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Numéro 1

Décembre 2014

LE COURRIER

les socialistes
DES !DÉES Armer
dans la bataille culturelle

L’ÉDITORIAL
d’Alain Bergounioux

BATAILLE CULTURELLE,
VOUS AVEZ DIT BATAILLE
CULTURELLE ?
 

C

e terme peut aujourd’hui paraître
désuet et inapproprié tant les
préoccupations présentes concernent
avant tout l’économie. A juste titre, c’est
le souhait des Français, que nous sortions
de la situation actuelle de marasme
économique. Mais, en même temps, il ne
faut pas oublier que la politique se joue
tout autant sur des valeurs et des idées. Il
n’y a pas, en effet, d’un côté la gestion qui
ne serait que pragmatisme, et de l’autre
des idées plus ou moins abstraites. D’abord
parce que les politiques concrètes posent,
le plus souvent, des problèmes de fond, sur
la justice sociale, sur les équilibres sociaux,
sur les droits individuels et collectifs, etc…
Et faute d’y avoir réfléchi, les contradictions
et les tensions éclatent rapidement.
Ensuite, parce qu’il faut inscrire les mesures
que prend un gouvernement dans une
perspective d’ensemble –certains disent
même un « récit ».
 
C’est pourquoi, il nous a paru utile de
consacrer une lettre mensuelle à signaler
et à expliciter pour notre parti quelques
débats intellectuels et politiques qui
peuvent influer sur notre réflexion. Il est
dommageable, en effet, que les sciences
sociales ne nourrissent pas plus nos
réflexions. On sait bien que l’action politique
a ses spécificités propres – qu’oublient
parfois les chercheurs. Mais il ne faut pas
que s’installe une coupure entre les deux
domaines. Modestement, cette lettre veut
contribuer à la réduire.
  

LE CHOIX DES MOTS COMPTE :
« CHARGES SOCIALES »
  

« Les entreprises sont asphyxiées par des charges
sociales beaucoup trop élevées »
« Il y a trop de charges sociales en France »
Pierre Gattaz, investiture à la présidence du MEDEF,
Juillet 2013
Idée reçue souvent entendue, souvent prononcée,
passée dans l’imaginaire collectif.
Cette idée, martelée par la droite et le Medef, marque
un rejet du financement, parfois complexe il est vrai,
de notre modèle social et redistributif. Le « coût » du
travail serait trop élevé, la fiscalité invasive, voire
« confiscatoire ».
Il existe deux sortes en France de cotisations sociales :
les cotisations salariales et les cotisations employeurs.
Les cotisations salariales constituent en réalité un
salaire différé à plus tard : c’est la mise en commun d’une
partie de ces revenus pour pouvoir se soigner, toucher
des droits à la retraite, partir en congé maternité.
Parler à nouveau sans condition de « cotisations » et non
de « charges », c’est mettre en avant la solidarité des
salariés, sans faire oublier celle des entreprises qui sont
un des maillons essentiels de notre économie et de notre
société.
L.M.

REGARDS DE SONDEURS

59% vs 11%
59% des Français achètent en ligne mais seulement
11% des entreprises françaises vendent en ligne.
Ce chiffre illustre la situation paradoxale de la société
et de l’économie française face au numérique.
Les Français ont en effet un usage très avancé
d’internet et de ses diverses possibilités alors que les
entreprises, elles, sont très nettement en retard dans
l’utilisation du numérique comme le montre l’étude du
cabinet de conseil Roland Berger.
Dans un contexte économique en berne, le numérique
semble donc être un levier de croissance à actionner.
Plus de détails sur le site du pôle de compétitivité
Cap Digital.
L.P.

Alain Bergounioux
Ont contribué à ce numéro du Courrier des idées :
Mathieu Guibard, Léa Martinovic, Ludovic Péran et Adrien Rogissart

POING DE VUE
L’ÉCONOMIE
COLLABORATIVE :
PREMIER PAS VERS
UNE SOCIÉTÉ
DU PARTAGE OU
NOUVEL AVATAR
DU CAPITALISME ?

R

ares sont les innovations économiques
et les phénomènes sociaux qui font
l’unanimité ; mais l’économie collaborative semble, depuis ses débuts, en faire partie.
D’abord cantonnée à un phénomène de mode
réservé aux élites urbaines dites « bobo », cette
nouvelle forme d’économie, désintermédiée
grâce à l’utilisation de plateformes numériques,
et fondée sur le partage monnayé de biens (location de voiture, etc.) ou de services (covoiturage,
sous-location de logement, prêts financiers,
etc.) entre particuliers, connaît aujourd’hui une
croissance très forte. Une entreprise comme
Airbnb, qui met en relation sur Internet des particuliers souhaitant louer un logement pour des
courts séjours, est valorisée plus de 10 milliards
de dollars et réalise plus de 1 milliard de dollars
de profits chaque année.
Depuis 2008, 17 millions de personnes ont utilisé cette plateforme. Ce succès exerce une
séduction puissante sur de nombreux intellectuels et responsables politiques, notamment
à gauche. Dans les pas de Jérémy Rifkin (voir
notre article dans la rubrique « Lire »), ils voient
l’économie collaborative comme les prémisses
d’une nouvelle société moins individualiste
et moins obsédée par la propriété et le profit.
L’éloge de l’économie collaborative repose sur
trois idées : cette nouvelle économie casse les
prix du marché en brisant la domination et parfois les rentes des circuits commerciaux classiques ; elle incite les individus à partager leurs
biens et à être plus solidaires ; pour les gens de
gauche, elle devient donc une manière douce et
efficace de sortir du capitalisme pour se diriger

vers une société du partage. Qu’en est-il réellement ? Cet éloge est-il justifié ?
D’un point de vue économique, l’économie collaborative présente de nombreux avantages.
En incitant les individus à échanger des biens
et services lorsqu’ils ne les utilisent pas (un
appartement inoccupé pendant une période de
congés, une voiture ou une perceuse utilisée
seulement quelques jours ou heures dans l’année), elle répond même parfaitement à la définition classique du mot « économie », à savoir
l’utilisation optimale de ressources en quantités
limitées.
En court-circuitant les fournisseurs et les intermédiaires professionnels (chaînes d’hôtel,
loueurs de voiture, etc.), l’économie collaborative réduit le coût du bien ou du service pour
l’utilisateur final et incite même ces professionnels à réduire leurs prix et donc, parfois, à quitter une situation de domination ou de rente qui
n’est pas optimale du point de vue de l’intérêt
général. Les responsables de gauche, hostiles à
la rente et sensibles aux conditions matérielles
des plus modestes, à leur « pouvoir d’achat », ont
donc raison, de ce point de vue, de soutenir cette
nouvelle économie.
Dans certains domaines, l’économie collaborative a même un impact positif sur l’environnement dans la mesure où elle réduit indirectement la surproduction de biens que tout le
monde croit devoir posséder alors qu’ils sont
très peu utilisés – c’est le fameux exemple de
la perceuse qui est moyenne utilisée 12 minutes
sur toute sa durée de vie.
Toutefois, ce soutien à l’économie collaborative
se doit également d’être lucide. Le succès économique des acteurs tels qu’Uber ou Airbnb repose aussi sur le fait qu’ils se situent hors des
réglementations sectorielles classiques, ce qui
leur permet de ne pas avoir à respecter certaines
normes et surtout de faire échapper en grande
partie les transactions et les échanges qu’ils
génèrent à l’impôt et aux taxes. La concurrence
qu’ils font aux acteurs historiques et « non collaboratifs » est donc parfois déloyale – c’est l’une
des raisons de la colère des taxis en France - et
leur succès, s’il bénéficie à chaque particulier
qui paie moins cher son hébergement ou sa voi2

POING DE VUE
ture de location, ne profite pas à l’ensemble de
la collectivité via l’impôt.
Si l’on s’intéresse maintenant à l’impact social
de l’économie collaborative, l’éloge mérite des
nuances encore plus fortes. L’économie collaborative a certes l’avantage social et idéologique
de rompre avec l’idée de propriété pour privilégier la logique de « l’accès ». Il est également
indéniable que l’accroissement des échanges
entre particuliers, sans intermédiaire, même
s’il repose sur un partage presque systématiquement monnayé, incite les individus à se
côtoyer davantage et à se faire confiance. Un
covoiturage ou un échange d’appartement permettent des rencontres qui n’auraient pas eu
lieu autrement. Mais cette sociabilité est-elle
réelle ? Est-elle très différente de celle que chacun peut entretenir avec les commerçants de
son quartier ?
En vérité, l’économie collaborative répond
d’abord à une nécessité ou à un intérêt économique. Alors que les pratiques telles que le
couchsurfing – hébergement temporaire gratuit chez l’habitant – relèvent clairement de la
logique du don (voir article sur A. Caillé), ce
qui déclenche une transaction « collaborative »,
c’est la volonté d’obtenir un service ou l’usage
d’un bien pour un coût plus réduit, dans une période économique difficile. Contrairement à l’un
des slogans d’Airbnb - « Quelle que soit la façon
dont chacun de nous a rejoint cette communauté,
nous savons bien qu’il ne s’agit pas d’une transaction. C’est une connexion, qui peut durer toute une
vie » -, ce n’est pas la volonté de rencontrer et de
partager qui est la motivation première.
Ensuite, malgré l’activité croissante des plateformes collaboratives, elles ne touchent pour
l’instant qu’une minorité de la population mondiale, celle qui a certes vu ses revenus stagner mais qui a encore les moyens de partir
en vacances et qui habite dans des territoires
connectés à la mondialisation. La « société du

partage » est loin de représenter la majorité de
la société réelle. Loin d’être une « révolution » ou
un nouveau modèle de société, l’économie collaborative reste donc avant tout de l’économie,
c’est-à-dire des transactions commerciales qui
répondent à l’intérêt économique des individus
qui contractent. Au contraire du partage idéalisé par certains, la démarche demeure individualiste. L’économie collaborative peut même
se concevoir comme l’incursion de la logique
marchande dans des domaines et de lieux dont
celle-ci était jusqu’ici exclue. Elle peut renforcer
l’idée que les petits services autrefois rendus
gratuitement à ses voisins peuvent désormais
devenir des sources de revenus.
La production ou la fourniture de biens et services « collaboratifs », qui se fait le plus souvent chez soi – Jeremy Rifkin parle d’ailleurs
de « proconsommateurs » - peut également
s’analyser comme une nouvelle étape dans le
processus de division du travail décrit par Adam
Smith  : dans cette nouvelle économie, la production n’est plus seulement divisée entre les
salariés au sein d’une entreprise, elle est aussi divisée entre les individus dans leur sphère
privée. Comme le montre très bien Marie-Anne
Dujarier (Le travail du consommateur, La Découverte, 2014), dans son dernier ouvrage, les
consommateurs deviennent des travailleurs.
Et lorsque ces nouveaux « proconsommateurs »
« collaborent » à des plateformes comme Fiverr ! qui mettent en relation des particuliers qui
proposent ou demandent des petits services, ils
deviennent en réalité des travailleurs indépendants non syndiqués et non protégés par le code
du travail.
La société du partage est un objectif louable
et résolument de gauche, mais il serait
naïf de croire le succès de l’économie collaborative en constitue la première pierre.
M.G.

3

LIRE ET RELIRE
LIRE :
PROPHÉTISME
JEREMY RIFKIN, UN VISIONNAIRE ?

L

a traduction du dernier ouvrage de l’économiste américain Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro, est parue cet automne. Ce livre dresse le portrait très
positif de l’économie et de la société des décennies à venir. Selon Rifkin, la troisième révolution industrielle que constitue le numérique va
permettre de régler la crise environnementale
et de faire émerger du capitalisme en crise une
« société du partage ».

Il développe sa thèse en trois temps. Premièrement, l’économie collaborative, encore balbutiante aujourd’hui, va supplanter le capitalisme classique. En effet, grâce aux innovations
technologiques numériques (impression 3D,
échanges instantanés et illimités d’information, etc.), il sera bientôt possible de créer depuis chez soi presque tous les biens et services
à un coût marginal proche de zéro (la logique
capitalistique de la concurrence conduit en
dernier ressort à ce résultat). Ces millions de
« proconsommateurs » pourront échanger sur
des plateformes communes leurs productions.
Deuxièmement, Rifkin estime que les « communaux collaboratifs » (coopératives, associations,
etc.) constitueront bientôt les structures économiques et sociales essentielles  : il en croit en
une extension des biens communs permise par
la « révolution mentale » que constitue le passage d’une logique de la propriété à une logique
de « l’accès ». Autrement, les individus préfèrent
payer un accès à un bien ou à un service plutôt
que de le posséder. Troisièmement, Rifkin veut
établir que « au fil de l’histoire, les grandes transformations économiques se sont produites quand
les humains ont découvert de nouveaux régimes
d’énergie et inventé des moyens de communication
pour les organiser ». Selon lui, la révolution numérique, notamment la possibilité de connecter
les objets entre eux, et la croissance des énergies renouvelables – « Le soleil sur votre toit, les
ordures converties en biomasse dans votre cuisine

ou le vent sur la façade de votre immeuble sont
presque gratuits. » - vont permettre de résoudre
durablement la crise énergétique en permettant
à chacun de produire soi-même son énergie et
d’échanger facilement le surplus de production.
Les critiques de Rifkin pointent plusieurs inconsistances dans cette vision utopique et parfois « béate » de l’avenir. L’ouvrage fait d’abord
l’impasse sur la réalité de la crise énergétique :
il est difficile d’imaginer à court ou moyen
termes que la production d’énergies renouvelables peu chères et abondantes puisse être
techniquement possible. Rifkin a ensuite un
point de vue probablement trop « positiviste » et
technocratique sur le monde. Il pense comme
Auguste Comte ou Condorcet que le progrès
technique porte en lui-même la solution à tous
les problèmes du monde. Conséquence de cette
vision techniciste et non sociologique, l’ouvrage
de Rifkin est dépolitisé  : il n’aborde jamais la
question sociale, celle des rapports de domination. Finalement, comme l’analyse très bien
Jean Gadrey, la théorie de Rifkin est un « rêve de
réorientation démocratique partant de l’oligarchie
et de la technologie, [et peut constituer] une impasse, une dépossession, un piège à citoyens. » La
pensée de Rifkin demeure néanmoins utile en
ce qu’elle est optimiste et trace un chemin intéressant de sortie de crise.
M.G.

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LIRE ET RELIRE
RELIRE :
INSTITUTIONS – FRANÇOIS MITTERRAND :
« Le coup d’État permanent »
« Notre génération, qui connut la Gestapo, les
camps de déportation, la Milice, avait un instant
compris que le léger vernis de la civilisation occidentale était à la merci d’un choc. Hitler avait
donné ce choc et tout avait craqué. Mais Hitler
mort, chacun s’était remis à vivre comme si rien
ne s’était passé. La torture, pensait-on, était un
produit allemand, ou plutôt un produit nazi. Puis,
il y eut le XXe congrès du parti communiste russe,
et ses révélations sur les crimes de Staline. Puis,
il y eut le scandale des tortures en Algérie. »
(François Mitterrand, Le coup d’État permanent,
1965, p. 231)
François Mitterrand a été, à la fois, un des meilleurs analystes des insuffisances de la Ve République et un président qui a pleinement utilisé
les ressources des institutions léguées par le
Général de Gaulle. Il le doit sans doute à la variété de ses expériences et à sa connaissance des
mérites et des défauts de la République parlementaire sous la IVe. À un moment où la gauche
débat de la question institutionnelle, il vaut la
peine de relire les textes d’opposant de François
Mitterrand, alors président de la Convention
des Institutions Républicaines, lorsque paraît ce
livre en 1964.

Relire « Le coup d’État permanent » montre bien
sûr surtout la nature des critiques que portait
François Mitterrand à la Ve République commençante. Son reproche initial venait des conditions
qui avaient présidé à la naissance du nouveau
régime, la menace d’un coup d’État militaire
que les gaullistes ont utilisée, voire confortée.
Mais, surtout, ce sont les pratiques qui sont en
cause. D’emblée, François Mitterrand les a jugées « archaïques » dans une société moderne,
autorisant trop d’arbitraires. Mais, cependant,
il ne remet pas en cause le principe de l’élection du président de la République au suffrage
universel. Dès 1962, en effet, il avait dit à ses
proches que cette élection était aussi un moyen
pour bâtir l’alternance en France. La dimension
institutionnelle et les réflexions sur ce que sont
les exigences démocratiques, encore plus fortes
aujourd’hui dans la société de 2014 que dans la
France de 1964, et la dimension proprement politique doivent être pensées ensemble.
A.R.

Mais, il a été oublié que cet ouvrage a aussi un
autre centre d’intérêt. Au sortir de la période coloniale, dont il avait éprouvé les contradictions,
relire « Le coup d’État permanent » permet de
relancer la réflexion sur la question coloniale
et de ses impensés contemporains. D’où venons-nous historiquement et politiquement  ?
Que faut-il dénouer et comment ? En miroir, la
question coloniale interroge la question nationale – « le nationalisme français et l’orgueil national se sont façonnés autour de cet Empire » nous
dit Benjamin Stora-, au moment où l’extrême
droite subvertit le régime républicain d’une part,
la laïcité en tant que valeur, d’autre part, et cible
les Français de confession musulmane.
5

LIRE ET RELIRE
LIRE :
ÉCONOMIE
ZYGMUNT BAUMAN :
« Les riches font-ils le bonheur de tous ? »

Z

ygmunt BAUMAN est une des figures
majeures de la sociologie contemporaine. Professeur émérite à l’Université
de Leeds, il a publié de nombreux ouvrages,
notamment « La vie liquide », qui critique la société de consommation ainsi que la dislocation
des liens sociaux et humains. Dans son dernier
livre, « Les riches font-ils le bonheur de tous ? »
(Armand Colin), il analyse notre tolérance pour
les inégalités de richesse, légitimées par un
discours néo-libéral dominant.

Le sociologue britannique part du constat, désormais connu et popularisé, notamment grâce
aux travaux de Thomas Piketty, d’une augmentation très nette des inégalités depuis la crise de
2008. Il choisit de critiquer la « théorie du ruissellement » ou de « la main invisible du marché »
et ses fondements profonds dans la société,
bien que philosophiquement douteux. En 1960,
le salaire moyen du directeur d’une grande entreprise américaine était douze fois supérieur
à celui d’un ouvrier, en 1974, trente-cinq fois
supérieur, en 1980 quarante-deux fois et dix
ans plus tard quatre-vingt quatre fois. Cette
augmentation incompréhensible a pour conséquence un enrichissement très fort des un pour
cent des plus riches et un appauvrissement du
reste de la société. La richesse produite ne sert
aujourd’hui ni à investir, ni à augmenter les salaires des travailleurs. La part des dividendes
est passée de trois pour cent dans les années 80
à huit pour cent.
Cette accumulation de richesses au sommet
serait justifiée par l’assurance d’une redistribution différée et pourtant, « la richesse amassée
au sommet de la société n’a absolument pas ruisselé sur les niveaux inférieurs et ne nous a rendus ni plus riches, ni plus heureux, ni plus sûrs et
plus confiants dans notre avenir et l’avenir de nos

enfants. » Les plus riches dans le monde entier
ne se soucient plus de l’intérêt commun mais
s’appuient plutôt sur la spéculation financière et
l’exil fiscal. In fine, moins d’emplois créés dans
l’économie réelle, moins de recettes fiscales et
moins de redistributions.
Le sociologue écrit : « l’inégalité sociale semble
même n’avoir jamais été aussi près de devenir
le premier mouvement perpétuel de l’histoire ».
Bauman critique un déterminisme social et économique, semblable à celui du début de la révolution industrielle : les pauvres sont pauvres et
doivent le rester, les riches sont de plus en plus
riches et le méritent. Pour l’auteur, les « lois du
marché néolibéral » trouvent leur justification
dans une acceptation et une intériorisation des
distinctions sociales.
Plusieurs dogmes expliquent l’absence de
contestation de ces inégalités : le culte de la
croissance infinie, la consommation comme
synonyme de bonheur, les inégalités entre les
hommes considérées comme inévitables et la
compétition entre tous, garanties de justice et
paix sociales. Le monde économique finit par
imposer sa logique propre et transpose ses
normes, qui concernent le domaine économique, à la sphère humaine et sociale.
Notre monde n’a jamais été aussi riche et aussi inégalitaire, conclut Bauman. C’est de cette
situation qu’émerge la plupart des problèmes
politiques et démocratique contemporains.
L.M.

6

LIRE ET RELIRE
LIRE :
SOCIÉTÉ, POLITIQUE
ALAIN CAILLÉ
« Le don, une idée pour repenser la politique »

A

lain Caillé, sociologue et cofondateur
du Mouvement anti-utilitariste dans les
sciences sociales (Mauss), publie cette
année deux ouvrages pour réhabiliter l’idée du
don et faire rempart à l’utilitarisme. Dans la
réédition de « Don, intérêt et désintéressement :
Bourdieu, Mauss, Platon et quelques autres 
»
(Éditions du Bord de l’eau, 2014), le sociologue
réactualise la pensée de Marcel Mauss (18721950), qui fut le collaborateur de Jean Jaurès,
dans le contexte de la globalisation qu’il caractérise comme une « extension de la norme marchande à toutes les activités sociales ».

Alain Caillé propose une conception du don,
qui n’est ni celle du don absolu, d’un sacrifice,
exempt de toute part d’intérêt ou même de tout
« bénéfice narcissique à donner », ni celle d’un
don qui ne serait qu’un calcul, un artifice moral au service de l’intérêt. Il s’agit d’un don « hybride, à l’échelle humaine », qui se situe entre
« l’obligation et la liberté » et qui répond à la fois
à « l’intérêt pour soi et à l’intérêt pour autrui (l’empathie) ».

ment au sein du monde du travail, peut guider
un engagement politique pour lutter contre les
ravages du libéralisme et de l’individualisme.
C’est tout l’objet de « La révolution du don. Le
management repensé », ouvrage co-écrit avec
Jean-Édouard Grésy et qui vient de paraître aux
éditions du Seuil. Dans ce livre, les deux auteurs développent l’idée que la logique du don
– « demander, donner, recevoir, rendre » -, qui
s’oppose à la logique contractuelle et utilitariste
– « ignorer, prendre, refuser, garder » -, permet
de rendre l’entreprise plus humaine et efficace
et « d’accéder à la reconnaissance qui constitue le
véritable moteur » du travail.
M.G.

Loin de se limiter « aux sociétés archaïques, aux
cadeaux de Noël et à l’aumône », cette logique du
don est déjà à l’œuvre dans la sphère amicale et
familiale, c’est-à-dire dans un cadre dans lequel
« la personne compte plus que ce qu’elle fait ».
Dans le reste du champ social, en revanche,
c’est la logique utilitariste de l’intérêt – le fait
de tout ramener à la question : « à quoi ça (me)
sert ? » - qui domine.
Parce qu’il croit, comme Durkheim, que la sociologie « ne vaudrait pas une heure de peine si
elle ne devait pas permettre de fonder des choix
moraux et politiques », Alain Caillé estime qu’il
« n’y a pas de politique sans don » et qu’étendre le
don à l’ensemble des relations sociales, notam7

PROSPECTIVE
NUMÉRIQUE : EVGENY MOROZOV
« L’enthousiasme « pro-tech » venu de la Silicon Valley
porte une vision politique libérale. »

A

lors que son dernier livre a été traduit
en français à la rentrée, E. Morozov a
publié une tribune pour mettre en garde
les responsables politiques de gauche contre la
pensée politique libérale insidieusement contenue dans le discours pro-technologie qu’ils véhiculent parfois.
La mise en réseau des objets qui nous entourent grâce à internet est en train de modifier en profondeur notre environnement et offre
de nouvelles opportunités aux entrepreneurs.
Nos voitures, bientôt sans chauffeur, seront par
exemple connectées aux capteurs des routes
pour mieux calculer la densité du trafic, le
risque d’accident et d’autres paramètres afin de
nous faire emprunter le meilleur itinéraire.
Notre environnement est donc en train d’acquérir une capacité de règlementation de nos
comportements ce qui nous met face à un choix
politique : pourquoi s’en tenir aux lois actuelles,
statiques, quand il est possible d’adapter les
règlementations au mieux en fonction des situations qui sont détectées par les capteurs de
l’environnement ?

Cette vision d’une réglementation « flexible » est
portée par Tim O’Reilly et s’appelle la régulation
algorithmique. Cela consiste à penser qu’il est
inutile de fixer une limitation de vitesse et qu’il
est préférable de fixer un objectif, comme un
seuil maximal du risque d’accident et de laisser
les algorithmes de nos routes et de nos voitures
calculer la vitesse et les distances de sécurité
adaptées en fonction du trafic, de la météo ou
autre.
La potentielle mise en place de la régulation algorithmique à grande échelle appelle plusieurs
remarques.

C’est d’abord une conception de l’exercice du
pouvoir emblématique de la modernité. Il s’agit
de contrôler et quantifier les effets plutôt que
de s’attaquer aux causes des problèmes (qui de
toute façon sont perçues comme inexplicables
dans un monde en mouvement, imprévisible
et qui s’accélère). L’application de la régulation algorithmique aux politiques sociales, par
exemple, pourrait donc être clairement discriminante. Il s’agirait, peut-être, de mesurer
la qualité de l’alimentation (calories, taux de
graisse, etc.) et de ne pas rembourser les soins
des personnes ayant une mauvaise alimentation, sans se soucier des causes sociales à l’origine de ces mauvais comportements.
Il s’agit ensuite d’une « bonne vieille utopie technocratique » qui repose sur l’idée que seuls les
objectifs que se fixe la société sont politiques
et que les moyens pour les atteindre, eux, sont
uniquement techniques. Cette conception de la
politique, qui en réduit le champ d’action, est à
la fois incompatible avec la démocratie et clairement fausse comme a pu le montrer, fut un
temps, le choix idéologique entre l’État et le
marché, qui ne sont que des moyens pour atteindre des objectifs parfois similaires.
Enfin, et plus concrètement, l’auteur dénonce
un système qui repose avant tout sur la captation de données personnelles toujours plus précises, donnant ainsi lieu à un éventuel empiètement de l’État, voire des assurances si on les y
autorise, sur notre vie privée.
Face à la progression de cette doctrine libérale très liée à l’engouement pro-technologie
et donc véhiculée parfois par la gauche sans le
vouloir, nous nous devons d’apporter une alternative progressiste. Or la techno-phobie n’est
pas la solution.

8

PROSPECTIVE
Il ne faut pas non plus, selon Morozov, défendre
aveuglément l’État-providence dans sa forme
actuelle. Il faut même en faire une critique de
gauche, comme Michel Foucault, et en particulier veiller à renforcer le contrôle de ses tendances disciplinaires à une période ou la frontière entre bien-être et sécurité est de plus en
plus ténue.
Les mesures à prendre pour encadrer l’éventuel développement de ce mode de régulation
en France restent à imaginer, pour cela place
au débat ! Vous pouvez aussi exprimer vos avis
dans le cadre de la consultation citoyenne mise

en place pour préparer la loi numérique sur le
site : http://contribuez.cnnumerique.fr/
L’auteur : Evgeny Morozov est spécialiste de
l’étude des implications sociales et politiques des
nouvelles technologies. Ses thèses dénoncent
l’enthousiasme suscité par Internet au sujet du
développement de la démocratie et du bien-être
social. Il prend régulièrement positions dans de
nombreuses revues anglo-saxonnes (The New
York Times, The Economist, Financial Times et
autres). http://www.evgenymorozov.com
L.P.

LES QUESTIONS NUMÉRIQUES
DANS LES MÉDIAS DEPUIS LA FIN JUILLET 2014

DÉMARRAGE
MÉDIATIQUE

SUJET
À LA MODE

DÉMONÉTISATION PUIS RENOUVEAU DU THÈME

Début 2015:
discussion du projet
de loi sur le numérique

Septembre : Apple « keynote »
Le CNN lance sa plateforme
contributive

Octobre: Réponse
d’Henri Verdier à Morozov
Publication du livre de
E.Morozov en français

15 sept : rapport du CAE
dénonçant la faiblesse
de l’innovation en France

20 juillet :
Tribune E.Morozov

9