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Milieu et Normes de

l'homme au travail
par Georges Canguilhem
(À propos d'un livre récent de Georges Friedmann.) in Les Cahiers de SOCIOLOGIE. Seuil Vol III
1947.
Les amis de G. Friedmann savent la continuité, la patience et le scrupule avec lesquels il a
conduit, pendant de longues années, ses enquêtes sur les problèmes de la rationalisation
technique et du machinisme, la probité avec laquelle il a fait effectivement l'apprentissage de la
conduite de machines modernes. Pour eux, par conséquent, l'extraordinaire densité de son
ouvrage sur les Problèmes humains du machinisme industriel '''(1)''' n'est pas une surprise. Pour
tous, elle est une révélation. Le sujet n'est pas de ceux qui tentent habituellement les
philosophes. Ils l'abandonnent généralement à des spécialistes. Le grand mérite de Friedmann
est d'avoir réuni tous les points de vue spécialisés possibles : mécanique, biologique,
psychologique, sociologique, et de les avoir dominés en les jugeant à la fois par référence
réciproque des uns aux autres et tous ensemble conformément à la préoccupation éthique
impliquée nécessairement dans une philosophie humaniste.Nous sommes ici bien loin des
dissertations littéraires et moralisantes sur les rapports de l'homme et de la machine. Nous
avons affaire à la première tentative, selon nous, d'ethnographie sociale (p. 369) appliquée à
des formes de civilisation de l'occident moderne et contemporain. Mais cette ethnographie et
plus encore cette éthologie de l'homo faber dans les sociétés capitalistes, est pratiquée par un
philosophe de grande classe, le même qui a donné la mesure de sa perspicacité critique dans un
ouvrage un peu antérieur sur Leibniz et Spinoza. La documentation de Friedmann est
considérable et pourtant elle n'est pas écrasante, car, avec une sûreté d'appréciation, digne de
tous les éloges, il a su, en chaque problème, découvrir et utiliser l'auteur de plus grande valeur
et les travaux de plus grande solidité. C'est ainsi par exemple qu'en matière de physiologie du
travail ses connaissances précises, que beaucoup de physiologistes français pourraient lui envier,
s'appuient sur les recherches fondamentales d'Edgar AtzIer et qu'en matière de psychotechnique
industrielle, c'est aux travaux d'Elton Mayo qu'il se réfère de préférence. L'enquête porte
électivement sur les conditions de travail dans les ateliers de la grande industrie, en Amérique
du Nord et dans l'occident européen, au cours de la seconde révolution industrielle, caractérisée
du point de vue technique par l'usage de l'électricité comme force motrice, et du point de vue
économique par la tendance impérialiste du capitalisme bancaire. Le résultat de cette enquête
est la dissipation d'une illusion, l'illusion techiniciste, parallèle à l'illusion scientiste. Si par
illusion scientiste on entend la prétention de déduire et de commander tout le progrès humain à
partir du seul progrès de la connaissance scientifique, par illusion techniciste on doit entendre la
prétention de déduire et de commander tout le progrès social à partir du seul progrès du
rendement industriel, obtenu par une rationalisation simultanée, et univoquement conçue, de
l'emploi des machines et de la main-d'oeuvre. Le bénéfice philosophique incontestable du travail
de Friedmann paraît bien consister en ceci qu'il délie le sort de l'humanisme, comme philosophie
à fortifier et à construire, du sort d'un rationalisme entendu comme privilège systématique et
universel d'une méthode de mathématisation de l'expérience. Il n'est pas raisonnable de vouloir
être, en tout ordre de réalités, uniformément rationnel. La rationalisation, telle que la conçut
d'abord Taylor, ce serait finalement l'homme asservi parla raison et non le règne de la raison en
l'homme. Et de fait, on doit à la fois, pour justifier l'entreprise du taylorisme, concevoir l'homme
comme une machine à embrayer correctement sur d'autres machines, et comme un vivant
simplifié, dans ses intérêts et réactions à l'égard du milieu, jusqu'à ne connaître d'autres
stimulants attractifs et répulsifs que « la prune et le fouet ». L'absurdité c'est ici comme ailleurs
la toute-puissance de la logique. Rien de cela n'est à la rigueur très neuf. Mais ce qui l'est
authentiquement c'est de dépasser l'attitude analytique et mécaniste dans l'étude de l'homme au
travail, de prôner clairement et consciemment l'examen synthétique des problèmes
anthropologiques '''(2)''' et de ne pas verser pour autant dans le mépris de l'analyse, de
reconnaître l'originalité des valeurs sans empoigner la lyre spiritualiste. La morale n'est pas la
science mais elle doit intégrer toute la science. Les derniers mots de l'ouvrage distinguent les «
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mais aussi de plus illusoire abstraction analytique. On voit reparaître. Cela suffit à distinguer. une reprise intégrale par la science des problèmes de l'organisation du travail pourrait être espérée.Bref. 349).ne se trouve jamais aucun élément de la nature du choix. sa structure sociale (p. puis psychologique et enfin sociologique.Quand Taylor disait à ses ouvriers. qui constitue un obstacle irréductible dans l'usage des tests tendant à déterminer la fatigue du travailleur ou la monotonie de sa tâche. mais qui isole l'entreprise dans le complexe social. l'ambition de traiter l'homme comme objet de la rationalisation et de l'organisation scientifique du travail se heurte à la résistance d'un donné vital. la technique et l'économie peuvent et doivent changer la nature des choses et des hommes '''(4)'''. mais nécessairement précaires.dont la présence latente mais indiscutable à la conscience ouvrière conditionne. à aborder ici . finalement. à travers le fait technique un fait psychologique. Avec une grande discrétion. la subjectivité reparaît sur chaque plan où on tente de nier. par delà la même intention d'anthropologie synthétique Friedmann et les existentialistes '''(3)'''. 351). cf. à travers le fait psychologique. critique de ce qu'on peut appeler l'étroitesse de l'élargissement tenté par la psycho-sociologie de l'entreprise. alors certes. il faut à un moment choisir. Friedmann débouche et nous fait déboucher au coeur même du problème sociologique. le vieux problème (qu'ont naturellement rencontré les sociologues de l'école française) de la science des fins. Des compromis sont possibles. 348 et 355 notamment) la valeur que l'ouvrier attache à son travail comme la référence dernière dont dépend toute mesure. examen des limites de la correction psychotechnicienne qui reconnaît dans le travail humain un phénomène organique et non mécanique et qui prend en compte l'aspect biologique et psychologique . C'est ainsi par exemple que la psychotechnique prend comme objet de son étude les aptitudes individuelles ignorées du taylorisme mais non abolies par lui . Pour tout dire la rationalisation ne peut s'entendre que des moyens d'obtenir une certaine fin.mais individuel . les fins d'une entreprise peuvent être multiples et incompatibles. de traiter objectivement.démarches » et les « espoirs » de l'humanisme et soulignent son souci de transformer effectivement la condition humaine (p. qui substitue à la considération des réactions mentales de l'ouvrier isolé la recherche des réactions mentales du groupe ouvrier dans les relations industrielles. La rationalisation cesse alors d'apparaître comme un absolu technique. aussi p. mais des rationalisations. Condition et non pas situation. Il n'y a donc pas une rationalisation. Friedmann désigne la structure capitaliste des sociétés économiques qu'il étudie comme l'obstacle principal à la mise en jeu par les ouvriers de « leur pleine capacité physique de rendement » (p. Il faut la replace. un fait social » (p. Car. À ces trois stades successifs.de savoir s'il est seulement et strictement de nature scientifique. pour en comprendre le sens. 357). subjectivement variable. où qu'elles apparaissent. qui masquent les conflits sans les résoudre. « L'analyse physiologique et psychotechnique détaillée du travail à la chaîne (pris comme exemple) montre en celui-ci d'abord un fait technique. 329 . Entre le maximum de rendement et de profit et l'optimum d'épanouissement des potentialités humaines. à leur complète intégration dans les mécanismes du travail sous leur forme contemporaine.373). dans son milieu historique. rebutés et révoltés par la Chute dans l'automatisme à laquelle les 2 . en dernier ressort. Or. les fins d'une société économique ne sont pas inscrites dans la nature des choses ni dans la nature des hommes. Si l'on pouvait établir qu'à la racine des valeurs sociales . sur son propre plan. toutes les attitudes d'adhésion ou de freinage des travailleurs devant les décisions techniques des directeurs de l'entreprise . Mais les sens d'un changement. c'est une question que Friedmann n'aborde pas .Ce donné se présente comme un aspect de la subjectivité humaine que chaque progrès dialectique de la connaissance de l'homme au travail essaie. en le dépassant. Mais on peut se demander si un tel espoir n'est pas encore une forme de la fameuse illusion scientiste dénoncée par Friedmann au début et à la fin de son ouvrage. La démonstration des insuffisances méthodiques et doctrinales de la rationalisation se fait en trois temps : exposé de l'illusion techniciste qui consiste à aligner simplement l'homme sur la machine et à traiter l'un et l'autre du seul et même point de vue strictement métrique et quantitatif . Ce problème sociologique. que la psychosociologie de l'entreprise cherche dans l'étude de la structure des entreprises les composantes objectives du facteur. le « heurt » qu'elle inflige à la recherche objective sur un plan de moindre complexité et de plus facile . en invoquant expressément à plusieurs reprises (p. à la dimension des collectivités économiques et avec l'urgence d'une révolution à accomplir. 343). La psychotechnique et l'organisation scientifique du travail ne peuvent être neutres (p.et qu'il n'avait pas. ou plus exactement toute appréciation des normes d'un travail parcellaire quelconque.du facteur humain . Aussi bien d'un point de vue capitaliste que d'un point de vue socialiste. où l'on reconnaîtra assurément une volonté d'objectivité maxima chez un auteur dont les sympathies et les principes de conduite politique ne sont pas un secret.

Ils auraient pu trouver dans l'arsenal psychiatrique. comme le milieu naturel. Des psychiatres. l'adaptation des machines à l'homme.S. 275). exigeait une révolution mentale (p. il connaissait le mécanisme de la machine morte. l'environnement du travail. Eliasberg. des mouvements inutiles. Le problème de l'adaptation du travailleur à son milieu de travail (machines. dont il ne peut choisir ni la qualité. Dans ses rapports avec le milieu physique et le milieu social au sein de l'entreprise l'ouvrier réagit . Et nous voudrions plus spécialement centrer l'ensemble des autres considérations sur la physiologie du travail. n'ont su voir que la forme véritable de cette révolution mentale c'est l'apparition d'une mentalité révolutionnaire. de même selon Taylor.Atzler a jugé le système de façon définitive : « Taylor était en première ligne un ingénieur . . locaux industriels. les relations industrielles. dans lequel les mouvements doivent être pris comme des régulations pour les besoins qui les commandent et auxquels par conséquent leur sens est essentiel.ce qui est évident. Mais ni Taylor. d'une façon fruste et brutale. Il est logique de réduire la condition du travailleur dans le nouveau milieu au conditionnement d'un vivant dans le milieu géographique. Avec Von Uexküll et 3 .) semble se présenter comme un cas spécial des problèmes étudiés par la psychologie de réaction ou mieux la psychologie du comportement. l'art d'interdire aux hommes la pensée a fait de grands progrès dont nous avons été et serons encore peut-être les témoins). dont la structure de l'organisme donne la clé. De même que selon des behavioristes comme Watson et Albert Weiss. ni la fréquence.ce qui est moins évident. En matière de comportement animal. analytiquement démontables. mais non celui du moteur vivant » (p. a reconnu que la collaboration des ouvriers et des employeurs. se décompose en une somme d'excitants de nature physique auxquels le vivant réagit selon des mécanismes. au cour du problème.sans initiative personnelle à une somme de stimulations.mais d'abord et aussi du point de vue biologique . Même sortis de l'illusion techniciste. Il n'entre pas dans notre intention de donner ici un résumé exhaustif des analyses de Friedmann. non seulement du point de vue psychologique . souvent sans qu'on le lui demande et toujours quand on le lui interdit (il est vrai que. depuis lors. Mayo. celle des rapports de l'homme et du milieu . autour de deux questions plus larges et selon nous fondamentales. ordres sociaux. dans une entreprise rationalisée. il est possible. 261). les réactions de Krantor et Tolmann. produits finis. 58). le concept d'aliénation qui les eût sans doute. mais comme un tout à un environnement saisi comme un complexe. à base de complexe d'infériorité cl de ressentiment (p. Nous signalerons seulement que l'examen du taylorisme à la lumière des sciences de l'homme rappelle et complète l'exposé déjà magistral de cette question donné dans un ouvrage plus ancien. Une telle conception des rapports de l'homme et du milieu dans l'activité industrielle constitue un énorme contresens. celles de Watson. l'élimination des temps morts. Le chronométrage des temps opératoires. province sans autonomie d'une science énergétique totalitaire. devant ce fait général qu'est la résistance de l'ouvrier aux mesures qui lui sont imposées du dehors (p. Taylor. la plupart des psychotechniciens ne sont pas sortis de l'illusion capitaliste. un ensemble de mécanismes étant donné. Hegel et Marx aidant. D'un point de vue de biologiste ou de psychologue behavioriste ce nouveau milieu. ni E. la puissance déterminante du milieu domine et annule la constitution génétique et les aptitudes de l'individu. ni la plupart des psychotechniciens. ont pu parler d'une pathologie du travail. mouvements mécaniques. vers la fin de sa vie. L'ensemble des outils et des machines de production en service dans l'industrie contemporaine constitue la partie la plus massive de ce que Friedmann appelle ailleurs le nouveau milieu '''(6)''' par opposition au milieu naturel. matériaux. c'est-à-dire au fond au milieu de civilisation pré-machiniste. conduits un peu Plus loin. 277). Le milieu ne peut imposer aucun mouvement à un organisme que si cet organisme se propose d'abord au milieu selon certaines orientations propres. L'animal ne réagit pas par une somme de réactions moléculaires à un milieu décomposable en éléments d'excitation. Les psychologues de l'école de la Gestalt (Koffka notamment) ont dissocié deux aspects du milieu : le milieu de comportement est un choix opéré parle vivant au sein du milieu physique ou géographique. réglé selon les exigences du plus grand rendement économique dans une branche de l'industrie donnée à un moment donné de la conjoncture. Sans doute. 48). les outrances mécanistes de Jacques Loeb ont suscité la réaction de Jennings. par assimilation du travail humain à un jeu de mécanismes inanimés (p. ni l'intensité. La Crise du Progrès '''(5)''' . de faire dépendre entièrement et uniquement les mouvements de l'ouvrier du mouvement de la machine. tels que Vl. il allait.ou plutôt est conçu par Taylor comme devant réagir . Il est évidemment désagréable que l'homme ne puisse s'empêcher de penser. etc. ni C. Une réaction forcée c'est une réaction pathologique. Myers.contraignait ses premières méthodes de direction des ateliers : « On ne vous demande pas de penser ». sont les conséquences d'une conception mécaniste et mécanicienne de la physiologie. celle de la détermination et de la signification des normes humaines.

271). surnommé « l'homme-boeuf » (p. Les naturalistes ne s'accordent pas sur la description des amours des scorpions ou des mantes. l'excitation. 275). 96). les bornes de son effort et sa décision de céder à l'épuisement ?Qui déterminera la durée et la place normale des pauses. 245-258). Ainsi apparaît l'urgence et se justifie l'obligation de cette révolution dans les rapports de l'homme et de son milieu technologique qu'est la constitution d'une technique encore embryonnaire. Taylor ne s'embarrassait pas de considérations de cet ordre. la meilleure et la seule. en liberté de détours d'une centaine de mètres pour atteindre une proie vivante.disons plus justement imposés comme norme générale ou moyenne à tous les ouvriers employés à une tâche identique. La réclusion en milieu de laboratoire est loin de fournir aux animaux toutes les sollicitations de leurs instincts qu'ils trouvent dans le milieu libre. nécessairement différent du milieu qu'on leur fait. Achille Urbain constate que le jaguar capable. « Les effets des pauses sont inexplicables en termes purement physiques ou physiologiques. pour une même distribution. Les réactions ouvrières à l'extension progressive de la rationalisation taylorienne (p. 86). Inversement « les observations démontrent que les ouvriers réagissent plus favorablement à la rationalisation de leurs gestes dans la mesure où ils participent (ou ont l'impression de participer) psychologiquement à la critique de leurs mouvements empiriques et au choix des mouvements rationnels » (p. mais des attitudes authentiquement philosophiques concernant les rapports du normal et de l'expérimental. Mais Atzler avait fait remarquer que des indices établis par cette voie ne pouvaient être pris. raisonnablement. les ouvriers saisissent le sens de leur travail et se situent eux-mêmes au sein du nouveau milieu. dans un labyrinthe. la suggestion. C'est dans ce renversement de perspective que doit se poser correctement le problème des normes du travail. d'un détour de trois mètres pour saisir un morceau de boeuf. Mais il est également normal qu'une rationalisation d'inspiration scientiste ait présenté les normes de rendement technique qu'elle tendait à imposer comme l'expression d'une nécessité de fait. 275). Dans ses expériences sur le portage des gueuses de fonte. c'est-à-dire en fin de compte qu'ils se réfèrent à eux-mêmes le milieu en même temps qu'ils se soumettent à ses exigences. où sont engagées des attitudes non seulement de technicien et d'économiste. Cette critique et ce choix impliquent en effet que. La première difficulté qui apparaît est de choisir le sujet ou les sujets des expériences de chronométrage dont les résultats devront être proposés . chez le même individu occupé à un même travail. the one best way (p. 45). sont ici en jeu pour faire varier. ce qui ne doit pas surprendre : la fatigue elle-même contient des éléments personnels et sociaux et c'est sur elle qu'agit la pause » (p. où la valeur positive d'appréciation des normes techniques est cherchée dans les attitudes de l'organisme humain au travail luttant spontanément contre toute subordination exclusive du biologique au mécanique '''(7)''' . lorsque toutes les études de psychologie et de psychotechnique concordent à établir que l'intérêt. doivent donc être comprises autant comme des réactions de défense biologique que comme des réactions de défense sociale et dans les deux cas comme des réactions de santé. plus ou moins clairement. est incapable. 47). Mais ici une grave question se pose. en révélant la résistance du travailleur aux « mesures qui lui sont imposées du dehors » (p. selon que l'ouvrier sent ou non qu'on se livre sur lui à des expériences dont les fins dernières sont plutôt hors de lui qu'en lui et pour lui. selon qu'ils les ont observés en captivité ou dans la nature. On sait quelle est déjà. Il est inévitable que l'expérience de détermination du temps moyen pour chaque élément d'un travail donné ait lieu dans des conditions singulières (ouvrier spécialement choisi et stimulé par un système de primes au rendement) qui laissent entièrement ouvert le problème d'extrapolation des résultats obtenus. et à travers eux les rapports du réel et des valeurs. d'adaptation des machines à l'homme (p.Goldstein les biologistes achèvent de comprendre que le propre du vivant c'est de se composer son milieu. dans la pure biologie. qu'elle ait eu la prétention de déterminer objectivement pour un certain travail la meilleure méthode à suivre. Cette technique apparaît d'ailleurs justement à Friedmann comme la redécouverte savante des procédés tout empiriques par lesquels les peuplades primitives tendent à adapter leurs instruments rudimentaires aux normes organiques d'une activité à la fois efficace et biologiquement satisfaisante. S'il est vrai que la raison a toujours été considérée par les rationalistes comme la norme des normes. la difficulté de tenir pour normaux les résultats d'expériences pratiquées sur des vivants placés artificiellement dans un environnement et des conditions d'existence analytiquement définies et entièrement perméables à la connaissance de l'expérimentateur. c'est-à-dire exactement dans le milieu qu'ils se font. Qui définira une fatigue normale. il avait choisi comme sujet un homme de force exceptionnelle. en présence du fait que les effets en seront différents. comme normes du travail quotidien d'un ouvrier moyen 4 . L'ouvrier cesse de se sentir objet dans un milieu de contrainte pour s'apercevoir sujet dans un milieu d'organisation (p. il est normal que le concept de normalisation soit devenu l'équivalent usuel du concept de rationalisation.

du point de vue de l'ouvrier un bon environnement du travail ? » (p. 291).(p. 48). les valeurs qui donnaient leur allure de normes aux résultats du chronométrage taylorien se trouvaient présentes. Tout cela dans une pièce d'expérience équipée comme l'atelier de production correspondant. Certes.216 en un peu plus de deux années). du comportement et du rendement. dans la pensée de Taylor. sa situation sociale et familiale hors de l'usine. normalement. lorsqu'en période d'abondance de la main-d'oeuvre tout ouvrier qui ne se pliait pas à la prétendue norme (the one best way) était automatiquement congédié. qui est celle des exécutants. son intégration dans l'équipe. quoique latentes parce qu'indiscutées. on peut établir la norme de rendement d'un ouvrier donné. dans quelle mesure peuton importer dans l'usine les normes établies au laboratoire. Friedmann relate longuement ces expériences dont le point de départ fut l'observation.On pu ainsi constater une croissance régulière du rendement pendant les trois premières années. dès le début. durant cinq années. La question est de savoir si l'attitude morale et sociale de l'ouvrier trouve sa place dans les catégories de la psycho-sociologie familière aux enquêteurs. 355). reconnaissant comme un élément de la réalité économique à organiser la résistance des ouvriers à l'imposition des normes de leur travail. ne se posait pas (p. non plus que celles des stimulants financiers. de longueur de la journée de travail. aux appareils d'enregistrement et de mesure près. une grandeur mesurable »(p. que fut entreprise.Ils ont converti en méthodes d'exploration et d'expérimentation les leçons de la physiologie du travail et de la psychotechnique. Cette dernière. les entrepreneurs capitalistes. Mayo et ses collaborateurs ont bien vu qu'à l'intérieur de l'usine se rencontrent trois sortes de logique. C'est dans ce complexe social que les faits individuels d'ordre physique ou psychologique doivent être replacés pour prendre un sens objectif. La raison profonde de ce pluralisme des normes se trouve dans la pluralité des valeurs dont est justiciable toute organisation économique. suivie d'une stabilisation à un niveau élevé (p. 299). à un certain moment de l'essor capitaliste en Amérique du Nord. parmi le personnel des usines. de même il n'y a pas une mais des normes. Mais le vrai problème est ailleurs et Friedmann le sait bien quand il cherche à définir la doctrine sous-jacente à cette formidable enquête (p. le degré de signification qu'il lui accorde. L'essentiel des facteurs capables d'influer sur la qualité et la quantité du travail se révéla d'ordre psychologique : perte du sentiment de contrainte à l'égard de la tâche à accomplir. 289). quelque effort qui ai été fait pour opérer expérimentalement dans les conditions les plus proches du milieu normal d'activité pour l'ouvrier moyen ? C'est pour permettre la conversion en norme générale des résultats expérimentaux.Certes à condition de mécaniser l'homme et de mécaniser le temps. celle du prix de revient. aucune modification dans les conditions physiques ou financières du travail ne produit d'effet prévisible et calculable en termes de rendement si elle n'est mise en connexion avec l'attitude morale et sociale de l'ouvrier : notion qui comprend le lien personnel de l'ouvrier avec son travail. en négligeant systématiquement le caractère rythmique de l'activité d'un vivant quelconque. du normal individuel. celle du rendement. l'usine. Les sujets de l'expérience furent mis en confiance. De même qu'il n'y a pas une mais des rationalisations. La relativité du normal dépend de la multiplicité des valeurs. L'inconvénient est que cette norme n'ait aucune signification concrète pour un individu pris dans la totalité biopsychologique de son existence. de cinq ouvrières employées à l'assemblage des relais de téléphone. morales et sociales fait irruption » (p. cordialité des relations avec le personnel de maîtrise et de contrôle.Mais les premiers résultats de l'enquête posaient à la Compagnie plusieurs problèmes pratiques concernant l'ensemble des travailleurs et notamment celui-ci : « En quoi consiste. par l'explication du sens et de la portée escomptée des épreuves auxquelles on les soumettait avec leur consentement réfléchi. Les éléments de la solution sont donnés dans le travail de Friedmann. 300). par la mesure du temps minimum pratiqué par des ouvriers différents pour chaque élément d'une tâche décomposée. un déterminisme. s'accorde mal avec les deux premières que les dirigeants arrivent assez facilement à concilier. On les soumit à des régimes divers de distribution et de durée des pauses.Autrement dit. n'ont pas tardé à comprendre l'intérêt qu'il y avait à les associer à la détermination de ces normes. celle du sentiment. On leur demanda de ne pas se croire tenues d'adopter une attitude de compétition et un rythme de performance.Les problèmes des aptitudes individuelles. une campagne d'interviews (21 . Les modifications de l'environnement physique n'eurent pas d'influence sur ce rendement stabilisé.Friedmann résume ainsi les résultats de cette enquête unique : « D'une manière générale. dans les ateliers de construction de matériel téléphonique pour la Société Bell. l'atelier. Le comportement ouvrier se révèle comme une donnée 5 . et du normal collectif pour une classe autre que celle des employeurs.En fin de compte. 56). « Par ce canal de la valeur tout un flot de réalités psychiques. L'exemple le plus fameux est l'enquête Hawthorne qui a porté de 1927 à 1939 Sur le personnel de la Western Electric C°.

. Les mobiles de la résistance ouvrière à la rationalisation sont qualifiés d'irrationnels (p. Ce qui a échappé aux psychologues de l'enquête Hawthorne c'est que les ouvriers ne tiendraient pour authentiquement normales que des conditions de travail qu'ils auraient d'eux-mêmes instituées en référence à des valeurs propres et non pas empruntées. des clubs. La pratique ouvrière de restriction de rendement est un symptôme de la non-intégration de l'ouvrier à l'entreprise. comme termes d'un conflit toujours ouvert. Paris. selon nous. de stimulants naguère inconnus.. Comme le dit Friedmann. Tout homme veut être sujet de ses normes. 1. L'ouvrier est un homme ou du moins sait et sent qu'il doit aussi être un homme. Le travail est la forme que prend pour l'homme l'effort universel de solution du conflit. Gallimard.. Friedmann cite les recherches. 6. Le malheur est qu'un terme puisse être axiologiquement négatif sans être pour autant nul et qu'on ne puisse pas comprendre toutes les normes à l'intérieur d'une norme. A. Paris.Ce que Friedmann appelle la « libération du potentiel de l'individu » (p. d'excitations. 1 vol. de voir l'entreprise avec des yeux d'ouvriers. L'oeuvre de Friedmann contribue à la restitution de leur signification authentique aux normes du travail. En quoi elle nous apparaît profondément philosophique. « L'ensemble des techniques. sans penser que la normativité ne peut-être un privilège. dont l'humanité est la prise de conscience. que la médiation entre le mécanique et la valeur. » 5. Mais il est clair que l'insuffisance de ces pratiques révèle l'incapacité où sont les enquêteurs. 1936. Naturellement. d'ailleurs remarquables. à travers le travail de Friedmann. en épigraphe de son livre ces mots de G'the dans Le Second Faust : « Je sens en moi des forces et une énergie audacieuses. 7. 13). Gallimard. Annales d'histoire économique et sociale 1945 : Hommages à Marc Bloch II). « Les sciences humaines sont diverses par leurs instruments et leurs modes d'investigation. La vie n'est. le primat du social sur l'humain. L'illusion capitaliste est de croire que les normes capitalistes sont définitives et universelles. 6 . et par là même générateur de toute expérience et de toute histoire. 2. de voir l'entreprise dans la société au lieu de faire coïncider la société et l'entreprise. (L'homme et le milieu naturel. 1940). des sociétés sportives. à vrai dire. Ainsi l'ensemble de ces techniques crée. 3. D'une façon plus systématique LeroiGourhan confirme la subordination normale des mécanismes techniques à l'opérateur organique dans son ouvrage magistral. fait apparaître l'existence de ce qu'il appelle le primat de l'humain sur le mécanique. primat des valeurs sur la vie. Ce globe terrestre offre encore ses espaces à de grandioses entreprises. quoiqu'en un sens un peu différent : « L'homme est un » (p. Friedmann inscrit. Paris. pour euxmêmes. 337).. 1946. On ne peut être à la fois juge et partie. mais dans le fond. c'est que le milieu de travail qu'ils tiendraient pour normal serait celui qu'ils se seraient fait eux-mêmes.. Michel.primat du vital sur le mécanique. c'est d'elle que se dégagent par abstraction. nous n'entendons pas dire. une comme leur objet : l'homme » (p. Institut de Philosophie Université de Strasbourg.rebelle à la prévision et au calcul. a transformé et transforme chaque jour les conditions d'existence de l'homme. 1 volume in-8° de 381 pages. L'étude du milieu et des normes de l'homme au travail. que les existentialistes soient tous des spiritualistes lyriques ! 4.. installe. L'homme est soumis à des milliers de sollicitations. d'Haudricourt sur les Moteurs Animés en Agriculture (Revue de Botanique Appliquée.. Comprendre des normes c'est les admettre et non les réduire. Milieu et Techniques. malgré un rapprochement possible des attitudes que nous distinguons de celle de Friedmann. 329) n'est pas autre chose que cette normativité qui fait pour l'homme le sens de sa vie. épaissit chaque jour davantage autour de lui ce que nous appellerons globalement le nouveau milieu ». 308) c'est-à-dire finalement d'anormaux. On croit pouvoir y porter remède par le développement des services sociaux. Les normes du travail ont donc inévitablement un aspect mécanique mais ne sont des normes que par leur rapport à la polarité axiologique de la vie. le mécanisme et la valeur. à eux-mêmes. 1945. Une nouvelle édition de cet ouvrage est actuellement sous presse. Nous dirions un peu différemment . D'admirables ouvres doivent y surgir. agents au service de l'entreprise.