Daniel Maja

Au jour le jour
EDITIONS VOLETS VERTS

Daniel Maja

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EDITIONS VOLETS VERTS

Chez le même éditeur : Illustrations pour La Vue, Raymond Roussel. Albums de dessins La Vie brève. Octavo. Abécédaire de l’ange, avec Alain Hervé. Octavo. Bonheurs. Glénat. Depuis 1971, Daniel Maja a illustré plus d’une centaine de livres pour la jeunesse parmi lesquels : Émile et les Détectives, Erich Kastner. Le Livre de poche. Les Aventures de Simplicius, Patrice Gauthier. Ipomèe. Fifi Brindacier, Fifi princesse, Astrid Lindgreen. Le Livre de proche. Capitaine Crampon, Henriette Bichonnier. La Farandole. Il était une fois – Fables d’Ésope et d’autres. Le Sorbier. Un pruneau dans la citrouille, Martine Dorra. Le Seuil. Alphabeta, Renée Grimaud. Le Seuil. La Quatre Fils de la terre, Jacques Cassabois. Albin Michel. Le Commencement du monde, Bernard Clavel. Albin Michel. Animaux de toutes sortes. Bilboquet. L’État du monde junior, Syros La Découverte. Ce matin mon grand-père est mort, Karim Ressoumi-Demigneux. Rue du Monde. Petite histoire des écritures, Sylvie Baussier. Syros. Sur les traces des dieux grecs, Marie-Thérèse Davidson. Gallimard. Il était une fois… il était une fin, Alain Serres. Rue du Monde. Pour les lecteurs plus chevronnés L’anti-économique, Jacques Attali et Marc Guillaume. PUF. Dictionnaire de l’esprit, Raymond Castans. De Fallois. Notre entreprise est formidable ! Roger Alexandre. Payot. Bréviaire anticrise, Roger Alexandre. Payot. Le Superbe Orénoque (volume en français), Jules Verne. Fondation Jules Verne du Venezuela. Abécédaire porcinophile. Virgile. Abécédaire liquidophile. Virgile. À bas le génie et autres chroniques décalées, Alain Rey. Fayard.
© Volets Verts (2010), Boulogne-Billancourt isbn 978-2-910090-24-8

1. La Vie philosophique

14 février

Une image qui surgit, une lévitation loufoque, un type appliqué à jouer de la flûte double : un Grec ou un philosophe, ou bien les deux, détaché des biens du monde…. L’important, le trait, la vivacité et que l’image soit ouverte, un titre : la Vie philosophique.

2. Je cherche un homme

15 février

Le même jour, un philosophe chasse l’autre, c’est Diogène qui est convoqué, il n’est plus grec, vaguement médiéval et cavalier, ainsi va le monde… Jusqu’à Compostelle, il cherche un homme, il suit un pèlerin, il trouvera une étoile ou se cassera les dents sur une coquille…

3. Sans titre

16 février

Pour un soir, une rencontre crépusculaire, un ange du bizarre passe dans un silence cotonneux, qui s’en souvient ?

4. Reflets

17 février

5. Rêves de la mélancolia

18 février

Le matin, consigner ses rêves et ne parvenir qu’à des lambeaux…

6. Éloge de la paresse

20 février

Petite sieste par ce jour pluviassieux, brumeux, griseux… Là-haut écouter le frottement soyeux des nuages sur le ciel…

7. Rendez-vous

21 février

Ce n’était pas tout à fait un rendez-vous manqué, d’ailleurs la suite nous est ouverte (le classique Ce n’était pas lui, ce n’était pas elle) ou bien, elle était « styliste » de mode, c’est au bas de la colonne que leurs destinées divergèrent…

8. Conversations en eau claire

22 février

Un dessin retrouvé, redécouvert dans son étrangeté, fait pour quoi ? à quel moment ? oublié et qui soudain s’impose, un appel du passé ou une clef pour le présent ? un autre titre possible : Rivière des songes…

9. Une affaire qui tourne

23 février

Quand les esprits se mettent à table, les têtes tournent…

10. Conversation au sommet

24 février

Conversation oiseuse ou le « langage des oiseaux» des hermétistes, présages, oracles, ces messages qui nous parviennent et qu’on ne sait déchiffrer…

11. L’Hydre au logis

28 février

Les foules de choses à régler quotidiennement, à élaguer, à se déposséder pour être plus libre et chaque matin la même question : par lesquelles commencer…

12. Ganesh sur la toile

28 février

Il lui promet un tour du monde sur la toile, comme Barnum autrefois… Mais nous sommes tellement blasés…

13. Méditation à la coquille

29 février

Il est bon, tout de même, sur le chemin des étoiles de s’arrêter un brin, pour faire le point. C’est dans ses rêves que le pèlerin poursuit la route… parole de chat !

14. Le petit noir de chez Marcel

1er mars

Pour ceux qui connaissent la musique, l’homme à barbiche ne peut qu’être Erik S. « Un noir, ma non troppo. » Chez Marcel, c’est de l’arabica éburnéen, du tassé, de l’amer qui arrache le palais… du fortissimo !

15. Monsieur du Corbeau

1er mars

Juste pour savoir si on est bien encore là, ergo sum, les chats sont en maraude… Dans le chauffe-eau des gouttes clapotent avec une régularité inquiétante… J’ai appris plus tard, à la lecture du Petit Grozda (collection Points) que cette activité s’appelle la catoptromancie.

16. Cogito

2 mars

17. Le Pèlerin russe

3 mars

C’était au temps de mon adolescence… la figure de Fédor Gouzmich, le fou de Dieu reconnu comme le tsar Alexandre III, ne m’a jamais quitté : elle s’est confondue avec celle du Pèlerin russe, ce texte anonyme et admirable de l’orthodoxie russe… Une image qui rejoint les moines taoïstes, les clochards célestes, les errants franciscains… les fuites simenoniennes ou le destin de Robert Walser…

18. Quelques degrés de plus

4 mars

Plus pour le plaisir de voir les flammes pétiller, entendre les bûches craquer, sentir la résine des branches du thuya embrasée… que pour se réchauffer. Par ce temps gris de fin d’hiver (on espère quelques degrés de plus…)

19. Le Dernier Passage

4 mars

La corne de brume pour le dernier passage, les vagues vont venir s’échouer tout en bas contre la digue… Je vais rentrer pour dessiner, pour ne pas oublier ce moment…

20. Il arrive toujours au mauvais moment

5 mars

Je ne sais plus si c’est le Troisième ou le Cinquième cavalier mais il arrive au plus mauvais moment : on est jamais prêts… L’Apocalypse peut attendre un peu… quelques minutes, quelques heures, quelques années… Quelle hâte! Et après qu’est-ce qu’on va faire ? On va sagement attendre le retour de l’Agneau… bof !

21. Portrait épic

6 mars

De ces rencontres qui donnent à la vie du piquant… Une belle journée en Champagne, dans la vallée de l’Ardre (qui vit naître le passage du roman au gothique)… lui et moi, pour la première fois. J’étais son « officier traitant », je déchiffrai ses humeurs, des signes qui venaient de très loin, d’un temps enfoui depuis si longtemps… mais je les ai gardés pour moi. D’ailleurs qui aurait pu les comprendre ?

22. En chambre

7 mars

Bien que les premières leçons fussent pénibles, le style de Georges s’améliora bien vite. En revanche, trouver une étendue d’eau convenable pour ses ébats fut réellement un casse-tête…

Les vaches, c’est prouvé, voient des choses que nous ne voyons pas : la preuve !

23. Un ange passe…

7 mars

24. Quelques notes de oud…

8 mars

25. Petites pompes

8 mars

De bonne heure, Georges s’adonnait à des exercices d’hygiène mentale.

26. La Conversation

9 mars

27. Le Thé sencha

9 mars

Noyer les idées noires dans un bol de sencha… + du riz complet au curcuma + gingembre et ail pilés + quelques pages de l’Art de la sieste de Thierry Paquot (éd. Zulma) Une journée pour la vie éternelle…

28. Primus inter pares

9 mars

Toute ressemblance… etc.

29. Le Rhinocéros… (Histoire vraie)

10 mars

Un riche Anglais qui possédait château et un immense parc (à l’anglaise) y laissait vaguer des cerfs, des autruches, des tamanoirs, des lamas, des kangourous… Dans une grande cage de style victorien tournait en rond, dans le sens des aiguilles d’une montre, un rhinocéros. À force de tourner, il avait creusé le long des grilles une sorte de fossé. Les cages n’étant plus à la mode, les visiteurs s’étonnaient et même se scandalisaient de cet emprisonnement. On retira la cage, le rhinocéros recouvra la liberté, mais il continua sa ronde obstinément dans le même chemin, toujours dans le même sens… De cette édifiante histoire, on peut tirer des morales contradictoires et se poser la question : pourquoi le sens des aiguilles d’une montre en Angleterre ? Jacques Perret prétendait que les otaries du bassin du Jardin des Plantes à Paris tournaient en sens inverse, étant natives de l’hémisphère Sud…

30. Temps de chien…

11 mars

31. À propos de Jonas et du Jardin des Plantes…

12 mars

Où sont passées les tranches de séquoia millénaires de l’entrée du Jardin des Plantes de Paris ? Des clous, plantés sur les cercles concentriques y figuraient la mort de Socrate, la naissance du Christ, la chute de l’Empire romain, le concile de Calcédoine, Marignan, la prise de la Bastille et celle de la smallah d’Abd-el-Kader… Deux mâchoires de baleine encadraient le porche d’entrée, elles aussi disparues ! Alain Hervé, dans son tour du monde, avait rencontré sur une île un Robinson barbu et germanique qui s’était construit une maison en mâchoires, côtes et fanons de baleine (j’ai vu la photo). C’était Jonas, Pinocchio, le baron de Munchausen… Tous in utero…

32. Lapin de pâques

13 mars

33. Face à la mer en avril

14 mars

On laisse aller le crayon, on est face à la mer… Les embruns, l’iode, le ressac… Le crayon s’évade… La lumière, les cris rauques des mouettes… La vacance absolue… Tout peut arriver…

34. Drôle de drone

15 mars

35. On refait les comptes…

16 mars

3 Enosch, âgé de 90 ans engendra Kénan, 3 Enosch vécut, après la naissance de Kénan, 815 ans ; 3 Kénan, agé de 70 ans engendra Mahalaleel 3 Mahalaleel, âgé de 65 ans engendra Jéred

et il engendra des fils et des filles. et vécut 840 ans.

et vécut 830 ans, puis Jéred, à 62 ans, engendra Hénoc qui engendra Metuschélah… côté paternel… La branche maternelle… c’est plus flou…

17 mars

36. Au vert…

L’air était saturé de salpêtre et de culture. Dans la salle de bains, au plafond, la peinture pelait, cicatrice du dégât des eaux de l’année passée, le siphon sous l’évier avait été dégorgé, le plombier s’attaquait à la plomberie vétuste, les livres non lus s’amoncelaient en tas branlants et la photocopieuse fidèle depuis quinze ans était hors d’usage… Il était temps de se mettre au vert, partir à la campagne, pour boucher les fissures du godin, assainir les poutres du bas, retirer des gouttières les feuilles pourries, changer les joints de raccordement du chauffe-eau et porter le matelas moisi à la décharge…

37. Diogène au repos

18 mars

On connaît l’apostrophe du Cynique, mais quelle fut la réponse d’Alexandre ? Diogène resta au repos, ce fut le Roi qui se « cassa »…

38. Ça vient du nord-est…

19 mars

Depuis quelque temps, j’ai observé que ça venait de la mer… Avec la marée montante… Parfois un seul, parfois par vagues… Le réchauffement climatique… Je crains qu’ensuite ce soit les ours… et les Chinois…

39. La Déchirure

20 mars

Nuit de tempête : de violentes bourrasques de vent. Sur la lucarne, éclairé par la lune, l’ombre du grand pin se tord et danse le sabbat, je rêve à la grande Déchirure… À présent, c’est la pluie qui fouette la vitre avec cruauté… Le matin, une bruine douce, presque silencieuse : Matin de limbes…

40. Vers les fabriques…

21 mars

Ce soir-là, on est allés vers les fabriques, à l’extérieur de la ville, là où le fleuve est le plus sombre parce qu’il y a longtemps que le feu s’est éteint. Ce n’était pas un rendez-vous, juste un contact, un frôlement…

41. Printemps panique

22 mars

Tout avait commencé un 22 mars, la grande Panique et la grande Bacchanale… Dyonisos René…

42. La Vie penchée

23 mars

Ce matin la vie est penchée, oh, légèrement, 10 ou 13 degrés… pas encore réglée, , une brise d’aléatoire continue de souffler on s’habituera… J’ai noté pour demain un rendez-vous avec Édouard (Lear), il en saura plus sur la question !

43. Fin de partie

24 mars

44. Tibet

24 mars

Un dessin paru dans le Monde il y a quatre ou cinq ans…

45. Une party chez les pères blancs

25 mars

Devant l’ascenseur, c’était une vague reconnaissance… Au 5e étage, la certitude de s’être déjà rencontrés… Aux zakouskis le lieu se précisa et, quand nous attaquâmes le tajine d’agneau aux aubergines, coriandre et raisins de Smyrne, nous n’eûmes plus de doutes : une party chez les pères blancs de Sainte-Anne, un 14 juillet à Jérusalem… Des petites filles avec de gros rubans roses dans les cheveux… une pièce- montée de nougatine avec des drapeaux tricolores.

46. Laxisme déplorable

26 mars

Il lui laissait tout faire… Plus tard, on le lui reprocha…

47. Il suffit de passer le pont

27 mars

Petits pèlerinages entre amis… de l’autre côté de la rive c’est Basho qui vous conduira, il suffit de passer le pont…

48. Rue Herbillon, le soir

28 mars

Rue pavée, elle rejoint l’avenue Alphand puis va se perdre dans les tréfonds obscurs des taillis du bois. Les soirs de lune, on y croise des ombres qui se dissimulent dans les portes cochères. L’hiver, le vent en s’y s’engouffrant fait balancer les réverbères…

49. Jardin secret

29 mars

Imagine un rendez-vous dans un jardin secret, à Venise. Derrière les murs, un quai étroit de quelques coudées, le clapotis de l’eau, des remous et des vagues quand passe une embarcation. Au bout du jardin clos, un pavillon baroque avec un clocheton de cuivre verdâtre. Alors, tu t’arrêtes à quelques pas, et tu inspires cet air de printemps tiède et douloureux…

50. Exercices de style

30 mars

Quelques exercices (de style) à marée basse et par temps pluvieux.

51. Heure d’été

31 mars

Jouez hautbois, résonnez musettes, tablas en folie, chahuts et boucans ! Les jonquilles ne sont pas à l’heure d’été, le figuier ne se réveillera pas, les acanthes à peine pointent, j’ai d’énormes semelles glaiseuses, les corbeaux seuls, sont à la fête…

52. Carte blanche

31 mars

Sur la dernière carte, on peut lire : la ligne de vie, le code génétique, l’Odyssée, les joies, les frissons, la carte Vitale, les leçons de piano, la moue du chat… Tout est écrit là, blanc sur blanc ! Alice qui avait déjà retourné la première carte vit qu’elle était blanche aussi…

53. Impressions d’Afrique

2 avril

C’était une autre époque… Nous avions alors remonté le cours du fleuve (il paressait en méandres très doux) jusqu’à Fort-Savorgnan. Le poisson abondant et le gibier des rives faisaient l’ordinaire de nos repas. Plus loin, avant Béché commençaient les rapides et les chutes et au-delà, la terra incognita… Nous établîmes le campement sur le rocher qui surplombait la troisième chute, et c’est là, je crois bien, dans cet étourdissant et impressionnant tintamarre des eaux que nous décidâmes de faire tente commune…

54. Passion de Pulcinella

3 avril

Un tableau dans l’église San Domenico à Tiepolo (Ligurie) dans une chapelle latérale, à droite du chœur, cette œuvre étrange dont on ignore l’auteur… Est-ce un don, un vœu expiatoire, le tableau d’une confrérie, un ancien culte christianisé ? Le 3 avril, une messe est dite selon un rituel démodé, le commanditaire est anonyme. Des gens de passage y assistent, des comédiens, des gueux, des originaux et un inspecteur des Renseignements généraux…

55. Rêvasseries aquatiques

4 avril

De longs moments à contempler le miroitement de la lumière sur les vagues, vert olive, bleu cyan, vif argent, ultramarin, caca d’oie, jaunâtre, flash éblouissant… Cris rauques des mouettes (parisiennes), le chien de la péniche se réveille d’une longue torpeur, il aboie au soleil jaune, aux passagers du pont, à l’hiver qui n’en finit pas… À la pointe de l’ancienne île aux Vaches, le socle de la statue du sculpteur animalier Antoine-Louis Barye toujours aussi vide, ses lions, ses alligators, ses anacondas hantent les squares. Un café me réchauffera, je suis fauché aujourd’hui…

56. Affinités électives

5 avril

57. Achille et la tortue

6 avril

Une rencontre (attendue, différée, un peu crainte) qui donne soudain au temps une autre densité. On ralentit, on prend soin de ce qu’on possédait de très précieux mais qu’on négligeait par force d’habitude : la capacité d’admiration, et le temps qu’il faut pour s’y livrer tout son soûl… sans réserve… Ce matin, par la fenêtre, sur le ciel plombé, tout au bord du toit de l’immeuble d’en face, la silhouette blanche, presque trop précise d’une mouette…

58. Des choses qu’on ne voit qu’en rêve

7 avril

Et pourtant… C’était un après-midi de torpeur, dans la ville dont je tairais le nom. Le bruit des sabots sur les pavés inégaux, il a passé la porte de la ville puis s’est perdu dans les faubourgs. Après… La rumeur a repris, les hommes ont reparlé, le vrombissement d’un hélicoptère plus loin, à l’ouest de la ville. L’habitude, quoi !

59. Accordéon pour Léon

8 avril

60. Promenade de santé

9 avril

Un petit peu d’air pur lui fera du bien… la rue Gay-Lussac, le boulevard Saint-Michel, le stade Charléty, un tour par Nanterre et la Sorbonne, pour reprendre des couleurs…

61. Histoire moderne

10 avril

Ce qui n’est pas très clair dans cette histoire, c’est le rôle du petit batracien jungien en bas à droite… Pour le reste, se reporter à son divan habituel…

62. Cueillette de printemps

11 avril

Non, Georges ! Ce n’est pas de la mâche, ni un pissenlit, ni de la rhubarbe, probablement une pousse d’ophrys apifera… !

63. Confidences

12 avril

Deux dessins faits à la suite, du même mouvement, qu’est-ce qui les unit ?… L’étrangeté des situations, le trait, l’espace… les flottements, le mouvement arrêté… Une histoire peut naître de ces liens équivoques, affaire d’imagination ! Si on essayait ?

64. Souvenir tropical humide

13 avril

Comme chaque fin d’après-midi (il faisait déjà nuit à 18 heures) Anne-Marie faisait le tour de la concession, un rituel qu’elle s’imposait malgré sa lassitude… Bientôt on allumerait les lampes à pétrole… S’il y avait des éclats de voix là-bas à la cuisine, ce serait le signe de l’arrivée imminente d’un (ou de plusieurs) invité(s)… Je me souviens du cri d’un animal qui montait au sommet des arbres et là, vagissait comme un bébé, des sanglots, des plaintes déchirantes. L’eau de la lagune était tiède et le fond fangeux aux pieds, on s’y enfonçait avec une délectation louche…

65. Enfance

14 avril

66. Une simple question !

14 avril

16 avril

67. Le fond de l’air est plat Un matin zen, quand on a débranché les écouteurs…

68. Histoire d’ amour

17 avril

Parfois on s’arrêtait à la crêperie, pour un instant, pour l’odeur de vanille et de beurre fondu. Face à l’océan, il y avait toujours une brise légère et de doux relents de varech… J’y vis pour la première fois la jeune fille au nom d’arbre, et bien longtemps après, c’est mon lacet qui s’est cassé…

69. Requiem pour un poulet

18 avril

Joseph fut retrouvé tout aplati, presque fossilisé… il n’avait pas eu le temps de connaître l’amour !

70. Le Furieux

18 avril

C’est un retraité des luttes finales, il en a gardé la furie, Bouche en droits-de-l’homme, conscience inoxydable, il prêche pour les guerres « justes et préventives ». En ces temps, c’est un spectacle mondain très apprécié des amateurs…

71. Une femme de marin

19 avril

Je l’ai rencontrée au Canon de la Nation, une brasserie de la Place – ce canon si équivoque, me faisait songer aux deux images opposées : celle, révolutionnaire du « Je veille sur vous », l’autre, du Goya des Caprices : « ¡Qué valor! » Aux oreilles complaisantes – les miennes – P. racontait son histoire… Son mari engagé dans une guerre coloniale qui devait s’éterniser, l’attente de son retour, l’absence de nouvelles, prisonnier, disparu en mer, abandonné sur une île, avait-il refait sa vie ? Le fils parti à la recherche du père, et l’irruption soudaine du survivant, la vie qui reprend, mais pas comme avant… Dans ses histoires, l’aurore avait des doigts de rose et la mer était vineuse…

72. Angélus

20 avril

Durant les quarante-cinq années de notre union, nous n’avons jamais manqué l’angélus… Sauf que ce soir-là, le coucou-voyageur n’est pas revenu… ni le lendemain, ni jamais… Alors, ce que vous savez est arrivé… ! Vulnerant omnes, ultima necat…

73. Confidences sur l’oreiller

20 avril

21 avril

74. Eaux dormantes Le boulevard se perdait là, au bord du canal… Je n’ai pas compris son nom, le métro passait à cet instant dans un tintamarre de ferraille… On les entendait venir de loin, les rames, de plus en plus espacées au fur et à mesure que le soleil déclinait… Elle me demanda si j’étais un ami du « piéton de Paris » rencontré la veille… Suivit une histoire embrouillée d’un type qui marchait sans jamais se reposer, d’une faute qui l’avait condamné pour l’éternité… La nuit était tombée, dans ce coin désolé on avait négligé d’allumer les réverbères… Je ne l’ai même pas vu disparaître…

75. Aqua alta

22 avril

Bientôt marée haute, le 86 ne passera plus…

76. Coléoptère

22 avril

Kilomètre 39, sur la route ligure… Flore méditerranéenne, cistes, armoises, fenouil sauvage… Stridulations des cigales, crissements des sauterelles… L’air surchauffé… C’est à ce moment que j’ai eu l’étourdissement, comme si le soleil entrait dans ma tête… Mais je me souviens du scarabée rose à marbrures noires, si délicat et précieux, je l’avais mis dans mon mouchoir avec des brins d’herbe…

77. À la roumaine…

23 avril

À la fin du repas, il attaqua son morceau de bravoure : l’allegretto un poco amoroso de la deuxième sonate en ré dite « à la roumaine » de Jean-Sébastien Bacchus. Ce qui s’ensuivit est encore dans toutes les mémoires des « Beuveurs tres illustres et des Verolez tres precieux. »

78. Les Écrevisses

25 avril

Là, tout gosse, avec Georges, on pêchait des écrevisses… L’eau était beaucoup plus claire et Georges n’était pas encore ton mari…

79. Le Souffle de l’Esprit

26 avril

C’est au soir des très belles journées que nous montions à la Gloriette. Paul V. me disait que c’était un lieu où soufflait l’Esprit… surtout quand le vent se levait… Paul parlait de lui, comme souvent. Il fit par la suite une belle carrière… et moi, je m’essouffle quand je monte là-haut… il faut bien tenter de vivre !

80. Reprise en mains

27 avril

Canaliser son agressivité fut le premier stade de la reprise en mains, il fallut alors force et doigté…

81. Diogène à Paris

28 avril

Où l’on suit le Cynique dans ses balades urbaines… Il traverse dans les clous, mais méprise les 4 x 4, leurs propriétaires, leur descendance et leurs valets… Il mord un Arrogant qui arrogait, un Important qui sentençait. Il traînasse au Luxembourg, suit une partie d’échecs devant l’Orangerie en jouant le nigaud, à Vincennes file aux courses et perd sa besace, aux Batignolles, il est bouliste portugais… Palais-Royal, il tripote le tarot, la manille, l’écarté, le poker… Aux Tuileries, boit à la Dive Bouteille… Puis, face à l’Élysée, superbe, se soulage et s’endort, heureux !

82. Le soir, sur la jetée

29 avril

83. Eros et Agapé

30 avril

Elle esquissa tout à trac, un semblant de sirtaki et fredonna quelques notes suaves… Le lundi suivant, il l’épousa dans la chapelle familiale, selon le rite orthodoxe. Nous fûmes bouleversés par les voix angéliques de la Liturgie de saint Jean Chrysostome… Puis ce fut la volée des cloches dans l’air mielleux… Et là-bas, sous l’auvent, « un vieux moine me lisait la légende de Novgorode ».

84. Anniversaire

1er mai

Chaque année, ce jour-là, Konrad leur rendait visite, les canards mandchous lui faisaient fête, claquaient du bec, battaient des ailes. Il était là, à leur naissance, et ça ne s’oublie pas ! Puis ils partaient pour une longue promenade d’anniversaire sur la grève…

85. À tire-d’aile

1er mai

La jouvencelle sur balancelle, c’est le printemps. À tire-d’aile, une bonne nouvelle : que d’embêtements ! Pieds à terre, la demoiselle a tout dit à ses parents…

86. Bosphore

2 mai

Passé le détroit, du pont du navire, notre ami Pierre L. nous fit admirer un superbe lutteur turc au repos…

87. D’un coup de dés…

3 mai

Du coup, l’histoire bascule… Le grand Pan agonise, des torches s’embrasent… Ce ne furent pas les Lumières mais l’Incendie, Le temps des monstres… c’est si loin tout ça !

88. Encore une fois…

4 mai

Georges n’avait pas son pareil pour gâcher les week-ends…

89. Le Dernier Tango

5 mai

Sam avait noué sur le tard des liaisons dangereuses et même hérétiques. Nous l’avions connu excentrique ; Odile, fervente prosélyte, l’avait converti au soufisme argentin : il en avait contracté les manières ondulantes… Mais en fait, Sam, soufi était moins accro qu’Odile…

90. Le Protecteur

6 mai

Il intervient avant que tu le demandes, et pour ton bien, un peu trop t’étreint… (Toute ressemblance… etc.)

91. Commémoration

7 mai

D’ici, je ne parviens pas à déchiffrer les noms de ceux qui, innombrables, la servirent et assurèrent son triomphe… La liste n’est pas exhaustive, je le sais, j’en fus… Il serait temps d’ériger un autre monument et je m’inscris pour prononcer « l’Éloge de la Bêtise ».

92. L’autre côté du fleuve

8 mai

À ce moment nous sûmes que nous étions au terme du voyage : la villa des Mystères de l’autre côté du fleuve… Giorgio, Chirico et l’Aveugle dont j’ai oublié le nom nous y attendaient, comme prévu. Ils nous déchiffrèrent les fresques pâlies, certaines presque invisibles, les mots chuchotés encombraient les pièces maintenant totalement vides… Quand nous sortîmes sur la terrasse, nous vîmes un reflet de lune trembloter dans le fleuve d’ombre…

93. Un peu d’oxygène

9 mai

Et puis, vint le temps où nous pûmes les sortir sur les bords du canal, je ne dirai pas leur joie, ils furetaient, se roulaient dans les herbes, se vautrèrent même dans un parterre de jacinthes sauvages, nous avons, en cachette, cueilli les plus abîmées, la sève filante poissait les doigts… Autrefois, ici même, Annie avait amarré sa péniche, et nous avions dessiné les peupliers dans cette fin d’après-midi…

94. Le gardien du mur s’ennuie

13 mai

Il est loin le temps où il avait vu le mur pour la première fois… Il l’avait caressé, avait palpé les joints, glissé les doigts sur l’enduit… Il avait observé le parcours et les variations de la lumière le long de la journée… les matins blêmes d’hiver, l’ocre orangé des crépuscules d’automne. Il avait savouré la chaleur des briques gorgées de soleil, l’humidité d’hiver qui montait de la terre… Et puis, l’habitude était venue, les saisons devenues identiques, la neige même qui s’amassait à ses pieds lui semblait fade, abstraite… Des fissures étaient apparues, des traces de salpêtre, des lichens roses et verdâtres… Dos au mur, le gardien a le regard loin ailleurs…

95. Après l’orage

16 mai

Une canicule de quelques jours, puis des orages… C’est à ce moment-là qu’ils sortent, certains nous sont connus qui sont déjà venus, d’autres viennent de longs rêves anciens, ils sont plus farouches, plus incertains, presque des ombres… Ils mangent de bon appétit et rassasiés, s’en vont et viennent… Un matin, au lever, ils ont disparu, les écuelles sont vides, impeccablement léchées, la porte de la chatière ballote encore…

96. Chuchotements

17 mai

Pas des cris, plutôt des chuchotements, dans cette nuit pâle qui fut longue à venir… D’étranges conspirateurs en d’étranges conciliabules… Je n’avais ni l’oreille ni la science assez fines, et pourtant, je savais que ces messages m’étaient destinés…

97. La Dernière Chance

18 mai

Alors vas-y… !

98. Panoramas

18 mai

À gauche, le moutonnement des collines ombragées descendant jusqu’à l’océan… À droite, la vue imprenable et paléontologique sur le tatou mâle…

99. Aux aurores

20 mai

C’est lors de ces promenades très matinales que Georges avait ses intuitions les plus fulgurantes…

100. Pousse-pousse

21 mai

Dans cette controverse philosophique, la qualité des arguments importait moins que la force de conviction…

101. La Pythie

22 mai

– Question :To be or not to be… – Réponse : C.Q.F.D.

102. Fameux week-end

23 mai

C’est ce fameux week-end de mai, Berthe-aux-grands-pieds voulait voir la mer… Georges fut parfait, délicat, enjoué, attentif jusqu’à 18h20, quand il se mit frénétiquement à chercher les clefs de la voiture…

103. Après-midi aphone…

24 mai

Rapsodie en rouge et bleu…

104. Lettre suit…

25 mai

Verba volant, scripta manent…

105. Pour la plus Grande Gloire

26 mai

Alors il lui révéla la teneur du cinquième Message : « Pour la plus Grande Gloire de Son Nom, bâtir à cet emplacement un centre commercial avec une pizzeria, un Bricomarché et un parking, une grande tour-miroir qui refléterait le Monde qu’Il avait créé à partir de Rien… »

106. Un ambitieux

27 mai

Oui, je l’ai connu au lycée, Georges. Le genre copain-chef de clan, plus mûr que nous autres, on rêvait tous de faire partie de sa bande ! Ambitieux, certes, mais, alors là franchement… je n’imaginai pas qu’il irait jusque là !

107. Solidarité du vivant

28 mai

Son petit cœur de reptile anguimorphe à trois cavités était mien, je sentais comme les siens, mes flancs se soulever, ses deux pénis (hémipénis) me troublaient un peu… mais… Le frais du soir nous engourdissait, nous allions passer la nuit en symbiose, l’un contre l’autre, dans ce foutu coin perdu… Et demain matin, de nouveau j’attendrai le garagiste…

108. La Paix de Junon

29 mai

— C’est ridicule, cet animal n’avait nullement l’intention de vous offenser, le voici repentant, à vos pieds… Il a été maladroit, ses paroles ont dépassé sa pensée… Mais votre froideur à son égard, ce ton hautain, cette façon de monter sur vos ergots… Allons, venez mes petits, venez tous deux manger dans ma main…

109. À cinq heures du soir

30 mai

Ainsi, ils s’en allaient le long du paseo de la lagune… C’était le temps des confidences, des regards dérobés, des frôlements complices… J’ai encore dans l’oreille le chuintement des pas glissés… À présent, le quai est désert, et je me perds dans la marelle tracée à la craie par un enfant qui vient de fuir…

110. Décollage horaire

12 juillet

Il nous fallut quelque temps, après notre retour de Bogota, pour dissiper les effets du décalage horaire…

111. À un fil

13 juillet

Je n’étais pas le seul à considérer qu’à cette époque déjà, Georges ne maîtrisait plus vraiment la situation…

112. Obstinément

14 juillet

Tandis que les festivités battaient son plein… dans un parfait anonymat, G. poursuivait sa traversée de la Picardie en sac et en solitaire…

113. Piano, ma non troppo…

15 juillet

114. Un brin de conduite

16 juillet

Il le reconduit à la frontière… Il s’était si bien attaché à lui, qu’ils partirent ensemble… loin.

115. Walkyrie

17 juillet

Le Maître de chant germanique avait amené Alice jusqu’au contre-ut, son filet de voix était devenu un fleuve puissant qui vous embarquait vers des contrées brumeuses, des forêts impénétrables, où vivaient nixes, Nibelungen, dragons cracheurs, nains borgnes et corbeaux albinos… On en revenait l’âme en expansion, le regard hébété, et le goût pour les philosophies obscures…

116. C’était le bon temps…

18 juillet

La belle époque des dénonciations, des fatwas, des délations, listes noires, excommunications, épurations en tous genres… le temps des petits inquisiteurs…

117. L’Oracle

18 juillet

Quand nous sommes empêtrés dans notre choucroute existentielle, nous consultons Marcel, son pachidermisme nous rassure… Mais cette fois, à nos questions pressantes, il opposa un silence pesant, lourd de non-dits… Marcel vieillit, il va falloir se débrouiller seuls…

118. Promenade de santé

19 juillet

Vu son âge, pour prévenir toute maladie cardiovasculaire, il s’imposait, selon les préceptes de l’Académie, une marche quotidienne en plein air d’environ une heure…

119. Balade en Ligurie

20 juillet

Six heures de l’après-midi, l’aveugle raconte l’histoire de frère Joseph de Cupertino, le saint qui lévitait en rétroaction, le patron des aviateurs, celui-là même dont Blaise Cendrars conte les exploits dans le Lotissement du ciel. Le dos contre la pierre chaude de la chapelle, tu l’écoutes en pelant à l’ongle des nèfles (du Japon) avant de mordre doucement, tu jettes au loin le noyau luisant… L’aveugle prétend qu’en clignant des yeux, on peut voir la Corse, mais qu’auparavant il faut lui glisser une pièce… Je ne regrette pas lui avoir dit que c’était vrai…

120. Un très court haïku

21 juillet

Calme plat, plat, plat.

121. Crevettes

22 juillet

À marée basse, c’était le meilleur coin pour les crevettes, les vraies, les grises et pour les crabes roses et orangés. À cette heure-là, l’eau était tiède aux chevilles… Plus tard, on est montés s’allonger sur l’herbe près du fortin, le soleil était presque à l’aplomb. Un lézard m’est grimpé dessus, m’a parcouru le torse puis s’est arrêté, alors j’ai cessé de respirer… J’étais tout fier d’être pris pour une pierre chaude quoiqu’un peu molle…

122. Écologique

23 juillet

Je trouvai sa vigilance à l’égard de ma gestion des déchets particulièrement excessive! Son terrorisme écologique m’incita bientôt à transgresser… J’enrobe le verre dans du papier et glisse le tout dans la poubelle jaune, dans la bleue, je fourre du plastique dans les boîtes métalliques… Ils viennent d’en mettre une rouge pour les épluchures, forcément ça embrouille !

123. Partie de campagne

25 juillet

L’athlétique Nordique roux qu’elle avait rencontré au centre de loisirs s’appelait Jorg Radmunsen-Jorg… De sa voix douce, il lui avait raconté les voyages de Nils Holgersson en agitant ses bras musclés, il lui avait montré comment volaient les oies sauvages au dessus de la Suède et même imité leurs cris de ralliement… Ils avaient mâché des smorrebrods à l’anguille fumée puis migré vers une plage croate où mijotaient des naturistes allemands…

124. Coup de bouc…

25 juillet

Il faut se méfier des chèvres, surtout quand on les a dans le dos… (Proverbe bantou)

125. En silence

26 juillet

Àprès un voyage éprouvant et plein de périls, il parvint enfin à la cahute du Maître. Il ne lui demanda pas quelle était la couleur du Tao, ne reçu donc pas de coups de bâton ni de rebuffade… Le Maître évita les koans vicieux… Ils restèrent là, près de quinze ans, en silence… Ce qui, tout compte fait était normal puisque le Maître était sourd et le Disciple muet…

126. L’Appel du désert

27 juillet

C’est à la Retraite qu’il avait entendu l’Appel du désert… Après avoir distribué ses biens à tous ses ayants droit et vérifié ses points de retraite complémentaire, il avait tout quitté et monté là, son petit négoce… Mais la route des caravanes avait changé ; les chameaux s’étaient métamorphosés en 4 x 4 ; les clients devenus très exigeants mais surtout plus rares… Si bien qu’il se demandait parfois, si l’Appel ne s’était pas trompé de destinataire…

127. Aut Caesar, aut nihil…

1er août

De César indubitablement, Georges avait le profil, le ton autoritaire aussi ! Mais lorsqu’il coiffa la couronne de lauriers, je trouvais qu’il en faisait un peu trop… Mégalo, il cherche maintenant un nez en Égypte… Parano, il m’appelle Brutus (tu quoque fili !) Je crains le pire…

128. La Cuisse de Jupiter

2 août

129. Tropical humide

2 août

Cela faisait plusieurs semaines que la pluie tombait sans discontinuer… Parfois drue, elle crépitait sur les palmes de la toiture, et c'était comme si elle pénétrait dans ton crâne, parfois fine, comme un brouillard poisseux… Alors les gens se mettaient à parler comme Marguerite Duras : des bouts de mots… des pans entiers de phrases escamotées avec de longs silences vagues…

130. Silence…

3 août

Il s’était mis à lire face à l’abîme, la voix théâtrale… Le moment était bien choisi : lever du soleil, perles de rosée qui étincellent ; murmure d’un petit torrent qui se réveille ; froissis d’herbes ; fuite d’un rongeur… Un moment prophétique ! Mais nul pour le voir, nul pour écouter ses paroles L’écho renonçait même à les répéter… Il se souvint alors qu’il n’avait ni pris sa douche ni bu son café, de là ce fort sentiment d’incomplétude…

131. Parade…

4 août

Les parades nuptiales l’épuisèrent tant, qu’il resta célibataire…

132. Le Choix…

4 août

— La demoiselle vous demande si, enfin, vous allez vous foutre à l’eau ou si vous préférez boire un verre avec elle.

133. Des signes et du vent…

6 août

De sa parfaite connaissance des phénomènes naturels, Georges tirait de singulières interprétations… D’une brise dans les feuilles du poirier, d’un envol soudain de corbeaux, de la trace brillante d’une limace, il déduisait des sourdes malédictions, des présages : qu’il fallait mettre en cuve, que le terme d’une grossesse était venu, qu’il ne fallait jamais jouer le 7498125367… On le quittait vaguement inquiet, ses prophéties remuaient l’âme, peut-être même changeaient-elles le cours des choses… C’est d’ailleurs un jour de grand vent que j’ai rencontré Martine et que Georges, du coup, est devenu mon beau-frère…

134. Les Doutes d’Alice

7 août

Il était très émouvant et même convaincant, mais Alice n’était pas certaine qu’un long baiser sur la bouche le transformerait en golden boy…

135. L’Arnaqueur…

8 août

136. Europe

9 août

Ses profondes et pertinentes analyses avaient finalement abouti à une vision d’Europe assez obscure…

137. Excédent de bagage…

10 août

Longues attentes près du tapis roulant… Ta valise n’est toujours pas là… prise par un autre… ou embarquée ailleurs… ce bagage-là, tu l’a déjà vu passer trois fois… et cet autre, avachi sur le flanc comme une épave… C’était le dernier vol… la salle est presque déserte… un type appelle avec son portable, une langue inconnue, douce, fluide, un chuchotement presque…

138. La chasse est ouverte…

11 août

C’était pourtant une espèce en voie de disparition…

139. Centaure

12 août

Êtes-vous sûr qu’il parle anglais ?

140. Vertiges…

13 août

C’est à peu près à cette époque que furent inventées les cages philosophiques… On y découvrait la vanité des entreprises humaines, la promiscuité pénible, les lois de Newton et le sens aigu de la météorologie…

141. Euclidien

14 août

Dans les dernières années de sa vie, Grand-père tentait d’inculquer quelques principes élémentaires de géométrie à ses poules… Ses démonstrations, du bout de la canne dans la poussière de la cour, étaient d’une rare élégance… Les poules était d’une race que je n’ai jamais revue, avec un cou glabre à la chair rose violacée un peu maladive… Elles étaient totalement rétives à Euclide… Je crois franchement qu’elles étaient sottes…

142. Satori

15 août

matin rose radis craquette la cigogne dans mon thé des graines de pavot flottent comme des mouches étourdies

143. Saltimbanques…

16 août

Ça commence toujours par une parade, des flonflons puis viennent les violons mielleux, les poses avantageuses, les belles paroles… (Il est vrai qu’ici, on en est plutôt avare.) Mais, il y a trois ans, la fille Brulat est partie avec eux, disparue, volatilisée… L’année d’après, c’était la Fernande Jacottet… Et l’année dernière, c’est la chèvre du père Seguin qui les a suivis… Alors forcément…

Quand Georges est là-haut, juché sur la plate-forme de l’ermitage, les hautes pressions, le souffle des vents, les orages désirés, la vision des horizons lointains confèrent à ses pensées un je-ne-sais-quoi de profond, de solennel et de définitif…

17 août

144. Belvédère

145. Frustration

18 août

Ces derniers temps, il devient de plus en plus capricieux, je me demande si petit, il n’a pas manqué d’affection…

146. Exotiques…

19 août

Comme ils passaient de vraies vacances culturelles, ils se passionnèrent pour les curieuses et pittoresques traditions du pays…

147. En attendant la houle…

20 août

148. Vacuité

21 août

À force de faire le vide en soi, il était devenu creux…

149. El Señor

22 août

150. Diagnostic

23 août

La vésicule engorgée, un excès pondéral de vanité incompressible, une libido exacerbée, vous n’avez qu’un ventricule, mon vieux !

151. La Belle Indifférente

24 août

Il aurait pu l’enlever à cheval, un rapt violent et audacieux… Ils auraient chevauché dans des déserts arides, traversé des cités populeuses, se seraient reposés dans des oasis à l’ombre des palmiers, bu aux sources limpides… Il lui aurait chanté que ses yeux sont des colombes parfaites, ses seins deux faons d’une même gazelle qui paissent parmi les lys ou des figues mures prêtes à éclater, qu’elle est un jardin de senteurs, une fontaine de baumes, de nard et de henné dans la tiédeur du soir, que son teint est pareil au premier lait d’une jeune chamelle… Mais elle était tellement indifférente…

152. Suspense…

25 août

Le pont était suspendu et le lecteur myope… On imagine la suite…

153. Triton

26 août

En fin d’après-midi, vers dix-huit heures, s’aller désaltérer au bassin d’Hermès tout au bout du parc… Les reflets passent pour être des présages, les rêves de la prochaine nuit… Il n’est pas rare que de grosses libellules vous frôlent… Enfant, je restais là à guetter l’apparition d’un triton, le petit dieu jaune et noir à la crête crénelée… Les tritons, eux aussi ont disparu…

154. Passe-temps

27 août

Le voyage serait très très long… et on avait le droit de choisir deux livres…

155. Crise

28 août

Avec un baril à 150 dollars, le bus 86 ne passera plus !

156. Suzanne et le Veilleur

29 août

Le tai-chi de Suzanne, face au mur mitoyen, déclenchait en lui des sentiments ambivalents… ll eût préféré qu’elle le fît dans un autre endroit : dans la remise aux outils avec son buisson de lauriers-cerises ou dans la petite serre au fond du jardin derrière les pyracanthas rouges… Mais il lui fallait le grand-air, disait-elle…

157. Cri primal

30 août

Ça venait du très profond… de très loin… de la naissance, ou même de l’avant-avant… C’était une sorte de mélopée orientale chaude, suave et voluptueuse avec des effluves de cannelle, de musc, de fleur d’oranger… Je le quittais l’âme chavirée avec des envies de loukoum à la rose…

158. Thébaïde…

31 août

— Et si on faisait un « cadavre exquis » ? demanda Georges. C’était les derniers jours d’août à la Thébaïde… — Un « cadavre exquis » à cette heure-là ? interrogea Circée. L’après-midi avait été chaud et lumineux, on respirait mieux maintenant… — Il n’y a pas de moment particulier pour un bon « cadavre exquis », rétorqua Desdémone… Alors, ils le firent et la nuit tomba…

159. Avatar

1er septembre

Toujours la même Histoire : La Fin du Monde est proche ; il faut changer de Vie ; repartir au boulot… Sinon des Déluges de Feu vont s’abattre sur les Sodomites et les Jouisseurs avec des pluies de sang et de limaces venimeuses… Il veut Nous Sauver avant que nos côtes d’agneau ne soient trop cuites !

160. Le Visiteur du soir…

2 septembre

Son verre est servi, il le boit à petites gorgées, en me regardant… Il ne s’assied pas (autrefois, je lui offrais un siège qu’il refusait !) Il me dit, comme chaque soir, qu’il repassera peut-être… Puis il part dans la nuit rencontrer d’autres solitaires, d’autres insomniaques… Je serai là demain (sans trop savoir pourquoi)… Je l’attendrai, je guetterai son pas… J’ai décliné tant d’invitations, renoncé à tant de soirées prometteuses pourtant je sais qu’un soir, le verre ne sera pas vidé…

161. Tireli-cri-cri-tirelilili-criiiili-cri…

3 septembre

Des oiseaux, Georges tenta d’imiter les chants à la flûte, au saxo, au cornet à bouquin, à l’harmonium… Il y consacra toute sa pauvre vie, sacrifia à son art Yvonne née Rostopchine. Il n’eut ni descendant, ni élève, ni éditeur, ni postérité… J’ai trouvé à Emmaüs un cahier de sa main, un journal d’amertume… Il avait une jolie écriture avec les pleins et les déliés bien formés. En d’autres temps, il eût pu être copiste et vivre de sa plume honnêtement…

162. El Hijo del Torero

4 septembre

El Torero avait imposé à son fils une éducation spartiate. Pour l’endurcir, il le trempait le matin dans les eaux fraîches du Guadalquivir juste avant Las Marismas… Le fils ne suivit pas le père dans la carrière royale de découpeur-de-taureau-en commençant-par- les-oreilles mais opta pour l’art paisible du portrait flatteur… Il en fit de jolis pour les Grands et les moins grands d’Espagne sous le nom d’emprunt de Francisco G. Il spécula ensuite dans l’immobilier touristique de la côte andalouse… Ce n’est que plus tard, à la retraite qu’il ouvrit 243, avenida Alfonso-XIII à Madrid sa fameuse boucherie chevaline…

163. Coming out

5 septembre

Devant cette immensité liquide, bleu-pétrole, salée, soupe de mercure, de plomb, de chlore, ou barbotent déchets, vieux matelas, étrons radioactifs, plastiques en tous genres… devant donc cette étendue effrayante, il dut avouer que jamais il n’avait été un oiseau migrateur…

164. Un expert

6 septembre

À l’oreille, Georges pouvait distinguer : 3 n la Vrillette molle du Bouvillon, 3 n le Bostryche typographe du Capricorne des maisons, 3 n le Cossus gâte-bois du Scolyte rugueux… Ces musiques plaisaient à son âme tranquille, ne lui arriva-t-il pas, par sympathie, de se livrer au grignotage xylophagique…

165. Le Temps jadis

7 septembre

Face à la Débâcle de l’Éducation dénoncée par tous les convives de cette table fastueuse qui fleurait bon le cholestérol, nous en vînmes à regretter la sévérité de nos maîtres d’autrefois…

166. Bouderie

8 septembre

Après tant de semaines, Georges avait oublié l’origine de la bouderie de Berthe. Il pensa que le temps de la réconciliation était venu… Un mot en passant, des considérations météorologiques vagues, des à-propos sur la chatte… Quelques mois plus tard, faute de résultats, il émigra en Colombie, y fonda un phalanstère où il prêchait L’Entraide et l’Harmonie universelle. Il portait la barbe longue, frisée et huilée comme celle d’Aaron qui « descend sur le bord de ses vêtements ». C’était un Prophète… Quand enfin il se souvint pourquoi Berthe bouda, il était trop tard. Il venait d’expirer dans les bras de son disciple préféré…

167. Léda

9 septembre

Madame Léda s’ennuyait ferme. Son mari, éditeur et armateur grec très jaloux, la tenait enfermée dans sa chambre de sa somptueuse villa de Sparte…Le serviteur marocain qui la surveillait lui préparait des plats crétois et des salades méditerranéennes (coriandre, thym frais, roquette, tomates-cerises, fromage de brebis au paprika…). Parfois, il lui chantait des rébétikas languides et mélancoliques en s’accompagnant du oud ou du bouzouki… Quand Tyndare, son mari, rentrait du boulot, elle était en beauté : ils allaient alors à la Taverne de Zeus… Là, elle lui lisait toutes les histoires qu’elle avait inventées et notées dans son journal… Il l’édita. Et comme il avait des relations, elle eût plusieurs prix littéraires… Sa carrière s’arrêta là… Car Tyndare tomba amoureux d’une stagiaire assez vulgaire du service import-export. Plus de chambre close, plus de journal, Léda libérée, ne s’ennuya plus jamais… Le Marocain devint chef de cuisine à la Taverne…

168. Un distrait

10 septembre

Georges avait fait de sa distraction une manière d’être, un dandysme… Il flottait dans un monde illusoire, le bizarre était son climat, l’instable et le provisoire ses béquilles… Il rêva sa vie, la Réalité glissa sur lui sans le tacher… Si distrait qu’il quitta le monde sans même s’en rendre compte…

169. Chat langes

11 septembre

À la Communale, ils faisaient table commune ; ils copiaient l’un sur l’autre selon leurs compétences… Ils se retrouvèrent au lycée Voltaire, les pupitres étaient maintenant individuels… Ils copiaient toujours l’un sur l’autre… Le bac les éloigna : lui fut recalé ; elle, s’envola vers des études supérieures de langues-zo… Il s’engagea dans la Coloniale… Ils se revirent lors d’une escale à Colombo… Trente ans passèrent… Un tsunami les fit de nouveau se rencontrer. Membres tous deux d’une ONG et divorcés, ils rentrèrent à Saint-Mandé (94160) adoptèrent un chat le 12-9-08 qu’ils baptisèrent Pontmirabeau car c’était la saint Apollinaire martyr…

170. Barocco

12 septembre

Notre tour d’Europe avec, à ma connaissance, l’unique cariatide mâle, vivant et domestique touchait bientôt à sa fin… Un voyageur nous avait rapporté l’existence à Gallipoli, dans les Pouilles italiennes d’une femelle cariatide parfaitement constituée, quoique un peu sauvage. Nous ne lui dévoilâmes pas le but de notre grandiose entreprise, de peur de la compromettre… Le jour est proche où, sous notre balcon, un couple sera réuni… qui engendrera… À l’heure où l’obésité ne cesse de croître, il était temps de penser aux balcons !

171. La Poule mouillée

13 septembre

Trois coups d’accordéon, et voilà qu’il flotte, allons vite à la maison, mettre une culotte… Cette chanson idiote, garçon, mettez-la sur ma note !

172. Sonate au clair de lune

14 septembre

Du bout des doigts, je chante : – la centaine d’oiseaux migrateurs noirs, longues pattes filiformes et ventre blanc qui se sont posés ce matin dans la prairie, – la douceur de ces derniers après-midis d’été et les cris des enfants de l’autre côté de la haie de noisetiers, – la sieste de 17 heures, le soleil qui filtrait par les rideaux, papa venu me visiter durant mon sommeil, – la voix de l’ami qui vient d’appeler dont la santé nous inquiétait, – le hérisson qui farfouille dans les feuilles mortes, on lui a déposé des friandises…, etc.

173. Célibat

15 septembre

Berthe était partie, emportant avec elle ses cosmétiques, le chat, l’électroménager, et son journal de jeune fille qu’elle avait tenu régulièrement jusqu’à son mariage… Georges eût de longs sanglots lents et monotones, puis sécha sa chemise au vent violent de l’automne…

174. Compétitivité

16 septembre

Georges, cadre supérieur de la SCVI subissait quotidiennement le stress de la compétition acharnée que se livraient, pour la conquête mondiale des marchés exponentiels, la SCVI et la Sofracim. Ce matin-là, il sentit que tout allait craquer, il pouvait même dire à quelle heure, les circonstances, avec qui et pourquoi… Et c’est effectivement ce qui arriva à 15 h 35 en réunion de coordination… Convoqué le lendemain chez le DRH, il entra en transes, lévita, et révéla le septième secret de Fatima…

175. Balade auvergnate

17 septembre

Il y avait encore des gazomètres… J’accompagnais l’Auvergnat et la chèvre jusqu’à la porte du cimetière ; lui, rentrait, moi, je restais… Il allait raconter sa journée à Alice, couchée là-bas : le marché, ce matin, les comptes de la veille, les infos de comptoir, la chronique (détaillée) des voisins, le téléphone de Georges… Moi, je m’ennuyais ferme, la chèvre n’avait plus rien à dire, ni à brouter, les pécheurs remballaient… L’Auvergnat sortait, on faisait le grand tour des étangs. Même le soir, alors, avait une odeur de charbon âcre…

176. Batterie…

18 septembre

L’intelligence de tous ces mécanismes coopérant, s’ajustant, se combinant, les jonctions intestinales des durites, les filtres à air, à huile, démarreur, alternateur, joint de culasse, le bouleversaient… Quelque chose de l’Harmonie-du-Monde barbotait là-dedans avec une odeur platonicienne… Las, la Philosophie n’eut aucun effet sur la batterie, ils dormirent sur les banquettes, bercés par le flux et le reflux, l’aube les réveilla, à peine 8 °C… L’automne était là…

177. Le Passage du Gué

19 septembre

Ils ont tout quitté, les frères de la Coquille… Passé le gué, ils ne savent plus où est le Chemin des étoiles, d’ailleurs ils s’en moquent… Ils vont… Puis un jour, ils s’arrêtent, au bord de l’océan, les pieds dans l’écume, ils s’ébrouent, ils s’allongent sur la grève, se perdent dans les nuages, planent avec les goélands… Le soir, ils ont fait un grand feu de bois d’épaves, ils brûlent leurs rêves…

178. Ligne n°1

20 septembre

Exercice de mémoire : se souvenir des musiciens du métro… La période des accordéonistes ukrainiens, la voix nasillarde du chanteur contestataire qui apostrophait les voyageurs, les Roumains au cymbalum portatif, les plagiaires coréens des Beatles, les flûtes andines, le retour de l’accordéon-canaille, je me souviens de la lyre de la chanteuse bulgare à l’étrange voix trouble et envoûtante, du balafon à la voix d’eau, de cette vieille femme à Nation qui passait dans une radio-cassette crachotante des chansons d’Édith Piaf et de ce joueur de oud admirable… C’était le soir : la cohue des bureaux était passée ; les notes s’égrenaient comme un chapelet ; je me suis arrêté, il avait les yeux clos, il ne jouait que pour lui-même…

179. Hydrothérapie

21 septembre

Georges descendit à la pointe de l’île, là où les dieux barbotaient… Les vacanciers avaient repris le boulot, en laissant leur crème solaire et leurs sacs plastiques… Il aimait ces ébats aquatiques… en cette saison, les dieux n’étaient pas snobs, les grosses farces paillardes, les franches rigolades, c’était l’ordinaire… Le menu de la plage : grillades et chassliks, le retsina déclenchait les histoires… Amours bizarres aux combinaisons improbables, incestes somptueux, crimes horrifiques, turpitudes grandioses, chacun renchérissait… Et puis les braises s’éteignirent… Georges remonta vers l’hôtel, en passant dans la rue principale, on l’observa…

180. Terrasse

22 septembre

De retour à Paris, Georges avait retrouvé sa table d’observation, pour ce début d’automne, il avait pris un bouquin au hasard… Il n’avait pas eu le temps de consulter la liste des retenus pour les prix… Il y avait plus de robusta que d’arabica dans le café et le prix galopait plus vite que l’inflation…les Autres n’étaient pas revenus… Il avait vu BHK de l’autre côté du boulevard, il avait fait mine de ne pas le reconnaître… Rentré trop tôt ou trop tard ; les rituels lui échappaient… Ses tirages flanchaient… Il se chercha un pseudo pour Facebook…

181. Cornélien

23 septembre

Maintenant, il commençait à faire franchement frais, le jour baissait… Berthe pressa Georges de trouver rapidement une issue à cette situation délicate…

24 septembre

182. L’Enfance d’un Chef Très tôt, il manifesta d’indubitables dispositions au Commandement : volonté inflexible, obstination d’un bousier poussant sa boule, sensibilité d’un saurien, manque absolu d’imagination… Nous suivîmes l’ascension fulgurante de ce carnassier impavide, à la trajectoire brutalement rectiligne… Puis il devint chef de rayon à La Samaritaine, la gloire ne semblait pas le quitter… Nous ne sûmes jamais ce qui le fit dévier… Passion pour une vendeuse-stagiaire ou vertige de l’ascension trop rapide (complexe d’Icare) bref, il quitta son emploi ! Nous le revîmes un après-midi d’octobre, perdant son temps à d’interminables parties de dames à l’Orangerie du Luxembourg, il vivait des rentes d’un héritage inespéré astucieusement placé… C’était avant la crise des subprimes…

183. Chèque en blanc

25 septembre

520 cm x 317 cm = 164 840 cm2 x 950 000 = 15 659 800 euros…

184. Souvenir, souvenirs…

26 septembre

(Dans le noir… voix off…) — C’était où ça ? — Au Panchir, dans la Vallée du Ganjura-Barratha. — C’est Georges qui boit. — Lequel Georges? — Le végétarien… — Pas possible, on était en Colombie. — C’était juste avant l’histoire des Tours à New York. — C’est un lama qu’a pris la photo, on lui a donné 5 drachmes – des dinars plutôt – après on a vu un gros bouddha rouge dans un temple. — C’était Kali, une déesse, ensuite on a été envoûtés. — Non, le Vaudou, c’était à Kinshasa avec Marcel. — Finalement, il était pas mal, Georges le végétarien. — Il était pas végétarien, il était naturiste… — Ah! bon, c’est différent ?

185. Vol de nuit

27 septembre

Glisser doucement dans la nuit, juste un léger souffle… Les premières fois, on ne va pas bien loin, le grand voyage arrivera à son heure… S’exercer pour ne pas être pris au dépourvu… Dans ce presque silence, des chuchotements, un froissis de paroles… Les mots nous environnent, on peut presque les toucher… Mais ils s’écartent à notre passage. Mon guide, muet pendant tout ce vol, dira simplement : « Tu as entendu le “langage des oiseaux”, il te reste à l’apprendre… »

186. Bermudes…

28 septembre

Ils se sont quittés devant la bretelle du périphérique, un de ces no man’s land où tout se perd et se confond… Un triangle des Bermudes crasseux, pollué avec une colonie de buddleias mauves… Le car partait vers une banlieue de rues sans nom, bordées d’usines démolies, de hangars et de dépôts… Là où elle allait… Il se laisse dissoudre, c’est une implosion lente presque douce… Il prend le dernier bus qui le ramène aux Batignolles, métro La Fourche, quelque part entre une boutique de produits portugais et le café où certains soirs, se réunissent pour des agapes libertaires, les Amis de Garibaldi… Il ira demain au marché aux oiseaux, il achètera un canari…

187. L’Héritière

30 septembre

Au cours de sa promenade, l’oncle Albert révéla à l’adolescente le lourd secret qui l’oppressait tant : sa fuite soudaine, le nom d’emprunt, la vie recommencée là-bas, la spéculation effrénée et sa réussite… puis son retour ici, ses remords, son désir de réparer… Un frais matin de septembre, un retraité des chemins de fer de l’Est le vit, flottant au fil de l’eau en costume pied-de-poule…

188. L’Indifférent 1

29 septembre

L’action Georges est indifférent aux tentatives d’Alice de le troubler, progressivement les rôles vont s’inverser (cela exigera des acteurs des subtilités psychologiques peu communes aux mœurs contemporains). Le bandonéoniste qui a connu Georges à la communale de la rue de Picpus, n’est pas indifférent à Alice, elle aime sa musique parce qu’elle a du sang argentin, mais Léon ne veut pas trahir son copain… Le chat est un catalyseur de passion, il miaule aux moments forts ! On cherche un Auteur qui pourrait démêler tout ça et révéler dans une langue d’aujourd’hui tous les sous-entendus métaphysiques, psychanalytiques et sociétaux de ce drame moderne. Version filmée, opéra bouffe et produits dérivés prévus…
1

Pièce en trois actes, cinq tableaux et changements de décors, intermèdes lyriques et dansés.

189. Balises

1er octobre

Moment de repos, après la promenade rituelle du bout de la jetée, au pharebalise, après la baignade et les gaufres, les enfants sont temporairement calmes… G. Hulot en profite pour assouplir ses muscles dans la posture dite du « sémaphore droit », dans son crâne éclate de légères bulles de liberté et d’évasion… Sur la plage, on roule les cabines de bains et replie les parasols Avis de tempête sur Viking – Utsire, vent de secteur ouest 7 à 9… Georges en est au « sémaphore gauche »… un vent frisquet et iodé s’est levé… L’ hôtel des Naufragés (HH) est à deux pas…

190. Les Migrateurs

2 octobre

Ce soir là, il m’emmena voir le passage des migrateurs, son lyrisme nous transporta là-bas dans son enfance méditerranéenne, on survola des villes dorées comme du raisin, des animaux fabuleux, des gnous, des chamelles blanches, des tapirs géants nous regardaient passer… des femmes aussi, grand-père me parla de leurs yeux sombres comme l’orage… Je me souviens qu’on a mangé le soir, une soupe à la coriandre, des aubergines farcies, j’ai encore sur la langue le goût de l’ail et de l’agneau haché, mais c’est bizarre, j’ai oublié le dessert…

191. La Voix de l’ange

3 octobre

Alors s’échappa une voix pure et cristalline qui d’un coup, gravit trois octaves, l’opération (du Saint-Esprit) avait réussi… Il fut présenté au Moine roux à Venise qui lui dédia sa Sonate pour violon, musette et basse continue (opus 15), il fréquenta le célèbre castrat Farinelli, connut Casanova… Son aria de La Tentazione dans il Libro della Genesi demeure insurpassable…

192. Sainte Crise

4 octobre

Arriva le temps des processions, dévotions publiques, conjurations urbi et orbi… Lors de la Sainte-Crise, parjures, margoulins, hérétiques, relaps et pécheurs de tous poils vinrent faire pénitence sur le Marché. Le Mauvais Augure porta la statue de la sainte en toute la ville, ce ne fut, à sa vue, que pleurs, cris et lamentations… Puis, selon l’usage, l’on jeta l’Argent par les fenêtres… Titres, fonds de pensions, billets, actions, subprimes, créances pourries formèrent bientôt un énorme tas, on y mis le feu… les flammes l’escaladèrent et dévorèrent les effigies de Nazedac, Caquequarante et Dowejones qu’on y avait dressées… La foule se dispersa, chacun rentra en sa demeure, l’âme lustrée… Tout pouvait recommencer !

193. La Dame blanche

5 octobre

Ça se passe en Italie, retour de week-end ( fine settimana), vrombissent les Alfa, les Fiat, les Ferrari, les motos, les vespas aussi… Comme tous les soirs, G. observe l’apparition : la Signora bianco qui lui sourit… ou c’est ce qu’il croit… Depuis trois ans, il vient là, mais reste sur son banc… Un jour, il pénétrera dans l’immeuble, montera au 5e étage, il sonnera… Un ouvrier lui ouvre, l’appartement est en travaux, il était vide et abandonné depuis si longtemps… par le carreau cassé, des pigeons sont entrés et ont colonisé les lieux… Tout est maculé et infecté… Le lendemain soir, la fenêtre est grande ouverte, l’ouvrier accoudé en grille une, il lui fait un signe amical… G. n’est plus jamais revenu…

194. Le Vieil Adam

6 octobre

Vint le jour – je venais juste d’avoir dix ans – où ce fut mon tour d’aller nourrir le vieil Adam… Il fallait être seul pour ne pas l’effrayer… On lui lançait les reliefs de nos repas, des fruits aussi, des gâteaux parfois… il poussait de petits cris aigus et des grognements comme les blaireaux ou les porcelets… On racontait, qu’abandonné, des animaux l’avaient élevé et nourri… Il n’avait pas d’âge, les plus vieux du village l’avaient toujours connu… Je l’ai vu, une seule fois debout, là-bas, près du fleuve, sur un rocher, immobile, les yeux clos… J’ai cru l’entendre chantonner, c’était très doux et monotone…

195. Non-être

7 octobre

Georges était parvenu à un degré de conscience en deçà duquel les plates contingences de la vie quotidienne (réchauffer sur le butane la pizza Margarita de Leader Price, ouvrir la boîte de lentilles préparées, fairebouillir l’eau du café…) n’avaient plus de sens… Quand il se mettait à table et que tout était prêt, c’était simplement pour entretenir l’enveloppe corporelle de son corps-subtil… Ainsi progressait-il sur la voie de l’abolition de l’ego et du non-être…

196. Km 325

8 octobre

Papa nous avait arrêtés là, à l’abri du vacarme routier et de la pollution. Le mur avait tiédi, une chaleur amicale quand on y posait la main… La douceur de cette fin d’après-midi d’automne nous engourdissait, repartir apparaissait vain et absurde… moment de vacance totale… hébétude… Papa souriait aux derniers rayons du soleil, en foulant l’herbe, j’ai délogé un lézard, il s’est arrêté plus loin, respirant hors d’haleine… Plus tard, sans réfléchir, papa a mis la radio… Les bourses s’effondraient les unes après les autres…

197. Les Taches…

9 octobre

On habitait alors rue de la Brèche aux Loups, une rue en pente et très ventée du XIIe, l’immeuble du marchand de couleurs… Dans sa vitrine, il y avait des martinets, du papier tue-mouches et même un rat naturalisé, des farces et attrapes aussi (coussin péteur, soulève-assiette, boules puantes). Ma chambre était tout là-haut, j’entendais les gouttières ruisseler quand il pleuvait (souvent). Le papier peint se décollait tant elle était humide et, sur le plâtre, s’étalaient de grandes taches d’humidité… C’était mes îles au trésor… J’y allais souvent pour y tuer des Japonais et des Indiens, dans les grottes souterraines, les mygales géantes gardaient le trésor volé par des Allemands en sous-marin…

198. Guinness

10 octobre

Ce n’était pas la première fois qu’Albert tentait le Guinness World Records… Cette fois-ci, ces dix-neuf jours pleins lui donnaient une sérieuse avance sur ses concurrents périssodactyles dont un Ceratotherium blanc d’Afrique particulièrement tenace… !

199. Frontière…

11 octobre

Les colonnes traçaient la frontière avec les Terres Vides, un Infini plat et désolé… Ici, c’était le dernier lieu habité, le dernier feu, même pas la dernière étape, car on ne pouvait pas aller plus loin… Les gardes-frontières avaient ordre de tirer sur qui tenterait de franchir les colonnes. L’oiseau, paraît-il, un jour, avait survolé les Terres Vides mais il n’y était jamais retourné et quand, à certaines heures, on entendait le râle du vent noir de là-bas, il allait se cacher… La nuit alors tombait subitement… Il était interdit d’allumer les fanaux et et nous devions aveugler les fenêtres...

200. Amore lettere

12 octobre

Ils vivaient ensemble mais ne s’étaient jamais déclarés… La crainte de rompre cet état incertain, la peur du définitif… Sans s’être concertés, ils s’envoyaient des lettres d’amour anonymes. Ils ne s’étaient jamais confiés en recevoir, si bien qu’elle ignorait qui était ce correspondant enfiévré, tandis qu’il rêvait délicieusement à cette inconnue qui lui révélait son intimité… Un jour, sans doute, le mystère prendra fin, mais peut-être pas… Et la vie à quatre continuera…

201. L’Art de la pêche sans fil…

13 octobre

– Pourquoi pêchez-vous? – Et vous? – Que pêchez-vous? – Des questions… – À quoi ça sert? – À ne pas trouver de réponse… Les yeux mis-clos au soleil d’automne, le pépiement des oiseaux, une mobylette qui crépite la-haut sur la colline, un cheval qui s’ébroue, feuilles rousses sur l’étang, des coups de bec dans la pomme tombée…

202. Plein-bec

14 octobre

Soulagés que le kakequarante soit requinqué et que les marchés soient rassurés, nous avons décidé de dissiper toute notre épargne : a) ce matin, nous avons installé sur les pins, à l’est, des nichoirs ; b) construit une mangeoire à oiseaux à toit d’aluminium ; c) converti nos actions, obligations et stock-options en graines de tournesol, chènevis, plantain, millet strié, alpiste, sorgho, sarrasin dit aussi kacha, chardon, graines de citrouille et boules de suif… Qu’on se le dise !

203. Que d’O, que d’o ! (Mac-Mahon)

15 octobre

C’est en flottant dans l’eau tiède que le Roshi Kawasaké (quinzième du nom) eut son satori… Sans garantir le résultat, voilà une méthode (la Voie du Bain) plutôt coule… !

204. Fatal destin

16 octobre

La voisine du 3e gauche, une veuve vaguement rosicrucienne, tirait les tarots, colportait tous les ragots de l’immeuble, et prétendait discerner le futur très lointain… On me la fit consulter… Ma main révéla un avenir en forme de trou noir : pas d’héritage d’oncle vénézuélien, pas de rente à vie, n’étant pas bâtard d’un riche banquier genevois, pas de vie de nabab à Saint-Barth, pas de mariage en vue avec ma copine du rez-de-chaussée… Ayant épuisé tout le champ des possibles, d’ailleurs très étroit, je me suis mis à dessiner…

205. L’année dernière à M.

17 octobre

C’est dans le parc du château de M. que tu voulais connaître absolument qu’on avait rendezvous – raté d’ailleurs – car tu étais descendue à la station d’après, heureusement la voiture du régisseur était là, tu ne pus m’avertir car ton portable s’était déchargé, tu as passé la nuit dans l’aile est, et le matin, tu m’as décrit au téléphone (rechargé) le lever du soleil, l’envol des cygnes et ta promenade en barque sur le petit canal, le régisseur fait bien les choses… C’est lui qui m’avertit que nous ne déjeunerions pas ensemble, et que tu ne serais de retour qu’en fin d’aprèsmidi après mon départ… Il me conduisit à la gare, me souhaita un bon voyage et s’enquit de savoir si je reviendrais prochainement…

18 octobre

206. Moïra Comme tous les héros de l’Antiquité, Georges fut abandonné dans le Vaucluse (un oracle avait prédit qu’il manquerait à l’esprit de famille) il fut trouvé et recueilli par un agent d’assurances qui avait quitté l’autoroute après avoir copieusement déjeuné dans un routier sympa et qui voulait piquer un somme dans un coin tranquille. Plus tard, sa boîte ayant été rachetée, il fut remercié (très peu), se replia sur Lyon où son beau-frère avait une affaire de recyclage de métaux non-ferreux… Entre-temps, Georges avait grandi, étudié le droit, il reprit la boîte qui avait du plomb dans l’aile. Doué pour les affaires et dépourvu de tout sens moral, il en fit un trust qui lançait des OPA agressives à tout-va… La dernière proie fut une entreprise dont le nom lui rappelait quelque chose… Il vira sans ménagement une brouette de cadres et le patron, celui-ci ne survécut pas à sa ruine… C’était son père !

19 octobre

207. Requiem pour un dindon Aux Îles, je fis le portrait du dernier Dindon Pretencioso vivant avant qu’il ne soit disséqué, autopsié, microscopié, naturalisé et étiqueté… Je fus le plus rigoureux possible, dessiner sa caroncule rubiconde me prit plusieurs heures… Puis nous l’embarquâmes, malgré les soins du chirurgien de bord, il déclina, ses glougloutements devinrent des sanglots, il rendit l’âme… Nous le conservâmes dans du gros sel, ce fut la faute… ! Enformolé dans un bocal, nous eussions pu lui prélever l’adn, le croiser avec une autruche, l’élever en batterie avec des hormones… Les marins qui les massacraient par centaines lui trouvaient un goût sauvage avec une pointe de coco… Les cuisses surtout étaient tendres et savoureuses… J’imagine un morceau de dindon pané entre deux tranches de pain, du fromage fondu et une sauce ketchup, moutarde et oignons, avec des frites et un Coca…

208. Marinade

20 octobre

Quand Georges prit sa retraite d’agent maritime surnuméraire-échelle 5, lui, si disert, si affable, l’habitué du bar du port, coupa les ponts et se retira en son ermitage… Seuls lui convenaient le roulement du ressac, le froissis des palmes au vent et le ploc-ploc du drapeau… Il sortait à marée basse et faisait d’étranges sémaphores avec ses bras, on le cru fou ! Mais quand le tanker panaméen du cap Vert sous commandement costaricain s’échoua et que la côte fut mazoutée et salopée, on prétendit que c’était Georges qui l’avait égaré comme autrefois les naufrageurs… C’est bien possible…

209. Copenhague…

21 octobre

Il avait pris l’habitude en fin d’après-midi, d’aller écouter chanter la petite sirène… Sa voix vous faisait suinter le cœur, vous donnait illico envie de plonger et de ne jamais remonter à la surface. Quand la brume tombait, épaisse, poisseuse, elle disparaissait… Par la suite, il apprit qu’elle se produisait la nuit, dans la même tenue, au son de l’accordéon, dans un beuglant du port sous le pseudo de Mimi Crevette… Il fut déçu !

22 octobre

210. She… Elle n’était pas encore la Diva au faîte de Sa Gloire quand on l’a connu : c’était la grande sœur de Georges, notre chef de patrouille. Mais pour nous, Elle était la Poésie incarnée, la Vierge Marie, la Sophia, la nouvelle Ève… On célébrait Son culte, on était Ses diacres, Ses enfants de Cœur… Son salon était une accumulation d’objets babylonesques fin-de-siècle, théosophiques ou mongols… pour nous c’était Son Temple Sacré… Vous connaissez la suite : ses succès, sa carrière, la vie scandaleuse… Finalement, elle fut dévoyée par un abbé intégriste, amoureux de sa chevelure. Et elle devint Sœur Auxiliatrice du Purgatoire dans un charmant couvent du VIe arrondissement entre la rue de Sèvres et du Cherche-Midi…

211. Gymnopédies

23 octobre

De la terrasse, on avait une vue magnifique sur le parc Güell. Je l’avais loué avec Erik Satie pour les dernières mises au point de l’opéra Le Nabi cycliste, surtout le costume du Grand Rose + Croix en polymère expansé… Le ténor-titre qui devait le porter étant allergique au plastique, je dus le remplacer au pied levé et en play-back… La Première eut lieu, déclenchant des vociférations, hourvaris, gnons, jets de projectiles, coups de feu… La police fut huée et chargea, les pompiers arrosèrent, ce fut une folle bacchanale, un chaos orgiaque… Bref, un succès international… ! Après une nuit de garde à vue, Satie et moi furent portés en triomphe… Ah, les beaux jours…

212. Nigredo

24 octobre

Un matin, les chuchotements nous apprirent que le Corbeau était mort et qu’il fallait aller à la tour. Nous restâmes muets tout le trajet durant, on traversa la grande lande, un vent noir rasait la terre… On regarda longuement la carcasse d’ombre… Parfois, une pierre dégringolait, rebondissait pour aller s’engloutir dans le puits avec un bruit mat. Quand nous partîmes, je me sentis délié d’un lourd secret… Nous prîmes le dernier autobus, nous fûmes les seuls passagers jusqu’aux faubourgs. Quelques semaines plus tard fut fêté la nouvelle Naissance, la Nigredo était finie… Un grand feu brûla au faîte de la tour, on pouvait le voir de la ville…

213. De visu…

26 octobre

« Nous ne comprîmes pas le sens de ce premier plongeon écologique, j’avais entendu parler des lemmings qui, en masse, se précipitaient des falaises… Puis baleines et dauphins s’échouèrent, les abeilles crevèrent, le gibier allait au devant des chasseurs à l’abattoir, on vit agoniser les derniers ours, les vaches brûler sur des bûchers purificateurs… Bientôt ne restèrent que quelques espèces, les plus rusées, les plus résistantes : les cafards, les humains, les scorpions… » À ce point de son discours apocalyptique, Georges se tut… Nous n’osions plus respirer… Il se servit un peu de cette délicieuse charlotte à la mangue (avec son coulis de framboises)… Nous étions sauvés !

214. Bulgare

27 octobre

Elle glissa, il passait par là, ça tombait bien, il la sauva et la reconduisit dans sa chambre de bonne à la Muette… En novembre, il l’épousa selon le rite orthodoxe, elle était bulgare et roulait les rr... langoureusement… Elle lui vouait une passion dévorante, possessive, voulait tout savoir : ses pensées les plus secrètes, son enfance, tous les détails de sa vie professionnelle, les lettres, les e-mails les plus anodins… Puis elle tomba amoureuse de l’attaché militaire de l’ambassade et partit avec lui à Sofia… Il comprit alors que sa carrière d’ingénieur nucléaire allait bifurquer…

215. Conversation

28 octobre

– J’avais bien observé quelques signes d’incompatibilité entre eux… mais de là à ce que… – Je ne veux pas m’en mêler, mais tout de même, tu es sûre que…

216. Métro

29 octobre

Entre Chatelet et Réaumur-Sébastopol, en ces heures dites « de pointe », Georges avait réussi à s’asseoir grâce à une stratégie savante d’approche de la banquette… Il pouvait enfin rêvasser sur cette phrase énigmatique de l’horoscope du journal gratuit distribué à Sèvres-Babylone : « Des difficultés attendent les natifs du deuxième décan, mais il n’y a pas de situation désespérée, ça peut toujours être pire… »

217. Jouer

30 octobre

Un jeu sans règles ni gain, où l’on ne gagne ni ne perd… On y joue seul ou à 23, à 7 ou à 41, à l’abri du vent ou en automne… Un jeu sans fin, tu le quittes, un autre prend ta place, tu peux y revenir dans huit ans ou avant, ou même dans une autre vie… Tous y peuvent jouer, les vaillants, les enfants, les actionnaires, les tenanciers, les rebouteux, toi aussi… Quelques parties, et tu n’es plus le même… Tu as vieilli…

218 . Allegro un poco agitato

31 octobre

Il faut tout de même considérer que c’est la première fois qu’il voit la mer… et que l’iode agit sur ses nerfs…

219. Apparition

1er novembre

Ce soir-là, elle fut une éblouissante Reine de la nuit, mais quand le bal prit fin, et que tous, nous voulûmes lui dire notre admiration, elle s’était déjà évanouie… C’était sa soirée d’adieu, nous apprîmes qu’elle avait quitté la ville… On savait peu de choses d’elle, qu’elle avait fait philologie, un peu langues-zo, Georges l’avait aperçue à un cours de sophrologie urbaine avec un étudiant indien, mais quand il avait voulu lui parler, elle avait subitement disparu… Il en avait été très contrarié… J’y repense ce soir, en écoutant… « O zittre nicht, mein lieber Sohn » et en griffonnant ce petit dessin…

220. Dernière visite…

2 novembre

Entre chien et loup, quand l’ombre se mêle à l’eau du fleuve, il part faire ses visites… Là, rue Croulebarbe, un ex-huissier véreux qui demande le pardon ; ici, rue de Bagnolet, les derniers instants d’un mercenaire belge ; aux Batignolles une banquière ruinée ; un cardinal en épectase rue du Cygne ; on dit même qu’il confessa un président rue de Bièvre. Un prêtre se plaignit qu’après son passage, une fervente traditionaliste refusa les derniers sacrements. L’Église s’émut, la République s’inquiéta, les Renseignements généraux et l’Opus Dei agirent… Un soir, alors qu’il accomplissait sa tournée, ils pénétrèrent discrètement dans la péniche, fouillèrent et trouvèrent la Liste des prochaines visites avec les noms, les adresses et les codes… Ils la lurent, mais elle ne fut jamais communiquée…

3 novembre

221. Racines… C’était pour le moins un personnage extraordinaire… Il était Persan, Turkmène, peut-être Ossète ou Tcherkesse… Son truc, c’était les racines carrées… Avant l’extraction il y avait des préliminaires compliqués, des mantras obscurs, des formules à prononcer le souffle court, ça tournait derviche… On attendait le moment… Les flûtes s’arrêtaient… Il se mettait à extraire… ! Les racines carrées tombaient, s’amoncelaient en désordre, les aides les rangeaient… Un stère, deux, dix… Ils avaient peine à soutenir la cadence… Puis soudain, il tombait sur le cul, béat, il ne tardait pas à dormir et à ronfler… Alors chacun prenait sous son bras une racine, pour la cheminée…

4 novembre

222. L’Ermite En d’autres temps, l’Ermite fut un chef réputé d’un grand palace parisien… Pourquoi a-t-il tout quitté soudainement, laissant là, marmites, poêlons, louches, caquelons, chinois, écumoires, wok, sauteuses et autre tchouchkopek… ? Amour trahi, complexe de Vatel, ras-le-bol des caprices d’une clientèle bling-bling ? Il se fit ermite, nous allions le visiter, les distractions étaient rares au village… Il était toujours gai, avait l’obésité bouddhique, son ventre rayonnait de sagesse, il nous enseignait l’art de la vie juste, en aphorismes culinaires et recettes de cuisine. Nous étions jeunes et donc bavards… d’autres vinrent le consulter, puis il y eut foule… Un matin, nous trouvâmes la grotte vide… Hier, j’ai rêvé de lui, il tenait une friteriekebab, il souriait, et en me servant les falafels, il m’a fait un clin d’œil taoïste…

223. Rien ne sera comme avant…

5 novembre

Matin… 6 h 30… lever… toilette sommaire… voisin derrière la cloison… glougloutement du lavabo… Un Moment historique… plancher qui grince… Yes, we can… bol de café… portes qui claquent, tous à la même heure… une Aube se lève… il faut y haler… ascenseur occupé qui stagne en bas… Nouvelle ère pour l’Humanité… novembre 8 °C… sale bruine collante… boulot-galère… les même têtes fatiguées… l’abribus est bourré, le car et le chauffeur aussi… Rien ne sera comme avant !

224. Amarrage...

6 novembre

Les couples se formaient sur la Butte, on s’y rendait solitaire, on en revenait apparié… Les approches s’opéraient selon un rituel ancien et fluvial du temps de l’économie de pêche… Lui (docte) : « Hier, l’eau était trouble ; elle est plus claire aujourd’hui ! » Elle (rêveuse) : « La rivière reflète le regard et la pureté du cœur… » Lui (lui prenant la main) : « Ah, vraiment ? » Elle (le laissant faire) : « Vraiment, vraiment ! » Je concède que c’est bien convenu, mais c’était bien pratique pour des âmes naïves : ça évitait les embarras, les silences pesants, les imaginations lentes… Après, il fallait naviguer à l’estime, chalouper, tirer la tinquette, gîter, triborder, aller à contre, parfois écoper, louvoyer, affaler, la (le) mener en bateau sans chavirer…

225. Petits cafards et bonnes manières

7 novembre

Georges et Irina s’étaient découvert une passion commune pour les coquerelles… Chacun avait ses méthodes d’élevage, en cave humide et terrain acide, en serre chaude et en petits tas… Ils pesèrent les avantages de l’une et l’autre, c’était matière à mieux se connaître. Il en résulta une technique performante, économique, écologique et durable… La prospérité des blattes et des cancrelats devint exponentielle… Le soir, ils allaient à la pointe de l’île, puis ils répandaient les orthopteroidae sur la grève, avec une délicatesse infinie… Alors, de tous les points du ciel arrivaient les Oiseaux… ! Et ce n’était que claquements de bec, battements d’ailes, cris de toutes sortes… Georges et Irina, en veste et suroît jaunes, maculés de guano, souriaient aux anges…

226. Anamorphoses

8 novembre

Dans le hall de l’immeuble où nous habitions alors, se faisaient face deux immenses miroirs qui ouvraient des perspectives infinies avec des multitudes de clones… Ils étiraient les silhouettes vers le haut à la manière du Greco : j’imaginai le monde des adultes ainsi, des géants à tête de Jivaro. C’était juste et prophétique… j’ai pu le vérifier ! Les anamorphoses mènent à la morosité philosophique, ces égos-ventres gonflés comme des outres, ces jambes d’échassier malingres, ces têtes réduites, ces corps compressés, ce délire des grandeurs… Illusoires illusions…

227. La Bocca di Leone

9 novembre

En ces temps anciens, à Venise, la calomnie et la délation avaient encore un je-ne-sais-quoi d’artisanal, d’incertain et de risqué… Écrire une lettre bien tournée, contrefaire son écriture, se rendre près de la Bocca di Leone en se dissimulant, la glisser prestement dans la gueule sans être vu, exigeaient un certain savoir-faire… Sur la Toile, aujourd’hui, un pseudo suffit pour se couvrir, et en tout confort, on peut de chez soi, lancer insinuations, perfidies, dénonciations, rumeurs, mensonges qui courent le monde entier, devenant autant de vérités… On voit par là que l’Humanité progresse à grands pas…

228. Affinités palmiphiles

10 novembre

Ce soir, Georges reprendra la conversation silencieuse avec son palmier, interrompue il y a des années, pour cause de fuite en avant… Le Phœnix est en pleine vigueur, la vie s’organise autour de lui, il est l’arbre de vie, le pilier du ciel… Les errances de Georges l’ont ramené à son point de départ. II n’a appris qu’à tourner en rond et à se perdre. Le moment est venu de regarder en haut… Georges jouera pour lui la musique des dunes, des notes de oud roses et bleues… Avant de fermer les yeux, sous les palmes, il lui posera la Question…

229. « Gueules cassées »

11 novembre

À côté du métro, il y avait encore une guérite de la Loterie nationale. Juste avant de traverser l’avenue pour aller à la communale, on jetait un œil furtif à l’intérieur pour voir la gueule cassée, l’invalide aux yeux caves et à la bouche béante qui vendait des billets… Il marmonnait d’une voix grêle des paroles incompréhensibles… On nous avait raconté que le gaz moutarde (?) et le phosphore l’avaient brûlé… On avait notre compte d’horreur pour la journée… Le soir, on empruntait un autre chemin… Un matin, le trottoir fut vide, la gueule cassée dans sa guérite était partie pour son dernier voyage…

230. Une carrière...

10 novembre

Tout jeune, il écrivait des lettres anonymes à ses parents pour se venger, il avait découvert le pouvoir des mots… Adolescent, c’est aux jeunes délurées qui l’avaient éconduit, qu’il destinait ses missives empoisonnées… Il élimina aussi assez vicieusement quelques concurrents, en vain (trop d’acnée !) Plus tard, il devint nègre et écrivit des romans, essais, plagiats, des critiques venimeuses ou grossièrement louangeuses sous le nom d’autres écrivains. Vers la soixantaine, sous un pseudo, il se fit un nom en racontant sa carrière de prète-stylo… Des impostures furent révélées et des outres dégonflées… Mais quand il révéla son patronyme, on ne le crut pas ! Il se mis à boire ses droits d’auteur, et finit aux alcooliques anonymes…

231. Ophisme

13 novembre

Mon ami N. – avec qui je partage un goût pour les extravagances érudites – au cours de nos dérives nocturnes dans la ville de L. me révéla, alors que nous passions devant un immeuble bourgeois du 4e, l’existence d’une secte ophique qu’il avait un temps fréquentée. On y vénérait le Serpent Gnostique, celui qui donna à Ève la Connaissance… Piquant ma curiosité, il m’en décrivit les curieuses cérémonies, je me perdis un peu dans la généalogie embrouillée des Sethiens, Asclépiens, Pérates et Naassènes… Tandis que nous cheminions vers l’hôtel, chaque recoin d’ombre, chaque porche, chaque passage semblait habité de présences prêtes à se manifester… Je ne me souviens plus quand nous nous rendîmes compte qu’à force de marcher nous étions déjà dans nos rêves…

232. Secrets de famille...

14 novembre

C’est en ouvrant un vieux placard qu’ils étaient sortis, les secrets de famille bien cachés… Tous ces fantômes qui viennent demander le solde de leur compte à ceux qui n’en peuvent mais… Et, justement Georges l’avait réglé leur compte, en les renvoyant vite fait à leur néant, une fois pour toutes… !

233. Hapax

15 novembre

Hapax, ce mot grec plein de piquants qui frappe comme une masse d’arme, je l’ai lu chez Michel Onfray… Un événement émotionnel brutal, soudain, qui change totalement le cours d’une existence : le chemin de Damas pour saint Paul ; la chute de cheval de Montaigne ; François d’Assise en naturiste ; les rêves de melon de René ; le Cogito pensant ; saint Augustin au jardin des repentances ; le philosophe moustachu au bord de l’eau, visité par le Surhomme… Le dictionnaire n’est pas chiche pour ces moments-là : satori, révélation, grâce, illumination, éveil… À chacun son hapax, même en mode mineur…

234. Annuités…

16 novembre

L’oncle était monté au ciel comme un ballon, quelques battements de bras au début ; après, il les avait laisser baller le long du corps… Un peu de vent l’avait fait dériver, je ne le voyais presque plus… Puis les nuages l’ont caché… on entendait juste les vagues clapoter… L’oncle est revenu un matin, il a frappé au carreau, il n’avait pas les clefs, il nous a dit qu’il n’avait pas son compte d’annuités, qu’il y avait de nouvelles règles et qu’il devait encore un peu rester… Il a repris son fauteuil, il souriait de l’intérieur…

235. Âme en goguette…

17 novembre

Sûr que c’était un homme convenable et rangé, qui ne laissait pas son âme divaguer… C’était un homme raisonnable qui n’aimait pas le désordre des pensées, ni le flou, son âme l’inquiétait, une fugue par-ci par-là… Pas grave… Mais cette fois, elle s’était évadée, émancipée… Pour la récupérer, il renonça à ses agendas si ponctuels, aux repas réguliers, à sa sensualité en veilleuse… Il découvrit le bonheur idiot, la paresse moelleuse, la légèreté nonchalante, la sieste orientale… Hier, on a partagé son repas : un ragoût de légumes, panais, patates douces,champignons, navets et brocolis (bios) barbotant dans une sauce au saté, de l’ail, une pointe de gingembre et de cannelle… Essayez!

236. Ce que disent les oiseaux…

18 novembre

Édouard, le frère de papa était expert en ornithomancie, sous toutes les formes : par le vol, le chant, les fientes, l’état du plumage… Ses présages gouvernaient notre vie, ses prédictions étaient des dogmes, Il nourrissait des ribambelles de mouettes, pigeons de Perse, dindons, corbeaux, freux, mésanges, poulets de Bresse… Le dimanche après le repas, les oracles étaient énoncés pour la semaine… Il ne restait qu’à les exécuter… De cette éducation me reste des stigmates : l’intérêt pour la plume, un goût pour l’œuf-coque… Quand je pris, plus tard, mon envol, le Saint-Esprit avec qui il était en fréquent commerce, me prit sous son aile… Amen.

237. Biens meublés

19 novembre

Ils comprirent alors que toute une Vie, ça ne pesait pas très lourd, surtout en salle des ventes…

238. La Liste...

20 novembre

Tous les jeudis, à cette heure-ci, les Créatures du docteur Panado rentrent à la maison après une dure semaine de conjurations, sorts jetés, exorcismes et rêves prémonitoires… Le docteur en tient la liste précise : crocodile du Nil, lobbyiste, ectoplasme, ourobouros, vipère lubrique, zombi des îles… Etc. Pas question d’en oublier ou d’en perdre, il ne pourrait plus les contrôler. Je ne dirai rien, mais il y a des trous dans sa liste…

239. Barbinades

21 novembre

Qui se souvient de la lamentable expédition aux îles Barbinades dirigée par l’incompétent, vaniteux et stupide baron Georges-Édouard de Barbin qui prétendait retrouver dans cet archipel, la fameuse île creuse où se seraient réfugiés, selon Crytèle, les derniers Atlantes… ? (Leurs descendants sont les Maîtres du Monde, ourdissant les pires complots, manigançant les crises financières en manipulant la Tricontinentale et ses affidés…) Ce fut un désastre, le navire se perdit, l’équipage se révolta, le Baron vendu à des indigènes impressionnés par son uniforme et ses boutons… Il leur apprit le baise-main, la parade, le pas de deux, puis il mourut, heureux et très polygame pour l’époque…

240. Kultur

22 novembre

Berta, la directrice de la galerie était une ancienne nonne bouddhiste défroquée, elle avait convertie l’ancienne chapelle des Sœurs auxiliatrices du Purgatoire en centre oecuménique… Georges, un vieux routard des vernissages confectionnait des toasts audacieux et pittoresques… Leur PACS fut un tsunami kulturel et mondain dont on a du mal à se remettre… !

241. Méduses

23 novembre

C’était l’année des méduses. Ah, quelles étaient jolies avec leur couleur framboise aux reflets gelée-citron ou bleuâtres avec des douceurs lilas ! Papa disait que les Chinois en raffolaient… Georges les titillait, mais je crois qu’il voulait les crever avec sa badine. Après, y en a eu tellement qu’on pouvait plus aller à la plage, elles ont débordé en ville, elles semblaient même communiquer entre elles, puis les mérules sont sorties des murs pour les rejoindre… Heureusement la grève était terminée, on a pris le dernier train. J’en ai vu quelques-unes sur les traverses, qui nous regardaient…

242. Vue de dos

24 novembre

À peine, d’un doigt malhabile put-il appuyer sur le déclencheur, que Georges se mit à faire des portraits de dos…. Dos de papa, dos de maman, dodo l’enfant dos, dos d’âne et sac à dos… Ado, il refusa de voir les choses en face… Adulte, se mit le monde à dos. C’était sa vocation. Sa collection est unique, que des pièces rares ! Plusieurs dos des caves onistes, cinq dos minicains, un mi-ka dos nippon et trois dos riphores, deux dos culs mentalistes et quelques dos Jones de la Finance Internationale…

25 novembre

243. La Mort du loup… Marguerite, en écologiste engagée, avait introduit dans notre écosystème champenois quelques vautours égarés, des rats musqués libérés d’un élevage douteux, le dernier crocodile d’un marchand de peaux en faillite, les cent trente cochons d’Inde fluos d’un labo de recherches clandestin… Le loup, elle l’avait recueilli lors de la mise aux enchères de la ménagerie triste d’un cirque minable venu s’échouer ici. C’était un vieux loup bonasse, aux canines usées, les enfants des écoles lui apportaient une part de leur quatre-heures ; notre voisin, M. Seguin, pourtant d’un naturel méfiant, venait lui raconter des histoires… Puis il mourut de vieillesse, le Village lui rendit hommage, Marguerite en premier, les couples mariés, les pacsés, les célibataires, les veaux, vaches, cochons, chèvres, poules et même un franciscain qui passait par là…

244. Quelques degrés de plus…

26 novembre

Depuis qu’est attestée l’inéluctabilité de la fonte des pôles, la disparition totale de la banquise et la hausse du niveau des océans, nos stages de « marche sur échasses » sont en progression spectaculaire ces derniers mois. Celle-ci devrait se poursuivre ces prochaines années avec un développement prometteur à l’international…

245. Godin mit uns

27 novembre

Depuis la mi-novembre, nous avions repris auprès du Godin vrombissant d’ardeur, nos songes fumeux et méditations floues… Des longs silences de brume, émergeaient soudain des paroles incongrues. Parfois le Professeur, Pulcinella ou moi-même piquions du nez de bien-être. L’un de nous, au sortir d’une plongée dans ses idées-vagues, se levait et allait dans la cour fendre quelques bûches… Venait enfin l’heure du plaisir bachique et de l’andouillette à la ficelle-purée de pommes Canada. La philosophie avait creusé les ventres, celui du Professeur gargouillait d’impatience… Béni soit Jean-Baptiste André Godin, ses poêles et son Familistère…

246. Le Fil du récit…

28 novembre

L’histoire était très embrouillée avec des caches obscures, des chausse-trappes soudaines, des voies sans issue, des labyrinthes, des sables mouvants… Elle confectionnait d’admirables rebondissements, troussait des coïncidences bouleversantes, des traquenards imparables, des vertiges métaphysiques… Elle s’exaltait, les transes survenaient, elle était Sublime ! Comment lui dire qu’il avait menti, qu’il n’était pas éditeur, mais représentant placier en assurance vie ?

247. Du côté des Immortels…

29 novembre

– T’as des nouvelles d’Osiris ? – On l’a coupé en morceaux, sa femme essaye de le recoudre… – Et Z ? – Toujours aussi cavaleur… – M et M ? – Tant de gens parlent à leur place ! – Et JC ?

– Il est mort, on l’a vu après, puis il a disparu… –B? – Mort lui aussi, il vient de temps en temps en se faisant passer pour un autre… – Et le vieux Lao-Tseu ? – Avec lui, c’est Tao et merci !

248. Rendez-vous raté...

30 novembre

Je l’ai attendu une bonne partie de la nuit, en vain… C’est une connaissance de fraîche date, je le voyais passer sur la corniche, il s’arrêtait devant la fenêtre, on s’observait sans aller au-delà… Puis il contournait la gouttière, remontait par les souches et se glissait sur le balcon d’Alice… J’ai fait le premier pas, mais c’était trop tôt, il ne faut pas brusquer ! Je sais qu’il m’observe… j’espère qu’il reviendra….

249. Fox-trot for Amélie

1er décembre

Ah, Amélie, vous souvenez-vous de ce fox-trot des tropiques !? À moins que ce ne soit un cha-cha-cha, un paso doble, une bossa… J’étais amoureux fou de vous, envoûté, vaudou, j’étais loa-loa… Mais l’Amélie jolie, avec Lui, elle est partie… Moi, j’ai continué à meringuer, à calypser, à salser… Et me suis écroulé quand les tambours candombé ont cessé… Maintenant, suis un zombie sans Amélie…

250. À bicyclette…

2 décembre

L’après-midi, nous allions aux rochers jumeaux, grand-père lisait un peu, dodelinait de la tête et ne tardait pas à s’endormir… Alors, je me livrais à l’Acrobatie cycliste : sur une roue, sans les mains, à genoux sur la selle, dérapages contrôlés, le grand Art ! Tout ça pour épater Léa ! Je passe devant chez elle en revenant de l’école, Elle est à sa fenêtre, l’air de rien, rêveuse… et Moi, très cool, je roule, les pieds sur le guidon et les mains sur la tête…

251. La Belle Époque…

3 décembre

Que les choses étaient claires, les sciences étaient rangées dans des tiroirs à glissières avec des étiquettes en anglaise, les pleins et les déliés étaient honorés… C’était la belle époque de la Phrénologie, on s’y retrouvait, le crâne faisait l’homme! On mesurait les micro, les brachy et les hydrocéphales, nul n’échappait au destin crânien, les assassins étaient calibrés, les mathématiciens avaient leur bosse, l’élite aryenne était dolicocéphale, les crânes d’esclaves tout ronds, les philosophes avaient le front hugolien, les sournois et les hypocrites l’avaient bas, les orbites enfoncées signalaient la brute… à défaut, les pieds en dedans révélaient la débilité profonde… Tout cela est révolu ! L’Ambiguïté et la Confusion règnent, les Valeurs se sont fait la malle ! Où sont les crânes d’antan ?

252. Concert inattendu

4 décembre

Tandis que les jets d’eau des fontaines romantiques s’élançaient dans l’air d’automne, l’automate-violoniste relégué depuis des lustres au fond du parc fut remis en marche, l’orgue à eau joua un viril Sambre et Meuse puis un divertissement aigrelet et charmant qui pouvait évoquer la Quatrième Barcarolle de Fauré, surtout vers la fin… Alors Janine (dont c’était l’anniversaire) se mit à chanter : d’abord un filet très pur, des volutes gracieuses, puis la voix s’amplifia, emplit le parc de sonorités mordorées et orientales… Et dans le silence qui suivit, les dernières feuilles mortes tombèrent, virevoltant avec grâce…

253. Évolution

5 décembre

Je pense au cœlacanthe ou à je ne sais quel premier poisson qui s’est risqué hors de l’eau, les branchies prètes à exploser, tous ces sacrifiés de l’Évolution, les lignées en fin de course qui jouent leur va-tout, le surgeon qui résiste et transmet sa volonté de survivre, batraciens, reptiles, ce rat palmiste notre ancêtre, ces charniers de mammifères, Lucie se redressant, Néanderthal néantisé… Tout cela pour aboutir à nous, à la névrose de ta mère, à la tyrannie mesquine de papa, à notre découvert à la banque, et à cette bouderie ridicule parce que je n’arrive pas à dévisser le syphon du lavabo bouché...

254. Les Belles Bacchantes…

6 décembre

Ils sont descendus sur la ville, la banlieue en délire, conduits par le Dieu de nulle-part, l’Errant fou… Au son des flûtes, des sistres, des cymbales, criant, dansant, le cortège des boucs, des ménades déchaînées, des silènes ventrus, des bacchantes en transes, des ânes membrus et des léopards, envahit les rues… Qui n’est pas rentré à temps est happé par la folie… Tandis que dans les caves humides et sombres débute la fermentation des moûts et des sucs, la lente digestion de la terre…

255. Compañeros

7 décembre

Des semaines, des mois qu’ils ont marché, côte à côte et parvenus là, ne peuvent se séparer… Ils en ont tant vu, ils ont tant enduré que leurs mémoires se sont mêlées, ont-ils même des noms différents… Ils continueront jusqu’à la prochaine borne. Ils auront vieilli ; l’un d’eux, fatigué, enfourchera l’âne, l’oiseau sur l’épaule, l’autre conduira ; à moins que ce ne soit l’inverse…

256. On peut pas tout dire…

8 décembre

Le cabanon d’origine était devenu villa cossue. Parfois à la pointe de l’île, des petites baleines bleues passaient et par un phénomène optique mystérieux à mon entendement, d’ici, on pouvait observer les côtes d’Afrique. Georges s’y était installé à son retour de là-bas, il avait noué des amitiés utiles et son appartenance à des sociétés de pensée, caritatives et d’influence lui conférait une position inexpugnable – croyait-il – Jusqu’à ce fameux jour où ! Pourquoi en dire plus… La villa fut vendue (bradée plutôt) à un entrepreneur BTP qui la défigura Georges s’exila, maintenant il rédige ses Mémoires. Je lui ai dit : « Georges, ils te surveillent, ça finira mal. » Il sourit, je suis sûr qu’il a déjà allumé la mèche…

257. Un curieux

9 décembre

Quand Jeanne revint au salon, il régnait une étrange tension… Robert, sous le coup de l’émotion, lui raconta que Georges (venu les visiter pour la fête de l’Immaculée Conception ) avait par bravade mis sa tête dans la gueule de Loulou, puis, par curiosité, avait continué son exploration par l’œsophage, l’estomac et plein d’autres sacs et boyaux aussi obscurs qu’élastiques. Si bien qu’il avait fini par y entrer tout entier mais ne parvenait pas à en sortir. Loulou se sentait coupable d’avoir laissé Georges le visiter sans réagir… On en était là !

258. Sec ou humide

10 décembre

Ce mardi après-midi ils étaient les seuls visiteurs du vivarium, dans le glougloutement des aquariums, la pénombre moite et chaude, l’odeur vaguement fétide d’humus et de mousse en décomposition… Celui-là méditait sur les amphibiens, sur les crapauds cornus, s’abîmait dans l’observation des axolotls tandis que les varans, iguanes et lézards étaient pour l’autre l’objet d’intenses rêveries abyssales… Perdus dans leurs pensées reptiliennes, ils se bousculèrent légèrement, s’excusèrent et bientôt, l’un fit l’éloge des écailles, des oreilles à tympan, du sable chaud, des torpeurs tropicales ; l’autre des anoures, du sang-froid, des bulles de méthane crevant à la surface des mares avec un claquement mou… Ils allèrent au bistro près du muséum, se découvrirent l’un veuf, professeur de sciences naturelles, l’autre célibataire et fonctionnaire au cadastre ; l’odeur du café de l’un se mêla à la bière brune de l’autre, la bruine avait cessé, ils échangèrent leurs adresses e-mails…

259. On ne fait pas d’omelette...

12 décembre

C’était une famille du Sud-Est très convenable au pedigree bien accroché dont un des passe-temps traditionnels et rémunérateurs était le gavage des oies et des canards… Le pater familias gouvernait Sparta, une ville de garnison assez austère. Sa femme, Léda, dirigeait l’affaire et le personnel, emballait les foies gras, assurait les expéditions d’œufs et de spécialités locales… Alors que Tyndare était parti pour l’import-export vers le nord, Léda se retrouva grosse. Quand il revint, quatre bébés vagissaient (Hélène, Clytemnestre, Castor et Polux). Des rumeurs couraient, propagées par les envieux et les concurrents, les clients se firent plus rares, l’entreprise battit de l’aile… La suite ne fut pas plus reluisante : les enfants doués pour la zizanie, accumulèrent une telle dose de calamités qu’aujourd’hui encore, on en parle !

260. Mystères de l’épicerie…

13 décembre

L’épicerie Zurcher était la seule haute bâtisse de l’impasse de l’Avenir, tout autour s’étendaient des friches avec des arbres maigrichons et, plus loin, les silhouettes des gazomètres… On m’y envoyait faire les courses… La mère Zurcher semblait une ogresse : c’était une femme forte, maflue avec de petits yeux vifs enfoncés, je refusais les boules de gomme rouges qu’elle allait chercher dans de grands bocaux de verre… Je n’ai jamais vu le père Zurcher, une trappe menait à son antre, au sous-sol où il vivait. De là, venaient des grognements, des jurons, des bruits sourds et des coups… Alors, je m’enfuyais à toutes jambes, sur le chemin, mes galoches faisaient crisser le mâchefer…

261. Arcadie

14 décembre

Une île que je connais où la vie s’écoule comme au Jardin d’Épicure… Sur les gradins qui surplombent la piscine, d’où la vue s’étend à l’infini sur la mer, on y lit, on rêve, on contemple en silence… Le soir, on y chante, on récite des poèmes au son des flûtes et du oud, on y parle en toute innocence… Les mouettes, elles, se taisent… Tout au bout de la terrasse, on a converti un ancien poulailler en ermitage, cabinet de lecture et de méditation, l’ombre d’un grand figuier donne le frais… C’est là-bas que face à la mer, j’ai lu presque d’une traite Au-dessous du volcan auparavant, je n’avais pas dépassé la page 140.

262. La Promenade du Dauphin

15 décembre

Au lever du jour, par temps calme sur la lagune, on promène le Dauphin baroque, avant que des armées de géographes, de graveurs, de piscilogues, de fontainiers n’aillent près de l’Arsenal où il réside, dessiner tous les détails de son anatomie… D’être une bête curieuse (bestia curioso) le rend furieux (bestia furioso) et lui fait sortir des jets de vapeur des naseaux, tandis que ses arcades sourcilières se révulsent sur des yeux féroces... C’est ordinairement un animal affectueux, timide, rougissant facilement, doué d’un sens de l’orientation inégalé, on le trouve souvent dans le coin gauche des cartes marines, près de la rose des vents...

263. La Dernière Traque...

16 décembre

Après des mois de fausses pistes, de marches erratiques, d’informations mensongères dans l’incrédulité générale, les moqueries et les entraves de toutes sortes… Il était là, devant nous, l’Unique, à notre portée… Tel que nous l’avions créé dans nos rêves… Mais nous savions aussi que de retour là-bas, nous ne serions pas crus… Au pays des Experts et des Raisonneurs, la seule Vérité est une dépouille…

264. Nostalgie

17 décembre

Le doux parfum du temps qui passe…

265. Jeux de mains...

18 décembre

Le spectacle touchait à sa fin… Il était 21 h 36…

266. La Légèreté de l’être…

19 décembre

C’était tout Georges… Léger, imprévisible, tête-en-l’air, charmant… !

267. Jeu de l’oie

20 décembre

Très tôt, Marnie prit goût aux jeux de hasard, à l’innocent jeu de l’oie succédèrent jacquet, crapette, rami, dés, morpion, poussette, retrue, garmache, manotte, coinche, billard. L’adolescence fut pokerisée, la pubère fréquenta les courses puis épousa un croupier et son casino. Enfin, la finance et les bulles (spéculatives) du champagne quand elle devint veuve… On m’a dit que la politique la tentait...

21 décembre

268. Sans frontières... Nicole, il l’avait connue dans une ONG protectrice de la biodiversité en milieu traumatique à Abidjan, puis il y avait eu cette session en Colombie sur les arthropodes polyvalents où ils avaient vaguement flirté ; à Tatagatha, juste après le tsunami, ils s’étaient baladés en pinasse sur la lagune et égarés dans la mangrove. Mais à Djerba, il remarqua que Georges était le rapporteur dans le débat sur « Pathologie et valeurs tribales », et le lendemain, à l’ouverture des travaux, sur les « Minorités pulsionnelles » Georges et Elle étaient à la tribune, ils avaient le même tee-shirt... Il n’osa pas poser de questions...

269. Legatus non violatur…

22 décembre

Depuis quelque temps, avec l’avalanche de catastrophes et de mauvaises nouvelles : commandements d’huissier, factures abusives, interdiction de chéquier, avis de licenciement, tiers provisionnel, lettre de rupture… L’Agent de Distribution Épistolaire (autrefois facteur de la Poste) prenait quelques précautions car : « Les mauvaises nouvelles sont fatales à qui les apporte » Sa retraite pour une préretraite précoce due à la dangerosité de sa fonction lui ayant été refusée, ne nous parviennent maintenant, que les offres promotionnelles et les invitations aux vernissages…
Sophocle (Antigone, acte II, scène 2)

270. Intérêts et conversions...

23 décembre

La crise s’amplifia, l’on vit dans les terrains vagues, les champs d’épandage, les zones polluées qui entourent les cités, des cohortes de petits épargnants ruinés, d’agioteurs affamés, de spéculateurs hagards se battant la coulpe et se couvrant de cendres… Tandis que les requins de la Finance, les hautes autorités de l’Arnaque, les gourous de Wall Street se convertissaient en prophètes promettant dans l’Autre-monde ce qu’ils n’avaient pu tenir dans celui-ci, vendant indulgences à 20 % d’intérêt, pénitences en coupons, paris de Pascal et places réservées au Paradis fiscal… Les foules désabusées se détournaient d’eux avec dégoût…

24 décembre 2008

L’action se passe Nulle-Part à Noël. Au fond, un mur de 8 mètres en joli béton, des faisceaux de projecteurs balaient la scène… Pulcinella et la mère Ubu esquissent lourdement quelques pas de danse…
Pulcinella

Mère Ubu vous avez foutrement grossi !
Mère Ubu

C’est venu d’un seul coup dans ma gidouille…
Pulcinella

Ce serait pas le gros bâton du Père Ubu ?
Mère Ubu

Le père Ubu l’est trop vieux, son bâton lui sert de canne! Ventrebleu, qu’est-ce qu’il gigote là-dedans ! Il me fout même des coups de pieds, ce sera un fort grand voyou, un bordelisateur et un ricanant !
Pulcinella

Et ce voyou il a un nom?
Mère Ubu

Foutredieu, je sens que ça vient ! Vite, ma chandelle verte !
Les palotins l’emmènent sur une chaise à rouillettes, elle a les pattes en l’air…
Pulcinella (Pensif )

Foutredieu, c’est un joli nom…

272. Recettes

26 décembre

Martha confectionnait de petits gâteaux à la graisse de canard comme le faisait sa mère, elle en avait retrouvé la recette en téléphonant à ses amies des quatre coins de l’Europe. Georges nous servit une bûche aux marrons cuisinée par ses soins, c’est d’Amérique que l’information vint, via l’Angleterre d’une sœur qui gardait la recette de famille. Il ne retrouva pas tout à fait le goût d’autrefois… La dévaluation, le tour de main perdu… Et hier, tandis que nous dégustions des mets délectables, nous en évoquions d’autres, plus simples, moins exotiques, aux saveurs du temps passé, inimitables… Moi, j’entendais les drelin drelin fatals de la sonnette folle du malin, déguisé en enfant de chœur des Trois Messes basses…

273. Rétrovision

27 décembre

Une plage du Nord, des kilomètres de plage quand la mer se retire, des flaques à crevettes, les grises… Tu graves dans les os de seiche ton nom ou celui de Noëmie, tu sculptes le phare ou la Chapelle des naufragés, tes doigts poissent, l’odeur de la marée et du varech… Dans les dunes, la carcasse de l’avion allemand et les casemates interdites pas encore déminées… Georges prétend que la plage en été est naturiste. À cet endroit, autrefois s’alignaient les chariots roulants des malades qui, face à la mer, se gorgeaient d’iode…

274. Philosophie du durian

28 décembre

« Parvenus aux frontières de l’Empire, une odeur épouvantable de pourriture et de décomposition empuantit l’air, si bien que nous nous crûmes aux pays des morts. » Ibn Battuta, Voyage vers l’Orient extrême « Un mélange de térébenthine, d’excréments de porc et d’oignons. »
Richard Sterling

« Goût d’œuf pourri, de camembert, d’ananas et d’ail »

Alfred Russel Wallace

Cette puanteur provient du durian (Durio zibethinus), un fruit ovoïde avec une carapace d’épines ; l’Asie s’en délecte, le Champenois lui préfère l’andouillette, le Bourguignon l’époisses, le Franc-comtois la cancoillotte… Mais goûter le durian, savourer la douceur de sa chair jaune crémeuse à odeur de cadavre décomposé est une victoire de la Vie, le durian est alchimique ! Voilà un beau symbole du temps de Noël, du sol invictus, de la Renaissance… Et pour passer d’un an à l’autre…

275. Pour bien commencer…

3 janvier

Laisser de côté l’ordinateur, emprunter le sentier en bas de la maison, l’air vif te surprend, les amis sont juste devant, la chienne a déjà filé à travers les ajoncs et les buissons de buddleias, vous atteignez la petite steppe avec la mer de graminées, les derniers lambeaux de brume s’effilochent, on est bientôt au bois de bouleaux, le fleuve est en contrebas. Lumière d’hiver, lumière romaine, les ombres sont bleues, presque violettes… Sur l’autre berge, on distingue même les terriers des ragondins, l’eau scintille, éblouissement… On se raconte des histoires sans importance, seul compte d’être ensemble…

276. Résolution 1

4 janvier

Georges s’efforcera de prouver à la communauté scientifique toujours frileuse et sceptique que la communication vibratoire et télépathique entre humains et insectes est possible. Ce qui, ultérieurement, devrait réduire les dégâts occasionnés par les capricornes, termites et autres bestioles xylophages qu’on détournerait par des négociations habiles vers d’autres objectifs à consommer moins dommageables pour les propriétaires fonciers… La Pensée s’enrichirait de l’expérience collectiviste et hiérarchisée de la termitière, tandis que l’isoptère moyen découvrirait les délices de l’individualisme consumériste….

277. Résolution 2

5 janvier

En ces temps sombres, consulter Cassandre, la sibylle aveugle, lui apporter le flacon qui lui délie la langue… Et la Voix éraillée de prédire pandémies et guerres, tsunamis, pluies de sang et tornades, massacres, éruptions et tremblements de terre… Alors, passer le fleuve et s’aller réfugier dans la serre tropicale du Jardin des Plantes. Là, fermer les yeux, s’imprégner de l’odeur tiède et sucrée de décomposition… Pulsations des humidificateurs… Dans ton crâne, des bulles crèvent en faisant doucement onduler les lentilles d’eau…

278. Help !

6 janvier

Encore une fois, Georges s’était fourré dans un sacré pétrin et comme d’habitude, il comptait sur notre indulgence et notre amitié pour s’en sort…

279. Summertime…

7 janvier

Face aux vitres embuées, au jardin enneigé, aux géraniums crevés, aux fougères ratatinées, aux conduites d’eau éclatées par le gel, il songeait à ces jours d’été caraïbes où Georges lui enseignait les rudiments de la plongée en apnée. Ce n’était pas le cri noir des corbeaux sur la plaine qu’on entendait alors, mais le ricanement moqueur des mouettes rieuses…

280. Asso di cuori…

8 janvier

Devant San Angelo dei Chirico dei Miracoli, ils échangèrent leurs cartes et de longs regards appuyés, puis le Destin se chargea du reste…

281. Le Grand Départ

9 janvier

Avant de partir, il visita ses amis, les dames qu’il avait aimées, fit le tour des connaissances et des relations d’affaires où il avait encore du crédit… Certains le gratifièrent de généreux « bonne chance » ou « Dieu vous bénisse », d’autres de quelques cadeaux utiles, quelquesuns d’un peu de monnaie… De temps à autre, une carte postale nous parvient, les coins écornés, jaunie, surchargée d’oblitérations indéchiffrables, le texte est toujours le même, écrit à l’encre sympathique…

282. Pleine lune…

11 janvier

Les enfants de pleine lune naissent vigoureux, ils ont la face ronde et le cheveu dru. Plus tard, les femmes laissent leur chevelure onduler et se répandre en vagues sur leurs épaules au blanc laiteux, elles se teignent en blond vénitien car ce sont de grandes amoureuses aux passions tempétueuses qui vous laissent sur la grève comme une épave couverte d’écume… L’homme lunatique se taille les cheveux en cimier grec comme celui d’Alexandre le Grand, c’est un chimérique et un conquérant, né sous le signe de l’eau. Il sera scaphandrier ou radiesthésiste, alchimiste ou plombier… Navigateur, il se tient à la proue du navire, les vagues glacées lui fouettent le visage, l’horizon fuit à mesure qu’il s’en rapproche, les coraux projettent des nuages d’œufs phosphorescents et de sperme translucide. Les crabes géants de l’île Christmas se reproduisent, pinces dressées vers le ciel, l’ardeur génésique est à son comble…

283. Moins quinze…

12 janvier

Quand la crise fut venue, Georges expérimenta des techniques de survie en basse température…

284. Pour quelques roubles

13 janvier

Dans ses chansons, les traders se suicidaient par amour, les dockers convolaient avec des stylistes, les DRH avaient des visions mystiques… Elle avait la voix rauque, un peu canaille… Elle fut un temps la protégée d’un oligarque russe qu’elle quitta quand il dut s’exiler en Sibérie profonde… On ne sut jamais qui l’avait dénoncé…

285. Pour la vie…

15 janvier

Et là, face au fleuve majestueux, tandis que le ciel s’assombrissait, après avoir prononcé les paroles rituelles, il les déclara unis par les liens du mariage… Leurs trompes (15 000 muscles) s’enlacèrent tendrement… Les témoins s’étaient discrètement écartés, il en avait fort peu car les familles n’avaient donné leur consentement qu’à contrecœur… Il y a quarante ans de cela, j’entends encore clapoter les flots, et le parfum suave des jasmins bleus me monte à la tête…

286. Le Roi

16 janvier

Tout en suçant méticuleusement la fève, Georges méditait sur la solitude du Pouvoir, son vertige et son impuissance… La fève en céramique représentait une figure antique grossièrement bariolée…

287. Soupçon

17 janvier

Mike, c’était pas un bleu, mais là, l’affaire promettait d’être coriace… Pas de crime, pas d’issue, pas de victime, pas d’auteur… Juste un sentiment d’étrangeté bourbakiste et quantique… !

288. Lola blues

18 janvier

Mais si, tu te rappelles, Georges et Lola, un fameux duo ces années-là ! Elle, ce vibrato inimitable et, dans les tons graves, ce miel loukoum… Lui, suspendu à ses lèvres,captif, avec sa basse de velours… J’en ai encore des frissons sur l’échine! Moi, je pianotais ragtime, blues syncopé, les trucs de l’époque… Madoff aussi, je l’ai connu, il était plagiste et fourguait ses transat prix fort aux amateurs blasés… On était une sacrée équipe !

289. La Grande Cabale

19 janvier

Ce soir là, on était sur le quai d’Occident… Qui nous avait prévenus ? Qui aurait pu dire ce qui allait advenir ? Il aurait fallu interpréter les signes, percer le sens de l’inquiétude sourde qu’on sentait alors… Qui aurait pu croire à l’imminence de la venue de la grande Cabale ? De tout cela, il ne reste que le bruit du ressac et de la houle…

290. Coïncidence…

20 janvier

C’est par le plus grand des hasards que, le jour de l’investiture du quarantequatrième président des États-Unis d’Amérique, fut repêché le dernier rhinocéros laineux (Cœlondonta antiquitatis) dans un lac formé par la fonte accélérée du permafrost…

291. Intimité

21 janvier

Depuis que le voisin du dessous, professeur de mathématiques fractales à la faculté de Reims avait, pour suspendre son lustre, percé le plafond, les effluves de sa cuisine exotique plutôt inventive étaient franchement incompatibles avec mes méditations d’alors…

292. Paranoïa…

22 janvier

En ces temps troublés, Georges ne sortait qu’à la fin du jour afin de faire prendre l’air à sa conscience assoupie… Un jeudi, il croisa l’agent de sécurité du second accompagné de l’oie blanche du troisième étage, puis de nouveau, trois soirs de suite… Coïncidence fortuite, hasard, perdu dans ses pensées, il n’y prit pas garde… Et pourtant… Comment pouvait-il savoir ?

293. Insomnie

23 janvier

La nuit, elles venaient le visiter, les idées noires… Des prémonitions, des appels étouffés, des réminiscences confuses, des lambeaux d’images Puis elles se dissolvaient… Alors s’ouvrait la béance grise… Jusqu’au matin…

294. C’est trop, Léon !

24 janvier

Il était devenu si insupportable qu’on dû lui interdire la maison une fois pour toutes. Outre ses fientes répandues dans les lieux les plus invraisemblables, son attirance goulue pour le clinquant et le bling-bling, son priapisme exacerbé, son caractère belliqueux, il n’acceptait aucune remarque, même légère… Dans ces moments, il se rengorgeait, magnifique d’arrogance, de défi et de prétention. Du coup, on cédait, sidéré, ébloui… Et ça, je ne veux plus, Léon, il est trop fort !

295. Croquet

25 janvier

Son Rosebud, c’était le croquet, celui de l’enfance protégée… Ophélie, sa petite fille le laissait gagner, c’était une demoiselle rêveuse, tranquille, aux sentiments cachés… Il avait été autrefois un autocrate brutal et cupide, un entrepreneur audacieux et visionnaire. Il était admiré, il était envié, il était craint, il était détesté… C’était un joueur d’exception, rusé et impitoyable… On lui devait des carrières fulgurantes et des ruines humiliantes… Ophélie écoutait les chocs secs du maillet sur la boule de buis, elle la regarda passer sous les arceaux et songea que peut-être, c’était les coups du destin qu’elle avait entendus…

296. Chant du cygne

26 janvier

CE concert d’adieu fut admirable… Tandis que la tempête s’était apaisée, que le combat des cumulonimbus, cirrus et autres allostratus avait cessé, le soleil déclinait, l’ombre allait rejoindre la mer… Alors il se mit à chanter… Un son pur qui se déployait en s’amplifiant, d’or et de cristal, trompette de l’ange de l’Apocalypse… Nous étions saisis, dépossédés, libérés, perdus dans le vide cosmique… Puis le silence, celui de la mer… On est revenus par les entrepôts, odeur de goudron, d’acide et de rouille… Je me rappelle qu’on s’était garés très loin….

297. Un positiviste

27 janvier

Il est l’héritier d’une immense hacienda, son frère la gère et lui reverse une part des profits...Lui est poète, il collectionne les aphorismes ; en produit parfois qu’il note dans son carnet – il les lira à haute voix à un public d’amateurs... C’est dans son salon de musique que j’entendis pour la première fois, jouer la douce Dolorès sur le glass-harmonica, l’adagio en do majeur, en souriant aux anges... L’instrument avait été importé d’Angleterre pour célébrer, dans le petit temple dorique au fond du parc, des cérémonies maçonniques et positivistes en l’honneur d’Auguste Comte qui avait passé ici quelques semaines de farniente... Dolorès prétendait posséder dans ses chromosomes quelques gènes positivistes quoique bâtards... Elle était très belle avec des yeux tristes...

298. Promenade hygiénique

28 janvier

Comme tous les jours, selon l’horaire des marées (basses) Emmanuel Kant accomplissait sa promenade hygiénique (hygienische Spaziergang)... En hiver, le cours de ses méditations voguait dans le morose (Flaute), il songeait à la fugacité des jours (die Vergänglichkeit der Tagen), à la dilution de l’Ego, à l’éternel Retour (der ewigen Wiederkehr) et à l’indifférence de la Nature... Il polissait ses pensées en phrases courtes et définitives qu’il insérerait dans le deuxième volume de ses Cogitations océaniques (Cogitations Ozeansystemen) à paraître chez Fayard à la rentrée prochaine...

299. Camaïeu

29 janvier

C’étrange comme la vie ici, cet hiver est camaïeu, songea-t-il... La vitre était embuée, du doigt, il dessina un E… comme Élise… comme Élue, Émoi, Éblouissante, Enflammé, Ébats, Épiderme, Eros, Estoc, Extase, Égaré, Empoté, Épuisé, Éclipse, Éconduit, Ex-voto, Etc. Dehors, il faisait franchement frisquet, il régla le thermostat… Le E se dissipa avec la buée… À cette heure-ci, Élise ne viendra plus… Il lui écrivit une lettre et se mit au piano…

300. Mens sana corpore sano

30 janvier

C’est dans la chaleur des étuves qu’il racontait les plus belles histoires… Celle de la guerre faite pour la beauté d’une femme, de combats héroïques, d’une cité assiégée, de fureurs, de vengeances et d’incendies cosmiques… Par sa bouche sonnaient les buccins, on entendait les clameurs des combattants, le martèlement des sabots des chevaux, le choc des boucliers… Et quand il décrivait la ruse perfide, le cheval de bois pénétrant dans la ville, le saccage et les carnages, il était le Poète aveugle… On quittait le caldarium l’âme exaltée et le corps réconcilié, on tutoyait les dieux….

301. L’Appel du lointain…

31 janvier

Il y a des moments où il faut partir… Certains rechignent, la terre leur colle aux souliers ou les obligations les entravent, un grand vide noir bientôt les possède, ils hantent les quais vides des gares… D’autres s’élancent qui attendaient l’appel, ils ont la besace prête et même la boussole… Ceux-ci se jettent dans le voyage comme dans un vertige, pour être anonymes… Il y a aussi les chasseurs de ciels et les fous de nuages… J’en connais qui ont le crayon pour bâton de pèlerin…

302. L’Échange…

1er février

Il avait gelé ce matin-là, un vent vif te fouettait le visage… Au bord du canal on procédait à l’échange. Tu prenais tout de l’autre (et l’autre de toi) : son chapeau, son caractère, son nom, son portable, son passeport, la verrue sur sa joue, ses tics, le débit de sa parole, ses obsessions… Chacun repartait pour une autre vie avec femme, enfant, chat, chef de service, dettes, quelques rêves… Tout cela devant témoins et pour une somme modique. C’était un petit commerce qui marchait pas mal en ce moment…

303. Plus haut…

2 février

Le stage de Stylite avait repris pendant les congés d’hiver. Y vinrent le plus fréquemment des fonctionnaires 3e échelon, des banquiers faillis et des politiques incognito… On y enseignait « l’impassibilité face à l’imprévisible », le laisser-voir-venir, ou « après-moi le déluge » et plein d’autres choses aussi utiles... On exigeait des qualités d’endurance, d’indifférence à autrui, un robuste égoïsme et un sens certain de l’équilibre… La nourriture était frugale mais régulière, le coucher un peu rustique…

304. À la loyale…

3 février

Ce genre de match se terminait parfois fort mal, les règles étant floues, les joueurs les interprétaient à leur façon, le public s’en mêlait en des pugilats débridés… Les bookmakers tenaient les paris, les gains étaient rares, on s’en consolait en mangeant ces fameuses petites saucisses piquantes enrobées dans des crêpes chaudes que des Tsiganes cuisaient sur d’anciennes roulantes militaires…

305. Dilemme

4 février

À cette époque, j’étais en tournée avec Maria Dolorès, j’adaptais des airs de zarzuelas célèbres qu’elle chantait et dansait avec tant de passion qu’elle déchaînait des émeutes dans les villes où nous nous produisions… J’ignorais totalement – peut-être par cécité inconsciente – les liens qui l’unissaient à l’ombrageux Albert. Je refusais le duel d’honneur… Ma carrière espagnole s’arrêta là et je m’exilai… J’appris le koto à dix-sept cordes dans un théâtre kabuki du quartier réservé de Wakayama où ne jouaient que des hommes…

306. Au théâtre, ce soir…

5 février

Il avait mis en scène avec brio et en alexandrins leurs querelles domestiques… C’était follement lyrique, mais il en avait perdu le côté mesquin qui fait tout le charme de la vie… D’ailleurs, ce fut un fiasco !

307. La Bonne Éducation

6 février

Pendant les vacances, je prenais des cours de maintien et de conversation chez une des sœurs de papa, elle était anglaise et écrivain. Sous différents pseudonymes elle publiait des romans policiers et macabres qui décrivaient par le menu toutes les ingénieuses façons d’expédier son prochain dans l’au-delà… Elle était veuve, les portraits de tous ses maris ornaient le salon… Elle avait l’imagination vive et tarabiscotée, je l’aimais beaucoup… Quand venait le soir, elle glissait sous la couette de satin rose des bouillottes ventrues toutes chaudes, je lisais quelques pages de ses livres pour m’endormir et faisais des cauchemars délicieux…

308. Prédictions…

7 février

Pour des raisons de commodité évidentes, Georges était passé de l’interprétation de la répartition des taches sur la robe des vaches, à celle plus intimiste, des bananes…

309. Le Théâtre des opérations

8 février

Nous étions aux premières loges quand c’est arrivé. Nous aurions dû comprendre que ce n’était qu’une répétition et que le vrai spectacle serait pour plus tard… Ce que je sais, c’est que la représentation terminée, il ne restait plus rien de ce que nous avions aimé… Juste la réalité brute et compacte… Alors sont arrivés les urbanistes, les aménageurs, planificateurs, prospectivistes, spacialisateurs, méthodologues, programmateurs, maîtres-d’œuvre, et quelques architectes dplg…

310. L’Épouvantail

9 février

Un matin, il quitta la tour, las de ruminer... Face à la mer, il se rendit compte qu’il pouvait servir à quelque chose...

311. Haute altitude…

10 février

Georges était un prodigieux conteur, il vous embarquait pour des voyages vertigineux, il avait l’imagination ample, tempétueuse et baroque… Nous avions de la peine à le suivre, l’oxygène manquait… Il s’égarait parfois… Nous le perdions de vue, il fallait rejoindre la réalité par nos propres moyens et je ne suis pas sûre que, depuis, nous y soyons parvenus…

312. Vautours…

11 février

Une guerre venait de se terminer… En attendant la suivante, il m’avait invité dans sa plantation. J’y vins par curiosité ; à l’époque, Robert était une légende. La nuit était tombée, de gros papillons gris veloutés se cognaient aux vitres… Pendant le repas, il raconta sa vie, la suite de canailleries qui l’avait amené là : trafics en tous genres, escroqueries pittoresques, chantages imparables, trahisons fatales, pyramides de Ponzi. C’était un vieux charognard repu… Le lendemain, nous visitâmes sa collection de plantes carnivores qu’il nourrissait à mains nues, je le quittai en le remerciant pour la qualité de son accueil, des mets et des crus servis… C’est juste après que l’explosion eut lieu ! Il me restait une longue route de pistes pour rallier Fort-Éburnéa, la capitale…

313. Apnée...

12 février

Le réchauffement devenu évident, José fut un des premiers à tenter la survie hors-d’eau par mutation progressive des branchies. Ce fut une longue et douloureuse adaptation sous la férule impitoyable de son coach... Ces premières tentatives réussies l’amenèrent à poursuivre l’expérience en milieu humain et ferroviaire...

314. Épona

13 février

L’année scolaire était déjà bien entamée quand elle est entrée dans la classe. L’atmosphère a aussitôt changé… On s’est mis à rêver de voyages, de lointains vagues, on a grandi d’un coup et nos jeux ne furent plus les mêmes… Elle faisait à peine attention à nous, on chercha à savoir d’où elle venait et où elle habitait… Georges l’a suivie un soir et il nous a raconté : l’ancienne forge achetée, le pré et les chevaux, l’automobile… Georges, quand il le pouvait, nous rapportait de nouveaux détails, d’étranges précisions, mais il n’a jamais voulu qu’on l’accompagne, il disait que nous étions trop jeunes…

315. Amor Fati

14 février

De retour de migration, Albert tomba malade… Un refroidissement dû à une dépression au-dessus de la Sicile, un reste de grippe aviaire ou la fatigue des vents contraires… La maladie resserra leurs liens, il dut promettre de ne jamais repartir, ce temps était fini. Berthe fut admirable de délicatesse et d’abnégation. Tandis qu’elle le soignait, il lui raconta les alizés, les aurores, le chant des dunes, les mirages avec tant d’emphase et d’ardeur, que ce fut elle, quand il fut guéri, qui s’envola là-bas…

316. L’Enchanteur

15 février

Georgio avait installé ses pénates juste après la guerre au château des Chats, un palais baroque en ruines qu’il avait retapé ici et là au cours des années, freinant les désastres du temps… La population féline y était à peu près constante et occupait tous les recoins, les niches, les saillies, les caves… Les chats se baladaient sur les balustrades, dormaient sur les marches, au soleil de ce printemps naissant… Le bandonéon les rassemblait pour le repas, puis Emilia se mettait à l’harmonium et chantait de vieux cantiques usés, sa voix était soyeuse et caressante…

317. Divan…

16 février

Allongé, les yeux mi-clos, il décrivait la clairière vide, la course haletante, la forêt traversée, le chemin creux, les joncs près de la source boueuse, la chasse sauvage, les chiens qui le traquaient, lui, le dernier faune… Puis il se tut… Le docteur F. s’était endormi, bouche ouverte… Alors, il quitta le divan, s’éclipsa sur la pointe des pieds, laissant le docteur poursuivre le rêve et le mener à bout… C’était son boulot, après tout !

17 février

318. Le Visiteur... Qui peut dire se rappeler son arrivée ? Certains prétendent l’avoir vu, mais les preuves manquent... Pourtant, c’est bien à cette époque que l’atmosphère de la cité a changé, plus légère, plus insouciante... On vivait dans un présent permanent. On n’a pas compris ce qui se passait... Les remords, les regrets, les contentieux, les rancœurs s’évaporaient, puis les souvenirs aussi disparurent et les mots devinrent vides... Les fils ne connaissaient plus les pères, les mères leurs enfants. L’Épidémie laissait des zombis errer dans la ville, sourire béat aux lèvres... Il paraît qu’il est parti maintenant, qu’il est allé semer ses germes ailleurs, mais dans ses bagages, il a emporté toute notre Mémoire...

18 février

319. Un simple regard… Dans sa quarante-troisième année, Georges se découvrit un talent d’hypnotiseur. C’était un après-midi maussade de février, à l’heure où l’on se dit qu’on n’a rien fait de sa journée, que tous les appels téléphoniques ont abouti à un répondeur, et que le crachin poisseux au dehors vous fait renoncer à sortir, Georges se regarda un peu trop fixement dans le miroir mural de l’entrée et s’endormit sur le champ. De ce jour, il exploita avec succès son don sur tout ce qui se trouvait sur son chemin : garçon de café, bébé braillard, pigeon, employé de la Sécurité sociale, palmier, hamster, dissident soviétique, femme du monde… Seule Berthe lui résista, il la rencontra par hasard au Verre galant, un bistrot de la place Dauphine, leurs regard se croisèrent, ils insistèrent, Georges tenta le grand jeu, Berthe itou, leurs facultés hypnotiques s’additionnèrent… Et ils tombèrent tous deux en catalepsie, la suite est du domaine privé…

320. Les Malheurs du soufi

19 février

Depuis quelque temps, le derviche sentait très bien que ça ne tournait plus rond et que le Monde perdait la boule… L’éternel conflit entre dextrogyres et sénestrogyres, sans compter ceux qui gyraient en tous sens, les anarchogyres et les gyrovagues… Il songeait avec pitié à cet animal, un dindon ou une chèvre, peut-être un caniche, à qui l’on avait appris à reconnaître un cercle et que l’on récompensait par de la nourrriture, mort de faim et de folie devant une ellipse…

321. Un copain d’enfance…

20 février

Georges arriva un matin dans notre Thébaïde, je l’avais distraitement invité avant de partir, d’un « Viens nous voir »… et il est venu ! Hélène, d’abord surprise, fut vite conquise par tant de drôlerie, d’affabilité, d’excentricité, par ses époustouflantes improvisations, ses talents de comédien, il fut surprenant, bouleversant, tragédien, conquérant, comique… Elle fut fascinée et bientôt lui donna la réplique… Devant tant d’esprit, je me sentis rabougrir, me ratatinai, desséchai, implosai et devins transparent… Ne me voyant plus, ils m’oublièrent…

323. Ex nihilo… J’ai connu Georges lors de la débâcle économique, je tentais de me refaire une santé dans les îles. Il avait loué une villa, inachevée faute de crédits. Certaines pièces étaient habitables et d’autres à la merci des caprices météorologiques. La vue y était sublime, cosmique, c’était celle de l’apôtre de l’Apocalypse… Georges vivait en ermite, ses besoins réduits à l’essentiel. Tous les matins, il posait une toile blanche contre

22 février

le mur, restait devant elle des heures à rêvasser (il prétendait qu’elle s’imbibait de ses pensées). Il allait ensuite la ranger dans un réduit obscur et inscrivait soigneusement sur le châssis, la date et l’heure, puis il descendait au village… Le lendemain, idem, avec une nouvelle toile blanche… Quand je l’ai revu, l’année d’après, l’opération était identique, mais sans toile… Il avait beaucoup progressé…

324. Kaiser mit uns

23 février

Au Jardin des Plantes, Georges rencontra pour la première et unique fois Guillaume Deux, c’était un empereur assez vieux avec des plumets qui ne parlait qu’allemand, mais très bien… Georges tenta d’engager la conversation, le Kaiser le considéra avec les yeux désabusés de celui qui va bientôt abdiquer et qui en a trop vu… Ses paupières germaniques tombèrent, le balancement chaloupé du chameau l’endormit et Georges ne put recueillir la Parole historique qui aurait pu bouleverser l’équilibre européen… Encore un de ces ratages que l’Histoire inflige aux humains…!

325. Œdipe…

24 février

Vers la quarantaine, Georges liquida son œdipe avec fougue et avec Berthe, puis fit valser son Surmoi par-dessus les moulins, lors d’une soirée arrosée… Sa carrière d’aquarelliste mondain qui vivotait s’emballa alors, il devint la coqueluche des salons, membre de sociétés discrètes bien qu’influentes, et fut même cité dans le Bénézit, 4e édition de 1999.

326. Miel...

25 février

En ces temps où la faillite des experts, économistes, médiologues, politologues est patente, le recours à l’Art divinatoire devient urgent. Une des méthodes les plus curieuses est l’Apimancie, interprétation des mouvements des abeilles butinant du miel répandu sur une tablette... Elle exige de l’officiant une bonne dose de sang-froid, un œil exercé et des capacités divagatoires proches de l’enthousiasme sacré des pythies antiques. À défaut de certitudes, on assistera à un spectacle poétique, pédagogique et édifiant célébrant l’ardeur au travail des petites abeilles ouvrières méritantes...

327. Au fond du jardin…

26 février

C’est la bonne hauteur pour observer sans bouger les dernières sauterelles vertes rescapées des pesticides, le crapaud asthmatique égaré ou l’orvet gris qui ira se glisser dans le tas de branches qui se décomposent sous les noisetiers. Là, j’attends que la fraîche descende… Hébétude…

328. Incubation…

27 février

Édouard Lear et quelques autres tentèrent de réactiver l’esprit des thérapies antiques : on dormait à même la terre, les songes venaient par incubation… Au matin, on interprétait les rêves, pieds-nus non lavés comme autrefois les prêtres d’Asclépios…Les diagnostics étaient obscurs et incertains, on repartait l’âme songeuse et poétique, pleine de frissons chtoniens… C’est dans ces dispositions que Georges fit connaissance de la belle Hélène aux nattes blondes, venue en curieuse et repartie en couple…

329. Sensibilité…

28 février

Ses réactions excessives avaient blessé l’âme sensible et délicate des sauriens et auguraient très mal de sa vocation de crocodilogue… Nous lui conseillâmes plutôt d’orienter ses recherches sur des animaux moins susceptibles telles que les moules (mytiloïdologie) ou les pintades (meleagrilogie).

330. Sans paroles...

1er mars

Vinrent des jours plus cléments et nos conversations prirent de la densité, c’étaient plutôt des échanges de silences… Parfois il nous arrivait, à l’un ou à l’autre d’émettre qui un cri, qui une interjection, mais c’était par mégarde, par distraction ou quand l’émotion débordait… Ce printemps-là, nous allâmes très loin dans l’échange, l’intuition que cela cesserait bientôt… C’était l’année passée… Je l’attends près de la vigne, ou s’il préfère à côté des buddleias, je n’ai pas eu le temps de les rabattre à l’automne…

331. Madeleine…

2 mars

Tout-à-l’heure, par hasard, se sont rencontrés sur le quai, heure de pointe… Toi – toi – pas possible – si – incroyable ! Sortent du métro, bistro de l’autre côté de la rue… Ça fait deux ans, l’été… non, la fin du printemps, cet air si vibrant et si parfumé… du jasmin… peut-être… Le miroitement de la rivière, les mouettes qui criaient, les péniches… le bruit sourd des moteurs… la citadelle… Et puis ce moment… ça je m’en souviens !… Après, on a mangé des gâteaux, c’était quoi ?… C’était il y a deux ans, alors… Alors, il paye les cafés, ils traversent la rue, remétro… Lui, direction Clignancourt ; elle, Étoile en passant par Denfert…

3 mars

332. Lapinophobie… Je sais, ça n’arrive pas qu’à Georges d’être envahi par les lapins. Des miens amis aussi à qui c’est arrivé ont inventé des stratagèmes ultrasophistiqués pour s’en débarrasser. Tu en accueilles deux, pour les soustraire aux instincts sadiques des chasseurs, et quelques semaines après, ce sont des centaines qui vivent chez toi, te bouffent la paille des chaises, la bourre des fauteuils, tes endives fraîches et ta batavia, te rongent les kilims, tu glisses sur des boulettes molles... Ils te narguent de leurs yeux bleu-mauve en se rongeant les incisives. Ça grouille, ça pullule, ça fornique ! Georges est acculé… Je sais qu’en secret, il prépare la reconquête, Georges me fait peur !

333. Bien sous tous rapports…

4 mars

Je ne suis pas du genre à me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais je pense que vous devriez surveiller mes voisins G. et B. J’ai observé que, tous les jours, ils se lèvent à 7 h 30. Lui, descend acheter une baguette, puis ils déjeunent ensemble. Il part à 8 h 30 probablement à son bureau ; elle, passe l’aspirateur et va faire ses courses à Franprix. Il revient à 13 h, ils prennent le repas qu’elle a préparé et repartent ensemble mais elle revient seule. Il est de retour à 19 h, ils dînent et regardent la télé jusqu’à 22 h puis se couchent… Vous comprenez donc monsieur le Commissaire, notre inquiétude grandissante face à de tels comportements qui, à n’en pas douter, servent de couverture à des activités louches et équivoques…

334. Loin au Nord...

5 mars

« Je serai au bord du lac »… Tel était l’énigmatique message qu’elle lui avait laissé sur son répondeur, et il l’avait retrouvé… C’était une de ces régions du Nord où lacs et forêts s’alternent à l’infini… Paysages de tourbières, de marais, terres spongieuses où l’on s’égare et se perd. Ils jouèrent avec les chiens jusqu’au soir, presque sans parler… odeur du poisson grillé sur la grève… la touffeur du sauna, plus tard… volutes de fumées éclairées par la lune… Bergman sans sous-titres… Le lendemain matin, ils se baignèrent, il fallait apaiser les piqûres de moustiques de la nuit, resauna, les chiens s’ébrouèrent, ils partirent aux champignons… Voilà une belle histoire que je ne veux pas terminer…

335. Rumeurs

6 mars

Rendez-vous pris dans une cafétéria du quartier indien sise dans un des passages qu’affectionnait le « Paysan de Paris »… Il tenait à me dévoiler l’ampleur du Complot, afin que je le répétasse dans mes écrits… ( Je trempai ma cuillère dans la crème anglaise où barbotait un sweetcake à la cannelle…) D’anciens trosko-maoïstes convertis en néocons, des informaticiens gothiks, des traders licenciés, un espion albanais retourné cinq fois pratiquaient un entrisme forcené dans la Tricontinentale… À l’en croire, les poutres qui soutenaient le Vieux Monde étaient bouffées par ces termites cagoulardes et la Chute était proche ! À ce stade, j’attaquai brutalement le cheesecake à la bergamote…

7 mars

336. Hippique… Un après-midi, nous nous rendîmes par des itinéraires compliqués de peur d’être filés par les bookmakers, au vieil hippodrome abandonné depuis la construction du gigantesque Centre des Jeux & Paris hippiques de 10 000 places décidée lors de la « Révolution Morale » dite aussi de la « Reprise en mains ». Celle-ci interdisait toute activité ludique gratuite ou libre, mais, en revanche, tolérait – et même encourageait – tout ce qui était hautement lucratif tels que pornographies, exploitation cynique, fausse publicité, lobbying, escroqueries bancaires et financières, courses et paris truqués, parapluies dorés, prévarications…, etc. Des gardes de la Révolution Morale, anciens nervis, veillaient à ce que l’ordre libéral et consumériste fût respecté… Aussi avons-nous pris de grands risques pour voir trotter et galoper dans toute leur élégance et beauté les derniers chevaux libres…

337. Lucrèce

8 mars

À sa naissance, les astrologues lui prédirent un destin hors du commun. Son enfance fut heureuse, elle était vive et curieuse, l’adolescence confirma ces heureuses dispositions. Elle fut éduquée par les meilleurs pédagogues... Elle apprit le luth, la lyre, le tympanon et la viole, composait des poèmes qu’elle chantait d’une voix suave et orientale. Les savants l’initièrent à la physique et lui entrouvrirent les mystères du corps humain, maissa prédilection allait à la connaissance des plantes, leurs vertus et dangers ainsi qu’à la chimie des métaux et des sels. Son père, Alexandre VI, souverain pontife, succomba brutalement après avoir bu du vin de Phalène ; la papesse Jeanne, sa mère, après avoir mangé une pêche Melba ; sa sœur en essayant une bague ; et le Grand Inquisiteur en enfilant sa robe de bure… Lucrèce monta sur le trône en pleine beauté, elle était crainte, admirée, obéie. Sa fin fut édifiante, elle mourut lors du Concile qu’elle avait convoqué sur « l’existence de l’âme chez les femmes et les Indiens »…

338. S.O.S.

9 mars

À l’instar de nos gouvernants devant la débâcle généralisée, l’animal n’était pas préparé à affronter une telle situation…

339. Harmonie...

10 mars

Le vent s’était levé. Il était prêt, attendant le souffle de l’inspiration cosmique… Les crevettes barbotaient dans les mares, les arapèdes se collaient aux rochers, les coques et les couteaux s’enfouissaient tandis que des bulles éclataient mollement sur le sable mouillé… Il se sentit soudain bien seul…

340. Le Moment d’après...

12 mars

Parfums de jasmin ou d’ajoncs blancs… un chat s’est glissé sous la porte du jardin. J’ai terminé… Je descends vers la mer… L’éclat de la lumière soudain… Cligner des yeux et oublier tout….

341. Fugues...

13 mars

Ma première fugue fut ratée par manque de préparation… Les autres, à l’âge adulte, par manque d’ambition...

342. Hymen...

14 mars

Le jeune marié fut apporté avec une extrême délicatesse...

343. Météo marine

15 mars

Chez Irène, les Grandes Décisions étaient souvent liées aux conditions météorologiques… Sur ce, les vagues me signifièrent mon congé…

345. Militantisme

16 mars

À petits pas, avec le souci louable de ne fournir que des informations fiables et rationnelles mais non contaminées par la passion militante, Berthe GlandierTrudaine convertissait la population autochtone aux vertus de la culture bio-dynamo-homéopathique...

346. Alea iacta est

17 mars

Il ne douta pas un instant que ce jour-là serait comme les autres… Et pourtant…

347. La Petite Madeleine mouillée...

18 mars

Georges se souvint qu’enfant, il était tombé là, dans le bassin, il avait tenté de repêcher son bateau qui avait sombré, et que l’eau était très froide...

348. L’Âme mécanique

19 mars

L’oncle Maurice fut bien le seul de la famille à acquérir l’aisance financière… Ingénieur à l’imagination débridée, inventeur excentrique, sa longue fréquentation des bielles, turbines, arbres à cames et manivelles l’avait amené à concevoir l’Univers comme une gigantesque Machine. Il en célébrait l’Harmonie en composant sur son orgue-vapeur des œuvres mécaniques où se mêlaient sirènes, bruits de machines et de souffleries, pistons et cliquets… Puis un jour, les locomotives à vapeur et des marteauxpilons disparurent… Et l’oncle Maurice ne s’en remit pas…

349. Mundus noster male baratus est…

20 mars

Le sanctuaire est à l’écart de la cité, en plein désert. Ils sont arrivés sous l’apparence paisible de touristes du troisième âge… Ce sont les Maîtres du Monde, les vrais. En leur temps, ils furent célébrés, craints, adulés, respectés. Ils sont entrés en clandestinité. Ils sont vieux. Cette réunion est secrète. Ils font leur rapport sur l’état du Monde. Leur constat est sans appel ainsi que leur impuissance à en changer le cours… Alors ils éclatent de rire, un rire dionysiaque, un rire cosmique, un rire taoïste, ils ne peuvent plus s'arrêter et cela dure très longtemps… Puis ils sortent dans la nuit chaude et décident de ne plus se revoir…

350. Silence, on tourne…

21 mars

J’ai connu Georges au club de gym soufi dont il était un des membres les plus assidus. Moi, j’y allais quand ça ne tournait plus rond, histoire de reprendre souffle, mais en amateur… Lui, était ceinture rose et déjà considéré comme un maître. Après la séance, je le raccompagnais chez lui, et lui chez moi jusqu’à une heure avancée de la nuit, c’est au cours de ces balades que j’ai tout appris…

22 mars

351. Migrations… C’était la saison des Bavarois, nous les emmenions à la plage, aux bains de mer, dans les chemins creux, au panorama… Ils avaient le pourboire généreux, les mœurs rustiques, la vulgarité pittoresque, le parler fort et le caractère jovial. Le village s’était vite accommodé à la bière sucrée et la choucroute cuisait dans les marmites. Les femmes étaient roses et luisantes, les hommes massifs et bedonnants, ils pratiquaient un naturisme paisible et chantaient en groupe, à la veillée, des chansons à boire en se balançant lourdement. Ils repartaient en automne, le teint crevette, la séparation leur rendait l’âme nostalgique… Alors le village retrouvait sa paix morne, on faisait les comptes, le raisin muscat avait un goût de framboise, on distillait dans les caves… Près du lavoir, la pythie reprenait ses consultations, en échange de clafoutis, elle nous offrait l’avenir….

352. Le Tourbillon de la vie…

23 mars

Ce jour-là, c’était le vent de sud, gai, débraillé, parfumé même… Je laissais vaguer le crayon… quelques traits au hasard qui en appellent d’autres… comme un fil que tu tires… un personnage surgit qui demande un comparse et te voilà embarqué dans une histoire… À la radio, Jeanne Moreau chantait cette chanson de Jules et Jim qu’on aimait beaucoup…

353. Une vie…

24 mars

Jeune, la Chance ou la Fortune l’avait frôlé, trop occupé de lui, il n’avait pas jugé bon de la suivre… Plus tard, Elle lui fit de nouveau signe, mais Babette l’occupait à plein temps… La troisième fois qu’Elle se présenta, il était absent ou bien il dormait… Trop tard ! D’ailleurs, Georges s’en fiche, il est maintenant à la retraite et, dans son jardin, il lutte farouchement contre les limaces qui lui bouffent ses laitues…

354. Les Eaux sombres…

26 mars

K. était déjà là lorsque nous fûmes au faîte de la falaise. nous survolâmes les méandres du fleuve toujours sud-est, la forêt devenait de plus en plus touffue, des essaims de libellules nous escortaient… Le lac noir apparut… L’atterrissage se fit en douceur sur un sol moussu couvert de crocus, l’étrange habitation de K., une cathédrale de bambous entrelacés, nous faisait face… Des antilopes unicornes paissaient là, puis nous observâmes les derniers lamantins bleus que les Anciens prirent pour des sirènes… Comme le soir venait, des nuées de roussettes fauves nous survolèrent, certaines rasaient les eaux sombres pour y boire… De la cathédrale parvenait une musique douce et poignante…

355. Lapin agile...

26 mars

Un rêve récurrent qui n’a jamais d’issue, je me réveille, étonné, il est quatre heures du matin, il pleut. La nuit suivante, ça recommence et c’est toujours match nul entre Jacob et l’Ange cuniculaire… Un ami m’a proposé son divan pour savoir qui sera vainqueur, mais Blanchette, la chèvre de monsieur Seguin qui avait tenu jusqu’au lever du jour, le loup l’avait finalement dévorée… alors…

27 mars

356. Un collectionneur… Georges était Sagittaire, il en avait la fibre hippique, le sens du classement et les élans métaphysiques, c’était un collectionneur… Il accumulait dans son pavillon en meulière le butin de ses expéditions brocantesques dans les villages cancérisés par l’urbanisme résidentiel. Ces objets en apparence hétéroclites composaient à la manière d’Arcimboldo le portrait de Georges comme une charade, Georges était un rébus ! Quand il rentrait chez lui, retardé par les grèves quotidiennes du RER B, son âme se démultipliait en autant de monades : il était pingouin et fer à friser, clairon et œuf d’autruche, Bouddha en pierre de lard et écouvillon, gramophone et ammonite fossile…

28 mars

357. L’Écluse… Je le retrouvais à l’écluse, on regardait un temps l’eau bouillonner, puis on allait Au Chien-Philosophe, une ancienne boucherie convertie en bistrot. On y mangeait des plats robustes, goûteux et prolétariens, le vin était compris et adéquat. Au fond de la salle, Diogène rigolard observait quelques jeunes chiots s’essayant à mordre… des canines, mais pas de cervelle ! À l’autre table, des saintsimoniens se boutonnaient leurs costumes dans le dos, l’anar russe avait les yeux fixes et les garibaldiens déjà pas mal bu. Georges qui avait des opinions fluctuantes passait d’une table à l’autre en changeant de boisson… Le passage de l’écluse au retour, malgré la main-courante, s’avérait délicat…

358. Aqua alta

29 mars

Ainsi nous nous trouvâmes dans un de ces jardins baroques de Venise si denses bien qu’exigus, où tout est signe. Un mutus liber à déchiffrer… Chaque pas nous entraînait dans une cascade de symboles et de spéculations ésotériques fumeuses… L’Aqua alta mit fin à nos rêveries, de chaque fissure, de chaque trou, de chaque bouche l’eau sortait à grands flots, nous dûmes retirer nos chaussures et, quand nous passâmes devant la Fenice, il flottait dans l’air une odeur de bois brûlé…

359. L’Estompeur…

30 mars

Je fus séduit quand il me glissa : « Vous savez, je suis un homme de pastel, j’estompe, je brouille parfois, j’éteins les incendies, je calme les fauves… » C’est Georges qui me l’avait présenté. « Tu verras, c’est un homme de la fadeur. » Il en fit l’éloge ! Il glissait dans la conversation un po’ di sfumato, des camaïeux, quelques nuages, et celle-ci prenait un ton léger, subtil et gai… Il était d’une autre époque et je ne regrette pas d’y être retourné avec lui…

360. La Fuite

31 mars

Ils avaient quitté la ville, les banlieues monotones, les no man’s land des entrepôts et des décharges, maintenant c’étaient les champs et les taillis… Plus loin, il y avait eu l’accident, la roue cassée, le moyeu fendu… Ils sont restés là, le temps de réparer… Le village récoltait ses roses, c’était la pleine saison, ils goûtèrent le Rosenkuren, mélangèrent le sucre aux pétales pour obtenir le Miel de Rose dont on fourrait les beignets… Le village les absorba, on oublia la roue, le charron s’était établi ailleurs… Les maïs OGM ont remplacé les roses…

361. À l’écart...

1er avril

Il s’est mis de côté, à l’écart… Il a dit qu’il fallait tout reprendre à zéro… qu’il avait besoin de réfléchir… qu’il attendrait que la marée haute vienne lui lécher les orteils (c’était son expression)… qu’il ne quitterai pas le belvédère... Quand je suis venue la nuit, il était toujours là, la lune l’éclairait avec une grande douceur, il avait les pieds trempés… J’ai pelé l’orange et on l’a partagée avec le café de la thermos… C’est là que j’ai vu les méduses phosphorescentes, des milliers qui clignotaient en cadence lentement, et Georges leur souriait...

362. Mégalithes…

2 avril

Après le rétablissement du fonctionnement des « pierres de fécondité », ces mégalithes dressés sur lesquels on se frottait le ventre… L’on constata dans notre région un notable accroissement des ménages monoparentaux, des familles dé et recomposées et des divorces… Le taux de fécondité dépassant la norme fixée par la Commission européenne, on s’attend d’un jour à l’autre à une admonestation d’icelle.

363. Fonctionnaire…

3 avril

C’était un fonctionnaire méticuleux qui s’acquittait de sa tâche (parfois désagréable) avec soin et professionnalisme… Pourtant, il était souvent mal reçu, certains même se cachaient, s’absentaient bien qu’ils sussent qu’il reviendrait, d’autres se lamentaient sur leur sort… Il restait courtois, compréhensif, délicat, accordant parfois un léger sursis… Il est maintenant à la retraite, remplacé par un jeune, un peu cassant, sans souplesse, sec, d’aucuns protestent…. Mais ses manières fermes ont l’heur de plaire au Grand Patron !

364. Abandon…

4 avril

Quand leur passion devint torride, Marcel se sentit exclu, abandonné, étranger même… Sa petite âme bicornue s’étiola dans ce décor Arts Déco tendance Couture de la rue Montorgueil…

365. I remember…

5 avril

Je me souviens avoir commencé ce blog l’an dernier, un 14 février… Je me souviens qu’il n’avait pas de titre et que je ne savais pas où j’allais… Je me souviens que Pushu le chat était là et qu’on ne savait pas qu’il était si malade… Je me souviens que le dessin fait, je ne savais quelle légende mettre… Je me souviens que les mots pesaient des tonnes Je me souviens que le ciel était gris et que les mouettes tournoyaient parce que c’était la fin du marché… Je me souviens avoir noté tout cela sur un carnet : la météorologie du jour, la température, l’heure et mes résolutions, mais je ne me souviens pas où je l’ai mis…

INDEX

Barye, Antoine-Louis .......................................................................................................................................55 Cendrars, Blaise .............................................................................................................................................. 119 Conduite du changement ...........27, 80, 117, 167, 173, 214, 244, 283, 302, 309, 325, 332, 342, 364 Contrariété .....................................................................22, 36, 68, 69, 102, 130, 131, 148, 253, 291, 364 Cupertino (de), Joseph ................................................................................................................................. 119 Débauche ..........................................................................................................................36, 77, 159, 179, 364 Défi ...........................................................................................................................11, 97, 112, 132, 304, 332 Définitif ..........................................................................43, 69, 75, 75, 114, 138, 141, 155, 196, 204, 256 Donation partage .........................................................................................................................126, 225, 232 Enseignement ..................................................16, 46, 124, 126, 133, 146, 185, 236, 308, 341, 350, 364 Épreuve ...................................................79, 112, 129, 137, 140, 154, 213, 249, 260, 274, 321, 338, 364 Épuisement .........................................................................................................151, 148, 242, 265, 294, 335 Facebook ................................................................................................................................................. 193, 227 Fatalité ......................................................................................................................53, 91, 148, 152, 328, 364 Fierté .............................................................................................................................................................16, 28 Frôlements ou froissis ................................................................................ 40, 109, 130, 153, 185, 208, 353 Godin, Jean-Baptiste André......................................................................................................................... 245 Hervé, Alain .......................................................................................................................................................31 Holgersson, Nils ............................................................................................................................................. 123 Instants rares ..... 6, 13, 18, 19, 33, 40, 64, 67, 76, 78, 144, 153, 157, 196, 252, 264, 307, 340, 349, 352 Intermédiaire (avec ~) ................................................................................................ 66, 132, 136, 314, 333 Intermédiaire (sans ~).................................................................................................................224, 228, 314 Italie ..........................................................................................19, 49, 54, 76, 119, 170, 191, 193, 227, 358 Jardin des Plantes ..............................................................................................................................29, 31, 324 Kant, Emmanuel ............................................................................................................................................ 298 Lear, Édouard........................................................................................................................................... 42, 328 Onfray, Michel................................................................................................................................................ 233 Oud ................................................................................................................................. 24, 167, 178, 228, 261 Paris-Prague..................................................................................................................................................... 331 Passage ...............................................................................47, 178, 192, 217, 218, 226, 229, 231, 250, 357 Plaisirs.................................................................................................................. 23, 26, 27, 33, 143, 212, 336 Précisions ..............................................................................35, 48,52, 62, 98, 99, 150, 220, 238, 276, 333 Préliminaires ..................................................................53, 59, 78, 97, 123, 132, 234, 280, 328, 342, 364 Profession....................................................................... 187, 204, 230, 305, 317, 326, 329, 348, 356, 363 Proposition ..............................................................................................................................................8, 63, 66 Saint-Mandé (Val-de-Marne) ...................................................................................................... 48, 169, 365 Satie, Erik .................................................................................................................................................. 14, 211 Soufisme ........................................................................................................................................... 89, 320, 350 Suspension ......... 1, 22, 32, 34, 35, 44, 50, 67, 140, 174, 234, 248, 266, 266, 279, 288, 298, 334, 364 Traduction ....................................10, 21, 23, 45, 61, 133, 134, 142, 145, 237, 289, 308, 326, 343, 364 Transgression ........................................................................................................................122,138, 254, 336 Transmission .............................................................................................................................63, 77, 119, 141

Dans la même collection JEAN CHANRION Lettres du Cuisinier du Commandant de la Jeanne-d’Arc à ses Parents
(1959-1961)

HUBERT COMTE Essais : Le Tour du livre l’Huître Récits : Enfance. La Ville ancienne S’il faisait beau, nous passions par les quais Yucatán Un manuel : L’Art et la manière… de le regarder Anthologie : Écrits sur la peinture ROGER FARELLE Je suis un rescapé des bagnes du Neckar Récit JEAN-FRANÇOIS LAZENNEC Traces de voyageurs Anthologie

ROBERTO PICCIOTTO Connaissances de Vénus pour ceux qui commencent Poésie française-espagnole (Argentine) JACQUELINE RÉGNIER Les Couleurs Anthologie JACQUES FONTERAY Costumes pour le cinéma Carnet de dessins JEAN-MARIE PINÇON Le champagne Essai RAYMOND ROUSSEL La Vue Trois poésies illustrées par Daniel Maja SAINT-AMANT Table pour six Poésie

Distribution Le Comptoir du Livre 171, rue de la Convention, 75015 Paris http://volets-verts.blogspot.com volets-verts@orange.fr Imprimé par laballery.fr à Clamecy (Nièvre) N° d’impression Dépôt légal 2010 isbn 978-2-910090-24-8

A

u 365e dessin, vous recevez, incrédule, un courriel plutôt laconique de Daniel Maja : « Chers Amis, jour après jour, surtout le soir, j’ai envoyé mes petites histoires. Le pari que je m’étais imposé est tenu... Désormais, je publierai quand je pourrai. L’aventure n’est pas finie… [Mais] par la suite, le rythme sera ralenti. » Inimaginable… Pas sous les draps sans Maja… Accoutumance… Que 365 dessins restent prisonniers de l’électron vous glace le cœur. Maja ne s’oppose pas au monde moderne et utilise les outils de publication de son temps. Mais, avec le Livre, il offre, en plus, une connexion permanente à la Vie brève. Et, ainsi, ses exactions deviennent de vrais forfaits illimités ! Parions à nouveau que Maja vous fera sourire par ses personnages comiques suspendus aux arbres, aux concepts ou à l’aplomb de terres inconnues. Il convoque pour vous des créatures étranges qui deviendront vos familiers dans un éden terrestre. Il vous sert alors les mots appropriés de la lutte anticancrelat, du visiteur en Italie, du philosophe détaché, du manager en pleine conduite du changement…

Daniel Maja a étudié à l’école Estienne la communication graphique, la gravure et l’édition, notamment. Dans les années 1970, Ewa, son épouse – diplômée des BeauxArts – le convainc de dessiner pour la presse et pour l’édition ; elle effectue même les premières démarches… Dès lors, il publie dans de multiples revues ou magazines internationaux et français. Il illustre plus d’une centaine de livres pour la jeunesse et pour les lecteurs adultes. En presse, son œuvre témoigne de longues et fidèles collaborations avec Le Magazine Littéraire, Le Sauvage, Le Monde, L’Expansion, Lire, The New Yorker…

ISBN 978-2-910090-24-8

47 EUR

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