Mémoire et histoire

PRIMO LEVI qui a écrit « Si c’est un homme » nous dit « quiconque oublie son passé est condamné à le revivre ». Les exemples de cette volonté de se souvenir de l’histoire, souvent impulsée par les politiques, c’et l’initiative récente du président de la république qui était de confier à chaque enfant de CM2 la mémoire d’un enfant déporté, ou encore la lecture de la lettre de G Moquet, procès de P Touvier, Papon ou Barbie. Ce sont des exemples de ce qu’il est souvent nécessaire de se souvenir, mais encore faut-il le faire dans une perspective historique. Comment faire que mémoire et histoire ne se télescopent pas ? au risque de leur perversion ? Ceci est d’autant plus important que les acteurs au fur et à mesure disparaissent. On peut citer le décès récent du dernier poilu L Ponticelli. Ce devoir de mémoire répond à une devoir d’urgence. Souvent, on le fait de manière spectaculaire, avec une valeur pédagogique au regard des jeunes générations. Il y a une grande différence entre la mémoire et l’histoire. La mémoire, c’est se souvenir d’un passé qui peut parfois être douloureux et qui peut remettre en cause un certain nombre de mythes. Il va obliger une nation, par exemple, à se remettre en cause par rapport à ce qu’elle a pu vivre par le passé. L’histoire, c’est la science de la connaissance des faits, donc avec une nécessaire objectivité. Cette confrontation de l’histoire et de la mémoire, en effet, présente des risques. Il n’est pas exclu que parfois, les conclusions des historiens qui sont théoriquement revêtues de rationalité, d’objectivité, vont heurter de manière brutale une mémoire qui peut être extrêmement douloureuse. Or, ce devoir de mémoire est exigé bien souvent par nos contemporains. Evidement, cela peut être illustré par la multiplication des lois mémorielles depuis ses dernières années, comme les lois Geyssot de 1990 ou Taubira de 2001.

*** Loin d’être harmonieuse, la coexistence de références à la mémoire et à l’histoire peut être traumatisante. Pour autant, il ne semble pas possible d’occulter une mémoire qui nourrit l’identité et une histoire qui structure la connaissance que le groupe peut avoir de lui même.

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Loin d’être harmonieuse, la coexistence de références à la mémoire et à l’histoire peut être traumatisante. La permanence d’une mémoire trop vive vient parfois perturber le travail de l’historien, mais la mémoire peut avoir un rôle important à jouer car elle vient fonder une résistance face à certaines tentatives de réécrire l’histoire. La permanence d’une mémoire trop vive vient parfois perturber le travail de l’historien La mémoire est un des fondements de notre identité collective. A partir du moment où l’homme vient questionner les différents objets de la mémoire, elle peut apparaître menaçante. L’exemple est celui de l’ouverture des archives de l’ex Union Soviétique qui a permis, en son temps, un travail très important au plan historique, mais qui est venu heurter de plein fouet toute la mythologie identitaire de la gauche française et qui a suscité un certain nombre de réactions de défense et de rejet. C’est la difficulté pour les historiens de travailler sur les mythes, et notamment les mythes identitaires. Sans doute, l’histoire peut elle les inventorier, classer, décrire. C’est le cas des ouvrages de ZELDIM « l’Histoire des passions françaises » ou de P MORA « les lieux de mémoire ». Pour autant, il est très difficile d’interroger ces mythes, comme la France de la résistance ou la Guerre d’Algérie. L’interrogation scientifique sur la mémoire qui est parfois sacralisée, encourt bien souvent le risque d’être qualifié de négationniste, parce que très souvent une extrapolation contestable va être faite, qui va conduire à assimiler les travaux de certains historiens avec ceux d’autres considérés comme valables. On pense ici au travaux controversés concernant les chambres à gaz . Plus le passé est récent et traumatisant, plus l’historien a du mal à travailler. Tout dépend de la force du modèle identitaire. Les USA ont réussi à exorciser le Vietnam au travers de l’utilisation du cinéma. Dans notre pays, certains évènements sont longtemps restés tabous. La mémoire d’évènements fondateurs d’une identité vont bien souvent contrarier les travaux des historiens. Elle peut avoir un rôle positif lorsqu’elle va permettre de résister à un certain nombre de tentatives d’appropriation de l’histoire. Mais la mémoire peut avoir un rôle important à jouer car elle vient fonder une résistance face à certaines tentatives de réécrire l’histoire. L’histoire est une discipline scientifique, mais aussi un enjeu de pouvoir. On peut dire que dans l’histoire, aucun régime n’a finalement résisté à la tentation d’infléchir le contenu des manuels scolaires. C’est l’exemple de la loi du 32 février 2005 en France, qui prévoyait dans son article 4 al 2 que les programmes de recherche devaient accorder plus d’importance à la place de la présence française en Outre Mer, et également que les manuels scolaires devaient reconnaître le rôle positif de la France d’Outre Mer. Cet article a été abrogé car ce qui était en jeu, était la question de savoir si le législateur pouvait décider ce qui devait être dans l’histoire. De façon encore plus évidente, dans un régime totalitaire, la mémoire va devenir un véritable instrument de résistance, car la tentation de réécrire de façon permanente l’histoire est quasi systématique. Dans les régimes démocratiques, la mémoire peut efficacement contribuer à remettre en question une histoire qui se veut parfois trop consensuelle. Il y a par exemple, le documentaire de M OPHULS intitulé « le chagrin et la pitié » qui permet de recadrer l’image très consensuelle de la France de l’occupation. Il a été interdit d’antenne jusque dans les années 1980. C’est une remise en cause de cette France considérée comme uniformément résistante à l’occupation. C’est une œuvre de mémoire importante. De façon générale, les témoignages sont devenus des matériaux dont l’histoire ne saurait plus se passer, parce qu’ils apportent la vision que les acteurs avaient de leur engagement, une vision humaine à l’histoire. Ce sont les témoignages des rescapés des camps comme PRIMO LEVI, de ceux qui ont vécu la résistance comme le recueil d’entretiens de O WIERVORCKA sur les membres de l’idéologie de la résistance. La mémoire peut parfois compliquer le travail de l’histoire, mais est un des matériau indispensables de l’histoire pour lui donner une dimension humaine.

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Pour autant, il ne semble pas possible d’occulter une mémoire qui nourrit l’identité et une histoire qui structure la connaissance que le groupe peut avoir de lui même. Ces deux notions ne doivent pas être uniquement opposées parce qu’il n’est ni possible d’occulter la mémoire en tant que fondement identitaire, ni de s’en passer au regard des exigences de fonctionnement de nos sociétés démocratiques. Il est sans doute nécessaire de s’affranchir d’un certain nombre de pesanteurs de notre mémoire collective. L’utilisation de la mémoire dans une perspective historique permet sans doute de la dépasser sans pour autant nécessairement la trahir. Il est sans doute nécessaire de s’affranchir d’un certain nombre de pesanteurs de notre mémoire collective. Pour Z TODOROV, chercheur au CNRS, la mémoire n’a pas que des incidences positives sur l’évolution d’une société. En effet, un culte excessif de la mémoire peut parfois figer une société dans une espèce de contemplation de son propre passé. Pour lui, les sociétés occidentales doivent leur réussite à leur faculté d’exciper « l’âge d’or du passé » pour le situer dans l’avenir. On ne renie pas le passé, mais il nous sert à se projeter dans l’avenir. Incontestablement, la mémoire est un ferment de la perpétuation d’un certain nombre de conflits immémoriaux. Là, encore, on peut citer le conflit en Irlande du Nord ou celui qui oppose Israël et la Palestine. Au plan psychologique, on voit bien que ce qui est souvent important pour les peuples, ça n’est pas tant le souvenir lui-même, mais sa domination qui est importante. Le refoulement, qui perturbe nos sociétés, est finalement, aujourd’hui, bien souvent remplacé par une espèce d’idéalisation du passé qui va largement parasiter le travail de l’historien. Les sociétés contemporaines sont confrontées à la nécessité de maîtriser leur mémoire. Le meilleur moyen pour ne pas subir sa mémoire sans pour autant l’oublier, c’est de passer par l’histoire. L’utilisation de la mémoire dans une perspective historique permet sans doute de la dépasser sans pour autant nécessairement la trahir. C’est PROUST qui déplorait déjà que l’homme soit incapable de tirer les leçons du passé. Il estimait que l’homme se considérait constamment face à une expérience intime, personnelle devant chaque événement de son existence. Sur le plan collectif, la mémoire constitue une impasse lorsque la collectivité s’avère incapable d’en extraire sa dimension exemplaire pour la dépasser et s’en servir. C’est cette idée d’extraire de notre histoire son «âge d’or » dont nous pale TODOROV. La mémoire des guerres, des évènements tragiques, qui marquent la vie des civilisations peut soit venir nourrir une espèce d’éternelle vengeance, soit être analysée pour mettre en œuvre les moyens d’éviter la reproduction de ces phénomènes. Il y a un certain nombre d’écrivains, d’historiens, anonymes, dans l’histoire récente qui ont œuvre à ce devoir de mémoire constructif. Il s’agit par exemple de D ROUSSET, qui a écrit en 1946 « l’Univers concentrationnaire » où il essaye de dépasser ce souvenir des camps nazis pour combattre l’ensemble des phénomènes concentrationnaires dans l’ensemble des régimes totalitaires. La mémoire doit servir à se positionner, à apporter un témoignage et à régir. C’est l’exemple de P TEIDGEN, fonctionnaire à la préfecture d’Alger en 1957 qui va démissionner de son poste après avoir révélé des exécutions sommaires et des traces de sévices du même type que dans les camps pendant la 2nd guerre mondiale. Seule l’analyse historique est un moyen d’extraire de la mémoire la dimension exemplaire d’évènements. C’est ce que F BEDARIDA, historien, proposait de faire à propos de la Shoah. Il mettait en avant, cette responsabilité de la part de l’histoire qui est une responsabilité scientifique mais aussi sociale. Si à certains égard, l’histoire est une version rationalisée, appauvrie de la mémoire, il est sans doute une erreur que d’opposer ces 2 notions. Elles sont toutes deux nourries par le passé et elles extraient de ce passé des éléments qui sont indispensables à la structuration et à la mise en perspective de notre présent.

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