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2

May d'ALENÇON

PIRATE MALGRÉ MOI
LE jeune Philippe Ashton part sur
une barque de pêche pour une promenade
en mer au large de la NouvelleAngleterre.
Surgit le voilier du trop célèbre forban
New-Low qui le fait prisonnier. On veut le
contraindre à devenir pirate, et Philippe
décide de s'échapper. Mais le bateau ne
croise qu'à proximité d'îlots déserts infestés
de serpents et environnés de requins... Ce
sera pour ce garçon courageux une aventure
passionnante qui a de plus le mérite d'être
véritable.

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PIRATE
MALGRE MOI

Imprimé en France par Brodard-Taupin, imprimeur-Relieur. Coulommiers-Paris. 2009-2587-01. Dépôt légal : 4228 - 2e trim. 1966.

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MAY D'ALENÇON

PIRATE
MALGRÉ MOI
D'après les aventures véridiques de Philippe Ashton qui, après s'être échappé
des mains des pirates, vécut seize mois dans une île déserte, en IJ2J.

ILLUSTRATIONS DE FRANÇOIS BATET

.

HACHETTE
300

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TABLE
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.

TÊTES-ROUGES ET TÊTES-BLEUES
NKW-LOW, LE REDOUTABLE PIRATE
PIRATE MALGRÉ MOI
MON ÉVASION
UN NOUVEAU SELKIRK
DE PETITS MAIS REDOUTABLES ENNEMIS
UN SAUVETEUR INESPÉRÉ
NOUVELLES AVENTURES
LE TRÉSOR DU CHÂTEAU DU BIEN-ÊTRE
RETOUR AU PAYS NATAL
ÉPILOGUE

7
21
36
55
71
85
96
115
136
151
174

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CHAPITRE PREMIER
TÊTES-ROUGES ET TÊTES-BLEUES

« HELLO! sus à l'ennemi, les gars!... Hello!
à l'abordage! Il y aura bonne prise pour tous et chacun;
hello! »
Tout en effectuant de terribles moulinets avec mon
sabre, je bondis le premier hors de l'abri de rochers
derrière lesquels nous avions rampé sans un bruit. Une
dizaine de garçons composant la bande des TêtesRouges dont j'étais le chef me suivirent. Ils poussaient
d'horribles cris de guerre, brandissaient poignards,
mousquets, épées que nous avions trouvés ou
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fabriqués avec plus ou moins d'ingéniosité. Tous
nous portions autour du front le foulard rouge qui
illustrait notre nom de guerre.
D'une vieille barque abandonnée au fond de la
crique, jaillirent nos ennemis les Têtes-Bleues — un
foulard bleu ceignait leur front. Quoique surpris par
notre attaque inattendue, ils se défendirent avec courage
: coups et horions furent échangés dans un grand
tumulte.
Mais nous avions le bénéfice de la surprise, et la
bagarre se termina à notre avantage; il en était presque
toujours ainsi, grâce à moi, il faut en convenir, car
j'avais eu l'astuce de mener ma bande à travers un
dédale de rochers en apparence infranchissable, afin
d'aborder l'ennemi du fond de la crique, là où jamais il
n'aurait songé nous voir surgir.
Quand je leur eus formellement promis la vie sauve
et la liberté, les Têtes-Bleues se résignèrent à vider leurs
poches à notre profit et à nous remettre leurs armes.
Malgré tout, ils avaient la tête basse et la mine longue.
La prise fut excellente : pièces de monnaie,
sucreries, billes et aussi une vieille pipe et un couteau
rouillé... Avec un chant de triomphe, nous regagnâmes
notre propre navire, une autre barque hors d'usage et à
demi ensablée au fond d'une autre crique rocheuse. Là,
je procédai sur-le-champ au partage équitable de notre
butin, suivant les statuts de notre association de
piraterie; je les avais rédigés de ma plus belle

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La bande des Têtes-Rouges, composée d'une dizaine de
garçons dont j'étais le chef me suivit...

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écriture, sur une feuille de parchemin longue
comme le bras dérobée dans le bureau de l'oncle Ashton.
Je les connaissais par cœur et n'en étais pas peu fier.
Ils commençaient ainsi :
Laus Deo!
Nous soussignés chevaliers de la mer,
reconnaissons pour notre bon capitaine : Phil Ashton.
En tout ce qu'il commandera, il sera obéi!
Nous convenons ensemble de partager toutes les
prises, une part pour chaque pirate, en octroyant deux
parts pour le capitaine... Ceux qui voleront seront
attachés à la bouche d'un canon et recevront deux coups
de garcette de la main de chaque Tête-Rouge...
Oui, à douze ans, j'étais un grand pirate chef de
bande, mais nos batailles n'étaient que des jeux; et nos
armes, de bois pour la plupart, jamais ne tuèrent ni ne
blessèrent gravement l'ennemi; si nous recouvrions nos
coups de pansements énormes, c'était plutôt pour nous
en glorifier.
Nous possédions bien un canon tout rouillé que
nous avions trouvé enfoui dans le sable; cependant
jamais je n'eus l'occasion d'y attacher l'un des miens et
de le châtier pour avoir enfreint nos statuts.
Heureusement pour moi, car j'avais le cœur tendre et je
ne sais si j'aurais pu m'y résoudre...
La vie est plus cruelle que le jeu, hélas! Elle fit

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de moi — et malgré moi — un vrai pirate. Que
d'aventures ! Jamais l'enfant que j'étais alors n'en aurait
imaginé de semblables. Maintenant que je suis un
respectable citoyen de Salem, heureux époux et bon
père de famille, je me sens l'envie de les raconter, afin
de prouver aux autres qu'elles n'ont point été un rêve...
En serions-nous tenté que ce coffret d'ébène incrusté
d'or qui est toujours là, sur mon bureau, sous mes yeux,
nous prouverait le contraire. Je l'ai rapporté à Salem,
plein de doublons1, une fortune...
Le combat entre Têtes-Rouges et Têtes-Bleues
terminé, nos deux bandes se réconcilièrent un temps,
afin d'explorer les rochers et les criques de la côte avec
l'espoir de quelque intéressante découverte; la marée
apportait souvent des épaves précieuses pour nous. Puis
nous rôdâmes, sur le port de Salem, au long des quais
pour voir si quelque navire étranger n'y avait pas
accosté depuis la veille...
Et, comme toujours, nous finîmes par aller trouver
notre vieil ami le pêcheur de langoustes, nommé le père
Goodluck. Était-ce son vrai nom? comment le savoir!
En tout cas, il méritait son patronyme; la chance avait
joué un rôle fort important dans toutes les aventures de
sa vie, affirmait-il, et quelles aventures! Il aimait nous
les raconter et nous aimions autant les entendre.
« Quand on y croit, à la bonne chance, les gars,
pas
I. Monnaie d'or espagnole.

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de danger qu'elle vous manque, ne l'oubliez pas!...
Elle navigue avec vous tout au long de la vie, soyez sûrs
et certains; l'essentiel, c'est de savoir en profiter
lorsqu'elle vous croise, voilà! »
C'était là son slogan favori. A force de l'entendre, je
n'y prêtais plus attention. N'empêche qu'il se gravait
dans ma mémoire.
Il nous aimait le brave père Goodluck; il nous
accueillait toujours en plissant ses joues tannées avec un
étrange gloussement, ce qui était sa manière de rire.
Sans retirer de sa bouche la vieille pipe noire qui ne le
quittait jamais, il nous saluait ainsi :
« Ah ! ah ! ah ! la voilà ma bonne graine de pirates.
Salut, les gars!... Alors, la chance est-elle toujours
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du côté des Têtes-Rouges? Je le jurerais à voir leur
bonne mine », ajoutait-il en crachant par terre.
Content, je lui racontai comment, ce matin-là,
j'avais surpris les Têtes-Bleues qui n'avaient même pas
eu le temps de parer l'attaque et comment j'avais partagé
le butin, suivant les statuts que lui-même m'avait aidé à
rédiger.
Quand le père Goodluck n'était pas en mer à pêcher
sur son petit sloop qu'il gouvernait seul, le plus souvent,
il ravaudait ses filets assis au bord du quai, les jambes
pendantes au-dessus de l'eau qui clapotait et miroitait
sous le soleil. Il poussait la navette avec une dextérité
étonnante de ses grosses mains couturées de cicatrices et
déformées par les rhumatismes.
Tout en travaillant, il ne demandait pas mieux que
de nous raconter l'une de ses aventures de bourlingueur
de mers. Il en avait des centaines et des centaines dans
son sac, car il avait fait trois fois le tour du monde,
doublé le cap Horn par les pires tempêtes, échappé par
miracle aux requins du Pacifique. Il ne pouvait compter
le nombre de ses naufrages.
Mais le plus passionnant, selon nous, c'était le récit
de sa longue captivité sur l'un des navires de Lowther 1,
le trop fameux pirate. Le père Goodluck, lui, ne
paraissait pas avoir gardé si bon souvenir de cette partie
de sa vie : pillages, meurtres et tortures, il
1. Pirate anglais qui eut un autre pirate, New-Low —
celui de cette histoire —, pour lieutenant.

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ne nous racontait sûrement pas tout et coupait
bien souvent court à nos questions par ces mots :
« J'vous l'souhaite point, les p'tits gars, de
rencontrer un pirate tel que Lowther, pis que l'diable de
l'enfer... Heureux que ma bonne chance m'ait permis de
lui échapper!
— Ce terrible forban écume-t-il toujours les
mers?» demandai-je, car la vie des pirates, si
redoutables fussent-ils,
m'intéressait
prodigieusement.
N'étais-je point le chef des TêtesRouges? « Parle-t-on encore de lui?
— Apprends, mon gars, me répondit le bonhomme
avec un geste vague de la main, apprends que les
forbans c'est comme la mauvaise herbe, tu en arraches
une, il en repousse une autre pire que la première... »
En compagnie de Goodluck, les heures filaient
agréablement. Parfois, nous nous levions d'un bond,
parce qu'une voile apparaissait à l'horizon ou qu'un
navire franchissait l'entrée du port... Nous courions aux
nouvelles...
Nous implorions du père Goodluck la faveur de
bourrer sa vieille pipe, de l'allumer avec son briquet et
même d'en tirer quelques bouffées acres que nous
déclarions délicieuses bien qu'elles nous fissent plutôt
mal au cœur.
Les douze coups de midi sonnaient toujours trop
vite. Il était grand temps d'échanger notre passionnant
état de pirates pour celui de jeunes citoyens de la
Nouvelle-Angleterre,

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infiniment plus pacifique. En hâte nous courions
cacher au fond de notre vieille barque échouée :
foulards, armes et autres trésors; nous secouions nos
vêtements poussiéreux, crachions même sur les taches
pour tenter de les faire disparaître; nous coiffions nos
cheveux ébouriffés, de nos doigts, avant de courir vers
nos foyers respectifs.
A mesure que je me rapprochais du mien, je perdais
ma belle assurance de chef de pirates et me demandais,
non sans inquiétude, quel accueil m'attendait à la
maison?
Tout en courant au long des rues, je me répétais à
mi-voix :
« Pourvu que l'oncle Ashton ne soit pas encore
rentré ! J'aurais dû partir plus tôt pour être avant lui à la
maison! » Regrets bien tardifs et vains... J'ajoutai avec
un secret espoir au cœur :
« Pourvu
que Mary
soit seule pour
m'accueillir!»
Non que Mary, la chère petite cousine qui tenait
notre ménage approuvât mes escapades, loin de là!
Sérieuse et courageuse, bien qu'un peu plus jeune que
moi, on ne la trouvait jamais inactive; il y avait à faire
pour entretenir le foyer de deux hommes dont l'un
travaillait au-dehors et l'autre était un pirate tel que moi!
Elle aimait assez son « cher chenapan », comme elle
m'appelait avec tant d'indulgence, pour toujours
pardonner les soucis que je lui donnais.
Elle aurait tant voulu que je sois un garçon aux

15

Ell
e aurait tant voulu que je sois un garçon aux goûts sérieux.

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goûts sérieux, aimant l'étude, possédant de nobles
ambitions !
J'avais assez d'affection envers Mary pour éprouver
quelques remords au sujet du mal et de la peine que je
lui donnais, et ces remords, je les appréhendais plus que
les coups de règle sur le bout des doigts que
m'administrait l'oncle Ashton pour me punir de mes
escapades...
Ce matin-là, quelle chance! Devant la porte
entrouverte de notre modeste logis, j'aperçus les boucles
blondes, le visage rosé et les grands yeux bleus à
l'expression toujours inquiète de ma cousine Mary qui
me guettait. Cela voulait dire que l'oncle n'était pas
encore rentré de son étude... Oui, quelle chance!
Je bondis vers ma cousine comme un jeune faon et
lui criai avec une désinvolture un peu forcée :
« Bonjour, chère Mary, quoi de nouveau? »
Au lieu de me répondre, elle tenta de prendre un air
sévère qui ne m'émut pas le moins du monde, tout en
pointant son doigt vers le dos de ma veste où bâillait un
large accroc causé sans aucun doute par l'épée d'un
pirate Tête-Bleue, ce que je n'avais pas remarqué dans la
chaleur du combat.
« Oh! Phil, tu t'es battu encore! Au lieu d'aller en
classe? Comment peux-tu te conduire comme le dernier
des voyous de Salem? Pense donc à la peine que tu nous
fais, à notre oncle... et à moi ! »
Je baissai le nez sans répondre et m'efforçai de
rire...

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Qu'aurais-je pu répondre dans ma confusion? Je la
poussai doucement, me frayai un passage et filai vers
ma chambrette sous le toit pour tenter de réparer le
dommage de ma toilette avant l'arrivée de l'oncle; je
redoutais bien plus les gronderies et punitions de notre
parent que les doux reproches de ma gentille cousine.
Mary, tout en soupirant, m'avait suivi et, déjà, elle me
présentait une veste propre et me brossait et me peignait
avec énergie.
L'oncle Ashton était un homme grand et mince, au
visage sévère encadré de longs favoris grisonnants. Il
était clerc principal chez un attorney1 de la ville et
1. Notaire.

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travaillait dur pour gagner de quoi nous élever,
Mary et moi, qui n'avions plus du tout de famille. Ses
deux plus jeunes frères, dont nous étions les enfants,
étaient morts accidentellement et nos mères n'avaient
pas survécu à leur chagrin. Oui, que serions-nous
devenus sans notre oncle?
Tant de deuils et des soucis constants étaient sans
doute la cause de l'humeur chagrine et du pessimisme de
notre parent qui ne riait jamais et prévoyait pour l'avenir
un tas de calamités, surtout lorsqu'il était question de
moi.
Mais tant de fois j'avais entendu ses plaintes
qu'elles ne me touchaient plus. Je ne leur prêtais pas
plus d'attention qu'au bruit de la mer proche de notre
maison.
« Tu es né paresseux, Phil, et tu le seras toujours si
tu ne fais pas un effort... Tu n'arriveras jamais à rien
dans la vie, malheureux!... Tu aimes les voyages et
l'aventure, dis-tu? Autant courir tout droit à ta perte...
Pour un qui s'en tire, il y en a cent qui se perdent.
D'ailleurs, inutile de discuter, garçon, tu es à ma charge,
je suis responsable de toi et de ton avenir, je veillerai à
ce que tu travailles afin que tu deviennes un homme
digne de ce nom. »
En disant ces mots, l'oncle Ashton agitait, d'un air
menaçant, la terrible règle dont j'ai parlé. Celle-ci avait
sur moi plus d'effet que conseils et sermons; résigné, je
supportais la correction qui était plus honteuse que
pénible, car l'oncle Ashton, j'en suis

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certain maintenant, détestait autant que moi les
coups qu'il m'infligeait par devoir.
N'empêche que dès que je le pouvais et que l'oncle
tournait le dos, c'est-à-dire regagnait son étude sa
serviette bourrée de papiers sous le bras, je filais
rejoindre ma bande qui m'attendait, c'était plus fort que
moi...
Que n'ai-je écouté les paroles de l'oncle Ashton?
Que n'ai-je écouté les reproches des clairs yeux de ma
cousine Mary? J'aurais évité bien des peines et des
misères, à moi comme à ceux qui m'aimaient.

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CHAPITRE II
NEW-LOW, LE REDOUTABLE PIRATE
Si JE RÉSISTAI à l'envie que j'avais de courir les
aventures, en m'embarquant comme passager clandestin
à bord de l'un des nombreux navires qui
entraient dans le port de Salem, ce fut bien grâce à ma
chère petite cousine.
Elle devenait de plus en plus jolie et aimable, en
grandissant. Elle relevait avec grâce ses belles boucles
blondes sur sa nuque et s'habillait de robes presque
longues, qu'elle se faisait elle-même, toutes simples
mais qui lui allaient à ravir.

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Je devinais qu'elle m'aimait de tout son cœur bien
qu'elle me traitât toujours en cousin terrible. Je ne
fréquentais plus les pirates Têtes-Bleues et TêtesRouges, car ces associations n'existaient plus. En
grandissant, ces forbans d'occasion étaient devenus, tout
comme moi, des citoyens honnêtes et laborieux :
commerçants,
bureaucrates,
ouvriers,
marins,
pêcheurs... D'autres galopins nous avaient remplacés qui
jouaient dans les rochers de Salem. Nous suivions
parfois leurs jeux, pareils aux nôtres d'autrefois, non
sans regrets... de ma part du moins, je l'avoue.
Comment étais-je arrivé à passer avec succès les
examens qui me permirent d'entrer, avec ma dixseptième année, dans le bureau de l'oncle Ashton?
J'avais sans doute de grandes facilités pour l'étude. Pour
une fois, l'oncle Ashton se déclara tout à fait satisfait de
moi. Mais, plus que ses compliments, me
récompensèrent les sourires de ma chère Mary qui
redoubla d'ardeur à me gâter, à me faire plaisir autant
qu'elle le pouvait.
Quoique nous ne nous l'eussions jamais confié, je
devinais qu'elle pensait, tout comme moi, qu'un jour
dans l'avenir nous nous épouserions...
Cet espoir sans doute me donna la résignation
nécessaire pour commencer ma nouvelle vie de bureau
que je n'aimais guère. Que les journées me paraissaient
longues! Je respirais mal dans ce bureau étroit, j'avais
des fourmis dans les jambes et je n'arrivais pas à trouver
quelque intérêt à toutes les paperasses qu'il s'agissait de
noircir.
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Dès que personne ne me surveillait, je levais le nez
vers la fenêtre et suivais le passage des nuages dans le
ciel; je les enviais de tout mon cœur, car ils avaient
survolé la mer, les côtes, les îles, les navires au long
cours comme les barques de pêcheurs...
Aussitôt rentré à la maison, s'il n'était pas trop tard,
j'échangeais mes habits propres contre de plus vieux, en
grande vitesse et disais à Mary, sans vouloir comprendre
le regard chargé de reproches qu'elle m'adressait :
« Je m'en vais faire un petit tour sur le port, j'ai
vraiment besoin de prendre un peu l'air... j'ai tant
travaillé. Mais demain, samedi, chère cousine, je serai
libre l'après-midi tout entier, et nous ferons tous les
deux une belle promenade dans la campagne, »
Le lendemain, je remettais souvent la promenade à
huit jours, prétextant que mon vieil ami, le père
Goodluck, comptait sur mon aide pour aller à la pêche.
Il avait entendu dire que des langoustes remontaient en
masse du golfe de Floride, au long de nos côtes... Une
belle langouste pour notre menu de dimanche ne feraitelle pas son affaire?
Que l'air de la mer balayant les ruelles de Salem
sentait bon! Il me donnait des ailes, oui, il avait un goût
d'aventure qui me rendait aussi léger qu'une mouette
blanche; j'avais envie de crier ma joie comme elles...
Pouvais-je me douter que cette aventure, dont je
rêvais au fond de mon cœur depuis toujours, me
guettait?

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Un samedi de juin 1722, exactement le 15, je ne
l'oublierai jamais, je partis ainsi en compagnie du père
Goodluck, sur son petit sloop, pour une innocente pêche
aux langoustes... et je ne revins pas à Salem avant des
années...
Le vieil homme m'attendait pour partir, en
compagnie d'un bon camarade, Dicky, qui avait été
autrefois le chef des Têtes-Bleues. Le brave père
Goodluck ne me semblait pas avoir beaucoup changé,
depuis notre enfance : un peu plus tassé et ridé peutêtre, avec une barbe et des cheveux plus gris. Il
naviguait et péchait quand il ne raccommodait pas ses
filets, son éternelle vieille pipe au coin de la bouche et
toujours il invoquait
sa chance :
« Bon vent et beau temps, mon gars, me cria-t-il du
plus loin qu'il m'aperçut, nous ferons bonne pêche avec
un peu de chance! Embarque! Embarque! Largue
l'amarre, Dicky! »
Dicky, lui, avait changé autant que moi; le gamin de
douze ans était devenu un grand jeune homme; il
exerçait le métier de tonnelier et je l'enviais, sans oser
l'avouer, car il travaillait toujours à l'air et se servait de
ses muscles tout en sifflant gaiement. Il adorait les
choses de la mer et nous aimions nous rappeler les
exploits de notre enfance. Il se montrait, toujours, un
franc et joyeux compagnon.
« Hello! Phil, embarque! Nous allions partir sans
toi... »

24

Il avait déjà détaché l'amarre et s'occupait à hisser
le foc tandis que le père Goodluck, sans se presser,
prenait place à la barre.
Je sautai dans le bateau qui déjà frémissait comme
s'il avait hâte de prendre la mer, et aidai Dicky avec
empressement, après lui avoir donné une bonne
bourrade amicale dans le dos. J'étais heureux de sa
compagnie; la promenade en mer n'en serait que plus
agréable.
Le temps était beau; la mer à peine agitée; une
bonne petite brise enflait les voiles; elle nous pousserait
vers le sud où nous avions chance de rencontrer des
langoustes... Qui de nous trois aurait imaginé ce qui
nous attendait?
Dick et moi maniions les rames avec vigueur afin

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d'aider le sloop à sortir du port de Salem encombré
d'embarcations de toutes sortes et de toute importance;
dès que notre bateau eut dépassé la jetée, il prit le vent
en s'inclinant avec grâce et fila vers la haute mer, ses
voiles gonflées, avec cette douce musique de l'eau
glissant au long de la coque qui toujours me comblait
d'aise.
A tel point que je ne pus résister à l'envie de me
mettre à chanter la complainte des galères, avec un
entrain qui ne convenait guère à ses paroles plutôt
lugubres :
Tout nus, las!
en chemise,
II faut ramer Nuit et jour sans faintise
Sur cette mer...
Salem et la côte, là-bas, n'étaient plus qu'une ligne à
l'horizon. Je ne leur accordai pas un regard et me tournai
vers la mer sans limites, respirant à pleins poumons l'air
vif et salin du large dont j'avais été privé toute une
semaine. Une longue houle soulevait à peine l'avant de
notre sloop qui laissait derrière lui un sillage dont
l'écume blanche et légère s'ouvrait en éventail.
En silence, le père Goodluck tirait sur sa bouffarde,
il écoutait ma chanson qui devait lui rappeler des
souvenirs de son aventureux passé; il en oubliait de
commencer la pêche, ce que faisaient pourtant, l'une
après

26

l'autre, les barques sorties de Salem en même temps
que nous. Notre petit sloop les avait dépassées, nous les
perdîmes bientôt de vue.
Le cap Cod qui abrite la baie de Salem était loin;
des îles dont je ne connaissais pas les noms
apparaissaient puis disparaissaient; nous étions si
heureux, Dicky et moi, que nous nous gardions bien de
demander au vieux pêcheur où il nous menait.
Le soleil était haut maintenant dans un ciel presque
blanc à force d'être lumineux; nous cherchions l'abri des
voiles contre la chaleur. Nous fîmes alors une pause
pour manger de bon appétit les provisions que nous
avions apportées; une bonne gorgée de rhum que le père
Goodluck nous invita à prendre à même la vieille
gourde, acheva de nous mettre tous trois de bonne
humeur.
« Au travail, il est temps, les enfants! » commanda
enfin le pêcheur en mettant son sloop en panne pour
dérouler ses filets.
C'est juste à cet endroit, non loin d'un rocher, que
nous attendait l'aventure; elle arriva sur nous sans
prévenir, sous la forme d'une goélette cachée derrière
l'îlot. Brusquement elle apparut, et cingla vers notre
sloop à bonne allure...
Je ne compris pas tout de suite ce que cette jolie
goélette à trois mâts pouvait avoir à faire avec notre
petit sloop de pêcheurs. Intéressé par cette apparition
inattendue, je cherchai d'abord à reconnaître sa
nationalité par son pavillon.

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« Noir, fis-je, avec... avec...
— Noir avec une tête de mort! » énonça le vieux
pêcheur d'une voix si lugubre qu'un frisson d'angoisse
nous parcourut l'échiné à Dick comme à moi.
« Noir avec la tête de mort, un pirate, enfer et
damnation! jura le père Goodluck. Pas de chance, les
enfants, j'ai bien peur de deviner ce qu'il nous veut... pas
de chance! »
II ne nous fallut pas beaucoup de temps pour
constater que les craintes de notre vieil ami n'étaient
point vaines. Dès que la goélette s'approcha de nous, il
fut facile de distinguer les canons qui l'armaient et sur le
pont un équipage beaucoup trop important pour un
navire de commerce; une barque montée par six
hommes se détacha du navire et s'en vint vers nous, tout
droit, à force de rames.
Elle se rangea contre notre bordage et deux
hommes armés de sabres et de pistolets sautèrent dans
notre sloop.
« Inutile de résister! nous cria celui qui commandait
la bande. Suivez-nous, le capitaine Low vous ordonne
de monter à bord ! »
Le capitaine Low?... Nous restâmes muets et glacés
de terreur; même le père Goodluck pâlit. Le capitaine
Low? Qui n'avait entendu parler du terrible forban?
Premier lieutenant du pirate Lowther qui écumait les
mers du temps de ma jeunesse, il était maintenant le
chef redouté d'une bande d'aventuriers de la pire espèce.
Il aimait qu'on l'appelle New-Low en souvenir de

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son maître Lowther, ou qu'on lui donne le titre
d'amiral, car la folie des grandeurs le possédait.
Il rançonnait et pillait les navires marchands; il ne
craignait ni Dieu ni diable; il tuait les équipages ou les
réduisait en esclavage quand il ne les enrôlait pas de
force dans sa bande. Toujours le pistolet en main, il
abattait tous ceux qui lui résistaient; le récit de ses
cruautés faisait frémir les plus braves.
Sans beaucoup de conviction, le pauvre père
Goodluck tenta de plaider notre cause; il objecta qu'il
n'était qu'un pauvre pêcheur, et nous d'inoffensifs
garçons en promenade; il ne possédait que son bateau et
ses filets... Quel intérêt pouvait avoir le capitaine Low...

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« On ne discute pas les ordres de l'amiral, répondit
sèchement le pirate, ce qu'il vous veut, vous le saurez à
bord! Montez! c'est tout ce que l'on vous demande! »
C'est ce que nous prîmes le parti de faire, tête basse.
J'avoue humblement que je me sentais fort ému et
inquiet. A part les jeux d'enfants, et les voyages et
dangers que je me plaisais à imaginer, je ne connaissais
pas vraiment l'aventure. Celle qui m'était offerte serait
de taille, avec New-L.ow, le terrible forban, pour héros.
J'en frissonnais en montant sur le pont de la
goélette, avec mes compagnons pas plus fiers que moi,
poussés par nos ravisseurs, pistolets au poing.
Ma pensée et mes regrets volèrent vers Salem pardessus la mer, tout comme une belle mouette qui me
frôla, avant de se diriger vers le nord à grands coups
d'aile.
L'équipage des forbans, des hommes armés
jusqu'aux dents, aux mines d'ivrognes et de brigands,
nous accueillit avec des rires et des quolibets :
« Ah ! ah ! ah ! La belle prise, les amis ! un vieux
qui a près de cent ans et deux gamins tout juste sortis de
l'école... Ah! ah! ah! ça ne valait pas la peine de mettre
la chaloupe à la mer ! »
Nous avions envie de leur assurer que nous ne
demandions pas mieux que de retourner d'où nous
venions, mais on ne nous en laissa pas le temps. Après
nous avoir vivement fouillés pour voir si nous ne
cachions pas quelque arme, ces bandits nous poussèrent
brutalement vers le gaillard d'arrière où attendaient une
trentaine
30

de captifs qui avaient été faits prisonniers comme
nous dans la journée. J'appris qu'une douzaine de
bâtiments de toute importance avaient été arraisonnés
depuis le matin.
Que voulait-on faire de nous et de ces hommes? Je
ne tardai pas à l'apprendre de la bouche même du
redoutable New-Low.
Tous les prisonniers et même l'équipage firent
silence lorsque le chef des pirates apparut sur le pont.
Bien qu'il fût de stature moyenne et plutôt corpulent, il
en imposait par la manière dont il était vêtu, comme un
prince, avec élégance et richesse.
Il portait culotte rouge et habit chamarré, tricorne à
plumes et bas de soie; colliers, bagues et boucles
d'oreilles d'or et de pierres précieuses scintillaient au
soleil. Mais le plus remarquable, c'étaient ses armes :
pistolets qu'il tenait toujours à la main et sabres aux
poignées damasquinées et incrustées d'or et de diamants.
Cette richesse ne lui donnait pas pour autant l'air
d'un grand seigneur; son visage bouffi, les tics qui
faisaient grimacer son visage, ses yeux injectés de sang
à cause de ses habitudes d'intempérance et d'ivrognerie,
étaient bien ceux d'un écumeur des mers sans conduite
ni conscience.
Il s'avança vers nous en brandissant ses deux
pistolets, dans ses mains qu'agitait un tremblement
nerveux... ce qui ne l'empêchait pas de fort bien viser, je
m'en aperçus plus tard. Il cria d'une vilaine voix éraillée:

31

« Y a-t-il parmi vous des hommes mariés? »
Tous nous restâmes muets, nous demandant pour
quelle raison il nous posait cette question et s'il était
plus avantageux pour nous de répondre oui ou non.
Nous avions bien le droit de chercher à échapper à ce
forban, même au prix d'un mensonge qui ne faisait de
tort à personne.
Pourquoi eussé-je la malchance d'attirer sur moi
l'attention de ce maudit pirate? Sans doute parce que
j'avais l'air plus jeune que les autres? Furieux de notre
mutisme, il fit trois pas vers moi et m'appliqua sur la
tempe le canon de son pistolet après l'avoir armé.
Personne ne peut se dire brave, avant d'avoir senti
sur son front, sans trembler, le canon d'un pistolet.
J'avoue humblement que j'eus bien du mal à demeurer
debout, car mes jambes se dérobaient sous moi et, dans
ma bouche, mes dents en s'entrechoquant faisaient un
bruit de castagnettes que j'étais fort heureusement le
seul à percevoir.
Je devais être blanc comme un linge. New-Low
hurla à mon oreille :
« Eh bien, chien, répondras-tu, ou je te fais sauter la
cervelle ? »
Je m'empressai de bredouiller :
« Non! Non! Je ne suis pas marié. »
Dick, questionné à son tour, répondit de même. Que
n'avons-nous affirmé, comme la plupart des prisonniers,
que nous avions femme et enfants !

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Instantanément, la fureur de cet homme étrange se
calma et il passa de la colère à la plaisanterie.
« Bon! Eh bien, tous ces hommes libres, nous les
gardons... Ah! ah! ah! nous en ferons d'excellents
pirates. Vous ne regretterez rien, les amis, quelle bonne
vie que celle du pirate!... Voyez, de par ma naissance, je
n'étais qu'un petit citoyen de l'Angleterre comme tant
d'autres et me voilà grand seigneur, amiral... Chapeau
bas, les enfants! Si j'ai quelque désir, je n'ai qu'à
prendre, ah! ah! ah!... Qui ne craint le fameux pirate
New-Low? »
D'un seul coup, le forban redevint grave et
s'approcha de moi, en grimaçant :
« Entends-moi bien, petit, gémit-il, il n'y a qu'une

33

chose qu'un bon pirate ne doit jamais faire, c'est se
marier, car, lorsqu'il perd sa femme, il devient moins
que rien ! »
New-Low se laissa tomber sur un rouleau de
cordages qui se trouvait là et, cachant son visage dans
ses mains aux poignets ornés de fines dentelles, il
murmura :
« Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi! »
Nous, ses prisonniers, nous restions ébahis; nous
nous demandions si le forban ne devenait pas fou. Son
équipage devait être habitué à ses manières exaltées, à
ses changements d'humeur, car il ne paraissait pas
autrement étonné et continuait à vaquer au travail du
bord comme si rien ne se passait, et à la bonne marche
de la goélette, qui s'en allait vers la pleine mer, hélas!
J'appris peu de temps après que New-Low avait
épousé une jeune Américaine d'une grande beauté, que
celle-ci était morte en donnant le jour à un fils et que
le .pirate ne pouvait s'en consoler. Lui que rien ne
semblait émouvoir, qui abattait un homme d'un coup de
pistolet aussi facilement qu'un moineau, pleurait dès
qu'il songeait à sa femme morte, à son fils qu'il avait
confié à sa famille, ou bien priait le Ciel avec autant de
ferveur qu'un dévot. Puis, il se mettait à boire, à rire, à
chanter avec ses hommes, en vrai forban qu'il était...
Bien triste fut cette première nuit que je passai dans
la cale, en compagnie des autres prisonniers de NewLow, d'autant plus que je n'avais plus près de moi, pour
remonter mon courage, le cher bon vieux Goodluck; la
liberté lui avait été rendue avec quelques
34

autres, trop faibles ou âgés pour être pirates selon
notre ravisseur; embarqués sans vivres ni eau sur le
sloop, arriveraient-ils à se tirer de leur triste aventure?
Je le souhaitais de tout cœur.
J'avais Dicky, heureusement. Nous nous jurâmes de
ne pas être pirates, de chercher à nous échapper par tous
les moyens, puis, anéantis par la fatigue et les émotions,
nous sombrâmes dans un lourd sommeil rempli de
cauchemars.
Je rêvai de l'oncle Ashton qui m'apparaissait le plus
sage et le meilleur des hommes, de Mary qui était un bel
ange de douceur et de bonté; le bureau même où je
n'irais plus devenait un havre de paix. Bref, fou que
j'étais, je n'avais pas voulu d'un paradis et par force, je
me trouvais en enfer.
A mon réveil, Dicky s'efforça de remonter mon
courage; il avait par chance un caractère fort optimiste;
sans lui, j'aurais eu bien du mal à retenir des larmes
arrières et des gémissements inutiles.
« Nous sommes encore en vie, Phil, n'est-ce pas là
l'essentiel? Prenons notre mal en patience et sautons sur
la première occasion de nous évader qui se présentera. »

35

CHAPITRE III
PIRATE MALGRÉ MOI
Hélas ! cette occasion tant désirée ne se présenta
pas sur-le-champ, et nous dûmes malgré nous devenir
des pirates et mener leur vie. Durant cette première
nuit à bord de la goélette au pavillon noir, nous nous
étions juré, Dicky et moi, de tout supporter plutôt que de
signer notre enrôlement dans l'équipage du forban.
Outre que nous avions horreur de mener la vie de pirate,
nous savions que c'était signer notre perte; si jamais le
navire était pris, une mort ignominieuse nous attendait;
nous serions pendus haut et court
36

sans jugement, en même temps que l'équipage et
son chef.
Oui, tout plutôt que cela!
Durant plusieurs jours, nos ravisseurs tentèrent par
cent moyens de nous faire signer. Tantôt ils employaient
la force et les sévices; nous étions menacés, secoués,
battus... Tantôt la persuasion; ils nous promettaient mille
faveurs et richesses. Ils tentèrent même de nous enivrer
en nous offrant vins et alcools à discrétion. Il nous fallut
bien du courage et de la volonté pour résister à tout...
Hélas! notre courage ne nous servit à rien, car,
malgré notre indignation et nos supplications, les
forbans inscrivirent bel et bien eux-mêmes nos noms sur
le rôle de l'équipage. Nous étions devenus pirates sans le
vouloir.
Il ne nous restait plus qu'un désir, qu'un espoir
maintenant : nous échapper, ensemble ou séparément,
au péril même de notre vie.
Nos premières tentatives, hélas! ne furent pas
couronnées de succès et nous coûtèrent fort cher.
Nous avions gagné la haute mer. Un jour, New-Low
apparut furibond sur la dunette, réclamant à cor et à cri
son chien Darling qui était son compagnon inséparable.
Il l'aimait et le gâtait plus qu'un enfant; il aurait même
sacrifié pour lui n'importe quel membre de son
équipage. Tous, aussitôt, se mirent à la recherche de la
petite bête, de la proue à la poupe, du pont

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jusque dans les cales du navire, elle demeura
introuvable. On supposa alors que Darling était peutêtre resté à terre, sans qu'on s'en aperçût, lors de la
dernière escale. Le corsaire, d'une voix impérative,
commanda :
« Qu'on vire de bord à l'instant! Qu'on mette la
chaloupe à la mer! Qu'on me rapporte mon chien ou,
sans cela... »
L'embarcation, déjà, était à l'eau et six hommes se
préparaient à y descendre; vivement je me joignis à eux
dans l'espoir d'embarquer moi aussi. A terre, peut-être
trouverais-je quelque occasion de fausser compagnie à
mes ravisseurs? Par malheur, le quartier-maître
m'aperçut; il se jeta sur moi, me saisit aux épaules pour
m'empêcher de sauter dans la chaloupe, tout en
proférant des imprécations à mon adresse.
New-Low avait vu toute la scène; il accourut vers
moi, furieux, brandissant son pistolet avec l'évidente
intention de m'abattre. Trois fois il appuya sur la
détente; trois fois son arme s'enraya. Plein de rage,
écumant comme une bête, il jeta son arme par-dessus
bord et tira son sabre...
Je ne restai pas à l'attendre; au risque de me casser
le cou, je sautai dans la cale et réussis à m'y cacher
parmi les ballots de marchandises. Les jours qui
suivirent, j'évitai soigneusement de me montrer au
corsaire qui dut oublier mon aventure, pour ma plus
grande chance.

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Je décidai sagement d'attendre un certain temps,
avant de renouveler ma tentative d'évasion, afin que se
calment les soupçons de mes geôliers. Le temps me
parut bien long et pénible, car la vie des forbans que je
devais mener me faisait de plus en plus horreur.
Leur audace n'avait pas de bornes. Ils attaquaient
tous les navires qu'ils rencontraient, même les
embarcations de pêcheurs telles que celle du père
Goodluck, nous l'avons vu. Pour ces dernières, la seule
vue du pavillon noir suffisait à leur ôter toute tentative
de résistance. Lorsqu'il s'agissait d'un bateau plus
important, New-Low, sans vergogne, faisait hisser au
haut du mat le drapeau anglais, espagnol ou hollandais
suivant qu'il le jugeait préférable; il pouvait ainsi
approcher tout près de sa victime sans défiance.
Auparavant, il avait le soin de dissimuler ses canons
sous des prélarts et la plupart de ses hommes dans la
cale. Quand il abordait le navire sous quelque prétexte,
il avait alors beau jeu de réduire celui-ci à sa merci,
même s'il était plus important et mieux armé que lui.
Il l'arraisonnait, le pillait, tuait les hommes ou en
faisait des pirates malgré eux quand il ne les
abandonnait pas cruellement sur quelque rocher sans
eau ni vivres, les vouant à une mort certaine. Si le
vaisseau captif lui plaisait mieux que le sien, New-Low
faisait passer ses biens, ses armes et son équipage
dessus et abandonnait l'autre sans s'en soucier
davantage.
Les Antilles étaient le théâtre favori des forfaits

39

Ils attaquaient tous les noires qu'ils rencontraient.

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41

de notre pirate, car il connaissait à merveille les
moindres terres, ports, abris, rochers, cachettes et
passes, ce qui lui donnait de grands avantages pour
surprendre l'ennemi, lui échapper ou le poursuivre.
Un jour cependant, l'audace du forban faillit bien
lui être fatale.
Nous nous trouvions, au lever du jour, juste en face
de la baie Saint-Michel, lorsqu'une flûte portugaise
sortit de la rade. Elle s'approcha de nous sans méfiance
aucune, car nous arborions le pavillon hollandais, et
armes et canons étaient bien cachés... New-Low attendit
d'être à la hauteur du navire pour commander
l'abordage. Avant que son équipage n'ait eu le temps
d'esquisser un geste de défense, les pirates sautaient sur
le pont de la flûte, maîtrisaient sans mal les quelques
matelots occupés à la manœuvre et enfermaient les
autres dans les cabines. New-Low se félicitait :
« Ah! ah! une jolie prise, chargée de bon blé, à nous
sans coup férir... Pas mal cette flûte, en meilleur état que
notre vieille goélette! Bien armée, quatorze canons, les
amis! Une affaire! Transportons-nous-y à l'instant,
camarades, avec armes et bagages! Notre vieux bateau
nous fera escorte avec les prisonniers. » Tous obéirent
sur-le-champ aux ordres du pirate, mais, voleur volé,
New-Low ne tarda pas à s'apercevoir, dès qu'il se trouva
en pleine mer, que son nouveau navire faisait eau de
toutes parts.
La flûte devait être carénée d'urgence. New-Low
jura

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tant qu'il put mais dut néanmoins se résoudre à
gagner les Triangles, trois îlots qu'il connaissait bien à
quarante lieues de là. Il comptait y trouver la tranquillité
nécessaire pour la délicate et longue opération du
carénage.
Aussitôt arrivés, le pirate commanda lui-même une
manœuvre fort audacieuse qui faillit bien nous être
fatale :
« Tout le monde sur les vergues ! »
II comptait que le navire prendrait ainsi assez de
gîte, pour que les ouvriers qualifiés pussent réparer la
coque. Depuis que je vivais prisonnier sur le navire des
pirates, j'avais appris à grimper dans la mâture avec
l'agilité d'un singe, sans souci du danger ni du vertige; il
nous arrivait, à Dicky et à moi, de passer de longs
moments perchés sur une vergue où nous pouvions nous
entretenir tranquillement de notre misère et de nos
espoirs.
Nous fûmes les premiers à atteindre la vergue du
grand perroquet; mais tant d'autres matelots obéirent
avec empressement aux ordres de New-Low que la flûte
bascula trop vite; la coque s'enfonça dans la mer; l'eau
pénétra par les sabords ce qui alourdit encore le navire
prêt à chavirer.
A ce moment, New-Low, redescendu dans sa
cabine, s'entretenait tranquillement avec son chirurgien
lorsque, soudain, les vagues firent irruption par les
ouvertures.
Avec une souplesse peu commune, le pirate se hissa

43

« La coque s'enfonça dans la mer.'

44

par l'une des ouvertures et nous l'aperçûmes qui
aidait son compagnon à en faire autant, et le tirait de
toutes ses forces.
Pour nous, qui étions agrippés dans la mâture
chavirée presque au ras de l'eau, il ne nous restait plus
qu'à plonger, ce que nous fîmes l'un après l'autre. Je ne
me sentais pas tellement rassuré, car la mer était fort
houleuse. Une barque que l'équipage avait réussi à
mettre à l'eau, ne tarda pas à être chargée à sombrer et
les hommes qui s'y étaient réfugiés refusèrent de nous
laisser monter, malgré les supplications de mon brave
camarade Dicky qui s'y était hissé de force. Je lui dus
la vie, car il eut la bonne idée de me lancer une bouée
à laquelle je me cramponnai solidement, ce qui me
permit d'économiser mes forces.
Notre vieille goélette ne se trouvait pas bien loin,
mais personne à bord ne semblait s'être aperçu de la
tragédie qui se déroulait à quelques encablures. Tout
l'équipage, bien à l'abri du mauvais temps sous une
tente de prélarts, raccommodait tranquillement les
voiles. La barque de sauvetage finit pas s'approcher
assez pour héler les matelots et leur faire savoir ce qui
se passait.
Cet accident aurait pu coûter fort cher à NewLow; il y perdit seulement deux hommes. Après cette
terrible aventure, il se montra d'une humeur de dogue
durant des jours et des jours. Il parcourait le navire
pour calmer ses nerfs, hurlait des imprécations, buvait
plus
45

que de coutume, pleurait ou riait tour à tour,
brandissait son sabre ou jouait du pistolet, menaçant
tous ceux qui le rencontraient. Est-il besoin de dire que
tout le monde le fuyait ?
Par une manœuvre maladroite, le pirate avait perdu
un navire et presque toutes ses armes et provisions.
L'eau potable en particulier ne tarda pas à manquer; on
ne pouvait s'en procurer aux Triangles. Notre navire
cingla vers la Grenade où il parvint, après seize jours
d'une fort pénible traversée, car l'eau nous était
sévèrement rationnée; rien n'est plus dur que la soif à
bord, surtout lorsqu'il fait très chaud, ce qui était le cas.
Je savais que la Grenade est une colonie française
et que ses habitants sont fort méfiants et astucieux. Peutêtre allais-je trouver près d'eux ma chance? Si seulement
je pouvais leur faire savoir à quel redoutable pirate ils
avaient affaire !
New-Low savait qu'il risquait gros en abordant la
Grenade, mais aucun danger ne l'arrêtait. Toujours il
comptait sur sa chance diabolique, vous le verrez une
fois de plus...
Dès qu'il se trouva en vue du port, il donna l'ordre à
l'équipage de descendre dans les cales et de s'y cacher; il
ne garda sur le pont que quelques hommes pour la
manœuvre; je réussis à me joindre à eux sans me faire
remarquer et m'affairai au cabestan.
Des Français montèrent à bord pour interroger
New-Low qui mentit et leur raconta qu'il venait de la
Barbade et désirait seulement faire à la Grenade sa
provision d'eau.
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Les Français regardaient partout d'un air
soupçonneux, car la tête des pirates ne devait pas leur
inspirer confiance, et comme ils avaient raison! Je
profitai que Low ni aucun de ses hommes ne me voyait
pour tenter de leur faire comprendre, par quelques
gestes de dénégation, qu'on leur mentait effrontément.
Hélas! ils ne me comprirent qu'à demi; ils
pensèrent avoir affaire à quelque contrebandier — les
contrebandiers pullulaient aux Antilles — ils ne
songèrent pas une minute au trop célèbre pirate, le
redoutable New Low.

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Les Français quittèrent notre goélette avec
l'intention de capturer ce supposé contrebandier. En
effet, le lendemain, à peine avions-nous achevé notre
provision d'eau et nous préparions-nous à lever l'ancre,
que nous aperçûmes un sloop de soixante-dix tonneaux
qui sortait du port et s'en venait à toute allure.
New-Low devina tout de suite ses intentions
lorsque le navire se rangea à tribord et qu'il aperçut ses
canons braqués sur nous. Il cracha par terre en jurant
comme un païen :
« Les traîtres!... Ah! Ils veulent se frotter à NewLow? Eh bien, il va leur en cuire; ils ne m'ont pas
encore, les bandits ! »
Et il hurla des ordres à l'équipage :
« Branle-bas de combat, tous les hommes sur le
pont! Chargez les canons et feu partout ! »
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, notre
paisible goélette s'était transformée en un navire de
combat. Huit canons apparurent de dessous les prélarts
qui les cachaient et quatre-vingt-dix hommes jaillirent
hors des cales armés jusqu'aux dents et prêts à
l'abordage.
A cette vue, le capitaine du sloop préféra se rendre
sans combat; tête basse, il abandonna son navire contre
les vies sauves...
En possession de deux bons bateaux, le pirate
croisa au long des Antilles et arraisonna, presque sans
coup férir, une bonne demi-douzaine d'embarcations
avec leur cargaison.

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Ces succès augmentèrent encore un peu plus
l'assurance et l'audace de New-Low. Quittant les Iles, il
résolut d'aller tenter sa chance vers les possessions
espagnoles.
Entre Carthagène et Puerto Bello, le pirate aperçut
deux voiles à l'horizon; sans même prendre la
précaution de s'en approcher un peu, afin de les mieux
identifier, il commanda :
« Donnons-leur la chasse! Deux contre deux, est-ce
que les chances ne sont pas égales, qu'en dites-vous? »
Et il ricanait d'un air diabolique. Mais son entrain
tomba d'un seul coup lorsqu'il crut reconnaître, dans l'un
des navires qu'il se préparait à chasser, un vaisseau de
ligne anglais escorté d'un autre bâtiment de guerre.
Aucun doute! On pouvait maintenant distinguer les
canons rangés en batterie sur le pont et qui dirigeaient
vers nous leurs gueules menaçantes, et les hommes en
uniforme et leurs officiers. New-Low, qui possédait une
mémoire étonnante, pour retenir toutes les structures et
noms des bâtiments qu'il avait rencontrés dans ses longs
voyages sur mer, déchiffra le premier, sur le bordage du
navire : La Syrène.
« La Syrène ? enfer et damnation ! nous courons
dans la gueule du tigre... L'un des mieux armés et des
plus rapides des bâtiments de guerre anglais!... Nous
aurons de la chance si nous lui échappons!... Virez de
bord! hurla-t-il, notre salut est dans la fuite! Que Dieu
nous protège! »
Il aurait mieux fait d'invoquer le diable, pensai-je.

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L'homme de barre obéit tout de suite à l'ordre
donné, et si violemment que les membrures de notre
malheureux navire en craquèrent; bientôt nous gîtâmes à
tel point que, durant quelques secondes interminables, je
crus que nous allions sombrer.
Pourtant, ma frayeur n'était rien auprès de celle que
je ressentis en constatant que le vaisseau de ligne qui
nous donnait la chasse à toute allure gagnait
sensiblement sur nous malgré notre rapidité. Nous
sommes pris, cette fois, pensai-je. Et je me voyais déjà
pendu sans jugement et me balançant à la grand-vergue.
Malgré mes affirmations véhémentes, jamais l'on ne
voudrait croire que je n'étais pas un vrai pirate, puisque
mon nom et ma signature figuraient sur le livre de bord.
« Oh ! oncle Ashton, oh ! ma douce Mary, comme
je regrette avec plus d'amertume que jamais de ne pas
avoir écouté vos sages conseils ! Oh ! aventure, m'as-tu
donc trahi? »
Je crus entendre le bon père Goodluck murmurer à
mon oreille : « Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir...
La chance, elle tourne comme le vent... »
Ce qui me redonna un peu de courage.
Les boulets que lançait maintenant l'ennemi
pleuvaient derrière nous sur la mer, se rapprochaient
rapidement et faisaient jaillir sur l'eau de hautes gerbes
d'écume.
« Qu'on apporte du rhum! » hurla New-Low, dont
le visage se convulsait de fureur.

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Le vaisseau de ligne nous donnait la chasse.

51

Les membres de l'équipage les plus importants se
groupèrent autour de leur chef et, brandissant leurs
pistolets, jurèrent avec toutes sortes de serments, de se
brûler la cervelle l'un l'autre s'ils étaient pris par
l'ennemi. Une forte rasade de rhum, bue à tour de rôle à
même la bonbonne qu'un homme leur apporta, scella
leur résolution.
L'alcool parut ranimer les esprits de New-Low qui
courut à la barre, l'arracha des mains du pilote afin de
prendre sa place. Il dirigea son navire droit, entre deux
îlots tort rapprochés. Perdait-il la tête?
« Je connais les fonds, nous avons une chance sur
dix de franchir la passe... Eux, ajouta-t-il en crachant
dans la direction du bateau anglais, n'en ont aucune...
Que le diable m'assiste! »
Je le souhaitais aussi en moi-même. Tout plutôt que
d'être pendu comme un pirate!
La goélette passa de justesse entre les deux îles; à
plusieurs reprises, sa coque toucha les fonds avec un
bruit sinistre et je crus bien sa dernière heure arrivée; à
chaque fois, elle tremblait jusqu'au haut des mâts.
La Syrène se risqua à nous suivre; elle eut grand
tort; elle s'échoua sur le fond rocheux. Nous perçûmes
des cris et des imprécations, mais New-Low ne s'arrêta
pas pour les écouter...
Nous étions loin; nous étions sauvés encore cette
fois.
Dicky qui avait éprouvé une vive frousse lui aussi,

52

avait envie comme moi de sauter et de crier de joie.
Pourtant, nous étions toujours des pirates...
Notre goélette louvoyait maintenant entre les
nombreuses îles semées dans la baie de Honduras;
certaines ne sont que des rochers arides et inhabités; on
les désigne sous le nom de Cayes.
Après une alerte aussi sérieuse, le pirate jugea qu'il
avait besoin de repos et son équipage aussi. Il jeta
l'ancre près d'une petite terre qu'il dit se nommer la
Caye de Port-Royal et y débarqua avec la majeure partie
de son équipage. Au fond d'une plage, et à l'abri de
grands arbres, il fit construire des huttes de feuillage et
porter à terre des provisions et du rhum.
Bien entendu, Dicky et moi fûmes consignés sur le
navire avec d'autres « pirates malgré eux », sous la
garde d'une partie de l'équipage que nous devions aider
à quelques travaux de réparation.
Pendant ce temps, New-Low et ses amis passaient
leur temps à s'amuser, à boire, à rire et à chanter. Du
bateau, nous entendions leurs voix joyeuses; je ne les
enviais pas, mais tout en travaillant, je contemplais la
terre si proche avec des yeux d'envie. J'écoutais les
chants des oiseaux variés qui l'habitaient; je respirais de
délicieux parfums de verdure et de fleurs que le vent
m'apportait.
Il n'y avait guère que deux cents brasses, entre la
rive et le navire. Si je n'avais été un si mauvais nageur,
je n'aurais sûrement pu résister à l'envie de me jeter

53

à l'eau, afin de gagner la plage au plus vite, au
risque d'être aperçu par le guetteur qui arpentait le pont
de jour et de nuit.
De jour et de nuit, je cherchais un moyen de
m'évader; je guettais une occasion... Je priais le Ciel de
m'en fournir une...
Ma patience enfin fut récompensée.

54

CHAPITRE IV
MON ÉVASION
C'EST

le 9 mars 1723 que je réussis enfin à
m'évader; j'en notai soigneusement la date dès que je le
pus.
Ce matin-là, j'étais occupé à rafistoler des voiles sur
le pont, lorsque je vis le tonnelier et quatre hommes
mettre la chaloupe à la mer et y embarquer quantité de
barriques et de récipients. Ils allaient chercher de l'eau
potable sur la côte. Sans en être prié, je m'empressai
d'aider à charger et, lorsque je vis le tonnelier qui
s'apprêtait à détacher l'amarre, je lui demandai

55

tout souriant et d'une voix pleine d'envie :
« Comme j'aimerais aller à terre pour me dégourdir
un peu les jambes ! Et je serais content de vous donner
un coup de main, si vous vouliez m'emmener avec
vous? »
Je vis que le tonnelier, un brave homme, hésitait :
« C'est dur de rester toujours à bord alors que les
autres sont à terre et cueillent des fleurs, des fruits...
— Hum!... Tu ne feras pas de bêtises, tu me le
promets? »
Je pris mon air le plus étonné. Le tonnelier
remarqua que je n'avais rien dans les mains, que j'étais
vêtu seulement d'une veste, d'une culotte et d'un bonnet;
pas même de bas ni de souliers. Il en conclut que ce
n'était pas avec l'intention de m'échapper que je voulais
aller à terre. Il me cria, pour mon plus grand
soulagement :
« C'est bon! Viens avec nous, mon gars, on
t'emmène promener! »
Je ne me le fis pas dire deux fois. Léger comme un
cabri, je sautai dans la chaloupe et pris une rame.
Darling, le chien favori de New-Low, était là aussi et
frétillait de la queue; il semblait aussi content que moi.
Quand nous eûmes abordé sur la plage, à
l'embouchure du ruisseau, je m'empressai de descendre
tonneaux et autres récipients, et de les remplir d'eau
fraîche. Les hommes me regardaient faire en souriant,
tant je mettais d'ardeur au travail.

56

Le soleil était brûlant et j'avais soif; je me mis à plat
ventre et bus longuement dans le courant, ce qui fit rire
pour de bon les matelots :
« Bois, bois, mon garçon, ça ne te soûlera pas; pour
nous, un coup de rhum nous convient mieux. »
Ils s'installèrent à l'ombre et s'y reposèrent; moi, je
partis au long de la plage, accompagné de Darling, d'un
pas nonchalant tel un promeneur. Je jouais avec le chien
ou bien me baissais pour ramasser un caillou que je
jetais à l'eau ou un coquillage que je goûtais.
Cependant, je me rapprochais insensiblement de la
lisière de la forêt qui cernait la plage. Le tonnelier qui
ne me perdait pas de vue me cria :
« Ho! garçon, où vas-tu? Ne t'égare pas! »
Je me retournai vers lui, le plus naturellement du
monde afin de lui répondre :
« Oh! les amis. Il y a des noix de coco, oui, en
quantité, là, sous les palmiers; j'en ramasse et je vous en
apporte ! »
Dès que je fus caché dans le feuillage, je bondis
dans la forêt, et me sauvai à toutes jambes suivi de
Darling qui devait éprouver lui aussi, un irrésistible
besoin de retrouver la terre ferme et la liberté. Un peu
inquiet, car je craignais que le chien ne me trahisse par
ses aboiements, je tentai de le chasser du geste et de la
voix, à plusieurs reprises, mais la pauvre petite bête ne
voulut rien entendre. Elle gémissait et s'attachait à mes
pas.
Les broussailles étaient de plus en plus épaisses et

57

« Hé.' là, garçon, on embarque! »Je me gardai de répondre.

58

je n'avançais que difficilement sur les épines et les
cailloux qui blessaient mes pieds et mes jambes nus; je
m'arrêtai à une vingtaine de mètres de la lisière et me
blottis dans un fourré, avec Darling que je serrais dans
mes bras en lui tenant la gueule à deux mains de peur
qu'il n'aboie.
Je me sentais terriblement anxieux; mon cœur
battait très fort; je percevais distinctement les voix des
pirates dans l'air pur et paisible. Ils discutaient
calmement tout en chargeant la chaloupe.
Ils avaient sans doute terminé; j'entendis tout à
coup le tonnelier crier dans ses mains en porte-voix :
« Hé! là, garçon, on embarque! Dépêche-toi et
ramène le chien surtout, sinon nous serons pendus! »
Je me gardai de répondre. Alors, l'homme d'une
voix furieuse grogna :
« L'idiot! Il se sera égaré dans la forêt, je le parie!
Nous voilà bien, où le trouver? »
Tout en m'appelant, les hommes coururent à la
lisière et me cherchèrent dans les ronces et buissons
sous les cocotiers. Je n'osais pas respirer, je tremblais
comme la feuille au vent et j'avais du mal à retenir
Darling qui frémissait dans mes bras contre ma poitrine.
L'un des matelots finit par crier :
« Pour moi, nous perdons notre temps, j'en suis
certain! Le bandit s'est sauvé et nous ne le reverrons
pas; mutile de le chercher! Nous ne dirons pas que nous
l'avons emmené à terre non plus que le chien!

59

— Il m'a trompé, le vaurien! grogna le tonnelier
furibond, comment l'aurais-je deviné?... Ah! si jamais je
le retrouve, il lui en cuira, je le jure ! »
Un moment, le tonnelier demeura indécis, puis cria:
« Si tu ne reviens pas à l'instant, garnement,
on t'abandonne! Les bêtes te dévoreront ou tu mourras
de faim, ce qui ne sera pas plus gai pour toi, tu entends?
Adieu! »
A mon grand soulagement, je l'aperçus qui
s'éloignait avec ses hommes. J'entendis le bruit des
rames et de la chaloupe qui reprenait la mer; avec
précaution, je fis quelques pas hors du fourré et je vis en
effet la chaloupe qui se rapprochait du navire à l'ancre.
J'étais sauvé! Enfin, j'étais libre, libre...
Pour seul compagnon sur cet îlot probablement
désert, en pleine mer et loin des lignes de navigation, je
n'avais qu'un pauvre chien. Je ne possédais pas le
moindre outil, pas une arme. Mes seuls vêtements
étaient ceux que je portais sur moi et pas même une
paire de
souliers !
Peut-être mourrais-je de faim ou serais-je dévoré
par une bête féroce comme le disait le tonnelier? Peutêtre serais-je piqué par un serpent venimeux — ils
abondaient sur ces îles — ou massacré par des sauvages
qui abordaient souvent sur ces rochers ?
Je ne voyais rien. Quoique dénué de tout et
environné de dangers, je me sentais un homme libre, un
homme honnête. Ma position me parut si belle, après les

60

longs jours chez les pirates que je venais de vivre
avec là terreur continuelle d'être pendu, que je ne pus
m'empêcher de crier ma joie en courant et sautant sur la
plage au long de la côte. Darling m'imitait et aboyait
tant qu'il pouvait.
J'étais fort impatient d'explorer mon domaine, afin
de trouver un abri et aussi de me rendre compte des
ressources qu'il pourrait m'apporter. Cependant, je n'osai
m'éloigner beaucoup, avant d'avoir la certitude que
New-Low n'enverrait pas une chaloupe avec des
hommes qui se mettraient à ma recherche.
Pourtant, j'espérais que le tonnelier passerait ma
disparition sous silence de crainte d'un blâme sévère car,
en fait, il en était le responsable pour m'avoir emmené à
terre.
Je m'enfonçai dans la forêt, non sans grand mal;
celle-ci était d'une densité extraordinaire; lianes et
buissons épineux s'enchevêtraient; j'arrivai à gagner un
amas de rochers qui dominaient le cours du ruisseau, et
les escaladai. De là-haut, je pouvais voir, sans être vu,
une grande étendue de côte et de mer, et aussi la goélette
de New-Low amarrée à quelque distance.
D'après l'animation qui régnait à bord du navire
pirate, je crus deviner que celui-ci se préparait au
départ; tout l'équipage s'activait à la manœuvre; on
hissait les voiles...
Je ne me trompais pas; quelques heures plus tard, je
vis qu'on levait l'ancre, et la goélette, poussée par bon
vent, doucement s'éloigna de la côte, disparut à
l'horizon...
61

Alors, par un revirement subit causé sans doute par
toutes les fatigues et émotions que je venais de
supporter, un découragement profond s'empara de moi,
succédant à la joie délirante de me sentir libre. Je pris
soudain conscience de mon isolement, de mon
dénuement. L'immense forêt sauvage qui couvrait toute
l'île m'apparut hostile, méchante, remplie d'ennemis et
de dangers inconnus prêts à fondre sur le pauvre garçon
isolé et sans défense que j'étais.
La nuit tomba très vite, comme dans toutes les
régions équatoriales. Une brise fraîche agita les cimes
des grands arbres; j'entendis des bêtes qui ne sortent
qu'à la
62

tombée du jour, ramper et se glisser dans les
fourrés; je crus voir des yeux s'allumer ici et là et qui me
guettaient; je perçus des feulements, glapissements et
ululements lugubres et menaçants. Les bêtes se
préparaient à la chasse, pour la nuit.
Je frissonnais de peur, de froid, de faim. Ma
chemise et ma culotte bien minces étaient mes seuls
vêtements; je n'avais aucun moyen de faire du feu pour
me réchauffer et éloigner les bêtes sauvages; je n'avais
rien à manger et je me sentais bien faible, mon dernier
repas était loin; quelques fruits ramassés sous les arbres,
c'était tout ce que j'avais pris depuis le matin.
Que n'avais-je près de moi le brave père Goodluck
qui savait toujours remonter les courages! Lui, si
ingénieux et qui avait couru tant d'aventures aurait su
trouver le moyen de vivre dans une île déserte et perdue.
Où était-il mon vieil ami? Nous retrouverions-nous
jamais à Salem sur le quai du port?
S'il me voyait dans ce pitoyable état, il me prendrait
aux épaules et me secouerait d'importance pour
m'arracher au découragement.
« Hé! donc, fiston, nous en avons vu d'autres et
nous en sommes toujours sortis... Compte sur la bonne
chance, allons! Si tu n'y crois pas, comment veux-tu
qu'elle te vienne en aide? Tant qu'il y a de la vie, il y a
de l'espoir... »
Que n'avais-je attendu une autre occasion de
m'échapper avec mon bon ami et camarade Dicky? Dans
mon

63

grand désir de retrouver la liberté, je n'avais même
pas songé à lui. Il était resté avec les pirates. Que
devait-il penser de ma disparition? A nous deux, la vie
aurait été plus facile, plus agréable dans cette île; Dicky
était un garçon plein de ressources, courageux, adroit,
jamais embarrassé.
Oui, c'est tout juste si je ne regrettais pas de m'être
échappé, ce soir-là, le premier que je passais dans mon
île. Je me laissai tomber à terre, la tête dans mes mains
et me pris à sangloter très haut et très fort comme un
petit enfant. Il me semblait que j'allais mourir...
Darling, le brave chien qui ne m'avait pas quitté
d'une semelle dans la journée, se jeta sur moi en
gémissant pour me montrer qu'il s'associait à ma peine.
A grands coups de langue sur mes joues, il cherchait à
essuyer mes larmes. Et il apportait tant d'ardeur à cette
opération que je finis par me mettre à rire, sans pouvoir
m'en empêcher; je le pris dans mes bras, je le serrai très
fort contre moi en le caressant :
« Non, je ne suis pas seul puisque je t'ai, Darling; à
nous deux, nous pourrons vivre, nous sauver. »
Chère petite bête, elle se montrait sensible,
affectueuse! Ce n'était pas une bête de race; parmi les
longs poils qui voilaient son petit visage de chien, ses
grands yeux bruns humides brillaient d'intelligence,
d'affection.
Je me sentis moins abattu; je songeai à Salem et à

64

la maison. Je m'imaginai Mary, ma chère petite
cousine Mary qui, sa journée de laborieuse ménagère
terminée, se mettait à genoux avant de se coucher; elle
priait le Ciel pour le mauvais sujet que j'étais. Pour ma
grande honte, sans doute croyait-elle, comme l'oncle
Ashton, que j'étais parti volontairement afin de courir
les aventures.
Cette pensée ranima mon courage; je me jurai de
tenter l'impossible pour vivre, afin de retourner un jour
près d'eux et de me disculper; si j'avais navigué sur un
bateau pirate, c'avait été malgré moi : n’'avais-je pas
risqué ma vie pour retrouver la liberté et l'honneur?
Je me blottis dans un creux abrité entre deux
rochers, avec, contre ma poitrine, Darling qui me tenait
chaud; je m'endormis presque aussitôt, d'un sommeil
profond sinon sans rêves.
Je rêvai de ma cousine. Elle jouait pour moi sur son
clavecin une mélodie harmonieuse et calme qui me
touchait; j'aimais tant la musique! Lorsque, tout à coup
réveillé, je me demandai durant un bon moment où je
me trouvais, car j'entendais encore une agréable
musique... Ce n'était pas celle du clavecin, hélas ! elle
était faite de milliers de chants d'oiseaux perchés dans
tous les arbres et buissons de la grande forêt : pigeons,
tourterelles, canaris, perruches, et tant d'autres que je ne
connaissais pas. Ils rivalisaient de beauté, de voix et de
plumage; mon île était le royaume des oiseaux.
Toutes mes épreuves et aventures me revinrent à la

65

mémoire; mais, sans doute parce que cette nuit
m'avait bien reposé, je me sentais un moral meilleur.
Tout était si beau autour de moi au soleil levant! Les
fleurs s'ouvraient en répandant leurs parfums, des lapins
bondissaient dans l'herbe, des singes jouaient dans les
branches. Je commençai par descendre au ruisseau, à
travers la forêt composée de toutes les essences d'arbres
dont beaucoup portaient d'excellents fruits : oranges,
bananes, noix de coco dont je fis provision pour mon
déjeuner.
Je mangeai et bus abondamment au bord du cours
d'eau, tandis que Darling cherchait son déjeuner de rats,
mulots et autres petites bêtes. Un héron perché sur sa
longue patte me regardait sans crainte; je remarquai que
de nombreux poissons devaient habiter le ruisseau; ils
sautaient hors de l'eau, pour saisir les insectes de
passage ; mais comment les attraper ?
La rivière descendait jusqu'à la mer, au long d'une
vallée étroite à travers la forêt; je résolus de remonter
son cours afin de ne pas me perdre, et aussi parce qu'il
était un peu moins difficile de me frayer un chemin au
fond du vallon qu'à travers la forêt.
Je sifflai Darling enchanté de fureter ici et là;
j'avançai lentement et avec prudence, à cause des
cailloux et épines qui écorchaient mes pieds nus mais
aussi dans la crainte de rencontrer quelque ennemi : bête
sauvage ou serpent. Je regardais partout et prêtais
l'oreille.
Je montais entre les collines dont les hautes et
épaisses
66

frondaisons m'abritaient du soleil, qui devenait
terriblement brûlant à mesure que l'heure avançait.
Tout en reconnaissant les lieux, je cherchai à
découvrir de nouvelles richesses pouvant améliorer mon
ordinaire. Par chance, elles étaient nombreuses. Outre
les orangers, bananiers et cocotiers, je trouvai des
citronniers, des figuiers et aussi de la vigne sauvage,
aux grappes maigres et petites qui me parurent
délicieuses; je remarquai aussi un arbre d'où tombaient
de beaux fruits de forme ovale, bruns en dehors,
rougeâtres au-dedans et qui me semblaient fort
appétissants; je n'osai point les goûter de crainte qu'ils
ne fussent pas comestibles.
Quant à la faune, elle me parut être aussi abondante
67

que variée. Outre les oiseaux, je rencontrai des
cochons sauvages, tout un troupeau qui par bonheur
s'enfuit à mon approche, en grognant de peur, et
j'aperçus dans les arbres des singes, et des écureuils. Il y
avait des quantités de lièvres et de lapins, de porcs-épics
et de gros lézards. Sur la plage de sable, je savais que
les tortues se promenaient; j'en avais vu les jours
précédents.
Hélas! Je ne possédais ni armes ni engins de pêche
d'aucune sorte, ni pelle ni pioche pour creuser une fosse
et piéger le gros gibier, pas même un couteau pour
découper les tortues qui sont fort coriaces.
Et ce qui me manquerait plus que tout, je le
devinais, c'était le moyen de faire du feu pour cuire ma
nourriture; je devrais me contenter de manger cru le
moindre gibier que je pourrais attraper. Bien souvent,
lorsque j'étais jeune, j'avais essayé d'allumer de la
mousse sèche et des brindilles, en frottant des bouts de
bois sec ou en frappant l'un contre l'autre deux silex,
jamais je n'avais pu y arriver.
Pourrais-je vivre en me nourrissant seulement de
fruits?
Mais n'avais-je pas résolu de songer seulement à
l'heure présente? Le plus pressé me parut être de trouver
un logis. Les rochers de la plage où je m'étais caché,
afin de guetter les pirates ne m'offraient pas un abri
confortable et, le jour, le soleil y était brûlant. Je ne
voulais pas non plus être trop loin de la mer d'où

68

pouvait venir un jour, le navire qui me ramènerait
dans ma patrie.
Au flanc de la colline d'où l'on jouissait d'une vue
magnifique sur la baie et les îles, je remarquai de beaux
arbres, trop bien alignés pour avoir ainsi poussé au
hasard. J'y courus.
Je ne me trompais pas; je trouvai sous leur
ombrage, des monceaux de bouts de bois et de
branchages qui étaient certainement les restes de
cabanes, abattues par les intempéries et le temps. Je
découvris aussi des débris de rustiques pots de terre
cuite, des épieux, des gourdins, massues et autres
vestiges de vie humaine. De primitifs Indiens avaient
vécu là, sans aucun doute, voilà bien des années! Pour
quelle raison avaient-ils fui le continent? Chassés par les
Espagnols si cruels conquérants, je le supposais.
Assez ému, j'errai un long moment à travers le
campement tout en fouillant ici et là. Je rassemblai avec
soin, quelques pots à demi brisés, quelques armes et
outils de bois bien grossiers qui pourraient cependant
m'être utiles, j'avais l'intention de les emporter...
Je me ravisai, posai ma charge à terre saisi d'une
résolution subite. Pourquoi, moi aussi, n'habiterais-je
pas sous les ombrages de ces beaux grands arbres. De
cette hauteur, on jouissait d'une vue très étendue sur la
plage, la mer, les îles et rochers.
Oui, j'allais bâtir une cabane à cet endroit; cela
paraît peut-être un peu ridicule? Il me semblait que j'y

69

serais moins seul puisque d'autres hommes avaient
vécu là. Ce qui ne m'empêcherait pas d'avoir aussi ma
hutte de roseaux, en bas, près de la rivière, à proximité
de la mer. Suivant mon humeur du moment, suivant le
temps qu'il ferait, j'habiterais ici ou là.
Et si, pour une raison inattendue telle que le
débarquement de voyageurs suspects, je me trouvais
obligé de fuir la côte, eh bien, je ne serais pas fâché de
trouver sur la colline un refuge tout prêt d'où je pourrais
surveiller les allées et venues de l'ennemi.
« Au travail, Darling! fis-je en m'adressant à mon
chien, faute d'avoir un autre compagnon, au travail,
nous allons nous construire une jolie et confortable
habitation! »

70

CHAPITRE V
UN NOUVEAU SELKIRK
j'étais gamin et vagabondais et jouais sur
les plages et environs de Salem avec des camarades,
nous avions souvent bâti des cabanes et je ne me trouvai
pas embarrassé par ce travail. Ce n'était pas non plus les
matériaux les plus variés qui me manquaient. Outre les
débris des huttes démolies dont je pouvais encore me
servir, il y avait, à terre, sous les arbres de la forêt, des
quantités de branches abattues de toutes les tailles et
grosseurs. Je n'avais qu'à choisir celles qui me
convenaient et c'était une chance pour
LORSQUE

71

moi, qui ne possédais aucun outil de bûcheron ou
de menuisier : hache, serpe ou scie.
Je commençai par choisir le tronc d'un arbre bien
droit et fixai solidement l'extrémité de branches, à
hauteur convenable autour de ce tronc, à l'aide de lianes
solides; celles-ci non plus ne manquaient pas dans la
forêt. Puis je couvris cette armature de très larges
feuilles d'un certain palmier appelé latanier; je bouchai
les fissures de mousse et d'herbe sèche.
J'eus ainsi une habitation étroite et légère, en forme
de hutte, qui m'abritait du soleil brûlant dans la journée,
de la fraîcheur pendant la nuit. Serait-elle suffisante
pour résister aux pluies et tempêtes de la mauvaise
saison? Je préférais ne pas y penser; il serait temps d'y
songer le moment venu.
J'installai dans un coin une couchette de feuilles,
sans oublier, tout auprès, un nid douillet pour Darling
qui en parut enchanté. Des souches ou des pierres me
fournirent table et sièges.
La porte de notre logis, tout comme celles des
autres cahutes que j'élevai par la suite en divers endroits
de mon île, faisait face à la mer. Il m'était agréable de
voir l'immensité et je profitais de la brise fraîche
soufflant du large; je pouvais aussi guetter les navires
qui passeraient à l'horizon ou s'approcheraient de mon
île.
Si simple fût-elle, l'édification de ma première hutte
me demanda beaucoup de temps; je ne travaillais

72

pas vite; je me sentais faible et mes pieds écorchés
me faisaient terriblement souffrir malgré les sandales
d'écorce et de lianes que j'avais fabriquées pour tenter
de les protéger.
Et chaque matin, avant de me mettre à l'ouvrage, je
devais en premier lieu songer à notre nourriture. Je
n'avais aucun mal à trouver des fruits tant ils étaient
variés et abondants; mais je ne tardai pas à sentir le
besoin et l'envie de varier mon menu. Peut-être
gagnerais-je ainsi un peu de force pour mon dur travail ?
Le gibier non plus ne manquait pas. Darling
trouvait rats et mulots en abondance; j'avoue cependant
que ses prises qu'il avait la gentillesse de déposer
parfois à mes pieds pour m'inviter à y goûter ne me
tentaient guère, à part un jeune lapin que je voulus
volontiers partager avec lui. Mais la viande crue me
dégoûtait plutôt; je ne la trouvai pas du tout savoureuse.
Il y avait beaucoup de cochons sauvages sur mon
île; ils vivaient en troupeaux et faisaient une abondante
consommation de fruits de toutes sortes. Comment en
tuer un? Je n'avais pour armes qu'un bâton ou un épieu.
Je les évitais même fort prudemment; un seul ne
m'effrayait pas, mais aurais-je eu le dessus s'ils
m'avaient attaqué en nombre ?
J'aperçus souvent une biche ou un chevreuil, à la
nuit tombante. J'avais entendu raconter que des
chasseurs creusaient des fosses profondes qu'ils
recouvraient de branchages et feuilles pour les
dissimuler; les bêtes en

73

passant y tombaient et y restaient prisonnières.
Pourquoi ne pas essayer ce piège?
Me servant de mes mains nues autant que de mon
épieu, je me mis au travail en un lieu qui me parut être
le passage ordinaire d'une bande de chevreuils. La terre
était dure et pleine de racines; au bout de longues heures
d'un travail exténuant, j'arrivai à creuser un trou assez
profond, mais, tout à coup, je rencontrai le roc et fus
obligé de m'arrêter.
Je renouvelai ma tentative en d'autres lieux, sans
plus de succès; la couche d'humus sur le sol de l'île était
trop mince. Je renonçai quoique à regret à attraper
quelque gibier au fond d'une fosse.
Les cochons sauvages me fendirent sans le vouloir
un fier service. Un jour que j'arrivais dans une clairière
de la forêt, j'en aperçus tout un troupeau en train de se
régaler de ces fruits oblongs de couleur brune, rouges à
l'intérieur, fort appétissants, que je n'avais pas osé
goûter tant je craignais qu'ils ne fussent du poison.
« Puisque ces bêtes en sont si friandes et s'en
nourrissent, pensai-je, ces fruits sont sûrement
comestibles. »
J'en ramassai et y goûtai; ils étaient délicieux,
parfumés et très nourrissants; ils me rappelaient les
melons de nos pays. J'appris plus tard que l'arbre qui
portait ces fruits s'appelait avocatier. Il me fournit un
très appréciable dessert et, pour en trouver, ce n'était pas
sorcier, je n'avais qu'à suivre les cochons sauvages...

74

Bref, nous nous installions un peu plus
confortablement chaque jour dans notre île, Darling et
moi. Je pensais souvent à l'extraordinaire et
passionnante aventure d'un certain matelot écossais
nommé Alexandre Selkirk1 que j'avais entendu raconter,
avec un intérêt très vif, peu avant mon départ de Salem
justement. On l'avait abandonné dans l'îlot inhabité de
Juan Fernandez, sur la côte occidentale de l'Amérique
du Sud, en 1704; il y vécut absolument seul durant
quatre années et quatre mois.
Semblable épreuve me serait-elle imposée? Je priai
le Ciel que mon isolement ne soit pas pour moi aussi
long. Quatre années ! Cela me paraissait une éternité.
Durant son long délaissement dans l'îlot solitaire de
Juan Fernandez, le nommé Selkirk montra un courage et
une ingéniosité étonnants; les épreuves et dangers de
toutes sortes ne lui furent point épargnés. Pourtant, dès
le départ, il était plus fortuné que moi. Le capitaine de
son navire qui l'avait abandonné pour je ne me rappelais
plus quelle raison, ne le laissait pas dépourvu; il lui
donna des armes et des munitions, des outils, ustensiles,
vêtements et même du tabac et une Bible, sans oublier
le précieux briquet pour allumer du feu.
Il paraît cependant que pour économiser ses
munitions, Selkirk parvenait à attraper des chèvres
sauvages à la course, ce qui remplit d'admiration les
marins qui
1. Le Robinson Crusoé bien connu dont Daniel Defoe
romança les aventures.

75

débarquèrent dans son île après quatre ans; ceux-ci
se sentaient incapables d'en faire autant. Malgré ma
souplesse, il n'était pas question pour moi d'imiter
Selkirk en essayant d'attraper un jeune faon à la course.
Je ne me frayais qu'avec mille peines un chemin à
travers les broussailles et lianes de la forêt, et mes pieds
nus couverts d'ampoules et d'écorchures me faisaient
terriblement souffrir, même lorsque je marchais avec
précaution.
Ce que j'enviais le plus à Selkirk, c'était de pouvoir
allumer du feu... Le feu! quelle merveille lorsqu'on est
seul, un foyer semble vivant, il vous réchauffe en même
temps le corps et l'âme.
De plus, quels bons repas j'aurais pu préparer avec
les ressources de mon île! Qui sait? Même l'un des rats
que m'apportait gentiment Darling lorsque sa chasse
était bonne, bien cuisiné, m'aurait peut-être paru un mets
délicieux... ou tout au moins mangeable.
Il me semblait aussi avoir entendu dire que cet
étonnant Selkirk était arrivé, tout comme les primitifs
Indiens des forêts tropicales, à tirer du feu en frottant
l'un contre l'autre deux bouts de bois sec de piment. Je
ne trouvai pas de piment; j'essayai pourtant d'allumer
toutes les essences de bois que je pus trouver, en vain!
Pas la moindre étincelle! J'y perdis mon temps, mes
forces et ma patience.
Je renonçai donc à chasser comme à cuire n'importe
quelle sorte de gibier à plume ou à poil. Par hasard,

76

je découvris les œufs de tortue, et ce fut pour moi une
très grande chance...
Des tortues vivaient en quantités sur la plage; il y
en avait de toutes les tailles et ce n'était pas difficile de
les attraper; il suffisait de les retourner sur le dos1.
Hélas! j'avais dû renoncer aussi à goûter de ce gibier; sa
chair était si dure, si coriace que je ne pouvais même
pas l'entamer avec mes dents qui étaient bonnes
pourtant. La tortue sans doute n'est mangeable que
bouillie longuement sur le feu.
Mais un jour que je sommeillais, les yeux à demi
1. Ces tortues de grande taille que chassait Phil Ashton en
1723 ont dû être exterminées, car on n'en voit plus à l'heure
actuelle.

77

ouverts, à l'ombre de ma hutte de la plage, une
grosse tortue qui ne m'avait pas vu s'approcha tout près
de moi et, avec ardeur, se mit à creuser dans le sable un
large trou d'une profondeur d'un pied et demi environ
sans se presser, elle y pondit ses œufs puis se mit en
devoir de les recouvrir bien vite...
Je me levai d'un bond, j'effrayai la grosse tortue qui
se sauva à toute vitesse et je ramassai ses œufs, au
moins une cinquantaine, plus gros que ceux des poules
de chez nous.
Sur-le-champ, je les gobai tels quels; ils étaient
délicieux. Oui, quel festin je fis ce jour-là et les
semaines qui suivirent! Darling, lui aussi, adorait les
œufs de
tortue.
Il était facile d'en trouver. Je fouillai
consciencieusement le sable à l'aide d'un bâton jusqu'à
ce que j'aie la chance de tomber sur un nid de mère
tortue que celle-ci abandonne aussitôt qu'elle a pondu.
Les tortues, en effet, ne couvent pas; c'est le soleil
brûlant qui se charge de faire éclore les œufs.
J'observais que quinze à vingt jours suffisaient aux
bébés tortues pour éclore; cela m'amusait beaucoup de
les voir émerger du sable l'une après l'autre. Aussitôt
qu'elles voyaient le jour, elles trottaient droit vers la mer
de toute la vitesse de leurs petites pattes, afin de s'y
baigner.
Je me fatiguai pourtant assez vite de manger les
œufs crus. Il était facile de les faire cuire sans feu; je me
contentai de les déposer à terre, bien rangés sur de
78

larges feuilles de latanier, au grand soleil qui
suffisait à les durcir. Je leur trouvais ainsi bien meilleur
goût et mon estomac les supportait plus facilement.
N'allez pas vous imaginer cependant que mon
domaine, comme j'appelais mon île, ne renfermait que
fruits délicieux, oiseaux merveilleux et bêtes
inoffensives ! Hélas ! il hébergeait aussi des ennemis
dont les plus redoutables étaient les serpents, et surtout
les moustiques. Bien petits animaux pourtant, mais en si
grande quantité et si harcelants !
Au début de mon séjour dans l'île, je craignais
surtout les pumas que j'entendais chasser la nuit dans la
forêt. J'en aperçus parfois au loin, mais ils semblaient
avoir au moins aussi peur que moi et s'enfuyaient sans
jamais m'attaquer.
Les serpents se mirent à pulluler, à mesure que
s'avançait la saison chaude. J'en rencontrai de toutes
tailles et de toute espèce, et je ne me promenais pas à
travers les fourrés et les hautes herbes sans regarder
avec soin où je posais mes pieds et toujours un bâton à
la main pour éventuellement me défendre.
Si encore j'avais été chaussé de hautes bottes de
cuir qui m'auraient protégé, mais les sandales que je
fabriquais ne résistaient pas longtemps aux épines et aux
cailloux.
Les coupures et blessures qui m'avaient si
profondément entamé les pieds au début de mon séjour
dans l'île n'arrivaient pas à se cicatriser et se rouvraient

79

au moindre choc; j'en souffrais terriblement, et
même la nuit, ce qui m'empêchait de dormir.
Je pense que la faiblesse et la fatigue nuisaient à la
guérison de mes pieds; c'est pourquoi je marchais le
moins possible et faisais de longues siestes durant la
journée, dans ma cabane ou sur le sable de la plage à
l'ombre des cocotiers.
Darling, mon cher petit compagnon, était aussi un
fidèle gardien; il était de petite taille et n'aurait pu me
défendre contre les bêtes sauvages si elles m'avaient
attaqué, mais il savait toujours me prévenir du danger;
même quand il semblait dormir profondément, il gardait
toujours une oreille et un œil en alerte. S'il aboyait, je
savais que le péril n'était pas grand; quelque oiseau ou
quelque écureuil s'approchait; mais s'il grondait en
tremblant et hérissant les moustaches, je comprenais
qu'il nous fallait fuir, et Darling n'était pas le dernier
pour découvrir la cachette où nous serions à l'abri.
C'est grâce à lui qu'aucun serpent venimeux ne me
mordit, car ils pullulaient dans les herbes hautes et dans
les rochers; certains faisaient un bruit étrange en se
dressant sur leur queue d'un air menaçant.
Moins dangereux, mais d'un aspect tout aussi
effrayant, étaient les boas; j'en rencontrai de
gigantesques mesurant au moins dix à douze pieds de
long et aussi gros que le corps d'un homme. Leur peau
épaisse et toute crevassée ressemble à s'y méprendre à
l'écorce moussue

80

Des boas, j'en rencontrai de gigantesques.
81

d'un vieil arbre et, quand ils s'endorment à terre
allongés, sans un mouvement, vous les prendriez pour
une branche tombée.
C'est ce qui nous arriva, à Darling et à moi; un
matin que nous nous promenions dans la forêt à l'ombre
de la futaie que les rayons du soleil déjà chauds
perçaient de flèches de lumière; je crus voir sur mon
chemin un tronc abattu et, sans méfiance aucune, le
heurtai légèrement du pied. A l'instant, une tête affreuse,
menaçante, se dressa, me soufflant au visage une
haleine empestée; la bête ouvrait une gueule assez
grande pour m'avaler tout entier d'un seul coup; du
moins, il me le parut.
Je me rejetai en arrière et lui échappai de justesse;
j'avais frôlé une mort horrible; j'en fus à moitié malade
durant plusieurs jours et n'osai aller dans la forêt.
Jamais plus il ne m'arriva de prendre un serpent
pour un vieux tronc d'arbre; il m'arriva plus souvent de
prendre un tronc d'arbre pour un serpent, de fuir à toutes
jambes, de me moquer ensuite de ma frayeur ridicule.
Les cochons sauvages étaient beaucoup moins
terribles, moins agressifs. Presque toujours, le troupeau
entier Fuyait devant Darling et moi dès qu'ils nous
apercevaient. Avec des grognements, ils allaient se
réfugier dans les broussailles. Pourtant, je ne me
risquais pas à les provoquer ni même à les poursuivre
car j'étais sans armes.

82

Un jour, l'un de ces sangliers me joua un tour
encore plus terrible que le boa. J'en frémis encore
lorsque
j'y pense.
Je me reposais à la lisière du bois, étendu sur le
sable de la plage, le dos appuyé contre un arbre; la
chaleur de midi était suffocante; je crois que j'étais déjà
parti pour le pays des rêves; Darling aussi car, pour une
fois, il ne fit aucun geste ni n'émit aucun son pour me
prévenir du danger...
Tout à coup : grrr! grrr! des grognements furibonds
nous éveillent en sursaut. J'ouvre les yeux pour
apercevoir, s'en venant vers nous à la vitesse d'un boulet
de canon, un gigantesque sanglier, tout noir, les défenses
pointées en avant prêtes à m'embrocher, son petit œil
cruel fixé sur moi...
Je pousse un cri d'angoisse, me croyant perdu; pas
question de me redresser pour tenter d'échapper à
l'ennemi, je n'en ai pas le temps! Je lève les yeux vers le
ciel pour implorer le secours... et j'aperçois, juste audessus de ma tête, une branche d'arbre vraiment
providentielle.
Je ne fais ni une ni deux, je l'empoigne de mes deux
mains; d'un effort surhumain, je me hisse à la force des
poignets, juste à temps, juste assez haut pour éviter les
cruelles défenses du terrible cochon sauvage; celles-ci
n'emportèrent qu'un bon morceau de mon fond de
culotte. Pauvre culotte bien mise à mal depuis que je
séjournais dans mon île! déteinte, usée

83

par le temps, déchirée, trouée, par les cailloux et
ronces de la forêt !
Le sanglier parut se contenter de ce très peu
glorieux trophée que je ne lui disputai pas. Un peu
tardivement, Darling le poursuivit en aboyant : il
s'enfonça dans la forêt et ne tenta pas de renouveler son
attaque, heureusement.
Je restai, cette fois encore, un très long moment
essoufflé, épuisé et tremblant. Plus de peur que de mal,
sauf pour ma pauvre culotte. Je l'avais échappé belle.

84

CHAPITRE VI
DE PETITS MAIS REDOUTABLES ENNEMIS!
de tous les ennemis que je
rencontrai sur mon domaine était le plus minuscule,
mais il vous attaquait en si grand nombre et avec un
acharnement si diabolique qu'il n'y avait aucun moyen
d'en avoir raison. A la saison des pluies qui succéda d'un
seul coup à la saison chaude, il pullula à tel
point qu'il faillit bien abattre mon courage et ruiner ma
santé. Je finis par le fuir en quittant mon île pour
un certain temps, ce qui me fit courir bien des
dangers d'une autre sorte.
LE PLUS REDOUTABLE

85

Cet ennemi était une sorte de petit moustique noir
qui vous harcelait en bourdonnant, de jour et de nuit.
Lorsque ces maudits insectes s'abattaient sur vous, en un
nuage sombre et compact, ils vous dévoraient des pieds
à la tête littéralement; votre peau rougissait, se gonflait,
se tuméfiait, devenait une plaie.
Si vous en tuiez dix, il en revenait mille plus
acharnés encore. Ils envahissaient votre maison en se
glissant par les moindres interstices; ils tombaient dans
l'eau et les aliments; vous ne pouviez plus ni manger ni
dormir.
Ils se faufilaient sous vos vêtements, vous entraient
dans les yeux, le nez, les oreilles. Vous en mangiez sans
le vouloir vous en rêviez; ils s'accrochaient si
férocement à votre corps que vous ne pouviez vous en
débarrasser sans leur arracher la tête. Impossible de
vivre... un enfer!
Pour fuir les moustiques, je commençai par
renoncer à ma hutte perchée sous les grands arbres de la
colline. Il y avait un peu moins de ces sales insectes sur
la plage, car la brise venue de la mer arrivait à entraîner
leurs nuages un peu plus loin. Mais quand le vent
tombait, la vie devenait aussi intenable, et plus la saison
des pluies avançait, plus ces damnées bestioles
pullulaient. Je n'avais plus un pouce de mon corps
intact.
Ah! si seulement j'avais eu la ressource d'allumer
du feu! Je savais que la fumée était la seule protection
contre les attaques des moustiques. Mille fois, je
86

renouvelai ma tentative pour essayer de faire jaillir
une flamme, en vain! Je maudissais mon incapacité.
Allais-je m'avouer vaincu et me laisser dévorer tout
vivant par des ennemis si minuscules alors que j'avais
triomphé du boa et du cochon sauvage en apparence
plus redoutables ? Après avoir cherché longtemps une
solution, je résolus de céder la place aux moustiques en
tentant de gagner un rocher qui se dressait en mer pas
très loin de la côte. Parce qu'il était continuellement
balayé par les vents du large, il n'y poussait ni un
arbuste, ni un brin d'herbe. J'espérais que, là, il n'y aurait
pas de ces maudits insectes et que je pourrais enfin
reposer un peu.
Mais comment faire pour atteindre ce rocher? Je
n'étais pas un nageur assez expérimenté pour gagner ce
refuge par mes propres moyens. Et je ne possédais pas
la moindre embarcation ni les outils nécessaires pour en
construire une, même fort rudimentaire.
Je me creusai la tête durant des jours et finis par
trouver autre chose; ma tentative serait dangereuse,
c'était évident, mais je n'avais pas le choix des moyens.
Je choisis un morceau de bois de bambou, léger et
creux, je le plaçai sous mes bras, contre ma poitrine, un
peu comme une bouée de sauvetage et me lançai
bravement à l'eau qui, heureusement, n'était pas très
profonde à cet endroit. Après plusieurs tentatives plus
ou moins réussies — je bus la goutte plus d'un coup —
j'atteignis enfin, sain et sauf, ce rocher qui n'était guère
éloigné de mon île que d'une portée de canon.

87

Cet ennemi était une sorte de petit moustique.

88

Darling, qui avait d'abord hésité à m'accompagner,
se montra tout de suite un assez bon nageur, sans avoir
jamais appris, et me suivis jusque dans mon nouveau
refuge. La brave bête ! Nous étions si bons amis
maintenant que nous aurions eu bien de la peine à nous
séparer...
Notre rocher était nu et plat comme un gros galet de
mer. Il mesurait à peu près quatre cents pieds de tour et
les vents du large le balayaient de tous côtés si bien qu'il
n'hébergeait pas le moindre moustique. Quelsoulagement! Je pus m'y reposer durant de longues
nuits, tout à fait tranquille. Le bruit des vagues se
brisant sur les rochers, le cri des oiseaux de mer qui
passaient me berçaient mille fois plus agréablement que
le harcelant bourdonnement de ces maudits insectes.
Cependant, notre rocher ne nous offrait pas la
moindre ressource, et il nous fallait de temps en temps
regagner notre île, afin d'en rapporter l'eau potable et la
nourriture nécessaires à notre subsistance. Je ne pouvais
me charger beaucoup à la fois, juste un petit paquet que
j'enveloppais de mes habits et fixais sur ma tête pour le
mettre à l'abri de l'eau de mer. Je dus aussi renoncer à
transporter le bois, les lianes et les feuilles qui
m'auraient permis d'élever une petite hutte sur le rocher,
pour nous mettre à l'abri du soleil souvent brûlant,
surtout au milieu du jour.
Ces petits voyages par mer n'étaient point sans
risques pour le médiocre nageur que j'étais. Un beau
jour,

89

ma bouée de bambou glissa de dessous mes bras; je
tentai de la rattraper; je manquai mon coup, enfonçai et
faillis bien me noyer. Par malchance, la mer était assez
agitée; je nageai avec l'énergie du désespoir,
luttant contre les vagues qui me passaient sur la
tête,
sans avancer beaucoup, car un courant
m'empêchait de progresser. Un long moment, je remuai
encore bras et jambes mais j'étais à bout de forces et
mes idées commençaient à se troubler... C'est à mon
brave petit compagnon Darling que je dus la vie encore
cette fois.
Il nageait tout près de moi, pour
m'encourager à sa manière; il allait et venait et
sut me conduire vers une passe plus calme où le courant
se faisait moins sentir, où l'eau était moins profonde,
car du bout du pied, tout à coup, je sentis la
terre.
Lorsque enfin nous atteignîmes le rivage, je me
laissai tomber tout de mon long sur le sable, sans
pouvoir me redresser ni faire un mouvement tant j'étais
épuisé; il me fallut un bon moment avant de retrouver
seulement un peu de force pour m'asseoir.
Mon cher petit compagnon se rendait fort bien
compte du terrible danger auquel je venais d'échapper,
car il me témoignait sa joie par maints aboiements
joyeux et coups de langue sur mon visage.
Au cours d'un autre voyage jusqu'au rocher, un
danger encore plus terrible se présenta à nous sous la
forme d'un requin. La mer en cet endroit est infestée de
ces redoutables animaux, toujours affamés et en quête
d'une
90

proie, en particulier de cette espèce fort étrange que
l'on appelle requin-marteau à cause de leur gueule
allongée qui s'aplatit curieusement dans le bout, comme
l'instrument dont on leur a donné le nom.
J'en apercevais très souvent qui nageaient à la
surface de la mer; je ne craignais pourtant pas trop d'en
rencontrer au cours de mes petits voyages; étant donné
leur taille, il leur faut une assez grande profondeur d'eau
pour pouvoir évoluer et comme leur gueule est située
sous leur tête, ils doivent se retourner complètement,
s'ils veulent attraper une proie. Entre mon île et le
rocher où j'allais pour fuir les moustiques, il n'y avait
guère que cinq ou six pieds de fond.
C'est grâce à cela que nous échappâmes, mon chien
et moi, à une mort aussi rapide qu'épouvantable.
Nous revenions, ce soir-là, tous deux fort
paisiblement vers la terre, l'eau était belle et calme
comme un lac; j'étais en train de constater avec plaisir
que je faisais de grands progrès en natation, lorsqu'un
requin-marteau qui me parut gigantesque jaillit soudain
de derrière un rocher et se jeta sur moi, avec une
violence telle que j'en restai un petit moment tout
étourdi. Déjà, l'affreuse bête, virant de bord, revenait
vers moi, en essayant de se retourner, afin de me saisir
au passage entre ses terribles mâchoires grandes
ouvertes...
Je n'eus même pas le temps, et Darling près de moi
non plus, d'esquisser le moindre mouvement de fuite.

91

Par chance, le requin-marteau dut heurter le fond de
son aileron ce qui empêcha sa manœuvre. Nous mîmes
ce retard à profit, Darling et moi, pour fuir. Je pris pied,
saisis mon petit compagnon dans mes bras et, à toute
vitesse, je me hâtai vers la côte... Le requin-marteau
renonça à nous, il dut s'en aller vers la haute mer, car il
ne renouvela pas son attaque.
Ce jour-là, ce fut moi qui sauvai la vie de Darling.
Nous en fûmes quittes pour une belle peur; nous
restâmes tous deux un long moment sur le rivage à
suivre les évolutions du requin-marteau qui nageait, au
loin, à la recherche d'une autre proie. Mon petit chien
tremblait autant que moi.
Par bonheur, comme je viens de le dire, je faisais
92

de grands progrès en natation; j'allais maintenant
assez vite d'une île à l'autre, sans avoir besoin de ma
bouée de bambou et avec moins de fatigue et de risques.
Je pris même plaisir à explorer, l'un après l'autre, les
rochers et les îles des environs. Je n'y fis aucune
découverte ni rencontre méritant d'être notée.
Les jours succédaient aux jours, tous à peu près
semblables, et rien ne venait changer le cours de ma vie
solitaire. Vivrais-je toujours ainsi, pauvre, misérable
avec pour seul compagnon le brave Darling que j'aimais
mais qui n'était qu'un pauvre petit chien?
Lorsque je pouvais rester dans mon île, mon emploi
du temps ne variait guère. Je me levais de bonne heure
afin de profiter de la fraîcheur matinale, tout comme la
multitude d'oiseaux qui donnaient leur concert dès avant
l'aube; il y en avait de toutes sortes; les perroquets
surtout avaient des plumages merveilleux. J'avais
entendu dire qu'il était facile d'apprivoiser cet oiseau. A
plusieurs reprises j'essayai, mais je n'avais pas assez de
patience où les perroquets de mon île étaient-ils trop
sauvages? Je ne pus y arriver. D'ailleurs Darling, jaloux
peut-être de l'attention que je leur accordais, ne les
aimait pas et faisait tout ce qu'il pouvait pour les
effrayer.
C'était aussi à l'aube le moment où mon domaine se
montrait sous son plus bel aspect. Le soleil illuminait la
i une des grands arbres qui s'agitaient doucement sous la
brise et dispersait la brume qui emplissait les vallons.

93

Les bêtes sauvages que j'avais entendu chasser
toute la nuit : pumas et renards rentraient dans leur
tanière; les singes et les écureuils, habitués maintenant à
notre présence, gambadaient de branche en branche
dans notre voisinage.
Un long moment, je demeurai au seuil de ma hutte,
immobile, scrutant la plage et la mer : pas une voile! pas
une embarcation! J'en avais toujours le cœur serré d'une
amère déception; le secours ne me viendrait-il jamais?
Je me secouai et m'en allai vers un certain rocher de
pierre tendre où, à l'aide d'un caillou pointu, je ne
manquai jamais de marquer la date et le nom du jour qui
commençait; la liste était bien longue déjà!
La seule chose qui me consolait, c'était le souvenir
de la dure vie que j'avais menée, lorsque j'étais pirate
malgré moi, parmi des hommes malhonnêtes et cruels
que je détestais, avec la terreur continuelle d'être pris et
pendu sans jugement, à la grande vergue, et je me
répétais inlassablement :
« Je suis libre, je suis un honnête homme; je pourrai
revoir l'oncle Ashton et Mary sans rougir! »
A la pensée de ma famille, de ma maison de Salem
que peut-être jamais je ne retrouverais, j'avais du mal à
retenir mes larmes. Je retournais bien vite à ma cabane,
je faisais mon ménage et préparais ma nourriture pour la
journée. Je mangeais mon petit déjeuner de fruits et en
ramassais une provision. Pendant ce temps, Darling

94

de son côté faisait la chasse aux rats et mulots,
hérissons, petits oiseaux ou autres bestioles.
Suivi avec entrain par mon petit ami qui, lui, ne
semblait pas du tout malheureux parce que ma société
lui suffisait, je descendais jusqu'au ruisseau afin d'y
boire et d'y faire ma provision d'eau fraîche, dans des
récipients de bambou fort légers et pratiques. Une
quantité d'oiseaux vivaient là : hérons, ibis, pélicans,
canards, bécasses et bien d'autres que je ne connaissais
pas. Je m'amusais beaucoup à les observer. Quels
habiles et patients pêcheurs ils étaient ! surtout le héron
qui demeurait des heures perché sur une patte, aussi
immobile qu'une souche!
Je péchais moi aussi, mais avec moins de succès,
quelques écrevisses sous les pierres. Puis je ramassais
des coquillages sur la plage et des œufs de tortue dans le
sable de la baie.
Je remontais chez moi, en suivant le cours du
ruisseau, à l'ombre des grands arbres, car très vite le
soleil devenait brûlant et m'étourdissait.
Je ne souffrais pas à proprement parler de la faim et
pourtant il devait me manquer quelque chose, car petit à
petit, à mesure que les jours passaient, je me sentais plus
faible. Était-ce un effet de la solitude cl de l'ennui? Peutêtre!

95

CHAPITRE VII
UN SAUVETEUR INESPÉRÉ
un matin où je me sentis au réveil si las, si
désespéré que je ne trouvai ni la force ni le courage de
me lever de ma couche de feuilles sèches et de sortir de
ma hutte. A quoi bon? Je repoussai doucement de la
main mon brave Darling qui s'était jeté sur moi en
gémissant lorsqu'il m'avait vu ainsi et, cachant mon
visage dans mes bras, je retombai sur mon lit et pleurai
tout haut...
A la saison sèche venait de succéder celle des
pluies, plus redoutable que l'autre, pour le pauvre
délaissé
IL VINT

96

que j'étais. De terribles tornades avaient balayé mon
domaine et maintenant l'averse tombait sans arrêt, de
jour comme de nuit. Elle faisait un triste concert en
tambourinant sur les feuilles et sur mon toit qui ne
m'abritait plus; l'eau mouillait tout, même mon lit et mes
minces vêtements. Malgré la pluie, l'air restait lourd et
les moustiques que je n'avais plus la force de chasser me
harcelaient.
Mes pauvres pieds, dont les blessures ne s'étaient
jamais tout à fait refermées me faisaient à nouveau
cruellement souffrir. La veille encore, j'avais marché par
mégarde sur un coquillage pointu de la plage qui était
entré dans l'une de mes plaies; je n'avais pu retenir un
cri de douleur et m'étais laissé tomber à terre; j'étais
resté là plus d'une heure à pleurer et gémir...
Je demeurai dans ma cabane sans force ni courage,
durant des jours et des jours — je ne saurais dire
combien — malgré mon pauvre Darling qui m'en faisait
reproche à sa manière, en aboyant doucement et me
tirant par ma manche. J'avais tout à fait perdu le goût de
vivre.
Je ne savais même plus quel jour j'étais, semaine ou
dimanche? ni quel mois en cours? Je ne trouvais pas la
force de gagner mon rocher, tout juste celle de grignoter
quelques figues et raisins ou de boire un peu d'eau,
lorsque la soif et la faim se faisaient trop sentir.
A mesure que l'interminable saison des pluies
s'avançait, le temps se refroidissait insensiblement; je

97

grelottais sous mes minces habits tout déchirés;
j'avais aussi sans doute des accès de fièvre. Ah! si
seulement j'avais pu allumer un peu de feu pour me
réchauffer! Le brave Darling comprenait ma misère; il
ne me quittait pas, se serrait contre moi en gémissant
pour me tenir chaud et me réconforter par sa présence.
Sans lui, je crois que je serais mort, car il m'arrivait de
m'évanouir et, quand je reprenais conscience, je me
demandais où je pouvais me trouver.
Mes seuls bons moments, c'était lorsque j'arrivais
à m'assoupir et rêvais de Salem. J'étais un jeune garçon
et me trouvais dans la petite maison de l'oncle Ashton,
un vrai paradis avec son poêle qui ronflait et
rougeoyait, la table avec ses assiettes et tasses à fleurs
où Mary, gracieuse et souriante dans sa robe du matin,
versait le thé fumant. Toute fière, elle me faisait
admirer le pudding qu'elle avait elle-même
confectionné et m'en servait la plus belle tranche,
connaissant mon appétit et ma gourmandise... Oui, à
certains moments, je « sentais » vraiment le thé et le
gâteau, et « j'entendais » la douce voix de ma cousine
qui chuchotait à mon oreille :
« Allons! Allons, cher Phil, souris donc à cette
journée qui commence! Tu n'aimes guère la vie
monotone et paisible, ni le travail fastidieux dans un
bureau sans air; tu préférerais les voyages, la mer, les
aventures... Mais tu sais, cher Phil, l'oncle a peut-être

98

raison; ceux-ci amènent parfois bien des
déceptions et des dangers... »
Elle ajoutait timidement et à voix si basse que je la
percevais à peine :
« Et la vie près de moi, avec moi, ta cousine qui
t'aime plus que tout au monde, Phil, ne te tente-t-elle
point?
— Hélas! Hélas! trop tard, chère Mary! Comme
un insensé, je t'ai préféré l'aventure. Mon excuse, c'est
que je ne la désirais pas si terrible... Et voilà qu'elle a
raison de ma vie, malgré mon courage. Voilà que tout
est fini pour nous!... »
Le beau rêve s'était enfui; je venais de me réveiller
en sursaut, souffrant de partout et gémissant. Que
n'avais-je écouté la chère cousine lorsqu'il en était
encore temps? Que n'avais-je écouté l'oncle Ashton qui
m'aimait aussi malgré son air sévère et froid ?
Darling qui semblait tout comprendre, se jetait sur
moi suivant son habitude et essayait de sécher mes
larmes à grands coups de langue. Je le prenais dans
mes bras en le serrant très fort comme si la bonne
petite bête seule avait le pouvoir de me rattacher à la
vie.
Enfin, après des jours et des jours de pluie, le
soleil d'un seul coup brilla dans un ciel pur et les
oiseaux revenus chantèrent dans la forêt et sur la plage.
Des milliers de feuilles neuves sortirent à l'envi des
bourgeons, remplaçant les vieilles qui tombaient

99

à mesure, car jamais, dans ces régions, les arbres
ne se dépouillent totalement.
Sans grande force ni courage, je me traînai audehors et contemplai la plage toute dorée de lumière et
où se promenaient hérons, mouettes et pélicans. La
mer scintillait sous le soleil éclatant et les îles et les
rochers étaient ceinturés d'une éblouissante écume
blanche.
Que tout cela était beau! Une larme coula sur ma
joue et j'eus grande pitié de moi, car je songeai que
mes yeux allaient se fermer à toutes ces choses
puisque j'allais mourir. Je me sentais bien jeune; j'avais
'envie de vivre encore... Ah! si seulement Mary
pouvait savoir que je l'aimais!...
Tout à coup — rêvais-je? — je crus voir, là-bas,
un point noir qui s'avançait doucement sur la mer entre
les rochers... Je pensai d'abord à quelque gros poisson
ou requin en chasse... Mais non! Mon cœur se mit à
battre, je me redressai à demi tandis que Darling
pointait les oreilles... Je ne me trompais pas : ce point
était bien une pirogue qui se rapprochait en droite
ligne de mon domaine, sous la vigoureuse poussée
d'une pagaie que maniait adroitement l'inconnu qui la
montait.
Cependant, était-ce à cause de ma faiblesse et de
mon abattement? Cette apparition extraordinaire — un
homme arrivant dans mon île après tant et tant de mois
d'attente — excita en moi encore plus de surprise que
de réelle émotion.
100

Si c'était un ennemi, que m'importait? J'avais si peu
à perdre! Et si c'était un ami, que m'importait encore? Il
arrivait trop tard pour me sauver puisque j'étais un
mourant.
Alors que Darling, sans attendre ma permission,
dévalait jusqu'à la plage et aboyait de toutes ses forces
en trottant au long de la première vague, je ne fis pas un
mouvement et demeurai, à demi couché, le dos appuyé
contre le rocher, mes regards fixés sur la petite
embarcation qui s'était immobilisée à peu de distance du
rivage, comme si elle craignait de s'approcher
davantage.
Son conducteur examinait attentivement la plage et

101

la côte, une main en abat-jour sur ses yeux, et tout
à coup, abandonnant sa pagaie, il se mit debout, au
risque de chavirer, et me fit de grands gestes des bras et
me cria des mots que je ne comprenais pas, pour me
témoigner sa surprise et sa joie, du moins me sembla-til.
Reprenant sa pagaie, il rama de nouveau avec
ardeur, et piqua droit sur Darling qui aboyait
joyeusement comme pour souhaiter la bienvenue à
l'étranger. Qu'est-ce que tout cela voulait donc dire ?
A peine la pirogue eut-elle touché le sable que
l'homme, après l'avoir tirée rapidement au sec, courut
vers moi, escorté de mon chien, tout en me hélant d'une
voix qui me bouleversa : « Ohé! Ohé! »
Est-ce que je rêvais?... Je reconnaissais cette voix...
tout à fait celle du bon père Goodluck qui me souhaitait
la bienvenue sur le port de Salem lorsque, gamin épris
d'aventures, je courais vers lui tout heureux à l'avance
d'une bonne promenade en mer dans son vieux bateau.
Sûrement je rêvais... ce petit homme qui s'en venait
vers moi de sa démarche chaloupée, ce visage tanné
encadré de favoris sous le bonnet de laine déteint
enfoncé jusqu'aux oreilles et jusqu'à la médaille dorée
qui dansait au lobe de l'une d'elles... c'était le père
Goodluck lui-même... Ou bien alors, si je ne rêvais pas,
était-ce un revenant, un esprit de l'autre monde? D'une
main qui tremblait de faiblesse, je me signai.
En s'approchant, le père Goodluck — lui-même ou
son

102

fantôme ? — paraissait au moins aussi effrayé que
moi ; il hésitait à me reconnaître.
Rien d'étonnant! Je devais avoir si pauvre aspect :
maigre et pâle à faire peur, sale et barbu, à peine vêtu
d'habits en loques, un mourant de misère...
Un bon moment, il demeura immobile devant moi
sans avancer, me contemplant en silence; puis, son
menton trembla et il se mit à bredouiller :
« Nom d'un sabord, est-y possible?... Est-ce bien
toi, Phil, mon pauv'garçon? Dis-moi, est-ce que j'rêve?
Est-y bien toi, Phil Ashton de Salem? »
Je ne trouvai pas la force de répondre, mais tendis
seulement vers lui deux mains tremblantes; une grosse
larme coula sur ma joue; je finis par murmurer d'une
voix à peine perceptible :
« Trop tard, père Goodluck, trop tard ! Merci d'être
venu tout de même... »
Je fermai les yeux... quand je sentis les deux bras
robustes du père Goodluck, à genoux devant moi, qui
m'attiraient sur sa large poitrine et qui m'y serraient
tendrement, tandis que sa grosse voix rassurante me
faisait des reproches :
« Allons, allons, petit, qu'est-ce que tu me racontes
là... Jamais trop tard pour bien faire... Tant qu'il y a de la
vie, y a de l'espoir... Et le Ciel comme ma bonne chance
ne m'auraient tout de même pas envoyé vers loi trop
tard... Voilà des mois et des mois que je suis à ta
recherche, mon fils, car dès que ce satané New-Low

103

m'eut rendu la liberté, je ne suis pas retourné à
Salem, tu penses! en vous laissant, Dick et toi dans
l'embarras... J'ai retrouvé ton camarade; il a réussi à
s'échapper des mains des pirates peu de temps
après toi et c'est par lui que j'ai su ton escapade... Je
l'ai laissé en bonne compagnie, oui, de braves gens du
Honduras qui ont dû fuir de chez eux avec leurs familles
et leurs biens... Je te raconterai cela... Pour moi, je
ne pou^ vais être en paix tant que je ne t'aurais pas
retrouvé, mort ou vivant... Je te retrouve vivant,
béni soit ce jour, bénie soit ma chance!... En ai-je
visité des îles, des plages, des rochers sur une
pirogue!... Je commençais à trouver le voyage un peu
long quand, ce matin, le vent de la mer m'a apporté la
voix de ton chien. Brave chien, aurais-je abordé
justement sur cette côte, s'il ne m'avait pas alerté ?»
Avec quel bonheur j'écoutais la voix de mon brave
père Goodluck! Elle me réconfortait, me berçait,
m'enchantait et petit à petit mon émotion se calmait, ma
gorge se desserrait. Brièvement, à mots entrecoupés —
car voilà un si long temps que je n'avais parlé à un être
humain —, j'arrivai à raconter à mon vieil ami comment
je venais de vivre dans cet îlot, sans outils, armes ni feu
ni presque de vêtement, avec Darling pour seul
compagnon... Et avec un sanglot dans la voix, je
terminai :
« Vous êtes enfin venu, père Goodluck,
quelle chance!... Trop tard pour moi, mais vous irez à
Salem et

104

vous leur direz que si j'ai été pirate, c'est malgré
moi et que j'ai tout fait pour être honnête, courageux... »
Je ne pus continuer, je cachai mon visage contre la
poitrine du brave père Goodluck et pleurai amèrement.
Darling, près de nous, rampait en gémissant à petit
bruit; le père Goodluck grogna, mécontent :
« Veux-tu te taire, tu ne sais ce que tu racontes.
Maintenant que père Goodluck est près de toi, tu es
sauvé; tout ira bien, tu peux me faire confiance... Et
pour le moment, assez de temps perdu en bavardages ! »
Aussitôt, il se leva, me recoucha avec précaution
dans l'herbe, le dos appuyé contre le tronc d'arbre, et .
suivi de Darling tout joyeux qui gambadait derrière lui,
il courut vers sa pirogue et en rapporta une gourde,
diverses provisions, une chemise et une culotte avec de
bonnes sandales pour me vêtir... Que de richesses!
« Hé oui, tu ne manqueras de rien maintenant que je
suis là, fiston, les braves gens émigrés du Honduras
m'ont donné tout cela. Dès que tu seras assez solide,
nous irons les rejoindre avant de mettre le cap sur
Salem... Allons, bois! »
Je ne sais trop ce qu'il me présenta pour
commencer, une boisson brûlante à goût de rhum qui me
fit tourner terriblement la tête mais me donna sur-lechamp un peu de force et de courage. Puis le brave
homme m'offrit un morceau de galette de maïs, un peu
de lard que je m'efforçai de mâcher; depuis tant de
temps que je n'en avais gouté !

105

Darling, que le père Goodluck n'avait garde
d'oublier, se régalait encore mieux que moi et quêtait un
morceau après un autre.
« T'as le gosier rétréci, pauvre gamin, dit le père
Goodluck, faut pas aller trop vite pour commencer. Je
perds la tête, ce n'est pas cela qu'il fallait t'offrir mais un
bon bouillon! »
Déjà le vieil homme entassait brindilles sèches et
morceaux de bois; il battit le briquet et une belle flamme
claire s'éleva du bûcher au-dessus duquel il suspendit
une petite marmite noire. Ce feu était si beau, si
réchauffant pour le cœur comme pour la vue que les
larmes encore une fois me montèrent aux yeux. Et le
bouillon brûlant et réconfortant que me servit mon
sauveteur acheva de me remonter les esprits.
Je ne me lassais pas d'écouter les bavardages de
mon vieil ami qui chassaient mes idées noires, tout aussi
bien que la fumée de notre bon feu les harcelants
moustiques.
« Comme je te l'ai dit, je ne voulais pas retourner à
Salem sans savoir ce qu'étaient devenus Dick et toi. Ton
jeune camarade sera content de te retrouver car,
maintenant que je te tiens, nous n'allons pas moisir ici,
tu sais! Dès que tu te sentiras assez fort, Phil, — et ce ne
sera pas long avec les bons soins que je vais te
prodiguer —, nous prenons la poudre d'escampette...
Nous aurons la chance de trouver quelque navire qui
voudra nous rapatrier jusqu'à la Nouvelle-Angleterre.
Personne

106

Le brave père Goodluck me soignait...
107

ne m'attend, moi, à Salem, mais ta famille comme
celle de Dick doivent se demander ce que vous êtes
devenus tous deux... »
A ces paroles pleines d'optimisme, mon cœur se
gonfla de joie et je tentai même, je crois, de me mettre
debout. Ah! j'étais loin de me douter que j'avais encore
d'autres aventures à courir, avant de retrouver la paix de
la maison !
Pour le moment, je n'étais pas à plaindre. Le brave
père Goodluck me soignait et me gâtait comme un coq
en pâte. Il ne savait que faire pour m'obliger. Il veillait à
chasser les moustiques, grâce à un bon feu qu'il
entretenait jour et nuit. Je retrouvai le sommeil et
dormais tel un loir.
Il répara de son mieux mes pauvres habits en
loques, à l'aide d'une grosse aiguille qui ne le quittait
pas plus qu'un peloton de fil; un marin doit savoir tout
faire, c'était sa règle. Il voulut à toute force échanger sa
bonne chemise contre la mienne, sous le prétexte que
j'étais plus frileux que lui.
Tôt levé, chaque matin, il revenait de sa première
promenade avec une provision de fruits ; grâce à son
fusil et des munitions, il tuait des lapins, des porcs-épics
qui rôtis au feu me semblaient délicieux; et il fuma la
viande d'un gros cochon sauvage qu'il attrapa dans une
fosse profonde recouverte de branchages.
Le vieux bonhomme avait beaucoup d'idées et se
serait mieux tiré d'affaire que moi dans la même
situation.

108

II m'apprit par exemple à attraper les écrevisses
avec une grande facilité, dès que je fus assez fort pour
l'accompagner.
J'en avais péché quelques-unes au fond du ruisseau
sous les pierres, mais en petite quantité et avec du mal.
Il m'emmena à la nuit tombante, fit un mince paquet de
roseaux très secs dont il alluma le bout. Il entra dans
l'eau jusqu'à la taille et promena ce fanal improvisé à la
surface. Attirées par la lumière, les écrevisses sortirent
en foule de dessous les pierres. Avec un bâton fourchu,
il les poussa jusqu'à la rive où je n'eus plus qu'à les
ramasser.
Rôties, les écrevisses faisaient un plat succulent.
Cette bonne vie à deux dura une semaine, pas un
jour de plus; une semaine qui suffit pour que je reprenne
force et courage. Sept jours après son arrivée dans mon
île, le père Goodluck disparut à nouveau, mais j'étais
sauvé.
« Viens donc à la chasse avec moi, Phil, me dit-il ce
matin-là, il fait un chaud soleil, pas une vague; une
promenade en mer te fera du bien. Tu n'es pas encore
solide mais tu n'auras qu'à te laisser conduire... Et nous
n'allons pas loin, jusque dans un îlot à quelques milles
d'ici où le gibier abonde, je le sais. Nous en rapporterons
un daim; pas besoin d'être un étonnant chasseur, ces
bêtes-là pullulent. »
Que ne suis-je parti avec le brave homme!... Mais,
dès que je marchais un peu, mes pieds mal cicatrisés me
faisaient encore terriblement souffrir.

109

« La semaine prochaine, j'irai avec vous, père
Goodluck, je vous le promets; je préfère me reposer
encore quelques jours !
— A ton aise, fiston, je ne serai pas longtemps
parti; tu me reverras dans quelques heures. »
II prit son fusil, poussa sa pirogue à l'eau; Darling
un moment hésita à sauter dans la petite embarcation; il
semblait se demander: «Vais-je me promener avec lui ou
dois-je demeurer avec mon jeune maître? »
La petite bête prit le parti de rester, car elle revint
vers moi tête basse avec un petit gémissement. Se
doutait-elle de ce qui allait arriver? Souvent, j'ai
constaté que les animaux prévoyaient l'avenir beaucoup
mieux que nous, pauvres hommes si fiers de notre
intelligence.

110

Mon chien et moi, nous guettâmes la pirogue qui
s'éloignait rapidement sur une mer aussi paisible qu'un
lac; notre vieil ami, le bon père Goodluck, me fit un
geste du bras, comme un signe d'adieu, avant de
disparaître derrière un îlot rocheux... Oui! c'était bien un
adieu, car il ne devait pas revenir.
Moins d'une heure après son départ, le temps
changea ainsi que cela arrive si souvent dans ces régions
équatoriales : un vent violent s'éleva, poussant vers les
îles de gros nuages noirs et lourds de menaces; des
éclairs aveuglants zébrèrent le ciel et le tonnerre
.gronda; une pluie diluvienne se mit à tomber nous
forçant, Darling et moi, à chercher un abri dans notre
cabane.
En vain, toute la soirée, j'attendis le retour de mon
vieil ami. J'espérais qu'il avait eu le temps de trouver un
asile dans une île. Mais je ne le revis ni le lendemain ni
les jours suivants; j'eus beau guetter durant de longues
heures, la petite pirogue ne se montra pas sur la mer.
Sans doute avait-il chaviré et péri. Le désespoir
m'envahit de nouveau et je pleurai et sanglotai en
songeant que je ne rencontrerais plus jamais mon cher
vieil ami qui m'avait miraculeusement sauvé d'une mort
certaine. De nouveau j'étais seul, abandonné sur mon île
quoique, au point de vue matériel, beaucoup moins
désarmé grâce au père Goodluck; il me laissait en effet
un bon couteau, quelques outils et un briquet. Je pouvais
chasser, faire du feu et cuire mes aliments.

111

Mais surtout, mon bon vieil ami m'avait passé un
peu de son grand courage et de son invincible
optimisme. Il me semblait souvent l'entendre me répéter
de sa voix un peu éraillée, sans prendre la peine de
retirer sa vieille pipe de sa bouche :
« Pour avoir d'la chance, mon gars, suffit d'y croire!
Après les mauvais jours, viennent les bons! Dans la vie
faut être un homme, sans ça, un jour, la vie te manque!»
Ces mots, que je répétais à voix basse, étaient
comme un talisman; ils me redonnaient du courage et le
goût de vivre en même temps que l'espoir de revoir mon
bon père Goodluck. Puisqu'il était revenu une fois,
pourquoi ne reviendrait-il pas encore?
Finies les excursions dans le centre de l'île! Dès que
j'avais un peu de temps, je me promenais sur la plage
suivi de mon fidèle Darling, espérant toujours
apercevoir la pirogue du vieux pêcheur ou quelque trace
qui m'éclairerait sur son sort... Toujours rien!...
Seulement deux mois peut-être après sa disparition, mon
cœur se mit à battre de surprise et d'émotion... Là-bas,
au fond d'une petite crique, il y avait une pirogue
échouée à demi ensevelie dans le sable.
J'y courus, accompagné de mon chien; je ne m'en
approchai pas sans angoisse, car n'allais-je pas trouver,
là, la confirmation du naufrage et de la mort de mon
vieil ami?
Avec des mains tremblantes, je retournai la petite
embarcation et poussai un cri de joie... ce n'était pas

112

celle du père Goodluck. Je ne pouvais en douter : le
vieux pêcheur avait lui-même fabriqué la sienne dans le
tronc d'un arbre creux qu'il avait poli avec une patience
admirable; celle-ci était en bois d'acajou, fort légère et
beaucoup plus belle, si belle malgré les quelques avaries
causées par la tempête qui l'avait rejetée, que je ne pus
résister à l'envie de l'essayer tout de suite.
Nous nous embarquâmes, Darling et moi, pour une
petite promenade; j'avais envie de chanter, non
seulement parce que je ne tenais pas la preuve de la
mort de mon vieil ami et que tout espoir de le retrouver
ne m'était pas encore retiré, mais parce qu'un projet
merveilleux venait de naître dans mon esprit.
Pourquoi, grâce à cette pirogue, ne tenterais-je pas
de quitter mon île déserte, pour gagner un pays habité et
civilisé où je pourrais trouver quelque navire qui me
ramènerait à Salem ?
Sur-le-champ, je me mis à préparer mon départ,
avec une ardeur et une impatience telles que je prenais à
peine le temps de manger, boire et dormir. Sans
beaucoup de mal, je réparai quelques fissures dans la
coque de l'embarcation, fabriquai deux pagaies assez
grossières mais résistantes et qui suffisaient à la
manœuvre de ma légère embarcation.
Puis, je chargeai celle-ci de toutes les provisions
que je pus rassembler : fruits secs, figues et raisins, noix
de coco, œufs de tortue durcis, viande boucanée et de
l'eau potable dans un petit baril que m'avait laissé le
père Goodluck. J'espérais renouveler ces provisions

113

quand je ferais escale dans les îles, car je ne
pouvais me charger trop. Je n'oubliai pas mon précieux
briquet, mon fusil et mes outils.
De la pointe de mon couteau, je gravai, sur le platbord de mon embarcation, le nom dont j'avais baptisé
celle-ci : La Bonne Chance, et aussi mon nom : Philippe
Ashton, Salem.
Par un beau temps, calme et ensoleillé, de l'espoir
plein le cœur, je pris la mer avec Darling qui ne se fit
pas prier pour s'embarquer.
Je piquai droit vers l'est dans l'idée de gagner d'île
en île la baie de Honduras où j'avais le plus de chance
de rencontrer des navires de commerce, et peut-être
aussi, rentrés chez eux, les braves gens dont m'avait
parlé le père Goodluck.
Ce n'est pas sans une certaine émotion cependant
que je vis disparaître à l'horizon, mon île qui m'avait
donné asile, durant exactement huit mois et quinze
jours.
Je devais vivre encore bien des aventures avant de
revoir Salem et ma famille.

114

CHAPITRE VIII
NOUVELLES AVENTURES
C'ÉTAIT

toujours avec mille précautions et
après avoir minutieusement inspecté les lieux que
je me décidais à aborder en quelque endroit. Ce que je
redoutais plus que tout au monde, c'était d'être
de nouveau fait prisonnier par quelque pirate. Plutôt
vivre seul et dans la misère jusqu'à la fin de
mes jours!
J'étais bien certain de ne plus rencontrer le
redoutable New-Low, il était mort : le père Goodluck

115

m'avait raconté sa fin digne du bandit qu'il était;
son équipage qu'il malmenait s'était mutiné et l'avait
abandonné tout seul en pleine mer dans une barque. Pris
par un navire de guerre anglais, il avait été pendu haut et
court, sans même être jugé.
New-Low le pirate n'existait .plus, mais il y en avait
d'autres qui écumaient les mers! Sans compter les
contrebandiers et autres aventuriers qui ne valaient pas
plus cher.
Voilà qu'un soir, comme j'arrivais en vue d'une île
assez importante située à cinq ou six lieues de mon
point de départ — et qui s'appelait Bomaco, je ne
l'appris que plus tard — j'aperçus un sloop à l'ancre, à
l'extrémité orientale.
Je me hâtai de gagner la pointe occidentale,
espérant ne point avoir été aperçu; j'avais l'intention de
doubler celle-ci afin d'être bien caché aux yeux de
l'équipage du sloop, mais n'osai m'y risquer, car elle
tombait à pic dans la mer assez houleuse et hérissée de
brisants fort dangereux.
Je me décidai à aborder sur une petite crique de
sable où je tirai ma pirogue. Darling sauta à terre, ravi
comme moi de se dégourdir un peu; depuis un long
temps nous naviguions sans escale.
J'attachai solidement mon embarcation d'une liane
de latanier. Elle se trouvait cachée derrière un gros
rocher. Suivi de mon petit compagnon, je m'enfonçai
dans la forêt profonde qui s'avançait presque jusqu'à la
mer et semblait couvrir toute la surface de cette île.

116

J'avais l'intention de m'approcher le plus possible
des navigateurs inconnus qui montaient le sloop, afin de
savoir qui ils étaient, amis ou ennemis.
Cependant, jamais je n'aurais pensé qu'un voyage à
travers la forêt pût être aussi pénible. Les broussailles
s'enchevêtraient à tel point qu'elles formaient une
muraille infranchissable et je devais me traîner à quatre
pattes pour me frayer un passage. Les pierres coupantes
qui hérissaient le sol, tout comme les épines des
buissons, me blessaient les pieds. J'avais aussi bien du
mal à ne pas me perdre, ce qui faillit m'arriver cent fois;
Darling heureusement avait le sens inné de l'orientation
et me remit chaque fois dans la bonne voie. Il ne nous
fallut pas moins de deux jours et deux nuits pour
atteindre le but.
Retenant mon chien par son collier, je sortis de la
forêt avec mille précautions pour voir sans être repéré;
je m'aperçus que le sloop n'était plus là; sans doute
avait-il repris la mer. Tout ce long et pénible voyage
pour rien. Désolé, épuisé, je me laissai tomber à terre au
pied d'un arbre, face à la plage, et mon chien et moi
nous endormîmes profondément.
Quelle
imprudence et qui faillit nous être
néfaste!
Le claquement sec d'un coup de fusil tiré à peu de
distance nous éveilla en sursaut. Je bondis sur mes pieds
et aperçus, alignées au bord de l'eau, neuf longues
pirogues qui venaient d'aborder et qui portaient un grand
nombre d'hommes.

117

J'aperçus un sloop à l'ancre.
118

Dès que ceux-ci m'aperçurent, ils épaulèrent leur
fusil et tirèrent à qui mieux mieux, en me prenant pour
cible.
Je ne demeurai pas longtemps à réfléchir; je fis
volte-face et, prenant mes jambes à mon cou, je bondis
vers la forêt et m'enfonçai de nouveau dans la
broussaille, Darling sur mes talons.
Je courais, courais de toutes mes forces, sans souci
de mes pauvres pieds blessés; je ne les sentais même pas
tant ma frayeur était grande.
Pourtant, il me sembla entendre les inconnus me
crier en langue espagnole, à plusieurs reprises :
« Arrête, Anglais, arrête! Nous ne te voulons pas de
mal, arrête!... Amis... amis... »
Mais je ne songeais qu'à éviter les balles que je
croyais encore entendre siffler à mes oreilles; je
n'arrivais pas à réagir ni à savoir ce qu'il était préférable
pour moi de faire; je courais droit devant moi à travers
la forêt comme une pauvre bête aux abois.
Alors les balles recommencèrent à pleuvoir autour
de moi, brisant les branches et faisant voler les feuilles;
comment ne fus-je pas atteint?
Je finis pas m'arrêter à bout de forces, hors
d'haleine, dans un endroit si touffu que je m'y sentis en
sûreté; je tremblais plus fort que mon pauvre Darling
réfugié dans mes bras.
Nous n'étions pas bien loin de nos poursuivants, car
nous entendions encore leurs voix; celles-ci se turent;

119

je perçus avec soulagement le bruit des avirons; les
pirogues repartaient. Tout doucement, je rebroussai
chemin pour voir à travers le feuillage... je ne me
trompais pas. Le sloop, toutes voiles dehors, s'éloignait
doucement, tramant les neuf pirogues en remorque
derrière lui. Il battait pavillon anglais d'où je conclus
que les Espagnols qui le montaient s'en étaient emparés,
sans doute dans la baie de Honduras. C'étaient des
pirates, encore!
Par curiosité, je m'approchai de l'arbre au tronc
duquel je m'étais si imprudemment endormi et vis, qu'à
moins d'un pied de l'endroit où j'appuyais ma tête, cinq
ou six balles s'étaient enfoncées dans l'écorce. Je l'avais
échappé belle. J'en remerciai le Ciel et repartis à travers
la forêt, afin de retrouver ma pirogue dans la petite
crique où je l'avais attachée; ce dur voyage ne me prit
pas moins de trois jours entiers; j'arrivai à bout de
forces.
Je dus me reposer une semaine avant de songer au
départ. Mes pauvres pieds n'étaient qu'une plaie; les
écorchures les plus profondes n'en finissaient pas de se
cicatriser; et j'eus bien du mal à trouver dans cette île de
quoi me nourrir et Darling de même. Bomaco nous
offrait beaucoup moins de ressources que notre îlot et
les moustiques s'y montraient encore plus méchants.
Notre domaine retrouvé nous parut un petit paradis
en comparaison de Bomaco.
Un jour, nous nous trouvions, Darling et moi, sur le

120

rocher le plus proche de notre île et nous nous
reposions en paix, loin des terribles moustiques, lorsque
j'aperçus deux pirogues qui piquaient droit sur notre
domaine. Tout à coup, celles-ci ralentirent leur allure et
l'un des hommes qui les montaient se dressa et montra
du doigt la fumée d'un feu que j'avais allumé et négligé
d'éteindre avant mon départ pour le rocher. Trop tard
pour le regretter !
Les nouveaux venus hésitèrent un long moment sur
ce qu'ils devaient faire : avancer ou reculer? Ils n'en
finissaient pas de se concerter.
Je me gardais de me montrer, car je me rappelais la
terrible fusillade que j'avais essuyée à Bomaco, à cause
de mon imprudence. Tout doucement, en me glissant
derrière les rocs, je regagnai ma pirogue amarrée tout
près de là; je m'y embarquai avec mon chien et, sans
nous faire voir, nous regagnâmes notre île. Je la
connaissais si bien et j'y avais tant de cachettes que je
m'y sentais en sûreté pour observer les étrangers sans
que ceux-ci se doutent de notre présence.
Ils avaient fini par aborder sur la plage, mais l'un
d'eux savait que l'île était habitée; après avoir longtemps
palabré avec les autres, il parut les décider à se
réembarquer. Seulement alors, je me sentis un peu
rassuré, et mon envie de savoir qui étaient ces gens
l'emporta sur toute prudence, ce en quoi j'eus raison. Je
sortis des broussailles, m'avançai doucement vers les
étrangers avec des gestes de bienvenue. Je ne

121

m'approchai pourtant pas trop près; j'étais sur le
point de bondir à nouveau dans les fourrés à la première
alerte.
Eux aussi semblèrent rassurés, quoique toujours sur
leurs gardes, car ils m'interpellèrent de loin, et en
anglais, pour me demander :
« Qui êtes-vous? D'où venez-vous? »
Mon cœur bondit de joie et d'espérance lorsque
j'entendis ma langue maternelle, et aussitôt je répondis
que j'étais Anglais, que je venais de la NouvelleAngleterre et que je m'étais échappé d'un bateau pirate
qui m'avait fait prisonnier, voilà des mois.
« Combien êtes-vous dans l'île ? » me
demandèrent-ils encore.
Ils parurent extrêmement surpris d'apprendre que j'y
étais seul. A leur tour, ils me firent savoir qu'ils venaient
de la baie de Honduras d'où ils avaient été chassés.
De la baie de Honduras? Je songeai tout de suite
aux amis dont le père Goodluck m'avait parlé; serait-il
possible que... Mais l'un des étrangers, un jeune garçon,
s'avança vers moi comme s'il était pressé de me
considérer de plus près. Alors seulement, je le reconnus,
mais j'en fus si ému, si troublé que je me pris à trembler
et à bégayer :
« Dick... Dicky.., est... est-ce toi? »
Je devais avoir bien changé; ma mine devait être
pitoyable : maigre et les traits tirés avec une grande
barbe hirsute, des vêtements en loques, des

122

cicatrices et plaies sur tout le corps... lui, mon cher
compagnon de jeunesse et d'aventure ne me reconnut
pas; il recula même avec un cri d'effroi.
Je tendis les bras vers lui, en riant et pleurant à la
fois :
« Dicky, reconnais-moi... Je suis... je suis Phil, ton
ami !
Cette fois, Dick ouvrit les bras lui aussi et nous
nous jetâmes l'un contre l'autre pour nous embrasser
longuement, sans souci des hommes qui nous
entouraient et nous contemplaient avec stupéfaction et
émotion.
Nous demeurâmes un long moment enlacés tandis
que

123

Darling gémissait à fendre l'âme, pour montrer qu'il
partageait nos sentiments. Puis, en me soutenant, Dick
m'entraîna vers ses camarades auxquels il me présenta;
tous me témoignèrent le plus grand intérêt et une sincère
pitié. Point n'était besoin de leur apprendre toutes les
épreuves que j'avais supportées; on les devinait à mon
minable aspect.
Voyant ma faiblesse, l'un d'eux se précipita vers les
pirogues et en apporta une gourde dont il me força à
boire une bonne lampée/ tout comme mon père
Goodluck peu de temps auparavant. Étais-je plus faible
encore? L'alcool provoqua en moi une sorte de crise
nerveuse et je tombai à terre, raide, sans pouvoir faire
un mouvement.
Je vis mes nouveaux amis se pencher vers moi et
discuter; je les entendais dans un épais brouillard :
« Faut-il lui en donner encore?... Mais non, vous
pourriez le tuer; il faut mélanger le rhum avec beaucoup
d'eau... Ah! voilà qu'il ouvre les yeux! »
Il me fallut un bon moment pour retrouver mon
entière connaissance. Et je me sentis même tout à fait
remis lorsque j'eus mangé un peu de pain que l'on
m'offrit. Du pain, quel régal! Il faut en avoir été privé
longtemps pour le savoir...
Mes amis, surtout Dicky, étaient pressés d'en
apprendre davantage sur mes aventures, à partir du jour
où je m'étais échappé des mains de New-Low. Je leur
racontai quelle vie dure et solitaire j'avais menée dans

124

cette île déserte, quels dangers j'avais courus, que
de misères j'avais supportées...
« Et je serais mort depuis longtemps si le brave
père Goodluck ne m'avait secouru...
— Le père Goodluck? Il était parti à ta recherche, il
t'a donc trouvé? interrogea Dicky, le brave homme, où
est-il? Pourquoi n'est-il pas avec toi? »
Je racontai comment notre vieil ami était apparu un
matin, sur sa pirogue, comme un ange tombé du ciel,
juste à temps pour me secourir et me sauver la vie.
« Hélas! concluais-je avec des larmes dans la voix,
il est parti quelques jours après pour aller à la chasse
dans une île voisine et je ne l'ai pas revu. Une forte
tempête tout à coup s'était abattue sur la mer et je crains
que... »
Avec son optimisme naturel, Dicky m'interrompit :
« Non, non, je ne veux pas te croire. Rappelle-toi
donc; le père Goodluck a la bonne chance pour lui,
comme il nous l'a répété cent et cent fois; il faut y
croire, Phil, et il nous reviendra, j'en suis certain. Ayons
confiance, soyons courageux, c'est la leçon qu'il nous
donne. »
Ces bonnes paroles autant que les soins et la
nourriture que me prodiguèrent mes nouveaux amis me
redonnèrent des forces. Ils étaient au nombre de dix-huit
et leur chef était un vieillard à la longue barbe grise, au
visage énergique; tous l'estimaient, lui obéissaient et
l'appelaient familièrement le père Hope. A leur tour, ils
me racontèrent qu'ils habitaient la côte du Honduras

125

où ils vivaient de chasse et de pêche, sans manquer
de rien, quand ils avaient entendu dire que les Espagnols
arrivaient par la mer pour les attaquer en accord avec les
Indiens qui tomberaient sur eux, venant de la terre. La
fuite était leur seul salut. Ils étaient partis, emmenant
dans leurs barques ce qu'ils pouvaient prendre de leurs
biens, juste l'essentiel, peu de chose, hélas ! Ils avaient
trouvé refuge dans les îles, en attendant des jours
meilleurs.
Ils avaient choisi, pour s'installer, un îlot rocheux,
non loin de là, qu'ils appelaient le Château du Bien-Être,
parce que les courants d'air marins qui le balayaient
chassaient les terribles moustiques. Ils ne manquaient de
rien; ils avaient quelques barils de farine et autres
provisions, des armes, des munitions, des filets, deux
chiens de chasse et même une servante indienne.
Généreusement, ils me proposèrent :
« Nous vous emmenons avec nous, vous le voulez
bien? Vous êtes notre ami tout comme Dicky et le
pauvre père Goodluck que nous espérons revoir. »
Je fus tout heureux de les accompagner; comment
aurions-nous pu nous quitter, mon compagnon d'enfance
et moi, après nous être si miraculeusement retrouvés?
Dès que nous eûmes débarqué les pirogues, sur le
sable du Château du Bien-Être, qui n'était qu'un rocher
aride et battu des vents, Dicky installa pour moi une
couchette dans sa cabane. Mes nouveaux amis se
montrèrent pleins de gentillesse et de générosité; ils
m'apportèrent

126

une chaude couverture, des habits convenables et de la
nourriture.
Grâce au repos et aux bons repas, je ne tardai pas à
retrouver mes forces, et je fus heureux, Darling aussi,
d'accompagner les hommes pour chasser et pêcher.
Nous embarquions dans les pirogues, afin d'aller
dans l'une des îles voisines où le gibier abondait, et nous
ramenions des cochons sauvages, en telle abondance
que nous pouvions en boucaner, en prévision des jours
de moindre abondance.
Après tant de mois de complète solitude, quelle
satisfaction d'avoir enfin des compagnons! Nous
passions chaque soir de longs moments autour d'un
grand feu à bavarder, discuter, raconter... les soirées qui
me
127

paraissaient si longues étaient maintenant trop
courtes.
Lorsque nous nous trouvions seuls, Dicky et moi,
c'était toujours du passé, de nos familles et de la
Nouvelle-Angleterre que nous parlions. Au Château du
Bien-Être, nous avions la sécurité, les vivres et le
couvert et aussi de bons amis, mais nous n'étions pas
tout à fait heureux; nous n'avions qu'un désir, celui de
retrouver notre pays natal. Quand donc trouverions-nous
l'occasion d'y retourner?
Je savais qu'il y avait beaucoup de tortues dans l'île
de Bomaco où j'étais allé; j'en fis part à mes amis; ils
furent tentés de les chasser et aussitôt organisèrent une
expédition dans ce but.
Nous partîmes à quatre dans une pirogue, avec
armes et chiens. Pendant ce temps, quelques autres de
nos amis devaient se rendre sur la côte du Honduras afin
de voir s'il y aurait quelque danger à retourner dans leur
ancien établissement ou tout au moins à y aborder le
temps de prendre linge, effets et autres biens qu'ils
avaient oubliés dans leur fuite précipitée.
A Bomaco, nous ne perdîmes pas notre temps; la
chasse fut si fructueuse qu'à la nuit nous revenions dans
notre pirogue chargée à couler de cochons sauvages et
de tortues. Nous arrivâmes en vue du Château du BienÊtre par un magnifique clair de lune. On y voyait
comme en plein jour ou presque, et la mer était calme,
scintillante d'une belle lumière bleue.
Nous glissions sans effort, poussés par une légère

128

brise qui gonflait la voile que nous avions hissée.
Nous bavardions, riions, nous réjouissions de notre
bonne chasse et du retour, prêts à jouir d'un repos
mérité. Les amis qui nous attendaient devaient préparer
un bon repas à notre intention, car nous apercevions un
grand feu sur la plage.
Tout à coup, Dick qui se trouvait à l'avant de la
pirogue, étendit le bras pour nous montrer une petite
embarcation amarrée dans la baie et que personne
d'entre nous n'avait remarquée. Il s'exclama d'une voix
intriguée :
« Qu'est-ce que cette barque?... Vous la voyez, là, à
l'ombre d'un rocher? »
Juste comme il disait ces mots, une décharge de
mousquets venue de la mer éclata et une autre décharge
venue de la terre cette fois, lui fit écho, nous laissant
stupéfaits, terrifiés. Des ennemis attaquaient le
campement, impossible de s'y tromper! Espagnols ou
pirates? Comment le savoir? Ce n'était pas le moment
d'aborder au Château du Bien-Être. Une seule chose à
faire si nous tenions à notre vie et à notre liberté... nous
échapper au plus vite sans être vus, s'il n'était pas déjà
trop tard :
« Abaissons le mât et la voile et filons ! »
L'ennemi inconnu nous avait-il aperçus ou bien
entendu le bruit de nos voix et de nos avirons? Nous
vîmes une pirogue montée d'une vingtaine d'hommes se
détacher de la côte pour se lancer à notre poursuite... A
notre grande terreur, nous constations qu'elle gagnait

129

rapidement sur nous. Quelques coups de feu
claquèrent sans nous atteindre par bonheur.
Enfin nous mettions pied sur le sable de l'îlot que
nous avions quitté après notre chasse; une autre rafale
nous siffla aux oreilles, sans nous causer plus de
dommage. A toutes jambes nous filions vers les
broussailles, afin de nous y cacher. Voyant que nous
étions sur le point de lui échapper, l'ennemi nous cria,
avec l'intention de nous rassurer sans aucun doute :
« Arrêtez Arrêtez ! Nous ne sommes pas des
Espagnols, mais des pirates... Rendez-vous! Il ne vous
sera fait aucun mal! On vous laissera libres... Arrêtez
donc! »
Quant à moi, le seul nom de pirates était capable de
me faire fuir jusqu'au bout de la terre sans même tourner
la tête. Je galopai encore un peu plus vite, atteignis la
lisière de la forêt. Mes compagnons me suivaient; tous
les quatre, nous nous jetâmes à corps perdu dans les
fourrés, où nous nous arrêtâmes afin de reprendre notre
respiration.
Après un court conciliabule, les pirates renoncèrent
sans doute à nous poursuivre jusque dans la forêt si
dense; ils rebroussèrent chemin et réembarquèrent.
Hélas ! les brigands emmenèrent avec eux notre pirogue
et tout ce qu'elle contenait.
Pour ma part je ne faisais pas un drame de cette
perte. J'avais connu situation pire. Nous étions quatre;
nous gardions nos chiens et nos fusils et nous pouvions
faire du feu pour cuire le gibier qui ne nous manquerait

130

«Arrêtez! Arrêtez..' Nous ne sommes pas des Espagnols,
mais des pirates...Rendez-vous.' »
131

pas. Et je préférais n'importe quoi, même la mort,
que de me retrouver entre les mains des pirates.
Nous vécûmes cependant quelques jours de vive et
constante inquiétude, tant que nos ennemis demeurèrent
dans notre voisinage. En effet, ils avaient ancré leur
sloop dans cette baie de l'île de Roatan où j'avais vécu
seul si longtemps et que j'appelais mon domaine, avant
de connaître son nom.
Ils étaient venus là pour radouber leur navire
tranquillement et pour faire provision d'eau, et c'est sans
aucun doute, au hasard de leur chasse vers le Château
du Bien-Être, qu'ils avaient aperçu nos compagnons
tandis que nous étions partis à la chasse à la tortue.
Qu'étaient devenus nos malheureux amis? Nous
étions inquiets sur leur sort, craignant même le pire.
De notre cachette, nous guettions les allées et
venues des pirates. Nous n'osions pas nous montrer ni
tirer un coup de feu, ni même allumer un brasier afin de
cuire notre gibier. Je me rongeais avec autant de rage
que de remords et d'inquiétude. Est-ce que nous ne
devions pas tenter d'aller au secours de nos malheureux
compagnons, s'il était encore temps?
Dicky pensait comme moi; il était prêt à se battre
contre un ennemi dix fois plus fort pour délivrer nos
amis. Les deux autres nous retenaient :
« Vous êtes fous ! Que pouvons-nous à quatre
contre tant d'ennemis? Notre coup de tête ne servirait
qu'à faire quatre malheureux de plus. Attendons!
Patientons!

132

Les pirates ne vont pas s'éterniser ici;
aussitôt leur sloop radoubé, ils partiront. »
Ils avaient raison. Quel soulagement lorsque, au
bout de six jours qui nous semblèrent une éternité, nous
vîmes les pirates qui regagnaient leur sloop, hissaient
les voiles et niaient vers la haute mer...
Dès que le navire eut disparu à l'horizon, nous
embarquâmes sur une embarcation de fortune que nous
avions construite durant les jours derniers dans le tronc
creux d'un arbre abattu, et nous pagayâmes de toutes nos
forces vers le Château du Bien-Être, anxieux au sujet de
nos pauvres compagnons. Les pirates les avaient-ils
emmenés avec eux ? Allions-nous les retrouver vivants,
et dans quel état? Dicky et moi en avions le cœur serré
et n'osions dire un mot.
Personne sur la plage! Nous courûmes vers les
cabanes qui semblaient désertes là-bas. Les portes en
étaient closes. Darling, qui trottait devant nous, arriva le
premier; il aboya joyeusement, ce qui me donna un peu
d'espoir... Je poussai la porte... Ils étaient tous là,
étendus sur leur couche; j'éprouvai un moment
d'émotion; étaient-ils morts? Mais non! un ronflement
sonore me rassura; ils dormaient tous et si profondément
que nous eûmes bien du mal à les réveiller, afin de leur
poser quelques questions.
Les pauvres gens étaient épuisés, sans forces, car
les pirates les avaient fait travailler comme des forçats, à
remettre leur navire en état, à charger eau et

133

provisions avant leur départ. Heureux qu'ils n'aient
pas été emmenés prisonniers.
« De plus, ces pirates s'étaient mis dans la tête qu'il
y avait un trésor caché dans l'île, raconta le vieux père
Hope, je me demande un peu? Et ils voulaient nous faire
avouer où celui-ci se trouvait caché. On ne pouvait tout
de même pas leur dire où il était puisqu'on n'en savait
rien. C'est tout juste s'ils ne nous ont pas mis à la
torture. Heureusement, ils ont fini par nous croire
lorsque je leur ai dit que si on avait su qu'il y avait un
trésor dans l'île et où il était caché, voilà longtemps
qu'on serait parti avec, sans attendre... Ça les a décidés à
s'en aller. Ils ont appareillé et il était temps car, tu peux
me croire, Phil, on était à bout! Qu'ils aillent se faire
pendre ailleurs, ces bandits, c'est tout ce qu'ils méritent
et tout ce que je leur souhaite!
— Moi de même » fis-je, en m'activant pour
allumer du feu et préparer pour ces pauvres gens un bon
repas de gibier qui leur redonnerait des forces, après les
dures épreuves qu'ils venaient de supporter.
Dès que mes compagnons se sentirent à nouveau
d'aplomb, je reparlai de départ; je ne tenais plus en
place; après tant de dangers et d'aventures, je voulais
revoir Salem. J'avais du mal à croire que le mauvais sort
ne s'acharnait pas sur moi pour m'empêcher de quitter
ces lieux que je commençais à prendre en horreur.
Ma famille devait depuis longtemps me croire mort.
Je me sentais tout ému lorsqu'il m'arrivait d'imaginer

134

ma pauvre chère et jolie cousine avec des yeux tout
rouges à force de pleurer son pauvre Phil; et je croyais
entendre l'oncle Ashton répéter, ce qui ne la consolait
nullement :
« Je l'avais dit que les voyages et l'aventure
n'amènent rien de bon; il n'a pas voulu m'écouter! »
Et vous vous en doutez, j'avais hâte de leur faire
connaître à tous deux la vérité. Lorsque je m'étais
embarqué sur le petit sloop du père Goodluck, je ne
pensais pas partir et les quitter pour toujours, je ne
désirais faire qu'une petite partie de pêche, c'est tout.
Ma destinée en avait décidé autrement.
Et quand je pensais au port de Salem, je voyais le
père Goodluck assis au bord du quai en train de
ravauder ses filets tout en fumant sa vieille pipe :
« Te v'ià, mon gars, quelle bonne chance! me dirait-il en
m'apercevant, sois le bienvenu ! »

135

CHAPITRE IX
LE TRÉSOR DU CHÂTEAU DU BIEN-ÊTRE
succédaient aux jours; je me
sentais de plus en plus pressé de partir afin de tenter
de regagner la Nouvelle-Angleterre et retrouver ma
famille. Dicky l'était beaucoup moins que moi, et la vie
que nous menions au grand air, avec les excursions en
mer, les parties de chasse et de pêche, ne lui déplaisaient
pas.
Mes amis se moquaient gentiment de moi : « Voyez
donc comme il est pressé de nous quitter, ce garçon,
disait le vieux père H ope en me tapant amicalement sur
LES JOURS

136

l'épaule, patience, nous avons encore bien des
préparatifs à faire avant le départ. Vous ne pouvez
embarquer seuls; attendez donc qu'une bonne occasion
se présente pour vous ! »
Un soir que nos amis, fatigués par le travail de la
journée, se reposaient dans les cabanes, Dick et moi
étions restés près du grand feu; il fallait l'entretenir jour
et nuit, si l'on ne voulait pas être dévoré par les
moustiques; nous bavardions amicalement.
Je finis, comme d'habitude, par parler de Salem et
du grand désir que j'avais d'y retourner qui me tenaillait
un peu plus chaque jour.
« Je ne comprends pas, dis-je, que tu te plaises sur
ce rocher, si loin de notre pays. Tu as pourtant encore
des amis à Salem, ne serait-ce que le père Goodluck qui
est peut-être revenu et nous attend.
— Je l'espère, répondit mon "ami, mais vois-tu,
Phil, je voudrais ne pas quitter le Château du Bien-Être
avant d'avoir trouvé...
— Trouvé qui? demandai-je.
— Non pas qui, mais quoi, devrais-tu dire, Phil, je
vais te le confier, mais c'est un secret, tu me promets
de ne pas en parler ?
— Un secret? fis-je ébahi, entendu, je n'en dirai
mot à personne, mais parle vite ! »
Je brûlais de curiosité. Dick semblait prendre plaisir
à me faire attendre; il ne se pressait pas.
« Te rappelles-tu de ce que nous a raconté le père
Hope lorsque nous avons eu la joie de le retrouver
sain et sauf avec ses compagnons, sur ce rocher, après le
137

départ des pirates?... Ceux-ci cherchaient un trésor, nous
a-t-il dit, et ils voulaient faire avouer au vieil homme où
il se trouvait, ce qui lui était impossible pour la bonne
raison qu'il l'ignorait. « Si nous l'avions « su, assurait le
père Hope, voilà longtemps que nous « serions partis
avec ce trésor et sans vous attendre; « vous ne nous
auriez pas trouvé là... »
— Eh bien? demandai-je, quoique je me doutasse
fort aisément de ce que mon camarade allait me
répondre.
— Eh bien, nous allons le chercher, nous, ce
trésor.
— S'il existe vraiment?
— Tu connais le proverbe : il n'y a pas de fumée
sans feu. Cherchons toujours, cela ne nous engage
à rien. Et ce trésor ne ferait-il pas notre affaire comme
celle de nos amis? Ne serions-nous pas heureux de le
partager avec eux, qui ont presque tout perdu par la
faute des Espagnols, et de leur prouver ainsi notre
reconnaissance? Et ne voudrais-tu pas revenir riche à
Salem? Je sais que ta famille ne roule pas sur l'or; la
mienne encore moins... »
Déjà mon imagination comme celle de Dick
vagabondait... Je me voyais, arrivant à la maison avec
assez d'or pour que l'oncle Ashton, Mary et moi,
fussions à l'abri du besoin jusqu'à la fin de nos jours.
L'oncle si fatigué pourrait enfin se reposer; Mary
prendrait une aide et ne salirait plus ses jolies mains
blanches aux travaux

138

ménagers... Qui sait? Nous abandonnerions peutêtre notre modeste et sombre logis de Salem pour une
maisonnette avec jardin, dans les environs?...
J'achèterais aussi un petit bateau de plaisance. Je croyais
le voir se balancer dans le port. Et surtout, car je ne
devais pas me laisser ainsi entraîner par des rêves
lointains, l'oncle Ashton me pardonnerait peut-être plus
facilement mon équipée involontaire si j'arrivais les
mains pleines; il ne pourrait plus affirmer que l'aventure
n'enrichit pas son homme.
Dick demeurait silencieux lui aussi. Sans doute se
voyait-il patron tonnelier ou, mieux encore, patron d'une
jolie barque de pêche?...
« Alors, qu'en penses-tu, Phil?
— Cherchons ce trésor, Dick, mais tu as raison,
n'en parlons à qui que ce soit pour qu'on ne se moque
pas de nous, si nous sommes bredouilles, ce qui est
probable; tu penses bien que les pirates, avant nous, ont
exploré le Château du Bien-Être.,. »
J'espérais le contraire, et que nous serions plus
malins qu'eux.
Nous décidâmes de fouiller méthodiquement les
moindres recoins de l'îlot. Ce ne serait pas très
compliqué, car il y poussait peu d'arbres et de
broussaille, tant le vent de mer y soufflait; nous
supposions que la cachette devait être un creux de
rocher ou un trou dans la terre ou le sable... Darling,
mon intelligent petit compagnon de bonne et mauvaise
fortune, semblait vouloir nous aider. Il nous

139

accompagnait, trottant de-ci, de-là, le museau à terre, et
nous ne pouvions nous empêcher de rire très fort
lorsque, d'un air triomphant, il nous apportait un rat ou
une petite tortue qu'il venait d'attraper :
« Non, Darling, tu n'y es pas! Ce n'est pas ça que
nous cherchons ! »
Les jours passèrent sans rien nous apporter et notre
enthousiasme comme notre ardeur du début
commencèrent à tomber. Un soir que, fatigués de nos
vaines courses, nous nous reposions sur le sable de la
plage à l'ombre d'un rocher, une idée me vint à l'esprit
comme je voyais les pirogues montées par quelques-uns
de nos amis revenir à force de rames vers la côte, après
une expédition de pêche au large.

140

« Un seul espoir nous reste, Dicky! m'exclamai-je
en me redressant, il nous faut embarquer.
— Embarquer? Pour aller où? interrogea mon
camarade qui devait se demander si je ne perdais pas un
peu la tête.
— Voyons, réfléchis, Dicky! Les pirates ou
autres écumeurs de mer qui avaient un trésor à cacher
sont venus par eau et ont commencé par faire le tour du
Château du Bien-Être avant de débarquer... Peutêtre ont-ils trouvé quelque bonne cachette dans les
rochers de la côte, ce qui expliquerait pourquoi nous
n'avons rien trouvé à l'intérieur... »
Déjà mon camarade avait bondi et poussait dans les
premières vagues l'une des pirogues tirées sur le sable
de la baie.
« Où allez-vous donc, jeunes fous? interrogea le
père H ope en nous voyant embarquer.
— Hum... à la pêche.
— Eh bien, bonne pêche, les garçons! » cria le
vieil homme d'un ton ironique et en souriant.
Il ne devait pas être dupe, le père Hope; je le
soupçonnais de deviner le but de nos allées et venues; il
devait en rire en cachette, mais il n'en disait rien.
La mer était très calme, ce soir-là, à peine une
vaguelette qui s'en venait mourir sur le sable avec un
bruit doux; elle se dorait au soleil; et les rochers
projetaient sur l'eau claire des ombres violettes. C'était
le temps idéal pour explorer les moindres criques et
récifs de la côte. Darling, qui était insensible au mal

141

de mer, n'avait fait aucune difficulté pour
embarquer avec nous. De grands oiseaux aux ailes
blanches allaient et venaient, sans crainte aucune;
souvent, l'un d'eux nous effleurait au passage.
Nous abordions chaque fois que nous trouvions une
petite plage et nous visitions les moindres crevasses,
grottes, avec grande attention... en vain! Et nous
embarquions de nouveau, et reprenions les pagaies.
Le jour baissait; le soleil s'enfonçait à l'horizon,
illuminait la mer de plus en plus calme; la nuit tomberait
d'un seul coup; il était grand temps pour nous de revenir,
mais nous ne pouvions nous décider à rebrousser
chemin.
Nous longions de près une haute muraille rocheuse
qui tombait à pic dans l'eau, ce que nous n'aurions pu
faire si la mer avait été tant soit peu agitée, sous peine
d'être jetés contre la pierre. Tout à coup, nous nous
arrêtâmes de pagayer pour écouter un chant étrange...
C'était un clapotis régulier que scandaient par instants
des boum! boum! assez semblables au bruit d'une
bouteille qu'on débouche.
Intrigués, nous nous approchâmes un peu plus, pour
voir, juste au niveau de la mer, une fente horizontale
dans la muraille rocheuse et qui devait être la partie
supérieure de l'entrée d'une grotte sous-marine dont
nous ne pouvions deviner l'importance.
Le niveau de l'eau montait et s'abaissait
régulièrement; elle faisait, en entrant et ressortant,
l'étrange

142

Il tenait solidement une corde qu'il m'avait attachée
au poignet.
143

144

bruit qui nous avait alertés. Souvent, nous étions
passés là au hasard de nos pêches sans soupçonner
l'existence d'une cavité à cet endroit. La mer,
habituellement, devait en submerger l'entrée. Jamais non
plus nous n'étions venus là par un temps aussi calme;
d'habitude des vagues fort hautes et méchantes
balayaient le rocher avec un bruit terrible et nous
passions avec prudence au large.
Nous nous regardions, Dick et moi, troublés, car
une certitude étrange s'imposait à nous en même temps :
là, devait être caché le trésor des pirates, ce trésor que
nous avions cherché après tant d'autres et que nous
commencions à désespérer de découvrir...
Dick était un excellent nageur, bien plus hardi que
moi qui pourtant avais fait de très grands progrès dans
l'art de la natation depuis le début de mon aventure.
Sans même me consulter, il ôta sa chemise, ses
sandales, se mit debout dans notre légère embarcation
et, les bras tendus, plongea dans l'eau calme, la tête la
première, disparut.
Je m'attendais à le voir réapparaître assez
rapidement; mais non, les minutes passaient,
interminables, mon compagnon ne revenait pas. Que lui
était-il arrivé? Toutes sortes de suppositions plus noires
les unes que les autres germaient dans mon esprit,
souvenirs d'histoires lugubres de néfastes plongées...
Avait-il eu un malaise? Sa tête avait heurté un rocher?
Un animal inconnu, pieuvre géante ou requin, l'avait
attaqué? Que devais-je faire? Si j'allais chercher du

145

secours, nous arriverions trop tard. Au risque de
subir le même sort, je devais plonger à mon tour...
Darling, qui devinait ma résolution, gémissait
tristement.
Quel soulagement, lorsque, soudain, émergea la tête
rouge et réjouie de mon ami qui se secouait, en respirant
un grand coup. Je l'aidai à se hisser dans la pirogue, tout
prêt maintenant à rire de mes folles terreurs. Dès qu'il
eut repris sa respiration, Dick m'annonça d'une voix
triomphante :
« Cette fois nous l'avons, oui, j'en suis certain!
— Quoi, le trésor? Mais pourquoi et comment estu resté dans l'eau si longtemps? demandai-je, car la
vie de Dick m'importait bien plus que tous les trésors du
monde.
— Parce qu'il y a une grotte qui remonte sous le
mur rocheux et où je pouvais respirer; c'est facile à
imaginer, non?... Mais il y fait noir comme dans un
four. J'ai erré et tâtonné de tous côtés et j'ai bien cru
sentir un coffre; je n'en suis pas tout à fait
certain... Il faudra que nous y revenions avec de la
lumière, des cordes, des outils... »
Nous eûmes bien du mal à dormir un peu cette nuitlà; Dicky rêvait tout haut et je craignais qu'il ne trahît
notre secret sans le vouloir. Bien avant les autres, nous
fûmes debout le matin qui suivit notre découverte et,
avant l'aube, sur la plage.
Nous poussâmes un grand soupir de soulagement,

146

Le coffre était plein jusqu'au bord de beaux doublons
espagnols.
147

la mer était aussi calme que la veille. Le plus vite
possible nous nous préparâmes au départ. Nous ne
devions oublier ni les cordes, ni les outils, ni le briquet
que nous eûmes la précaution d'envelopper, ainsi que la
torche de bois résineux qui devait nous éclairer, dans
une étoffe imperméable, puisque nous ne pouvions
entrer dans la grotte qu'en plongeant, afin de les tenir à
l'abri de l'eau.
Ce n'est pas sans une véritable appréhension qui me
faisait battre le cœur que je plongeai à la suite de mon
compagnon; fort prudent, il tenait solidement une corde
qu'il m'avait attachée au poignet.
Quelques brasses sous l'eau, et nous émergions
presque en même temps dans la grotte sous-marine...
Quelques pas sur une montée abrupte, et nous nous
trouvions dans une salle qui nous apparut vaste et
bizarrement ornée de stalactites dès que Dick eut réussi
à battre le briquet et à allumer la torche. L'air devait y
être assez raréfié, car nous respirions difficilement et la
flamme fumeuse éclairait mal.
Sans perdre une minute, car nous avions tous deux
hâte de sortir de ce goulet, Dick promenait sa torche
dans tous les coins et recoins que nous visitions avec
soin quand enfin, enfin... nous aperçûmes en même
temps ce que nous avions si grande hâte, si grand désir
de trouver.
C'était un grand coffre de bois sombre cerclé de fer
rouillé, calé entre de lourds rochers pour le protéger
sans doute des vagues de la mer qui s'engouffraient dans

148

la grotte les jours de grande tempête qui n'étaient
point rares.
Le couvercle était bien terme et nous suâmes sang
et eau tous deux avant de parvenir à l'ouvrir.
Heureusement que nous avions apporté marteau et
levier; jamais nous n'y serions arrivés.
Quelle récompense à tous nos efforts, à notre
persévérance! La réalité dépassait nos rêves. Le coffre
était plein jusqu'au bord de beaux doublons espagnols
qui brillaient de tout leur or à la flamme tremblante de
notre torche.
Nous avions eu la bonne idée d'emporter des
sacoches; nous les remplîmes d'autant de pièces qu'elles
pouvaient en contenir, avant de remonter par la même
voie que nous avions prise pour venir.
Et c'est en chantant et en maniant la rame comme
des forcenés que nous revînmes à la plage du Château
du Bien-Être.
Nos amis venaient seulement de se lever et
sortaient l'un après l'autre de leurs cahutes, tout étonnés
de nous voir déjà de retour d'une mystérieuse
expédition.
Ils accoururent vers nous, tant notre attitude au
sortir de la pirogue leur parut bizarre.
« Eh bien, garçons, cria le père H ope, qu'avez-vous
donc péché de si beau, de si lourd ? »
II nous voyait en effet remonter avec nos pesantes
sacoches sur le dos, si chargés que nos pas enfonçaient
dans le sable fin.

149

Sans donner un mot d'explication, nous ouvrîmes
les sacs et les pièces d'or se répandirent en avalanche à
ses pieds, plus éblouissantes que les rayons du soleil
levant. Durant un moment, nos amis en eurent le souffle
coupé :
« Où avez-vous... trouvé... qu'est-ce que?...
— Le trésor des pirates, fîmes-nous ensemble,
nous l'avons longtemps cherché et ce n'est pas sans mal
que nous l'avons enfin trouvé... quelle chance, les
amis! »
Et ensemble ou l'un après l'autre, nous racontâmes
avec quel plaisir les péripéties de notre découverte.
« Je vous félicite, les garçons, vous voilà riches!
conclut le père H ope.
— Dites plutôt : nous voilà riches! rectifiai-je
avec l'approbation de Dick, car ce trésor est à nous
tous; nous le partagerons et ce ne sera que justice, car,
sans vous et votre accueil, serions-nous encore en vie
tous deux ?
— Merci pour nous, garçons ! La reconnaissance
n'est pas le fait de tous. C'est bien ! »

150

CHAPITRE X
RETOUR AU PAYS NATAL
Nous ÉTIONS tous satisfaits d'être riches, oui, moi
comme les autres; mais vous pouvez me croire, j'étais
surtout heureux parce que la possession de ce trésor
allait hâter notre retour au pays natal. Je ne me trompais
pas.
Le soir de ce même jour, tandis que nous nous
entretenions avec animation de tous les événements
passés, le père Hope déclara, sans que j'aie besoin de
l'interroger :

151

« Rien ne nous empêche plus de gagner la baie de
Honduras, afin de voir si nous pouvons nous y
réinstaller. Même si nos habitations et nos biens ont été
pillés, grâce à vous, nous avons de quoi parer
amplement à nos premiers besoins... »
Il ajouta en nous regardant amicalement, Dick et
moi.
« Et pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous ?
Nous en serions heureux, je peux vous l'assurer au nom
de tous. »
Je répondis vivement :
« Nous aussi, nous serons fâchés de vous quitter,
surtout après toutes les bontés que vous avez eues pour
nous, mais je veux revoir Salem et ma famille qui doit
s'inquiéter fort à mon sujet... Où pensez-vous que nous
puissions trouver un navire qui nous emmènerait vers la
Nouvelle-Angleterre?
— Chacun cherche à vivre là où il fut heureux,
approuva le vieil homme, si j'ai un conseil à vous
donner, c'est de gagner la Jamaïque; beaucoup de
navires y relâchent en cette saison, et je crois que vous
aurez la chance d'en trouver un se dirigeant vers le nord
et qui vous prendra à son bord. »
Malgré ma joie de partir enfin, ce n'est pas sans un
véritable chagrin que je dis adieu à ceux qui nous
avaient secourus. Ils se montrèrent pleins de gentillesse
jusqu'à la fin, et remplirent notre pirogue avec autant de
soin et de prévoyance que les leurs : vivres et boissons,
munitions et couvertures...

152

Le père Hope me fit présent d'un très beau coffret
d'ébène richement décoré pour y enfermer notre part du
trésor :
« Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de le cacher
au fond de votre sac et de ne le montrer ni d'en parler à
quiconque afin de ne tenter personne. »
Comme s'il devinait où nous allions, Darling ne se
fit pas prier pour embarquer, avant son maître même.
Dicky hissa la voile et, par bon vent d'est, nous
cinglâmes vers la Jamaïque, ainsi que le père Hope nous
y avait engagés.
Non sans émotion, je vis disparaître, l'une après
l'autre à l'horizon, ces îles où j'avais vécu beaucoup plus
d'heures tragiques ou misérables que paisibles.
Nous atteignîmes la Jamaïque sinon rapidement du
moins sans histoire. Cette terre ressemblait à celle que
nous venions de quitter : plages de sable, rochers,
collines couvertes de forêts impénétrables et dominées
par de hautes montagnes volcaniques. Quelques
indigènes y vivaient et nous firent bon accueil.
En attendant l'arrivée d'un navire anglais qui
consentirait à nous emmener vers le nord, nous
chassâmes les tortues sur les plages et nous échangions
les écailles, recherchées par les habitants contre de la
nourriture, des vêtements et des souliers. Sagement,
nous gardions notre or bien caché, sans en montrer une
seule pièce.
A notre arrivée, nous ressemblions à de vrais
sauvages avec nos habits en loques, nos pieds nus, nos
longues
153

barbes, et c'est avec satisfaction que nous reprîmes
l'aspect de gens civilisés après nous être rasés et avoir
revêtu des vêtements convenables et décents.
Peu de jours après notre arrivée à la Jamaïque, une
violente tempête chassa un certain nombre de navires
vers les ports où ils cherchaient un abri, pour attendre
l'accalmie. L'un d'eux, assez important, arborait le
pavillon anglais, ce qui me fit battre le cœur d'espérance
et d'émotion. Depuis le temps que je l'attendais!
Mais l'expérience passée rend prudent; nous
demeurions méfiants. Nous savions que maints pirates
et boucaniers naviguaient sans scrupule aucun, sous
pavillon de n'importe quelle nationalité.
Au lieu de monter tout de suite à bord du navire,
nous attendîmes qu'un canot chargé de barriques se
détachât de la coque et s'en vînt à terre. Nous nous
approchâmes alors, afin d'observer de près les hommes
qui le montaient.
Quelle joie! C'étaient bien des Anglais. Je n'en
doutai pas une minute dès que je vis leur tournure, leur
costume et entendis leur langage...
Tout à fait rassurés, nous nous hâtâmes vers eux,
Dicky et moi, afin de leur parler.
Enfin, nous tenions notre chance! Les marins nous
apprirent que leur navire faisait partie de toute une
flottille qui venait d'être durement éprouvée par la
tornade. Celle-ci avait dû se disperser, chaque bateau
tenter sa chance pour échapper au naufrage. Pour eux,

154

manquaient totalement d'eau potable.
Mon camarade et 'moi nous empressâmes aussitôt
de 'leur donner notre aide, afin de remplir les barriques
et de les charger sur le canot. Nos nouveaux amis nous
offrirent de monter avec eux à bord du brigantin, ce que
nous acceptâmes avec empressement. Cependant, nous
demeurions assez inquiets : le commandant voudrait-il
nous accepter comme passagers sur son navire ?
J'avais bien tort de me faire du souci. Lorsque
j'aperçus le commandant, un homme grand et mince au
visage ouvert et franc quoique déjà marqué par les rides
de l'âge, j'en crus à peine mes yeux, car je le
reconnaissais; et je m'écriai d'une voix joyeuse, émue :
« Capitaine Dove, me reconnaissez-vous aussi? »
C'était un vieil ami de l'oncle Ashton. Tous deux avaient
joué ensemble lorsqu'ils étaient gamins. A chacune de
ses escales à Salem, le capitaine Dove venait nous
rendre visite et j'aimais l'entendre raconter ses voyages
et ses aventures. C'était l'homme que, enfant, j'aurais
voulu devenir. Sa famille habitait à moins de trois milles
de chez nous. Et voilà que je le retrouvais à la Jamaïque
après tant de temps ! Était-ce possible? Pour une fois,
quelle chance j'avais! je devinais que ma dangereuse
aventure enfin se terminait.
J'avoue qu'il fallut au capitaine Dove un long
moment avant de me reconnaître. Cela faisait des
années qu'il ne m'avait pas vu et j'étais un homme
maintenant, un

155

homme qui avait passé par bien des épreuves, qui
avait souffert dans son corps et dans son âme, de toutes
les manières.
Aussi stupéfait que moi, il finit par s'exclamer :
« N'est-ce pas là le petit Ashton, le neveu de mon
ami de Salem? Mais par quel miracle...? »
Je lui racontai en détail tout ce qu'il m'était arrivé
ainsi qu'à mon ami Dick; le brave homme prit le plus vif
intérêt à mon récit, il poussait par instants des
exclamations d'étonnement ou de pitié sincère. Quand
j'eus enfin terminé :
« Eh bien, mon garçon, dit-il, tu désirais l'aventure;
on ne peut nier qu'elle t'ait généreusement servi. Et la
chance aussi pour finir en te mettant sur ma route. Nous

156

allons à Salem justement et je serai très heureux de
te rapatrier ainsi que ton compagnon... J'ai perdu deux
hommes de mon équipage durant cette affreuse tempête
dernière; si vous voulez les remplacer... » Et il ajouta en
souriant avec gentillesse : « Vous recevrez leur paie,
bien entendu. » Car j'avais passé
sous
silence
l'histoire
du trésor; je n'oubliais
pas
les
recommandations du brave père Hope. Il valait mieux
qu'on nous croie pauvres. De toute façon, Dicky et moi
étions enchantés de remplacer les deux matelots
manquants; nous n'étions pas des paresseux et nous
rendrions service au brave capitaine qui nous accueillait
si gentiment.
« Je crois que mon ami Ashton sera heureux de
revoir son neveu, conclut le capitaine Dove, et moi, je
suis très content de le lui ramener. »
Nous descendîmes plusieurs fois à terre, afin d'aller
chercher de l'eau et des provisions tandis que les autres
membres de l'équipage réparaient les avaries sur le
brigantin; enfin celui-ci reprit la mer et retrouva le reste
de la flotte qui avait cherché abri dans les autres ports
de la Jamaïque. Dès que tous les navires furent en état
de naviguer, elle appareilla par beau temps le 31 mars
1725.
Elle traversa sans histoire la mer des Antilles et le
golfe du Mexique et se trouva en vue de la NouvelleAngleterre et du port de Salem le 1 er mai au matin.
J'étais sur le pont avant le jour et je vis sortir de la
brume les rochers

157

et les plages, le port et les quais, les navires et
barques à l'ancre et la ville. Je reconnaissais tout, rien
n'avait changé en apparence...
Est-ce que je ne m'éveillais pas d'un mauvais rêve?
M'étais-je bien embarqué sur le bateau de pêche du père
Goodluck avec l'intention de ramener quelques
langoustes, voilà exactement deux ans dix mois et
quinze jours?
De belles mouettes blanches viraient autour des
mâts des navires ancrés dans le port en poussant des cris
doux. Le ciel était pâle, une légère brise soufflait du
nord, exactement comme le jour où j'étais parti.
Des yeux, je cherchai au nord du quai le vieux
pêcheur mon ami en train de ravauder ses filets d'une
main experte et qui guettait, sans en avoir l'air, certain
jeune garçon qui ne rêvait qu'aventures.
Ah! celui-ci en était guéri pour longtemps, de
l'aventure!
Appuyé au bastingage, je regardais Salem grandir,
se préciser, les larmes aux yeux et le cœur serré, lorsque
le capitaine Dove, que' je n'avais pas entendu
s'approcher, me frappa amicalement sur l'épaule :
« Allons, allons, Philippe Ashton, tu es un homme
maintenant. Oublie le passé et toutes les misères que tu
as supportées. Songe aux tiens qui vont être si heureux
de te revoir, car ils ne t'attendent plus, et aussi à la vie
heureuse et calme que tu vas dorénavant mener près
d'eux... Une fameuse et agréable surprise que tu leur

158

feras, j'imagine? » ajouta-t-il en riant avec entrain.
Je ne tentai pas de lui expliquer que je pleurais de
joie; m'aurait-il compris? De toute manière, il avait
raison : que ce soit de joie ou de chagrin, un homme ne
doit pas verser de larmes. Oui! après ce que j'avais vécu,
je me sentais un homme et j'en avais les traits.
Le matin, en m'habillant avec plus de soin que de
coutume, je m'étais longuement contemplé dans le
miroir de la cabine; la veille, le barbier du bord m'avait
rasé le menton et coupé les cheveux. Mon visage, moins
maigre depuis que j'étais au bon régime du navire, ne
faisait plus pitié. Mon regard était clair, décidé, viril.
Une fois de plus, je m'imaginais ce que ma chère
Mary allait penser de son cousin ainsi transformé. Le
reconnaîtrait-elle du premier coup? Ne le prendrait-elle
point pour un revenant?
Et j'essayai de deviner ce que ma cousine était
devenue; je la voyais toujours exactement telle que je
l'avais quittée : son visage rosé et souriant avec une
fossette sur sa joue gauche, ses yeux clairs pleins
d'indulgence, toujours, pour son terrible Phil, et aussi
ses boucles blondes qui dansaient sur ses épaules et ses
petites mains qui voltigeaient comme des oiseaux
lorsqu'elle vous racontait une histoire qui la passionnait.
Tout au plus arrivais-je à m'imaginer ses jupes un
peu plus longues et un gracieux chignon au-dessus de sa
nuque fine...

159

Mais la flotte ancrait ses navires dans le port un à
un; notre tour était venu. Je serrai la main du capitaine
Dove avec effusion. Je le remerciai de sa bonté envers
Dicky et moi, souhaitant de le revoir le plus tôt possible
chez l'oncle Ashton. Non sans quelque tristesse, je dis
adieu aux membres de l'équipage qui nous avaient, eux
aussi, fort bien accueillis. Chargés de notre lourd
bagage, Dick et moi sautâmes sur le quai, du canot que
l'on avait mis à la mer pour nous y conduire. Darling en
fit autant sans se faire prier.
« A bientôt, Dicky! A bientôt, Phil! »
Et, comme autrefois, nous partîmes en courant vers
des directions différentes. J'allais de plus en plus vite à
mesure que je me rapprochais de la maison; je dus
pourtant modérer mon allure, car c'est à peine si mon
petit compagnon à quatre pattes pouvait me suivre.
Rien non plus ne me paraissait avoir changé dans
les rues de la ville : mêmes vieilles maisons, et mêmes
gens affairés se rendant à leur travail. Cependant, ceuxci me regardaient à peine lorsque je les croisais; ils me
prenaient sûrement pour quelque navigateur étranger
nouvellement débarqué dans leur ville.
J'arrivai enfin devant la porte close de notre maison
où tout semblait dormir encore. Sans doute ma famille
était-elle en train de prendre le thé du matin dans la
cuisine, à l'arrière de notre habitation. Je demeurai là
une bonne minute, le cœur en émoi, hésitant à frapper...
Enfin, je soulevai le marteau, le laissai retomber

160

lourdement. Il me parut résonner dans toute la
maison.
Après un long moment, je perçus un pas lent et
décidé que je reconnus tout de suite pour celui de l'oncle
Ashton; je me pris à trembler comme autrefois lorsque
je me sentais coupable; ce fut plus fort que moi. La
porte s'ouvrit.
L'oncle Ashton était là, devant moi; il ne me parut
pas changé du tout : grand et mince dans sa longue robe
de chambre grise déteinte. Peut-être ses cheveux rares
étaient-ils plus gris? Il pencha la tête en avant pour
mieux dévisager le nouveau venu.de ses yeux clairs et
fatigués; ceux-ci s'agrandirent de stupeur en croyant me
reconnaître. Sans doute me prit-il pour un fantôme,
161

car il étendit vers moi ses deux longs bras, pour
m'accueillir ou pour me repousser?... il bégayait :
« Phil, serait-ce toi, Phil? Ce n'est pas possible...
Phil?
— Mais oui, oncle, mais oui, c'est bien moi! »
assurai-je un peu sottement sans oser m'avancer et
entrer.
A ce moment, je perçus un pas léger et rapide, un
froufrou de jupes s'en venant de la cuisine au long du
corridor. Mon cœur se prit à battre très fort, car c'était
Mary qui avait dû percevoir, de loin, la voix de son
mauvais cousin de garçon qu'elle aimait de tout son
cœur. Je ne me trompais pas.
Quelle belle et grande jeune fille elle était devenue,
bien plus belle encore que dans mes rêves! Je fus surtout
émerveillé par le regard bleu, lumineux et profond
qu'elle fixait sur moi intensément.
Ah! elle ne me prit pas pour un fantôme, elle, la
chère cousine! A peine m'eut-elle dévisagé que je sentis
deux bras frais se nouer autour de mon cou, une jolie
tête se poser sur mon épaule tandis que la pauvre enfant
sanglotait éperdument sans pouvoir se retenir et répétait:
« Phil, oh! Phil, c'est bien toi... enfin! Oh! je savais
que tu nous reviendrais... Tous les jours je t'attendais...
Phil ! oh, cher Phil, enfin, enfin ! »
Elle se redressa tout à coup, se prit à rire malgré les
larmes qui coulaient sur ses joues et tout en
m'administrant, comme autrefois lorsque je rentrais tard
de l'une de mes équipées, une petite tape sur la joue

162

qui me parut une caresse, elle ajouta d'un ton qu'elle
voulait sévère, tout à fait comme autrefois aussi :
« Méchant garçon, qu'as-tu fait? D'où viens-tu?
Pourquoi nous avoir fait attendre si longtemps? Nous
avions beaucoup de chagrin, car tu nous as causé bien
du souci. »
L'oncle Ashton, qui avait retrouvé ses esprits,
m'attira à son tour contre sa poitrine et, d'un ton solennel
qui cachait son émotion :
« Sois le bienvenu, Philippe, nous te croyions perdu
à jamais, tu es revenu, Dieu soit loué! »
Paroles qui me touchèrent beaucoup.
Pour mettre fin à notre émotion, Mary m'entraîna
par la main dans la salle où rien n'avait changé : ni les
vieux meubles sombres et luisants, ni le poêle
rougeoyant, ni le bouquet de fleurs sur la table. Avec
empressement, et légère comme si elle dansait, ma
cousine préparait le thé, les tasses et les toasts grillés, et
c'est avec délices que je respirais ce parfum du petit
déjeuner qui était celui de la maison.
Mary avait fait un accueil fort chaleureux à mon
petit compagnon Darling; après l'avoir caressé et serré
sur son cœur, elle lui avait servi à lui aussi un déjeuner,
sur le sol de la cuisine, et maintenant qu'elle était
rassasiée, la petite bête suivait les pas de ma cousine
comme si elle l'eût toujours connue.
Il me fallut plus d'un jour pour raconter à ma
famille toutes les aventures du pirate malgré lui et, si je
n'avais pu fournir autant de détails précis et véridiques
sur les
163

lieux et les gens que j'avais rencontrés, elle aurait
eu parfois bien du mal à croire tout ce que j'avais vu et
supporté depuis ma longue absence. Plus d'une fois,
Mary ne put retenir des larmes de pitié, surtout
lorsqu'elle découvrit sur mes jambes et mes pieds les
profondes cicatrices qu'avaient laissées mes blessures.
L'avouerais-je? Je prenais presque autant d'intérêt à
raconter que l'oncle et ma cousine à m'écouter. Les
souvenirs les plus terribles, les épreuves les plus
dangereuses perdent une bonne partie de leur amertume
lorsqu'on les revit en imagination, assis dans un bon
fauteuil, près d'un bon feu de houille, la pipe à la main
en savourant un thé revigorant servi par une souriante et
charmante ménagère. Ils se parent même souvent d'un
charme de vanité et de gloriole, pour le narrateur qui
entend les oh! et ah! d'effroi ou d'admiration de celle
qu'il aime.
Que de doux sentiments il lit dans ses beaux yeux!
Car j'aimais de plus en plus ma jolie et tendre
cousine Mary, à tel point que je me demandais parfois
comment j'avais pu autrefois m'ennuyer à la maison et
désirer, avec ardeur le voyage et l'aventure? Non, je ne
désirais plus découvrir de nouveaux horizons, je voyais
maintenant le bonheur comme une suite de jours
paisibles près de Mary, à Salem.
Oui, j'avais raconté dans tous ses détails mon
voyage et ses aventures bonnes ou mauvaises,
dramatiques; je n'en avais tu qu'un seul épisode et qui
pourtant était

164

d'importance : la découverte du trésor des pirates.
J'aurais pu, à certains moments, me demander si je ne
l'avais pas rêvé. Mais non, le coffre d'ébène incrusté d'or
et lourd des doublons qu'il renfermait était caché dans
ma chambrette sous les combles, au fond de mon sac de
marin rangé dans l'armoire.
Il m'arrivait, le soir, lorsque j'étais seul, de le sortir
et de l'ouvrir pour voir si cette petite fortune était
toujours là. Ne me prenez surtout pas pour l'un de ces
avares qui ont l'or pour dieu et prennent leur bonheur à
compter, à recompter leurs précieuses pièces, oh non!
mes raisons de garder et cacher mon trésor étaient plus
nobles, croyez-moi !
Avec les meilleures intentions du monde, l'oncle
Ashton m'avait cent fois traité de paresseux, de coureur
de chimères, lorsque j'étais enfant. Par une étrange
ironie du sort, voilà que j'étais devenu riche grâce à
l'aventure. Eh bien, je tenais à montrer à mon parent que
j'étais capable de travailler et de gagner ma vie que je
n'étais pas le bon à rien qu'il croyait peut-être encore.
Je parlerai du trésor plus tard, quand je jugerai le
moment venu...
Dès que je fus reposé de mon dur voyage, ce qui ne
fut pas long avec les bons soins que me prodiguait ma
chère cousine, je cherchai du travail. Grâce à la
recommandation du brave capitaine Dove qui vint voir
mon oncle, dès qu'il en eut le loisir, je pus entrer

165

Mon emploi me permettait de rencontrer des
navigateurs.
166

dans l'un des bureaux de la navigation du port de
Salem. J'avoue que je me trouvai enchanté de ne pas
retourner à l'office de l'attorney où l'oncle était employé;
son bureau m'avait laissé de si pénibles souvenirs, j'y
avais vécu de si longues heures d'ennui!
Sur le port, je respirais l'air du large et mon emploi
me permettait de rencontrer des navigateurs de toutes
sortes, de toutes nationalités, d'entendre parler voyages
et aventures, ce qui me plaisait.
Et lorsque Dicky avait quelque loisir, il courait me
retrouver. Il serait toujours mon meilleur ami après ce
que nous avions vécu ensemble. Lui non plus n'avait
encore confié à qui que ce soit qu'il était riche :
« Plus tard, disait-il comme moi, je me marierai,
j'achèterai une petite maison... plus tard... »
Nous étions heureux; quelqu'un pourtant manquait
à notre bonheur. Souvent, nous nous surprenions tous
deux à examiner en même temps l'horizon, là-bas, vers
le large, dans l'espoir de découvrir la voile d'une petite
embarcation de pêche... Nos promenades au long des
quais nous menaient à cet endroit où, si souvent, nous
nous retrouvions autrefois près du brave père Goodluck.
Il nous hélait de sa grosse voix joyeuse sans même
retirer sa vieille pipe de sa bouche :
« Hello! les pilleurs d'épaves, les pirates de
malheur, vous voilà, salut ! »
Qu'était-il devenu, le vieil homme qui était arrivé à
point un jour dans l'île de Roatan où j'attendais la

167

mort? Avait-il rejoint nos amis sur la côte du
Honduras? Était-il encore une fois prisonnier des
pirates? Ou bien le malheur... non, nous ne voulions pas
le croire; sa bonne chance, comme il l'affirmait, ne
pouvait l'avoir abandonné.
Pourtant, les jours passaient, le père Goodluck ne
revenait pas...
C'était un beau dimanche d'été. Dès que la chaleur
fut tombée, j'entraînai Mary pour une petite promenade
tandis que l'oncle Ashton se reposait. Bien entendu, je la
conduisis vers la mer calme comme un beau lac où le
soleil commençait à poser un chemin de lumière
éblouissante. Les navires à l'ancre semblaient
sommeiller après la chaude journée. Nous gagnâmes la
petite plage où je jouais enfant et nous nous assîmes à
l'ombre d'un rocher, sur le sable sec.
Soudain, un point apparut à l'horizon, une voile qui
avançait lentement vers le port sur le chemin de
lumière; comme il n'y avait pas un souffle de vent, le
marin qui montait l'embarcation devait tirer dur sur les
rames afin d'avancer. Je ne sais quoi dans ce navigateur
solitaire m'intéressait, me passionnait même à tel point
que, la main en abat-jour sur les yeux, je ne pouvais me
décider à le quitter du regard...
Je n'entendais même plus la voix claire de Mary qui
bavardait gaiement à mon côté. Je ne savais pourquoi, je
pensais à mon vieil ami le père Goodluck que tant de
fois j'avais vu revenir ainsi, lorsque j'étais enfant.

168

II ne manquait pas de barques semblables à la
sienne qui ralliaient le port, après une pêche en mer, leur
journée finie! Pourquoi celle-ci qui insensiblement se
rapprochait de la côte me faisait-elle battre le cœur ?
Elle disparut derrière un grand navire qui la cacha à
nos yeux durant un assez long temps... puis enfin
reparut à très peu de distance cette fois de l'endroit où
nous étions, Mary et moi.
Alors je reconnus, pour de bon, mon vieil ami : ses
favoris, son bonnet de laine, sa vieille bouffarde et
même l'anneau d'or qui brillait comme un petit feu à son
oreille gauche. Je me levai si brusquement que ma
cousine poussa un cri d'effroi :

169

« Père Goodluck, appelai-je, est-ce bien vous, père
Goodluck? »
Et Darling, qui toujours nous accompagnait dans
nos promenades, courait vers la mer en aboyant de
plaisir. De sa grosse voix éraillée, le vieil homme me
répondit :
« Hello! oui, c'est moi, garçon, en chair, en os et en
bonne santé, et je suis content de revenir, car je me sens
un peu fatigué des voyages ce coup-ci ! »
Dès qu'il eut débarqué, il salua ma cousine en nous
jetant un regard malicieux :
« Beaucoup de bonheur je vous souhaite, jeunes
gens, et finies les aventures du pirate malgré lui, Phil, je
le pense.? »
J'avais grande hâte d'apprendre ce que le vieil
homme était devenu durant tout ce temps, après les
quelques jours que nous avions passés ensemble, mais
le père Goodluck jamais ne se pressait; il lui fallut
d'abord amarrer son bateau, débarquer les paniers de
langoustes qu'il avait pêchées dans le golfe de Floride
d'où il venait...
Il m'apprit qu'aussitôt après m'avoir quitté dans
l'îlot où il était arrivé à point pour me sauver, la tempête
l'avait poussé sur un rocher où lui aussi devait vivre un
long moment seul avant de pouvoir s'en échapper, grâce
à des pêcheurs indigènes qui y avaient débarqué...
« Et, comme tu le sais, garçon, s'il est facile de
quitter le pays natal, c'est une autre affaire que d'y
retourner. J'ai heureusement pu retrouver nos amis sur

170

la côte du Honduras, installés de nouveau chez eux
et confortablement grâce à ce trésor... Hé! hé! tu as
la bonne chance pour toi aussi et peut-être plus que moi,
Phil mon ami! Le père Hope s'est montré généreux; le
brave homme m'a donné barque et filets, de quoi
reprendre mon métier de pêcheur... Et ma première
pêche a été miraculeuse comme tu le vois, garçon,
ajouta le père Goodluck en me montrant ses paniers de
langoustes, si tu veux faire un bon dîner, Phil, ne te gêne
pas, choisis donc la plus belle de mes bêtes ! »
Avec notre charge, nous revînmes tous deux à la
maison; j'étais bien heureux d'avoir retrouvé mon vieil
ami sain et sauf, car il me manquait terriblement, et je
me faisais beaucoup de souci à son sujet, à tel point que
je ne pouvais me sentir complètement heureux.
Ma cousine Mary demeurait pensive; après avoir
hésité un moment elle me prit par le bras et me demanda
: « Phil, tu nous as raconté tes aventures de pirate
malgré toi, mais qu'est-ce que cette histoire de trésor
dont nous a parlé ton vieil ami? Nous aurais-tu caché
quelque chose ?
— Oui, Mary, et je vais te dire pourquoi, ainsi qu'à
notre oncle; je vais tout vous raconter et aussi te
demander quelque chose », ajoutai-je en regardant le
joli visage de Mary levé vers moi, avec tant d'émotion
qu'elle aussi se troubla et rougit un peu.
Dès que nous fûmes revenus à la maison, je grimpai
quatre à quatre jusqu'à ma chambrette et en redescendis

171

presque aussitôt, portant sous mon bras gauche le
lourd coffret d'ébène et serrant dans ma main droite un
écrin tout petit.
« Que nous apportes-tu là, Phil?» me demandèrent
l'oncle et ma cousine aussi intrigués l'un que l'autre de
me voir ainsi chargé mais encore plus peut-être de
remarquer ma mine solennelle.
Je déposai le coffret sur la table et l'ouvris sous la
lampe qui fit scintiller les pièces d'or avec un éclat
éblouissant. Mes deux parents poussèrent des oh ! et des
ah ! de surprise et d'admiration.
En peu de mots je racontai l'histoire du trésor des
pirates qu'ils écoutèrent en silence et avec grand intérêt.
« Mais pourquoi Phil, pourquoi avoir tu si
longtemps cet épisode, me répéta Mary avec un peu de
reproche dans la voix, et pourquoi avoir caché dans ta
chambre...
— A cause de cela », fis-je en souriant.
Et j'ouvris l'écrin, si petit dans ma main qu'on ne
l'avait pas remarqué. Il contenait une très simple mais
jolie bague en or avec une perle bleue qui brillait
comme les yeux de Mary.
« Je voulais travailler avant et gagner ce bijou moimême... pour toi, Mary, si tu veux être ma fiancée?...
Oncle, vous le voulez bien? »
Qu'avais-je besoin d'attendre leur réponse? Mary
me tendit une petite main qui tremblait un peu; je
devinais que l'oncle Ashton était ému lui aussi. Je passai
la bague au doigt de ma fiancée que j'embrassai
tendrement.
172

« Quant au trésor, dis-je en riant, je ne serai pas
embarrassé pour en faire usage. Vous allez pouvoir vous
reposer, oncle, car vous avez assez travaillé pour nous.
Et comme nous allons nous marier, peut-être nous
faudrait-il acheter une maison plus grande. Que diraistu, Mary, d'un joli cottage sur la colline aux environs de
la ville? Avec un jardin... tu aimes tant les fleurs!... »

173

ÉPILOGUE
que les gens heureux n'ont pas
d'histoire. Bien certainement, ils en ont une comme tout
le monde, mais elle tient en très peu de pages. Alors
que pour raconter deux années de voyage et d'aventure,
il faut écrire tout un volume...
Voilà plus de dix ans que je mène prés de ma chère
Mary une vie calme et laborieuse, très heureuse aussi.
Nous n'avons guère quitté Salem que pour faire
ensemble des promenades et excursions dans les
environs. Ma femme préfère beaucoup la campagne à la
mer qui lui fait
ON PRÉTEND

174

un peu peur, assure-t-elle. Il m'est aisé de deviner
pourquoi : c'est à cause de ce long temps de mon
absence qu'elle a passé sans aucune nouvelle de moi,
imaginant le pire, croyant que la mer lui avait pris son
cher cousin qu'elle aimait tant, malgré tous ses défauts
de jeunesse.
Je ne demande qu'à tenter de lui faire oublier ce
qu'elle a souffert à cause de moi...
Après quelques années de vie paisible et heureuse,
près de nous dans le joli cottage situé sur les hauteurs de
Salem et d'où l'on peut voir la mer, l'oncle Ashton s'est
éteint, nous souhaitant un long bonheur et beaucoup
d'enfants.
Durant mes moments de loisir, je fais pousser dans
notre jardin les fleurs que ma femme aime tant. Elle
peut en orner la maison presque en toute saison et
complimente le bon jardinier que je suis. Cependant,
tout en travaillant la terre, je regarde souvent la mer, làbas, au loin, tantôt bleue ou dorée sous le soleil, tantôt
grise ou blanche d'écume lorsque le vent souffle. Je
guette l'entrée et la sortie des navires, ce qui m'intéresse
toujours passionnément.
N'allez pas croire que le démon de l'aventure me
possède toujours, non! Je n'ai plus du tout l'envie de
revivre les périls et les épreuves vécus, un peu malgré
moi, durant mon adolescence. Cependant je me sens
satisfait et même fier de tout ce que j'ai supporté avec
courage et d'avoir préféré les pires misères à

175

la vie coupable et malhonnête du pirate. Je peux
l'affirmer sans me vanter.
Il fallait sans doute que je les vécusse, ces annéeslà, puisque j'étais possédé par le démon de l'aventure qui
prenait, lorsque j'étais enfant, le visage du bon et
regretté père Goodluck. Car il a disparu lui aussi, le
vieux bourlingueur des mers. Un matin il est parti pour
la pêche sur sa vieille barque; il a été pris dans la
tempête; on a retrouvé le vieux bateau échoué sur l'une
des plages de Salem, mais jamais le vieux marin n'est
revenu.
J'ai éprouvé à cette triste nouvelle beaucoup de
chagrin et de regret : j'ai toujours du chagrin, mais je ne
regrette pas la mort de marin. Comme il se serait senti
malheureux, le pauvre homme, si un jour l'âge et les
infirmités l'avaient empêché de prendre la mer! Je ne le
voyais pas du tout grabataire, ni même endormi
paisiblement pour toujours dans un cimetière.
Il incarnait l'aventure; il est mort dans l'aventure.
D'ailleurs, j'ai l'impression que je lui redonne parfois la
vie à mon bon père Goodluck que, grâce à moi, il ne
mourra jamais pour de bon. Nous avons trois fils,
voyez-vous, trois joyeux et solides lurons qui
ressemblent assez au petit Philippe que j'étais autrefois.
Comme lui, ils adorent la mer, les navires, les récits
d'aventures, de corsaires ou de pirates. Jamais ils ne sont
las d'entendre parler du père Goodluck et de sa chance.
Lorsqu'ils ont été sages, ils ne manquent pas de

176

venir m'implorer après le repas du soir, tandis que
leur mère s'active à remettre la maison en ordre :
« Oh! Daddy, raconte! Oh! raconte... »
Je n'ai pas besoin de leur demander ce qu'ils
désirent que je leur raconte : ce sont toujours les
aventures de Pirate 'malgré moi.
Et dans ces aventures, le bon père Goodluck fait
figure de héros. N'est-ce pas lui qui m'a emmené dans
son bateau? N'est-ce pas lui qui est arrivé juste à temps
pour me sauver alors que, seul et malade dans mon île,
la mort me guettait?
Et pour eux, voyez-vous, le père Goodluck ne peut
pas être mort. Il navigue toujours, quelque part sur une
mer lointaine. Pourquoi pas? Puisqu'on ne l'a jamais
retrouvé? Il reviendra un jour avec ses favoris et sa
vieille pipe et ses histoires... Et qui sait, peut-être les
emmènera-t-il, eux aussi, un jour, vers quelque
étonnante aventure ?
Je dois modérer leur enthousiasme, du moins je m'y
efforce, car j'ai compassion du visage inquiet de ma
chère Mary qui les entend, et jamais un père ne souhaite
le danger pour ses enfants. Alors, nos trois garçons
ripostent :
« Quelle crainte avoir puisqu'il a la chance pour lui,
le père Goodluck, ne nous l'as-tu pas dit? »
Parfois, Dicky vient se joindre à nous et ajoute
quelques détails à mes histoires, car il m'arrive d'en
oublier à mesure que les années passent. Lui aussi est

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marié et sa femme s'entend fort bien avec Mary
pour discuter cuisine et ménage; leurs deux garçons se
joignent aux nôtres pour jouer aux mêmes jeux.
Pas plus que Mary autrefois, nous ne pouvons les
empêcher de courir vers le port, les plages et les rochers où ils
rejoignent des camarades de leur âge. Ils jouent avec les
épaves et les vieilles barques abandonnées.
A quoi, sinon aux pirates? Ils ne s'appellent plus les
Têtes-Rouges et les Têtes-Bleues; ils ont choisi d'autres noms
terribles, mais qu'importé? C'est toujours le même jeu, le jeu
de l'aventure qui me passionnait autrefois comme eux
aujourd'hui et qui passionnera toujours les garçons de leur âge.
Quand je les entends chanter à tue-tête, la complainte que
j'aimais tant... Qui la leur a apprise? je ne sais...
Tout nus, las, en chemise,
Il faut ramer,
Nuit et jour sans faintise,
Sur cette mer...
J'oublie mon travail, que ce soit à mon bureau du port ou
dans mon jardin; un long temps je les écoute, parti vers un
rêve lointain, et je me sens malgré moi tout ému.

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