La techno web démocratie : moyen pour améliorer la participation citoyenne ou illusion moderne ?

Présentation de Michel Monette C'est à titre de blogueur, comme des millions d'autres, que je suis ici, aujourd'hui. C'est à ce titre que j'ai accepté l'invitation. Un mot d'abord sur mon parcours de blogueur. Il a commencé à l'automne 2004, alors que j'ai créé "BS Blogue social", devenu depuis lors soblogue.com (http://soblogue.com), avec quelque 200 000 pages lues comme projection pour l’année 2007. Pourquoi ais-je créé ce blogue ? La réponse va vous sembler banale, mais en même temps elle est tellement vraie : pour comprendre. Je voulais explorer une grave question et je savais que j'en aurais pour des années à le faire : comment il se fait qu'il y ait tant de misère dans un monde par ailleurs si riche ? Je ne m'en cache pas, ma perspective est plus à gauche, quoique que je ne sois pas un doctrinaire. En 2005 est survenu un autre événement, qui lui explique bien davantage ma présence ici : l'introduction à grande échelle du vote électronique lors des élections municipales. J'ai alors pondu quelques textes sur Agoravox.fr (qui m'avait invité à faire parti des rédacteurs quelques mois plus tôt), un peu avant les élections, pendant les élections (histoire de raconter comment s'était déroulé le vote) et après les élections. Il se trouve que nous avons été quelques Québécois à échanger sur le sujet avec un Français qui s'intéressait à la question : Pierre Muller (http://ordinateur-de-vote.org). J'avais alors démarré techmocratie.org et j'ai rapidement réalisé qu'on ne pouvait pas isoler la question du vote électronique de la question beaucoup plus vaste de la démocratie électronique. Comme je le faisais dans le cas du développement humain, je me suis mis à fouiller cet autre vaste champ avec une question en tête : est-ce que la démocratie et les nouvelles technologies sont compatibles. Puis j'ai fini par comprendre autre chose et j'ai changé le titre du blogue qui est devenu, depuis peu « Le blogueur citoyen » (http://blogueurcitoyen.com). J'ai compris que la démocratie est un tout et qu'on ne peut pas séparer une réflexion sur les outils d'une réflexion sur son essence même. D'ailleurs c'est tellement vrai qu'un des paradoxes actuels de la démocratie est qu'on assiste à un désengagement électoral au moment même où il n'y aura jamais eu autant de citoyens à s'exprimer grâce aux possibilités qu'offre Internet, et en particulier le Web. La réponse à la question de savoir si démocratie et TIC sont compatibles est « oui mais ». Tout est, vous vous en doutez bien, dans ce petit mais. Oui, pour en venir plus directement au sujet de ce panel, Internet est un formidable outil au main des citoyens. La caractéristique essentielle du Net, qu'il ne faut jamais perdre de vue, est de permettre le regroupement spontané de communautés d'intérêt. Je navigue depuis 1997 et cette grande capacité de regroupement autour d'intérêts communs que permet le réseau Internet m'a toujours frappé. Le réseau demeure, malgré le Net commercial, un formidable levier d'échange pour à la fois créer et diffuser de l'information qui mobilise. Ça explique peut-être une certaine déroute des gouvernements, qui explique peut-être le désengagement électoral. 1

Trois mises en garde cependant : Le nombre d'êtres humains qui vivent une situation de liberté (46 sur 100 selon le dernier rapport de Freedom House disponible sur http://freedomhouse.org [chiffre en ligne le 24 août 2007]) et surtout d'absence de liberté. Le nombre d'êtres humains ayant accès à Internet (12 personnes sur 100 dans le monde ont un ordinateur ; 3 sur 100 ont un accès internet, selon les chiffres de la Fondation Donella, du nom de Donella Meadows qui a publié en 1990 “State of the Village Report” (la population entière de la Terre réduit statistiquement à un village de 100 personnes), mis à jour cette années sur le site http://miniature-earth.com/ [chiffres en ligne le 24 août 2007] ) Selon d'autres chiffres (http://internetworldstats.com [chiffres en ligne le 24 août 2007] : 1,173,109,925 ou 17.8 % de la population mondiale auraient un accès Internet : 70% de la population Nord américaine, 40% de la population de l'Europe, mais un peu moins de 12% de la population asiatique (qui n'en forme pas moins 37% des usagers dans le monde) et un maigre 3% de la population africaine. Près de 18 personnes sur 100 ayant un accès Internet, ce n'est guère plus élevé que les chiffres de la Fondation Donella. Le nombre d'être humains qui peuvent profiter des applications du Web 2.0 plus gourmande en bande passante : le quart des internautes dans le monde auraient une connexion haute-vitesse (source : http://networkblog.itproportal.com/?p=400 [chiffres en ligne le 24 août 2007]). C'est plus de 90% de l'usage domestique en Corée du sud, 63% au Canada, 50% aux États-Unis (source : http://www.websiteoptimization.com/bw/0704/ [chiffres en ligne le 24 août 2007]). N'oublions pas que les États-Unis sont un paradoxe en soi, la richesse la plus extravagante y côtoie une pauvreté inimaginable dans un pays aussi riche. Un constat aussi, qui compte quand on parle de nouvelles technologies et démocratie : 7 personnes sur 100 dans le monde on une éducation de niveau secondaire ou plus. Sept sur cent seulement. La fracture numérique (en anglais, « digital divide ») touche près de 30% de la population du Québec. Le phénomène a été décrit, dans la Plateforme québécoise de l’Internet citoyen1, comme " relevant d’un accès inégal en raison des nombreuses barrières d’ordre économique, géographique, social, éducationnel, linguistique, physique, culturel, générationnel, de genre, qui empêchent les citoyens et les citoyennes soit d’accéder, soit de contribuer au contenu véhiculé ou soit à son usage approprié." D'accéder ou de contribuer et d'en faire usage. Cette fracture ne tiendrait pas qu'à des questions de sous ou d'éducation. Une toute récente étude de Pew Internet2 conclut que les adultes Américains qui ont une connexion basse-vitesse (15%) ou par de connexion Internet du tout (autour de 30%), n’ont pas non plus une attitude très positive envers les nouvelles technologies. Plusieurs craignent le déluge informationnel et très

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http://www.communautique.qc.ca/reflexion-et-enjeux/internet-citoyen/plateforme.html [en ligne le 24 août 2007] Fracture numérique et haute vitesse aux États-unis : un fossé très difficile à combler, Le blogueur citoyen, http://blogueurcitoyen.com/?p=460 [en ligne le 24 août 2007]

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peu lient les TIC à la possibilité d’un plus grand contrôle sur leur propre destinée. Un grand nombre voient le cyberespace comme un lieu dangereux. En France, près de 40% de la population ne serait jamais confrontée à l’informatique. Il s’agit principalement des plus de 60 ans, des personnes peu diplômées (83% des non-diplômés et 49% des titulaires d’un Bepc) et des personnes vivant dans un foyer percevant moins de 1 500 Euros mensuels. Au-delà de 60 ans, 80 à 95% de la population ne se connecte jamais. C’est aussi le cas de 87% des non-diplômés et de 65% des personnes vivant dans des foyers modestes”. Source : CREDOC (Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de Vie) dans son étude de novembre 2006 sur “La diffusion des technologies de l’information dans la société française”3. Il faut garder en tête cette réalité quand on parle d'usage citoyen des nouvelles technologies, notamment, en ce qui nous concerne aujourd'hui, celles du Net. Généralement, face à un phénomène nouveau de l'ampleur de celui dont nous débattons aujourd'hui, il y a deux clans : le clan des sceptiques et le clan des optimistes. Moi je suis dans un troisième camp, celui des septimistes. Tout dépend de ce que j'apprends, à mesure que j'explore ce vaste champ de l'impact des technologies de l'information et de la communication sur la démocratie. Mon optimisme tient à ce que la démocratie, désormais, n'appartient ni aux politiciens, ni aux journalistes, chroniqueurs et éditorialistes, ni aux sondeurs, ni aux faiseurs d'opinion, ni même aux universitaires, et encore moins au directeur général des élections du Québec. Mais cela, je suis à peu près certain qu'il s'en était rendu compte avant même que ne débute le dernier scrutin électoral au Québec. Le pauvre ne savait juste pas ce qui l'attendait. Le recul sur le port du voile qui cache le visage lors du vote est un bon exemple de la force nouvelle et totalement imprévisible que peut prendre l'expression populaire grâce à Internet. En quelques heures se tramait le plus beau scrutin déguisé de mémoire de Québécois. On regrette presque que le DGE soit revenu sur sa décision. Bien sûr, nous n'en sommes pas à l'idéal de l'agora grecque antique. Pour cela, il faudrait aller plus loin que d'ébranler les colonnes du temple. J'aime bien, personnellement, l'avenu que propose la citation suivante, extraite d'un ouvrage à lire même s'il véhicule l'idée d'une sorte de complot mondial et que personnellement je suis plutôt allergique à ce genre d'idée : « La révolution libérale des années 1980 n'appelle pas une contre-révolution étatiste qui remettrait les commandes de l'économie aux mains du pouvoir central. Elle appelle une révolution démocratique qui refonderait une culture du bien commun et remettrait les commandes du pouvoir aux mains de tous les citoyens » (Jacques Généreux. La dissociété. page 77).

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http://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/etude-credoc2006.pdf [en ligne le 24 août 2007]

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Remettre les commandes du pouvoir (non pas le pouvoir, mais les commandes du pouvoir, nuance importante) aux mains de tous les citoyens. Une autre citation indique, elle, le chemin à parcourir : "Les débats ne se font pas au Parlement et le législatif a tendance à gouverner de plus en plus en vase clos." Elle est de la députée sortante de Rimouski, tout juste avant les dernières élections québécoises. Une députée... À la démocratie représentative qu'on sent bien en état de crise — (certains n'hésitent pas même à parler d'échec de la démocratie représentative parce que " les experts, les sages (tiens, ça doit être les éditorialistes) et les lobbyists auraient le haut du pavé " ; un constat fait par Pierre Barré dans une étude sur le développement de la blogosphère citoyenne locale4 faite à l'automne 2006 pour ARTESI Ile de France) — , à cette démocratie représentative donc, on voudrait opposer la démocratie participative avec ses vertus curatives. En somme, si les députés ne sont plus capables de débattre des enjeux qui préoccupent les citoyens, ceux-ci vont s'en charger directement et les nouveaux moyens d'expression électronique vont devenir des sortes de caisses de résonance de la volonté citoyenne. Certains même voudraient que la démocratie se résume à une sorte de prise de décision par des groupes témoins, sondés électroniquement pour savoir en tout temps ce que pense le peuple. Lors des rencontres d'Autrans 2007 qu'on peut regarder encore aujourd'hui (25 août 2007) sur le Web5 on a réuni une table ronde de blogueurs de tous âges à qui l'animatrice a demandé de définir la « démocratie participative » (voir http://blogueurcitoyen.com/?p=338 [en ligne le 24 août 2007]). Certains ne savaient pas vraiment quoi répondre, mais il en est tout de même ressorti trois caractéristiques, grâce il est vrai à la présence de deux représentants des principaux candidats aux présidentielles : 1. L'implication des citoyens. 2. Le partage du pouvoir de décision (prendre part à la prise de décision, avant, pendant et après celle-ci) 3. La complémentarité avec la démocratie représentative. L'implication des citoyens certes, encore faut-il distinguer entre les citoyens à travers le milieu communautaire et les "simples citoyens". Au Québec, à leur origine, les groupes communautaires se sont apparentés à des comités de citoyens. La participation politique dite citoyenne a donc d'abord été une participation communautaire. Ce n'est pas pour rien que Françoise David a créé Option citoyenne avant de participer à la création de Québec solidaire. C'était en quelque sorte la voie royale de l'implication citoyenne.

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Étude sur le développement de la blogosphère citoyenne locale, [en ligne le 24 août 2007] http://blog.pierrebarre.fr/public/blogosphere_citoyenne_locale_Pierre_BARRE.pdf 5 La démocratie participative aux regards des générations Internet, http://www.webcastors.net/autrans/index02.html [en ligne le 24 août 2007]

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Or, les choses sont en train de changer, en bonne partie grâce (certains diraient à cause) du Web. Il y a des citoyens de droite qui émergent (les droitistes) et revendiquent justement ce titre qu'ils ne veulent pas laisser au milieu communautaire (le républicanisme civique né aux États-Unis pourraient bien faire de plus en plus d'émules au Québec). Il y a aussi des citoyens de gauche (voir la blogoliste Gauchistes6) qui, comme moi, sont issus d'une autre filière que la filière communautaire. Il y a enfin des citoyens qui ne savent pas trop s'ils sont de droite ou de gauche, mais qui savent ce qu'ils veulent. Bref, le paysage se diversifie, mais tout cela se fait encore à échelle réduite. Mais attention à l'outillage de la société civile, comme le soulignait Yves Dupré, quelqu'un qui a passablement roulé sa bosse dans le domaine des communications, lors de la Journée des communications gouvernementales 20067 : il y a 25 ans, on ne s'imaginait pas que de simples citoyens, des gens qui ne sont pas des personnages « officiels », pouvaient avoir un impact dans les médias. Aujourd'hui c'est le cas et même si cet outillage est encore à un stade embryonnaire, la société civile, voire même le simple citoyen, peut de mieux en mieux influencer l'opinion publique. Ce qui ne se produit pas encore ici, mais qui se produit ailleurs (aux États-Unis, en France, par exemple), c'est du militantisme en dehors des réseaux militants traditionnels, né spontanément et nourri dans le Web. Pour les politiciens, c'est embêtant parce que c'est totalement imprévisible. Les militants traditionnels, les politiciens les connaissent, peuvent même trouver une riposte efficace, mais ces nouveaux militants qui décident d'embrasser une cause sans renoncer à leur liberté au nom de la cause, ça peut faire un joli mélange explosif. Des exemples ? On connaît tous l'histoire de Bev Harris, cette grand-mère qui a décidé d'alerter l'opinion publique américaine sur les dangers du vote électronique. Elle a fait de nombreux émules, au point où le débat sur la question du vote électronique a même donné lieu à de grandes rencontres citoyennes à l'échelle des États-Unis. Au Québec heureusement, les seules élections massivement électroniques ont été tellement mal foutues que ça va prendre des années avant d'en revoir. Le pire est qu'on a même pas eu besoin d'évoquer un quelconque complot. Les fournisseurs se sont pendus avec les bits qu'on leur avaient donnés. Bien sûr, il y a aussi l'exemple connue de ce citoyen, Étienne Chouard, qui a symbolisé l'opposition citoyenne à la constitution européenne. Ici au Québec. on voit des citoyens fourbir leurs armes dans des blogues, dans Facebook... Ça commence.

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http://bloguesgauchistes.blogspot.com/ archivée sur le Web http://www.forumdc.gouv.qc.ca/journee06/journee06.asp [en ligne le 24 août 2007]

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Je pourrais continuer (vous parler, par exemple de Congresspedia, cette encyclopédie citoyenne sur le Congrès américains alimenté par des internautes qui fouillent dans les documents du Congrès et suivent les activités parlementaires et autres des élus), mais je vais me contenter de mettre le doigt sur le « saut quantique » qui aura permis aux « simples citoyens » d'influencer l'opinion publique, et donc les élus : les blogues. Combinés à Google, pas seulement Google bien sûr, mais la capacité de trouver l'information que symbolise Google, de plus en plus de citoyens sont de mieux en mieux informés, et ils s'organisent de plus en plus pour le faire savoir sur la place publique grâce aux blogues. Certains diront qu’un blogue, c’est comme une bouteille à la mer, tellement il y en a. Curieusement, plusieurs de ces bouteilles se rendent à bon port. Dans une étude de la George Washington University’s Institute for Politics, Democracy, and the Internet, Joseph Graf and Carol Darr8 ont constaté en 2004 (il y a déjà trois ans, une éternité dans le cyberespace) que plus 69 % des lecteurs de blogues sont aussi des leaders d’opinion auprès de leur famille, de leurs amis immédiats et de leurs collègues de travail — en plus de l’audiance qu’ils ont sur leur propre blogue. Les blogueurs, ont le constate, ont de plus en plus tendance à se regrouper soit pour écrire à plusieurs un blogue, soit dans une blogoliste à tendance politique évidente qu'ils diffusent sur plusieurs blogues. De là naissent d’autres initiatives, comme par exemple lenoyau.org qui vise à fournir une aide aux individus qui veulent se regrouper pour défendre une cause (dans de cas-ci l’indépendance du Québec). Je dirais, en terminant, qu'à côté de cette effervescence montante, l'absence de volonté politique de favoriser la participation citoyenne dans nos instances démocratiques et la tendance à s'en remettre à des solutions implantées à la hâte quand vient le temps de bouger sont plutôt désolants. Cela tient sans doute au fait que la démarche de nos élus en est une qui part, encore en 2007, du haut vers le bas. Le contraire est plutôt rare. Justement, à propos de participation citoyenne par le Web aux travaux d'une commission, la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, est une autre occasion ratée d'utiliser les nouvelles technologies. Pour conclure rapidement, je partage la crainte de Communautique qu'une partie de la population soit oubliée à cause de la fracture numérique que j'ai évoquée tantôt, mais j'ai aussi la certitude que l'utilisation des nouvelles technologie va donner plus de pouvoirs aux citoyens que nous sommes tous. Je vous remercie de votre attention.

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Graf, Joseph, and Carol Darr. Political influentials online in the 2004 Presidential Campaign. Institute for Politics, Democracy and the Internet, George Washington University (Washington, DC, February 2004). http://www.ipdi.org/UploadedFiles/influentials_in_2004.pdf [en ligne le 24 août 2007]

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