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Octave M I R B E A U

TÊTES DE TURCS
PAUL DESCHANEL

Fils d’un vieux républicain, arrivé modestement. Celui-ci est le type des jeunes
républicains qui arrivent avec éclat. C’est, d’ailleurs, le triomphe du médiocre.
De sa réputation d’homme spirituel, il doit une bonne part à son cuisinier ; c’est,
paraît-il, la moins mauvaise. Quant à sa réputation d’élégance, il n’en doit aucune part à
aucun tailleur. Elle appartient, de toutes pièces, à la légende.
Né coiffé… et même coiffeur.

HENRI ROCHEFORT

Auteur de romans idiots1 et de plus stupides vaudevilles… Et il est à l’honneur de
la presse contemporaine !… Et il aura des funérailles comme Victor Hugo : !
Ce qu’il a entassé de mensonges, de vilenies, de calomnies, d’infamies, est
inimaginable. Il s’attaque aux femmes sans défense, aux enfants, aux prisonniers… Il
recule les bornes du dégoût. Sa vie n’a été véritablement qu’un crime perpétuel, une
offense permanente à l’humanité.
Avec Drumont, c’est le Dieu des prêtres, et ses calembredaines imbéciles
réjouissent tous les réactionnaires.
S’est encore exaspéré, en vieillissant, au point que, lorsqu’on le rencontre, on peut
se demander, au relent qu’il laisse derrière soi, si c’est son estomac ou sa méchanceté
qui font qu’il pue !

Le Comte BONI DE CASTELLANE2

Le môme Frisé.

LUCIEN MILLEVOYE :

Il avait deux supériorités incontestées.
Il était le plus grand homme politique de la Chambre — le plus grand par la
taille3, s’entend. Il ne l’est plus, depuis les nouvelles élections, où un M. de Saint-Pol
vient de battre le record des deux mètres…
Il était aussi l’homme politique le plus bête de la Chambre…
L’est-il encore ?
Il faut attendre…
Une toute petite tête – pas même d’oiseau –, une toute petite tête d’épingle ou de
clou, au bout d’une tige longue, mince et flexible.
Pascal eût dit de lui : « Un roseau penchant ».

1
Les Naufrageurs (1876) et L’Aurore boréale (1878).
2
Boni de Castellane (1867-1932) est devenu richissime après son mariage avec la fille du
milliardaire américain Jay Gould. Il sera ruiné, après son divorce, en 1906. C’était un viveur impénitent,
qui était supposé incarner l’élégance parisienne.
3
Millevoye mesurait deux mètres.
EDMOND ROSTAND

… Et les tapis de Compiègne murmuraient :
– Oh ! Oh !… Est-ce un poète4 ?

BRIEUX

S’étant, d’abord, donné pour tâche de moraliser ses contemporains, et acquitté
de cette besogne à la satisfaction de feu Sarcey5 et du plus grand nombre, il entreprend,
maintenant, de les soigner6. Il pourra peut-être débarrasser ces mêmes contemporains de
quelques maladies… mais il en est une – et particulièrement dangereuse et terriblement
contagieuse – dont il ne parviendra pas à les guérir : celle qui consiste à aimer les
œuvres médiocres. Car, ainsi que l’écrivit un sage d’autrefois : « Le brieux est l’ennemi
du bien ».

ÉDOUARD DRUMONT

Le dernier fléau inventé par Dieu le Père – qui s’y connaît en fléau ! – en vue de
châtier son peuple chéri.
On prétend que, pour tirer des péchés d’Israël une vengeance plus éclatante,
quelque chose comme une vengeance de famille, c’est un juif le plus laid, le plus
ignoble, le plus puant des juifs, que le Tout-Puissant aurait chargé de couvrir d’opprobre
et cracher sur leurs faces.
Mais ce qui, en dépit de certaines tares physiques, d’ailleurs, peu probantes, et
de certaines tares morales, communes à tous les malfaiteurs, infirmerait cette hypothèse,
c’est que M. Édouard Drumont a, jadis, appartenu à la police, et qu’il est presque sans
exemple que des juifs s’y rencontrent, du moins dans des emplois aussi infimes.

JULES LEMAITRE

Une tête crispée de faune sur un corps de bossu. Ah ! le pauvre homme, comme
il se fait du mauvais sang pour devenir, à soi tout seul, La Patrie7. Et comme le
Lemaitre d’autrefois eût trouvé de jolies phrases pour rallier le Lemaitre d’aujourd’hui.
4
Mirbeau trouvait fort prosaïques les vers d’Edmond Rostand.
5
Francisque Sarcey est mort à Paris le 16 mai 1899.
6
Allusion à sa pièce Les Avariés, consacrée à la syphilis et interdite par la censure en 1901. Elle ne
sera représentée qu’en 1905, au Théâtre Antoine.
7
Jules Lemaitre est Président de la Ligue de la Patrie française. La Patrie est le titre d’un journal
nationaliste et anti-dreyfusard dirigé par Lucien Millevoye. Le 23 mars 1902 dans son article du Journal
« Le Grand courant historique », Mirbeau faisait dire à l’un de ses personnages, la comtesse de Présalé, à
propos des prochaines élections : « Figure-toi que M. Jules Lemaitre, dont je suis folle aujourd’hui, m’a
produit, tout d’abord, une singulière impression et que je ne puis définir. Son visage est inquiétant… Il y
reste encore beaucoup d’ironie, plus d’ironie crispée que de foi sereine. Ses manières sont parfois
gauches, embarrassées, et elles ont de la séduction, quand même : il cherche ses mots, quand il
n’improvise pas, et ses hésitations ont je ne sais quoi de douloureux. On craint qu’il n’arrive pas au bout
de la phrase… Parfois aussi, il a un rire qui m’épouvante un peu… Puis on se fait à tout cela… Et alors,
il est charmant. Il nous dit de fort belles choses sur la religion et sur M. Cavaignac, qu’il tient en haute
estime. Il nous en a dit de plus belles encore sur Sarah Bernhardt, et je ne sais pourquoi, cela me gêne.
Mais, quand je pense que cet homme-là ne quittait pas, il y a quatre ans, les coulisses de théâtre et qu’il
aimait, dit-on, ce démon de Renan : !… Voilà un vrai miracle ! ».
Sa vie était triste dans les provinces où il enseignait les langues mortes et les
auteurs anciens8. Il vint à Paris, où il se mit à dîner en ville, à professer la langue
vivante, à distribuer du pain sec et des retenues aux auteurs récents.
Et cela le mena – car du sérail il ne connaissait pas les détours – à n’être plus
qu’un pauvre diable d’apôtre vagabond, avec Mercier9, qu’un lamentable prophète, avec
Cavaignac10.
Adieu, le prophète errant, poésies, feuilletons, romans, théâtre ! Georges Ohnet,
sur le dos de qui Jules Lemaitre bâtit si facilement, si méchamment, sa fortune, est bien
vengé !
Il est tombé, pour longtemps, de la poudre de riz du dilettantisme, dans la boue
gluante du mensonge.

M. MAURICE BARRÈS

M. Maurice Barrès est un lettré encore jeune, dont le nez est long – au propre,
bien entendu – et la voix petite. En sa qualité de nationaliste fougueux, il s’est efforcé
de faire apprécier, en France, les paysages italiens, la philosophie allemande et la
mystique espagnole11. Grenade, Venise, Goethe, Hegel et Loyola, voilà son véritable
apport aux lettres… lorraines12. Toutefois, il écrit en français, et fort bien.
Dans le cours restreint de sa vie politique, il a prononcé à la Chambre un
discours sur les kiosques des gares, a accompagné, pourtant d’un peu loin, M.
Déroulède dans quelques-unes de ses expéditions.
C’est ce que nous appelons un professeur d’énergie13.

PAUL BOURGET

Jobard et roublard. Anglomane subtil et psychologue respectueux. Émile Augier
a dit de lui que c’était « un cochon triste14 ». Léon Bloy a parlé, en termes farouches, de
ses « réveils d’affranchi ».

8
Jules Lemaitre a été professeur au Lycée du Havre, puis à Alger et à Grenoble, avant de devenir
journaliste et dramaturge.
9
Auguste Mercier (1833-1921), général, ministre de la Guerre de 1893 à 1895. C’est sous son
ministère que Dreyfus fut condamné. Il restera toujours convaincu de sa culpabilité. Il porte une
responsabilité essentielle dans la condamnation de Dreyfus et a commis à cette occasion une double
forfaiture : il a communiqué aux membres du Conseil de guerre un « dossier secret », à l’insu de l’accusé
et de la défense, en toute illégalité : et il a couvert les faux concoctés par le colonel Henry en toute
connaissance de cause. Il est alors sénateur, et le restera jusqu’en 1920.
10
Godefroy Cavaignac (1853-1905), fils du massacreur des journées de juin 1848, polytechnicien,
député de la Sarthe : nommé ministre de la Guerre dans le cabinet Brisson en juin 1898, mais,
violemment hostile à la révision du procès Dreyfus, il a démissionné le 5 septembre suivant
11
Allusion à ses ouvrages sur l’Espagne et l’Italie, notamment Amori et dolori sacrum. La mort de
Venise, qui vient de paraître chez Juven (1902). L’exemplaire de Mirbeau fait partie des vingt imprimés
sur papier du Japon.
12
Barrès, né dans les Vosges, a été élu député de Nancy en 1889. Il est l’un des partisans de la
Revanche et un apôtre du « racinement ».
13
Allusion au Roman de l’énergie nationale : Les Déracinés, publié en 1897 chez Fasquelle.
L’exemplaire de Mirbeau fait partie des dix imprimés sur papier du Japon.
14
Mirbeau reprendra la formule dans La 628-E8 (Œuvre romanesque, tome III, p. 598). Voir,
infra, « Les Femmes allemandes et M. Paul Bourget ».
A inventé l’adultère chrétien15, le canapé chrétien, le bidet chrétien, la
garçonnière chrétienne, le chapelet obscène et le scapulaire transparent.
Autrefois, en visite chez des dames très riches, quand on lui offrait du thé, il
réclamait, avec des airs pâles et fatigués, du jus de viande…
– Oh ! suppliait-il, du jus de viande dans des tasses menues, fragiles et si
blanches !… des tasses qui seraient comme des fleurs, qui seraient comme des lacs, qui
seraient comme des étoiles, qui seraient comme des yeux, qui seraient comme une âme !
… oh ! boire du jus de viande dans une âme16 !…
Une belle âme !
Aujourd’hui, exploite la souffrance humaine, la souffrance des âmes riches et
vertueuses, comme il exploitait l’adultère… A soif d’expiation. A transformé les
cabinets de toilette de ses héroïnes en oratoire, et, dans ses bidets changés en bénitiers,
on voit flotter des fragments d’hostie, au lieu de mousse de savon.
Restera, pourtant, le peintre de la Dame, et même de la Notre-Dame qui a un
vilain corset !…
Sachant qu’elle tenterait peu d’éditeurs, dans l’avenir, a commencé la
publication de ses œuvres complètes in-octavo. Et, de ce fait,

Il est entré vivant dans la mortalité.

FRANÇOIS COPPÉE

On raconte que, quand il avait vingt ans – dans un Coppée qu’on est bien à vingt
ans ! – François Coppée, conseillé par un ami charitable, brûla tous ses vers … Mais ce
déshérité avait de la mémoire. Il a passé le reste de sa vie à s’en souvenir et à les refaire.
Et c’est ainsi qu’il a chanté Paris… le Paris de Mürger, de Privat d’Anglemont17 et de
Paul de Kock aussi … le Paris des petits métiers, des petites bouquetières, des petites
amours, des petites poitrinaires … Et c’est petit, petit, petit !
Et, maintenant, il chante les canons, les baïonnettes, les batailles, les massacres.
On le rencontre avec Millevoye, avec Mercier, avec la colonne Vendôme, avec la Ville
de Strasbourg, et c’est petit, petit, petit, encore plus petit ! …
C’était un tout petit rimeur des Batignolles…

DÉROULÈDE

Pour avoir pris par la bride, deux fois, deux chevaux18, et pour avoir cru à des
métaphores qui ont perdu de leur force, est en exil, non sur un rocher19, mais dans un

15
Sur ce thème, voir la série Chez l’illustre écrivain, parue dans Le Journal à l’automne 1897.
16
Dès le 27 juillet, 1886, dans un « Portrait », Mirbeau se moquait sur ce ton de Bourget, rebaptisé
Loys Jambois (Combats esthétiques, tome I, pp. 307-311).
17
Alexandre Privat d’Anglemont (1820-1859), bohème littéraire mort à l’hospice, signataire d’un
ouvrage posthume, Paris inconnu.
18
Lors des obsèques de Félix Faure, le 23 février 1899, Déroulède a tenté d’entraîner le général
Roget et ses troupes sur l’Élysée. En vain. Roget, malgré Déroulède accroché à la bride de son cheval, a
réussi à regagner sa caserne de Reuilly. En janvier 1900, cette tentative de coup d’État d’opérette a fait
condamner Déroulède à dix ans de bannissement par le Sénat, promu en Haute-Cour de justice.
Déroulède s’installa en Espagne, à Saint-Sébastien – ville dotée d’un casino – et fut amnistié en 1905.
19
Allusion à Victor Hugo à Guernesey.
casino, ce qui convient mieux à son attitude, à ses gestes, à son éloquence, à sa
redingote.
Les exils se suivent et ne se ressemblent pas.
L’Assiette au beurre20, 31 mai 1902

20
Mirbeau a eu la responsabilité de ce numéro de L’Assiette au beurre, hebdomadaire satirique
illustré sur le modèle allemand du Simplicissimus de l’éditeur Langen. Les illustrations sont de Léopold
Braun. Les autres cibles de l’ironie mirbellienne sont le collectionneur Chauchard, le Docteur Doyen, le
compositeur Jules Massenet, le directeur de théâtre de boulevard Porel, le ministre Ernest Constans, le
statuaire Denys Puech et l’ancien compagnon de bohème Henry Roujon, administrateur des Beaux-Arts.
Dans son « Frontispice », Mirbeau introduit ainsi le numéro : « Vous qui feuilletterez cet album, vous
trouverez divers portraits des plus divers personnages que l’actualité parisienne, toujours fumiste ou
sentimentale, ce qui est les deux formes ordinaires de la mystification, fait apparaître, pour un soir, sur
les écrans lumineux de ses cinématographes. On les a pris dans le tas, sans choix préconçu, sans plan
arrêté, un peu au hasard de leur courte notoriété, de leurs plus récents ridicules, et, peut-être, sans que
nous en ayons eu conscience, de notre dégoût ou même de notre pitié. Il y a de tous les échantillons, plus
ou moins caractéristiques, de la vanité contemporaine, et, de-ci de-là, de la criminalité contemporaine
(voir Drumont et Rochefort). À l’exception de ces deux-là, qui font une tache rouge sur l’ensemble de
cette grisaille humaine, ce sont, pour la plupart, des êtres quelconques, inconsistants et éphémères
comme leurs œuvres. Aujourd’hui glorieux, inconnus demain, ils passent, un instant, sur notre terre, avec
de petits cris, de petits gestes, de petites grimaces, et s’en vont très vite, on ne sait où. Ils sont arrivés du
néant, sans raison, et, sans raison aussi, ils retournent au grand silence des choses mortes... “Trois petits
tours, et puis s’en vont.” »