Pour le philosophe, l'aggiornamento doctrinal de la social-démocratie française est inévitable à terme mais impossible dans l'immédiat.

« Le socialisme est à réinventer »
L’Expansion, 26/10/2005

Le philosophe Marcel Gauchet, 59 ans, est connu pour ses réflexions sur la religion, la démocratie et l'individualisme contemporain. Mais il est d'abord l'un de nos meilleurs philosophes politiques, comme le montre la publication, ce mois-ci, de La Condition politique (Gallimard, coll. « Tel »). Il discute ici de ce qui reste valide aujourd'hui dans le projet socialiste et des conditions auxquelles celui-ci pourrait se redéfinir. L'identité socialiste et l'idéal de justice sociale n'ont pas disparu, mais Gauchet ne compte plus sur le Parti socialiste pour leur donner un nouvel élan, ni même une nouvelle définition. Par quoi peut se définir le socialisme au XXe siècle ? Il faut distinguer entre l'identité socialiste et l'idée socialiste. L'identité socialiste repose sur une sensibilité à l'injustice, à l'oppression, à la domination. Elle ne pose pas de problème, elle a pour elle l'héritage d'une histoire et des réflexes d'opposition solidement ancrés. Ce qui fait problème, c'est l'idée socialiste, autrement dit le projet, la vision du fonctionnement de la société et de sa transformation. Il faut partir du fait qu'il n'y a jamais eu « un » socialisme, mais « des » socialismes. Au xxe siècle, à partir de 1917, cela s'est cristallisé dans l'opposition entre le socialisme démocratique et le communisme. Le communisme a perdu sur toute la ligne, et avec lui l'idée d'une société alternative, en rupture totale avec les sociétés capitalistes, bourgeoises, libérales et démocratiques. La social-démocratie, qui partageait les mêmes prémisses marxistes, a connu son propre développement historique. Elle ambitionnait elle aussi d'introduire des transformations structurelles, mais dans le respect des libertés formelles. A cet égard, elle a été affectée profondément par la mise en question des capacités de l'Etat à commander l'économie. L'idée socialiste ne peut plus être la transformation de la société par la propriété collective, que celle-ci soit complète ou partielle. Alors que reste-t-il ?

La différence, c'est qu'il reste à la social-démocratie un atout puissant : la redistribution. Aujourd'hui, l'idée socialiste se confond largement avec l'Etat providence, qui est, d'ailleurs, la grande réussite du xxe siècle. Elle repose sur deux piliers : l'individualisme comme fin, et l'assistance comme moyen. Elle se ramène à la visée d'une émancipation totale des individus grâce à une protection sociale aussi poussée que possible. Mais cela suppose des moyens, donc des niveaux de prélèvement élevés sur une économie qui marche très bien. C'est ainsi que l'idée socialiste conduit à un ralliement au capitalisme le plus débridé et au renoncement à maîtriser l'économie. Il faut bien s'y soumettre pour en retirer les revenus dont on a besoin. Contrainte aggravée par une économie mondialisée ouverte où il s'agit de plaire aux entreprises, aux Bourses et aux fonds de pension.

Mais alors, qu'est-ce qui différencie ce socialisme d'une droite modérée ou sociale ? Pas grand-chose du point de vue des réalisations. Mais beaucoup du point de vue de l'intention ultime. D'où l'importance de l'identité, qui s'affirme d'autant plus que les marges de manoeuvre sont minces. On ne fait pas ce qu'on veut, mais on rappelle haut et fort qui on est. Car le prix est élevé sur le fond. La protection sociale ne remplace pas l'idéal égalitaire de justice sociale. Et le libéralisme obligé tourne le dos à l'aspiration démocratique d'un gouvernement de l'économie. Dix ans après la mort de François Mitterrand, les socialistes français n'ont donc plus rien à dire en termes de projet de société ? La rénovation doctrinale du PS est très improbable. D'abord parce qu'elle devrait passer par la critique de Mitterrand et de l'étouffement de la réflexion sur le socialisme à laquelle il s'est livré. La génération qui dirige actuellement le PS en est incapable. Elle n'y a aucun intérêt, de surcroît, étant donné le fonctionnement de la machine électorale socialiste. Il y a aussi la pression de l'extrême gauche. Elle est trop utile électoralement pour qu'on prenne le risque de l'affronter. D'autant que le PS pèse peu, guère plus de 20 % de l'électorat, et qu'on ne voit pas le grand stratège capable de le faire passer à 30 % et au-delà tout en développant des idées claires permettant aux gens de se rassembler. On peut conclure que si l'idée socialiste doit se rénover, ce n'est pas du Parti socialiste que cette réflexion partira. D'où viendra cette rénovation ? C'est imprévisible, mais il faut faire confiance au renouvellement des générations. En France règne un consensus depuis vingt ans pour retarder les échéances, à gauche comme à droite. Nous sommes dans une société gérontocratisée où existe un bizarre accord entre la génération du baby-boom et celle d'avant, qu'incarnait Mitterrand, pour maintenir les choses en l'état. Mais tôt ou tard émergera une génération qui ne voudra pas se contenter de gérer l'acquis. Mitterrand a quand même contribué à changer la société française, à la moderniser. Il a opéré le tournant dont nous avons parlé. Il a buté sur les limites de « l'appropriation collective des moyens de production », et il a découvert dans la douleur que, pour financer un Etat providence en faillite chronique, il fallait aller chercher l'argent là où il se trouve. Il n'y a pas trente-six solutions. La méthode la moins coûteuse politiquement consiste à emprunter sur le marché mondial des capitaux. Mais, pour cela, il faut une économie ouverte. D'où, en particulier, la libéralisation financière. La performance de Mitterrand a été d'opérer ce tournant sans l'assumer intellectuellement. Il a maintenu la doctrine comme si de rien n'était, en niant avoir changé. « N'avouez jamais ! »