Soi-même comme un autre

Author(s): Paul Ricœur and Gwendoline Jarczyk
Source: Rue Descartes, No. 1/2, Des Grecs (Avril 1991), pp. 225-237
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40978284 .
Accessed: 06/11/2014 04:39
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Unentretien
avecPaulRicœur
Soi-même
comme
unautre
(Propos recueillispar Gwendoline Jarczyk)

GwendolineJARCZYK. - Votredernierouvrage,au titreévocateurde
commeun autre,apporteune contributionimportanteà votre
Soi-même
le « sujet» ?
recherchede toujours.Commenty rencontrez-vous
Paul RICŒUR. - Jele rencontresousun titrequi a étéchoisià dessein:
du «Moi». Dans les discussions
il estgénéralement
distinct
philosophiques,
faitPapologieou l'attaquede la philosophiedu sujet.Comme si, nécessairement,elle étaitune « égologie», une théoriedu « Moi ». J'ai donc choisi
un termemoinsmarquéparces querelles,etpeut-être
plusdisponiblepour
- je
cetteraison: «Soi». Il comportedeux particularités
grammaticales
commencepar là : toutd'abord,«Soi» ne figurepas dans la listedes pronomspersonnels;ce n'estni «Je», ni «tu», ni «il», ni «elle», mais bien
le réfléchide tous ces pronoms personnels.Ce réfléchi- c'est là ma
deuxièmeobservationau niveau de la grammaire- se remarquesurtout
ainsique Guillaumel'avaitnoté
en liaisonavecles infinitifs.
C'est-à-dire,
«
verbe
en
l'infinitif
le
autrefois,
exprime
puissance», avantqu'il soitdéployé
dans les tempsverbaux.En effet,quand nous disons«se connaître»,«se
comprendre»,«s'estimersoi-même»,le «se» est le réfléchidu verbequi
pourraêtredistribuésurtoutesles personnes.C'est donc ce caractèrede
sur tous les pronomspersonnels,y comprissur les
réfléchidistribuable
comme «on» et «chacun», qui m'a retenu.
pronoms«non-personnels»,
Prenezla formuledu droit«à chacun"son" dû»... Le «se» m'a semblé
fortqui avaitpeut-être
êtreainsiun termeextrêmement
échappéà des querellesphilosophiquescentréessurle primatde la premièrepersonne.Puisque le «se» peut êtrele réfléchide la troisièmepersonne,je comprends
les phrasessuivantes: «II "se" souvenait»,«elle "se" disait
parfaitement
à elle-même».Pour sortirde la grammaire
et en arriverà la discussionphi»
ce
dansce terme« soi» et« soi-même
losophique, qui m'a paruremarquable
(où le « même» renforcele « soi »), c'estqu'il est toujoursindirect
; si, par

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PAULRICŒUR

beauxtitresde Michel
exemple,je dis « le soucide soi» - Tun des derniers
Foucault on voitque le « Soi » estle réfléchietle complémentd'un infinitifsous-entendu
: se soucier.Voilà qui estdansla lignede mon herméde soi immédiate,
mais
selon
neutique,
laquelleil n'y a pas de connaissance
des
on se connaîtà travers,
des
bien
des
commeje l'ai dit
fois, signes, oeuvres,
des textesque l'on a compriset aimés.Il s'agitdonc de ce caractèreindirectde l'atteintede « soi» : à travers
l'action- je meconnaiscommel'agent
de monaction-, à traversmesrécits- je meconnaissoitcommele narrateursoit comme le personnagedes récitsque je faissur moi-même,que
lesautresfontsurmoi-même
-, etje suisaussil'objetou le termedesappréciationsmorales,dansl'estime,dansle respect.Quand je dis,parexemple,
«estimede soi», je ne dis pas «estimede moi», maisje pense à l'estime
du « Soi » en quiconque; et quandje parledu respectde soi,je vised'abord
Et donc le « toi» etle « moi» aussisont
autrui,maiségalementmoi-même.
en quelque sorteenveloppésdans ce «Soi» réfléchi.
le vocabulairedu sujet,
Jereviensà votrequestion.J'aiévitéprécisément
la
a
été
parcequ'il
par premièrepersonne,le « ego
marquéhistoriquement
cogito»de Descartes,le «Ich denke» de Kant,puis le «Je» tout-puissant,
en tous cas tout-constituant,
de Husserl. C'est donc pour m'éloignerde
cettetraditionidéalisteque j'ai choisi cettedénomination.
G. J. - Que reprochez-vous
à cettetraditionoù le «Je» est appréhendé
à la premièrepersonne?
P. R. - Le faitqu'elle a pu provoquerune réactionsaine,qui est celle,
parl'autre,parce
parexemple,de Levinasdisant: «Non, il fautcommencer
c'estque c'est"Moi" qui comde cettealternative,
que la présupposition
est alors
mandele jeu dans une philosophiedu sujet; la seulealternative
l'alternative
forteque Levinasa poussée(j'ai écritquelquepartque sa rhéde l'hyperbole)jusqu'àfairedu «Moi » l'otage
toriqueétaitune rhétorique
deTautre,la substitution
(je dois me mettreà la place de...),précisément
parceque la philosophiemoralede Levinasestunephilosophieoù le sujet
commej'essaie
c'est« Moi ». En ce sens,j'ai la mêmecibleque lui; seulement,
du «Je»,je sensmoins
de libérerla questiondu «Soi» de cet impérialisme
à savoir de
fortement
la nécessitéde lui donner une seule alternative,
ce problèmemoi aussi,
commencerpar la secondepersonne.Jerencontre
bienentendu,maissous l'égide,si je puis dire,de la questionplusgénérale
du «Soi».
de cettepréférence,
Si vous me permettezune autrelégitimation
je me
la
avec
suisheurté,nonpas dansdesdiscussions
philosophieclassiqueeuropéenne Descartes,Kant et d'autres maisavecla philosophieanalytidiscutédansladite
à un problèmequi estextrêmement
que anglo-saxonne,

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commeun autre
Soi-même

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philosophielorsqu'elleen vientaux questionsdu sujet- depuis Witten particulier
-, c'estla questionde l'identité.
Qu'est-cequi fait
genstein,
l'identitéd'un «Soi» ? Jesuisfrappépar le faitque, sous les mots«identitoutà faitdifféren», nous mettonsdeux significations
que » ou « identité
tes : selon la première,l'identique,c'est ce qui ne change pas ; c'est
l'immuable.Il s'est faitune sortede fusionavec les philosophiesdu sujet
en «Je»(première
commes'il
personne)et de l'identique(en immutabilité),
derrière
les
ne
C'est cette
y avaitun substrat
bougeait
pas
changements.
qui
immuableetla première
collusionjustement
entrel'identité
personnetouteun
briser
en
donnant
de
autre
sens
à « identique»,
puissanteque j'ai essayé
qui estcettesorted'identitéque nous connaissonsparla fidélitéà la parole
donnée; ici,« identique» ne veutpas direque je ne changepas, maisque,
je me maintiensdans une obligation.L'identimalgrémes changements,
«
»
est
latin
donc
le
que
plutôtque le « idem», le « idem» étantle nonipse
«
tandisque le ipse» c'esttoutce qui répondà la question« Qui
changeant,
suis-je?» Non pas « que » suis-je,mais « qui » suis-je.Quand on entredans
la question«qui», on entredansun ensemblede problèmesqui justement
objectivepoursuiviedans la philosoéchappentà la sorted'identification
de
l'identité
titre
phie analytiquesous le
personnelle.
G. J. - Telle est donc la raisonqui a déterminéce nouvel ouvrage...
P. R, - C'est une recherche
qui vienttrèstardetà la finsansdoutede mon
travailphilosophique
; parceque j'ai voulu réglermescomptesnon pas avec
les autres,maisavec moi-même,
avec tousceux que j'ai croisés
c'est-à-dire
etqui ontreprésenté
de
années
trente
ou
desvariatravail,
pendant
quarante
tionsénormessurcettequestiondu sujet.Depuis le personnalisme
de Mounieret de GabrielMarcelen un certainsens,l'existentialisme
de Sartre,la
etpuisla grandevague
de Merleau-Ponty,
l'herméneutique,
phénoménologie
inversedu structuralisme
: on éliminele sujet,on va mêmejusqu'à l'idéede
la malfaisance
de l'humanisme...
; c'estdonc faceà cesrenversements
que je
mesuisdemandé: « Quel capai-jetenuà travers
toutcela?» Et si,d'unepart,
et que d'autrepartje n'ai jamaisfait
je n'ai jamaiscédé à l'antihumanisme,
je me suis dit: «Mais alors,quel estmon
l'apologiedu «cogito» cartésien,
?» Mon pointd'ancrage,
eh bien,à la finde maquête,je pense
pointd'ancrage
le trouverdansce problèmede 1'«ipséité», liée à la questiondu « qui », de la
d'unephipersonne
quise demandequielleest; maisavectouteslesressources
de l'action
losophiedu langage- quelestle sujetparlant-, d'unephilosophie
- quel estl'agentdes actions-, d'une
philosophiedu récit- quel est le
narrateur
ou le personnage
du récit- , d'unephilosophie
morale- qu'est-ce
être
ses
actions
être
qu'un
responsable,
auquel
peuvent imputées: c'estdonc
le rassemblement
des différents
domainesque j'ai traversés
au coursde ma

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PAULRICŒUR

- philosophiedu langage,philosophiede l'action,philosophiedu
carrière
récit,et maintenant
philosophiemoraleet politique- que j'ai essayéde
disposerautourde cettequestion«Qui suis-je».
G. J. - Alors que souventprévautune approcheintuitivepour la saisie
le parcours.
du «Soi», vous privilégiezrésolumentle côté réfléchissant,
P. R. - Et donc le détour.
G. J. - Un détouronéreux.
P. R, - C'est une philosophiepour laquellele «médiat» est le seul cheminde l'immédiat.C'est ce qui la rendonéreuse; précisément
parceque
le court-circuit
de la connaissancede soi immédiateest interdit,ne nous
restentdisponiblesque les grandsdétoursà traversjustementles expressions du «Soi», ou du sujet,un termeque j'ai toujoursévitésoigneusele problème
ment,à causede sa chargephilosophique.
J'essaiede retrouver
du sujetà traversle problèmedu «Soi», maissanstenirpour acquisel'histoireantérieure,
qui avaittellementmis l'accentsur le «Je».
Mes travauxsurle récit- je le dis en passant- m'avaientdéjà missur
la piste; car ce qui m'avaitfrappé,c'estbienque la plupartdes récitssont
en troisièmepersonne.Que ce soitl'épopée,que ce soitune grandepartie
du roman.La troisièmepersonne,ce n'estpas commeon l'a dit souvent,
le «ça», c'est le «il», «elle» : et le «il», «elle» sont des personnesaussi
etla secondepersonne.C'est donc
fortescommepersonnes
que la première
cetteattentionà la troisièmepersonnenarrativequi m'a mis sur la piste
qu'il pouvaity avoirune philosophiedu sujetqui ne soitpas une philosophie de la premièrepersonne.Puisque une grandepartiede notrelittérature- on saitcombienle récittientde placedansleslittératures
mondiales,
- est en troisièmepersonne.
durantdes millénaires
G. J.- Vous avezévoquéla longuemédiation
qui mèneau « Soi ». En désencombrantle sujetde la premièrepersonne,vous le restituezà sa dimension véritable.Mais commentsituez-vousce «Soi», ce «Soi-même»,par
rapportà 1'«autre»,cet «autre que soi-même»?
P. R. - Comme le titrede montravaill'indique,je ne vois pas entre«Soi»
maisune réciprocité.
et l'autreune brèche,unedissymétrie,
Car, pourque
l'autresoit un autrehumain,il fautque je puisseprésumerqu'il ou elle
estimpliquée
se désignesoi-même
dit,la capacitéréfléchissante
; autrement
dansl'autrepour qu'il soit autre.Donc en un sens,il estun autre« Soi » ;
mais,pour être«autre» aussi,il fautqu'il soit autreque moi.
C'estdonccetéquilibre
que l'autre
que j'essaiede tenirdansl'idéed'altérité,
au long de sa philosophie
commele dit si fortement
est véritablement,

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Soi-mêmecommeun autre

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Levinas- là, je suis son débiteur- , celui qui m'éveilleà ma propreresaveclui qu'il y a une sorted'antériorité
ponsabilité.J'admetsparfaitement
de l'injonctionprononcéepar l'autreà l'égardde moi-même,qui déterC'est le vocabulairede Levinas.Mais je croisque
minema responsabilité.
si l'on ne rétablitpas la réciprocitédans la relation,on faittortaussià la
si l'autren'estpas commemoi quelqu'un qui
notiond'« autre».En effet,
il sera un
est capablede dire «je», s'il n'est donc pas sujetréfléchissant,
autre...maispas un «autre» commemoi, un autrehumain.Jepenseque
kantien: traitel'humac'estce qui restede vraidans le fameuximpératif
comme
nitédansta proprepersonneetdanscelled'autrui,
jamaisseulement
en
intéfin
soi.
Ce
est
très
aussi
une
comme
un moyen,maistoujours
qui
«
de Kant,c'estqu'il dit l'humanité
danstapropre
ressant
dansla formulation
un
élément
d'autrui».
Il
a
donc
de
celle
et
dans
coordination,
y
personne
si l'on peutdire,qui conjointma proprepersonneet celle d'autrui: c'est
la qualitéhumaine,le
l'humanité,ce que j'appelle le «Soi» en définitive,
faitde pouvoirse considérercommel'auteurde ses propresactes,comme
réellement
d'initiatives
étantcapabled'actionsintentionnelles,
qui changent
le coursdes choses,commepouvantse situerdansun récitde vie,comme
et le personnagede sa proprehistoire.C'est cela
étantà la foisle narrateur
deshommes,maisintensif
de l'ensemble
nonpas au sensextensif
l'humanité,
de la qualitéhumaine: ce qui faitqu'un hommeestun homme.J'aidonc
de se désifondamentale
lié cettenotiond'humanitéà la capacitéreflexive
celui
celui
celui
comme
comme
soi-même
comme
qui parle,
qui agit,
gner
«
»
à
sent
et
responsable qui
qui raconte, se raconte,et commecelui qui se
les conséquencesde ses actespeuventêtreimputés.
G. J.- La philosophieaurait-elle
partieliéeavecla manièrede vivre? Plus
un
les
choix
précisément,
qu'opère philosophedanssa vie privéeet publiêtreen cohérenceavecsa pensée? Inversement,
que doivent-ils
l'expérience
est-ellesusceptiblede déterminer
une recherchephilosophique?
P. R. - Jene voudraispas tomberdansun piègequ'une mauvaisecompréhensionde la questionme tendrait,
qui serait: quelle est la liaisonentre
la vieetl'œuvre? D'abord,lorsqu'ils'agitd'autresauteurs,
j'ai lesplusgrands
doutessurcettefaçonde fairede la critiquelittéraire,
maisausside l'analyse
et ce qui fait
philosophique.Jecroisque les œuvresparlentd'elles-mêmes,
la forced'une œuvrec'est qu'elle survità son auteur.Et donc, d'une certainefaçon,l'auteura été comme effacépar son œuvre.
Jevoudraisprendrela questiondans un autresens: la réflexionmorale
doit-ellerestersur le plan des principesou doit-elleconduirejusqu'à des
cas de consciencede la vie quotidienne? Ici je me senstrèsimpliqué.C'est
là d'ailleursune des dernières
phasesde mon travail: une réflexionsurles

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PAULRICŒUR

conflitsde devoirset les situationsoù il y a tensionentrece que j'appelle
la normeet la sollicitude
; la norme,la règleuniverselle,
qui dira: en aucun
cas il ne fautmentir,en aucuncas il ne fauttuer,etc.; et la sollicitudequi
des situations,des personnes;entreles deux
est le sens de la singularité
en
il peut y avoir conflit.Ce sontdes problèmesque nous rencontrons,
en bioéthique,
depuisceluijamaisrésolude la véritédue au mouparticulier
rant,le problèmede l'euthanasie,et ceux relatifsnon plus à la vie finis: quel estle statutde l'embryon,du fœtus
santemaisà la vie commençante
ou unepersonneque
?
on
humain Est-ilunechosedont peutse débarrasser
au senskantiendu mot? Entrelesdeux,quel genred'être
l'on peutrespecter
est-ce? C'est alorsque se posentdes cas de conscience.Pour entrerdans
seuilset degrés
ce trèsdifficile
et périlleuxsujet: est-cequ'aux différents
du
stades
d'une
la vie,auxdifférents
ontologie développement,
que traverse
? Ici, je croisque
aussides degrésde respect,de protection
correspondent
la morale,c'est-à-dire
l'ensembledes normeset des devoirs,des interdictionsaussique nous considéronscommevalables,faitappel à une sagesse
pratique.A ce moment-là
prévautun certainretourde Kant à Aristote,
je veux direde la moraleabstraitedu devoirà ce que Aristoteappelaitla
«phronesis».Les Latinsl'avaienttraduitpar «prudence»,mais le mot a
perdude sa force.C'est pourquoij'emploiele vocable de «sagessepratique ». Cette sagessequi nous conduità découvrirque, sous la couche des
devoirs,de la moraleau sensde l'ensembledesdevoirs,il y a quelquechose
de plusprimitif
qui estle souhaitd'unevieaccomplieavecetpourlesautres,
sur les troiscomposantesde cettefordans desinstitutions
justes.J'insiste
de ce que Proustappelait« la vraie
riche
:
le
désir
très
mule que je crois
vie», lorsqu'ilparlaitdu bonheurque ce seraitde pouvoiratteindre«la
assovraievie» avantde mourir; l'élémentd'altérité
qui estimmédiatement
cié à ce souhaitd'unevie accomplieavecetpour les autres; etj'ajoute tout
dansdes institutions
de suite: « dansun cadreinstitutionnel,
justes». C'est
cet ensemblequi formece que j'appelleYéthique.
Pour revenirà monpointde départ,la sagessepratiqueparcourtle chedesnormesà ce qui estplusprofondqu'elles,
remonter
mininverseen faisant
versun horià ce désirprofondqui nousorienteversun accomplissement,
une
encore
zon de plénitude,maisavecet pourles autreset,
fois,dansune
sontjustes.La justicefaitcercitédontje pourraisdireque les institutions
toutautantque la réciprode
ce
désir
tainement
d'accomplissement
partie
encoresur le faitque l'autre,ce n'est pas
citéavec les autres.J'insisterais
seulementcelui du faceà face,la deuxièmepersonnepourfairebref,mais
dansle cadre
c'estaussile « chacun» des sans-visages,
qui sontmesvis-à-vis
«
danslesquellesje suis partieprenante.Le chacun» n'est
des institutions
ce n'estpas le «on», au sensde l'anonyme,
pas une catégorieinférieure,

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Soi-mêmecommeun autre

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Voilà qui me ramèneau débutde notreentretien
maisc'estle distributif.
«
le
Soi » couvrede dimensionspossibles,personnelredire
combien
pour
commele «chacun» qui est entrele «il» et le «on».
les, impersonnelles,
G. J. - L'expériencedu philosopheest-ellecenséeorientersa recherche,
ou bien la recherchephilosophiquepeut-elleêtredéconnectéede l'expérience?
P. R. - Jepencheraisplutôt,en dépitde la filiationque l'on me reconnaît
du côtéde la déconnection.
assezsouventau personnalisme,
Jeveuxdire:
la penséephilosophiquecommencetoujoursparune certaineruptureavec
les évidencesquotidiennes.Un certainélémentde reculest la définition
mêmede la réflexion.
Jecroisque cettemiseà distanceà l'égarddes événementsde sa proprevie,des bonheurset des malheurs,faitpartiede l'acte
de philosopher.Jen'ai moi-mêmeaucuneidée de la façondontdes expéla paternité,
riencesde vie commela guerre,
l'amitié,la vie professionnelle
comme l'universitéque j'ai aimée de façon
aussi, dans une institution
ma recherche.Il me semincroyablependantquaranteannées,ont affecté
de lecble que j'ai été d'une certainefaçonplus sensibleà mesrencontres
ture qu'à mes rencontrespersonnelles.Car j'ai vécu d'une manière
relativement
isolée et trèspeu publique,et l'environnement
de ma biblioet
des
des vis-à-vis
m'ont
donné
j'ai
bibliothèquesque
thèque
fréquentées
couchésdansdes livresprobablement
infiniment
nombreux
que ceux
plus
de la vie quotidienne.En ce sens,je penseavoirété plus marquépar mes
lecturesque par mes expériences.Mais qui peut fairela balance?
G. J.- Dès lors qu'il s'agitd'une certainelecture,ne pourrait-on
pas parler d'« expérience» ?
P. R. - Oui, alorslà, je l'acceptetoutà fait.C'est, au demeurant,
une des
thèsesde ma théoriede la lecture,celle précisément
la
lecture
je
que par
visen fictiond'innombrables
vies.Celle qui faitpartieausside ma théorie
du détour,des multiplesdétoursdontnous sommespartistoutà l'heure,
cesdétoursse faisantaussià traversdesviesimaginaires.
Même nos conceptionsmoralesles plusabstraites
sontsoutenuespardesrécitsqui nousreprésententdes vies qui témoignent
de ces idéaux.Je pense en ce momentà
en
cela
a
été
un
quelqu'un qui
peu mon maîtretardif,Nabert...
Pour revenirà votrequestion,c'est par le détourde ces autresrencon- soitles deuxà la fois- ,
tréssurle modenarratif,
soithistoriquesoitfictif
que je multiplieen quelquesortela nuée de témoins,nuée infiniment
plus
vasteque le cercledes personnesrencontrées,
y comprisles amis les plus
cherset les parentsles plus précieux.

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PAULRICCEUR

G. J.- J'aile sentiment
que vous restituezà la lecture,au livre,la densité
qu'ils portenten vérité,le livreayantété écritsouventaprèsdes détours
; ce respectdu livreseraiten quelque sortele respectd'une vie.
multiples
P. R. - C'est aussile respect
trèsancienne
deslecteurs.
C'estlà unetradition
«
car
la
dit
:
le
du
d'un
C'est le lecteurqui fait sens livre,
qui
signification
livrec'estl'histoirede toutesseslectures.
Le livregranditavecsonlecteur.»
si vousvoulez,desœuvres,
II se produitdoncunecroissance
de signification,
à
et
donc
des
et des réinl'accumulation
des
lectures,
interprétations
grâce
œuvres
et
leur
ont
donné
une sorte
vie
aux
ont
redonné
terprétations
qui
d'histoireposthume.
G. J. - Y a-t-ilune communication
possibleet souhaitableentreles diffévouéesà un certain
rentesphilosophies,ou bienles philosophiessont-elles
?
isolementde juxtaposition
P. R. - Cette questionme troublebeaucoupet me plonge dans la persur
à la suitede Heideggeret d'autres,insistent
plexité.Alorsque certains,
d'une
l'unitéde la métaphysique,
commesi touteslesphilosophies
parlaient
irréductible
des phiseulevoix,j'ai toujoursété frappépar la multiplicité
losophies.De ce pointde vue-là,je suisdu côté de Gueroult,qui avaitété
etausside Gouhier: l'un etl'autre
desphilosophies,
monmaîtreen histoire
ont eu le sentiment
trèsvifque chaquephilosophieestune singularité
spirituelle,et donc qu'uneœuvrecommeYEthique,par exemple,estune singularitédans le champdes pensées.Et il ne s'agitpas là de la singularité
des penseurs,maisbiende celle des œuvres.Lorsqueje lis Spinoza,je suis
que je le
par hypothèsespinozistetoutau longde ma lecture; c'est-à-dire
a
une
sorte
Il
sens
de
d'accepque j'accepte. y
prendscommeuneproposition
tabilitéqui précèdela questionde vérité.Jesuspendsla question« vraiou
faux» pour entrerdansce que l'on pourraitappelerla questiondu sens.
Aprèscela,c'est au philosophequi faitune œuvrede trouverson propre
de rejets,de méconnaissances,
d'injustichemin,cheminfaitd'emprunts,
ces,maisausside dettes.
beaucoupsurcettenotionde detteà payer,
J'insiste
les uns
mais à l'égardde créanciersqui restentmultipleset irréductibles
aux autres.Il faudrait
êtreleibnizien,l'hôted'un entendement
divin,pour
une seule vérité.C'est un
voircommenttoutesces penséesfiniesforment
est-il
:
possiblequ'un parcours
problèmeque vous retrouvezchez Hegel
totall'englobe? Mes doutessonttrèsgrandsà cetégard.Dans cettemesure
Une compamême,je suis embarrassé
par ce problèmede la multiplicité.
Or chaque
raisonpourraitnousaiderici,celleavecles œuvresesthétiques.
d'un prola
résolution
est
œuvreestabsolumentsingulière,
parcequ'elle
est
la situationqui la sienne
blèmesingulier.
Chaquephilosopheappréhende
maisqui forlimitéde paramètres,
en fonctiond'un ensemblerelativement

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Soi-mêmecommeun autre

233

mentl'unitéd'une conjoncture.
Et la singularité
de l'œuvre,c'estla singularitéd'une réponseà la singularitéd'une question,telle qu'elle a été
appréhendéepar le philosophelui-mêmesingulier.Il s'agit d'aborderen
effetchaquesingularité
philosophiqueà partirde son proprequestionnementetdansla tentative
d'adéquationde sa réponseà la questiontellequ'il
l'a comprise.N'est-cepas comme cela que nous comprenonsnos amis?
G. J.- -Avec quellephilosophieentrez-vous
en relationd'échangefondamentale?
P. R. - Les mortssontcertainement
plus nombreuxque les vivants...La
entrées
dans
ma
des
multiplicité
proprephilosophiepar la théoriedu langage,par la théoriede l'action,par la théoriedu récit,par la philosophie
moraleetpolitique,medonnechaque foisdesvis-à-vis
assez différents.
De
ce pointde vue,j'ai pratiquéune sortede triangulation
entreune tradition
française,
par la philosophie
qui a été pour moi marquéeessentiellement
à Nabertet aussià Merleau-Ponty,
la philosophieallereflexive
aboutissant
et la philosophieanalymande,parmestravauxsurHusserlet KarlJaspers,
aux États-Uniset mes lecturesassez
tique,en raisonde monenseignement
étenduesen philosophieanalytique.J'aiplutôtl'impressiond'une sortede
avecunediversité
à laquelleje tiensénormément.
constellation,
Jemerefuse
absolumentà fairedeschoixet des hiérarchies,
maistiensà maintenir
chade son propreapport.C'est pourquoi je me sens
cun dans la singularité
endettéà l'égardde philosophesextrêmement
opposés. Certainement«
»
des philosophesanalytiques
on le verradans mon travailsur le Soi
de façonaussidivergente
argumentent
qu'il estpossible.Cettemultiplicité
de visagesme surplombeet m'embarrasse.
Jene me plainspas de la rareté
de mes amis.
G. J. - Quelle seraitla philosophieavec laquellevous n'auriez que peu
de chosesen commun?
P. R. - Ce seraientd'unepartdes philosophiesultrapositivistes,
à la façon
de Karl Popper ou de Quine, de l'autrecôté ceux qui acceptentcomme
cadrede discussionle rapportentremodernité
etpostmodernité.
Jen'entre
pas dans ce débat,parceque je n'ai pas de critèrede modernité.Qui est
moderne? En fait,il y a deux discourssur la modernité.L'un dit : « On
est entrédans la modernitéquand on a opposé la critiqueà la tradition
et à la convention.»C'est le concept de Habermasde la «modernité».
L'autrediscoursdit: « La modernité,
c'estla croyance
au progrès,
la croyance
la
raison
créer
un
monde
meilleur.
Or
l'histoire
cruelle
du XXesièque
peut
cle nous a montrél'échecde cetteposition! » C'est le côté Adorno,selon
a tué la raison; ce sontles décombreslaissés
lequella raisoninstrumentale

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234

PAULRICŒUR

de ce projetde Lumièresqui nous amènentà chercher
par l'effondrement
des formeséclatéesde penséeque Ton appellera«postmodernes».On a
donc au moinsdeux conceptsde référence
pour la modernité.Or je me
méfied'un conceptqui me paraîtressortir
à une philosophiede l'histoire.
Alors qu'on nous dit que la philosophiede l'histoireest morte,n'est-ce
une manièrede se situerdansun certainschémahistoripas là finalement
?
une
raison
de ne pas mesentirimpliquédanscette
que J'ai
supplémentaire
celle
me
fait
croire
querelle-là, qui
que.le présentestopaque pourceuxqui
le vivent.Nous ne savonspas dans quel tempsnous vivons.C'est après
coup - un vieuxthèmehégélien- , quandune époque estclose,que l'on
cetteépoque. Le présent,nous ne savonspas s'il estun
peut caractériser
un tempsde clôture,et,
de
un tempsde commencement,
temps traversée,
» me
à bien des égards,il peutêtreles trois.La questionde la « modernité
sembledonc êtreune impasse.Jel'ai ditlorsd'une discussionque j'ai eue
à propos de Habermaset de son éthiquecommunicationnelle.
Qui plus
ests'y créentdesanimosités
entreAllemandsetFrançaisqui n'ontpas pour
cause la mauvaisequalitéde la penséeou la méchancetédes hommes,mais
qui tiennentà l'équivoque de la questionposée.
l'affirmation
G. J.- Commententendez-vous
qui veutque Heideggersigne
la finde la philosophie?
P. R. - Pour êtreéquitableà l'égardde Heidegger,toutesses formules
et qu'il
sontl'enversd'un projetqu'il a d'abordappeléOntologie,
négatives
a appeléensuitePensée.Quand il parlede la finde la philosophie,il parle
d'une façonde penserqui lui paraîtavoirété dominéepour les Modernes
et,pour les Anciens,par la question
par la questiondu sujet,précisément,
est trèshégélien.Cette condamnation
de la substance.
Ce qui finalement
présuppose
prononcéepar Heidegger,que je trouved'ailleursarrogante,
que ces modesde pensée- de Platonà Hegel et à Nietzsche ont épuisé
leursressources.
Or la façonde poserle problèmephilosophique,comme
de
le
toutà l'heure,consistantà chercherles questions
j'ai essayé
suggérer
derrièreles réponses,peutfaireapparaîtredes zones enfouiesnon explorées dans des philosophiesdu passé,et peutpar conséquentleur donner
un second souffle.Après tout, c'est ce qui s'est constammentpassé.
CommentPlatona-Mlsurvécu? A traversles innombrablesnéoplatonismes,depuisPlotinjusqu'au débutde la Renaissanceitalienne,et encore
des
chez les poètesmétaphysiques
inépuisables
anglais.Donc les ressources
à
leur
clôture
une
égard.
qu'on prononce
philosophiesdu passéinterdisent
C'est là ce qui me paraîtintolérablechez Heidegger.J'aiemployéle mot
« arrogance
» ; je ne le retirepas.

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Soi-mêmecommeun autre

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G. J. - Comment,philosophe,en est-ilvenu à cetteposition?
P. R, - • Vhybrisn'estpas réservéeà un seul philosophe.Peut-être
est-ce
Il est bien peu de grandsphilosophesqui
une maladieprofessionnelle...
toutà zéro. Quand nousaurons
n'aientpas penséqu'ils recommençaient
moinsétonnésparce que j'ai
un peu plus de recul,nous seronspeut-être
Mais
de
appelé l'arrogance Heidegger.
c^estpeut-êtrele reversdu génie.
d'Êtreet Temps,et bienmoinsfamiPersonnellement,
je suistrèsadmiratif
lierde ce que l'on appellele secondHeidegger.La médiocritéde l'homme
rienà la grandeur
et ses compromissions
de l'œuvre.
politiquesne retirent
une
C'est uneénigmequ'unecertainemédiocrité
accompagne genialità
phidès lorsque l'on dislosophique.La questiondevientmoinsembarrassante
tinguelesœuvresetleshommes.Car uneœuvrea sa propreproblématique
interneet ses propresréponsesà ses propresquestions.
G, J.- L'œuvreauraitdoncsa propreforceinternelui assurantson développement?
P. R. - Dans le cas Heidegger,il y a une énigmeunique en son genre,
dansson
le problèmeayantétécrééparHeideggerlui-mêmeréinterprétant
» un certainnombrede thèsesd'Êtreet Tempsdans
« Discoursdu Rectorat
du nazisme.Or si Heideggerétaitmorten 1930,perle sensprécisément
si SeinundZeitétaituneœuvrenazie
maintenant
sonnene se demanderait
de lui-mêmequi a réécrit
ou pas. C'est, on peutdire,Heideggeriiïterprète
à
dans ces termes-là
Seinund Zeit.Quant nous,nous avons,à mon sens,
à fairedeux chosesà l'égardde Sein und Zeit: d'une part,mettreentièremententreparenthèses
l'usagequ'en a faitHeideggerpoursonpropreprojet
à deslacunes,
; d'autrepart,êtreplus attentifs
éthico-politico-universitaire
à
des
à des silencesqui ont faitplace
au cycle
parolesqui appartiennent
meurtrier.
au mondejuif
Jesuisfrappéparl'absencecomplètede référence
et judéo-chrétien.
HeideggerconnaîtParménide,mais il ignoreMoïse et
Il
a

une
sortede silencesystématique
Jérémie. y
qui, vu aprèscoup, a
valeurd'exclusion.
G. J. - La recherche
d'une philosophiecommecelle de Heideggeret les
convictionsqu'on lui connaîtparaissenttrèsliées.
P. R. - II s'est cruporteurd'une missionde réformeen profondeur
de
l'Université,dansun sensqui passaitpar les canauxdu nazisme.Certains
ontavancéque, aprèstout,Platonavaitcommisdes erreurssemblablesen
s'embarquantavec Dion dans l'affairede Sicile... Seulement,les camps
d'extermination
sontunecatastrophe
pourl'Europeet le monde,alorsque,
pour l'histoiremondiale,les aventuresde Platon en Sicile ne pèsentrien
à côté de la fondationde l'Académie.On ne peut pas prétendre
sérieuse-

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236

PAULRICŒUR

mentque rengagement
de Heideggeren faveurdu nazismesoit aussipeu
les
assez ridiculesde
tentatives
et finalement
malheureuses
que
significatif
Platonjouant un rôle dans la politiquelocale de son temps...
» de HeidegCertainsbiographessoulignentle côté « anti-establishment
qu'il voit
ger,ce paysande la Forêt-Noiredébarquantdansune université
de
sont
des
Sa
volonté
dont
Juifs.
occupéepar grandsbourgeois
beaucoup
» ce mondedansle sensde quelquechosede plus primide « révolutionner
tif,de plus radical,en a faitla proie,on peut dire,de maîtreschanteurs
c'estsurles zones de
de la pensée.Ce surquoi il importede s'interroger,
moindrerésistance
danscettegrandeœuvrequ'estSeinundZeit: trèsprécisémentl'affaiblissement
du jugementmoraletpolitiquelié à la grandeur
de la morale
de l'entreprise
ontologique.Il y a là une sortede neutralisation
parun projetontologiquegrandiosequi n'estpourtantpas sansdimension
éthique: ainsila résolutionen facede la mort,thèmeen soi fortrespectable, laisseen mêmetempssans défenseà l'égardde l'opérationde prise
en otagede la penséephilosophiquepar une.politiquemeurtrière.
G. J. - Que pensez-vousde la découvertetardivequi en a été faiteen
France?
P. R. - Le livrede Fariasmesembleavoirétéuneopérationantifrançaise.
à traversles heiC'est un ouvragequi a étéciblé.En fait,il fallaitfrapper,
la corporationphilosophique; dire: « Vous, les philofrançais,
deggeriens
vous
êtes
des
sophes,
aveugles; celui que vous considérezcommele plus
d'entre
voilà
vous,
grand
qui il est.» Ce devaitêtrela dérisiongénérale
de toutela profession
philosophique...Il convientdoncde ne pas se laisser
entraîner
dans cettepolémique.
G, J. - La philosophieaurait-elle
aujourd'huiune tâchespécifique?
P. R. Nous sommesdansunepériodede grandefragmentation
et,pour
les raisonsque je disaistoutà l'heure,d'opacitéde notrepropreprésent.
Nous ne savonsce qui compteet ce qui ne comptepas,qu'est-cequi a du
poids et qu'est-cequi n'en a pas.
surtroischoses; d'unepart,surle plan du
Jevoudraisnéanmoinsinsister
philoqui estquandmêmel'undesaspectsdominantdela réflexion
langage,
du
des
la
la
tâche
est
de
:
depuis
langage,
usages
préserver multiplicité
sophique
et cela contreune
les mathématiques
jusqu'à la mystique; deuxièmement,
tâcheestde ratautre
une
du
de
la
certainehégémonie
philosophie langage,
etsouffrants,
d'êtres
humaine
tachercettephilosophieà la condition
agissants
et doncà la dimensionpratique; en troisièmelieu enfin,il fautaccentuer
un
de la philosophiemoraleetpolitique,qui estpeut-être
le développement
des pointsfaiblesde la réflexion
philosophiquecontemporaine.

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Soi-mêmecommeun autre

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Ces troistâchesimpliquentun dialogueavec les scienceshumainescorc'estd'être
Or ce dontsouffrela philosophieactuellement,
respondantes.
uneinterrogation
et d'avoirperdu
surelle-même,
sursa proprepossibilité,
le vis-à-vis
avec les sciencesde l'homme.En parlantde langage,il fautêtre
au courantde la linguistique,
de l'étatde la linguistique
; si on veutparler
de la théoriede l'action,il imported'êtreau courantdessciencesdu compor; si l'on s'occupe
tement,de la philosophiecognitive,de la psychanalyse
de philosophiemoraleet politique,il fauts'informer
de ce que fontles
lespolitologues,et ne pas parlerdansle videcommesi lesphilosojuristes,
ne
phes parlaientqu'aux philosophes.
G. J. - Un vis-à-visavec l'art aussi.
P. R. - -A cet égard,c'est un regretque j'ai, à proposde mon travailsur
au lyrisme.Jepense aux
TempsetRécit,de ne pas avoir été assez-attentif
et
Schiller
dans
leurs conversations,
distinctionsque faisaientGoethe
lorsqu'ilsinsistaientsur les troisgenresque sontl'épique,le dramatique
et le lyrique.D'une certainefaçon,j'ai rejointl'épique et le dramatique
sousle narratif.
Sans douteque j'atteinsle lyriqueparle biaisde l'exégèse
la plainte,la louange,
biblique,par exempledes Psaumes,où se recroisent
la lamentation...
toutun aspect.dela réflexion
Il y a certainement
philosode
ne
souffrir
occulter
mène
du
du
côté
qu'il importe
phiquequi
pas
par
l'agir.C'est là que je rencontreles limitesde mon propretravail,de ma
proprefinitude.

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