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ésister ?

— Un devoir !
par Isabelle Stengers[1]
Suite et fin (provisoire ?) de notre débat sur la "dérive" de l'ethnopsychiatrie. La
philosophe Isabelle Stengers répond à la psychanalyste Elisabeth Roudinesco.

Paru dans Politis,
Numéro 579, l6 décembre
l999, p. 34-35/
Résister ? Un devoir !/ ©
Politis, décembre 99.

Nous qui nous
enorgueillissons
si facilement
d'être "
tolérants ",
aspirons-nous à
la position
d'être à notre
tour " tolérés "?

Selon la légende dorée, proposée par
Freud lui-même, la psychanalyse
constitue, après Copemic et Darwin, la
troisième blessure infligée à ceux qui
se croient " maîtres chez eux ". Il n'y a
sans doute pas contradiction entre
cette mise en question de la liberté—
que s'arrogeaient non pas tous les
humains, mais l'homme européen
construit par les philosophes— et le
rôle qu'Elisabeth Roudinesco confère
aujourd'hui à la psychanalyse, rempart
contre l'" abolition de l'homme " et
avocat de l'" intégration des immigrés "
(qu'ils le veuillent ou non). Les
contradictions n'existent que rarement
en dehors des langages formels.Il y a,
pour employer un terme favori de
notre auteur, quelque chose comme
une certaine " dérive ". Dérive - le
terme
n'est
pas,
en
soi,
une
condamnation. La grandeur mêmed e
ce que l'on appelle " recherche " est
précisément que la valeur des énoncés
y tient d'abord à une pratique: une
rencontre délibérée avec ce qui peut
les mettre en risque et, le cas échéant,
susciter un mouvement où l'on "dérive"
par rapport à eux, c'est-à-dire où on
les transforme. Le problème est que,
dans notre cas, on voit bien l'avantage
stratégique pour la psychanalyse à
faire
cause
commune
avec
l'humanisme, et à s'identifier à une
affirmation de la liberté humaine. Mais
l'on se demande où la psychanalyse
s'est profondément transformée ellemême par une rencontre risquée avec
tout ce qui, en dehors du divan et des
conflits intra-psychiques, menace très
concrètement cette liberté.
Bien au contraire, notre psychanalyste
semble
tellement
assurée
de
représenter un savoir de fait et de droit
supérieur à tous les autres qu'elle ne
peut que saluer la position de
compromis théorique proposée par
Georges Devereux : la psychanalyse
serait universellement pertinente, mais
devrait être adaptée aux particularités
culturelles. Ce qui la mène à considérer

Pour la philosophe rationaliste que je
suis, le problème d'aujourd'hui est
pourtant celui-là: comment, sans renier
mes racines, ma tradition et ce que
cette tradition a baptisé rationalité,
travailler à ce que mes mots ne fassent
pas insulte à ceux qui ont d'autres
racines.Et il ne suffit pas ici de
respecter les croyances des autres, il
faut essayer de devenir digne de leur
respect. Une question à El isabeth
Roudinesco:
nous
qui
nous
enorgueillissons si facilement d'être "
tolérants ", aspirons-nous à la position
d'être à notre tour "tolérés"?
Un savoir oppresseur
Un savoir sans mémoire, se présentant
comme
universel
alors
qu'il
est
profondément attaché à une tradition,
la nôtre. Une définition universelle du
psychisme oubliant de préciser que ce
mot " psychisme " n'a en l'occurrence
pas d'autre sens que celui que lui donne
la technique psychanaiytique. Une mise
en communication directe entre une
question politique et pratique grave,
l'égalité, et un parti pris théorique
singulier: quant à l'" égalité des sujets
", certes, mais des sujets tels que les
définit la psychanalyse. Et donc une
étrange collusion entre les intérêts
d'une pratique et ceux de l'humanité.
Toutes ces particularités présentées par
la position d'Elisabeth Roudinesco sont
bien tolérables tant que nous restons "
entre
nous
",
manipulateurs
de
théories. Cela peut nous arriver à tous:
ce sont les petits bénéfices secondaires
que nous offre la référence à la "
rationalité " dès qu'elle n'est plus liée à
la recherche mais à l'autorité. Mais ces
mêmes particularités produisent très
précisément un savoir oppresseur,
lorsque nous nous en autorisons pour
établir
des
normes,
des
disqualifications, des jugements fondés
sur l'universel. Il est étonnant que tous
ceux qui commentent tel ou tel énoncé
de Tobie Nathan évitent de s'appesantir
sur une constatation qui l'a bel et bien
forcé à penser " contre " sa formation

car ce qui. comme moi. L'héroÔne de Jacques Lacan ne fut-elle Antigone. Et. Car ce à quoi elles participent n'est pas du tout un retour sous influence d'un malheureux migrant vers des racines dont il avait pourtant réussi à s'arracher ne serait-ce qu'un peu (un pas vers la liberté !). au nom de leur liberté. en tant que philosophe. mais surtout contre l'opinion dominante. l'oppression et la dignité. j'aurais bien pu me retrouver. ils cultivent les vertus de l'intégration (de l'assimilation ?) et l'alliance avec les lois de la République. hypothétique. de leurs attaches ils sont ce que la psychanalyse dit qu'ils sont. de sa culture. d'une famille en plein désarroi. plaintive et dépendante. ce qui. il faut le souligner. Ce qu'Elisabeth Roudinesco d'origine. Pour la philosophe que je suis. Ceux ci ne seront donc véritablement " libres " que lorsqu'ils auront reconnu qu'au-delà de leur langue. que pourraient créer ensemble les peuples de la terre s'ils réussissaient à découvrir la possibilité d'en devenir effectivement les coauteurs. aujourd'hui. en une très rapide et vertigineuse glissade. fréquentent de temps à autre les consultations de Tobie Nathan. dira-t-on: tenons-nous à " notre " universel. lorsqu'il s'agit des humains au sens où ils cherchent à construire la différence entre la guerre et la paix. je ne connais qu'un seul type d'universel. I'utopie est devenue un tout petit peu plus concrète. ou bien " où je voulais ". une clef ouvrant toutes les portes. Je sais ce qu'il signifie en biologie moléculaire: les bactéries les plus exotiques font usage du même code génétique que les humains. assistantes . a accepté de le mettre à l'épreuve de la psychanalyse. de ce fait. de leur culture. s'est risqué à tenter de pratiquer réellement l'ethnopsychiatrie. où chacun évoque les ressources propres à sa pensée. C'est précisément le danger de la psychanalyse. I'exemple de Freud devrait suffire à en témoigner. sans des attaches que je n'ai pas du tout trouvées " en moi-même ". à apprendre quelque chose qu'il ne savait pas a priori ? Jusqu'à en venir en effet à penser " contre " son maître peut-être. du psychisme. d'un couple. de ses attaches. pour ceux et celles qui. Ce qui se produit. n'est pas un crime. Peut-être cela semblerait-il même presque une l’cheté pour un analyste que de mettre en balance de vulgaires conséquences pratiques avec le devoir que nous assigne la "vérité du sujet " de la psychanalyse. Mais. c'est toujours la même question qui l'a mené: comment la pratique thérapeutique peut-elle devenir digne de ce à quoi elle s'adresse ? Comment. Le constat est le suivant: comment se fait-il que des énoncés " élevés " tenus par des ténors de la psychanalyse puissent. Vers la " liberté sartrienne" Ce qui est reproché à Tobie Nathan n'est pas. quitte à devoir être " adaptée " pour mieux détacher son patient de ce qui le sépare de sa " vérité ". arguments dans des rapports et des jugements aboutissant couramment à arracher un enfant ou un adolescent à sa famille ? Et cela sans la moindre étude " bêtement empirique " permettant de savoir et de prendre en compte ce que deviennent ensuite ces jeunes. Sans ma langue. l'a contesté. pouvait-il s'adresser aux patients qu'il rencontrait de manière à ce que ceux-ci l'obligent à penser. celui. Mais on comprend un peu moins facilement que celui qui met en question cette voie royale puisse se voir accuser au nom des intérêts de ses patients. contrairement à son maître. puisque toute sa pratique est axée sur la création de tels rapports. cette langue multiple de la philosophie qui a notamment créé le " sujet universel ". avec toute la difficulté féconde des problèmes d'intertraduction. Qui a suivi les écrits de Tobie Nathan depuis ses premières tentatives de mettre en úuvre une démarche dont Devereux avait postulé la possibilité (Devereux n'était pas à proprement parler un clinicien) sait que. que d'épargner à ceux qui s'y réfèrent la responsabilité qui d'abord importe: celle des conséquences. quelles qu'en soient les limites. et peut certes accepter aujourd'hui d'être mise à l'épreuve par les propositions de Tobie Nathan. est la transformation d'une personne. se retrouver au tribunal. les défenseurs du sujet universel ne défendent aucune ardeur éruptive . entourés de tous ceux qui. voire scientifique. On peut comprendre que la psychanalyste ne soit pas heureuse car l'hypothèse de ces invariants offre au psychanalyste une voie royale vers la " vérité du sujet " au-delà de sa langue. elle octroie au praticien un pouvoir " tout-terrain ". Une utopie concrète L'idée d'une définition de l'universel produite par les uns et exigeant de tous qu'ils s'y convertissent est à peu près aussi réductrice et laide que celle de l'homme en tant que machine comportementale. l'a mis en risque. Pourtant. et qui fondent sa propre universalité. " sauvés " par nos bons soins. risque après risque. mais que j'ai appris à reconnaitre comme les ressources qui m'étaient proposées pour apprendre et devenir. en tant que technique se prétendant légitimée par une vérité rationnelle. qui sut aller.comme une dérive " ethniciste " la mise en question opérée par Tobie Nathan qui. sur un divan d'analyste. en recherche. m'oblige à penser sont mes propres attaches. Perspective utopique. pas à pas. jusqu'au bout de son désir ? La seule différence est que. la proposition est étrange. Ce qui lui est reproché est de contester les invariants que la psychanalyse prête au psychisme humain. de prêcher pour une impossibilité de rapport entre ethnies. à travers un chúur d'énoncés multiples. malgré la catastrophe qu'elle savait produire. Je sais ce que signifie "universel" en physique: le rayonnement des étoiles lointaines témoigne de ce qu'elles sont constituées des mêmes éléments que ceux que reprend le tableau de Mendeleev. en d'autres temmes.

Dans ma tradition. a une certaine importance: la capacité de discuter. de ne pas être " ramené à une origine dont on ne veut pas forcément ". et avec Olivier Ralet. c'est fini: nous "respectons les croyances" des migrants. la résistance est la plupart du temps une nécessité. sans doute.ajoe. Isabelle Stengers L'illustration est un tableau de Camille Fox qu'on peut aussi voir sur le net : http://www. Car il faut être clair: cette liberté qu'Elisabeth Roudinesco présente comme un " droit pour tous " de retrouver ses racines en soi-même. et cela avec la monotonie de ce qui se présente avec l'autorité de la science. nous impose des questions qu'il ne prévoyait pas. Freud connaissait parfaitement les théories dites scientitiques faisant de l'humain une machine comportementale. Le colonialisme. Mais ils auront retrouvé ce qui. le défi hollandais (l993). mais jamais un bond accédant d'un seul coup à " la vérité ". En termes psychanalytiques. Et elle a somme toute un prix assez élevé. en des êtres produisant une parole articulée. enseignante à l'Université Libre de Bruxelles. dans la tradition qui l'enracine. et les premiers freudiens. le même type de prétention que celles d'hier.htm Notes [1]. et avec Bernadette Bensaude l'Histoire de la chimie (l993). avaient jusque. auteur notamment de L'invention des sciences modernes (l996). et parfois un devoir. de négocier. Grand prix de philosophie de l'Académie francaise. Un millimètre qui compte. même si on n'en veut pas forcément.ne manquera pas de retourner contre moi puisque je viens d'admettre que j'ai bel et bien manqué la voie royale vers la " liberté sartrienne ". puisque. on ne peut faire valoir ce " droit . Chaque époque se pose les problèmes dont elle est capable. Laissons Freud. est conditionnelle. Freud n'était pas le moins du monde sensible aux questions auxquelles nous obligent désormais ce qu'Elisabeth Roudinesco semble présenter comme un problème réglé: le colonialisme. mais sans sa dynamique créative. En revanche. les théories d'aujourd'hui répètent. à l'origine des conflits dits universels qui constituent la définition psychanalytique-invariante du psychisme humain. sociales et autres travailleurs de la santé. qui vous ramènera.org//Fox/suite. Bref. à mes yeux naÔfs de philosophe rationaliste du moins. d'objecter. ce qui fait obstacle tant au travail de l'analyste qu'à l'acceptation de la psychanalyse comme théorie enfin rationnelle du sujet se dit "résistance à la psychanalyse ". . bien sûr avec des variantes et de nouveaux moyens. dormir en paix. plus d'un siècle après que Freud a annoncé la fondation de la psychanaiyse. et aucun penseur ne peut précéder son époque que de manière millimétrique. Je les ai vus restaurés dans leur capacité à mettre leurs mots sur ce qui leur arrive. Certes. ils n'auront pas été convertis en "sujets". habilités à penser ce qu'ils subissaient. voyons. pas besoin de les défendre contre leurs " oppresseurs ".là tenté de les aider. de contredire. Et notre époque. Philosophe. de résister ! Un mot qu'Elisabeth Roudinesco entend probablement sur un mode assez particulier. En effet. de Drogues. qu'au terme d'un (très) long parcours analytique.

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