50 milliards de dollars, soit la moitié de la somme d’argent que
représentaient les barrières tarifaires à l’entrée des pays riches. Pour exporter vers ces
derniers, les pays en développement affrontent des barrières tarifaires qui sont en moyenne
quatre fois plus élevées que celles que paient les pays riches pour exporter vers eux (OXFAM,
2002 : 3). À cela s’ajoute la détérioration des termes de l’échange au détriment des
exportations de matières premières, dont dépendent de nombreux pays en développement
(RENARD, 2003 : 89). Voilà pourquoi ces pays ont commencé, dès 1964, à dénoncer les
règles du commerce international qui protègent les intérêts des pays riches. Bref, un postulat
incontournable du commerce équitable est l’iniquité dans les échanges commerciaux.
Le commerce du café, pour sa part, connaît une histoire qui lui est propre. Dès 1963, le
marché du café était orchestré à l’international par l’Organisation internationale du café
(OIC), créée sous les auspices des Nations Unies. En son sein, entre 1963 et 2001, six accords
multilatéraux ont été signés entre pays du Nord (importateurs) et pays du Sud (exportateurs).
Jusqu’en 1989, afin de garantir une stabilisation des prix internationaux au profit des pays du
Sud, l’OCI contrôlait l’offre par un système de quotas19. À la fin des années 1980, certains
pays du Nord se sont retirés des accords, les vidant ainsi de leur contenu. En 1989, lorsque le
système international de quotas de café a été aboli, la fin de la gestion de l’offre et de la
demande mondiales de café a entraîné une importante chute des prix. En quatre ans, les prix
ont baissé de moitié (BOINOT, 2005 :19), affectant considérablement les producteurs de café.
Comme l’explique Pauline Boinot (2005 : 20):
Aujourd’hui, l’Organisation internationale du café a perdu son rôle de régulateur du
marché du café. L’accord du café de 2001 est toujours en vigueur […] mais aucun
quota n’est pris en considération et le marché des échanges de café est totalement
libre. Le rôle de l’OIC est donc essentiellement de représenter les intérêts du café en
améliorant les conditions du marché mondial du café. C’est plutôt un centre de
recherche et d’information sur les questions du café.

Néanmoins, même avant 1989 le marché comportait plusieurs défauts et l’insécurité était très
présente parmi les producteurs de café. Cela a poussé certains acteurs à la mise en marché du
premier café équitable, au Guatemala, en 1973. Depuis, de nombreuses coopératives et
associations se sont constituées dans plusieurs pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie.
Cependant, il a fallu attendre l’«ère de la certification» pour que ce café soit distribué par les

19

http://www.ico.org/, consulté le 22 mars 2006

42
voies de distribution conventionnelles. En 1988, la première certification de café équitable a
été créée en Hollande, sous le nom de Max Havelaar.
Comme l’explique Marie-Christine Renard, un marché alternatif a émergé grâce à un
changement de la demande des consommateurs, ce qui a permis à certains producteurs
marginalisés de pénétrer le marché. En effet, un mode de consommation comprenant une
variable «considérations éthiques et morales» est récemment apparu, rendant possible
l’apparition de niches de marché, comme les mouvements équitable, écologique et biologique
(RENARD, 1999 : 484-485). D’ailleurs, ces nouvelles niches de marché se rejoignent à
différents niveaux. Par exemple, en 2002, 40 % du café équitable produit satisfaisait aussi les
exigences de l’agriculture biologique (chiffres de la FLO cités dans T. RAYNOLDS, 2002 :
6)20. Dans plusieurs pays, le marché équitable est clairement lié au marché gourmet et
biologique préexistant. Des efforts sont d’ailleurs effectués entre les deux mouvements pour
créer un logo biologique et équitable.
En quoi consiste la transformation de la demande à l’origine de ces nouveaux marchés?
Renard (2003 : 87-88) se base sur la théorie des conventions pour identifier certaines
tendances du complexe agroalimentaire qui accentuent le niveau de compétition, dont la
qualité et ses implications. Elle explique que la qualité réfère à un construit social endogène
par lequel l’activité économique est régulée en fonction de procédures qui vont au-delà de la
simple régulation par le prix. Ainsi, cette théorie perçoit la qualité comme un concept
fondamental dans l’analyse du comportement économique et des stratégies de marketing. Le
modèle de consommation émergent se développe autour d’une qualité liée à de nouvelles
valeurs comme la santé, la nutrition, la nature, l’authenticité, la solidarité et l’écologie, en
plus de la pertinence, la facilité et les nouveaux styles de vie(RENARD, 1999 : 489). Cette
qualité externe renvoie à des éléments culturels et symboliques et exige une définition claire
ainsi que des garanties de la qualité recherchée, d’où la pertinence de la certification.
L’information devient incontournable (RENARD, 1999 : 490-493).
Deux évolutions ont annoncé la certification équitable. D’une part, les boutiques de
commerce équitable ont commencé à offrir une gamme de produits de qualité de plus en plus
diversifiés et à penser davantage en termes de commerce. D’autre part, l’entrée de produits

20

La plupart des certificateurs biologiques et équitables sont basés au Nord. Récemment, certains pays
d’Amérique latine se sont regroupés pour former un réseau régional appelé Biolatina. Le problème du haut coût
de la certification biologique sera ainsi en partie réglé (RICE, 2000 :50-51).

43
équitables dans le secteur alimentaire traditionnel est venue transformer le réseau équitable.
Ce dernier a dès lors dépassé la simple intention caritative, puisqu’un circuit commercial a été
élaboré (GENDRON, 2004 : 4-5).
Le réseau équitable en question n’a pas été développé sur la base d’un consensus de tous les
acteurs sur le plan idéologique, mais bien grâce à la convergence de leurs différents intérêts. Il
sert de point d’intersection entre les intérêts des principaux acteurs du commerce équitable :
les consommateurs, les certificateurs, les importateurs, les torréfacteurs, les distributeurs et les
producteurs21. Il sous-tend un paradoxe : il pénètre le marché, mais inclut des considérations
autres qu’économiques. Sa structure de certification repose sur des principes contraires au
marché dans lequel il opère. Certains qualifient le phénomène de consumérisme politique :
après la subordination de la politique à l’économique, voilà que l’inverse semble recherché.
Dans les pays en développement, le contexte a aussi été favorable à la création du commerce
équitable. L’adoption de politiques néolibérales en Amérique latine dans les 25 dernières
années a occasionné une foule de coupures dans l’aide gouvernementale destinée aux
producteurs de café. Devant cela, il devenait difficile de maintenir la rentabilité des fermes
familiales et plusieurs paysans ont quitté leur terre, à la recherche d’un emploi. En quête de
rentabilité, d’autres ont cherché des marchés alternatifs, comme le café biologique, le café
d’ombre, le café Ami des Oiseaux (Bird friendly) et le café équitable (RAYNOLDS, 2002 :
10). Ces niches de marché permettent d’échapper à une forte compétition (RENARD, 1999 :
484). Selon l’alternative privilégiée, les producteurs de café ont dû convertir leur mode de
production pour s’adapter aux critères des organismes de certification presque tous basés au
Nord.

2.2 Fonctionnement, discours et avantages du commerce équitable
2.2.1 Réseau équitable
Le commerce équitable se caractérise par deux types de distribution. D’une part, un réseau
alternatif de boutiques qui vendent exclusivement des produits équitables forme la filière
intégrée. «La démarche [de cette filière] est essentiellement basée sur la confiance mutuelle
des acteurs et le respect d’engagements contractualisés et progressifs, autour d’une charte
commune (HERTH, 2005 : 21)». D’autre part, l’étiquetage, la filière labellisée, permet de

21

Avec les organismes de certification, les ONG d’éducation et de sensibilisation, et les chercheurs, ces joueurs
complètent la liste de ceux que nous considèrons comme les acteurs du commerce équitable.

44
pénétrer le marché traditionnel dans la section agroalimentaire (GENDRON, 2004 : 8). En
opérant dans le circuit de la grande distribution, cette filière évite de fonctionner en parallèle
et laisse la marginalité à la filière intégrée. L’étiquetage provient du désir d’accroître la
variété et l’accessibilité de ce type de produits. Puisque les consommateurs exigent une
garantie, des organismes de certification fixent des exigences et en garantissent le respect par
un système de contrôle.

La stratégie consiste à donner une symbolique sociale et/ou

environnementale à un produit par un label, c’est à dire une étiquette qui le rend identifiable et
qui garantit sa qualité.
Ainsi, dans la filière labellisée, pour se prévaloir du logo, les distributeurs et les producteurs
doivent se soumettre à certaines exigences22. Les importateurs de café doivent acheter
directement des organisations associatives avec lesquelles ils ont préalablement négocié un
contrat à long terme. Ils fournissent, au besoin, un préfinancement égal à 60 % de la valeur du
contrat, de même qu’ils garantissent le prix FLO de 1,21 $US la livre, avec des suppléments
de 0,15 $ pour le café biologique et une prime sociale de 0,05 $ (T. RAYNOLDS et al, 2004 :
1111). Ce prix plancher correspond au café de haute qualité Arabica et il est augmenté si le
prix sur le marché conventionnel est plus élevé. Le prix FLO devient alors ce prix du marché,
augmenté de 0,05$ la livre (RICE, 2000 : 47). Le tarif est fixé à un niveau permettant aux
producteurs du Sud de vivre dignement et décemment, tout en tenant compte de la réalité du
marché. Il doit couvrir les dépenses en matières premières et en moyens de production; le
temps de travail; les coûts sociaux et environnementaux. La prime sociale est prévue comme
surplus qui peut être soit versé aux producteurs soit investi au profit de l’organisation
associative (YÉPEZ, 2002 : 187). Cette prime s’additionne, s’il y a lieu, à la différence entre
le prix FLO et le prix du marché. La somme de cette dernière et de la prime sociale s’appelle
le surprix. Bref, l’idée présentée consiste à fixer un prix internalisant les coûts sociaux et
environnementaux, qualifiés d’externalités dans l’économie libérale.
Quant aux producteurs, ils doivent se soumettre à des exigences de deux ordres. D’une part,
certaines exigences, dites minimales, doivent être rencontrées pour l’obtention de la
certification. Les associations de producteurs doivent être composées d’unités familiales, être
des entités démocratiques sans allégeances politiques et poursuivre des buts écologiques.

22

Bien qu’ils varient légèrement d’une certification à l’autre, les principes généraux sont respectés. Ils
s’appliquent actuellement aux produits dont les filières productives et commerciales peuvent faire l’objet d’un
suivi et d’un contrôle (par exemple, le café, le cacao, le miel, le thé, le sucre, la banane et le jus d’orange)
(www.commercequitable.com, consulté le 3 mars 2004).

45
D’autre part, les associations s’engagent à améliorer les aspects de l’organisation visés par les
exigences dites progressives. Par exemple, le producteur s’engage à fournir un produit de
qualité et à respecter les normes sociales de l’Organisation internationale du travail (OIT). Il
est aussi fortement encouragé à consacrer une partie des revenus de la vente à des projets de
développement local, grâce à la prime sociale. La FLO incite aussi les associations à se
tourner, à moyen terme, vers l’agriculture biologique. D’ailleurs, le souci de l'environnement
se traduit concrètement, puisque 80 % des coopératives de café cultivent du café biologique.
Enfin, les critères comprennent la non-discrimination raciale, religieuse, politique et sexuelle
en plus de la recherche de la participation humaine intégrale, offrant ainsi théoriquement aux
femmes l’occasion de jouer un rôle actif dans le processus de développement et dans ceux de
prise de décisions et de gestion de l’organisation23.
De 1988 à 1992, seize initiatives de certification nationale ont vu le jour en Amérique du
Nord, en Europe et au Japon. En 1997, toutes les organisations de certification : Transfair,
Fairtrade Max Havelaar, Rätvitsemärkt et Reilun Kaupa, ont choisi de coordonner leurs
actions au moyen d’une structure unique : la Fair Trade Labelling Organization International
(FLO) pour mettre en commun leurs ressources et unifier les critères de certification
équitable. Afin d’inclure les acteurs du Sud, certains producteurs siègent au Conseil
d’administration (CA) de la FLO et participent à la fixation des orientations politiques et
stratégiques et à la validation des exigences (HERTH, 2005 : 30). De plus, les critères de base
ont été établis par une commission où des distributeurs et une organisation de développement
appelée Solidaridad étaient présents (GENDRON, 2004 : 9). Ces exigences proviennent de
fondements éthiques et concernent les conditions de production et d’échange. Bien qu’au
départ, ses efforts de certification se concentraient sur le café, la FLO élabore maintenant les
critères génériques de certification de 12 produits qu’elle applique depuis 2001 (T.
RAYNOLDS et al, 2004 : 1111). Cette même année, la FLO a créé un organe indépendant de
certification qui cherche non plus sa propre accréditation, mais une accréditation conforme
aux normes internationales (ISO 65) en vue de la reconnaissance par les gouvernements d’un
nouvel organe de certification24. En 2003, la FLO a confié la certification à la FLO-CERT,
une entreprise de certification dont la FLO est l’unique actionnaire et qui assure la conformité
aux exigences (HERTH, 2005 : 30).
23

www.globalexchange.org/campaigns/fairtrade/coffee/faq.html#6
Le logo serait protégé par des institutions étatiques au même titre que celui du réseau biologique. Cela
permettrait d’éviter la récupération de la certification par des acteurs qui verraient dans le commerce équitable
un moyen pour satisfaire des intérêts purement mercantiles (GENDRON, 2004 :15).
24

46
La FLO-CERT est responsable de l’évaluation et de la garde du registre des producteurs,
tandis que les organisations de certification nationale se vouent à l’octroi de la certification, à
l’évaluation et à la collecte financière auprès des distributeurs. La FLO-CERT évalue les
organisations et répertorie celles pouvant faire partie du registre et donc bénéficier de la
certification équitable. En 2001, 300 associations de producteurs de café étaient enregistrées,
ce qui représente entre 500 000 et 550 000 petits producteurs en Amérique latine, en Afrique
et en Asie (MURRAY et al, 2003 : 6 et RAYNOLDS, 2002 : 8). Selon Ian et Mark Hudson,
lorsque ces associations demandent la certification, elles doivent compléter un questionnaire
qui fournit l’information relative à la structure de l’organisation, au rôle des femmes, au
processus de prise de décisions, à l’engagement dans les projets de développement social, aux
surfaces cultivées, aux pesticides et fertilisants utilisés et à la diversité des cultures. Une fois
enregistrées, les coopératives doivent déposer un rapport annuel. De plus, la FLO-CERT
envoie un inspecteur pour visiter la coopérative et pour discuter des bénéfices et des
obligations découlant du commerce équitable, ainsi que pour s’assurer que les organisations
rencontrent les exigences (HUDSON et HUDSON, 2003 : 3).

47
Figure 2 : Fonctionnement du commerce équitable

Source : HAVARD, 2006 : 8.
Contrairement à la certification biologique où tous les frais de certification, d’évaluation,
d’inspection et de suivi sont assumés par les producteurs, tous les partenaires commerciaux de
café équitable paient pour l’utilisation du logo équitable (T. RAYNOLDS, 2002 : 6). Les
droits d’enregistrement varient selon le chiffre d’affaires et le volume de ventes25.
Le coût de la certification pour les producteurs varie selon la taille de l’organisation,
entre 2000 et 5200 Euros, pour le premier contrôle. Puis les organisations de
producteurs paient 0,45% du montant de leurs ventes. Une contribution est également
payée par les intermédiaires pour adhérer (de 500 à 2000 Euros), puis une cotisation
de 0,25% du prix de la marchandise. Le travail de FLO, […] est rémunéré par un droit
de licence (2% de leurs ventes) que les détenteurs de marque, les concessionnaires,
paient à l’initiative nationale […] pour pouvoir utiliser le logo sur leurs produits. […]
En 2004, le budget de FLO représentait 1,5 millions d’Euros, et celui de FLO-Cert 1,8
millions d’Euros. 57% de ce budget est couvert par les cotisations des initiatives
nationales, leur montant est arrêté sur la base d’une contribution par produit (par
exemple pour le café en 2002, 26,4 Euros par tonne vendue à chaque initiative
nationale). A cela sont ajoutées 2,6% des recettes de chaque initiative nationale. 43%
du budget de FLO est financé par les subventions sur des postes ou des projets
25
Le tiers de ces recettes est destiné aux opérations des bureaux internationaux en Europe et à l’inspection des
associations. Les deux autres tiers sont destinés aux opérations dans les bureaux nationaux, à la promotion du
commerce équitable et à l’évaluation des permis pour les distributeurs (RICE, 2000 :48).

48
spécifiques (Union Européenne, Ministère de la Coopération britannique…) (HERTH,
2005 : 33, 81).

2.2.2 Impacts importants pour les producteurs
Derrière la complexité du réseau se cachent plusieurs avantages pour les producteurs. Selon
les promoteurs du commerce équitable, l’engagement à long terme et l’achat régulier par les
distributeurs leur apporteraient une sécurité et une indépendance par rapport aux cours du café
sur le marché boursier. Grâce au système de préfinancement et de crédit, les producteurs
obtiendraient suffisamment d’argent pour payer le matériel et combler leurs besoins
élémentaires pendant la période de production. De plus, les organisations de certification
aideraient les producteurs en leur fournissant des renseignements relatifs au marché, à la
qualité des produits et à la gestion de la production.
Selon une équipe de chercheurs de l’Université du Colorado, le commerce équitable présente
un potentiel de réduction de la pauvreté dans les pays en voie de développement et
d’empowerment pour les producteurs (MURRAY et al, 2003). Cependant, l’équipe invite à la
prudence en ce qui a trait aux accomplissements du commerce équitable : il faut aller au-delà
de la littérature populaire et scolaire qui crie victoire sans reconnaître la complexité des effets.
À lui seul, le commerce équitable ne peut pas régler les problèmes de pauvreté au Sud.
Plusieurs chercheurs dressent un bilan nuancé des impacts du commerce équitable et mettent
en lumière les défis futurs que devra affronter ce type de commerce. Cette recherche est
néanmoins importante puisqu’elle permet de cerner à quel point le commerce équitable est un
moyen de développement durable et dans quelle mesure il offre une alternative viable pour les
producteurs des pays en développement.
Cette partie de notre mémoire cherche à démystifier les impacts du commerce équitable par
une revue de littérature comprenant des ouvrages, des articles et des études de cas qui ont
tenté de mettre en lumière les avantages et limites du commerce équitable. Le Fair Trade
Research Group (FTRG)26 de l’Université du Colorado a étudié sept cas au Mexique, au
Guatemala et au Salvador. Ceux-ci serviront de base pour mettre en perspective les effets
concrets du commerce équitable dans les pays du Sud, dans une optique de développement
local.

26

Le FTRG se compose principalement de Laura T. Raynolds, Leigh Taylor et Douglas Murray. Parmi les autres
membres, notons Josefina Aranda, Carmen Morales, Ernesto Mendez, Maria Elena Martinez, Sara Lyon, Amalia
Gonzalez. Cabanas. Toutes les études de cas du FTGR ont fait l’objet d’une synthèse en 2003 (MURRAY et al,
2003)

49
Bénéfices individuels
Le bénéfice le plus souvent associé au commerce équitable se trouve dans les revenus qu’en
tire le producteur. Des études sur le terrain ont révélé que le prix plancher imposé par la FLO
équivalait en moyenne au double du prix du marché local (MURRAY et al, 2003 : 7). Quand
les producteurs sont payés le double du prix établi par le marché conventionnel, leur bien-être
et celui de leur famille immédiate sont susceptibles d’être améliorés27. De plus, ce prix
minimum permet aux producteurs d’échapper à l’incertitude liée à l’instabilité du marché
traditionnel. Il faut toutefois nuancer l’argument du meilleur prix, puisque le prix équitable est
difficile à mesurer, les paiements variant d’une coopérative à l’autre selon le service de la
dette, les dépenses de la coopérative, la distribution de la prime sociale, etc. De plus, la
plupart des coopératives ne parviennent pas à vendre la totalité de leur production sur le
marché équitable, le reste, soit en moyenne 80 % de leur production, est donc vendu au prix
du marché (T. RAYNOLDS, 2002 : 8, 11).
Le commerce équitable permet aussi aux producteurs qui en ont besoin d’accéder au crédit,
grâce à l’engagement des importateurs à préfinancer jusqu’à 60 % de la transaction. Par
exemple, au Salvador, l’association Las Colinas recevait ce préfinancement à un taux
d’intérêt équivalant à la moitié de celui exigé par les banques nationales. De plus, l’accès au
crédit traditionnel est facilité par l’amélioration de l’image de la coopérative (MURRAY et al,
2003 : 7). La combinaison du prix équitable garanti et d’un accès plus facile au crédit a
contribué à une meilleure stabilité économique et sociale pour les producteurs de café (RICE,
2000 : 53). Grâce à cette stabilité, ceux-ci ont pu mieux planifier leur production de café et
combler leurs besoins personnels, familiaux et communautaires. Cependant, le problème de
liquidité n’est jamais réglé dans sa totalité, puisqu’il semblerait qu’une tactique des
importateurs soit de s’engager à acheter plus de café si la coopérative n’exige pas le
préfinancement dans sa totalité (RICE, 2000 : 60).
Autre bénéfice noté : les producteurs accèdent davantage à la formation et ils développent des
compétences pour améliorer la qualité de leur café. Concrètement, les producteurs jouissent
de nouvelles possibilités d’apprendre, notamment sur les tendances de la demande dans les
pays du Nord et sur les différentes techniques d’agriculture biologique. Par exemple, dans le
cas de la coopérative mexicaine Majomut, grâce au support financier provenant du commerce
27

Avec le commerce équitable, on estime que 6 millions de dollars ont été transférés du Nord au Sud entre 1996
et 1999 (RENARD, 2003 : 91).

50
équitable, l’équipe d’assistance technique pouvait offrir six cours par année (gestion de la
forêt, fertilité des sols et préservation, gestion des insectes, etc.) (MURRAY et al, 2003 : 8).
Pour Laura T. Raynolds, l’expertise technique et l’information auxquelles les associations ont
accès grâce au réseau équitable sont des avantages plus importants que celui du meilleur prix
(T. RAYNOLDS, 2002 : 22).
Les producteurs de café équitable n’ont généralement qu’une compréhension limitée du
marché international et de la consommation au Nord. Il semble que cette situation se soit en
partie améliorée, bien que des lacunes persistent. De plus, le développement de nouveaux
réseaux de contacts entre les acteurs facilite la communication entre les producteurs et les
acheteurs, ce qui crée de nouvelles possibilités pour les producteurs. Enfin, ces derniers voient
leur estime d’eux-mêmes rehaussée par le sentiment d’être important au sein de leur
communauté, ce qui constitue également un impact important du commerce équitable
(MURRAY et al, 2003 : 8).
Bénéfices familiaux et communautaires
Les bénéfices individuels se répercutent sur la famille à différents degrés. Voyons ce que les
différents auteurs étudiés ont rapporté sur ce plan. Selon T. Raynolds, la stabilité économique
a aidé à diminuer les départs dus au chômage. De plus, dans les communautés où la
production de café est certifiée équitable, les familles restent plus unies, poursuivent la
production de café et demeurent en place. L’auteure reprend l’évaluation provenant d’une
étude au Nicaragua et indique que les associations qui se destinent à la vente sur les marchés
alternatifs sont quatre fois moins à risque de perdre leur terre (T. RAYNOLDS, 2002 : 18). Le
commerce équitable semble donc un facteur pouvant contribuer à diminuer l’émigration et à
contrer l’exode rural (MURRAY et al, 2003 : 9-10). De plus, selon le groupe de chercheurs
du Colorado, l’accès à différents projets, à de la formation et à de l’assistance peut contribuer
à améliorer les conditions de vie de la famille, entre autres grâce au développement des
sources alternatives de revenu (jardins biologiques, artisanat, boulangerie, production de
grains et autres types d’entreprises). Enfin, l’éducation des enfants est aussi un effet positif lié
au commerce équitable. Les études de cas du FTRG ont en effet démontré que les membres
des coopératives sont davantage capables d’envoyer leurs enfants à l’école, et ce parfois
jusqu’au niveau universitaire (LYON, 2002 : 30 et MURRAY et al, 2003 : 9).
En Amérique latine, les services publics en milieu rural sont souvent limités. Le réseau social
communautaire est sensible aux besoins et aux préoccupations individuels et il remplace

51
généralement les structures gouvernementales en veillant à l’aide et à la protection des
personnes. Le FTRG conclut que la participation au commerce équitable a renforcé ces
structures communautaires. La prime sociale (aussi appelée premium social) a permis de
financer un appui technique et organisationnel. Dans le passé, elle était souvent distribuée
entre les membres, par le biais de leur salaire. Cependant, la FLO a récemment encouragé les
organisations à la destiner à des projets locaux. Par exemple, dans la coopérative d’UCIRI,
elle a été consacrée à la construction de latrines et à l’achat de fours Lorena, afin de réduire
les problèmes de santé et de déforestation. La coopérative a aussi investi dans un centre
éducationnel qui forme des jeunes en développement communautaire et enseigne les
différentes technologies et techniques de production (VANDERHOFF, 2002 : 4 et
VANDERHOFF et ROOZEN, 2002 : 271). Quant aux communautés de CEPCO, elles ont
ouvert des pharmacies communautaires, des boulangeries ainsi que des infrastructures de
stockage et de transport (ARANDA et MORALES, 2002 : 19). De plus, Murray rappelle les
différents usages de la coopérative de Majomut, qui a utilisé le surplus pour construire un
centre d’alphabétisation pour les femmes.
The example noted earlier of the Majomut cooperative in Chiapas that used the social
premium to hire a community organic farming promoter is indicative. Fair Trade
funds also helped Majomut build a community center where women’s literacy
programs are taught, and were also used for improving cooperative infrastructure.
Further, a credit fund was financed with the premium, and in collaboration with
Habitat for Humanity, 148 families built new houses […], and an additional 660
families refurbished existing houses […] (MURRAY et al, 2003:10-11).

Enfin, selon l’équipe de Murray (2003 : 4), puisque la grande majorité du café équitable est
produite par des communautés autochtones de l’Amérique latine, la café équitable contribue
donc à la survivance de la culture autochtone en renforçant le savoir traditionnel par des
connaissances techniques et en sauvegardant ainsi le mode de production traditionnel.
Bénéfices organisationnels
Murray et ses collègues constatent qu’un des avantages les plus importants du commerce
équitable consiste en une plus grande capacité organisationnelle. Comme les associations
doivent être constituées démocratiquement, cela permet une forme d’empowerment
organisationnel, malgré les nombreux problèmes de démocratie, de transparence et de
participation. De plus, la participation au commerce équitable renforce l’organisation des
coopératives. Le processus de certification, les délais et les visites de contrôle poussent les
coopératives à renforcer leur capacité administrative, surtout si elles se tournent vers la
culture biologique (MURRAY et al, 2003 : 12). L’équipe de chercheurs note également que

52
deux coopératives ayant perdu leur certification ont connu une démocratisation notable
puisqu’elles ont effectué des efforts particuliers pour régler leurs problèmes administratifs et
leurs faiblesses afin de regagner leur certification (MURRAY et al, 2003 : 11).
De cette meilleure organisation découlent d’autres avantages. De nouvelles ouvertures se
dessinent; la crédibilité de l’organisation permet d’établir des liens avec d’autres entités,
comme des organisations de coopération internationales, des banques et des gouvernements.
Par exemple, Las Colinas a facilement reçu de l’aide humanitaire lors du tremblement de terre
de 2001 et d’autres coopératives ont obtenu du financement pour des projets de
développement (MURRAY et al, 2003 : 13). De plus, des relations d’entraide se tissent entre
les associations. Par exemple, les coopératives expérimentées assistent souvent de nouvelles
associations qui veulent être certifiées équitables. Il faut cependant demeurer prudent avant de
généraliser à propos de cette aide, étant donné que la compétition entre les coopératives de
commerce équitable augmente chaque année.
Certes, le groupe de recherche voit beaucoup d’avantages au commerce équitable; d’ailleurs,
dans son rapport intitulé One Cup at a time : Poverty Alleviation and Fair Trade in Latin
America, il conclut comme suit :
Each case study prepared for this report presents extensive evidence of the benefits of
participation in Fair Trade. The specific nature or degree of these positive influences
varies with the priorities and capacities of the cooperatives and their insertion in Fair
Trade markets. But the overall assessment by individual farmers and their
representatives is that Fair Trade has provided financial gains, new opportunities, and
improved well-being for thousands of coffee farmers, their families and communities
in Central America and Mexico (MURRAY et al, 2003:14).

Nous avons résumé les avantages décrits dans cette section dans le tableau suivant.

53
Tableau 3 : Synthèse des différents avantages du commerce équitable énumérés dans ce
chapitre
AVANTAGES DU COMMERCE ÉQUITABLE
Individuels :
Accès au crédit
Meilleur accès à la formation
Meilleure capacité d’améliorer la qualité du café
Développement de nouveaux réseaux de contacts entre les participants
Familiaux :
Stabilité et poursuite de la culture du café
Accès à différents projets, à de la formation et à de l’assistance (ce qui peut contribuer à
améliorer les conditions de vie de la famille)
Diversification des revenus par le développement de sources de revenu alternatives (jardins
biologiques, artisanat, boulangerie, production de graines et autres types d’entreprises)
Plus grande scolarisation des enfants
Communautaires:
Renforcement des structures communautaires
Mise en œuvre de projets de développement local grâce la prime sociale
(La prime sociale et la stabilité des communautés permettent aussi d’attirer d’autres types
d’aide provenant d’organismes de développement international)
Survivance de la culture autochtone grâce au renforcement du savoir traditionnel par des
connaissances techniques et grâce à la sauvegarde du mode de production traditionnel
Toutefois, bien que les bénéfices soient nombreux, il faut être conscient des limites du
commerce équitable et des enjeux qu’il soulève. Ceux-ci feront l’objet de la prochaine partie.

2.3 Enjeux, obstacles et problèmes
2.3.1 Logique marchande problématique
Deux visions du commerce équitable opposent les acteurs qui prêchent pour ce type de
commerce. D’un côté, les radicaux le voient comme un outil pour transformer le modèle
économique dominant. De l’autre, les pragmatiques veulent l’insertion de produits équitables
sur le marché et considèrent que ce commerce est avant tout un mouvement (RENARD,
2003 : 91). Les deux groupes combattent la domination des producteurs par le marché, mais
les uns veulent changer la règle dominante, alors que les autres insistent sur le respect de
principes éthiques et refusent, par exemple, la vente de produits équitables dans des magasins
à grande surface. Cette tension est vive et en préoccupe plusieurs. Grâce à la distribution à
grande échelle, le commerce équitable peut percer le marché et rejoindre plus facilement les
consommateurs, mais certains craignent qu’il soit instrumentalisé, que son contenu

54
idéologique soit dilué et qu’il perde son caractère militant. Les logiques militante et
commerciale semblent incompatibles.
On peut donc s’interroger sur l’émergence d’une consommation éthique apolitique, où
la dimension équitable du produit renvoie moins à la dénonciation d’un système
commercial international injuste qu’elle n’est un simple attribut qualitatif parmi
d’autres : biologique, fermier ou sans cholestérol. Bref, le commerce équitable a-t-il
pour ambition de transformer les règles du commerce international à travers la
sensibilisation du public et la mise en oeuvre d’un commerce alternatif, ou vise-t-il
simplement à répondre à la demande éthique croissante d’une nouvelle vague de
consommateurs ? Derrière cette question se profile l’inévitable paradoxe qu’entraîne
l’incursion d’un mouvement social dans l’arène économique (GENDRON, 2004 : 14).

Deux obstacles majeurs se dressent quant à la consommation. Dans un premier temps, la
stratégie de différenciation des produits a poussé à la multiplication des labels et d’autres
formes de distinction. Or, cette logique risque d’être réabsorbée par celle du marché et le
logo, instrumentalisé. De plus, l’abondance des symboles comporte le danger de perdre les
distinctions fondamentales du mouvement, de confondre le consommateur et de perdre sa
confiance en la certification (RENARD, 2003 : 88, 94)28. Dans un deuxième temps, la
demande n’est pas suffisante pour absorber l’offre (RENARD, 1999 : 498). En Europe, la
somme annuelle des valeurs nettes au détail atteint seulement 660M d’euros pour les deux
filières du commerce équitable réunies (KRIER, 2005 : 7). Malgré sa forte croissance, le
commerce équitable ne représente qu’une petite partie des échanges totaux, et tous les
chercheurs se préoccupent de la faiblesse de la demande. En Europe, qui constitue la région
où les campagnes de sensibilisation ont été les plus nombreuses, le café équitable ne
représente que 1,2 % des ventes totales de café (MURRAY et al, 2003 : 15). Une offre plus
grande que la demande signifie que les producteurs ne peuvent pas écouler toute leur
production sur le marché équitable. En moyenne, les producteurs vendent seulement 20 % de
leur production sur le marché équitable (T. RAYNOLDS, 2002 : 8, 11). De plus, comme de
nombreuses coopératives cherchent à obtenir la certification, il y a forcément une compétition
pour l’obtention des contrats avec les distributeurs du réseau équitable.
As noted earlier, some of the advantages gained via participation in Fair Trade
markets, such as market contacts and greater understanding of international markets,
extend beyond Fair Trade sales and are important in strengthening producer
cooperative participation in organic, specialty coffee and other markets. Yet the
benefits accrued in direct proportion to Fair Trade sales—including guaranteed prices,
social premiums, long-term contracts, and low-interest credit—are clearly reduced as
less coffee is sold in Fair Trade markets. In addition, the UCIRI and La Selva reports
28

Pour éviter ce problème, comme nous l’avons mentionné plus haut, la FLO recherche la reconnaissance
étatique. Au Canada, comme dans plusieurs pays, l’appellation équitable n’est pas une appellation contrôlée.

55
suggest that slow Fair Trade market growth is fueling competition over buyer
contracts and undermining the historical solidarity among Mexican producer
organizations (MURRAY et al, 2003:16).

Devant l’offre plus grande que la demande, la compétition a hautement relevé les exigences
de qualité pour pénétrer le marché équitable. Ce rehaussement des critères pose cependant un
problème éthique puisque plusieurs producteurs plus pauvres se voient ainsi exclus du
réseau29. Les plus marginalisés sont-ils condamnés à le rester?

2.3.2 Rapprochement limité entre le consommateur et le producteur
Le commerce équitable prétend lier les producteurs des pays du Sud avec les consommateurs
des pays du Nord. Or, les études ont démontré que les producteurs, lorsqu’ils connaissent le
commerce équitable, n’en ont souvent qu’une compréhension limitée. Ce phénomène
s’explique, entre autres, par l’absence de liens concrets entre la certification équitable et leur
travail quotidien, contrairement à la certification biologique. De plus, comme bien souvent
une partie limitée du café est vendue à un prix équitable, le surprix et la prime sociale sont,
pour ainsi dire, dilués. De plus, l’argent est parfois distribué de la même manière qu’il l’a
toujours été (GONZALEZ CABANAS, 2002 : 20). En Amérique latine, plutôt qu’être
investie socialement, la prime sociale se retrouve souvent directement dans les poches des
producteurs, ce qui crée un problème, car elle n’est pas toujours associée à la certification
équitable (T. RAYNOLDS, 2002 : 19). Ainsi, la compréhension du concept se limite en
grande partie à l’élite de l’organisation et varie selon les fonctions exercées par les membres.
Selon le FTRG, plusieurs raisons expliquent ce phénomène. D’abord, seuls les leaders ont des
contacts directs avec les certificateurs et les conseillers techniques. Ils ont donc logiquement
une bonne idée du processus. Ensuite, les délégués des coopératives participent à des
formations et à d’autres activités, mais cela leur procure seulement une compréhension
partielle. Quant aux producteurs, leur connaissance est souvent pratiquement nulle. Le
comportement passif de plusieurs producteurs accentue encore ce manque de compréhension:
le groupe de chercheurs souligne la participation limitée de plusieurs membres au sein de la
coopérative. Au mieux, indique-t-il, ceux-ci assistent à l’assemblée annuelle. En dehors de ces
activités, ils laissent les responsabilités et les connaissances du commerce équitable au leader
de la coopérative (MURRAY et al, 2003 : 17). Il semble que la FLO essaie de régler ce

29

Selon Robert Rice, dans cette logique de marché, la formation en techniques de gestion, de marketing et de
leadership représente l’ingrédient le plus important pour la survie de la coopérative (RICE, 2000 :60).

56
problème en suggérant fortement que les paysans soient impliqués dans la gestion de la prime
sociale :
FLO has been pressuring cooperatives, apparently successfully, to break the social
premium out from the price paid to producers and require that the cooperative
membership as a whole decide how to spend that premium on social needs. Such a
process requires considerably more information sharing and debate among members
and management, but it has the potential to increase producers’ understanding of Fair
Trade while strengthening cooperatives through more active membership. (MURRAY
et al, 2003 : 17)

Sans une bonne compréhension du réseau équitable, lorsque le prix du marché conventionnel
remonte, les producteurs risquent d’y retourner et de mettre en péril la survie même du
commerce équitable, puisqu’un non-respect des contrats mène au retrait de la certification et à
la perte de confiance en ce réseau. (MURRAY et al, 2003 : 17).
Un problème existe aussi concernant le volume grandissant des ventes. Plusieurs coopératives
négocient des contrats à des conditions similaires à celles du commerce équitable directement
avec des grandes compagnies, notamment Starbucks, Neumann, Sara Lee, Phillip Morris et
Carrefour. Ces contrats sont perçus par certains comme la phase d’aboutissement du
mouvement et par d’autres comme un problème (MURRAY et al, 2003 : 23 et
VANDERHOFF, 2002 : 11-12). La méfiance est d’ailleurs justifiée, puisque certaines
compagnies fixent des critères différents de ceux de la FLO, ce qui risque d’affecter la
viabilité de la certification par une confusion des critères et par une révision à la baisse des
exigences.
Enfin, dans les pays consommateurs de café, l’image des coopératives certifiées par la FLO
doit être démystifiée. En effet, les consommateurs ont parfois l’image de villages égalitaires
traditionnels où tous vivent en harmonie entre eux et avec leur environnement30. Or, la réalité
est différente : les coopératives souffrent parfois de problèmes de corruption, de conflits
d’intérêts ou autres. D’ailleurs, comme nous l’avons déjà souligné, la plupart du temps, la
motivation initiale pour les producteurs d’adhérer au commerce équitable est purement
économique (RICE, 2000 : 44).

30

D’ailleurs, l’appellation petit producteur, qui renvoie à une petite production, cherche à être remplacée par
plusieurs acteurs du commerce équitable, surtout en Europe.

57

2.3.3 Obstacles à la démocratie et problèmes des visites de la FLO
Un autre des buts associés au commerce équitable pose aussi un dilemme : celui de la
démocratie. La FLO encourage la rotation au sein du comité exécutif des coopératives. Ainsi,
après qu’un membre de la coopérative se soit familiarisé avec le procédé et ait pris de
l’expérience, il doit laisser sa place (RICE, 2000 : 61). Cependant, cette rotation du personnel
peut être dans une certaine mesure un frein aux relations entre les producteurs et les
importateurs, qui recherchent un partenaire stable et préfèrent négocier avec le même
interlocuteur.
Toujours à propos de la relation qu’ont les associations avec l’extérieur, Robert Rice (2000 :
47) observe que les visites annuelles de la FLO sont bénéfiques pour les membres des
associations puisqu’elles leur fournissent une sécurité quant à l’application du critère de
gestion démocratique et qu’elles garantissent que les investissements de la prime sociale
soient faits au profit des membres. Cependant, en réalité, ces visites comportent de
nombreuses lacunes. Plusieurs coopératives ont qualifié les inspections de la FLO
d’impersonnelles. Certains inspecteurs se sont vu reprocher de refuser aux coopératives une
copie de leur évaluation ou de ne pas comprendre la réalité locale.
But these actors, along with many of the producers themselves, report a changing
relationship with the Fair Trade movement as the alternative trade organization model
has given way to the labeling model under the auspices of FLO and national labeling
initiatives such as TransFair USA. Interviewees often characterized the new system as
a depersonalized and institutionalized relationship involving less frequent contact and
at times, insensitive and non-transparent communication. Some producers and their
representatives have concluded that labeling and an emphasis on marketing is leading
Fair Trade away from its movement origins (MURRAY et al, 2003: 20).

En outre, dans le processus d’institutionnalisation du commerce équitable, plusieurs
problèmes sont survenus. D’abord, plusieurs coopératives se plaignent de leur relation avec
les inspecteurs de la FLO.

Ensuite, il ressort que les coopératives ne distinguent pas

clairement le rôle des différentes entités et qu’elles ne savent souvent pas vers où se tourner
pour recevoir de l’aide par rapport à divers sujets (PEREZGROVAS et CERVANTES, 2002 :
22). Enfin, un débat existe quant à l’absence de représentativité de la FLO par rapport aux
producteurs et au fait que les opérations des associations du Sud sont soumises à une
évaluation beaucoup plus stricte que celles du Nord (RENARD, 2003 : 95).

58

2.3.5 Dans une optique de développement durable et de lutte contre la
pauvreté
Le modèle de développement promu par le commerce équitable donne également lieu à
plusieurs débats sur la place que celui-ci doit occuper. Comme le conclut le FTRG, le
potentiel de diversification de la production à l’intérieur des coopératives aurait besoin d’être
creusé davantage, ainsi que le besoin d’étendre cette diversification pour inclure des
initiatives de développement plus larges. «There remains a lack of complementary strategies
for Fair Trade to engage rural development (MURRAY et al, 2003 : 26)».
Sur la question de l’éthique du mode de fonctionnement basé sur le commerce, laquelle a déjà
été expliquée plus tôt dans le chapitre, le débat reste entier. À cela, il faut ajouter un
questionnement concernant le mode de développement international à privilégier. Comme
l’exprime Corinne Gendron :
En mettant exclusivement l’accent sur le renforcement de la position commerciale des
producteurs du Sud, le commerce équitable ne risque-t-il pas d’approfondir le schéma
à la source des iniquités actuelles du commerce international en favorisant la
spécialisation dans les cultures de rentes aux dépens des cultures vivrières et en
accroissant de ce fait leur dépendance? Le commerce équitable doit-il continuer
d’encourager un schéma commercial où les pays du Sud fournissent le Nord en
produits exotiques au détriment de leur propre sécurité alimentaire? Enfin, quel
positionnement le commerce équitable qui souhaite s’inscrire dans une perspective de
développement durable doit-il adopter à l’égard du transport des denrées sur de
longues distances? (GENDRON, 2004 : 20)

En outre, plusieurs déplorent le maintien de la dépendance des pays du Sud envers les pays du
Nord. À ce sujet, transformer sur place la matière première pourrait permettre aux acteurs du
Sud de toucher une plus grande part du revenu. Cependant, dans le cas du café, il y a un
obstacle lié au coût des machines de transformation (T. RAYNOLDS, 2002 : 16). Dans
certains pays, comme le Mexique, les coopératives secondaires torréfient et distribuent le café
localement (RICE, 2000 : 57). Toutefois, la réalité économique du Mexique ne se rencontre
pas dans beaucoup de pays producteurs de café.
La recherche de Laura T. Raynolds suggère que le potentiel du commerce équitable en
matière de réduction de la pauvreté est influencé par les conditions politiques et économiques
globales, nationales et sub-nationales; par l’organisation interne des regroupements de
producteurs et par les caractéristiques individuelles de ces derniers : leur niveau d’éducation,
leur idéologie, leur compréhension du marché, leurs ressources en capital et en main-d’œuvre,
leur vision de l’environnement et certains facteurs écologiques (T. RAYNOLDS, 2002 : 3,

59
14). De plus, l’appui institutionnel semble jouer un rôle important. Les liens avec l’Église,
avec les ONG de développement, avec les entreprises et les gouvernements local et national
ont en effet contribué au succès de certaines coopératives. Ces relations sont bien sûr
fortement influencées par les aptitudes linguistiques et par le niveau de scolarisation des
leaders (T. RAYNOLDS, 2002 : 12, 16).
Plusieurs auteurs reconnaissent que les réseaux alternatifs ont un impact sur les conditions
socioculturelles. Raynolds, par exemple, suggère que les producteurs s’approprient de
nouveaux principes qui contribuent en retour à la reconstitution de leur identité ethnique. Elle
formule l’hypothèse que les groupes ayant des engagements idéologiques en matière de
justice sociale et d’écologie sont susceptibles de former des associations plus solides (T.
RAYNOLDS, 2002 : 15).
Rappelant le rôle du genre (gender) dans le succès des coopératives, Laura T. Raynolds
réitère l’engagement de la FLO en matière d’équité entre les sexes. Le problème survient à
l’application de ce principe, qui contraste grandement avec les réalités locales dans les régions
latino-américaines productrices de café, où les femmes sont moins susceptibles de posséder
une terre, sont reléguées au travail domestique impayé et n’ont pas de capital pour investir
dans la production de café. Dans la plupart des coopératives de café, ce sont les hommes qui
sont membres, selon le postulat implicite qu’ils représentent bien les intérêts des femmes et de
leurs enfants, alors que ce n’est pas toujours le cas. (T. RAYNOLDS, 2002 : 17)
Fair Trade labelling organizations appear to fuel poverty alleviation and the
empowerment of coffee producers through the provision of preferential prices, more
stable markets, and information and other non-market exchanges. But participation in
Fair Trade networks can not guarantee the efficient or necessarily equitable
distribution of benefits. Benefits may not be distributed equally among cooperative
members or among members of producer households. And benefits may not extent to
community members outside the coffee cooperatives (T. RAYNOLDS, 2002 : 22).

2.4 Critère de non-discrimination
Dans le discours promotionnel du commerce équitable, certains acteurs accordent une place
particulière au critère d’égalité entre les sexes, tandis que d’autres ne le font pas. On peut
constater cette absence de considération particulière, par exemple, dans l’extrait suivant d’un
article du périodique Quartier Libre de l’Université de Montréal auquel Laure Waridel a
accordé une entrevue :
Laure Waridel, présidente et cofondatrice d’Équiterre insiste sur le fait que les droits
des femmes sont «intéressants à souligner mais pas à imposer par l’intermédiaire du

60
commerce équitable». Car le pouvoir décisionnel ne doit pas être prescrit suivant les
valeurs des pays du nord mais rester dans les mains des acteurs du sud. Elle pense
qu’«en favorisant un développement économique plus juste et en valorisant
l’éducation, cela contribuera à l’équité femmes-hommes» (DURAND, 2006).

Ce postulat de répercussions positives presque automatiques sur les femmes est présent chez
moult défenseurs du commerce équitable (ex : Oxfam-Commerce équitable, Plan Nagua, etc.).
Selon eux, ce type de commerce offre un mode de vie alternatif aux producteurs en leur
procurant une source de revenu et les changements en découlant, dont l’amélioration des
conditions de vie, renforcent le statut des femmes, augmentent leur estime de soi et leur rôle
dans les processus de décision à l’intérieur des ménages (Oxfam, cité dans CLARK
CARPENTER, 2000 : 9). Grâce à l’exigence de la structure démocratique, le commerce
équitable permettrait de fournir de bonnes conditions de travail et de traiter ses membres avec
dignité. D’un point de vue féministe, ce discours est dangereux, puisqu’il reprend
l’argumentaire du développement par la modernisation et son postulat du trickle down, et
occulte l’inégalité entre les sexes.
La théorie du «trickle down», c’est-à-dire, le postulat des retombées sociales pour
toute la société d’une augmentation de la production économique évitait de se poser la
question du développement social : qui profite du développement, quelles classes
sociales, quelles ethnies, quel sexe, quelles régions? (MICHEL, 1988 : 20).

Sam Clark Carpenter affirme que le commerce équitable est favorable à l’égalité entre les
sexes. Il donne l’exemple de la coopérative Shuktara Handmade Paper Company, qui est
située au Bangladesh dans une société patriarcale où les femmes sont traditionnellement
privées d’éducation, peu valorisées et exclues de la vie publique. La coopérative de commerce
équitable a permis à plusieurs femmes divorcées, veuves ou abandonnées de développer des
habiletés pour lesquelles elles sont maintenant respectées (CLARK CARPENTER, 2000 : 9).
Or, il faut distinguer deux types de coopératives : les coopératives mixtes et les coopératives
de femmes. En général, les coopératives de femmes se livrent davantage à la production de
produits artisanaux, cosmétiques ou autres. Dans l’exemple donné par Clark Carpenter, il
s’agit d’une coopérative de femmes; elles sont les seules à participer aux prises de décisions.
On ne peut donc pas parler de discrimination sexuelle au sein de l’institution. Dans un tel cas,
les rapports de domination entre les sexes ne peuvent pas être reproduits à l’intérieur même de
la coopérative, bien qu’ils puissent se poursuivre au sein des ménages et de la communauté.
Par contre, dans une coopérative mixte, ces rapports de domination peuvent s’introduire
directement ou indirectement dans la structure et l’organisation de la coopérative, et ainsi

61
empêcher toute remise en question de la division sexuelle du travail. Parmi ce type de
coopératives, les coopératives agricoles présentent un défi considérable quant à l’égalité entre
les sexes, puisque la culture traditionnelle de la plupart des pays du monde exclut souvent les
femmes du commerce agricole destiné à l’exportation (Rural Women Research Team, 1997 :
231-235). La situation actuelle nécessite donc que l’on s’attarde au rôle des femmes dans les
coopératives mixtes agricoles, puisque leur participation n’est pas assurée.
Les études de cas de coopératives de café équitable nous présentent des conclusions nuancées
quant à l’apport du commerce équitable en matière de rapports sociaux de sexe. Certaines
études qui traitent principalement d’autres aspects abordent le problème et mettent en lumière
son impact plus ou moins faible (MURRAY et al, 2003 : 3, 11). Par exemple, dans une étude
de la coopérative Majomut située au Chiapas, on mentionne que la prime sociale a été utilisée
pour construire un centre où ont lieu des séances d’alphabétisation destinées aux femmes31.
La coopérative Majomut paraît à première vue très inclusive mais, selon Murray et ses
collègues, il faut distinguer inclusion active et inclusion passive. L’inclusion passive
n’empêche pas la participation des femmes, mais ne fait rien pour la promouvoir. C’est un cas
typique : La Union Majomut est ouverte à tous ceux qui rencontrent les exigences fixées,
mais, selon Hudson et Hudson, peu d’efforts sont effectués pour inclure les femmes et les
sans-terre, les deux groupes les plus marginalisés de la région, au sein de la coopérative. La
tradition culturelle de garder les femmes à l’écart du monde des affaires se traduit clairement
dans la structure de la coopérative. Bien que les femmes effectuent la majorité de la récolte
ainsi que plusieurs activités du secteur primaire, elles sont exclues des décisions
commerciales, sauf si elles le font par le biais de leur ménage (HUDSON et HUDSON, 2003 :
7). Voici l’exemple de deux coopératives salvadoriennes étudiées par le FTRG :
Membership and participation of women is very small in both cooperatives. Male
heads of households make up more than 90% of membership in both cases
(MENDEZ, 2002 : 14).

En général, la situation décrite dans ces coopératives est très représentative de celle des
coopératives de café en Amérique latine. Comme le constate un groupe de recherche sur les
femmes rurales (Rural Women Research Team, 1997 : 231-235), les paysans latinoaméricains traditionnels tendent à dénigrer la valeur du travail productif des femmes. En

31

Dans la coopérative d’UCIRI, le premium social a aussi servi à créer un centre de formation pour
l’alphabétisation des femmes.

62
conséquence, celles-ci n’ont souvent carrément pas le droit de participer aux activités de la
coopérative. Des préjugés prévalent, renforcés par les pratiques légales. Aux yeux des
hommes, cette exclusion est parfois également justifiée par des raisons économiques, comme
le manque de terres et le haut taux de chômage. Bref, la situation est complexe : de nombreux
facteurs économiques, culturels, politiques et organisationnels conditionnent l’intégration des
femmes (Rural Women Research Team, 1997 : 231-235). Certains éléments favorisent cette
intégration : par exemple, au Guatemala, des coopératives formées de personnes plus âgées
risquent moins d’être sensibles à l’égalité entre les sexes que celles formées de jeunes, où l’on
fait davantage de place aux femmes, parfois même en tant que leaders. Les organisations
peuvent être un moyen d’empowerment pour les plus vulnérables, mais seulement si un effort
est effectué pour rendre visibles les pauvres et les marginalisés (MURRAY et al, 2003 : 26).
Malgré l’attitude machiste de nombreux hommes, qui considèrent que les femmes doivent
rester à la maison pour les tâches dites légères, la réalité est toute autre. Les femmes en
Amérique latine ont traditionnellement joué un rôle très important dans la production
agricole. Cependant elles n’ont reçu aucune véritable reconnaissance pour ces tâches (Rural
Women Research Team, 1997 : 231-235).
De plus, des pressions extérieures peuvent encourager l’intégration des femmes. Cela semble
être le cas pour la coopérative Majomut : l’engagement en matière d’intégration des femmes
semble provenir de l’intérêt explicite de donateurs (aide au développement) et de
certificateurs (LEIGH TAYLOR, 2002 : 4). Cet exemple illustre que les organismes de
certification du café équitable peuvent influencer les coopératives quant à la promotion
féminine.
Selon l’équipe de Murray, la question d’égalité entre les sexes serait une des sphères
privilégiées du commerce équitable, mais les projets répondant à ce critère demeurent peu
développés. Souvent, le rôle des femmes est renforcé, mais par des activités à l’extérieur du
secteur du café, bien que celles-ci soient souvent très impliquées dans les récoltes. Malgré
leur implication, la plupart du temps, les caféicultrices ne sont pas membres de la coopérative.
Leur participation sporadique dans la coopérative paraît reproduire plutôt que dépasser les
pratiques et les préjugés traditionnels concernant les activités économiques (MURRAY et al,
2003 : 26). Toutes les organisations que le FTRG du Colorado a étudiées se préoccupent de
l’égalité entre les sexes. Par contre, dans aucune des coopératives, la présence féminine dans

63
la gouvernance de l’organisation n’est significative; partout, les hommes semblent dominer le
processus de prise de décision (LEIGH TAYLOR, 2002 : 4). Selon Murray et ses collègues,
cela n’est pas directement la faute du commerce équitable, au contraire, celui-ci constitue
parfois un moyen pour mettre fin à l’isolement des femmes dans la coopérative. Ils soulignent
toutefois le besoin d’une clarification de la politique du commerce équitable par rapport à
l’égalité entre les sexes (MURRAY et al, 2003 : 26).
En pratique, l'inclusion des femmes n’est pas simple puisqu’elle signifie pour elles une
surcharge de travail (YÉPEZ, 2002 : 191). De plus, un relativisme culturel mène à un
dilemme quant à l’intervention. Certains craignent de briser l’«équilibre» sur lequel est basée
l’économie familiale. Isabel Yépez del Castillo explique que, d’une coopérative de quinoa
équitable en Bolivie, certaines femmes veulent transformer cet équilibre qui pèse lourd sur les
épaules des femmes.
D’un côté, la complémentarité andine et sa répartition des rôles entre hommes et
femmes au sein du foyer constituent l’un des socles de l’économie familiale et de sa
survie quotidienne. De l’autre, conscientes du caractère subordonné de cette
complémentarité, les femmes paysannes aspirent à plus d’égalité et d’autonomie, que
ce soit pour elles-mêmes ou pour leurs filles. Même si cela passe d’abord par des lieux
où elles peuvent s’exprimer et construire leur parole entre femmes, elles veulent faire
entendre leur voix et être partie prenante des décisions de la communauté. (YÉPEZ,
2002 : 194-195)

En résumé, le commerce équitable offre une foule d’avantages pour les producteurs :
augmentation du revenu, sécurité financière, élargissement de leur réseau, accès à de
l’information et à de la formation, etc. Cependant, plusieurs lacunes existent, dont, semble-til, un dilemme quant à l’intervention pour l’égalité entre les sexes, qui touche des questions
importantes de droits humains. Il est donc impératif d’éclaircir cette zone grise. Maintenant
que le commerce équitable a été explicité, nous avons les connaissances suffisantes pour
effectuer l’étude de cas d’une fédération de coopératives de café. Puisque le cas choisi se situe
au Pérou, il faut d’abord s’attarder à l’histoire de ce pays, en portant une attention particulière
à la position des femmes.

64

Chapitre III Femmes au Pérou : mise en contexte
Étant donné que la fédération de coopératives étudiée se situe dans les Andes péruviennes,
pour partir du point de vue des femmes, il faut d’abord bien comprendre la situation des
paysannes andines. Dans ce chapitre, nous présenterons la situation des femmes péruviennes
depuis l’époque précolombienne en adoptant une perspective sociohistorique et en portant une
attention particulière aux femmes rurales. Ensuite, nous dresserons un portrait de la situation
actuelle du pays : nous traiterons de la situation agricole, sociale, politique et légale des
Péruviennes ainsi que de leur insertion dans les projets de développement.

3.1 Histoire des femmes du Pérou et de la région andine
3.1.1 Organisation sociale et politique précolombienne
Karen Powers Vieira (2000) et Irene Silverblatt (1990 : 3, 36) expliquent qu’avant la
colonisation, le système inca andin était basé sur la complémentarité et le parallélisme : les
femmes et les hommes de la société opéraient dans deux sphères autonomes, valorisées de
manière relativement équivalente. Chacun des groupes disposait de sa propre organisation
politique et religieuse. Ce parallélisme assurait aux femmes et aux hommes des droits égaux
quant à la propriété terrienne. Les filles héritaient de leur mère; les fils, de leur père.
Sur le plan politique, les reines étaient à la tête d’un réseau politique qui connectait toutes les
femmes de l’empire (SILVERBLATT, 1990 : 90). La Coya, sœur et épouse de l’Inca,
chapeautait la hiérarchie politique des femmes, qui existait en parallèle à celle des hommes
(SILVERBLATT, 1990 : 11). Les deux systèmes se rejoignaient au sommet : au plus haut
niveau, les positions importantes, dont celles de l’Inca et de ses conseillers, étaient presque
toujours réservées à des hommes. Cependant, les épouses des dirigeants influents
bénéficiaient aussi de prérogatives politiques substantielles. De plus, avant d’intégrer l’empire
inca, certaines ethnies de la côte du Pérou et de l’Équateur étaient dirigées par des femmes.
Lorsque l’empire en question a conquis ces peuples, leurs dirigeantes ont été intégrées au
système inca en vigueur et elles ont maintenu leur position élevée dans la hiérarchie
(ROTSWOROWSKI, 1992 : 34-35 et POWERS VIEIRA, 2000). Ainsi, quelques femmes
occupaient aussi des postes officiels importants.

65
Sur le plan de la religion, les femmes étaient considérées les filles de la lune32 et les hommes,
les fils du soleil. Les femmes avaient leurs déesses, leurs cérémonies et leurs prêtresses; les
hommes avaient les leurs. Les dieux avaient à la fois les caractéristiques associées à la
masculinité et à la féminité, ainsi qu’une version corporelle des deux sexes. La confession, de
même que la guérison, était une fonction autant masculine que féminine (SILVERBLATT,
1990 : 31-40). Le mariage était l’union de pairs égaux dans une visée d’équilibre et
d’harmonie. La polygynie était pratiquée par les hommes politiques importants et les
mariages entre les ethnies servaient des fonctions politiques. Au sein du peuple, la
monogamie était pratiquée (POWERS VIEIRA, 2000).
Chez les Incas, la notion de travail renvoyait au bien-être de la communauté en général. Les
tâches étaient divisées en fonction de l’âge et du sexe. Les femmes s’occupaient des
semences, du tissage, de la nourriture et du soin des enfants; les hommes travaillaient la terre
et assuraient la défense; les récoltes se faisaient par tous. La gestion était pensée de manière
globale. Par exemple, on envoyait des agriculteurs cultiver les terres éloignées pour produire
des denrées auxquelles les sociétés andines n’avaient autrement pas accès. Cela permettait
d’offrir une variété étendue d’aliments nutritifs sur une vaste région (POWERS VIEIRA,
2000 et SILVERBLATT, 1990 : 3).
Cette vision de la société inca telle que décrite par Karen Powers Vieira, Irene Silverblatt et
María Rotsworowski apparaît un peu idéalisée, phénomène qui s’explique en partie par la
quête d’identité qu’occasionne un processus de la colonisation. Cependant, chez les Incas, la
collectivité était très importante et le système, hautement hiérarchisé, cherchait toujours la
complémentarité entre les hommes et les femmes. Chacun des groupes avait son espace
politique et religieux, ces deux espaces étaient d’ailleurs fortement reliés.

3.1.2 Colonisation
Les institutions coloniales ont contribué à rompre les alliances qui soutenaient l’organisation
socio-économique précolombienne. Le cadre idéologique de ces institutions incarnait une
vision de l’univers étrangère aux autochtones. Pour les Espagnols, la nature et l’humanité se
définissaient en fonction de leur valeur marchande. Leur manière de concevoir les relations
entre la nature et la société, entre les groupes sociaux et entre l’homme et la femme a
bouleversé le cadre de référence des peuples andins (SILVERBLATT, 1990 : 81).

32

La lune symbolisait la régénération et la procréation.

66
Le processus de colonisation a complètement bouleversé la représentation des femmes.
Premièrement, la colonisation a mis un terme à leur rôle politique : elles ont été écartées du
groupe inca qui s’est vu attribuer des fonctions au sein du gouvernement colonial.
Deuxièmement, elles ne pouvaient plus occuper de fonctions religieuses et leur accès à
l’éducation a été restreint. Troisièmement, la loi espagnole ne reconnaissait pas la femme
comme l’égale de l’homme33. Pendant un certain temps, les femmes ont continué à jouer un
rôle politique important dans la sphère informelle, mais il s’est progressivement estompé.
L’évangélisation et l’imposition du nouveau système ont ainsi détruit la société des Incas,
auparavant basée sur les principes de complémentarité, de réciprocité et de redistribution
(SILVERBLATT, 1990 : 90).
La colonisation a contribué à l’intensification progressive d’un système patriarcal où seuls les
hommes avaient l’autorité dans les affaires religieuses et politiques, au sein de la famille et du
ménage. Selon Powers Vieira, un changement dans la conception des rapports sociaux de sexe
est survenu dès la fin du XVIe siècle, alors que la descendance patrilinéaire et la résidence
patrilocale ont fortement désavantagé les femmes. De plus en plus, les hommes ont accaparé
du pouvoir au sein de l’Église catholique, de l’État, de la communauté et du ménage:
By the end of the sixteenth century, patriarchal notions of male dominance in the
affairs of church, state, community and household not only governed colonial laws but
had seeped into gender relations inside Andean communities. The official elimination
of gender parallel political and religious organizations deprived indigenous women of
autonomy and gave way to a system in which they were forced to depend on men to
represent them both on earth and in the supernatural world (POWERS VIEIRA,
2000).

L’écroulement du monde surnaturel inca est très important. Les nouvelles autorités séculaires
et religieuses ont attaqué systématiquement les bases religieuses de la culture andine
(SILVERBLATT, 1990 : 81). Alors que, pour les colonisateurs, le culte des autochtones ne
valait rien, pour les Incas, considérant que leur origine remonte à un couple fondateur
autochtone, le dieu masculin blanc n’avait aucun sens. Autre différence majeure : l’idéologie
religieuse espagnole divisait le monde de manière très manichéenne, selon les forces
compétitrices du bien et du mal. La cosmologie occidentale a construit une idéologie
concomitante dans laquelle la femme a été réduite à un être faible, incapable et plus
susceptible à la tentation diabolique. Le changement imposé sur le plan spirituel a
particulièrement troublé les femmes autochtones (SILVERBLATT, 1990 : 130).
33

Par exemple, un témoin masculin en valait 3 féminins.

67
Selon Hernán de la Torre Dueñas, l’arrivée des Espagnols a engendré une dépression
psychologique et une démoralisation parmi la population péruvienne, par une destruction de
leur mode de vie, de leurs coutumes, de leurs religions, par la perte de terres et d’animaux, par
la propagation de maladies agricoles, par des violences sexuelles et par des mauvais
traitements physiques. (TORRE DUEÑAS, 2004 : 84). Bref, la conquête a été un choc
traumatique pour les peuples indigènes34. Selon Henriquez, ce traumatisme découle de la
violence, du dénigrement des autochtones et du viol des femmes autochtones, qui sont
considérées comme les mères des peuples andins sur le plan symbolique35. La chute de l’Inca
s’est transformée en frustrations et en un sentiment d’infériorité en tant que peuple et en tant
que personne (HENRIQUEZ, 1999 : 6). Ce complexe identitaire repose sur des frustrations
historiques, sur le dédain d’être autochtone et sur la dévalorisation culturelle. Il s’est
longtemps exprimé par de la passivité, de la violence, de la frustration et par un sentiment
d’humiliation. Il a entraîné une non-identification des autochtones à leur culture et une
négation du passé (HENRIQUEZ, 1999 : 30). Ainsi, ce complexe concernant l’identité du
peuple constitue une assise de la matrice culturelle des nations andines, donc il est un facteurclé pour la compréhension de leur réalité.
L’histoire de la colonisation aide à situer les racines de l’oppression des femmes andines.
Puisque celles-ci vivent, pour la plupart, de l’agriculture, l’histoire contemporaine de
l’agriculture des Andes péruviennes est également indispensable pour bien saisir la situation
des femmes étudiées.

3.1.3 Agriculture andine au XXe siècle
Au commencement du XXe siècle, la propriété foncière était un élément important dans la
stratification sociale des familles paysannes. Dans la première moitié du siècle, grâce aux
normes d’héritage et aux privilèges, des groupes de pouvoir de différents niveaux se sont
consolidés : des patriarches, puissants ou non, concentraient leur terre et contrôlaient la
majorité de la production agricole. Ces groupes se composaient d’Espagnols et d’une minorité
de Péruviens qui s’enrichissaient grâce au système des haciendas, un ordre social selon lequel
les autochtones travaillaient une terre qui n’était pas la leur, en échange d’un petit lopin qu’ils
cultivaient pour survivre. Ces travailleurs vivaient quasiment dans une situation d’esclavage.
34

L’auteur Powers Vieira qualifie la colonisation de fin spirituelle soudaine (POWERS VIEIRA, 2000).
Ce type de viol est maintenant reconnu comme arme de guerre par le droit international. Une lutte se fait pour
que ces exactions soient considérées dans le cas des crimes contre l’humanité. À ce sujet, consulter le site :
http://www.coalitiondroitsdesfemmes.org/
35

68
À l’époque, plusieurs hacendados, ou propriétaires des haciendas, faisaient déjà cultiver le
café. Des intérêts privés contrôlaient la commercialisation du café, dont certains
représentaient directement les intérêts des multinationales

36

(DE LA CADENA, 1996 : 188-

190).
Face à une telle exploitation, dans les années 1940, les paysans ont formé des syndicats pour
organiser la rébellion. Plusieurs grèves, protestations et violences ont culminé avec un coup
d’état militaire, l’éradication des relations serviles et la restructuration du régime foncier (DE
LA CADENA, 1996 : 191). Le nouveau gouvernement révolutionnaire de Juan Velasco
Alvarado a cherché à satisfaire les réclamations paysannes et à instaurer certaines réformes
agraires. Ce régime, qui symbolisait l’espoir pour les peuples autochtones exploités depuis
quelques siècles, a exproprié les hacendados, qui ont ainsi perdu leur contrôle des moyens de
production (TORRE DUEÑAS, 2004 : 112-113). Le discours de Velasco cherchait à
exacerber la fierté nationale : il parlait de projet national et il a officialisé le quechua comme
langue officielle. De plus, le régime réformiste et populiste de ce président s’est caractérisé
par la mise en place de structures de redistribution économique (HENRIQUEZ, 1999 : 25).
Le gouvernement de Velasco détenait le monopole de l’exportation du café et la loi de la
réforme agraire de 1969 a rendu la terre aux producteurs. Pour encourager ces derniers à
fonder des coopératives agricoles, le gouvernement a instauré un système préférentiel : il
attribuait des quotas aux producteurs de café en priorisant ceux qui étaient regroupés en
coopérative. Malgré quelques irrégularités dans le processus, la situation a été hautement
profitable pour les producteurs de café (TORRE DUEÑAS, 2004 : 46). Cependant, les
productrices en ont moins profité.
Les femmes n’ont pas bénéficié de la réforme agraire des années 1960, puisque cette réforme
bénéficiait au chef de ménage. Or, par tradition, si un couple vivait dans la même résidence,
l’homme était automatiquement considéré comme le chef du ménage37. De plus, les structures
idéologiques patriarcales ont désavantagé les quelques femmes qui étaient chefs de ménage :
elles ont reçu, en moyenne, moins de terre que les hommes lors de la distribution des titres de
propriété. Bref, en principe, la réforme était neutre, mais des facteurs légaux, structurels et
idéologiques ont désavantagé les femmes et en ont exclu la majorité (DEERE ET LEÓN,
36

Parmi ces multinationales : Propesa, Lanfranco Monie, Cafex, Comersa, Andersonclayton, N.B. Tealdo, Arias
Brand.
37
Cette manière de fonctionner s’applique encore aujourd’hui en milieu rural péruvien..

69
1998 : 15). De plus, ce régime politique populiste a tôt fait de céder place à un programme
d’ajustement structurel qui a été catastrophique sur le plan social.
In a series of Structural Adjustment Programs from 1975 on, Peru's average wages
were more than halved by devaluation, food consumption was reduced by an
estimated 25 percent, bread and bean prices escalated by over 1000 percent, wages in
the public sector were slashed by two-thirds, infant mortality and population
malnourishment rose to new levels, and the life of the vast majority were in effect,
attacked more virulently than by an occupying army (MCMURTRY, 1998).

La contre-réforme des années 1980 a en effet marqué le désengagement de l’État dans le
secteur de l’économie. Dans le domaine agricole, on a assisté au démantèlement du monopole
étatique pour l’exportation du café péruvien de même qu’au retrait de l’appui au crédit : la
banque agraire du Pérou a progressivement réduit ses activités, pour les terminer
définitivement en 199038 (DEERE ET LEÓN, 1998 : 17, 28). La vente des terres, qui
auparavant était interdite, a aussi commencé à être permise, ce qui a entraîné la parcellisation
des coopératives. Enfin, durant la décennie 1980, en réaction aux politiques appliquées, le
Sentier lumineux a lancé une guerre dévastatrice. Ce mouvement, qui se voulait maoïste à
l’origine, s’est opposé violemment aux structures sociales existantes. Il a terrorisé la
population, et ce, particulièrement dans les milieux défavorisés où les communautés
subissaient des menaces et des exactions. Cette violence, combinée à la répression musclée et
à la terreur de l’appareil gouvernemental, a fait souffrir plusieurs communautés innocentes.
En 1990, Alberto Fugimori a hérité d’un pays socialement, économiquement et politiquement
déficitaire, déchiré par une guerre et aux prises avec une inflation énorme. Il a promis de
rendre la paix au peuple. Il a créé un système autoritaire aux apparences démocratiques. Par le
biais des services secrets, il a utilisé son mandat pour instaurer un contrôle des systèmes
judiciaire, militaire et médiatique. Il a mis en place un régime de terreur pour enrayer le
terrorisme. De plus, il a intensifié le processus aux couleurs néolibérales entamé dans la
décennie précédente. Au nom du développement de l’agriculture et du combat contre la crise
agricole, il a voulu encourager les investissements en retirant l’aide gouvernementale. Ce
retrait de l’État, en parfaite logique avec le programme d’ajustement structurel imposé par le
FMI durant cette période, a empiré la situation des pauvres et particulièrement celle des
femmes39. Face à cette situation, le gouvernement a cherché à améliorer les conditions de vie
38

De nos jours, le crédit formel provient d’entités privées, de caisses rurales d’épargne et de crédit, et de fonds
de développement agricole (DEERE ET LEÓN, 1998 :17, 28)
39
Le programme d’ajustement structurel : ouverture du marché, privatisation, désengagement de l’État, austérité
budgétaire, a, à l’instar des autres pays de l’Amérique latine, bouleversé l’économie péruvienne, augmenté les

70
des pauvres par divers moyens. L’une des stratégies privilégiées a consisté en l’appui
sporadique et paternaliste au mouvement des femmes, lequel soutien est par la suite devenu
permanent. Fugimori a été le premier président péruvien à élaborer des programmes pour les
femmes (BOESTEN, 2003 : 13-15).

3.2 Nouvelles avancées et situation actuelle des femmes
péruviennes
3.2.1 Évolution légale et politique
En 1979, une nouvelle constitution péruvienne a marqué un avancement pour les droits des
femmes. Les conjointes de fait pouvaient dès lors bénéficier des mêmes droits que les femmes
mariées, sauf en ce qui concernait l’héritage40. De plus, cette constitution a accordé le droit de
vote aux femmes, qu’elles soient analphabètes ou non (DEERE ET LEÓN, 1998 : 23). Quatre
ans plus tard, une commission spéciale a été créée pour les droits des femmes et le Code Civil
de 1984 a consacré l’égalité de droit des hommes et des femmes pour représenter la famille,
un progrès important.
Sur le plan politique, dans les années 1970, en réaction aux pressions extérieures, il y a eu
certaines tentatives infructueuses de création d’instances étatiques péruviennes qui, en matière
de planification du développement, ont abordé les thèmes de l’égalité entre les sexes, du bienêtre des femmes et de l’efficacité (DEERE ET LEÓN, 1998 : 30). Il a cependant fallu attendre
jusqu’en 1990 pour l’instauration d’un programme social destiné aux femmes pauvres qui
visait le développement et l’émancipation des femmes. De plus, en 1995, Fugimori, le seul
homme présent à la Conférence mondiale sur les femmes de Beijing, a créé le Ministerio de
Promoción de la Mujer y del Desarrollo Humano (Ministère de la Promotion féminine et du
Développement humain) (PROMUDEH). Sous la rhétorique de l’égalité entre les sexes, de la
promotion féminine et de l’importance des mères dans le développement, ce ministère avait la
responsabilité de plusieurs programmes sociaux41. Pendant la même période, sous les auspices
du Ministère de la Santé, un programme national de population a été lancé pour réduire le
disparités économiques et entraîné des conséquences sociales désastreuses. Les femmes sont souvent considérées
comme les plus touchées par ce type de réforme économique. Lire à ce sujet :
http://www.penelopes.org/xarticle.php3?id_article=1761, consulté le 3 avril 2006 et Michel Chossudovsky
(1997 : 193-205).
40
La loi ne prévoyait pas de mesure pour assurer l’héritage des femmes conjointes de fait, alors que l’union de
fait est une pratique courante au Pérou, en particulier dans les Andes (DEERE ET LEÓN, 1998 : 23).
41
On constate ici un discours très maternaliste du développement, critiqué par les féministes pour ne pas
remettre en question les rapports sociaux de sexe, mais de les reproduire et les renforcer, donc de ne pas
correspondre aux intérêts stratégiques.

71
taux de fécondité dans les populations pauvres, surtout en milieu rural. De prime abord
séducteur, le programme du président a toutefois été entaché par des accusations de
stérilisations forcées de femmes pauvres indigènes42.
Bref, c’est seulement dans les années 1990 que le gouvernement a commencé à adopter une
perspective sexo-spécifique dans la planification gouvernementale (DEERE ET LEÓN,
1998 : 31). D’abord, il y a eu la création du PROMUDEH dont nous venons de parler.
Ensuite, à partir de 1990, de nouvelles lois, des plans nationaux d’appui aux femmes, un
agenda politique influencé par les pressions féministes locales et internationales ont favorisé
le travail au nom de l’égalité entre les sexes. Entre 1997 et 2003, sur le plan légal, les efforts
se sont multipliés : invalidation de la législation qui dispense de peine le violeur à l’intérieur
du mariage; loi fixant des quotas de femmes dans les listes de candidats aux élections
municipales et au Congrès43; lois visant à encourager l’éducation des fillettes et des
adolescentes en milieu rural; lois d’assurance obligatoire pour les femmes qui appartiennent à
des organisations sociales, etc. (FAO, 2005 : 173-180) (TAMAYO, 1997). Depuis 1999, le
PROMUDEH s’appelle le MIMDES, le Ministerio de la Mujer y del Desarrollo humano
(Ministère des Femmes et du Développement social). Il a pour mission de coordonner, de
manière transversale, la promotion de l’égalité entre les sexes dans les plans de travail des
ministères péruviens. Ainsi, cet organisme gouvernemental est responsable de concevoir,
proposer et exécuter une politique de développement social et humain qui promeut l’équité et
l’égalité des possibilités pour les femmes, les enfants, les personnes âgées et les populations
victimes de discrimination, exclues et en situation de pauvreté44. Le MIMDES constitue certes
un progrès, mais la FAO note que son approche n’est toujours pas intégrée dans les autres
ministères. Bien que sur papier toutes les avancées légales et politiques paraissent
prometteuses, la différence entre celles-ci et la pratique est immense, particulièrement dans
les cas des femmes en milieu rural (FAO, 2005 : 179-181).

42

Lire, à ce sujet : Anna-Britt Coe. «From Anti-Natalist to Ultra-Conservative: Restricting Reproductive Choice
in Peru», Reproductive Health Matters, Volume 12, Issue 24, November 2004, Pages 56-69
43
La loi des quotas exige un minimum de 30% de femmes dans la liste électorale des partis. La participation
politique des femmes aux niveaux municipal et national est en croissance. En 2004, près de 20 % des
congressistes étaient des femmes et deux ministères sur 15 comptaient à leur tête une ministre.
44
Le Plan d’égalité des chances pour les femmes et les hommes 2000-2005 était encore en vigueur l’an passé et
constitue le cadre politique. D’autres mécanismes créés en faveur de femmes : la Commission de la femme
congressiste de la République en 1997, la défense conjointe de la femme et du peuple en 2002 et la Commission
de la femme et du développement social du Congrès de la République (FAO, 2005 : 179).

72

3.2.2 Femmes et programmes de développement rural
Au Pérou, les femmes ont vécu une situation similaire à celles de leurs consœurs de la plupart
des autres pays en développement : elles sont longtemps restées dans l’ombre quand il était
question de développement. Ainsi, la préoccupation d’inclure les femmes paysannes dans les
projets de développement rural a seulement commencé dans les années 1980, lorsque
certaines ONG ont cherché à les organiser dans le cadre de différents projets. Depuis lors, les
programmes destinés aux femmes se sont multipliés, mais le défi d’y incorporer la dimension
des rapports sociaux de sexe est apparu plusieurs années plus tard. Marfil Francke explique
que cette évolution a découlé de pressions externes, comme celles des bailleurs de fonds, et de
raisons internes, comme la présence des organisations de femmes péruviennes et la
démocratisation de la société (FRANCKE, 1996 : 202).
Dans le secteur agricole, l’instabilité globale des projets institutionnels et la situation
macroéconomique défavorable ont empêché la venue d’investissements (DEERE ET LEÓN,
1998 : 29). De plus, lorsqu’il y avait des projets pour les paysans, les femmes constituaient (et
constituent encore souvent) une force de travail invisible pour la majorité des techniciens et
des planificateurs de transfert technologique. Dans le Pérou andin, cet «oubli» s’explique en
grande partie par une représentation stéréotypée de l’agriculture, basée sur une division stricte
du travail, selon laquelle l’homme (chef de ménage) est l’agriculteur principal et son épouse
est son assistante. Ainsi, c’est seulement dans les dernières décennies que l’attention a été
portée sur la relation entre l’accès des femmes paysannes aux ressources productives et leur
bien-être, sur leur productivité et sur leur empowerment (DEERE ET LEÓN, 1998 : 11). Les
ONG ont joué un rôle de premier plan dans cette évolution.
La mondialisation et le néolibéralisme ont contribué à l’arrivée de nombreuses nouvelles
ONG. Ces dernières tentaient de remplacer l’État dans les secteurs d’où il se retirait. Grâce à
de nombreux programmes, aux multiples organisations d’assistance directe ainsi qu’à
l’augmentation du nombre de projets de développement dans les zones paysannes,
d’innombrables organisations de femmes sont apparues en milieu rural. Plusieurs de ces
tentatives ont échoué et maints efforts ont été dupliqués ou effectués en parallèle. Hormis ces
difficultés, en 1980, ces organisations de femmes ont commencé à croître plus rapidement et à
jouer un rôle important pour alléger, dans une perspective communautaire, les conséquences
de la crise économique (BOESTEN, 2003 : 114). Ainsi, les femmes, très vulnérables aux
effets dévastateurs de la politique économique néolibérale, ont créé les groupes Vasos de

73
leche, Clubes de madre et Comedores populares. Les programmes Vaso de leche et Clubes de
madre sont principalement des programmes d’aide alimentaire. Les Comedores populares
sont des cuisines communautaires qui reçoivent des aliments ou des subventions du
programme national d’assistance alimentaire (PRONAA). En 2004, leur nombre dépassait
15 80045 (FAO, 2005 : 168-171).
Grâce à ces programmes, les femmes prennent de l’expérience en travail de groupe et un
processus de socialisation en découle. De plus, elles ont la possibilité de se former et de
participer au sein d’organisations de second niveau (FRANCKE, 1996 : 209). Comme Jelke
Boesten l’a observé, dans une société où les relations sociales sont basées sur des divisions
selon le sexe, l’ethnie et la classe, les programmes ont utilisé le rôle de mère des femmes pour
agrandir leurs agences. De plus, Boesten souligne que les programmes de lutte contre la
pauvreté ont majoritairement échoué à stimuler l’égalité entre les sexes, entre les classes et
entre les ethnies et qu’ils ont alourdi la charge de travail des femmes participantes.
Néanmoins, ces dernières ont en partie réussi à négocier avec les autorités locales un meilleur
accès au pouvoir et au contrôle des ressources (BOESTEN, 2003 : 113-118).

3.2.3 Femmes paysannes andines
Au Pérou, l’exclusion sociale condamne de nombreux groupes sociaux à la marginalité. La
pleine citoyenneté n’est pas accessible à tous les Péruviens. Une large part de la population
est pauvre et n’a pas accès à des services importants, comme l’éducation, la santé, l’eau et
l’électricité. De plus, le clientélisme, la fraude électorale et la manipulation de la justice
limitent la libre participation politique (BOESTEN, 2003 : 114-115). La pauvreté est un
problème structurel qui touche de manière significative les femmes et les enfants.
Depuis 15 ans, le régime politique néolibéral péruvien n’a pas changé et la croissance a
ralenti. Durant la dernière décennie, les indicateurs de pauvreté sont demeurés sensiblement
les mêmes (FAO, 2005 : 18). Entre 1996 et 2000, la malnutrition chronique des enfants de
moins de 5 ans dépassait 40 %. Les taux de mortalité, de fécondité, de mortalité infantile et
l’espérance de vie se sont améliorés46, mais la différence entre le milieu rural et urbain

45
La structure des Comedores populares repose sur le travail bénévole des femmes. En 1995, au moins 76 300
organisations locales de femmes fournissaient des denrées à 25% de la population péruvienne, contribuant à
presque 5M US $ à l’économie du pays (BOESTEN, 2003 : 116).

46

En ordre, en milieu rural, ces indicateurs étaient l’an passé de 6 pour mille, 5 enfants par femme, 50 pour mille
et 65 ans.

74
persiste toujours (FAO, 2005 : 41-43). Dans ce pays, si un enfant naît en territoire urbain, il
jouit de plus de possibilités pour son développement social et personnel que s’il naît en milieu
rural (ROTONDO, 1996 : 34-37). Selon une enquête nationale effectuée en 2003 dans les
Andes rurales péruviennes, 82,9 % des ménages vivaient sous le seuil de pauvreté et 58,6 %
des ménages, dans des conditions de pauvreté extrême (FAO, 2005 : 19).
Parmi les femmes péruviennes, certains groupes font face à une vulnérabilité plus grande,
comme les femmes issues de milieux ruraux. Dans de tels milieux, les femmes chefs de
ménage gagnent en moyenne 61 % de ce que gagnent les hommes et 62 % des femmes
pauvres ne touchent pas de revenus qui leur soient propres (FAO, 2005 : 22). En 2002, le taux
d’analphabétisme des femmes rurales était de 37,4 %, comparativement à 8,74 % pour les
hommes. Plus de la moitié de ces femmes n’ont jamais été à l’école ou n’ont pas terminé leur
primaire (FAO, 2005 : 126); 45 % des femmes agricultrices rurales sont analphabètes contre 8
% pour celles en milieu urbain (FAO, 2005 : 99). Cependant, il faut noter une augmentation
notable de la scolarité des jeunes filles d’aujourd’hui. Ces dernières dépassent même en
nombre les garçons à l’école primaire (FAO, 2005 : 131). Ainsi, parmi les femmes de moins
de 21 ans, seulement 5,5 % sont analphabètes (FAO, 2005 : 125).
Autrement dit, dans l’ensemble de la population péruvienne, les femmes rurales constituent le
groupe de personnes ayant le niveau d’éducation le plus bas, le taux d’analphabétisme le plus
élevé et le revenu le moins élevé. De plus, elles accèdent difficilement aux services de santé et
à différentes ressources, comme le crédit, l’assistance technique et la technologie. (FAO,
2005 : 8). Dans le domaine de la santé, en plus des obstacles économiques, l’éloignement du
poste de santé, le manque de moyen de transport et la peur de ne pas être soignées par une
femme limitent l’accès des femmes paysannes aux soins de santé (FAO, 2005 : 149)47.
De plus, l’exode rural se reflète dans le PIB du pays : la contribution de l’agriculture au PIB
péruvien décroît (FAO, 2005 : 111). La migration saisonnière et permanente des hommes est
devenue un phénomène important. En effet, le développement d’une économie de marché a
brisé le système de production qui était basé sur l’unité familiale. Ce changement a ainsi
obligé plusieurs hommes à migrer et à laisser leur femme avec toutes les responsabilités du
47

75 % des femmes en milieu rural n’ont pas accouché dans un établissement médical (FAO, 2005 : 155). En
plus du manque d’accessibilité, le service n’est souvent pas adapté aux femmes autochtones. Selon ces femmes,
la médecine moderne comporte des risques inconnus hors de leur contrôle, des effets secondaires allant jusqu’à
causer la mort. De plus, l’exposition de leur corps les gêne. Elles sont donc peu enclines à consulter dans des
postes de santé où l’on pratique une telle médecine (FAO, 2005 :162).

75
travail agricole (CACERES, 1992 : 9-11). Ce faisant, plusieurs femmes agricultrices sont
devenues, par défaut, chefs de ménage et elles accomplissent seules les nombreuses tâches
essentielles à la survie de leur famille.

3.2.4 Régime foncier fortement patriarcal
Pour bien comprendre la situation des femmes paysannes, il faut aussi comprendre la structure
du régime foncier. Les droits formels des femmes à la terre influencent le pouvoir de
négociation qu’elles ont dans leur foyer et dans leur communauté. Selon Carmen Diana Deere
et Magdalena León (1998 :11), dans un couple, la femme qui possède une parcelle de terre
tend à jouer un rôle plus important dans la prise de décision, surtout en ce qui concerne la
distribution du revenu et le niveau de consommation des membres de la famille.
En milieu rural, le statut civil affecte les droits économiques des femmes : bien que la
législation indique que les hommes et les femmes jouissent des mêmes droits de propriété
foncière, la coutume crée une situation de désavantage évident pour les femmes conjointes de
fait, les veuves et les célibataires. Seules les femmes mariées ont le droit d’être
copropriétaires, dans la mesure où il existe un document prouvant leur relation avec le chef de
ménage. Dans les autres cas, les femmes ne sont pas protégées.
Il n’existe aucune norme claire pour le registre de propriétés foncières (FAO, 2005 : 76).
Effectivement, la propriété foncière est régie par un ensemble de relations en lien, entre
autres, avec les structures familiales et les systèmes d’héritage (FAO, 2005 : 107). Bien que
les femmes rurales se voient peu discriminées par des dispositions légales, plusieurs obstacles
limitent l’exercice de leurs droits, comme la coexistence d’un droit écrit et d’un droit
coutumier qui, sous plusieurs aspects, se réfère à des coutumes et des valeurs traditionnelles
qui renforcent la subordination, l’isolement et la discrimination à l’égard des femmes
(MACASSI, 1996 : 36-39).
Le problème de la terre est une constante dans le monde andin et occasionne souvent des
conflits dans lesquels les femmes sont généralement désavantagées; leurs droits et leur accès à
la terre sont violés. À cela s’ajoutent tous les obstacles des femmes pour accéder aux titres
fonciers, comme le manque de document d’identification personnelle et le statut de
concubinage qui, comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, n’est pas reconnu par
la loi (FERNANDEZ, 2002 : 43). Selon Deere et León (1998 : 34), même si les femmes

76
étaient regroupées en organisations de femmes paysannes, elles n’ont pas joué un rôle
prépondérant pour exiger que les femmes et les hommes aient un accès égal à la terre.
Dans le département de Cusco, seulement 2 764 780 hectares sur 7 189 200 sont cultivables.
Ils se classent en trois catégories juridiques de propriété foncière : individuelle, commerciale
et collective (FERNANDEZ, 2002 : 47). Quarante pour cent (40%) des propriétés enregistrées
sont des propriétés individuelles. Par ailleurs, 45 % des parcelles de terre sont occupées sans
documents officiels. Devant cela, le Ministère de l’Agriculture a lancé le Projet spécial de
titre de propriété foncière et de cadastre rural (PETT). Ce projet comprenait un volet pour
aider les femmes à devenir propriétaires et tentait de faire apparaître les noms des deux
conjoints sur les titres de propriété délivrés (FERNANDEZ, 2002 : 19). Dans la vallée de la
Convención, le projet gouvernemental PETT a enregistré environ le quart des titres au nom
d’une femme. Cependant, on constate que les hommes se sont souvent présentés comme
célibataires et le nom de leur concubine n’a pas apparu sur le titre. Celles qui ont reçu un titre
sont donc pour la plupart des veuves ou des mères célibataires (FERNANDEZ, 2002 : 52)48.
En conclusion, les agricultrices péruviennes constituent clairement un groupe pauvre et
désavantagé, dont les droits sont bafoués depuis plusieurs siècles. Plusieurs progrès ont été
notés, mais la structure patriarcale dans laquelle elles s’insèrent limite leurs pouvoirs et les
empêche d’acquérir une sécurité financière. Encore de nos jours, les spécialistes du
développement élaborent souvent des projets destinés aux hommes, puisqu’ils sont
traditionnellement considérés comme les représentants de leur famille et parce que les
coopératives agricoles sont pour la plupart des milieux masculins. Ce faisant, ils renforcent
l’iniquité existante. Pour briser la discrimination basée sur le sexe, il faut des efforts
spécifiques dans ce sens et des changements du régime foncier. De tels efforts sont-ils
effectués pour intégrer les femmes dans la Fédération de coopératives agraires COCLA?

48

De plus, pour contrer le problème, depuis 1997, dans certaines régions, le statut civil du propriétaire est
demandé et un espace est réservé pour le nom de la conjointe ou de l’épouse dans les titres de propriété foncière.
Cependant, les fonctionnaires omettent ou oublient souvent de remplir cette partie (DEERE ET LEÓN, 1998 :
33).

77

Chapitre IV

COCLA et participation des femmes

L’objet de notre étude est la Central de Cooperativas Agrarias COCLA, située à Quillabamba
(la figure 3 indique en rouge sa situation géographique). Pour nous mettre en contexte, nous
présenterons brièvement ses débuts et son mode de fonctionnement, puis nous décrirons la
place des femmes à l’intérieur des coopératives. Nous chercherons ensuite à comprendre
l’influence des différents acteurs du réseau équitable dans la promotion de la participation des
femmes, en nous attardant au processus de certification et aux évaluations de la Fair Trade
Labelling Organization (FLO) de même qu’aux relations entre les différents acteurs du
réseau. Enfin, nous analyserons l’implication des femmes dans les activités des coopératives
et dans celles des comités de femmes.
Figure 3 : Quillabamba (ville encerclée en rouge)

Source : www.infoperu.com, consulté le 8 juin 2006.

78
Figure 4 : Carte de la COCLA avec localisation de 21 de ses 23 coopératives fédérées

Source : ALANOCA, 2003 : 24.

79

4.1 Histoire, fonctionnement et composition de la COCLA
4.1.1 De la fondation à la crise des coopératives de café
La Fédération de coopératives agraires productrices de café COCLA tire son origine d’une
mobilisation sociale provinciale qui réclamait le retour de la terre aux paysans. Ce
mouvement avait débuté dans les années 1950 et il s’est consolidé en 1958 par la création de
la Fédération provinciale paysanne de la Convención et Lares, une organisation politique
d’orientation radicale. Dans les années 1960, à la suite de la réforme agraire, plusieurs
coopératives se sont formées. Pour aider celles-ci à résoudre certains problèmes économiques,
la fédération a suggéré de les regrouper (BEBBINGTON et CARROLL, 2000 : 24). En 1967,
sept coopératives de café ont concrétisé le projet en fondant la COCLA. Tous les membres
possèdent leur terre à titre individuel.
Durant la décennie suivante, la nouvelle organisation a bénéficié du programme réformiste
national qui appuyait la mobilisation rurale, les coopératives et les réformes agraires. Comme
nous l’avons déjà expliqué dans la section 3.1.3, dès 1968, le gouvernement militaire avait
instauré un système d’allocation de quotas de café qui encourageait les agriculteurs à se
regrouper en coopératives. C’était une époque en or pour les coopératives : la COCLA a
maintenu un bon rythme de croissance et a commencé son exportation de café dès 197049.
Selon le directeur général de la COCLA, grâce à l’argent gagné durant cette période, les
coopératives ont construit différentes routes, écoles et postes de santé.
Le système des quotas était rendu possible grâce à l’Organisation internationale du café
(OIC). Effectivement, comme nous l’avons expliqué dans le second chapitre, de 1963 à 1989,
le marché du café était orchestré par l’OIC, une organisation créée sous les auspices des
Nations Unies pour stabiliser le prix du café et en contrôler l’offre par un système de quotas.
Vers la fin des années 1970, le gouvernement péruvien a commencé à changer son approche
interventionniste. Dans les années 1980, il a revu son système d’allocation préférentielle de
quotas : il a accordé moins de privilèges aux coopératives, entravant ainsi leur croissance.
Conséquemment, plusieurs paysans ont commencé à se retirer des coopératives et les
commerçants ont pris davantage de place. En 1986, le gouvernement du président La García a

49

Si la situation apparaît presque parfaite, la réalité est différente. Le directeur de la COCLA nous a confié que
les coopératives affrontaient plusieurs problèmes, notamment la présence d’une élite qui monopolisait le savoir,
profitait de l’analphabétisme et abusait des profits des autres.

80
mis un terme au système de prêts avantageux pour les coopératives agricoles50. De surcroît,
trois ans plus tard, le système international de quotas établi par l’OIC a été aboli. Ce faisant,
tous les pays exportateurs de café n’étaient plus contraints de respecter leur quota. Cet
événement a marqué la fin du système de gestion étatique dans la vente de café péruvien. Les
agriculteurs ne devaient plus vendre à l’État pour exporter et n’avaient plus de privilèges en
s’associant en coopératives. Cette situation a entraîné une crise du secteur coopératif, en
même temps qu’une importante chute des prix causée par la fin de la gestion de l’offre et de la
demande mondiales de café par l’OIC51. La COCLA a en partie été protégée de cette
conjoncture extrêmement difficile qu’affrontaient les coopératives de café puisqu’elle
bénéficiait d’aide extérieure grâce à un projet appelé CODEVA.

4.1.2 Projet CODEVA
En 1985, les Nations Unies ont lancé un projet d’éradication de la culture de coca au Pérou.
CODEVA, le programme onusien en question, encourageait la culture du café comme
substitution à celle de la coca. Ainsi, durant 10 ans, la COCLA et d’autres fédérations de
coopératives

péruviennes

ont

bénéficié

d’une

assistance

technique

importante

(BEBBINGTON et CARROLL, 2000 : 24). Le projet CODEVA visait le développement des
ressources humaines, des techniques de production et de transformation améliorées ainsi que
d’une structure organisationnelle qui facilitait une orientation entrepreneuriale. Entre 1989 et
1991, au milieu des crises respectives du secteur du café et du coopérativisme, cet appui a
aidé la COCLA à affronter, entre autres, le libre marché, certains problèmes d’organisation et
de crédit de même que les conséquences de la mauvaise image des coopératives, associées à
la corruption et au communisme. La COCLA s’est aussi restructurée; les membres ont décidé
d’étendre les fonctions de la fédération, qui est passée d’une entité responsable de la simple
transformation du café à une unité pour la commercialisation, le crédit, l’éducation et
l’assistance technique. La restructuration a été accompagnée d’un «ménage» institutionnel : le
nombre de coopératives fédérées a diminué à 23 coopératives, nombre qui s’est maintenu
jusqu’à aujourd’hui. Selon Anthony J. Bebbington et Thomas F. Carroll, si la COCLA a pu
renforcer son processus opérationnel et ses services, c’est en grande partie grâce à l’assistance
de CODEVA. En plus de survivre, la COCLA a réussi, d’une part, à trouver de nouveaux
50
Selon le directeur de la COCLA, ce mode de prêts n’était pas viable : plusieurs agriculteurs changeaient de
coopérative et en créaient une autre pour éviter de payer leurs dettes. Ainsi, plusieurs nouvelles coopératives se
sont formées et le système s’atomisait.
51
Différents accords ont été convenus à l’OIC en 1963, 1968, 1976, 1983, 1994 et 2001. Le Pérou n’a pas signé
les derniers accords et n’est donc plus membre de l’OIC (http://www.ico.org/, consulté le 22 mars 2006).

81
marchés pour ses membres et, d’autre part, à exercer de plus en plus d’influence dans la
région (BEBBINGTON et CARROLL, 2000: 24-26).

4.1.3 Situation actuelle et fonctionnement interne
La COCLA est un acteur majeur dans le développement économique de la région. En 2004, sa
production annuelle représentait la moitié de la production provinciale de café et le quart de la
production nationale (TORRE DUEÑAS, 2004 : 46). La fédération regroupe 8 500
producteurs (dont 103 femmes), soit la moitié des producteurs de café de la province. Elle
s’occupe aujourd’hui de l’assistance technique; de la transformation, de l’exportation et de la
commercialisation du café, ainsi que des relations avec les différents organismes de
certification. Les coopératives fédérées contribuent financièrement au fonctionnement de la
COCLA. Comme complément, la COCLA bénéficie aussi parfois de financement extérieur
pour certains projets spéciaux d’assistance technique ou autres.
Les coopératives péruviennes doivent respecter la loi générale des sociétés, la loi générale des
coopératives ainsi que la charte et le règlement interne de chacune (ALANOCA, 2003: 8).

82
Figure 5: Organigramme de la COCLA

Source : ALANOCA, 2003: 9.

L’organigramme de la COCLA (voir figure 5) ressemble beaucoup à celui de ses coopératives
fédérées, à la différence que l’assemblée générale de la fédération est composée des délégués
des coopératives et non de la totalité des membres (l’organigramme d’une coopérative est
présentée dans le chapitre suivant). En plus du délégué titulaire ou remplaçant de chacune des
coopératives, la direction, la gérance, le comptable et les conseillers forment aussi l’assemblée
générale de la COCLA. Les coopératives membres envoient des délégués élus pour participer
à l’élection des membres du conseil d’administration (CA), du comité d’éducation, du comité

83
électoral et du comité de surveillance de la fédération. Le comité d’éducation s’occupe de tout
ce qui concerne les formations à donner aux membres. Le comité électoral doit préparer les
prochaines élections. Le comité de surveillance surveille les opérations effectuées à tous les
niveaux et peut demander des comptes aux différentes instances. Le conseil d’administration
décide des activités et orientations de la fédération. Il travaille en collaboration avec la
direction. Ces organes se retrouvent aussi dans chacune des coopératives fédérées et leurs
fonctions sont pratiquement les mêmes. Parmi les 23 délégués élus, 22 sont des hommes.
Dans les coopératives, on retrouve en moyenne moins d’une femme sur 14 membres élus par
coopérative (COCLA2, 2005).
Les coopératives ne s’occupent pas de trouver des débouchés économiques à leur production.
Elles ne font que remettre leur café vert à la fédération, qui s’occupe de l’exportation. En
conséquence, la communication et les échanges concernant la certification ont lieu entre les
organismes de certification et la COCLA. Ainsi, en ce qui a trait à la certification équitable, la
fédération a établi une relation avec la Fair Trade Labelling Organization (FLO).

4.1.4 À la recherche de niches de marché : les différentes certifications
Au début des années 1990, le prix du café a considérablement diminué. Souvent, le prix du
marché était inférieur aux coûts de production. La COCLA a donc cherché des niches de
marché afin de recevoir un meilleur prix pour son café. La direction a successivement
approché certains organismes de certification, comme ceux de café biologique, de café
équitable, Utz-Kapeh, Rainforest et Bird Friendly. En 1993, la COCLA a tenté d’obtenir la
certification équitable Max Havelaar-Hollande. À cette époque, comme la fédération se
remettait tranquillement de la crise du café et du coopérativisme (dont nous avons parlé dans
la section 4.1.1), ses représentants ont dû négocier et prouver que leur programme était
durable avant que leur requête ne soit acceptée. L’accès à ce marché a donc été retardé
jusqu’en 1996, année où douze coopératives ont été certifiées. En 2003, quatre autres se sont
rajoutées. En 2005, parmi les 23 coopératives de la COCLA, 16 coopératives étaient certifiées
équitables et quatre autres étaient en processus de certification (COCLA, 2005 : 1)52. Dans les
dernières années, environ 15 % des exportations de la fédération ont été écoulées sur le
marché équitable.

52

Cooperativas integradas en la subregión La Convención en el departamento del Cusco Perú con comercio
justo, febrero 2005.

84
En 1995, soit avant l’obtention de la certification équitable, la fédération a d’abord pénétré le
marché biologique. Le processus de certification biologique est long et coûteux, mais il
facilite l’obtention de la certification équitable, en répondant à une de ses exigences: avoir une
culture respectueuse de l’environnement. De nos jours, 18 coopératives sur les 23 cultivent
un café certifié biologique. De plus, dans sa recherche d’un développement respectueux de
l’environnement, l’agriculture biologique veille à inclure tous les acteurs dans la production.
De cette manière, les formations pour l’apprentissage des techniques de culture biologique
étaient théoriquement ouvertes aux hommes et aux femmes.
Même s’ils font tous partie de la même coopérative, les producteurs peuvent être certifiés par
différents organismes. Certains produisent un café équitable et biologique, d’autres ont une
certification un peu moins exigeante : Utz-Kapeh53 et Rainforest sont deux certifications
comportant des critères sociaux et environnementaux plus flexibles. Selon l’ingénieur en
charge du département de production biologique de la COCLA, ces organismes de
certification s’intéressent particulièrement à la famille, à l’éducation des enfants et à la
participation des femmes au processus de production du café. Selon lui, les certificateurs font
preuve d’une sensibilité particulière à l’égard des femmes et apprécient leur formation en
comités. Bref, les différentes certifications (équitable, biologique, Bird friendly, Utz-Kapeh et
soutenable) encouragent la participation des femmes dans la production du café, soit dans un
but de préservation de l’environnement, soit dans une optique d’égalité entre les sexes.
Comme nous verrons dans le chapitre suivant, la participation des femmes à la production du
café va de soi, puisqu’elles sont très actives dans les champs. Cependant, en ce qui concerne
la certification biologique, dans les faits, les agriculteurs et agricultrices d’une coopérative
fédérée de la COCLA nous ont raconté que la majorité des femmes ont été véritablement
incluses dans les formations seulement lorsqu’il était question de gestion des déchets
organiques, des excréments des animaux et des latrines, parce que les hommes considéraient
que ce domaine revenait aux femmes. Bref, la participation des femmes n’est pas assurée.

53

Cette certification ressemble beaucoup à la certification équitable, mais sans prix plancher.

85

4.2 Participation des femmes
4.2.1 Femmes tenues à l’écart du système coopératif : un problème
structurel
Tout comme dans le reste du pays, la faible participation des femmes dans la sphère publique
de la province de la Convención remonte à la colonisation espagnole. Cette situation se
poursuit et les femmes qui sont membres des coopératives de la COCLA sont peu
nombreuses, bien qu’elles aient participé activement à la lutte contre le système des haciendas
qui a débouché sur la réforme agraire. Malgré leur engagement, comme l’affirme un
consultant de la COCLA, une fois le combat gagné, elles ont dû retourner à leurs chaudrons:
La seconde loi [de réforme agraire] en 1968 a divisé la terre entre les paysans. Dans
toute cette lutte qu’orientaient les syndicats, les femmes ont joué un rôle très
important. Toutefois, lors de la formation des coopératives, seuls les hommes sont
devenus membres, selon l’ordre légal et puisqu’ils géraient davantage les questions
économiques. Les femmes ont ainsi été laissées de côté pour ce qui est de la prise de
décision à l’intérieur de la coopérative et de la connaissance transmise par
l’intermédiaire de sa structure.

Effectivement, comme nous l’avons expliqué dans la section 3.1.3, la loi des coopératives
découlant de la réforme agraire n’autorisait qu’un des deux conjoints à s’inscrire à une
coopérative, soit le propriétaire de la terre (DEERE ET LEÓN, 1998 : 15). La majorité des
femmes ont donc été exclues du processus de prise de décisions relatif à la coopérative,
puisque les tâches du chef de ménage étaient seulement assumées par l’épouse en cas
d’absence du conjoint : veuvage, abandon ou éloignement temporaire du conjoint.
Autrement dit, dès le début de l’histoire des coopératives, un cercle vicieux d’exclusion des
femmes s’est instauré : les femmes ont été maintenues à l’écart de la coopérative et de l’accès
à la connaissance technique, ce qui, par la suite, a servi à justifier leur exclusion des lieux de
prise de décision de l’organisation. Les femmes affrontent donc un problème structurel pour
participer à la vie coopérative. Malgré leur volonté et leurs compétences, plusieurs
conjointes54 de membres ne peuvent véritablement s’investir dans la coopérative, puisqu’elles
ne peuvent pas devenir membre, et encore moins voter ou occuper un poste. On assiste donc à
un paradoxe : plusieurs membres de la COCLA et des coopératives veulent encourager la
nomination de femmes mais, bien souvent, les femmes les plus aptes à occuper les postes
n’ont pas accès au statut de membre. Les portes des coopératives sont ouvertes, mais

54

Dans toute la recherche, nous employons conjointes ou épouses pour désigner l’ensemble des conjointes de
fait et des épouses.

86
principalement aux femmes veuves, célibataires ou divorcées. Ce problème d’exclusion des
épouses se poursuit : bien qu’il y ait davantage de femmes membres qu’auparavant, la plupart
d’entre elles sont encore chefs de famille. À la COCLA, en 1995, 2000 et 2005, le nombre de
femmes membres était respectivement de 11, 15 et 103. En 2005, le nombre total de membres
était de 8500, donc 1,2 % d’entre eux étaient de sexe féminin (COCLA2, 2005).
Les femmes de la COCLA
La participation des femmes à l’intérieur de la fédération est limitée, mais un effort récent a
été fait pour en augmenter le nombre. Parmi les 23 délégués à la COCLA, on ne retrouve
qu’une femme déléguée. Elle est présentement présidente du comité de surveillance. De plus,
parmi ses employés professionnels, la COCLA compte maintenant sept femmes, dont
certaines occupent des postes importants, comme la responsable du personnel et celle de la
transformation des aliments. Cependant, si la dernière, Rosa, exerce réellement ses fonctions,
la situation est très différente pour la première, Teresa. Effectivement, Rosa, jeune ingénieure
en transformation des aliments, nous a expliqué que, pour s’imposer, il lui a constamment
fallu lutter. Elle a dû être sans cesse sur ses gardes et demander l’aide du directeur général
pour arriver à se faire respecter. Maintenant, les autres gestionnaires la respectent et la
nomment «ingénieure Rosa», alors que durant les premiers mois plusieurs l’appelaient
«mamita» (mot affectueux qui signifie petite maman, mais qui est employé en général pour
parler aux femmes dans un langage informel). Pour sa part, Teresa, la chef du personnel n’a
jamais réussi à s’imposer : elle affirme exécuter les ordres de la direction, sans aucun droit de
regard sur les décisions.
Toutes les femmes interviewées à la COCLA nous ont fait part du «monde d’hommes» dans
lequel elles évoluaient et de la difficulté qu’elles éprouvaient à prendre leur place. Cependant,
ces femmes ont mentionné une évolution notable, puisque quelques années auparavant les
seuls postes accessibles aux femmes étaient ceux de secrétaires et de cuisinières. La COCLA
tente manifestement de féminiser son organisation et ses coopératives, mais elle fait face à
beaucoup d’opposition, à la fois en son sein et de la part de dirigeants et de membres des
coopératives. Toutefois, il faut être prudent, car la présence de femmes ne signifie pas
qu’elles ont du pouvoir, comme dans le cas de Teresa. Cette dernière semble être là surtout
pour les apparences; sa présence permet finalement de centraliser davantage les décisions.

87

4.2.2 Étapes successives du travail effectué avec les femmes caféicultrices de
la région
Les ouvertures à la participation des autres femmes, i.e. les conjointes de membres, se font en
dehors des activités de production du café. Depuis environ une décennie, leur participation est
encouragée dans des activités organisées en parallèle de celles de la coopérative. Voyons en
quoi consiste le travail entrepris avec et par les femmes, pour en comprendre davantage les
implications.
Association Micaela Bastida
En 1991, un programme pour les femmes et la famille a été intégré au projet d’assistance
technique CODEVA qui était en vigueur depuis 1985. Un fonds spécial a ainsi été réservé à la
mise en œuvre de modules productifs par les comités de femmes des quatre plus grandes
coopératives de la fédération. Pour former ces comités et coordonner leur travail, les Nations
Unies ont engagé une professionnelle péruvienne issue du milieu des ONG : Viviana (nom
fictif). Pour l’appuyer dans son travail, quatre facilitatrices permettaient de regrouper les
femmes sur une base régulière. Ces employées étaient amenées à se déplacer souvent et loin
de la ville de Quillabamba, offrant un grand diamètre d’intervention.
Des ateliers de formation ont ainsi eu lieu dans les comités de femmes nouvellement formés.
Ils étaient conçus autour de quatre grands axes : la gestion d’entreprise familiale; le
développement personnel et familial; le leadership féminin et le coopérativisme; les droits
humains et la citoyenneté (COCLA3, 2005 : 24-26). L’idée consistait à essayer de toucher
plusieurs axes dans une même période de temps, afin de permettre aux femmes de cheminer
dans la réflexion et dans l’action. Un fonds rotatif permettait aussi la mise en branle de projets
de production de nectars de fruits, de culture de champignons comestibles, d’élevage de
poules, d’apiculture et de culture de légumes.
Puisque l’initiative de CODEVA avec les femmes s’étendait seulement sur quatre ans, les
comités ont cherché à s’organiser en association autonome et indépendante, dans le but
d’assurer la pérennité du projet. Cette nouvelle association se voulait ouverte à toutes les
femmes de la région; d’autres organisations féminines ont donc été invitées à participer,
comme celles des Vasos de leche, des Clubs de madres, des Comedores populares, etc. C’est
ainsi qu’en 1995, avec l’aide technique du département d’éducation de la COCLA,
l’association Micaela Bastida (MB) a été fondée. Elle a pris la forme d’une association civile,
sans but lucratif, ayant comme finalité l’amélioration graduelle de la condition et de la

88
position socio-économique des femmes de la province de La Convención. Viviana a
bénévolement assumé la gérance de l’association, tout en continuant ses activités à la COCLA
en tant qu’employée de la SOCODEVI, comme nous verrons plus loin. Juan, le responsable
du département d’éducation de la COCLA, aidait aussi l’association de manière bénévole.
Lorsque le projet avec les Nations Unies s’est terminé, l’association a survécu, malgré tous les
obstacles économiques qu’elle a rencontrés. Par contre, une contrainte majeure a restreint son
rayon d’action : le manque de ressources. Puisque les femmes vivent souvent très éloignées
de Quillabamba, plusieurs ne pouvaient plus participer. L’association comptait donc
principalement sur la participation des femmes vivant près de cette ville. Tout d’abord,
l’association MB a cherché du crédit afin de concrétiser des petits projets générateurs de
revenu. Affrontant de nombreuses difficultés, par-dessus tout le manque de réseau, Juan et
Viviana ont finalement contracté un prêt en leur nom personnel pour financer le projet de
microcrédit. Selon eux, la première ronde de prêt aux femmes s’est très bien déroulée.
En 1998, lors de la deuxième ronde d’octroi de crédit, dans le cadre d’un programme plus
large financé par l’ACDI (le Programme andin de développement coopératif), un organisme
québécois, la Société de coopération de développement international (SOCODEVI), a accepté
de financer l’association par un prêt à taux d’intérêt nul. L’entente s’est effectuée avec
l’association, mais par l’intermédiaire de la COCLA ; l’association MB devait gérer le fonds,
mais reconnaître la COCLA comme l’unique propriétaire de l’argent reçu (Protocole
d’entente entre la COCLA et la SOCODEVI, 1997). Les projets ont pris la forme de
microcrédit octroyé à des groupes à caution solidaire et l’association a fixé un taux d’intérêt
de 4 % pour capitaliser un fonds de roulement. Cependant, après les trois années prévues, le
volet femmes du Programme andin de développement coopératif n’avait pas connu le succès
escompté et l’association MB affrontait une crise financière à cause d’un problème de
remboursement du crédit. En fait, une culture d’assistance et non de crédit, de fausses
rumeurs affirmant que la SOCODEVI donnait l’argent plutôt qu’elle le prêtait de même
qu’une chute drastique des prix du café ont entraîné l’arrêt du remboursement par certaines
femmes, alors que les intérêts continuaient de s’accumuler. Joana, une femme veuve, membre
à la fois de la coopérative d’Aguilayoc et de l’association MB, explique la situation:
Le comité de Santa Rosa s’est dissout parce que toutes devaient de l’argent. Le
problème avec le taux d’intérêt de 4 %, c’est qu’avec les années, ça augmente vite.
Comme plusieurs autres, j’ai remboursé quelques années après. J’avais un prêt de
1000 soles. J’ai remis quelques années après 1000 soles, puis 800 soles et plus tard 3
quintaux de café à 180 soles environ […] Ensuite, comme plusieurs femmes n’étaient

89
pas solvables, la fédération et l’association ont revu les intérêts à la baisse […]. Le
problème, c’est que les femmes ont accepté le taux d’intérêt de 4 % sans analyser que
ça montait vite. Donc, l’association a chuté.

Le montant que cette femme affirme avoir remboursé paraît peu probable étant donné le taux
d’intérêt donné et le temps écoulé, mais son explication illustre bien le problème
qu’affrontaient les femmes : elles n’arrivaient plus à rembourser et les intérêts leur semblaient
astronomiques. Aux sérieux problèmes financiers de l’association s’est ajouté un conflit
personnel entre les deux professionnels impliqués : Juan et Viviana ont coupé tout contact.
Cette mésentente et l’absence de remboursement des prêts ont donc compromis sérieusement
la solidité de l’association MB.
La COCLA fait cavalier seul
En 2003, il y a eu un éclatement des liens entre la COCLA et l’association MB, dû à une
conjonction de facteurs. Les faiblesses de l’association et le conflit entre Juan et Viviana ont,
entre autres, motivé la fédération à restructurer les projets destinés aux femmes. À l’époque,
deux projets se trouvaient sur la table de négociations. D’abord, une initiative de grande
envergure était née de la proposition d’Allegro, un acheteur de café étasunien qui s’intéressait
aux groupes de femmes. Ainsi, la COCLA et la compagnie s’étaient entendues sur le
financement d’un projet de boulangerie, qui devait initialement être géré par l’association
MB. Finalement, la COCLA a décidé de passer outre l’association et d’élaborer elle-même le
projet. Elle a donc créé Sumaq Tanta, une coopérative constituée de femmes et de filles de
cinq de ses coopératives. Pendant ce temps, un second projet de microcrédit et
d’alphabétisation se préparait, financé par l’ONG hollandaise HIVOS. À l’instar du premier
projet, sa gestion a été prise en charge par la COCLA, au lieu d’être confiée à l’association
MB. Avec beaucoup de frustration dans le ton de sa voix, une membre active de l’association
MB explique la mise à l’écart de l’association de femmes :
Les projets HIVOS et Sumaq Tanta étaient les nôtres [à l’association MB]. Les
dirigeants de la COCLA nous les ont enlevés parce que, d’une part, nous n’étions pas
solvables et, d’autre part, il y avait un problème de conflit de personnalité entre la
gérante de l’association et un employé de la fédération!

La gérante de l’association MB, Viviana, a participé à toutes les étapes du travail effectué
avec les femmes. D’abord engagée par les Nations Unies, elle a, d’une part, poursuivi
bénévolement en tant que gérante de l’association et, d’autre part, comme employée de la
SOCODEVI. En 2001, à la fin du projet avec la SOCODEVI, la COCLA l’a embauchée
comme responsable du présent programme Genre, femmes et famille pour qu’elle continue le

90
travail qu’elle avait effectué avec les comités de femmes depuis leur création. Cette femme
dérange beaucoup : elle lutte activement pour des changements et critique sans cesse les
manifestations de machisme présentes au sein des organisations. Sa première préoccupation
est le travail effectué avec ses comités et non l’image de la coopérative. À son attitude
militante s’est ajoutée une dispute avec Juan. Toutes ces raisons expliquent pourquoi Viviana
s’est brouillée avec plusieurs membres de l’exécutif et employés de la direction de la
COCLA. Subséquemment, ces derniers ont muté Catherine, une femme agronome du
département d’éducation, au programme Genre, femmes et famille pour diriger le projet
HIVOS, alors qu’elle n’avait aucune connaissance professionnelle en rapports sociaux de
sexe. Résultat : le projet n’a pas eu de résultats significatifs par rapport aux objectifs initiaux,
malgré les affirmations à cet effet contenues dans les rapports finaux55.
En 2003, pour concrétiser le projet de Sumaq Tanta, les femmes des comités de cinq
coopératives fédérées ont formé une coopérative multiservices, dont l’activité principale est la
boulangerie. Cette coopérative, qui compte maintenant 232 femmes membres, voit la
demande pour ses produits augmenter sans cesse et a gagné plusieurs prix lors de différents
concours gastronomiques. Cependant, le manque d’expérience et certains conflits au sein de
l’exécutif limitent sa croissance. De plus, les dirigeantes sont souvent les épouses d’hommes
influents de la fédération, ce qui ne facilite pas l’indépendance de Sumaq Tanta par rapport à
la COCLA. Nouvellement créée, la coopérative démontre beaucoup de potentiel, mais elle
doit réussir à surmonter les problèmes qu’elle affronte.
Dans un autre ordre d’idées, nous constatons que la COCLA est une organisation très
centralisée et que le désir de contrôle guide souvent les actions de ses dirigeants.
Effectivement, le retrait des rênes du programme à Viviana révèle l’existence d’une résistance
et d’un désir de contrôle par les gestionnaires. Le refus de la fédération de collaborer avec
l’association MB traduit également cette attitude. La COCLA semble avoir profité de la
situation pour créer une organisation qu’elle pourrait elle-même définir. De plus,
paradoxalement, malgré que plusieurs dirigeants soient conscients de l’incompétence de
Catherine dans le projet HIVOS, ils ont renouvelé son contrat en 2005, probablement dans
l’intention de garder une personne docile à ce poste. Nous ne sommes pas la seule à parvenir à
55

Les crédits n’ont pas nécessairement été remboursés parce que les débitrices ont effectué un projet générateur
de revenu, mais parce que le remboursement était déduit automatiquement du revenu de leur mari. De plus, de ce
que nous avons pu observer, dans le cadre de ce projet, aucun travail d’alphabétisation n’a été effectué, alors que
c’était un des objectifs principaux du projet.

91
cette conclusion : le rapport de la FLO-CERT de 2005 (FLO-CERT, 2005 : 3) mentionne
aussi que la COCLA est une organisation qui centralise le pouvoir.
La COCLA encourage les coopératives à créer le CODEMU
Durant les deux dernières années, un changement majeur a pris forme : presque toutes les
coopératives ont intégré dans leur charte un Comité de Desarrollo de la Mujer (CODEMU).
Ce comité de développement pour les femmes a pour fonction de représenter les comités de
femmes au sein des coopératives auxquelles ils se rattachent. Le CODEMU se compose d’une
présidente, d’une vice-présidente et d’une remplaçante qui doivent être membres de la
coopérative. À la présidence, une femme siégeant dans le CA de la coopérative doit
représenter les comités. En l’absence de femme dans le CA, celui-ci nomme un membre
masculin pour combler le poste. Si la création du CODEMU constitue un avancement en
matière d’intégration des femmes au sein de la coopérative, elle comporte aussi des limites,
comme l’explique Marfil Francke qui a étudié différentes organisations du Pérou andin :
Les comités spécialisés, dont les comités de femmes, ont normalement un représentant
dans le comité central. Par ce mécanisme, au moins une femme a réussi à participer
dans l’instance responsable de la prise de décision. Cela constitue une avancée
importante, mais non suffisante pour garantir et augmenter de manière qualitative et
quantitative les droits des femmes de la communauté à participer aux débats et aux
prises de décision. D’un côté, parce que ces comités regroupent seulement une petite
fraction des femmes de la communauté. De l’autre, parce qu’avoir un représentant
dans une instance exécutive ne règle pas le problème de la non-participation dans les
réunions plus grandes à caractère informatif, délibératif ou décisionnel. Dans cette
perspective, une lacune importante dans l’orientation et l’intervention des projets
visités consiste en le peu d’attention et de réflexion portant sur la dimension de la
participation des femmes, qui permettrait un changement d’attitude des femmes, mais
aussi des hommes et des dirigeants de la population (traduction libre, FRANCKE,
1996: 217).

À la COCLA, le représentant du programme Genre, femmes et famille qui siège sur le CA
assure le lien entre le programme en question et le CA de la COCLA. Viviana lui envoie des
rapports d’activités mensuels. En entrevue, l’homme a avoué n’avoir jamais reçu de formation
sur l’égalité entre les sexes et ne pas trop savoir ce que «género» (rapports sociaux de sexe)
signifiait. Cette attitude reflète une résistance, très présente au sein du CA de la COCLA. La
fédération n’a d’ailleurs toujours pas changé ses règles de fonctionnement pour intégrer le
CODEMU dans son organigramme, alors que les coopératives l’ont presque toutes fait.
Ayni Salud
Une ONG péruvienne basée à Lima, Ayni Salud, effectue un travail d’éducation en santé qui
est né d’une préoccupation de la COCLA concernant la santé de ses membres. En 1999, la

92
COCLA et Ayni Salud, en partenariat avec une ONG québécoise, le Carrefour de solidarité
internationale de Sherbrooke (CSI), ont négocié un projet de prévention des maladies par
l’éducation. Deux ans plus tard, Ayni Salud a choisi cinq coopératives pour initier son projet.
Chacune des coopératives a sélectionné trois personnes qui ont été formées comme
promoteurs et promotrices de santé, grâce à des cours dispensés à la fédération à raison d’une
semaine par mois. Ensuite, les personnes formées ont reproduit l’enseignement dans le comité
de santé de leur coopérative, qui est composé d’une vingtaine de personnes. Enfin, les
membres des comités de santé ont répété l’expérience en donnant des «répliques» dans
d’autres milieux. Cette technique de formation permet d’éduquer des personnes de manière
exponentielle.
Quatre axes thématiques ont guidé les formations. Le premier concerne la promotion et la
santé des femmes, donc traite directement de l’égalité entre les sexes (planification familiale,
grossesse, accouchement, cancer gynécologique, estime de soi et servitude, vie sexuelle et
relations de couple, genre, santé et droits sexuels et reproductifs, violence de genre). Les
autres axes touchent la santé de l’enfant, de l’adolescent et du jeune adulte, les maladies et
problèmes les plus fréquents ainsi que le matériel éducatif. De manière indirecte, ils touchent
aussi les questions de rapports entre les sexes puisqu’elles sont transversales56 (DAUNERICHARD et DEVREUX, 1990 : 12).
Parallèlement à ce projet, Ayni Salud a formé une table de concertation pour réunir tous les
acteurs en santé publique de la région : mairies, municipalités, l’association MB, Caritas,
Vaso de leche, le Ministère de la Santé, l’armée, etc. De plus, au moment de notre séjour, une
maison-refuge pour les femmes de la région était en construction. La fédération s’occupait du
terrain, Ayni Salud et le Carrefour de solidarité internationale (CSI) fournissaient les
ressources et les ingénieurs. Grâce à une entente avec le CSI, cela faisait trois ans que des
infirmières, des ingénieurs, des éducateurs spécialisés et des étudiants en administration
allaient travailler sur le projet. Dans quelques années, pour rendre le tout opérationnel, les
instigateurs du projet ont affirmé espérer la collaboration des divers acteurs de la table de
concertation en santé57. Les femmes de la province pourraient, entre autres, aller accoucher et
se réfugier dans cet établissement, bénéficier d’aide psychologique et de soins médicaux. Si le
56
Le projet est en majorité financé par le CSI, grâce aux subventions de l’ACDI qui exige en théorie que les
projets respectent l’approche genre et développement.
57
Cela implique, entre autres, une reconnaissance publique du manque d’accès des femmes aux soins de santé
ainsi que des problèmes de violence conjugale.

93
projet se déroule comme prévu, l’accès que la maison offrira aux femmes nécessiteuses
constitue une avancée importante en matière de rapports sociaux de sexe.
Programmes gouvernementaux
Depuis 2004, des initiatives gouvernementales offrent aussi des possibilités aux femmes
paysannes en matière d’activités génératrices de revenu58. Ces programmes gouvernementaux
de promotion de la femme passent souvent par la structure des comités de femmes. Grâce à
ces derniers, les femmes peuvent ainsi accéder à différentes ressources, comme, par exemple,
celles offertes par le programme du Corredor Puno-Cusco. Ce programme gouvernemental
finance 80 % des projets de stage d’apprentissage montés par les groupes d’hommes et/ou de
femmes, en plus de fournir des spécialistes pour former chaque groupe sur le thème choisi.
Lors de notre séjour, les comités se préparaient à effectuer un stage pour visiter des fermes
d’élevage intensif de poulets et de cochons d’Inde à Arequipa. Sans la structure formelle du
comité de femmes, celles-ci ne pourraient pas profiter de cette possibilité.

4.2.3 Influence du commerce équitable en faveur de l’égalité entre les sexes
Maintenant que nous avons passé en revue les principaux éléments du travail effectué avec les
femmes : association MB, Sumaq Tanta, comités de femmes, CODEMU, Ayni Salud,
programmes gouvernementaux, nous essaierons d’identifier le rôle du commerce équitable
dans les initiatives qui visent l’égalité entre les sexes.
Un critère de non-discrimination qui n’est pas appliqué
Dans la certification équitable, on retrouve un critère de non-discrimination fondée sur la race,
la couleur, le sexe, la religion, l’opinion politique, l’ascendance nationale ou l’origine sociale.
Mais qu’exige réellement la FLO? Pour comprendre le poids relatif du commerce équitable
dans les changements concernant les rapports sociaux de sexe, il faut démystifier les
exigences qu’impose la FLO quant à la participation des femmes. Cela nous aidera à cerner
l’influence qu’exerce la certification sur le travail effectué avec les femmes.
Certains documents qui circulent entre la FLO et la fédération de coopératives sont
confidentiels. Étant peu nombreux, ils sont d’autant plus difficiles d’accès. Selon plusieurs
employés de la COCLA, la communication n’est pas excellente entre les deux institutions ;
les échanges sont très limités. Notons que cette critique de la FLO a aussi été formulée par
58

D’autres programmes existent depuis plus longtemps, comme ceux de Vaso de leche ou des Comedores
populares, dont nous avons parlé plus haut. Ils sont présents dans la région, mais favorisent une culture
d’assistance et ils renforcent la division sexuelle du travail.

94
d’autres coopératives de café étudiées par le FTRG, comme nous l’avons déjà mentionné dans
la partie 2.4.4. À la COCLA, le ressentiment serait causé, selon le directeur général, par une
mauvaise compréhension de la réalité péruvienne quant à l’application des critères à satisfaire.
Par exemple, explique-t-il, les inspecteurs de la FLO se préoccupent toujours du fait que les
employés de la COCLA ne sont pas syndiqués, ou encore du fait qu’aucune norme ne régisse
le salaire minimum à payer aux travailleurs journaliers qu’embauchent les producteurs59.
La FLO a remis à la COCLA un document qui contient 11 pages de critères auxquels doivent
se soumettre la fédération, les coopératives et les producteurs de café. Le point 1.4 explicite le
critère de non-discrimination:
La FLO suit la convention numéro 111 de l’OIT sur la discrimination des travailleurs.
Cette convention refuse toute distinction, expulsion ou préférence basée sur des motifs
de race, de couleur, de sexe, de religion, d’opinion politique, d’ascendance nationale
ou d’origine sociale, qui a pour effet d’annuler ou d’altérer l’égalité de possibilités ou
de traitement dans l’emploi ou l’occupation. Dans la mesure où c’est applicable, la
FLO étendra ces principes aux membres des organisations (traduction libre, FLO,
2003 : 4).

Deux exigences se trouvent associées à ce critère60. La première, dite minimale, oblige
l’ouverture de l’organisation à l’intégration de nouveaux membres. La seconde, considérée
comme progressive, porte sur l’implantation de programmes visant à améliorer la position des
groupes minoritaires et désavantagés, notamment en matière d’embauche et de participation
en comité (FLO, 2003 : 4).
Depuis 1996, l’inspecteur de la FLO-CERT visite chaque année la fédération étudiée.
Cependant, c’est seulement depuis l’an passé que son évaluation se base sur une grille de
critères précis61. Pour la première fois cette année, les gestionnaires de la COCLA ont reçu le
rapport de l’inspecteur. Ils peuvent maintenant se baser sur des recommandations formelles
pour instaurer des changements. Lors de l’inspection de la FLO-CERT, l’évaluateur effectue
une visite de la fédération et des coopératives, puis il rencontre et interroge certains

59

Selon nous, partant avec la prémisse que la culture péruvienne rurale andine est machiste, la logique du
directeur est dangereuse. Effectivement, en voulant respecter toutes les mœurs établies, le critère de nondiscrimination des femmes pourrait aussi bien demeurer un vœu pieux. Dans cette perspective, la volonté de la
FLO de ne pas trop relativiser ses critères en fonction de la culture du pays semble légitime.
60
FLO a établi deux types d’exigences. Les exigences minimales doivent être remplies pour obtenir la
certification. Pour les exigences progressives, les organisations de producteurs doivent démontrer, en principe,
une amélioration continue dans un rapport annuel.
61
Notons que cette absence de rétroaction de la FLO a aussi été remarquée par l’équipe de Murray. Elle a
certainement pour effet de limiter la communication entre les deux entités. Il est évident qu’en l’absence d’une
telle évaluation, l’instauration de changements se fasse sans direction précise.

95
producteurs qu’il choisit aléatoirement. Selon cinq dirigeants et employés de la COCLA (le
directeur général, un consultant, le responsable du département biologique, un technicien
agronome et le responsable du département d’éducation) qui ont déjà accompagné
l’inspecteur, celui-ci n’a jamais demandé à rencontrer les comités de femmes, ni même ne
s’est informé de leurs activités62. Toutefois, le gérant de la coopérative de Cemaq, a
mentionné que l’inspecteur, lors d’une réunion, avait observé que les comités de femmes
devraient être incorporés dans la charte des coopératives. Bien que cette observation
informelle n’ait pas de caractère obligatoire, elle peut toutefois motiver les acteurs concernés
à appuyer certains changements, comme nous le verrons dans le chapitre 5. Du côté des
producteurs, l’an passé, une des femmes interviewées a reçu la visite de l’inspecteur. Elle
nous a expliqué qu’il lui avait posé des questions, par exemple si ses enfants allaient à l’école,
mais qu’il n’avait rien demandé à propos de sa participation au sein des comités de femmes.
Dans la partie traitant des rapports sociaux de sexe contenue dans le rapport de la FLO-CERT
de l’année 2005, l’inspecteur survole seulement le sujet, sans vraiment s’attarder aux comités
de femmes. Sans fournir de justification, il juge qu’un bon travail a été effectué avec ces
comités et il mentionne qu’ils étaient financés par des organisations internationales. Ensuite,
dans son rapport, l’inspecteur déplore le manque de détails dans les actes des assemblées, ce
qui l’empêchait de tirer des conclusions pour évaluer le niveau de participation des femmes
déléguées63. Enfin, dans la partie «forces et faiblesses» de l’organisation en matière d’égalité
entre les sexes, l’inspecteur ne note que les forces de la fédération. Premièrement, il constate
le caractère non discriminatoire de la COCLA, qui est une organisation ouverte à tous.
Deuxièmement, l’inspecteur félicite le programme Genre, femmes et famille qui augmente la
participation des femmes dans la vie de la COCLA. Troisièmement, il évoque la présence de
femmes comme membres de l’exécutif à différents niveaux.
On se rend compte que l’inspecteur n’a pas accordé beaucoup d’attention au travail effectué
avec et par les femmes. Il est vrai que la COCLA rencontre probablement les deux exigences ;
les femmes jouissent du droit de devenir membre des coopératives, le programme de Genre,
femmes et famille a été implanté pour améliorer leur position et des comités de femmes ont
62

Selon eux, le mécanisme de prise de décision constituerait l’élément central parmi les critères faisant l’objet
d’une évaluation. L’inspection semble donc se diriger majoritairement vers l’évaluation du caractère
démocratique de l’institution.
63
Cette constatation de manque de transparence dans les actes d’assemblée n’est pas seulement formulée dans ce
contexte. Il fait partie d’une recommandation principale qui découle de la centralisation de la prise de décision et
du manque de transparence jugés par l’inspecteur (FLO-CERT, 2005 : 4).

96
été mis sur pied. Cependant, force est de constater que la FLO, en précisant que le critère est
valide seulement lorsqu’il est applicable, ouvre la porte à diverses interprétations et empêche
de jalonner la participation des femmes de balises réelles, comme en témoigne aussi
l’évaluation de la FLO-CERT. En effet, la préoccupation de l’inspecteur semble s’être située
davantage au niveau de la participation des femmes au sein de la coopérative, mais encore là,
rien n’est proposé pour accroître leur présence. La FLO-CERT ne semble donc pas considérer
la participation des conjointes de membres comme une priorité. De plus, la COCLA n’est pas
une organisation tellement ouverte si l’on tient compte de l’équité64, principe cher au
commerce équitable. Effectivement, étant donné la structure patriarcale en place, les femmes
et les hommes ont peut-être des chances égales de devenir membres, mais ces chances ne sont
pas équitables. Même si les femmes peuvent devenir membres, si rien n’est fait pour contrer
les obstacles qu’elles doivent affronter, leur présence restera toujours marginale. En outre,
dans la section du rapport concernant les femmes, l’inspecteur est manifestement peu informé
sur le sujet, puisqu’il affirme que les activités des comités de femmes sont financées par des
organisations internationales, ce qui est en partie faux. En effet, bien qu’un projet ait été
financé par une ONG hollandaise, les autres activités du programme Genre, femmes et famille
l’ont été par la COCLA. De plus, la simple absence de mention des faiblesses de l’organisme
en matière de rapports sociaux de sexe est significative. Par exemple, quand il félicite la
participation des femmes à différents niveaux, l’inspecteur ne note pas que leur nombre est
peu élevé. En effet, il n’y a qu’une seule femme déléguée à la fédération et seulement 22
femmes dans l’exécutif des 23 coopératives, soit en moyenne moins d’une femme sur 14
membres élus par coopérative (COCLA2, 2005).
Bref, l’ensemble de l’inspection et du rapport témoigne du fait que la FLO-CERT n’a pas de
critères précis, d’étapes de progression, ni de cadre d’évaluation du critère de nondiscrimination entre les sexes. Sans politique d’inclusion active de la part de la FLO-CERT,
les femmes resteront à l’écart dans plusieurs coopératives du monde. Cependant, la FLOCERT n’est qu’un des acteurs du commerce équitable. Plusieurs autres peuvent aussi
influencer les rapports sociaux de sexe.
Un réseau avantageux pour les femmes
La philosophie qui sous-tend le commerce équitable se reflète dans les interactions entre les
acteurs du Nord et les producteurs du Sud. Le meilleur exemple de l’influence du réseau du
64

Selon le Petit Robert (1996 : 804), l’équité est «la notion de la justice naturelle dans l’appréciation de ce qui
est dû à chacun».

97
commerce équitable en matière de rapports sociaux de sexe est sans doute l’initiative du
distributeur de café équitable Allegro. Sensible à la cause des femmes, cet acheteur de café
étasunien a proposé de financer partiellement un projet, comme nous l’avons vu dans la
section 4.1. La COCLA et Allegro se sont donc entendus sur la création de Sumaq Tanta, une
coopérative multiservices de femmes dont l’activité principale est la boulangerie. Allegro a
fourni à Sumaq Tanta le tiers de l’investissement de départ tandis que la COCLA lui a prêté la
contrepartie à un taux d’intérêt favorable65. Le support d’Allegro s’est poursuivi après le
démarrage de la coopérative. L’an passé, pour aider Sumaq Tanta à rembourser sa dette, le
distributeur a proposé à la COCLA une nouvelle forme de contrat. Il a négocié qu’une partie
du café acheté devait provenir des membres de Sumaq Tanta. La COCLA a donc reçu ce café,
déposé par les femmes de cette coopérative, et en a déduit la valeur de la dette de Sumaq
Tanta.
Bref, d’un côté, un membre du réseau équitable a offert de l’aide financière et, de l’autre, une
volonté interne à la fédération a permis d’en profiter. Ce cas illustre que le réseau équitable
peut potentiellement permettre aux femmes d’accéder à des ressources pour élaborer des
projets. Peu importe ses intentions véritables, le distributeur de café équitable en question a
été proactif et a proposé son aide, ce qui a débouché sur le projet de Sumaq Tanta. Sans
l’initiative d’Allegro, tout porte à croire que la coopérative de femmes n’aurait jamais vu le
jour.
Le rapprochement entre les acteurs du commerce équitable du Nord et du Sud encourage
l’échange interculturel et la remise en question des rapports sociaux de sexe. Certains acteurs
du commerce équitable (distributeurs, organismes de certification nationale ou autres)
exercent une pression en faveur d’une plus grande participation des femmes. Par exemple,
chaque année, certaines institutions, comme Twin Trading (un distributeur), Transfair (un
organisme de certification nationale) et ETIMOS (un consortium italien qui accorde du crédit
aux activités du commerce équitable) envoient des délégations à la COCLA pour qu’elles
puissent témoigner des retombées du commerce équitable. Ces visites occasionnent un
65
L’argent de la COCLA a été prêté à des taux favorables, mais aucun argent n’a été donné à la coopérative. Le
fait que la COCLA n’ait pas participé financièrement à la création de la coopérative renvoie à la question: qui
décide de la gestion de l’argent du café ? Comme seulement une minorité de femmes votent, ce genre de projet
est moins susceptible d’être endossé par les coopératives. Cela nous renvoie au problème structurel expliqué plus
haut. L’argent du café est considéré comme l’argent des membres directs (soit presque exclusivement des
hommes), alors que les femmes travaillent aussi pour cet argent. Comme elles ont peu de poids dans la prise de
décision à l’échelle des coopératives et de la fédération, on comprend que les projets de femmes passent en
second.

98
échange culturel considérable, surtout lorsqu’elles se déroulent directement chez les
producteurs. D’après le responsable du département de certification de la COCLA, les
visiteurs impliqués dans le commerce équitable ont l’habitude de poser des questions sur la
participation des femmes. Notre simple présence a également contribué à une réflexion tant
chez les femmes que chez les hommes. Une jeune étudiante universitaire venant seule pour
quelques mois a tôt fait de susciter des questionnements et des discussions dans différents
cercles. Une autre étudiante espagnole d’origine péruvienne est aussi venue pour quelques
semaines, son mémoire de maîtrise portant elle aussi sur le commerce équitable. Bref, toutes
ces visites rendues possibles grâce au réseau équitable ont une incidence certaine en
favorisant l’ouverture, l’échange et la réflexion sur différents thèmes, dont le caractère
dynamique des caractéristiques associées aux individus en fonction de leur sexe.
À la COCLA, force est de constater que l’effort pour intégrer les femmes est présenté
différemment selon les acteurs. Selon Viviana, la pression extérieure liée au commerce
équitable a imposé à la fédération et aux coopératives le sujet de l’intégration des femmes. Par
contre, selon le directeur général de la COCLA, le commerce équitable n’y est pour rien. Le
manque de cohérence des témoignages nous semble dû au fait que le discours des dirigeants
de la COCLA est teinté par leur volonté de toujours bien faire paraître leur institution et d’en
faire la promotion. Cela expliquerait pourquoi, de leur point de vue, l’importance accordée
aux comités de femmes n’est nullement influencée par des pressions extérieures, mais
provient exclusivement d’une volonté interne d’inclure les femmes au sein des coopératives.
Cette obsession pour l’image extérieure peut paraître mauvaise, mais elle joue indéniablement
en faveur d’une plus grande intégration des femmes66.
On se rend compte, en effet, que la COCLA, très soucieuse de son image à l’international, a
instrumentalisé le discours du commerce équitable dans le but d’encourager la formation de
nouveaux comités de femmes et la nomination de femmes au sein de l’exécutif des
coopératives. En assemblée, la direction de la COCLA a même déclaré que les femmes
devaient se réunir en comité puisque le commerce équitable l’exigeait. Lorsque les hommes
se font expliquer que leur épouse doit assister à des réunions s’ils veulent continuer de vendre

66

Il nous était évidemment difficile d’accéder à une information objective. Nous avons d’ailleurs très vite senti
que nous étions perçue comme une menace pouvant nuire à la réputation de la coopérative. À plusieurs reprises,
nous nous sommes vu refuser l’accès à certains documents, ou encore renvoyer à d’autres pour avoir de
l’information, pour finalement tourner en rond, comme dans la maison des fous d’Astérix. Plutôt que de refuser
notre demande d’information, cette méthode visait à nous faire comprendre, indirectement, que nous n’aurions
pas l’information souhaitée (contrairement au Québec où, en général, la communication est très directe).

99
une partie de leur production à un prix supérieur, ils deviennent plus flexibles et ouverts au
changement. En ce sens, le commerce équitable a été très utile pour amadouer les hommes et
pour briser certaines résistances. Comme nous le verrons dans le chapitre suivant, dans le cas
du comité Girasol, plusieurs maris ont eux-mêmes encouragé leur épouse à participer.
De manière plus indirecte, sur le plan international, la certification équitable apporte une
crédibilité à l’organisation, ce qui lui permet d’accéder plus facilement à des ressources
financières. Ainsi, la fédération étudiée a bénéficié de l’appui de deux organisations
internationales, HIVOS et le CSI67, qui accordent une place importante aux rapports sociaux
de sexe. Ce réseautage international, où les projets en «genre et développement» sont de plus
en plus présents, est susceptible d’encourager une plus grande égalité entre les sexes.
Bref, malgré le faible rôle de la FLO, la pression extérieure directe et indirecte du commerce
équitable a contribué à accroître la participation des conjointes de membres fédérés de la
COCLA. Cela s’explique par les valeurs que le réseau du commerce équitable véhicule,
lesquelles sont rarement présentes dans celui du commerce conventionnel68. L’initiative
d’Allegro, en particulier, témoigne du caractère engagé de certains acteurs du réseau
équitable. De plus, toutes les visites occasionnées par le réseau équitable ont une incidence
certaine et favorisent l’ouverture, l’échange et la réflexion sur différents thèmes, dont la
conception des rapports sociaux de sexe.

4.2.4 Comités de femmes et CODEMU
Les comités de femmes sont le noyau dur de tout le travail effectué avec les femmes.
Effectivement, le travail avec les Nations Unies, la SOCODEVI, HIVOS, le Corredor PunoCusco et le programme Genre, femmes et famille s’est toujours opérationnalisé grâce aux
comités de femmes. Sans cette structure, les femmes ne bénéficieraient pas d’espace qui leur
soit exclusivement destiné. Quant au projet de Sumaq Tanta et d’Ayni Salud, ce sont
généralement des femmes qui ont d’abord cheminé dans ces comités qui y ont participé.

67

Le projet d’HIVOS, une ONG hollandaise de coopération internationale, en est un de microcrédits pour les
comités de femmes. Celui du CSI vise à former des promoteurs en matière de santé comme nous l’avons
expliqué dans la section précédente.
68
Nous ne rentrerons pas ici dans le débat concernant les motivations réelles des acteurs dans le réseau
commercial du commerce équitable. Les acteurs commerciaux agissent soit à cause des valeurs des
consommateurs qui les poussent à se comporter ainsi, soit à cause des valeurs contenues dans la mission de leur
organisation. Peu importe, donc, si Allegro a effectué ce projet pour une question d’image ou par convictions
personnelles de ses gestionnaires, le résultat est invariablement le même : un espace a été ouvert pour les
femmes.

100
Travail en comité
Les différents comités de femmes ne sont pas figés. Certains se dissolvent pour un moment,
de nouveaux se forment, en fonction de plusieurs facteurs sociaux, géographiques (les pluies
rendent parfois les routes impraticables) et économiques. En automne 2005, on dénombrait
environ 25 comités de femmes. Certaines coopératives ont jusqu’à trois comités, d’autres n’en
ont aucun. Chaque comité de femmes est composé d’environ 25 conjointes, épouses ou
encore filles des membres de la coopérative. Celles-ci élisent cinq personnes qui formeront le
conseil exécutif du comité pour une durée de deux ou trois ans. Comme cela a été établi dans
le règlement interne du comité, les personnes élues se distribuent ensuite par consensus les
postes de présidente, vice-présidente, secrétaire, trésorière et remplaçante. Le comité exécutif
reçoit une courte formation qui lui permet de connaître ses tâches et la manière de les
accomplir. Les comités se réunissent plus ou moins fréquemment pour discuter et participer à
divers ateliers de formation.
Tableau 4: Objectifs des comités de femmes
Art.6 Les objectifs des comités de femmes des coopératives de la COCLA :
a) Améliorer progressivement la condition et la position de ses membres
b) Coordonner des actions communes et la représentation institutionnelle de la
coopérative
c) Élaborer des projets de développement, la mise en œuvre et la commercialisation, en
particulier d’activités productives de diversification agricole
d) Gérer, à travers le CODEMU, la relation du comité avec la coopérative
e) S’assurer que les membres de la coopérative qui intègrent le comité de femmes
proposent des candidates pour occuper des postes dans les conseils et comités de la
coopérative
Source : Règlement interne des comités de femmes Sol y Luna et Girasol.

Le tableau suivant énumère les thèmes abordés durant les formations. Ces thèmes ont servi de
guide à Viviana pour tous les projets effectués avec les comités de femmes des coopératives,
sauf celui d’HIVOS dont elle n’était pas responsable. Ce travail de formation a donc débuté
avec le projet de CODEVA en 1985 et il continue encore aujourd’hui avec le programme
Genre, femmes et famille.

101
Tableau 5 : Thèmes de formation dans le cadre du programme Genre, femmes et famille
de la COCLA
Thèmes de formation :
1. Droits humains et civiques : droits humains, droits des enfants, droits des femmes, participation
citoyenne.
2. Gestion économique et coopérative : financement, microcrédit dirigé, coûts de production, gestion
des crédits, principes du coopérativisme, assemblées, devoirs et responsabilités des membres et
dirigeants, formation d’une organisation, bonne entente à l’intérieur d’une coopérative.
3. Études de marché et entreprises : types de marché, marketing, étude de faisabilité
4. Techniques et technologies productives rurales :
Élevage de canards : installations, alimentation, maladies, commercialisation
Élevage de cochons d’Inde : installations, distinction des races et lignages, système de production,
reproduction et gestion de la production, nutrition et alimentation, conditions sanitaires
(reconnaissance des maladies et remèdes), commercialisation
5. Commercialisation : stockage, commercialisation, réseaux

Source : COCLA, 2004 : 2-4

Comme nous l’avons observé lors d’une formation sur la division sexuelle du travail du
comité de Cinap69, les formations prennent une forme participative et privilégient le travail en
équipe. Par exemple, pendant la formation en question, les femmes se sont divisées en deux
équipes et ont élu une présidente et une secrétaire pour faciliter le déroulement du travail
d’équipe et pour habituer les femmes à un système de vote et de responsabilités. Nous avons
aussi pu observer que les femmes des comités décident ensemble de l’heure et de la date de la
prochaine réunion ainsi que des thèmes qu’elles aimeraient aborder.
Lors de notre séjour en automne 2005, tous les comités participaient, à raison d’environ une
fois par mois, à un atelier pour apprendre à tisser des sacs en macramé. Leurs œuvres ont été
présentées au mois de décembre 2005 lors d’un festival à la COCLA où des prix, comme à
chaque année, devaient être remis. Le but de cette activité était de divertir les femmes, de leur
apprendre des techniques, de stimuler leur créativité et, si tel était leur désir, de vendre leurs
oeuvres. Cela ne remettait pas en cause la division sexuelle du travail, mais visait davantage
un développement personnel.
En plus des ateliers, les comités de femmes organisent aussi des stages d’apprentissage. Il y a
quelques années, plusieurs comités ont fait un stage culturel à Vilcabamba, une ville voisine.
69

Le comité de Cinap est rattaché à une coopérative fédérée de la COCLA. Nous avons accompagné Viviana
lors d’un atelier de formation en octobre 2005.

102
Ils y ont visité des ruines. Cela a permis aux femmes de ces comités de sortir de leur village,
d’apprendre l’histoire précolombienne et de se divertir. Lors cette l’activité, nous raconte
Viviana, une vieille dame s’est d’ailleurs mise à pleurer en affirmant qu’elle pouvait
maintenant mourir en paix, après être sortie de son village pour la première fois. Durant
l’automne 2005, les femmes préparaient un projet encore plus audacieux. Comme nous
l’avons mentionné dans la section précédente, un stage pour apprendre des techniques
intensives d’élevage de cochons d’Inde et de poulets s’organisait avec certains comités de
femmes dans le cadre du programme du Corredor Puno-Cusco. Le stage devait avoir lieu à
Arequipa, ville située à une vingtaine d’heures d’autobus de Quillabamba. Certaines femmes
prévoyaient qu’elles n’iraient pas faute de temps et d’autres, parce que leur mari ne le veut
pas.

4.3 Résistance masculine
Dans son discours, la direction de la COCLA appuyait et appuie toujours les comités de
femmes. Cependant, depuis le tout début, elle s’est vue limitée dans ses actions, pour des
raisons évidentes de dissensions à l’interne. Au fait de ses nombreuses relations avec
l’extérieur, la direction a dû composer, d’un côté, avec les pressions extérieures en faveur de
l’égalité entre les sexes et, de l’autre, avec les résistances venant de l’intérieur. La formation
des comités de femmes n’a pas été une chose simple. Certains individus poussaient dans un
sens, d’autres dans l’autre : des conflits et des tensions ont nécessairement émergé. À
première vue, les efforts des dirigeants de la COCLA envers les femmes semblent
considérables. Cependant, plusieurs femmes affirment que la résistance est encore plus grande
à la COCLA que dans les coopératives.
Avant, ils [les hommes] ne voulaient pas, ils avaient peur qu’elles [les femmes] se
rencontrent, disaient que c’était une perte de temps. Maintenant, encore quelques uns
pensent comme ça, mais ils sont peu nombreux. Ils comprennent peu à peu (Citation
de Lurdes, novembre 2005).

La résistance prend diverses formes à différents niveaux. En premier lieu, il y a celle des
dirigeants de la COCLA. Leur position diffère selon leur personnalité et leur vécu. Ceux qui
échangent régulièrement avec des étrangers et qui sont appelés à voyager sont susceptibles
d’être plus ouverts. De plus, la direction de la COCLA sait pertinemment que les niches de
marché, comme le commerce équitable et Utz-Kapeh, favorisent la participation des femmes.
En ce sens, les comités de femmes permettent d’améliorer l’image de la fédération à
l’étranger et facilite la signature de contrats. Cette pression pour une plus grande visibilité des

103
femmes dans les coopératives semble jouer considérablement en faveur de la promotion des
comités de femmes par la direction de la COCLA. Toutefois, un souci d’image et un
argument économique, plus que des convictions personnelles, semblent diriger le discours.
Dans une société hiérarchisée comme le Pérou, la position des hauts dirigeants exerce
généralement une influence importante sur les élus des coopératives et donc sur leurs
membres. Nous touchons ici au deuxième niveau de résistance des hommes : la résistance
dans les coopératives. On y distingue deux sous-niveaux interreliés : la résistance des
dirigeants et celle des conjoints.
Nous avons eu la chance d’assister à la première réunion d’un futur comité de femmes,
nouvellement appuyé par le CA d’une coopérative de la COCLA. Cet exemple illustre bien la
résistance des hommes. Jusqu’alors, les dirigeants de la coopérative ne voyaient pas d’intérêt
à promouvoir les comités de femmes. Cependant, la conjoncture a dernièrement été favorable
et en a encouragé la formation. D’une part, la COCLA exerçait une pression dans ce sens.
D’autre part, grâce à la structure des comités, certains groupes pouvaient accéder aux
ressources humaines et financières offertes par le programme du Corredor Puno-Cusco.
D’ailleurs, plusieurs autres coopératives de la COCLA en bénéficiaient déjà ; elles avaient
mis en branle des projets d’élevage intensif de poules et de cochons d’Inde. Les dirigeants de
la coopérative en question voulaient profiter de projets similaires, ils ont donc accepté de
former un comité de femmes, alors qu’auparavant, ils avaient toujours été contre l’idée. Bref,
l’accès à des ressources et la pression exercée par la COCLA semblent favoriser la formation
des comités de femmes.
Reprenons notre exemple pour illustrer la résistance des hommes à un niveau hiérarchique
inférieur. Viviana, à la demande des dirigeants de la coopérative en question, avait envoyé un
communiqué convoquant les femmes intéressées à se rendre à la première rencontre, dans le
but de créer un comité de femmes. Malgré la convocation, plusieurs maris s’étaient présentés
à la réunion sans même être accompagnés de leur femme. La «permission» des hommes est
donc une étape préalable à la formation d’un comité. Effectivement, plusieurs conjoints
exercent un contrôle sur les activités de leur femme et celle-ci ne peut pas participer au comité
sans leur accord. Certains éléments semblent toutefois encourager leur ouverture, comme la
pression des dirigeants, une position personnelle favorable à une plus grande égalité entre les
sexes ou un argument économique, d’où le potentiel du commerce équitable en faveur de
l’égalité entre les sexes.

104
L’attrait des ressources financières paraît aussi influencer les femmes. Dans les dernières
décennies, les différents programmes gouvernementaux ont développé une culture
d’assistance (asistencialismo), c’est-à-dire que les femmes participaient tout en recevant une
contrepartie matérielle. Contrairement à d’autres groupes qui fournissent un repas ou un autre
apport tangible, comme le programme Vaso de Leche ou celui des comités de santé, les
comités de femmes ne donnent rien à leurs membres. Les femmes s’organisent entre elles
pour apporter un repas commun lorsque la formation dure toute la journée. Elles doivent donc
être très motivées pour y assister, d’autant plus que les limites sont nombreuses : préjugés70,
manque de temps, résistance du mari, lieu de la réunion éloigné de leur domicile, etc. Des
programmes comme le Corredor Puno-Cusco favorisent ainsi fortement la formation de
nouveaux comités. Les autres projets, comme celui d’HIVOS, se concentrent sur des comités
qui fonctionnent déjà. Cela peut aussi motiver les agriculteurs et agricultrices à se positionner
en faveur des comités de femmes, dans l’optique de créer une structure qui permettrait de
profiter de projets futurs.
Marcela, membre de Sumaq Tanta et aussi membre directe de Chaco, résume bien les forces
qui sont en faveur et celles qui s’opposent à la formation des comités de femmes 71:
Cela a été difficile de les former, parce que plusieurs groupes forment des comités,
mais d’assistance. Mais elles [les femmes] ont appris beaucoup, avant toutes choses
leurs droits. Avant, la COCLA ne s’intéressait pas au travail avec les femmes! Il y a
beaucoup de machisme, et encore plus dans l’exécutif et la gérance de la COCLA,
mais la pression extérieure a amené un changement dans les exigences, le café
biologique et le café équitable exercent une pression sur les dirigeants et les
producteurs.

Toutes ces résistances évoluent avec le temps et changent de forme. Même une fois le comité
formé, il y a toujours des obstacles qui empêchent les femmes de participer, de bénéficier
d’un local, de recevoir à temps la convocation à une réunion, etc. Cependant, comme l’a
expliqué Marcela, le travail en comité en vaut la chandelle.
En conclusion, force est de constater que plusieurs obstacles limitent la participation des
femmes dans les prises de décision relatives au café. Lorsqu’elles ne sont pas chefs de
ménage, elles doivent se contenter d’une participation dans les comités de femmes, s’il y en a
un dans leur coopérative et si d’autres contraintes ne les en empêchent pas. La COCLA, pour
70
Comme nous verrons plus loin, les femmes se jugent parfois entre elles et se traitent de paresseuses de
participer au comité plutôt que d’effectuer leurs tâches quotidiennes.
71
Elle a occupé les postes de secrétaire du CA et de secrétaire du comité de surveillance de la coopérative
Chaco, une coopérative membre de COCLA.

105
améliorer son image, veut accroître le rôle des femmes, mais les moyens qu’elle prend ne
remettent pas en question le mode d’adhésion, ce qui fait que les conjointes de membres ne
trouvent toujours pas d’ouvertures à l’intérieur des coopératives de café. Cependant, la
certification équitable offre des occasions nouvelles pour les femmes. Les acteurs de ce réseau
promeuvent publiquement des intérêts autres que la simple recherche de profit. Ils exercent
parfois de la pression sur les dirigeants et rendent accessibles des ressources pour élaborer des
projets destinés aux femmes. Toutefois, la FLO ne déploie pas beaucoup d’effort pour faire
appliquer le critère de non-discrimination et, ce faisant, limite l’influence potentielle du
commerce équitable concernant l’égalité entre les sexes.

106

Chapitre V Les comités de femmes : un moyen
d’empowerment pour les femmes? Une étude de la
coopérative de Cemaq
Comme il a été démontré dans le chapitre précédent, le commerce équitable peut créer des
ouvertures pour les femmes. Effectivement, il semble avoir contribué, entre autres, à la
formation des comités de femmes. Nous nous attarderons maintenant au travail effectué avec
les agricultrices dans une coopérative en particulier afin d’évaluer si ce travail permet un
empowerment et s’il est accompagné d’une transformation des rapports sociaux de sexe. La
coopérative étudiée sera d’abord présentée, puis la participation des femmes dans la
coopérative et dans les comités de femmes sera décrite. Ensuite, nous évaluerons si la prime
sociale et le discours du commerce équitable ont encouragé la fondation et les activités des
comités de femmes de la coopérative de Cemaq. Nous présenterons les changements que les
paysannes perçoivent elles-mêmes depuis leur travail en comité. Enfin, nous déterminerons si
tout ce cheminement peut être considéré comme un moyen d’empowerment pour les femmes.

5.1 Présentation de la coopérative et de la communauté étudiées
Dans le village de Cemaq, en plus de l’observation participante, nous avons procédé à 22
entrevues formelles : 10 avec les femmes de chacun des deux comités, une avec le gérant et
une autre avec le président du Conseil d’administration (CA) de la coopérative. De plus,
plusieurs entrevues informelles avec des jeunes garçons, des jeunes filles, des hommes adultes
et des hommes plus âgés nous ont permis de mieux comprendre l’histoire de la communauté,
de même que la dynamique des rapports sociaux de sexe, et d’ainsi mieux saisir son
évolution72.
En 1991, plusieurs membres d’une coopérative fédérée de la Fédération de coopératives de
café COCLA se sont réunis dans le but de fonder une nouvelle entité, la coopérative de
Cemaq, du nom du village d’où provenait la plupart des membres fondateurs. À l’assemblée
de constitution de la coopérative, ils n’étaient que 40 agriculteurs. Au fil des années, plusieurs
autres se sont ajoutés et le nombre atteint aujourd’hui 245 membres, dont 210 produisent un
café certifié équitable. Il y a quatre ans, la majorité des membres de Cemaq ont obtenu la
certification biologique et, deux ans après, la certification équitable. Les chiffres de l’année
2004 révèlent que la majorité (133) des membres possèdent moins de deux hectares, 61 en

72

Pour plus de détails concernant la méthodologie des entrevues, voir chapitre 1.

107
possèdent entre deux et quatre et 16, entre quatre et dix. En moyenne, les membres possèdent
2,14 ha chacun et produisent 11,14 quintaux de café par hectare73 (COCLA, 2005 : 9).
Environ 200 familles composent le village de Cemaq, dont 180 produisent du café et sont
membres de la coopérative. L’altitude de la région, la qualité du sol et celle du travail des
caféiculteurs et caféicultrices ont permis l’atteinte de la cote de qualité «gourmet»74, ce qui a
contribué à la croissance rapide de la coopérative.
En ce qui a trait au fonctionnement interne de la coopérative de Cemaq, les membres élisent
14 membres «exécutifs» pour une période de 1 à 3 ans : quatre au CA, quatre au comité de
surveillance, trois au comité d’éducation et trois au comité électoral75. De plus, la coopérative
emploie aujourd’hui cinq travailleurs : un gérant, un secrétaire, un technicien, un comptable et
un ouvrier temporaire.

73

Un quintal correspond à 100 livres ou 46 kg de café.
Le café «gourmet» est celui qui obtient une note de 80 % ou plus lors de la dégustation par les goûteurs. Rares
sont les lots de café qui répondent à cette exigence. Le café de Cemaq a parfois reçu cette cote et il a d’ailleurs
reçu un prix pour sa qualité« supérieure». Contrairement à ce qui se passe dans d’autres coopératives, le nom de
la localité apparaît sur les sacs en gage de qualité.
75
Les fonctions des comités sont les mêmes que celles des comités de la COCLA, voir section 4.1.
74

108
Figure 6 : Organigramme de la coopérative de Cemaq

Source : ALANOCA, 2003 : 11.

Les villageois de Cemaq sont regroupés géographiquement et ils sont très solidaires entre eux.
Il existe une entraide interfamiliale propre au monde andin et une grande importance est
accordée à la collectivité. Plusieurs couples se regroupent d’ailleurs en ayni pour la
production agricole76. Selon le président de la coopérative, il est facile de réunir rapidement
les villageois, grâce à un porte-voix pivotant très puissant par lequel les habitants de Cemaq
peuvent passer des annonces. Combiné au bouche à oreille, cet instrument permet de rejoindre
toutes les familles du village en peu de temps. Grâce à la cohésion sociale et à la bonne
76

Nous expliquerons plus loin ce mode d’organisation

109
communication, les corvées s’effectuent très rapidement. Nous avons pu le constater lorsque
les villageois ont reconstruit le toit de l’école : en un seul dimanche, ils ont produit 4000 blocs
d’argile (adobes).
La coopérative de Cemaq est très dynamique. Elle est d’ailleurs en pleine croissance. De
nouveaux projets se dessinent pour diversifier les sources de revenu de ses membres. Dans les
prochaines années, ceux-ci projettent de construire un magasin communal pour offrir des
produits moins chers et plus accessibles77. Un autre projet est également en cours : la
transformation d’une partie du café, afin de le commercialiser sur le marché local. Pour le
réaliser, il manque seulement la machine à torréfier. Au sujet de la vente locale de café, le
gérant nous a confié que la fédération n’approuvait pas cette initiative, étant normalement
responsable de la commercialisation. Enfin, à plus long terme, un projet d’auberge touristique
pourrait prendre forme, étant donné que le village se situe sur un des chemins menant à des
ruines incas qui sont présentement en phase de restauration.
Au sein de la communauté de Cemaq, dans la plupart des ménages, la division sexuelle du
travail se ressemble et a peu changé au cours des dernières années.
Tableau 6 : Emploi du temps typique des femmes de Cemaq
5 h 00

Lever de la femme, nettoyage de la cuisine (où se trouvent tous les cochons d’Inde) et
préparation du déjeuner.
6 h 00
Petit déjeuner, préparation des enfants pour l’école s’ils sont jeunes.
7 h 00
Le mari va au champ, parfois elle l’accompagne.
7 h 00-11 h 00 Soin des animaux, nettoyage, préparation du repas du midi (parfois travail au champ
avant de rentrer faire ses tâches domestiques).
11 h 00
La femme apporte le dîner au champ s’il est loin, sinon le mari vient manger à la
maison.
12 h 00
Repas du midi
13 h 00
Repos
13 h 30
Travail des deux conjoints au champ (parfois elle reste à la maison faire des travaux
domestiques).
15 h 00
Retour de la femme à la maison, préparation du repas du soir
17 h 00
Repas du soir
18 h 00
Repos, aide aux devoirs des enfants
20 h 30
Coucher

L’horaire des hommes est moins chargé que celui des femmes. Ils se lèvent généralement une
heure plus tard, partent dans les champs vers 7h et y restent jusqu’au repas du midi, puis ils

77

Ce magasin permettrait aussi aux membres d’acheter à crédit durant la période creuse.

110
recommencent jusqu’au milieu ou la fin de l’après-midi. Ils prennent normalement une pause
dans la matinée et une autre dans l’après-midi.
L’horaire décrit dans le tableau 6 est une moyenne, mais pendant les récoltes, la journée de
travail est beaucoup plus longue et chargée pour effectuer la cueillette et la transformation
initiale du café. Pour accomplir à la fois le travail domestique et le travail aux champs, les
femmes doivent alors se lever plus tôt et se coucher plus tard. Pendant cette période, les
hommes travaillent aussi beaucoup plus qu’à l’habitude.
La famille forme l’unité de production de base. La complémentarité conjugale, c’est-à-dire le
fait que les tâches de chacun des conjoints sont considérées comme complémentaires pour
mener à bien l’entreprise familiale, prend toute son importance. De plus, les enfants,
lorsqu’ils n’ont pas de devoir à faire, aident beaucoup aux champs. En période de travail
intensif, les voisins adoptent une forme d’entraide collective qui a été très répandue dans de
nombreuses sociétés agricoles avant la période d’intensification et d’individualisation des
logiques productives. Dans le cas étudié, le système s’appelle l’ayni : plusieurs couples se
regroupent et travaillent successivement les différentes terres. Quand l’ayni vient travailler la
terre d’un couple, la femme doit préparer le dîner pour tout le monde et elle l’apporte aussi
parfois aux champs. Lorsqu’elle part à son tour travailler la terre des autres couples, elle laisse
de la nourriture prête pour ses enfants, si ces derniers ne savent pas cuisiner. Pour certains
producteurs, l’aide de l’ayni ne suffit pas et ils ont recours à des journaliers, surtout en temps
de récolte.
Le travail productif agricole est très flexible : peu de tâches sont considérées exclusivement
masculines ou féminines. Effectivement, il ne semble pas y avoir une division sexuelle du
travail marquée dans les champs. En général, la plupart des tâches de production et de
transformation initiale du café sont exécutées par les deux conjoints78. La division du travail
de production semble être définie par la situation particulière de chacune des familles, en
fonction des activités à accomplir, de la composition de la famille, des contraintes physiques
de ses membres (santé, blessures), de l’étape du cycle de production, de l’ayni, etc. Bref, les
femmes accomplissent beaucoup de tâches agricoles durant tout le cycle de production.

78

Cependant, quelques femmes affirment que les semences, la cueillette et le lavage se font davantage par les
femmes, alors que le désherbage, la coupe et l’approvisionnement en bois sont plus souvent des tâches
masculines.

111
Certaines femmes disent même qu’elles participent autant que les hommes aux semences, et
parfois plus qu’eux pendant et après les récoltes. Cependant, elles ne reconnaissent pas
toujours la valeur de leur propre travail : plusieurs affirment effectuer les tâches qui sont
moins exigeantes physiquement et minimisent leur contribution. De plus, puisqu’elles
participent activement à la production du café, les femmes interviewées connaissent très bien
son cycle de croissance et les différentes étapes de la transformation : fermentation, lavage et
séchage.
La production agricole des familles ne se limite pas au café. La plupart d’entre elles cultivent
aussi la coca, ce qui leur procure un revenu durant la période creuse du mois de février79. De
plus, presque toutes les femmes réservent une parcelle de leur terre afin d’y cultiver un jardin
(pan de llevar) pour nourrir leur famille et ainsi moins dépendre du marché.
Traditionnellement, les familles avaient leur propre jardin, mais plusieurs l’ont converti en
caféière lorsque le prix du café a augmenté dans les années 1970. Durant les 20 dernières
années, la plupart des femmes ont toutefois repris leur jardin. En général, on y trouve des
avocats, des tomates, des ananas, des papayes, des mangues, des bananes plantains, du
manioc, des pommes de terre, du maïs, de la uncucha (sorte de pomme de terre), des carottes
et des légumineuses. Seule une femme de l’échantillon ne cultive pas de jardin. Dans presque
toutes les maisons, les femmes interviewées élèvent des petits animaux : des dizaines de
cochons d’Inde, des poules et quelques dindons. Certaines familles élèvent aussi des canards
et des lapins. Une famille du village possède même un bassin de poissons pour
l’autoconsommation. Enfin, quelques femmes cultivent des fleurs destinées à la vente.
Pour ce qui est de l’achat et de la vente au marché, ces activités sont généralement réservées
aux femmes. Le lundi, elles vont à Quillabamba, ville située à deux heures de Cemaq, pour
acheter ce qui leur manque en aliments et en matériels divers. Elles vont aussi vendre certains
produits qu’elles cultivent pour la vente (par exemple, des fleurs) ou qu’elles ont en excédent
(par exemple, des bananes plantains). Lorsque les surplus sont importants, ce sont les
hommes, la plupart du temps, qui vont les vendre à Cusco, une ville située à environ 7 heures
d’autobus de Cemaq. Les hommes s’en chargent alors, étant donné qu’ils peuvent s’absenter

79

Au Pérou, l’État est le seul acheteur légal de coca (ENACO). Les prix à l’achat sont peu élevés, ce qui incite
certains producteurs à la contrebande. De plus, certains allèguent que des campagnes d’intimidation manigancées
par les États-Unis sont dirigées envers les producteurs de coca. Les paysans nous ont raconté que les incendies
criminels non élucidés sont de plus en plus fréquents.

112
de la maison pour quelques jours, ce qui est difficilement conciliable avec les tâches
féminines.
En plus du travail de production, les femmes accomplissent l’ensemble des tâches
domestiques (FAO, 2005 : 112). Les femmes interviewées ont en moyenne trois ou quatre
enfants. Ceux-ci vont tous à l’école ou y sont déjà allés au moins jusqu’au secondaire. Le soin
des enfants implique davantage les hommes que les autres tâches de reproduction, mais les
femmes demeurent les principales responsables de leur éducation et des soins à leur
prodiguer. Elles s’occupent de les habiller, de les nourrir, de les assister dans leurs devoirs,
etc. Elles prennent aussi soin des personnes âgées et des malades. La cuisine et le ménage
sont réservés exclusivement aux femmes. Ce sont elles qui cuisinent les trois repas de la
journée. Puisqu’elles utilisent un four à bois, elles s’approvisionnent elles-mêmes en matière
combustible, quoique, dans cette tâche, elles soient fréquemment aidées de leur mari. Parfois,
les femmes cuisinent aussi pour d’autres hommes seuls dont la femme est morte, absente ou
malade. Elles cueillent également des aliments pour nourrir leurs petits animaux dont elles
prennent soin. Pour toutes les tâches domestiques que nous venons d’énumérer, les femmes
sont aidées par leurs enfants, lorsqu’ils ne sont pas à l’école, particulièrement les filles les
plus âgées. Enfin, la gestion de l’argent du café et du budget familial est habituellement
assumée par la femme, en concertation avec son mari.
En somme, la coopérative étudiée, qui se situe relativement près de Quillabamba, est en
pleine croissance. La communauté est homogène et l’importance de l’ayni témoigne d’un
sentiment de cohésion sociale considérable, qui teinte l’organisation de la production agricole.
La division sexuelle du travail productif, contrairement à celle du travail domestique, est
flexible. Cependant, le travail productif des femmes n’est pas reconnu à sa juste valeur : il
n’est pas considéré comme du travail, mais comme de l’appui, de l’assistance.

5.2 Participation des femmes
5.2.1 Sous-représentation des femmes au sein de la coopérative de Cemaq
À ses débuts, la coopérative de Cemaq comptait parmi ses membres trois femmes tandis
qu’aujourd’hui, elle en compte huit ; toutes sont veuves ou monoparentales. Une seule d’entre
elles siège au sein du conseil d’administration (CA), où elle occupe le poste de primer vocal
depuis 2003. Avant elle, aucune femme n’avait occupé un tel poste.

113
Cette déléguée siégeant au CA se considère comme la seule membre féminine active au sein
de la coopérative, puisque les autres, explique-t-elle, sont de «vieilles veuves fatiguées». Pour
prendre sa relève, elle fonde donc ses espoirs sur quelques jeunes femmes qui pourraient
devenir membres, par exemple, si leurs époux se consacraient à d’autres labeurs ou si elles
étaient monoparentales.
Lorsque les hommes cèdent leur place à leur conjointe, ils ne le font habituellement pas par
choix. Par exemple, une femme est en processus de devenir membre de la coopérative de
Cemaq parce que son mari, alcoolique, était en conflit avec ses collègues dans une autre
coopérative et a dû se retirer de la COCLA.
Le statut civil de ces veuves renvoie encore au problème structurel limitant la participation
des femmes dans les coopératives de la COCLA. Tel qu’indiqué précédemment dans le
chapitre 4, seul le propriétaire de la terre, soit le mari, peut devenir membre. En conséquence,
dans la grande majorité des cas, seules les femmes veuves ou monoparentales peuvent
participer à titre de membre80. Les femmes deviennent alors membres, mais par défaut. Pour
leur part, les conjointes des membres sont écartées de la vie coopérative. Elles peuvent
néanmoins participer aux comités de femmes.

5.2.2 Comités de femmes de la coopérative de Cemaq
La coopérative compte deux comités de femmes, créés dans le cadre du programme Genre,
femmes et famille de la COCLA. Le premier, le comité Sol y Luna, a été créé en 1999 par 25
femmes, dont huit étaient déjà des membres actives de l’association Micaela Bastida. En
2002, celui de Girasol a été fondé. Les comités regroupent chacun un peu plus de 25
conjointes (ou filles) de membres de la coopérative. Les femmes qui participent représentent
donc environ 20 % du nombre total de conjointes de membres de la coopérative de Cemaq
(50/250). Les autres peuvent ne pas participer pour différentes raisons comme le manque de
temps, l’éloignement géographique, le soin des enfants en bas âge, la résistance du mari ou la
pression des pairs pour qu’elles restent à la maison. Les femmes nous ont en effet raconté que,
lors des débuts du comité Sol y Luna, les femmes se jugeaient entre elles et celles qui

80
Une autre raison peut, dans de rares cas, expliquer l’adhésion d’une femme : lorsque son conjoint a une autre
occupation, elle est plus susceptible de devenir membre. C’était le cas de Marcela, membre direct d’une autre
coopérative de la COCLA, dont l’époux était chauffeur de taxi à Quillabamba. Par contre, de tels cas sont rares
et impliquent souvent une proximité géographique de la ville, sans quoi peu d’emplois extérieurs à la coopérative
sont accessibles aux hommes.

114
participaient étaient mal vues : elles étaient considérées comme des paresseuses par les autres
villageoises.
Les activités de ces deux comités sont semblables à celles de la vingtaine d’autres comités de
femmes rattachés au programme Genre, femmes et famille. Ces activités ont été décrites au
chapitre précédent. Pour sa part, la coopérative de Cemaq n’a pas bénéficié directement des
projets CODEVA et de la SOCODEVI. Elle n’a pas participé non plus au projet HIVOS,
réservé à cinq autres coopératives de la COCLA81. Ainsi, les activités des comités de femmes
de Cemaq se sont limitées aux formations et aux ateliers offerts par le programme Genre,
femmes et famille, touchant les cinq volets présentés dans le tableau 5 de la section 4.2.4. En
outre, grâce à la structure des comités, les membres ont aussi pu profiter d’autres
programmes, comme celui du Corredor Puno-Cusco. Quant aux formations, les femmes ont
bénéficié d’ateliers de développement personnel et social, de cours de développement
d’habiletés manuelles et de visites culturelles.
Les comités fonctionnent de façon démocratique par l’élection en assemblée de cinq femmes
qui formeront le conseil exécutif : une présidente, une vice-présidente, une secrétaire,
trésorière et une primer vocal. Grâce à cette démarche, plusieurs femmes ont occupé des
postes comportant des responsabilités importantes. Pour amasser des fonds, les femmes ont
organisé diverses activités : vente de café, BBQ, etc. Elles votent pour choisir comment
investir l’argent, quand se réunir, quelles activités organiser, etc.
Les comités de femmes sont ouverts à toutes les conjointes de membres de la coopérative.
L’utilisation du quechua en témoigne ; s’il en était autrement, les femmes les plus âgées, qui
ne parlent pas l’espagnol, ne pourraient pas participer82. Le choix du quechua par la
responsable du programme Genre, femme et famille s’explique également par un souci de
maintien de l’identité culturelle.
En 2002, dans le but de former un second comité de femmes, la direction de la coopérative a
expliqué aux hommes que leur épouse devait obligatoirement, en vertu des exigences du
commerce équitable, devenir membre d’un comité de femmes. Le comité Girasol a ainsi été
formé, sur une base dite obligatoire, bien qu’elle soit volontaire dans les faits. De plus, pour
empêcher que les maris inscrivent leurs épouses et les gardent ensuite à la maison, les
81

Tous ces projets ont été explicités dans la section 4.2.2.
La barrière linguistique limite effectivement grandement la participation des femmes unilingues à la sphère
publique, puisque l’espagnol est généralement utilisé dans le milieu formel.
82

115
hommes ont voté que la participation des femmes inscrites était obligatoire, sous peine
d’amende. Plusieurs femmes ont donc été inscrites malgré elles.
Les femmes du comité Girasol ont effectivement confié qu’elles avaient commencé à assister
aux réunions parce que leur mari le leur avait fortement suggéré. Cependant, bien qu’elles
n’aient pas toutes adhéré par choix, après quelques rencontres, elles ont commencé à aimer
cela. Aujourd’hui, elles ne regrettent en rien leur adhésion parce que, disent-elles, elles
apprennent beaucoup.

5.3 Influence du commerce équitable
5.3.1 Instrumentalisation du discours
Il y a quelques années, le comité d’éducation de la COCLA a milité pour un changement de la
charte des coopératives fédérées dans le but de créer le CODEMU et ainsi de rattacher les
comités de femmes au CA de la coopérative. Il a effectué tout le travail de modification de la
charte et l’a présentée aux membres de la coopérative de Cemaq. Par la suite, en assemblée
générale, les membres de Cemaq ont voté en faveur de la création du CODEMU83.
Le commerce équitable semble donc avoir contribué à promouvoir la fondation des comités
de femmes et la mise sur pied du Comité de développement des femmes (CODEMU). Les
gérant et président de la coopérative de Cemaq considèrent d’ailleurs que le commerce
équitable a, plus ou moins directement, joué un rôle dans la promotion de la participation des
femmes. Pour appuyer ses paroles, le gérant de la coopérative a confié que, l’année précédant
la modification de la charte, durant une réunion, l’inspecteur de la FLO avait déclaré que les
comités de femmes devaient être intégrés dans l’organigramme de la coopérative. Il croit que
c’est pour cette raison que la COCLA a encouragé la création du CODEMU. Cependant, tous
les dirigeants de la COCLA ont nié un tel conseil de la part de l’inspecteur84. À notre
connaissance, cette recommandation ne se retrouve écrite nulle part, elle est donc informelle.
Ainsi, cela n’obligeait en rien la COCLA et les coopératives à instaurer le changement
conseillé. Néanmoins, l’argument que le commerce équitable exige la participation des
femmes a été énoncé par la direction générale de la COCLA en assemblée générale. Il a été

83

Rappelons que les épouses des membres ne pouvaient pas voter en faveur de la modification puisqu’elles n’ont
pas le droit de vote.
84
Les dirigeants de la coopérative sont beaucoup plus collaboratifs et parlent beaucoup plus ouvertement des
problèmes de la coopérative que ceux de la fédération qui se soucient beaucoup de l’image. Ils nuancent ainsi
leur discours et exposent davantage les limites de l’institution.

116
très utile pour exercer de la pression sur les membres masculins, favorisant la création du
comité de femmes Girasol et celle du CODEMU.
Du côté des femmes, la responsable du programme Genre, femmes et famille de la COCLA
affirme que les femmes ont aussi exercé de la pression sur les dirigeants pour la création du
CODEMU. Une fois réunies en comités, les femmes ont en effet cheminé et, lorsqu’elles ont
appris que d’autres coopératives adoptaient le CODEMU, elles ont aussi voulu le leur.
D’ailleurs, la primer vocal du CA de la coopérative explique ainsi la modification de la
charte :
Cet ajout a suivi les formations données par Viviana [la responsable du programme
Genre, femme et famille]: il y a eu une pression de la part des femmes, en plus d’une
pression de la part du commerce équitable qui exige que les femmes se réunissent.

Cependant, chez la plupart des femmes, cette influence du commerce équitable en leur faveur
est méconnue. Celles-ci connaissent mal le fonctionnement de la coopérative et connaissent
encore moins bien celui du commerce équitable. Ensuite, pour plusieurs femmes du comité
Girasol, c’est leur mari qui leur a dit qu’elles devaient participer parce qu’il le fallait, ou
encore parce que la coopérative l’exigeait, sans expliquer davantage. Enfin, les paysannes ne
savent souvent pas qu’elles produisent du café équitable, elles font donc encore moins la
relation entre celui-ci et les comités de femmes. Effectivement, lorsque nous demandions aux
femmes si elles cultivaient du café certifié équitable, elles répondaient souvent par la négative
ou encore elles demandaient à leur mari. Les quelques femmes qui affirmaient connaître cette
certification la confondaient presque toujours avec la certification biologique, puisque cette
dernière a entraîné des changements concrets dans leur vie quotidienne85. Quant au commerce
équitable, elles n’en voient pas les conséquences concrètes. Cette méconnaissance de la
certification équitable ne se limite pas aux femmes et elle s’explique, entre autres, par le type
de gestion effectué par la fédération.
Dans le Cuadro de liquidación de Cemaq de l’année 2005, tableau qui détermine les
versements finaux destinés aux producteurs, on retrouve seulement deux colonnes, une pour
le nombre de quintaux de café biologique et l’autre pour celui de café conventionnel. Lors de
la dernière récolte, la coopérative a remis à la fédération 3098 quintaux de café biologique et

85

Les règles strictes, la visite annuelle de l’inspecteur et les formations auxquelles certaines ont pu assister en
font un type de production qu’elles connaissent bien. D’ailleurs, elles s’accordent pour dire que plusieurs
améliorations dérivent de cette conversion au biologique : une culture plus propre, un café de meilleure qualité,
une bonne gestion des déchets, l’installation de toilettes sèches, etc.

117
276 quintaux de café conventionnel pour lesquels les producteurs ont reçu 145 soles par
quintal de café conventionnel, contre 235 pour le biologique (COCLA, 2005 : 9). Cette
division entre café biologique et conventionnel est toutefois simplifiée, puisque le café
qualifié de «biologique» comprend en fait le café biologique, le café équitable biologique ou
encore le café gourmet équitable. Bien que le prix de ces cafés diffère, la coopérative de
Cemaq ne connaît pas la destination précise de son café86. Pour cette raison, le gérant de la
coopérative de Cemaq se plaint d’obtenir le surprix sans détails de la part de la COCLA : les
surprix des cafés biologique, gourmet et équitable sont fusionnés et la coopérative ne reçoit
aucun surplus visiblement attribuable au café soutenable (UTZ-KAPEH) qui, pour sa part, se
retrouve dans la colonne du café «conventionnel».
Cette distinction simpliste entre café conventionnel et café biologique fait en sorte que les
producteurs saisissent mal ce qu’est et ce qu’implique la certification équitable. En effet, la
majorité des producteurs distinguent difficilement les critères sociaux des différentes
certifications : ils pensent que celles-ci leur offrent un meilleur prix, qu’elles exigent que leurs
enfants aillent à l’école, que leur café soit biologique (ce qui aide, mais n’est pas nécessaire)
et que leur conjointe participe. Comme nous l’avons mentionné plus tôt, le dernier aspect
concernant les femmes a été clairement expliqué par les dirigeants en assemblée générale.
Bref, exception faite du gérant et du président, les membres de la coopérative de Cemaq ne
saisissent pas vraiment ce que le commerce équitable offre de plus que les autres
certifications. Ainsi, nos constatations rejoignent celles du FTRG quant à la rétention de la
compréhension du concept de commerce équitable au niveau de l’élite de l’organisation,
comme nous l’avons présenté dans la section 2.3.2. Comme dans les cas étudiés par le FTRG,
cela fait en sorte que le concept de prime sociale est mal compris.

5.3.2 Prime sociale : où va l’argent?
Les conditions d’échange du café équitable se différencient de celles du marché
conventionnel, entre autres, par la garantie d’un prix plancher de 1,21$ US la livre additionné
d’une prime sociale de 5¢ qui doit être investie préférablement au profit de la communauté (T.
86
Comme le mentionne l’inspecteur de la FLO dans son rapport de 2005, la gestion de la fédération des
coopératives se caractérise par un manque de transparence et par le maintien de l’information au sein de l’élite
décisionnelle de la COCLA (FLO-CERT, 2005 : 4). Toutefois, on doit comprendre que, souvent, dans le café de
qualité supérieure, il y a des mélanges de café entre les lots et entre les coopératives, ce qui complique encore
plus les données. Malgré cette complexité, il est indéniable que trop d’opérations sont contrôlées par la COCLA,
qui a tendance à centraliser la gestion et la prise de décision. On peut se demander en effet si l’organisation porte
le chapeau des gestionnaires ou des producteurs. Cela a un impact certain sur la connaissance du commerce
équitable par les producteurs.

118
RAYNOLDS, 2004 : 1111)87. À la COCLA, 20 % du surprix équitable est retenu pour
financer l’assistance technique et la formation, mais cette somme ne peut dépasser 20 $ par
100 livres de café. Selon le directeur général de la fédération, cette gestion a permis, entre
autres, l’emploi de huit techniciens. Le reste de l’argent est versé directement aux
coopératives, qui le gèrent de façon démocratique selon leurs propres besoins, tout en
respectant les critères du commerce équitable.
Au niveau de la coopérative de Cemaq, la manière de distribuer l’argent est décidée par vote
en assemblée88. Ainsi, les producteurs décident eux-mêmes quels projets ils concrétiseront à
l’échelle de la coopérative et combien d’argent ils recevront. Avec les années, cet argent a
permis d’améliorer les installations de la coopérative (local, meubles, ordinateur, véhicules
pour transporter le café et les délégués, etc.) et également celles des producteurs. Le reste de
l’argent est géré à la discrétion des producteurs, qui reçoivent leurs versements en fonction de
la quantité de café remise. Il y a deux ans, une partie de l’argent a été investie dans
l’achat d’un terrain pour l’élevage de dindons, d’un moulin à café, d’une dépulpeuse et de
ciment afin que les membres se construisent des séchoirs, des bassins et des canaux. L’an
passé, la coopérative a retourné presque 95 % des surplus aux membres. Cette année, ceux-ci
ont préféré rembourser les dettes contractées antérieurement à l’achat des véhicules et
recevoir 80 % des surplus.
Dans la coopérative de Cemaq, les profits dégagés grâce au commerce équitable et à la culture
biologique rendent aussi possibles des investissements sociaux. L’apport social de la
coopérative se divise en trois volets. D’abord, en matière d’éducation, la coopérative tente
d’aider les écoles primaire et secondaire du village. Par exemple, si les écoles organisent des
activités et que le véhicule de la coopérative est disponible, cette dernière offre la mobilité
aux étudiants. Ensuite, la coopérative appuie les activités des comités de femmes89. Enfin,
depuis moins d’un an, en ce qui concerne la santé, la coopérative finance un jeune pour qu’il
se forme avec Ayni Salud dans le cadre du projet dont nous avons parlé dans le chapitre

87

Ce prix plancher correspond au café haute qualité Arabica et il est augmenté si le prix sur le marché
conventionnel le dépasse. Le prix FLO devient alors ce prix du marché, augmenté de 0,05 US$ la livre (RICE,
2000 :47). Le prix est fixé pour permettre aux producteurs du Sud de vivre dignement et décemment, tout en
tenant compte de la réalité du marché économique.
88
Le commerce équitable vient solidifier et assurer la pérennité de ce principe.
89
Comme nous l’avons mentionné plusieurs fois, depuis 2003, les comités de femmes sont représentés et
rattachés au CA de la coopérative par le Comité de développement des femmes (CODEMU). Cet organe lie les
deux entités et la nouvelle charte oblige la coopérative à appuyer les comités de femmes.

119
précédent. Ce dernier volet débute à peine et la prochaine étape prévoit l’organisation d’un
comité de santé.
Parmi les investissements au profit des comités de femmes, la coopérative assumera 20 % des
coûts de leur futur stage à Arequipa, le Corredor Puno-Cusco couvrant la majeure partie de la
somme restante et les femmes comblant la différence (qui est d’environ 17 $). Autre effort de
la coopérative : lorsque les femmes de l’exécutif des comités vont à Quillabamba pour des
formations, celle-ci leur verse une allocation équivalente à celle des hommes. Dernier
exemple de collaboration de la coopérative avec les femmes : en 2004, Sumaq Tanta a
demandé que 80 quintaux soient remis au nom des membres féminins via les coopératives.
Puisque neuf membres de Sumaq Tanta sont les conjointes de membres de la coopérative de
Cemaq, elles ont remis en leur nom une partie du café cultivé à la coopérative (et non au nom
de leur mari), comme nous l’avons expliqué dans le chapitre précédent.
La prime sociale est souvent vantée pour ses effets bénéfiques, notamment en ce qui a trait à
la promotion féminine (YÉPEZ, 2002 : 187). Or, cette prime n’implique pas nécessairement
un changement du processus de socialisation en matière de rapports sociaux de sexe.
L’histoire a prouvé que sans volonté politique derrière les ressources, la croissance
économique et un taux plus élevé de scolarisation peuvent très bien s’accompagner d’une
exacerbation des inégalités. De plus, dans la coopérative de Cemaq, cette prime n’est pas
distinguée des surplus provenant des autres certifications. Peu de membres connaissent
l’existence et le fonctionnement de cette prime et même les dirigeants de la coopérative la
confondent avec le surprix. Compte tenu de la confusion quant à la provenance des fonds
investis dans la sphère sociale, la prime sociale ne constitue pas la source directe de l’appui
financier aux groupes de femmes. Il est toutefois incontestable que le prix équitable permet de
dégager des surplus qui, par la suite, peuvent être investis au profit de la communauté
locale90.
Bref, le commerce équitable a joué un rôle grâce à l’instrumentalisation du discours du
commerce équitable par la fédération, discours repris par les dirigeants de la coopérative de
Cemaq. Plusieurs autres facteurs ont aussi favorisé la création des comités de femmes et du
CODEMU. D’abord, les compétences de la responsable du programme Genre, famille et
femmes sont notables. Ensuite, réunies en comités, les femmes ont revendiqué des
90 Selon le directeur général de la COCLA, si la fédération n’avait pas percé sur le marché équitable, elle «serait
environ cinq ans en arrière dans son développement».

120
changements. Il semble aussi qu’il y ait une ouverture de la part de l’exécutif de la
coopérative de Cemaq91. Enfin, ces avancées ne sont pas seulement le fruit du travail avec les
comités de femmes, mais aussi, entre autres, du courant international, de la politique
gouvernementale et d’une éducation plus accessible.
Après avoir introduit la coopérative, les comités de femmes de Cemaq et la relation entre
ceux-ci et le commerce équitable, nous chercherons maintenant à savoir si les femmes
perçoivent elles-mêmes des changements depuis leur participation au sein des comités et si
oui, lesquels.

5.4 Changements identifiés par les femmes depuis leur
participation aux comités de femmes
Nous avons interviewé dix femmes de chacun des comités de femmes de la coopérative de
Cemaq. Ces femmes avaient entre 23 et 56 ans et elles étaient toutes mères sauf une. Les plus
jeunes (35 ans et moins) avaient toutes complété leur deuxième année du secondaire alors que
les femmes plus âgées (40 ans et plus) avaient presque toutes arrêté leurs études durant la
première moitié du primaire92. Les mères de famille interviewées étaient toutes mariées ou
conjointes de fait, sauf deux d’entre elles : l’une était monoparentale et l’autre, veuve.
Chacune des femmes nous recevait dans sa demeure pour une demi-journée, ainsi elles
pouvaient nous parler tout en effectuant leurs tâches : la plupart du temps, nous avons cuisiné
avec elles. Celles qui nous recevaient le matin nous offraient le repas du midi et celles que
nous visitions l’après-midi, celui du soir. Nous avons donc pu échanger avec les membres de
la famille qui étaient alors présents.
Nos entrevues avec les femmes n’ont eu lieu qu’avec des volontaires. Il est possible que les
femmes qui participent aux comités soient celles dont les maris sont plus ouverts et qu’elles
jouissent déjà d’une position moins subordonnée dans leur ménage que les autres femmes du
village. De plus, il est probable que les femmes qui ont accepté d’être interviewées aient aussi
cheminé davantage sur le plan personnel et social que la moyenne du groupe, puisque celles
qui ont accepté sont aussi les femmes les plus impliquées et à l’aise de dialoguer. Fait à noter,
aucune femme unilingue quechua n’a accepté de nous accorder une entrevue, même si la
91 L’ouverture de l’exécutif explique peut-être, en partie, pourquoi la COCLA nous a envoyés dans cette
coopérative pour faire mon étude de cas. Le gérant vit à Quillabamba, sa femme est agronome et travaille à
temps plein. Il est très ouvert d’esprit.
92
Ces dernières devaient marcher presque deux heures pour aller à l’école de Santa María, puisque leur village
ne comptait pas d’école primaire avant 1973 ni d’école secondaire avant l’an 2000.

121
traduction ne posait pas un obstacle majeur puisque plusieurs paysannes bilingues se sont
proposées pour faire l’interprétation. Il aurait aussi été intéressant de rencontrer les
villageoises qui ne participaient pas au comité. Nous en avons néanmoins rencontré une qui
ne voulait pas assister aux réunions, par manque de temps et aussi parce qu’elle n’aimait pas,
expliquait-elle, que des disputes de la sphère privée se retrouvent sur la sphère publique.

5.4.1 Développement personnel
Depuis les rencontres des comités de femmes, les transformations identifiées par les membres
sont nombreuses. Premièrement, les femmes de l’échantillon expliquent que, grâce aux
formations, elles voient maintenant à quel point elles contribuent au sein de leur ménage.
Plusieurs femmes nous ont décrit un atelier en particulier qui les a aidées à prendre conscience
de la valeur de leur travail : peu de temps après la fondation de chacun des comités, les
membres ont été amenées à reproduire les tâches de chacun des sexes sur une horloge en
papier puis à assigner un salaire à chacune des activités. Lors de notre séjour, nous avons eu
la chance d’assister à cet atelier dans un nouveau comité de femmes d’une autre coopérative
de la COCLA. À la fin de l’activité, les femmes du comité en question avaient récolté presque
trois fois le salaire des hommes. Lors de la réflexion qui a suivi l’activité, les femmes ont pris
conscience qu’elles ne faisaient pas qu’«aider», elles «apportaient» aussi beaucoup au
ménage. Elles reconnaissaient leur propre contribution, ce qui a changé leur perception
d’elles-mêmes. La responsable du programme Genre, femme et famille nous a expliqué que
les réactions suscitées par cet atelier étaient semblables dans la plupart des comités.
En plus des ateliers, la structure du comité et le fonctionnement démocratique permettent aux
femmes d’occuper des postes et d’assumer des responsabilités à tour de rôle. Les femmes sont
en général très fières d’avoir été élues. En outre, les femmes interviewées n’ont pas seulement
acquis une meilleure appréciation de leur propre travail et augmenté leur confiance en ellesmêmes, la majorité d’entre elles affirment aussi s’être améliorées dans leur façon de parler en
public et à d’autres hommes. De plus, pendant notre séjour, elles ont formé une équipe de
soccer, alors qu’avant, elles ne jouaient jamais. Elles doivent, par contre, se contenter du
terrain où jouent les enfants, étant donné que les hommes occupent l’autre terrain.
Toujours grâce aux ateliers, les femmes ont aussi appris à gérer leur budget. Elles affirment
que les rencontres en comité ont considérablement changé leur vie à travers l’acquisition de
compétences de gestion. Grâce aux connaissances acquises, les femmes parviennent
effectivement à mieux planifier et organiser leur budget, de même qu’à compter l’argent

122
prévu pour le café et à en réclamer la somme exacte à leur mari, évitant qu’une partie ne soit
égarée. Plusieurs femmes tenaient les mêmes propos à ce sujet. Voici ceux d’une femme du
comité Sol y Luna qui résument bien leur situation et la résistance qui a suivi de la part des
hommes:
J’ai appris à garder une partie du budget en cas de maladie et une autre, pour
l’éducation des enfants. De plus, j’ai maintenant les connaissances pour savoir
combien d’argent le café doit rapporter et ainsi, exiger des comptes de mon mari. Les
rencontres des comités de femmes ont donc complètement bouleversé l’ordre établi.
D’ailleurs, à la suite des formations, certaines femmes exigeaient la totalité de l’argent
et quelques hommes, surtout ceux qui sont habitués à en boire une partie, ont très mal
réagi : en parlant dans le haut-parleur du village, un homme a exigé la fin de ces
rencontres, parce qu’elles minaient, disait-il, la paix à l’intérieur des couples!

5.4.2 Vie en couple et en famille
Dans cette section, les changements que les femmes perçoivent dans leur famille et dans leur
couple seront décrits. Il y sera question de communication, de bien-être de la famille, de
sexualité, de préférences reproductives et de partage des tâches domestiques.
La plupart des femmes de l’échantillon estiment que le dialogue au sein du couple s’est
amélioré depuis le début des formations des comités de femmes. Certaines affirment aussi
qu’elles se sentent plus valorisées par leur conjoint qu’il y a quelques années. D’autres disent
que leur conjoint les a toujours considérées avec beaucoup d’égard et que cette tendance s’est
maintenue. Les femmes ont également l’impression que les membres de leur famille
communiquent mieux, comme l’explique une membre du comité Girasol :
[…] j’ai appris comment vivre en famille et tout. Depuis les formations, mon
comportement a changé : je me fâche moins et j’explique davantage à mes enfants et à
mon mari. Il y a donc une meilleure communication qu’avant dans le couple.

D’ailleurs, lorsque nous demandions aux femmes ce qu’elles avaient appris dans les ateliers,
elles répondaient souvent spontanément qu’elles avaient appris comment vivre dans leur
famille. De plus, grâce aux formations en santé et en nutrition, les femmes affirmaient avoir
amélioré les conditions de vie de leur famille. Elles affirmaient également avoir appris leurs
droits, l’importance de les faire respecter et comment dialoguer avec leur mari sans qu’il se
fâche.
Cependant, les résistances masculines semblent s’estomper. Voici ce qu’explique une femme
du comité Sol y Luna :
Avant, beaucoup de mes compagnes se faisaient battre, soit environ la moitié d’entre

123
elles. Maintenant, cela ne concerne plus que quelques-unes. Quelques maris se
fâchent et ne laissent pas l’épouse assister aux réunions. Dix ou 15 femmes viennent
seulement de temps en temps parce que le mari ne veut pas.

La plupart des personnes interviewées affirment que les membres de la coopérative de Cemaq
sont en général beaucoup plus ouverts qu’avant à la participation de leur épouse aux comités
de femmes. Les femmes expliquent ce changement par deux attitudes possibles de la part de
leur conjoint : certains se sont rendus à l’évidence que tous en sortiraient gagnants, les autres
s’y sont faits par la force des choses. Une minorité d’hommes résistent toujours, mais comme
ils ne laissent pas leur femme faire partie des comités, elles n’ont pas été interviewées. Un
autre fait important est également présent dans la citation ci-dessus : toutes les femmes
interviewées considèrent que les violences conjugale, familiale et au sein de la communauté
ont considérablement diminué93. Deux hommes septuagénaires qui nous ont raconté
l’évolution de la communauté sont aussi arrivés à cette conclusion. En outre, tous considèrent
que l’alcoolisme a suivi la même tendance à la baisse.
Certaines femmes expliquent que les ateliers des comités de femmes ont aussi occasionné des
changements radicaux en ce qui a trait à la sexualité dans leur couple. Par exemple, une
femme du comité Girasol nous a confié que sa participation au sein du comité de femmes
avait «changé sa vie» : depuis les cours, son mari et elle font chambre à part, explique-t-elle,
puisqu’ils n’ont pas les moyens financiers d’avoir un autre enfant. Elle affirme qu’elle a
rapidement constaté que les rencontres étaient loin d’être une perte de temps.
Selon la primer vocal du CA de la coopérative, depuis une dizaine d’années, les campagnes
gouvernementales de sensibilisation et de promotion de la contraception ainsi que les
rencontres des comités de femmes semblent avoir contribué aux changements de mentalité en
matière de planification des naissances. Effectivement, les jeunes femmes que nous avons
rencontrées affirment vouloir moins d’enfants que leur mère et elles sentent qu’elles
contrôlent mieux leur fécondité. De plus, pour les parents, l’éducation est généralement une
priorité; ils veulent que leurs enfants étudient à l’université et qu’ensuite, ils se trouvent un
emploi en ville. À plusieurs reprises, les femmes ont utilisé les expressions «être quelqu’un»,
«faire quelque chose dans la vie» pour exprimer ce qu’elles souhaitaient pour leurs enfants.
Les mères comme les pères souhaitent que leurs enfants deviennent des professionnels et
qu’ils ne vivent pas la même vie qu’eux. Une femme pauvre assez âgée nous confiait
93

Silverblatt attribue au processus de la colonisation une augmentation de l’alcoolisme et de la violence
(SILVERBLATT, 1990 : 107).

124
d’ailleurs que la plus grande peine de sa vie était de ne pas avoir pu envoyer ses enfants à
l’université.
Comme nous l’avons mentionné au début de la section 5.4, les jeunes mères de Cemaq ont
toutes complété leur deuxième année du secondaire, alors que les femmes de plus de 40 ans
ont presque toutes arrêté leurs études durant la première moitié du primaire. Leur âge est
souvent en lien avec leur niveau d’éducation, mais aussi avec leurs préférences reproductives.
En général, plus les femmes sont jeunes, plus elles sont éduquées et moins elles désirent
d’enfants. Les plus jeunes couples veulent au maximum 2 ou 3 enfants ; ils semblent
d’ailleurs planifier leur famille avec succès. À l’inverse, les femmes plus âgées sont moins
instruites et aspirent à de plus grandes familles. Elles considèrent davantage les enfants
comme des ressources familiales socio-productives, donc comme une sécurité économique et
affective, tandis que les plus jeunes femmes trouvent difficile de concilier travail aux champs
et soin des enfants. Les moyens de contraception les plus courants demeurent le calendrier et
certaines tisanes anticonceptionnelles.
En ce qui concerne leurs tâches domestiques, les femmes ne notent aucun changement. Leur
horaire est toujours aussi chargé. Dans la plupart des familles, les hommes s’occupent en
général un peu plus de leurs enfants, mais toutes les autres tâches ménagères continuent d’être
assumées entièrement par les femmes. Quelques-unes d’entre elles affirment que leur mari les
aide parfois à faire le ménage, mais la cuisine reste un espace féminin. Ainsi, lorsqu’elles
assistent à leur réunion, la plupart doivent se lever plus tôt pour cuisiner avant de quitter.

5.4.3 Au sein de la coopérative
Au cours des dernières années, quelques changements se sont opérés au sein de la coopérative
afin d’intégrer davantage les femmes. D’abord, bien que les conjointes des membres ne
possèdent toujours pas de droit de parole ou de vote, elles peuvent maintenant assister aux
assemblées générales. De plus, avec l’autorisation de leur conjoint, les femmes peuvent aussi
réclamer l’argent obtenu par la vente de café à la coopérative et obtenir des reçus pour le café
remis au nom de leur conjoint.
À l’intérieur de la coopérative, depuis 2003, il y a bien sûr le CODEMU. En outre, une
femme siège pour la première fois à l’exécutif. Cette dernière affirme sans hésiter que, depuis
une dizaine d’années, il y a beaucoup plus de respect et de confiance envers les femmes. Elle
considère qu’elle peut s’affirmer sans problème et que les délégués des comités

125
d’administration, d’éducation et de surveillance l’écoutent et la prennent au sérieux. Elle
explique que dans toute institution, il devrait y avoir au moins une femme. Cela éviterait des
problèmes puisque, selon elle, les femmes sont plus responsables. Cette vision de la femme,
comme un être plus sobre et plus responsable que l’homme est assez répandue, même chez les
hommes94.
L’espace de la coopérative reste réservé aux conjoints masculins. Bien que plusieurs femmes
affirment que leur époux leur raconte ce qui s’y dit, d’autres déplorent, au contraire, qu’elles
ne savent rien de ce qui s’y passe. Voici ce que dit une femme du comité Girasol :
Mon mari est membre et va à toutes les formations de la coopérative, mais ne me dit
rien du contenu, alors que je travaille aussi le café, surtout en temps de récolte, où je
travaille même plus, puisque je lave le café.

Pour cette femme, être membre de la coopérative est synonyme d’accès à la connaissance.
Cette soif de connaissance s’exprime aussi chez plusieurs autres femmes qui nous ont
expliqué pourquoi elles aimaient participer au comité. Effectivement, lorsque nous cherchions
à savoir pourquoi elles appréciaient les rencontres du comité, elles nous répondaient
simplement qu’elles aimaient apprendre. De plus, toutes les membres des comités de femmes
que nous avons interviewées ont exprimé leur volonté de participer et d’influencer les
décisions prises au sein de la coopérative, puisque leur famille dépend du café pour survivre.
Ainsi, les femmes interviewées déplorent unanimement l’injustice d’être laissées à l’écart de
la coopérative.
Par ailleurs, dans l’explication que donnent les femmes des changements identifiés, il
convient d’expliquer un phénomène intéressant : elles accordent énormément de crédit à la
personne qui a formé les comités, qui a dispensé la plupart des formations et qui a monté les
différents projets avec les femmes. Pour plusieurs femmes, cette personne est devenue une
sorte de salvatrice ; toutes les femmes ne tarissent pas d’éloge sur sa façon d’expliquer leur
situation et leur position sociale en tant que femmes, tout en leur faisant prendre conscience
de leurs droits et de l’injustice dont elles sont victimes95. Une femme nous a même affirmé
que «Viviana [nom de la responsable des comités de femmes] redonne la vue aux aveugles».
94
Cette idée aide à briser les résistances, mais elle peut aussi en susciter, puisque dans cette optique, les femmes
seraient meilleures que les hommes pour diriger la coopérative. Raison de plus, alors, pour ceux-ci de les
empêcher de prendre leur place.

95

Nous avons pu constater le talent exceptionnel de la responsable du programme Genre, famille et femmes de
COCLA lors des formations.

126
Même les hommes disent que «les choses ont changé depuis Viviana». Le fait que toutes les
femmes justifient les changements qu’elles perçoivent par les actions de cette femme, plutôt
que par les leurs, semble en partie justifié par leur tendance à la dévalorisation, comportement
causé par l’oppression intériorisée.
En résumé, depuis qu’elles participent aux comités de femmes, les membres féminins
interviewés perçoivent que les activités du comité ont engendré des changements positifs sur
les plans personnel et social. Selon elles, leurs perceptions d’elles-mêmes, de leur travail et de
leurs capacités sont meilleures depuis les formations qu’elles ont reçues. Elles notent
également une évolution dans leur relation de couple et dans leur dynamique familiale,
notamment une meilleure communication. Elles identifient aussi des changements au niveau
de la coopérative, où elles gagnent peu à peu de l’espace, par exemple depuis la création du
CODEMU ou depuis l’obtention du droit d’assister aux assemblées. Les changements décrits
dans la présente section entraînent-ils un processus d’empowerment pour ces femmes?

5.5 Processus d’empowerment
Tel que présenté dans le premier chapitre, trois niveaux d’empowerment ont guidé notre
analyse. L’empowerment individuel renvoie au développement personnel et est essentielle
pour combattre l’oppression intériorisée. L’empowerment relationnel permet d’influencer la
nature d’une relation et de gagner du pouvoir dans les prises de décision. Grâce à
l’empowerment collectif, la somme des potentiels des individus d’un groupe est plus grand
que la somme de celui de chacun pris individuellement (ROWLANDS, 1997 : 14-15). Pour
déterminer si le travail effectué par les comités de femmes constitue un moyen
d’empowerment pour ses membres, il convenait de considérer l’ensemble des indicateurs pour
en dégager une tendance. Il fallait aussi tenir compte, dans l’analyse, de la difficulté de
demander à des gens qui ne participaient pas à certaines prises de décisions de prendre des
initiatives qui leur sont propres et de dépasser l’acceptation passive et reconnaissante
(FRANCKE, 1996 : 216).

5.5.1 Empowerment personnel
Un processus d’empowerment personnel est bel et bien en cours pour les femmes des comités
étudiés : les femmes y acquièrent beaucoup de connaissances et questionnent des croyances
établies depuis des siècles, par exemple, l’idée que leur contribution est moindre que celle de
leur mari. En elle-même, l’implication dans un groupe de femmes et la participation à des
activités hors de la maison aident au processus d’empowerment personnel et collectif. Grâce

127
aux formations dispensées par les comités de femmes, les membres développent de nouvelles
habiletés, comme la comptabilité des revenus du café, la gestion d’un budget, le tissage de
sacoches, etc. De plus, les femmes de l’échantillon expliquent qu’elles se rendent maintenant
compte de la valeur de leur contribution au ménage et elles affirment avoir appris leurs droits
de même que l’importance de les faire respecter. Auparavant, l’oppression intériorisée de ces
femmes les empêchait de reconnaître la valeur de leur propre travail : elles affirmaient
qu’elles appuyaient leur mari et considéraient que la contribution masculine était supérieure à
la leur.
Étant donné la structure du comité et son fonctionnement démocratique, les femmes peuvent
occuper des postes et assumer des responsabilités à tour de rôle. Comme elles sont en général
très fières d’avoir été élues, cela contribue à améliorer leur image d’elles-mêmes et leur
confiance en leurs propres capacités. Elles ont d’ailleurs le sentiment d’être davantage
respectées socialement. De plus, depuis qu’elles participent aux ateliers offerts par les
comités, la majorité des femmes interviewées se considèrent plus aptes à parler aux hommes
et à s’exprimer publiquement. Elles sont aussi plus conscientes des inégalités entre les sexes
qu’il y a quelques années. Ainsi, les formations contribuent à vaincre tranquillement
l’oppression intériorisée. De plus, la formation d’une équipe féminine de soccer constitue
également un indicateur de changement majeur qui témoigne d’une évolution dans la
représentation que les femmes ont de leur travail. Cela signifie qu’elles commencent à se
donner du temps pour se divertir, ce qui implique préalablement qu’elles reconnaissent leur
travail. Il s’agit d’une évolution considérable.
En ce qui a trait aux ressources financières, les femmes continuent de gérer le budget familial
en concertation avec leur mari, puisque ce contrôle des ressources financières est traditionnel
dans cette région. Cependant, plusieurs femmes affirment qu’auparavant, leurs époux ne leur
confiaient pas la totalité de l’argent du café et en gardaient une partie pour eux. Depuis
qu’elles ont appris à calculer le montant correspondant à la vente de leur café, elles en exigent
maintenant la totalité. Ainsi, les femmes ont un plus grand accès aux revenus qu’auparavant et
elles en ont davantage le contrôle. Avec cet argent, elles s’occupent généralement des
dépenses familiales : alimentation, soin des enfants, etc.

5.5.2 Empowerment relationnel
Étant donné que les trois types d’empowerment sont étroitement liés, nous avons déjà abordé
un peu l’empowerment relationnel en parlant de l’empowerment personnel. Ainsi, savoir

128
comment compter le revenu du café permet aux femmes de le revendiquer auprès de leur
mari. De plus, la nouvelle perception que les femmes ont d’elles-mêmes, de même que les
connaissances et habiletés qu’elles ont acquises, change nécessairement la dynamique de leur
couple. Effectivement, la plupart des femmes affirment se faire mieux respecter, recevoir
davantage de reconnaissance pour leur travail et avoir une meilleure communication au sein
de leur couple et de leur famille.
Enfin, comme nous l’avons mentionné dans la section 5.2, les générations sont très
hétérogènes en matière de préférences reproductives ; l’âge des femmes est directement lié à
leur niveau d’instruction et à leurs préférences reproductives. De plus, voici une autre preuve
d’empowerment relationnel : les plus jeunes ont en général un meilleur contrôle de leur
fécondité. Dans l’échantillon, les trois couples les plus jeunes n’avaient qu’un enfant âgé de 5
ans, ce qui confirme un certain contrôle sur leur fécondité. Cependant, les méthodes de
contraception utilisées ne sont pas infaillibles et l’avortement est encore illégal au Pérou.
Plusieurs naissances ne sont pas planifiées.
L’étude de Carmen Yon Leau sur les femmes andines explique leurs préférences
reproductives. Selon cette étude publiée en 2000, la majorité des paysannes péruviennes
andines exprime le désir de ne pas avoir beaucoup d’enfants et d’en avoir moins qu’avant96
(YON LEAU, 2000 : 199). L’auteure associe ce changement à l’appauvrissement des familles
et à une volonté d’offrir aux enfants une meilleure scolarisation (YON LEAU, 2000 : 109)97.
Nos résultats en matière de préférences reproductives vont dans le même sens : à Cemaq, on
retrouve un changement semblable de priorités en ce qui concerne l’éducation. Pour les
parents, la formation scolaire représente un élément central dans l’éducation des enfants; elle
est même considérée comme une nécessité. Ainsi, les femmes de l’échantillon veulent-elles,
en moyenne, moins d’enfants que les femmes des générations antérieures afin de pouvoir leur
offrir une formation secondaire, voire professionnelle. Souvent, les parents souhaitent aussi
que leurs enfants fassent leur vie en milieu urbain, bien que, paradoxalement, eux-mêmes
n’aimeraient pas vivre en ville98.

96

Beaucoup d’enfants représente quatre ou cinq enfants pour les jeunes et six ou plus pour les plus vieilles.
Les mentalités ont énormément changé. Selon la FAO, avoir beaucoup d’enfants est maintenant une conduite
désapprouvée, liée à au manque de responsabilité, à un mauvais raisonnement du couple et à des maris machistes
qui forcent les femmes (FAO, 2005 : 154).
98
Selon nous, cette affirmation reflète la profondeur du complexe identitaire, de l’autodévalorisation d’euxmêmes et de l’agriculture. Selon Narda Henriquez, la dévalorisation de la vie en milieu rural remonte aux années
entre 1930 et 1960, tandis que les migrations vers la ville se sont intensifiées. Avec elles, de nouvelles visions du
97

129
Le changement dans les relations entre les hommes et les femmes est intangible, puisqu’il est
peu observable dans la vie quotidienne. Effectivement, l’évolution de leur relation ne change
pas la division sexuelle du travail et ne libère pas les femmes de leur horaire chargé. La
participation des femmes dans les activités de production ne s’accompagne pas d’un partage
des tâches de reproduction. En effet, en dehors du travail productif, les hommes de Cemaq ne
partagent pas les tâches avec leur conjointe. Ils accomplissent exceptionnellement certains
travaux domestiques en cas de maladie ou d’accouchement, mais pour cela ils reçoivent
souvent l’appui des femmes de leur famille élargie. Ainsi, lorsqu’un homme est séparé de sa
femme pour une raison quelconque, il n’est pas rare que sa belle-sœur, sa sœur ou une autre
femme accomplisse les tâches domestiques pour lui. Dans la région, la vie sans une femme est
inconcevable aux yeux de nombreux hommes.

5.5.3 Empowerment collectif
Force est de constater que le supposé «pouvoir féminin» dans le ménage ne se reflète pas
dans la coopérative. Cela correspond d’ailleurs aux conclusions de Marfil Francke dans son
étude publiée en 1996 sur l’implication des femmes dans les projets de développement rural
dans 30 communautés de Cusco, Puno et Ancash. Francke avait observé, dans ses nombreuses
études de cas, que la participation des femmes paysannes dans les structures d’organisation
communale et dans les assemblées ne faisait pas partie des coutumes. Nous le remarquons
aussi. Cependant, nous constatons une dynamique tout à fait différente de celle observée par
Francke, qui décrivait les femmes comme faibles, passives, marginalisées, peu écoutées et
limitées par leurs faibles compétences linguistiques lors des assemblées (FRANCKE, 1996 :
207). Nos constats sont plus positifs à deux niveaux. D’abord, la seule femme qui s’implique
activement dans la coopérative affirme qu’on la respecte et qu’on l’écoute beaucoup au sein
de la coopérative. Ensuite, dans les comités de femmes, plusieurs s’expriment et prennent leur
place. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette différence, notamment le plus grand niveau
de scolarité des femmes, certaines caractéristiques propres à la coopérative de Cemaq et le
travail en comités de femmes.

futur qui associaient le progrès à l’éducation sont apparues. L’industrialisation, symbolisant le progrès, a entraîné
une dévalorisation de la campagne et de l’agriculture. La croissance de l’économie urbaine a renforcé les attentes
et a élargi les possibilités : l’impulsion du progrès se trouvait davantage dans l’effort individuel que dans l’effort
économico-productif, donc dans l’éducation. Depuis ce temps, la formation académique est considérée comme le
mécanisme principal pour élargir les possibilités, même si les possibilités se sont amoindries avec la récession
économique (HENRIQUEZ, 1999 : 23-24). Ainsi, à Cemaq, on constate ainsi que plusieurs enfants migrent à
Cusco ou ailleurs, où ils doivent affronter un marché de l’emploi saturé et accepter n’importe quel gagne-pain
pour un salaire dérisoire.

130
Le processus d’apprentissage des femmes est bien sûr facilité par l’espace non mixte dont
elles bénéficient dans les comités de femmes. Depuis que ceux-ci se sont formés et se
réunissent, les femmes discutent, exigent le respect de leurs droits, exercent des pressions,
revendiquent, etc. Avec le comité, elles se sont construit un réseau, négocient avec la
coopérative, expriment leurs besoins et s’organisent pour réaliser des activités génératrices de
revenu. Selon le gérant, les comités de femmes l’invitent aux réunions et lui demandent
certains services. Les représentantes vont même négocier avec les dirigeants de la COCLA.
De cette façon, les femmes gagnent peu à peu de l’espace sur la sphère publique99.
En ce qui concerne la mobilité dans les lieux publics, elle était déjà acquise pour plusieurs
femmes qui vont depuis longtemps en ville pour le marché. On constate néanmoins que, grâce
aux visites culturelles à Vilcabamba, certaines femmes parmi les plus âgées sont pour la
première fois sorties de leur communauté.
Durant les dernières années, des changements ont été effectués pour intégrer davantage les
femmes dans la structure de la coopérative. D’abord, bien que les conjointes de membres ne
puissent toujours pas voter ni parler durant les assemblées, elles peuvent maintenant y
assister. Pour certaines femmes, cela constitue un progrès; pour d’autres, cela ne change pas
grand-chose puisque, apparemment, elles écoutaient déjà par les portes et fenêtres.
Néanmoins, la reconnaissance officielle qu’elles ont le droit d’être présentes témoigne d’une
évolution notable. De plus, avec l’autorisation de son mari, une femme peut aussi récupérer
l’argent à la coopérative. Enfin, depuis trois ans, les comités de femmes sont représentés au
sein du CA de la coopérative par le comité de développement des femmes (CODEMU). Ces
avancées sont en partie causées par la pression exercée par le pouvoir collectif des femmes à
travers leur comité.
La primer vocal du CA est très optimiste quant à l’apport des comités de femmes :
Avec les réunions de femmes, il y a eu un changement à 100 %! Dans la manière de
vivre, les normes, la famille, le couple. Certaines femmes vont maintenant assister à
l’assemblée [avant, elles n’avaient pas le droit]. Elles n’ont cependant pas le droit de
vote ni le droit de parole. Elles savent maintenant comment contrôler les choses, le
99

Cette pénétration des femmes dans la sphère publique est cependant beaucoup plus lente que dans le milieu
urbain, comme le révèle l’étude de Norma Fuller. Selon elle, en ville, il s’effectue un changement important dans
la représentation des rapports entre les sexes. Tous les hommes que l’auteure a interviewés affirmaient que les
femmes avaient autant le droit que les hommes de travailler et que les deux sexes devraient participer au revenu
familial. Selon l’étude de Fuller, les hommes étaient conscients de la persistance de la discrimination envers les
femmes et du machisme. De plus, en ville plus qu’en milieu rural, le système d’éducation et le marché du travail
se sont ouverts aux femmes dans les dernières décennies (FULLER, 2001 : 325).

131
mari ne peut plus les tromper. La coopérative donne aussi des reçus aux femmes, et
elles peuvent, avec l’autorisation du mari, aller chercher l’argent à la coopérative.

Cependant, le problème structurel qui exclut les femmes de la coopérative se maintient, alors
que les femmes voudraient à la fois participer aux formations dispensées par la coopérative et
être impliquées dans les prises de décision.
Le discours sur la complémentarité réciproque de l’entreprise conjugale100 s’exprime par
l’opposition entre la sphère féminine domestique et la sphère publique masculine. Il est
accompagné d’un discours qui réserve aux hommes les activités de la sphère publique, à
cause de leur statut de pourvoyeur qui se poursuit dans l’imaginaire des gens, même s’il ne
correspond pas à la réalité. Ainsi, le processus d’empowerment est en cours, mais la situation
constatée lors de l’étude est encore loin de l’égalité entre les sexes. La rigidité de la sphère
féminine se maintient : certaines femmes pénètrent l’espace des hommes mais l’inverse est
beaucoup plus rare, à cause de la dévalorisation des activités qui leur sont associées. Les
femmes accomplissent des journées de travail plus chargées, étant donné leur rôle important à
la fois dans le secteur domestique et le secteur productif. Les plus jeunes, en ayant moins
d’enfants, allègent un peu leur lourd fardeau. Elles jouissent de très peu de temps libre, même
si elles se permettent de se divertir plus qu’auparavant, comme le prouvent les joutes de
soccer qu’elles ont commencées récemment. Un fait nouveau dans la communauté témoigne
aussi de ce phénomène : certaines femmes commencent à boire aux côtés des hommes durant
les festivités. D’un côté, dans un contexte où les taux d’alcoolisme sont élevés, cela ne semble
pas un changement positif. De l’autre, depuis peu, les femmes s’accordent du temps pour se
divertir et boire leur permet souvent d’oublier temporairement leurs soucis quotidiens et le
moule dans lequel elles s’efforcent de rester. Comme nous l’avons constaté lors de
l’anniversaire d’un membre de la coopérative, après avoir bu quelques verres, certaines
femmes changent radicalement de personnalité : elles se mettent à parler fort, à rire, à chanter
et à danser.
Les agricultrices n’ont pas acquis de sécurité financière puisque la propriété foncière est
toujours au nom de leur mari. Elles affirment connaître leurs droits, mais leurs connaissances
concernent surtout le droit de la famille. Elles ne conçoivent pas encore comment le système
foncier les maintient à l’écart ni qu’un changement dans les normes légales et coutumières
soit possible. Les femmes n’ont pas de revendication politique pour leur propre groupe, bien
100

Cette complémentarité est appelée ici comme telle, mais elle n’est pas symétrique, vu le déséquilibre du
fardeau de travail en défaveur des femmes.

132
qu’elles en aient pour leur communauté101. De plus, l’existence des comités de femmes
semble dépendre énormément de la responsable du programme Genre, femme et famille. Bien
souvent, lorsque cette dernière ne vient pas, les femmes ne se réunissent pas.

5.5.4 Différences d’empowerment entre les deux comités
Nous avons eu la chance d’assister à une réunion de chacun des deux comités. Malgré la
barrière de langue, nous avons pu constater que, dans les deux groupes, les membres
n’avaient pas toutes les mêmes aptitudes. Certaines leaders se distinguaient des autres par leur
détermination et prenaient beaucoup de place. À l’opposé, certaines femmes n’étaient là que
pour écouter et intervenaient très peu102. De plus, en général, les femmes du comité Sol y
Luna prenaient la parole avec beaucoup plus d’aisance. Selon la formatrice, la dynamique du
comité Sol y Luna s’est avérée particulièrement bonne dès le début de sa formation, étant
donné que certaines femmes jouissaient déjà d’une expérience acquise depuis quelques années
dans l’association MB. Les différentes formations reçues et le projet de microcrédit de
l’association MB avaient effectivement déjà permis aux femmes de commencer à changer leur
perception du monde, d’acquérir des connaissances et de développer différentes aptitudes103.
On comprendra donc que ce comité a connu une évolution différente à celle du second.
Dans nos entrevues, nous avons pu constater que, généralement, les femmes du comité Sol y
Luna parlaient avec plus de confiance en elles-mêmes, n’avaient pas peur de dire ce qu’elles
pensaient vraiment et revendiquaient davantage de changements. De plus, dans l’éducation
des enfants, il y avait une différence notable entre les deux comités. La majorité des femmes
du comité le plus ancien disaient éduquer leurs garçons pour qu’ils sachent cuisiner, nettoyer,
etc. Dans le nouveau comité, certaines femmes affirmaient éduquer leurs enfants selon le sexe
et deux femmes qui n’avaient que des garçons affirmaient leur enseigner à effectuer les
diverses tâches ménagères, mais seulement puisqu’elles n’avaient pas de filles pour les aider.
On constate que dans ces familles, il y avait moins d’ouverture en faveur d’un changement
des rapports sociaux de sexe pour les générations futures, puisque les femmes du comité
101

En novembre 2005, par exemple, lors de la grève pour que le gouvernement reconnaisse leur région comme
une zone productrice de coca, elles étaient très actives. La conscience politique et légale est en formation.
102
Comme dans tous les groupes, certaines femmes leaders accélèrent le processus par leur dynamisme et leurs
initiatives. Par contre, d’autres le ralentissent. Il arrive effectivement que quelques femmes prennent trop de
place, veulent assumer toutes les fonctions et restreignent l’apprentissage des autres.
103
Les prêts sont attribués directement aux femmes par l’association MB, ce qui a amené beaucoup de
reconnaissance aux femmes, de leur famille et de la communauté. La signature des hommes était interdite! Seule
l’empreinte digitale ou la signature de la femme était valide. Cela a contribué à la valorisation de leur potentiel
en matière de contribution monétaire au sein du ménage. Leur propre perception d’elle-même s’est donc vue
améliorée.

133
Girasol reproduisaient davantage la division sexuelle du travail en éduquant leurs enfants de
manière différente selon leur sexe.
De plus, les membres du plus jeune comité ne tenaient pas le même discours que ceux du plus
ancien. Souvent, elles parlaient avec moins d’assurance et employaient un vocabulaire de
statu quo. Par exemple, lorsque nous leur demandions ce qu’elles faisaient durant la matinée,
elles étaient plus enclines à nous expliquer qu’elles faisaient leurs «devoirs» de femme. Autre
exemple, elles disaient plus fréquemment qu’elles «appuyaient» leur mari dans son travail. De
plus, les maris du second groupe semblaient avoir un contrôle beaucoup plus marqué sur leurs
épouses. Par exemple, lors d’une entrevue avec une femme, son mari écoutait de l’extérieur
de la maison. Parfois, il osait même répondre tout haut aux questions auxquelles sa femme ne
pouvait pas répondre. Selon elle, il gérait la terre et tout le budget (fait exceptionnel, car les
autres femmes géraient le budget seule ou en couple), mais elle affirmait qu’il la consultait et
lui donnait de l’argent quand elle en avait besoin. Cet exemple témoigne de l’intimidation et
du contrôle, plus présent dans les relations de couple des femmes du comité Girasol.
Bref, la plupart des changements en matière de rapport sociaux de sexe sont plus observables
dans le comité Sol y Luna, soit le plus ancien. Le processus semble similaire, mais le nouveau
comité, comme nous a expliqué la primer vocal du CA, «est encore aux couches, alors que
l’autre est comme une femme mature». Le décalage en fonction de l’âge des comités confirme
que les changements observés sont dus, en partie, au travail effectué au sein des comités de
femmes.
En conclusion, ce qui a favorisé l’empowerment de ces femmes, c’est la conjonction de
plusieurs facteurs internes et externes à la coopérative : la dynamique particulière de cette
communauté, sa position géographique, la volonté de changement provenant de la fédération
qui offre un programme de formation, la volonté de la coopérative locale, le discours qui
sous-tend le commerce équitable, le travail des femmes qui ont lutté pour le changement
autant au niveau institutionnel que dans leur ménage et les ressources financières accrues,
dues en grande partie au commerce équitable. Enfin, le courant international pour l’égalité des
femmes et les initiatives gouvernementales, comme le programme du Corredor Puno-Cusco,
sont aussi importants et influencent certainement le processus.

134

Conclusion et pistes de solutions
Pour déterminer si le commerce équitable favorise l’égalité entre les sexes, nous avons
analysé le cas de la Fédération de coopératives agraires COCLA. Nous nous sommes attardée
à son fonctionnement interne, à la place accordée à la participation des femmes et aux
relations qu’avait la fédération avec les autres acteurs du commerce équitable (distributeurs,
chercheurs, organismes de certification, etc.), afin d’évaluer l’impact de ceux-ci sur la
participation des femmes. Ensuite, nous avons étudié une coopérative en particulier pour
déterminer si le travail effectué avec les femmes menait à un empowerment de celles-ci. Dans
l’analyse, nous sommes partie des changements qu’elles identifiaient elles-mêmes et des
observations que nous avions effectuées sur le terrain. Enfin, nous avons pris l’ensemble des
indicateurs pour déterminer si les femmes avaient effectivement entamé un processus
d’empowerment.
Le réseau du commerce équitable semble favoriser des contacts et des ressources qui
permettent de mettre de l’avant des projets qui visent l’intégration des femmes.
Effectivement, dans le cas étudié, le commerce équitable a exercé une influence dans la
promotion de la participation des conjointes des membres de la COCLA à la fois dans les
coopératives et dans les comités de femmes104. Premièrement, il a contribué à améliorer
l’image de la Fédération de coopératives de café, qui a pu, ainsi, élargir son réseau à
l’international et accéder à des ressources financières pour des projets sensibles aux inégalités
entre les sexes. Deuxièmement, les différents acteurs du réseau équitable ont aidé les
caféicultrices à sortir de l’ombre en leur offrant de nouvelles possibilités et en exerçant une
pression sur leurs dirigeants. Ainsi, à l’échelle de la fédération étudiée, même sans
engagement concret de la FLO, le commerce équitable a contribué à regrouper les femmes en
comités. Un exemple récent permet de constater que le réseau du commerce équitable apporte
des ouvertures pour les femmes : l’initiative d’Allegro. Cet acheteur, en plus d’encourager la
formation de Sumaq Tanta, a exercé une pression importante sur la fédération en imposant
qu’une proportion des achats provienne directement des femmes.

104

Cette influence du commerce équitable en faveur des femmes n’est pas automatique. En décembre 2005, nous
avons eu la chance d’assister à la IVe Rencontre des femmes caféicultrices du Pérou. Par la présentation des
différentes associations, fédérations et coopératives, la plupart certifiées équitables, nous avons constaté que de
toutes les coopératives présentes, le travail effectué par la COCLA pour l’intégration des femmes était le plus
avancé. Cela semble prouver que l’exigence n’en est pas vraiment une et que le commerce équitable n’impose
pas aux coopératives une politique inclusive à l’égard des femmes. Il faudrait cependant effectuer une étude
rigoureuse pour comprendre les différences d’intégration et la réalité de chacune de ces associations.

135
Par ailleurs, la résistance à une plus grande égalité entre les sexes provient principalement des
hommes. Les femmes, une fois qu’elles ont commencé leur participation au comité,
apprécient l’espace qui leur est ouvert. Ainsi, des interventions extérieures comme celles
d’Allegro et de la FLO en sont d’autant plus importantes pour enclencher le processus
d’empowerment. Selon nous, la politique d’Allegro respecte davantage le critère de nondiscrimination entre les sexes que celle de la FLO, puisqu’elle propose un moyen pratique
pour l’application du critère en question. La FLO aurait avantage à s’en inspirer.
Bien que sur papier, le discours et la philosophie du commerce équitable accordent de
l’importance à la non-discrimination envers les femmes, la FLO, l’acteur qui nous
apparaissait à première vue avoir le plus gros potentiel pour encourager la participation
féminine, fait finalement peu d’efforts pour appliquer le contenu du critère de nondiscrimination. D’abord, la formulation dudit critère porte à interprétation. Ensuite, la FLO
semble appliquer les exigences relatives à la non-discrimination entre les sexes de manière
vague et arbitraire. Or, elle pourrait très bien formuler des exigences claires pour faciliter
l’intégration des femmes. Par exemple, comme étape initiale, les comités de femmes
pourraient être obligatoires dans les coopératives pour l’obtention de la certification. Ensuite,
la FLO pourrait exiger qu’une partie de la prime sociale soit dirigée vers ces comités ou
encore qu’une partie du café équitable soit vendue par leur intermédiaire. Leur financement
garanti grâce au commerce équitable éviterait que les comités de femmes soient sous-financés
et qu’ils s’atrophient. Enfin, la FLO pourrait exiger que les femmes reçoivent certaines
formations qui leur permettraient, à moyen terme, d’intégrer la coopérative aux côtés de leur
mari. Le travail des femmes comporte une dimension psychosociale qui doit toucher autant
les hommes que les femmes. Le programme monté par la responsable du programme a prouvé
son potentiel : il a mené à une prise de conscience essentielle à tout progrès en matière
d’égalité entre les sexes. Étant donné le niveau d’oppression intériorisée lors de la formation
des comités, il était indispensable de travailler dans un espace exclusivement féminin, mais le
travail gagnerait maintenant à être réalisé dans un espace mixte, qui pourrait très bien être
celui de la coopérative. Il faut comprendre que l’exigence de non-discrimination entre les
sexes de la FLO est dite «progressive». Ce faisant, dans une optique d’équité, le but ultime
devrait être l’adhésion des deux conjoints à la coopérative. Les femmes pourraient alors, au
même titre que les hommes, accéder aux prises de décision par leur droit de vote et de parole,
occuper des postes au sein de l’exécutif et participer aux diverses formations.

136
Lorsque nous exposions aux femmes l’idée que les deux conjoints adhèrent à la coopérative,
elles exprimaient toutes le désir de participer aux prises de décision à l’intérieur de celle-ci.
Leur position était sans équivoque : elles travaillent aux champs et cultivent le café, en plus
de toutes leurs autres tâches, et voudraient bien participer directement aux décisions. Par
contre, plusieurs hommes justifiaient l’impossibilité d’une telle alternative par toutes sortes
d’excuses. Beaucoup illustraient l’infaisabilité de la chose en nous demandant : qui
s’occuperait des enfants et préparerait les repas? Les dirigeants voyaient pour leur part
d’autres difficultés à cette double participation des couples. Ils avançaient un argument
économique lié à l’augmentation de certains coûts, ou encore un argument social, comme
l’augmentation des chicanes de couple! À leurs yeux, si les conjoints étaient en désaccord et
qu’il manquait de communication dans la famille, cela créerait des disputes et troublerait
l’ordre. Cette peur de briser l’ordre établi constitue le pire argument en faveur du statu quo et
du maintien des inégalités.
D’autres hommes nous expliquaient que les femmes devraient d’abord apprendre le
fonctionnement de la coopérative. Leur argument à l’encontre de la participation des femmes
renvoie à la faible éducation de ces dernières et au besoin de les former avant de les intégrer.
Pourtant, plusieurs hommes ont appris le fonctionnement du coopérativisme et ont développé
des habiletés à s’exprimer une fois à l’intérieur de la coopérative. Plusieurs d’entre eux aussi
sont analphabètes. Pourquoi ce critère d’exclusion s’appliquerait-il seulement aux femmes?
Ce raisonnement est dangereux puisqu’il discrimine selon le sexe.
À la COCLA, la participation des conjointes des membres est rendue possible grâce à la
structure des comités de femmes. Les formations dispensées par les comités de femmes de la
coopérative de Cemaq ont permis un empowerment individuel, relationnel et collectif des
femmes. Celles-ci ont cheminé à la fois dans l’action et dans la réflexion. Elles ont enclenché
une réflexion sur la valeur de leur apport à la société, questionnement qui se répercute dans
leurs relations familiales et communautaires. Elles effectuent graduellement une prise de
conscience individuelle et collective de leurs droits. Comme nous l’avons démontré, ce
processus comprend plusieurs éléments qui ne progressent pas nécessairement tous au même
rythme. De plus, il est influencé par plusieurs facteurs, tel que le courant international en
faveur de l’égalité entre les sexes, la politique gouvernementale péruvienne et l’éducation.
Nonobstant ces avancées, à l’intérieur même de la coopérative, l’intégration des conjointes
des membres n’est pas encore prévue à court terme et la situation actuelle est loin de l’égalité

137
souhaitée. Comme le problème est structurel, à moins d’être veuves ou monoparentales, la
plupart des femmes se voient limitées à une participation sociale en parallèle à la coopérative.
Toutefois, leur participation actuelle peut potentiellement déboucher sur des changements
structurels radicaux, puisqu’elles prennent progressivement leur place dans l’espace public et
acquièrent des outils pour en demander davantage.
Ce mémoire n’est donc que le commencement d’une recherche plus poussée sur un sujet de
grande importance et qui n’avait malheureusement pas encore été traité dans la littérature
scientifique. Il faudrait étudier d’autres cas dans le secteur du café de même que dans d’autres
secteurs du commerce équitable pour vérifier si les résultats vont dans le même sens que ceux
que nous avons présentés. Selon notre analyse, l’approche des rapports sociaux de sexe est
peu intégrée dans le commerce équitable du café. Ce faisant, ce dernier, par l’intermédiaire de
la FLO, gagnerait à adopter une politique claire et stricte en matière de rapports sociaux de
sexe, afin d’inclure de manière active les femmes au sein de son grand projet de
développement durable, puisque les changements en faveur des groupes qui ont souffert de
marginalisation séculaire, comme les femmes paysannes, requièrent une politique ferme et
des efforts spécifiques pour combattre à la fois la résistance des dominants et la tendance
intériorisée des dominées à l’automarginalisation et à l’acceptation passive.

138

BIBLIOGRAPHIE
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146

Annexes
Annexe 1 : Description du FINE et de la FLO
FINE (fairtrade, ifat, news, efta) (NOISEUX, 2004 : 9-10)
a) Coordonnées : Comité ad hoc : FLO, EFTA, NEWS, IFAT
b) Type de structure : Regroupement de fédérations internationales de commerce équitable.
c) Présentation : FINE regroupe les quatre fédérations internationales de commerce équitable :
FLO (Fairtrade Labelling Organizations) International, gestionnaire du système de certification
international, EFTA (fédération des importateurs spécialisés), NEWS (fédération des
boutiques spécialisées) et IFAT (fédération internationale des organisations de commerce
équitable).
d) Membres : FARTRADE: The Fair Trade Federation (FTF) is an association of fair trade
wholesalers, retailers, and producers whose members are committed to providing fair wages and good
employment opportunities to economically disadvantaged artisans and farmers worldwide. FTF
directly links low-income producers with consumer markets and educates consumers about the
importance of purchasing fairly traded products which support living wages and safe and
healthy conditions for workers in the developing world. FTF also acts as a clearinghouse for
information on fair trade and provides resources and networking opportunities for its members.
IFAT (INTERNATIONAL FEDERATION FOR ALTERNATIVE
TRADE) is a network of ATOs and producer organisations in Africa, Asia, Europe, Latin America,
North America and the Pacific Rim, established in 1989. IFAT is a coalition to promote Fair Trade
and a forum for the exchange of information. It links and strengthens handicraft and agricultural
producer organisations from the South and ATOs from both the North and South.
NEWS! was established in 1994. It coordinates the cooperation between World Shops in Europe. It is
a network of national associations of World Shops representing 2,500 shops in 13 member countries.
NEWS! initiates and co-ordinates joint campaigns and awareness raising activities of the European
World Shops (for instance the annual European World Shops Day in May) and supports
the professionalisation of national associations of World Shops. The aim of NEWS! is the promotion
of Fair Trade in general and the development of the World Shops movement in particular. World
Shops sell Fair Trade products and raise awareness on Fair Trade by initiating information activities,
exhibitions, educational programmes and actions. Along with Fair Trade importers, they organise joint
campaigns to promote Fair Trade and change the rules and practices of conventional trade. They cooperate with Fair Trade importers in inviting industry and trade to adopt the Fair Trade model, for
instance, by putting a number of certified Fair Trade products on the market. World shops co-operate
on local, regional, national and international levels, supported by their National Associations.
EFTA was established in 1990 and an association of 12 Fair Trade importers in 9 European countries:
Austria, Belgium, France, Germany, Italy, the Netherlands, Spain, Switzerland and the United
Kingdom. Fair Trade importing organizations buy food and handicrafts from disadvantaged producers.
The basis of their trade is the FLO Standards, to which additional Standards may be added with
the aim of providing special support to particular target groups (women, ethnic minorities, politically
pursued, etc). They focus on improving market access and strengthening producer organizations.
In Europe, they sell their products through World shops, local groups, campaigns, wholesale and mail
order catalogue. Along with the sales of Fair Trade products, the importing organizations raise
awareness among consumers and they campaign for changes in the rules and
practice of conventional international trade.

147

Fairtrade Labelling Organization (NOISEUX, 2004 : 14-15)
a) Coordonnées : FLO International Kaiser-Friedrich-Strasse 13D – 53113, Bonn
www.fairtrade.net
b) Type de structure : Association de labellisation
c) Présentation : Créée en 1997, FLO regroupe 17 membres situés en Allemagne, Autriche,
Belgique, Grande Bretagne, Canada, Danemark, Finlande, France, Italie, Irlande, Japon,
Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Suède, Suisse, USA. FLO est le seul organisme international de
certification du commerce équitable. Son objectif est de permettre le développement durable des
producteurs marginalisés du Sud. FLO is the worldwide Fairtrade Standard setting and
Certification organisation. It permits more than 800,000 producers and their dependants in more
than 40 countries to benefit from labelled Fairtrade. FLO guarantees that products sold anywhere
in the world with a Fairtrade label marketed by a National Initiative conforms to Fairtrade
Standards and contributes to the development of disadvantaged producers.
d) Membres : TransFair Austria
Max Havelaar Belgium
Transfair Canada
Max Havelaar France
Max Havelaar Denmark
TransFair Germany
Fairtrade Foundation UK
TransFair Italy
Fair Trade Mark Ireland
TransFair Japan
TransFair Minka Luxemburg
Stichting Max Havelaar Netherlands
Max Havelaar Norge
Reilun kaupan edistämisyhdistys ry. Finland
Föreningen för Rättvisemärkt Sweden
Max Havelaar Stiftung Switzerland
TransFair USA
FLO Branch EL SALVADOR
e) Charte/engagement : FLO International exists to improve the position of the poor and
marginalised producers in the developing world, by setting the Fairtrade standards and by creating
a framework that enables trade to take place at conditions respecting their interest. The National
Initiatives, members of FLO International, encourage industry and consumers to support fairer
trade and to purchase the products. Products carry a Fairtrade Label, as the independent consumer
guarantee that producers in the developing world get a better deal.

Objectifs de FLO : Garantir les standards
FLO gives credibility to the Fairtrade Labels by providing an independent, transparent and
competent certification of social and economic development. The four main aspects for
certification are: a) assessing the conformity of producers to the Fairtrade standards;
b) assuring that Fairtrade benefits are used for social and economic
development; c) auditing FLO-registered traders in order to make sure that the Fairtrade price
reaches the producers and; d) assuring that the Labels are only used on products coming from
Fairtrade-certified producers. To ensure that producers comply with Fairtrade standards,
FLO works with a network of independent inspectors that regularly visit all producer
organisations. To monitor traders’ and retailers’ compliance with Fairtrade conditions, a specially
developed trade auditing system checks that every Fairtrade-labelled product sold to a consumer
has indeed been produced by a certified producer organisation which has been paid the
Fairtrade price.

148

Annexe 2 : Route équitable du café versus route conventionnelle
(http://www.equiterre.org/equitable/informer/cafe.html, consulté en février 2004)
Routes équitable (à gauche) et conventionnelle (à droite)

149

Annexe 3 : Guide d’entrevue lors du séjour sur le terrain à
Quillabamba et Cemaq
Caroline Langis, août 2005
Le guide d’entrevue comportait les thèmes et sous-thèmes suivants. Le but était de stimuler la
discussion et donc il faut comprendre que d’autres points étaient aussi abordés dans la réalité :
FICHE SOCIOGRAPHIQUE
Âge :
Sexe :
Nombre d’enfants (sexe et âge):
Statut : célibataire, mariée, divorcée, veuve
Occupations principales et secondaires :
Productions agricoles principales et secondaires :
Occupation du/de la conjoint/e :
Nombre d’années de membership, postes occupés :
Revenus annuels (café et autres sources, à spécifier):
Propriétés : logement, terres, statut foncier
Niveau d’éducation et formation spécialisée (nombre d’années) :
Production du café
Connaissance du cycle de café
Description d’une journée typique de la saison haute (activités, budget/temps)
Division des tâches dans la production du café
Aide du/de la conjoint/e
Soin des enfants…
Lieu de production, distance de la maison
Opérations effectuées par les producteurs avant la vente
Coopérative de café équitable
Structure, fonctionnement et historique de la coopérative
Rôles et responsabilités dans la coopérative
Participation : Adhésion, présence au sein des comités, participation aux réunions, etc.
Partage des tâches entre les sexes et évolution dans le temps
Connaissance du fonctionnement du commerce équitable
Avantages perçus liés à la production équitable et/ou biologique (changements dans leur vie
de production, personnelle et communautaire) : Accès et contrôle sur les intrants agricoles,
contrôle sur la terre, utilisation de nouvelles technologies, accès au crédit, meilleur accès à la
formation et à d’autres projets, amélioration de la qualité du café, développement de
nouveaux réseaux de contacts, stabilité, hausse du revenu familial, diversification du revenu,
survivance de la culture autochtone, renforcement des structures communautaires, etc.
Comité de femmes :
Quel comité de femmes?
Structure, fonctionnement et historique du comité
Participation : Adhésion, présence au sein des comités, participation aux réunions
Durée de la participation, postes occupés
Formations suivies, apprentissage
Changements occasionnées dans leur vie de couple, de famille et au sein de la communauté

150
Famille et travail domestique
Partage des tâches et rôles: type de travail, temps de travail alloué à chacune des tâches, etc.
Partage des décisions : gestion du budget, éducation des femmes, décisions relatives à la terre,
etc.
Vie familiale et quotidienne
Éducation des enfants
Vie de couple : description du/de la conjoint/e, mode de choix du partenaire, de la relation de
couple, vision d’un couple parfait, etc.
Communauté
Politique locale
Injustices perçues envers certains groupes spécifiques
Participation communautaire : groupe, organisme, activités communautaires, bénévolat,
activités rémunérées, etc.
Participation à d’autres groupes (Vaso de Leche, Comedores populares, etc.)
Éducation : importance accordée à l’éducation, différence entre l’éducation des filles et des
garçons
Vision de l’homme et de la femme
Sentiment d’être reconnues et respectées socialement

35
46

43

56

42

36

1
2

3

4

5

6

Sec. 3

Prim. 2

Sec. 2

Sec. 2
Prim. 3

Âge Éducation
(ans
)

Sol y
Luna

Oui

Avant,
mais
décédé

40qq

70 qq

Oui à
COCLA

Oui

Oui
Oui

Mari
actif
dans
l’exécuti
f de la
coop

65qq
NRP

Bonne
production
de café
(quintaux)

4F (au S, iront
à Cusco après)
2F (1U, 1S qui 120
ira à U)

Nb d’enfants :
sexe(F, G) et
éducation
(P=prim.,S=se
c., U= univ.)
(ont=ont
terminé)
2
6 (3 ados, 3
adultes; 3G,
3F) (3 au S
1àU)
4 + petite-fille
(+son père et
frère à prendre
soin) (3 ont S,
2 au P)
7 (2U, 5S)
tous partis en
ville

(NSP= ne s’applique pas) (NPR : ne peut répondre)

Non

3

Oui et dans
la coop,
primer
vocale du
CA de la
coop
Oui

3

2

2

3
2

Non

Non
Oui

Active dans Niveau
d’aisance
le comité
de femmes? économique (1,
2, 3)

Oui,
participati
on pcq il
lui dit d’y
aller
Oui,
transfert
de la terre
avant de
mourir

Sait pas
Oui

Appui du
mari à sa
femme
pour
participer
au comité

Annexe 4 : Caractéristiques des femmes de Cemaq que nous avons interviewées

3 ans (14
dans Asso
MC)

4

NSP

2-3

4
5

Nb
d’années
dans le
comité
(selon
elles)

23

28

42

55

36

28

49
44
32

8

9

12

13

14

15

16
17
18

Sec. 5

Sec. 5

35qq
35qq

5 (2U, 3auS)
5 (2 fini S, 2
au S)
5G (ont ou au
S ou P)

40 qq
40 qq
35-40qq

NSP son
frère?
Oui

Sa sœur
s’occupe
de la
terre

50-60 qq

25 qq

Non

Non

38qq

11 qq

Non

50qq

1G au P (iront
à Cusco pour
S ou U)

Non

Non

Non

1 F (P mais ira 40 qq
à U à Cusco
dès S)
1F de 5 ans
25 qq

Analphabè 4G (ont ou au
S)
Sec. 3
0, vit avec
frère et sœur
Son frère
(prof) possède
la terre
Sec. 5
1 F,
célibataire
Prim. 5
6 ont ou au S
Prim. 4
7 ont ou au S
Sec. 3
2 iront à la U

Prim. 4

Sec. 5 + sa
mère
(possède
terre)
Comité Maria Parado
10
41
Sec. 1
11
41
Prim. 5

36

7

2
3

Oui

NSP

Avant
battue

NSP
célibataire
Non

3
2
4-5

3

Sa sœur
assiste et
lui conte
3 vend légumes, Ne
pas d’enfants
s’applique
pas

1,5

3

10 (Asso
MC)

5

6 ans

2

Oui, lui
dit qu’elle
doit
participer

+ ou -

Oui aide
bcp quand
malade
Oui

Oui

1

1

2
1

2 (hébénisterie)

1

2

Non

Non

Non
(malade)
Non

Non

Non
Non

Non

Non

Non

152

Annexe 5 : Grille d’observation concernant l’empowerment (basée
sur : ROWLANDS, 1997 : 110-126)
Empowerment individuel

Indicateurs, manifestations, comportements
Prise de parole, défense de ses intérêts, initiatives
Confiance en soi
nouvelles
Membership, présence au sein des comités,
participation aux réunions, participation à des
Participation
activités hors de la maison, implication dans un
groupe de femmes
Meneuses de nouveaux projets, capacité à
Leadership
rassembler d’autres personnes et à les motiver
Conscience des dynamiques du pouvoir
Entre les classes, les sexes, les ethnies
Groupes de discussion, formations, participation
au sein de la coopérative
Introduction de nouvelles pensées ou pratiques
Développement de nouvelles habiletés : apprendre,
dans le soin des enfants, dans le ménage, dans les
analyser et agir
arrangements politiques
Refus des femmes de poursuivre certaines
vieilles pratiques
Sentiment d’être reconnues et respectées
socialement
Sentiment d’influencer les décisions
Sentiment de dignité
Terres, intrants agricoles, technologies, crédit,
Accès aux ressources
formation et information
Terres, intrants agricoles, technologies, crédit,
Contrôle des ressources
formation et information
Empowerment relationnel

Partage des rôles et des décisions

Choix du mari
Autonomie pour visiter la famille et les amis
Capacité d’action des femmes en matière
décisionnelle au sein de la coopérative
Reconnaissance des droits humains
Perception et compréhension des inégalités
Voyages

Indicateurs, manifestations,
comportements
Éducation des enfants
Contrôle des revenus
Gestion des dépenses
Décisions relatives à la terre
Tâches : travail domestique, travail rémunéré
Qui décide du mariage : les parents, les
grands-parents, la communauté, etc?
La femme peut-elle sortir librement et seule
pour visiter sa famille ou ses amis?
Participation à la définition des besoins de la
communauté, à l’élaboration des projets de
développement social
Connaissance et reconnaissance de ces droits
Compréhension de leur position dans la
société, du contexte et de la reproduction
sociale
Opportunités de visiter d’autres cultures

154
Appui des paires
Participation à des activités hors de la maison
Empowerment collectif
Mobilité dans les espaces publics
Conscience politique et légale
Importance accordée à l’éducation des petites
filles
Autonomie pour travailler à l’extérieur
Sécurité économique
Regroupement de femmes

Présence de femmes leaders, de femmes
activistes pour des changements

Support religieux, base spirituelle
Absence de tabous quant à la sexualité

Solidarité au sein de la famille, des groupes
d’amis, ouverture d’esprit
Bénévolat, groupes sociaux, activités
rémunérées, etc.
Indicateurs, manifestations, comportements
Peut-elle se promener librement au marché, à
travers la ville, etc.?
Connaît-elle la loi, la représentation politique et
s’implique-t-elle (vote ou autre)?
Les parents envoient-ils les enfants à l’école
pendant le même nombre d’années
indépendamment du sexe? Les enfants choisissentils leur orientation de carrière?
Travail rémunéré à l’extérieur, type d’emploi
La femme possède-t-elle des biens et des épargnes à
son nom? A-t-elle un revenu?
Actions sociales de groupe, Construction de réseau :
habilité à négocier avec d’autres organisations, de
s’organiser, d’aller chercher du support
Femmes influençant d’autres groupes, femmes
mettant sur pied leur propre groupe
Identification de leurs propres besoins, analyse du
contexte
Organisation de formation d’activités génératrices
de revenu
La religion et les croyances jouent-elles un rôle
important dans les rapports sociaux de genre? Les
représentants religieux ont-ils une conception
arrêtée de la femme?
Liberté de parler, d’accéder et d’utiliser la
contraception, connaissances liées à la reproduction

Éléments limitant l’empowerment (ROWLANDS, 1997 : 110-126)
Empowerment individuel
Machisme
Fatalisme
Opposition active du partenaire
Pauvreté
Dépendance
Manque de contrôle

Machisme
Violence conjugale
Alcoolisme

Propos dénigrants sur les femmes, manque de
respect, comportements illustrant une croyance de
supériorité masculine, propos et comportements
vulgaires
Absence d’espoir d’un changement
Violence, interdictions, menaces
Conditions précaires, activités quotidiennes tournant
autour de la survie
Aucune capacité de subvenir seule à ses besoins et à
ceux de sa famille
Contrôle sur son horaire, sur sa fécondité, sur son
revenu
Empowerment relationnel
Contrôle de la femme, prétexte de protection, vision arrêtée
du partage des tâches (femmes au foyer)

155
Attentes culturelles
Contrôle du revenu par le mari
Oppression intériorisée
Dépendance

Réprobation sociale, pression familiale
Conviction propre de l’infériorité des femmes et de son
rôle au sein de la famille et de la communauté
Aucune capacité de subvenir à ses besoins et à ceux de sa
famille seule

Empowerment Collectif
Propos dénigrants sur les femmes, manque de respect,
Machisme
comportements illustrant une croyance de supériorité
masculine, propos et comportements vulgaires
Peu de discussion ou d’échanges entre les groupes partageant
Manque de cohésion communautaire
des problèmes similaires
Manque de support technique
Manque de moyens et de ressources
Conviction propre de l’infériorité des femmes et de celle son
Oppression intériorisée
rôle au sein de la famille et de la communauté
Dépendance envers certains individusCoyotes, prêtres, chefs du village
clés
Politique locale instable
Religion conservatrice