Angelo Michele Piemontese

Alexandre le "circumnavigateur" dans le roman persan de
Tarsusi
In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 112, N°1. 2000. pp. 97-112.

Résumé
Angelo Michèle Piemontese, Alexandre le "circumnavigateur" dans le roman persan de Tarsusi, p. 97-112.
'Ajâyeb-nâme «Mirabilia», cosmographie persane de Momammad Hamadâni (ca. 1175-1193), et le Dârâb-nâme «Darius» de
Tarsusi (Tarse, XIIe siècle), riche variante persane du roman d'Alexandre, présentent celui-ci comme «circumnavigateur» (Zu'lqarneyn), c'est-à-dire «celui qui aboutit d'une crête (qarn) de l'espace à l'autre et découvre les deux limites du monde». Par le
périple d'est en ouest, Alexandre, Roi de Rome et «deuxième Salomon», aborde la limite orientale, promontoire de l'Arbre d'Eve,
près du sanctuaire d'Adam à Sarândib (Ceylon). D'ici, Alexandre assure la translation du cerceuil de Mahâbi fils de Seth jusqu'à
la Maison Sainte de Je- rusalem. Elle est aussi la destination ultime du périple d'ouest en est d'Alexandre. Il avait survolé le mont
arctique Q, exploré l'extrême nord-ouest dans la mer Atlantique, zone de l'Ombre, et visité l'extrême sud-est, zone de la source
du Soleil.

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Piemontese Angelo Michele. Alexandre le "circumnavigateur" dans le roman persan de Tarsusi. In: Mélanges de l'Ecole
française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 112, N°1. 2000. pp. 97-112.
doi : 10.3406/mefr.2000.3752
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_1123-9883_2000_num_112_1_3752

ou simplement Darius. 1-17. 60. Téhéran. s.112 .2000 . IH Colloquio Internazionale Venezia. Alexandre est souvent caract érisé comme navigateur. p. vers 1000). Id. détenteur païen. Médée. 12-1 (n. déformés jadis par les copistes ou mal placés par l'éditeur qui lais saà l'écart au moins deux remarquables manuscrits. Un rayon en tier de cette bibliothèque commune est rempli par le roman d'Alexandre1. J.. Soveria Mannelli (Catanzaro). Narrativa medioevale persiana e percorsi librari intemazionali. MEFRM . 1977. 7-24. 23). 379) 1 .. Piemontese. d'Alexandre. Rizzo Nervo. comme en témoignent les parcours des récits sapientiaux de Sindbad. de Barlaam et Josaphat. 10-13 ottobre 1996. et vice versa.Levant L'écharge de livres entre l'Europe et l'Asie a entraîné la formation d'une bibliothèque scientifique et narrative commune depuis l'Antiquité. Il viaggio dei testi. Atti. dans Medioevo romanzo e orientale. dans Luqmân. enluminés de sur- 1 A. p. . Les Huit paradis d'Amir-Khosrow et la littérature européenne. L'édition im primée du texte comporte de nombreux termes défigurés et des passages obscurs. dans Bulletin of the John Rylands University Library of Manchester. chrétien ou musulman de l'Empire Romain. Boyle. Il s'ensuivit au Moyen Âge une ample réception de textes narratifs grecs et la tins en littérature persane. The Alexander Romance in the East and West. p. p. de Kalila et Dimna. Qeysar-e Rum «le César de Rome» (Ferdousi. «Le livre de Dârâb». 13-27. a cura di A. automne-hiver 1995-1996. M.1. Pioletti e F.ANGELO MICHELE PIEMONTESE ALEXANDRE LE «CIRCUMNAVIGATEUR» DANS LE ROMAN PERSAN DE TARSUSI nee sit terris ultima Thule (Sénèque. conquérant du continent asiatique. des Mille Nuits (devenues Mille et Une). 97112. arabes et turques. variante persane peu connue d'un volumineux roman d'Alexandre écrit par Tarsusi (XIIe siècle). A. C'est dans ce vaste espace littéraire que s'insère le Dârâb-nâme. 1999. Dans ses versions persanes.

1996. 122-123. Pour comprendre les quelque cent cinquante toponymes et anthroponymes rares qui émaillent le très riche lexique de l'ouvrage. face à l'A sie Mineure. qui signifie «personne de Tarsos» (Tarse). 2 vol. M. comme Shehaboddin Yahyà Sohravardi. le célèbre gnostique exécuté par le fils de Saladin (1191). Il existe néanmoins une connexion inaperçue entre le Darius et un ouvrage de «Mirabilia». au lieu de Tarsus. Dârâb-nâme-ye Tarsusi. 1373/1994. ms. Téhéran. des Francs. Ch. F. Tarsusi pouvait faire partie de la suite de marchands persans ou de prisonniers turcs qui. 3 Cf. Proefschrift . d'origine juive sans doute. leurs mécènes bibliophiles. Vesel. Hasan b. le 'Ajâyeb-nâtne. Tarsusi est aussi connu comme auteur d'un autre roman. Leyde. 5 Cf. Abu Eshâq Ebrâhim Estaxri. A. autant en Perse qu'en Inde. L. ait été un émigré de Perse. à Mossul et. Rieu. 19-20. p. Tarsusi pouvait être au nombre des poètes et des savants persans qui s'étaient établis en Sy rie et en Asie Mineure. Zabihollah Safâ. 4 Cf. Les Encyplopédies persanes. est fréquente même dans des manuscrits persans de traités de géographie4. Ils travaillaient partout sous le patronage de se igneurs turcs. dit aussi Tusi. à Alep. S'il se rattachait à Tortose. La leçon fautive Tartus.. sur la côte de la Syrie septentrionale. 79. la ville de l'ancienne Cilicie. en évitant les pièges caractéristiques de la scriptio defectiva arabo-persane. en était la contre-frontière. 77.98 ANGELO MICHELE PIEMONTESE croît2. il faut en dé chiffrer la forme originale grecque. Supplement to the Catalogue of the Persian Manuscripts in the Bri tish Museum. p. «La Mappemonde». 'Ali b. des Génois. p. Cet ou vrage. 240-241. Son nom. 2781 et Or. Moïse. avec des Arméniens. éd. Ebn-e As'ad b. hébraïque. Or. 2536/1977. au sous-titre évocateur de Jâm-e gitinamâ. 81. des Pisans. le débouché. C'est à la demande du gouver neur turc de cette ville que fut composée «La mer des notions utiles» (11571162). Il se peut que l'auteur. . L'ascendance de Tarsusi remonte à un arrièregrand-père Musà. frontière entre l'Asie Mineure et la Syrie. 1895. A Cure for the Grieving. p. Musà al-Tarsusi. trad. 1375/1996. sanskrite ou autre. Iraj Afshâr. Qerân-e Habashi. fut dédié à Toghril II (1175-1193). 1334/1965. la patrie de Ferdousi. «personne de Tus». S'il se ratta chait à Tarse. une encyclopédie persane5. Tortose. 'Abdallâh-e Tostari. «La Conjonction Abyssine»3. Londres. est affecté par une variante Tartusi. Beelaert. A. capitale de l'Arménie mineure dès 1173. 2e éd. un exilé qui se réfugia au Levant. personne de Tartos. une encyclopédie cosmographique et nar rative persane peu connue mais importante rédigée par Mohammad Hamadâni. 4615. Téhéran. Paris. Z. éd. Je cite la 2e édition. des Croisés. 1986. dernier sultan turc seldjouquide de Ker2 Abu Tâher Mohammad b. animaient la ville de Saint-Paul. Masâlek va mamâlek. traduit en turc. la ville qui. L'activité de cette l'école levantine des lettres persanes est ignorée par les savants qui se sont occupés du Darius. des Grecs.

p. Berne-Berlin. (Iran) 1373/ 1994. Hamadâni tenait ses informations d'une source à laquelle Tarsusi a également puisé. Tehran. En termes de géographie physique. ferme la porte et sauve garde la paix du monde en contenant les barbares belliqueux de Gog et Magog derrière une muraille de bronze infranchissable9.ALEXANDRE LE «CIRCUMNAVIGATEUR» 99 man6. 1996. comme au bord d'un promontoire. Elle est. . «corne. Pseudo-Callisthenes Orientalis and the Problem of Dhu 1qarnain. dans une île. la montagne dont la crête se découpe sur celle du soleil levant ou couchant. arabes et turcs du genre des Mirabilia. «Bicornu». 317. Rome. c'est-à-dire aux deux cornes. épithète traditionnel d'Alexandre et d'un conquérant d'antan. L'origine de ce surnom vient de deux cornes du monde. Bürgel (éd. Bâstâni Pârizi. Sur plusieurs points. Bibliothèque orientale. C. 4. tous deux surnommés Dhu'lcarnein. Bridges. Kurosh-e Kabir (Zu'l-qarneyn). 8 D'Herbelot. La figura di Alessandro nelle letterature d'area islamica. dans M. C. 57. Les deux crêtes du Levant et du Couchant sont le double but 6 Cf. l'enfance d'Alexandre. natte. que ces deux conquérants ont subjugué»8.1369/1990. 177-183. 5e impression. Téhér an. p. s. qui serait Cyrus le Grand selon une théorie ré cente7 : «Les historiens orientaux disent qu'il y a deux Alexandres. ils ont également trait au Zu'l-qarneyn. du moins dans l'usage persan. col. 1. A. Téhéran. Zu'l-qarneyn hamân Kurosh-e bozorg ast. la stratégie de son périple visant à la cicumnavigation de la terre. de Polignac. L'interprétation courante. tel le Janus latin dont le temple était clos en tant de paix. Hamadâni livre les récits concernant Alexandre sous la forme d'un epitome de morceaux choisis. tels que des notions de cosmographie. M. corde. M. A. 252-257. Mo'in. Storey. Persian Literature. dans Alessandro Magno. E. 7 Abu'l-Kalâm Azâd. Eastern and Western Representations of Alexander the Great. le mot arabe qarn. 233. Cosmocrator : l'Islam et la légende antique du souverain univ ersel. II-l. 1991. 385. A. peut aussi évoquer l' image d'un «Bifrons» tourné vers la double ligne de l'horizon qui. 121-122. Paris. 9 Fr.). p. Londres. trad. éd. c'est à savoir l'Orient et l'Oc cident. Luzac. Dehxodâ. p. 223-264 : p. signifie «crête» aussi bien d'une montagne que du soleil10. p. Loghat-nâme. 2 . 1697. Kurosh-e Kabir va Zu'l-qarneyn az didegâh-e târix va âyin. cime». 1332/1953. p. M. The Problematics of Power. Seyyed Musa Mir Modarres.Arabica. 1995. 162. a. 10 A. 149-164 : p. J. dans Graeco. Macuch. 1339/1960.Route Comme il arrive souvent pour les textes persans. comme les Orientaux les appellent. Storia e mito. Piemontese. 1972. Au nombre d'environ cinquante. R. fase.

on l'appelle Zu'l-qarneyn»11. il s'agit moins de conquête que de navigation. p. et Ha madâni témoigne de l'interprétation géographique de l'epithète : «Celui qui aboutit d'une crête (qarn) de l'espace à l'autre et découvre les deux limites du monde. Hamadâni. comme Nezâmi dans son Eskandar-nâme.100 ANGELO MICHELE PIEMONTESE qu'Alexandre atteint par le périple. tu chercheras l'eau de la vie. à la lettre jahândâr. le héros a en effet une vision alors qu'il est en retraite dans l'hermitage d'Aristote : Dieu le soulevait si haut que. Ja'far Modarres Sâdeqi. Chez Tar susi au contraire. érythréenne. de compléter le texte grec. 11 Mohammad ebn-e Mahmud-e Hamadâni. 367. Aristote lui expliqua: «Tu feras le périple du monde. 29. Le souci compréhensible d'achever le récit. un destin qui lui est d'abord révélé en songe. est aussi «le roi voyageur du monde (jahângard)». méditeranéenne. de l'apparence du cristal et de la taille d'un œuf. l'un vers l'est. «Le livre d'Alexandre» (vers 1197-1203). ses deux pieds étant sur le dos du Poisson. Chez Nezâmi. pour toucher le Couchant et ensuite le Levant. 'Ajâyeb-nâme. tendant ses bras. compilé en Egypte au IIIe siècle. I. Un oiseau venait de l'est et un autre de l'ouest. L'évocation sibylline du Coran (XVIII 85. cette route visait à trouver le chemin de l'Occident et l'accès à l'océan Atlantique : pour Tarsusi. p. se détachait du Ciel. 394. Enfant trouvé qui a hérité par chance du royaume de Barbar. le kosmokratôr. Alexandre se réveilla en sursaut. . Alexandre est un circumnavigateur. 12 Tarsusi. comme Zu'l-qarneyn. chez Tarsusi et Hamadâni. Cf. néanmoins. Alexandre ouvrait sa bouche pour prendre cette eau et la boire. il prenait le Soleil et la Lune dans ses deux mains et il les replaçait. 'Ajâyeb-nâme. une main étant tendue à l'Orient. 89) où. c'est la circumnavigation complète du globe qui permet à Alexandre d'atteindre son apothéose de kosmokratôr et de Zu'l-qarneyn. transparaît déjà chez les auteurs persans qui ont élargi le rayon d'action terrestre du conquérant universel jusqu'à l'Empire de Chine. mais un autre la boira. Alors. 435. Pourtant le monde entier te sera donné12». éd. p. 62. cf. Ensuite une goutte plus brillante que le Soleil. Dhu'l-qarnayn «suivit un chemin». sa tête touchait le sommet du Ciel. la fonction globale d'Alexandre kosmokratôr demeure inachevée et le héros semble usurper ce titre pompeux que lui as signe le roman grec anonyme et décousu. 206-207. p. Certes. l'autre vers l'ouest. laisse place chez Tarsusi au tra cé d'une route que les bons navigateurs suivaient à travers les mers in dienne. Doublant le cap méridional de l' Afrique ou sortant de la bouche occidentale de la Méditerranée. Téhéran. pas toi. il se conduit plutôt en errant. l'autre à l'Occident. 1375/1996. Sans l'accompli ssement d'un périple du globe.

Hamadâni l'appelle la mer mozlem. place cette source dans la contrée des Ténèbres. II. 1256-Safad. 218. 1978. la traductrice ne s'est pas rendu compte de la har diesse de ce périple. qui aide à la lecture de Tarsusi. On le voit esquissé aussi chez un ro mancier persan anonyme (entre le XIIe et le XIVe siècle). 579. sans aucun doute connu de Nezâ mi. 210 n. Darvish. A Persian Medieval Alexander-Romance. La navigation d'Alexandre vers le nord chez Nezâmi ne peut manquer d'évoquer Thulé et les récits du navigateur massaliote Pythéas. Téhéran. accomplit le premier périple connu de la Bretagne vers 325 avant J. trad. sans lumière ou «aphotique» en termes d'océanographie. 197. 59-65. mare concretum17 . éd. très sombre et froide».5. La cosmographie de Hamadâni. F. Southgate. ou chez le cosmographe arabe al-Dimashqî (Damas. Mehren. ne sont jamais dissoutes par le Soleil»16. par sa fraîcheur est comme la glace et par sa dou ceur comme le sucre»14. se trouve dans la zone de l'extrême-Nnrd. 43. sous le pôle Nord15. glaciale. 15 Nezâmi. permet d'en comprendre le passage-clé. Thulé était «voisine de la mer congelée». Eskandar-nâme. Chez Tarsusi. Le texte de Hamadâni. 17Strabon. 14 Tarsusi. M. que l'on atteint par la traversée de «la mer appelée la mer Verte (bahr-e axzar)». est ainsi infléchie par l' identification de cette zone à l'extrême-nord atlantique : chez Nezâmi. Selon le rapport de Pythéas. 1874. 1. parce que les va peurs qui s'élèvent. Copenhague.16. p.enregistre cette coordonnée : «Tulié est une mer sous le pôle Nord 13 Iskandarnamah. La tradition qui. était «sauvage. qui montre Alexandre traversant la mer Verte (Atlantique du Nord-Ouest) pour atteindre en huit mois la Chine orientale d'où il entreprend la conquête de l'Asie in terne13. cf.4.2.Coordonnée Le problème crucial de la circumnavigation probatoire du roi univers el est celui du chemin de l'Occident. II. Ayant pris la mer Verte nord-occidentale pour l'océan Indien sud-oriental.-C. 138. arctique. la source de «l'eau vitale (âb-e zendegâni)». 583. où Alexandre tente de naviguer dans des brumes épaisses. depuis la légende antique tardive. 1327). 16 Manuel de la cosmographie du Moyen Âge traduit de l'arabe par A. 590. Chacune de ces mers. p.alexandre le «circumnavigateur» 101 3 . se dirigeant vers le nord. pour lequel l'Océan occidental ou mer Verte «s'appelle vers le nord mer des Ténèbres (zoîomât) ou mer Noire Septentrionale. antarctique. . p. 1370/1991. 2-3. subarctique. Celui-ci. M. 172-181. de même que le terme arabo-persan zolomât désignait «les régions des Ténèbres». p. Palestine. New York. dans Kolliyât-e khamse. 1305. Cette eau d'immortalité à laquelle goûtèrent Élie et Xezr est eau douce : «cette eau du paradis.

cit. assauts et duels. Le vent y souffle en permanence. <ntutia> (Entottia) l'occidentale. les strat agèmes. Ils lui expliquèrent : Sur le rivage de cette mer est une fo rêt immense. de l'amazone errante. ou encore les mirabilia. 356-357. Op. Nec plus ultra. jouent le rôle principal dans ces aventures de guerre et d'amour20. 4 . 147-150. 205-214. Il voulait la traverser. 361. p. les sirènes. les déguisements. le colosse de Rhodes. du dragon gardien de la caverne. À cet égard le Darius montre une ressemblance frappante avec la chanson de gestes européenne. les harpies. tels que les mécanismes et les automates. L'épisode s'inscrit dans une longue tradition myt hique de découverte des limites du monde connu. sur laquelle se trouve une île appelée Tulié. éloignée de 63° par rapport à la ligne de l'équateur»18. le pont sur le Nil. dont on peut toujours se laisser aller à rêver qu'il s'agissait du texte de Quintus Fabius Pictor. I. les aventures sur mer avec les naufrages et la traite des blanches. 346-347. Alexandre n'eut pas la chance de trouver le passage du nord-ouest vers le Nouveau Monde. 482-561. 352. 193. la statue qui rendait des oracles. C'est sur ces rivages extrêmes qu'Alexandre doit faire demi-tour : J'ai lu dans «L'Histoire de Rome» (Târix-e Rum) qu'Alexandre arriva à la limite du nord. sur des arbres hauts chacun de trois cents brasses de haut19. les Cyclopes. pas de route». sem blable au tonnerre. les conflits du lignage. les reconnaissances. II.. Il vit une mer immense. comme un explorateur en avertit Alexandre : «Au-delà. romaine du côté de sa mère. p. <Jïbâva> (Jihvâ-pa) l'indienne polyglotte. p. 351. les vestiges monumentaux comme le phare d'Alexandrie. mais son armée ne le lui permit pas. 155-182. les échanges d'ambassades et de lettres (vingt-six de style diplomatique). comme celle du château donnant sur la mer. Trois princesses intrépides prove nantde trois parties du monde : Roxane la persane. des colonnes d'Hercule. En effet.Technique Sans doute Tarsusi puise à la tradition narrative grecque et latine pour l'intrigue du Darius : les incestes. les sièges. p. 349. 443. . selon cette Historìa Romae consultée par Hamadâni. 1 1 Hamadâni. 117-138. la comédie des malentendus dans le goût de Plaute. les vicissitudes d'enfants trouvés (aussi bien Darius que son fils Alexandre). 157.102 ANGELO MICHELE PIEMONTESE (zir-e qotb-e shomâli). •Tarsusi. 'Ajâyeb-nâme. D'autres aventures font la part belle aux manières et aux rites chevaleresques. 1-92. il ouït une voix sinistre. Parvenu à la côte extrême. 348.

425. Le roi a pourtant plusieurs accro chages avec son précepteur et conseiller Aristote. p. car tout commandement est injuste. Les gestes. refuse de se prosterner devant le roi persan : «Le rang le plus élevé revient au savant». astrologue dans la même 21 E. p. Cambiano. ou «II est absurde que l'homme soit sous la dé pendance d'un homme. Kraemer. 324. Platon est d'ailleurs bien le cosmographe narrateur de l'Atlantide. dans Zeitschrift der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft. Alexandre menace de mort Hippocrate qui re fuse de lui révéler l'endroit où Platon se cache. Platon. I. 283. des orateurs et des politiques22. Hippocrate. 1931-1932. p. Alexandre (VI. et «Sans Platon tu ne peux accomplir le périple de la terre». XI) : I. mécanismes et magies sont également protagonistes autour d'Alexandre. Parmi ses 4 250 élèves. Les savants sont «les philosophes tech niciens» (filsufân-e zu-fonun). lettere ed arti. encyclopédiste de l'île capitale de l'Ionie. «Angelopolis». les rivalités de ces philosophes et technologues découlent des recueils mé diévaux de dits et faits des savants célèbres21. VIII. 259-316 : p. 292-302. dans Atti [del] R. 393-597 : p. 22 G. le sage Loqmân et maints spécialistes de multiples doctrines. ministre dans «l'île de l'Épouse» de Darius l'ancien. Aristote. considérés comme des hommes pourvus d'ingéniosité dont la compétence d'inven teurs dépasse le savoir dire des poètes. Piatone e le tecniche. IX) et Roxane (VII. Platon dispose d'un réseau de douze grands disciples qui se trouvent placés en des points stratégiques du périple et font office de guides pour Darius l'ancien (I-V). . V. II. mais hébreu Malkût «Royaume»). 91-2. 1991. les artisans. polyglotte dans l'île <Mlkut> (arabe Malakut. // Liber philosophorum moralium antiquorum. Franceschini. 449. 106. maître du monde entier». de s'orienter. IV. rés idence des Cyclopes. <Kmuz> Cambyse. son ambassadeur auprès de Darius. de s'emparer d'une citadelle. hormis celui de Dieu»23. qui l'admoneste : «Sans maître l'homme ne s'y retrouve plus». Parmi eux. et l'auteur des Dialogues où la no tion de techne est bien traitée et les cheirotechnai. p.ALEXANDRE LE «CIRCUMNAVIGATEUR» 103 Aristote. 454. les aphorismes. II. III. 23 Tarsusi. Tyran. 65. p. 1956. <Sitârush> Sostratos. thalassocrate en Daryâbâr («Côte de la Mer»). <'qbrh. Dans le Darius Alexandre est le premier concerné par cette supériorité.ua> Epicure. Platon est le chef des savants de Grèce et «le savant. Cf. Sans la consulta tion technique des philosophes Alexandre est incapable de gouverner. stratagèmes. Bari. <Hmqâlis> Héraclide [Pontique]. Hippocrate résiste au nom de la liberté et proteste : «II est difficile pour les hommes intelligents de vivre avec les ignorants». Arabische Homerverse. <Xrntinus> Cratinus. J. Istituto Veneto di scienze.

224.htlims. S'il faut le clas ser. <Bqrât> Hippocrate. XII. VII. 435. et insère les aventures d'Alexandre dans l'histoire de ses antécédents et ses collatéraux : les gestes de sa grand-mère Homây. 349-350. 1994. qui range son auteur parmi les «astres des lettres». L. <Jmhra> Chimera24.htlmis> Thimotée. 487. 445. «chèvre». 275-278. cf. VI. <'rstutâlis> Aristote. 542. est parfois relégué dans le genre du «popular romance»27. Hanaway Jr. ascète aveugle sur la montagne la même ville. I. Vili. et d'Eskandar [Alexandre] et de Burândoxt [Roxane]». conseiller de Roxane à Estaxr. 96. 294. 216-218.26 5 . fait allusion à l'usage incendiaire du pétrole (naft) et s'amuse même à imaginer le premier supermarché à l'extrémité orientale du monde : «l'arbre d'Eve» où chacun peut se pro curer ce dont il a besoin. 178. la capi tale de la Perse. 187-188. cit. «le plus savant des Indiens.. Lui-même navigateur dont 24 Chimère. 326. de leurs parents. 140. mais où Alexandre se fait bloquer à la sortie pour avoir voulu prendre du sucre sans le payer. 506. <Krmpâl > Krama-phâla. 151-152. demi-sœur inconnue d'A lexandre et dévote de Platon dans l'île des femmes hermaphrodites. 207. de Roxane et d'A lexandre. 273. a stronome naviguant à la limite orientale et auteur du catalogue des étoiles de l'hémisphère austral. p. p. «Tarsusi. il avait initié Platon au monothéisme.104 ANGELO MICHELE PIEMONTESE île. 336-340. 281. 354-355.).. II. Encyclopaedia iranica. de Dârâb fils de Dârâb [Darius III Codoman]. de ses épouses. 233. de sa descendance et ascendance. en mer Érythréenne.. <Lnkra> Lachares. Le texte fourmille donc de références savantes à l'astronomie et l'astro logie. p. VII. 27 W. Une chèvre allaita Alexandre nouveau-né. dans Y. qui avait lu maints livres». 8-9. récit à l'entrelacement dynas tique exposé par anamnèse. 26 Pétrole : Op. <S. 539-549. interprète des songes sur le mont Altun. à l'onirocritique et la métrologie. 232-233. 97. guide pour le continent traversé par le Gange jusqu'à la limite orientale. Tarsusi écrit en effet dans Yexplicit : «Ceci est l'histoire de Dârâb [en chronologie grecque Darius II] fils d'Ardashir [Artaxerxès 1er Longimanus]. IX. «deux filles et un fils de Dârâb»25. qui reconnut l'identité de Chimère. X.Dynastie Ce texte si savant. 207. § 7. de son père Dârâb l'ancien. Dârâb-nâma. Yar Shater (éd. XI. p. médecin et mage indien dans la capitale de Pôros. grec Chimàira. S. Arbre d'Eve : II. . I. p. on parlera plutôt d'« ancestral romance». II. ermite astrologue sur la montagne d'une île voisine. <Hmârpâl> Himâri-phâla.

411-412. à distance d'une parasange. 22-24. Cambridge. L. 'Ajâyebnâme. H. 30 Tarsusi.42-44. 31 Dans YHistoria Regum Britanniae de Geoffrey de Monmouth (éd. p. Son pouvoir militaire enfin est éclipsé par la suprématie de sa nièce et rivale Mehinyazdân. p. p. «se frappaient de la tête et crachaient du feu») et que l'on retrouve dans la légende d'Arthur. vieillard pêcheur qui régnait sur les «deux ci tadel es qui s'enfoncent et émergent sur la tête des deux serpents». Le destin d'Alexandre croise aussi celui de sa demi-sœur Chimère. entre deux montagnes dont le sous-sol branlait chaque fois que les deux serpents assoupis sous terre s'éveillaient. est un ouvrage «écrit en langue grecque». I. II. Alexandre recontruisit la ville de Jay (Gabae). I. Massé. bien entendu. note 3. 9. 70-73). 1957. 6 et 52. est la fille du pha raon «Sâm-Châresh» (variante Châres) en qui on reconnaît le «Sésonchosis. 545-546. I. Prontera. mère incestueuse de Darius l'ancien. p. § 105-108. une sin gularité expliquée à Alexandre par le sage Loqmân (les citadelles étaient bâties. p. 1983. Bari. 28 Hérodote IV. p. trad. 24. au lieu-dit al-Yâhûdiyya (la Judée). 1908. F. H. Paris. Abré gé du livre des pays. ancien établissement hébreu près de l'actuel Esfahan. Briant. Guida storica e critica. p. qui avait commandé à son amiral Skylax et au prince persan Sataspès de réitérer la circumnavigation phénicienne de l'Afrique. 32-33. 29 Tarsusi. seigneur du monde» du texte anonyme grec29. Sommer. Hamadâni. demi-frère et adversaire d'Alexandre : après la mort de ce dernier. rencontrée près de l'observatoire solaire de Platon. Paris. voulue jadis par le pharaon Néchos II28. Wright. l'héritière de Dârâb le jeune. L'estoire de Merlin. ce Darius l'ancien ne correspond cependant pas à Dar ius II Okhos. qu'il cite explicitement. recentiones B. Histoire de l'Empire persan de Cyrus à Alexandre. dans l'épisode de la fondation de la forteresse de Vortigern dont Merlin s'aperçoit qu'elle émergeait d'un côté et s'enfonçait de l'autre à cause des mouvements de duos dracones dormientes31. 95. voir aussi The Vulgate Version of the Arturian Romances from Manuscripts of the British Museum. fondateur de l'état achéménide.ALEXANDRE LE «CIRCUMNAVIGATEUR» 105 l'odyssée du Golfe Persique à la Mer Méditerranée est suivie par le périple de son fils Alexandre. Ce livre avait été dissimulé par le roi <Sârqus> Sargus. Geografia e geografi nel mondo antico. N. dite Roxane et surnommée Burândoxt. Pseudo-Callistène. p. . et M. 1996. en Perse. P. Chez Ibn al-Fakih al-Hamadhâni. Il ressemble plutôt à Darius Ier le conquérant. éd. reprend aussi des passages du roman grec d'A lexandre. II. Homây. Mirabilia insularum)30. Washington. p. qui dé crivait «tout ce qui existe en matière de mirabilia dans cette mer» et intitul é. héritier quant à lui de Philippe son père putatif. 316-317. III. O. selon Platon qui le feuillette sous les yeux d'Alexandre. Roxane devient l'antagoniste invincible d'Alexandre. 69-114. Tarsusi. Une autre de ses sources. 'Ajâyeb al-jazâyer (Thaumaston ton nêsôn. 1984.

Alexandre est le fils (non reconnu comme tel) de Nâhid. à cAmuriyé (Amorium). «la capitale de Rome»32. Philippe. privant ainsi son fils inconnu Darius de l'empire de Perse. comme cela avait toujours été le cas depuis l'Antiquité. «Roi de Rome». à qui il sou haite de dominer «le Franc de Palestine et le Moine de Rome (Ferang-e Felestin ο rohbân-e Rum)». En 1187. et de Darius l'ancien qui avait épousé et répudié cette Vénus en l'espace d'une nuit. 322-323. by zantine. Chez Hamadâni. fille de Filqôs (Philippe). On constate cette retombée chez Tartusi et Nezâmi. Amorium était une place stratégique. À Yexplicit du tome I de son Alexandre. avait été appelé par des Persans re belles afin de détrôner Homây. l'image d'Alexandre. 287. 238.106 angelo michele piemontese 6 . p. Chez Tarsusi. Darius sauva sa mère et recouvra l'empire. 1020-1072). 373-390. enjeu de son héritage. II. renforcent l'hypothèse que le Darius est un ouvrage presque contemporain du tournant crucial dans l'organisation stratégique du Le vant que représentent l'échec de la troisième Croisade et l'effondrement du Royaume chrétien de Jérusalem. Mais. conquérant de l'Egypte et de places fortes de Syrie. Autrefois à la frontière de la Phrygie et de la Galatie. 'Ajâyeb-nâme. I. vers 1175-1193. devenant le symbole de la conquête musulmane de l'empire oriental de Rome. p. 159). enlevée à l'empereur byzantin Théophile par le calife abbaside al-Muctasim en 838. de l'empire et l'espace de l'Asie Mineure dont s'était emparé le sultan turc saldjouquide d'Iconium : le Rum-Saljuq se prétendait Malik al-Rum. 33 Tarsusi. Saladin. Devenu durant son périple «roi de Perse et d'Ionie» et père de «sur le lit de l'étang du serpent». et sur la route militaire qui reliait Constantinople à la Cilicie. pouvait être captée au profit du front musulman et le sens du récit détourné une fois de plus. seigneur turc de l'Azerbaidjan (1195-1210). le conquérant occidental par excellence du Proche et Moyen Orient. 1951.Croisade Ces recoupements et la datation présumée des Mirabïlia de Hamadâni. accourant de son périple des mers d'Oman et d'Io nie. Cette revanche ne pouvait qu'affecter le prestige d'Alexandre. Paris. la ville s'était effondrée plusieurs fois à cause d'un serpent. pouvait désigner aussi la branche orientale. . Chez Tarsusi. Massé. rétablissait la domination musulmane sur la ville sainte des trois religions monothéistes. auteur du Livre de Gershâsp (trad. la mère d'Alexandre était la reine de la ville et en portait même le nom. pays de Rome. 350-354. Amorium figure comme «capitale du pays de Rome» chez le lexicographe Asadi de Tus (ca. Nezâmi inscrit une dédicace au nom de Nosratoddin Ildeniz. Les épigones chrétiens du conquérant étant re poussés du Levant. frère du «César de Rome». Rome demeurait tributaire de la Perse33. 32 Le terme Rum. H. p.

un vent contraire provoque le naufrage car Darius avait péché par orgueil et Dieu le punit pour son ingrat itude34. «la Perse serait devenue toute dorée». «Pont d'Or». 7 . 390-396. le héros navigateur exult ait: «Qui. Mais en vue du mont d'Oman. p. dans la région de Cotyaeum (Kütahya). elle fait pendant et s'oppose à la forteresse d'Estaxr. gravement malade. Tarse joue évidemment aussi un rôle dans l'histoire d'Alexandre : c'est là que. 1-92. prisonnier de Darius à Estaxr. au pied de laquelle se trouve la ville d'Eskandariyé qui donne son nom. et un Altun-köprü. L'indignation pousse Roxane à la 34 Op. qui délimite avec Tarse. p. et déguisée en homme sous l'apparence du chevalier Bahrâm (Mars). Son père Darius (III).. 1960. 482-561. Cet Aristote vivant en savant as cète. dit Tarsusi. p. 276. p. "Tarsusi. 114-229.Coin Dans le Darius. capitale de la Perse. . a jamais amené une flotte si riche et pompeuse en Perse?» Si son immense butin avait été débarqué. Quant à Alep. à Alexandre35. («or» en turc). en turc Iskanderun. p. et n'a pas dédaigné de s'attarder avec Aristote dans le gynécée impérial. «énorme. Il est ensuite instruit par «Aristote le romain». I. 288. dans une «guerre des deux forteresses»37. De retour vers le Golfe Persique. solide place forte». I. Darius l'ancien avait cependant échoué dans la maîtrise des deux mers. à part moi.ALEXANDRE LE «CIRCUMNAVIGATEUR» 107 Darius le jeune. Amorium et Alep. non loin d'Amorium. 445. déclenche l'insurrection de la Perse et résiste à l'invasion de l'usurpateur Alexandre. Encyclopédie de l'Islam. abandonné par sa mère dans une tente sur le mont Altun. zone de frontière entre les régions de Kirkuk et d'Irbael. reine adultère. a en ef fet été tué par traîtrise. son épouse Abândoxt a alors aimé Alexandre. Cette Alexandrie. «Roche d'Or». est l'Alexandria ad Issum. la région familière à Tarsusi. Il existait une Altun-tash. Leyde-Paris. sur une petite île rocheuse du Petit Zab. princesse persane de dix-huit ans pleine d'astuce et de courage héroïque. I.. port à la limite septentrionale de la Syrie. 265. 79-82. 36 Plutarque. roi légitime de Perse. 435-436. 400. est allaité par une chèvre perdue. où Roxane. Alexandre. 302. cit. quasiment son ber ceau. Alexandre. son Lycée se transforme en ermitage dans la montagne d'Altun. 19. 35 Tarsusi. Cf. sur la route militaire Prusa-Iconium. «sur la frontière de Rome». il fut soigné par Philippe le médecin qui lui sauva la vie36.. II. I. et clef de l'Euphrate.

I. Princesse légitime. 467-468. 43. pèchent par inceste. l'e sclave turque de Roxane. Étourdi. Mais cette sueur avait fait perdre la raison à Alexandre. semble indiquer que Tarsusi était un savant persécuté. au-dessous de tout. la princesse punit sa mère d'un supplice cruel et terrifiant .108 ANGELO MICHELE PIEMONTESE révolte et pour se venger. mathématiques. p. la population. 63. Alexandre perd le trône et la cou ronne de Darius obtenue grâce aux traîtres perses. lui annonça son nou veau conseiller et ambassadeur. 505. p. Mais la captivité du philosophe donna des cauchemars au roi ingrat et rebelle qui «fut trempé de sueur». Pour régler le contentieux de l'héritage royal qui l'opposait à son demi-frère Dar ius. philosophie). la folie de l'arrogance. physiognonomie. Roxane s'empare alors d'Alep et par contrecoup d'Estaxr. onirocritique. qu'Alexandre as siège en vain. Roxane reste aux côtés ÌSOp. 23-24. ridiculise aussi Alexandre dans sa tente en le soumettant à ses ca prices. hésitant. parricide. à la suite de la défaite cuisante essuyée lors de la guerre des deux forteresses. En proie à une crise de conscience. Philippe III Arrhidée. Altun. cit. ainsi que le souvenir du savoir : «maintenant tu es un homme quelconque». le sauve et l'humilie. 491-492. le capture. l'aristo cratie. 36. Alexandre jeta dans les chaînes le maître qui lui avait appris les sept sciences (éthique. 511. alléguant qu'« aucun prophète n'a jamais été en Perse». Roxane devient «la reine de Perse (maleké-ye Iran)» et c'est sous sa protection militaire. Roxane qualifie Alexandre (ainsi que les assiégés persans d'Alep et plus tard le roi indien Pôros) d'« hébété» et de «romain fils de père inconnu». fratricide. 168. elle avait réussi à sauvegarder le trésor le plus précieux de son père : les archives royales. II. et s'empare aussi du trésor des Romains à Alep. le trompe et le défait.«trouver la mère» est un thème central dans l'intrigue38. ce pays païen «où le savant est appelé l'endiablé». Alexandre avait nommé Aristote son ambassadeur en Perse. . Cette invective d'une sévérité inouïe. Furieux.. transfuge du pays si honni. poli tique et morale qu'Alexandre reste le roi de Rome39. c'est la pré somption.1. 92. celui-ci n'arrive jamais à percer l'identité de ce «chevalier» (savâr) amazone qui le défie. inconcevable chez tout auteur d'expression persane. 443-449. violence.. 270. Mais le philosophe refusa. cit. Ce qui a fait perdre tous ses moyens à Alexandre et l'a rendu aussi de meuré que son demi-frère historique. le pire ennemi d'un héros accompli. astronomie. médecine. La perte du pouvoir en découle. p. ignorance et stupidité. son alter ego déguisée en émissaire au camp ro main. où la monarchie. Alexandre libéra Aristote et le nomma son conseiller. 39 Op. 514.

Alexandre est en levé en compagnie d'Aristote et d'Hippocrate par deux démons volants qui le transportent dans «la vallée des graciés» sur le mont Q (Qâf) ou «Mont Vert». et traversé le nord et le sud»43. p. Alexandre a une vision de Mahomet. trad. Londres. Sachau. en direction du nord et du sud. D'après une tradition arabe que relate Biruni. C'est donc en renonçant au pouvoir et en se convertissant qu'Alexandre recouvre un rôle de héros : « Régner ne me sert à rien. C. «le prophète du temps ultime». Aussi Alexandre finit-il par épouser la dame de Perse. 96-97. La conversion à l'islam gratifie Alexandre d'un deuxième périple. Il effectue ensuite un 40 Op. le conquérant «musulman» rencontre de fortes résistances à sa coercition. aé rien cette fois. 473. Comme son grand-père Da rius l'ancien. Mais en tout lieu. à commencer par l'Inde. E. I. 169. Parmi la foule des martyrs de leur foi. toi non»41.. connaît un nouvel échec militaire et doit être secouru par Roxane qui lui fait parvenir de Rome. The chronololy of ancient nations. Pôros roi de l'Inde répond à Alexandre : «Je connais Ahrimân. 49. 507. 150. Zu'l-qarneyn «avait atteint l'orient et l'occident de la terre. Roxane connaissait le nom se cret de Dieu. Chaque armée de la croix était formée de mille guerr iers»40. 43 Albirûnî. Là. continent du démonisme identifié à l'adoration d'Ahrimân. p. 1879.ALEXANDRE LE «CIRCUMNAVIGATEUR» 109 du roi de Rome pour ses expéditions ultérieures. qui l'avait reçu de ses ancêtres.Continent Roxane avait initié ou encouragé Alexandre à suivre «la voie des mon othéistes. 99-100. sous les ordres d'Aristote et de Ptolémée. Alexandre se transforme ainsi d'emblée en précurseur de Mahomet. s'étant enfoncé en Inde. 8 . mais se conduit en inquisiteur : « Qui n'ac cepte pas. «trente armées de croi sés(si salïb sepâh). 245. p. 22-23. qui était connu aussi du savant indien Himâriphâla. 307. . surtout lorsqu'il encoure un danger : ainsi lorsqu'Alexandre. 143. Elle en faisait usage au moment des périls et s'en vante face à Alexandre : «Je dé tiens le grand nom. 93. p.. Je veux faire le périple de la terre pour en voir les mirabilia » et pour en extirper toutes les sortes d'idolâtrie et de perversion sexuelle. 502. cit. p. Dans l'île du Diable. le chemin des adorateurs de Dieu». je ne vois pas le Dieu unique (yazdân)»42. cit. H. 239.. 41 Op. sous la forme d'un ange. 424. 42 Op. Car il ne prêche pas. cit. II. entre moi et lui il y a l'épée». décrit comme une montagne qui s'étend tout autour de la Terre à partir de la région arctique. II.

qui était le prêtre des adora teurs du Soleil. Il fallait «une contrition sin cère». 9 . qui révèle à Alexandre sa mission de circumnavigateur.jugement qu'émet aussi le gardien du mausolée d'Adam. 585-589. cit. . et le qualifie depeyghambar. «la pre mière cité construite au monde» et site du tombeau d'Adam. De l'extrême nord-ouest. Shahrvand guide Alexandre au mausolée d'Adam. «celui qui accomplit deux fois le périple de la terre». L'itinéraire terrestre et la traversée maritime d'Alexandre aboutissaient ainsi à la reconnaissance de la racine adamique du monothéisme. Shahrvand (le «Villageois»). Or cette religion. 258. À la source. 290-291. 45 Op. un ange reconduit Alexandre sur le mont Q. qui se fondait sur l'acte de contrition. et ainsi tout le lieu est éclairé»44. zone de la mer Verte ou Atlantique. II. 217-218. 44 Tarsusi. Alexandre d'abord s'en réjouit à l'excès.. le principe religieux d'Adam était : «il n'y a rien de mieux que la contrition»46. où «70 000 anges soulèvent le Soleil». 240-251. 157. 520. en vue de la source du Soleil. «messager». était orientée vers une ville sainte : la circumnavigation vise donc un centre. «prophète» ou. on saisit le dessein de libération de Jérusalem : sa Maison Sainte (Beyt al-Moqaddas) était le but terrestre d'Alexandre roi de Rome. cit. avertit le sage Loqmân. «Il prétend qu'il est la divinité». p. la contrition (towbé). 466-474. 239. allié de la Perse. 224. le savant indien Himâriphâla l'appelle alors Zu^l-qarneyn. p. il a sept sphères et tourne comme la roue d'un moulin. qui avait interrogé Alexandre en doctrine musulmane. qui le sauva après l'expulsion du Paradis». 248..Cité Au cœur du Darius. qui tient Alexandre pour «un adolescent» et «un ignorant» . Alexandre est conduit à la ci tadelle où la pieuse première fille d'Adam et Ève avait érigé le monument de la mère et du père du genre humain45. 215. Mais c'est la traversée de l'Inde jusqu'à Sarândib (Ceylon). à la rigueur.110 ANGELO MICHELE PIEMONTESE voyage aérien qui fait de lui le précurseur de l'ascension qu'accomplira en son temps le prophète et conquérant de l'islam. à l'extrême sud-est. Jérusalem. 46 Op. 182. «Le lieu où le Soleil s'immerge dans la source» est «aussi grand que le monde». se trouve «un ange des ailes duquel sortait le feu. mais l'admoneste à l'avance et sur place : «Pour visiter le sépulcre d'Adam il faut cette condition. II. II. p. Connaisseur des livres de prophét ies d'Idris (Enoch) et du sixième fils d'Adam.

accomplissant son vœu. En passant au Yémen et en Arabie Alexandre impose de force l'obser vance de l'islam aux arabes idolâtres. p. Le navigateur se lance alors dans l'exploration de la mer Verte nord-occidentale. 95. le point le plus dangereux du périple est-ouest48. 1869. Paris. § 2-3)47. bé douins». 503-519 : 515. un morceau de parchemin plié en quatre. cit. 286. Le nom de Malaléel se greffe sur l'arbre généalogique du prophète Mahomet (Tabari. ce fut grâce à lui qu'Alexandre franchit «la sortie de la mer méridionale». Puis il se rend à la Maison Sainte. Alexandre passe en Méditerranée et aborde la limite de l'ouest.Mausolée Alexandre accède ensuite une deuxième fois. Il fait creuser les puits et restaurer les édifices construits au temps de Salomon..ALEXANDRE LE «CIRCUMNAVIGATEUR» 111 Le héros accède une première fois à la cité par le périple d'est en ouest. le Ponent. Ayant ramassé les osse ments de Mahâbil dans un grand cercueil qui lui servit de palladium. Ensuite. 532-533. «sanguinaires. 298-302. à Jéru salem à la fin du périple ouest-est : passage de la Méditerranée à l'océan Atlantique. Le temps d'une sobre demi-page. 48 Op. montée vers l'extrême-nord. il navigue dans les mers Australe et Érythréenne. Platon ayant construit un pont fabuleux sur le Nil. et de sa région arctique (cf. Chronique. impitoyables. Comme Tarsusi cependant. il y dépose le cer cueil de Mahâbil fils de Seth : à Sarândib en effet. l'auteur anonyme d'une remarquable histoire universelle persane (1126) considère Malaléel comme le petitfils d'Adam et Seth comme celui qui érigea le sépulcre du père à Sarândib (Mojmal . qui avaient arraché le temple de la Kacba aux «fils d'Ismaël». Il est contraint de revenir à la Mecque et à Medine pour dompter les Arabes profiteurs. De là. le roi de Rome en avait assuré la translation à Jérusalem. Mahâbil est mentionné aussi dans les textes persans et arabes sous la forme de Mahlâyil. H. p. 578-579. 275-278.. 1. II. Alexandre entre tranquill ement à Jérusalem. § 4) marque la limite orientale. trad. y bâtit une très vaste enceinte et. p. redescente le long de la côte de ΓΑ47 Op. l'Atlantique. avant de rejoindre la péninsule arabique. où «est le site de la rotation de la sphère céleste». 356). lorsqu'il viendra de Rome». la neuvième année de la navigation. 10 . le biblique Malaléel (ou Maviaël). 399. qu'il réaménage. le mettant à l'abri des périls et des combats. là où le promontoire de l'Arbre d'Eve (cf. au bord de la mer Verte orientale. proche descendant de Seth. II. 435. 281. Alexandre débarqua à Sarândib. Du bout du continent indien. p. et définitivement. Zotenberg. II. Alexandre avait été ame néà la momie de Mahâbil qui trônait dans l'enceinte du mausolée d'Adam avec le testament de Seth. adres sé «Au Zu'1-qarneyn. cit.

Cette fois. Le héros néanmoins ne parachève ni le double périple de la terre entière. laquelle était désormais représentée par Jésus-Christ. l'ensevelant de vient l'enseveli. Téhéran. Dans ce rite perpétuel de la pax aeterna. durant le périple ouest-est. Que restait-il de ses expéditions? Élie et Xezr apparaissent alors à Alexan dre sous forme d'anges pour le réconforter : «Dieu a soumis à ton commandement l'air. le feu. la péninsule ara bique. ni le déploiement de l'islam. Alexandre subit pourtant un échec sur les deux fronts. 1318/1939. se transforment en voyage vers la mort. La piété exige du fils qu'il érige le sépulcre de son père.3. son épouse Roxane lui survit. . l'Egypte. sentant sa fin. le sort de l'être humain qui n'admet aucune exception à la mort terrestre. Il accomplit pourtant son rôle. la bande côtière de l'Afrique septentrionale. 24. Angelo Michele Piemontese al-tavârix va al-qesas. Voir aussi le texte de Jean-Pierre Rotschild dans ce volume pour l'ancienne légende du transfert des reliques de Jérémie à Alexandrie. Π.5. retour au Levant. 1. 594-597. 49 Macchabées. Alexandre ne représente plus la fonction du conquérant universel ou d'un prophète éternel. le vent et toutes les bêtes du désert». et des petits-enfants. fonction de propagande qui relevait des caliphes et des sultans. Par rapport au précédent parcours initiatique. Mais il r enonce à imposer l'islam dans la jungle sauvage de l'Afrique atlantique. II. alors même qu'Alexandre est à l'agonie. Alexandre «parvint aux extrémités de la terre» et «devant lui la terre fut pacifiée»49. L'armée et les savants en larmes « amenèrent le cercueil à la Maison Sainte et ils l'y ense velirent»50. Le retour. Il avait marqué en quelques lieux l'espace promis à l'expansion musulmane. 50 Tarsusi. p. panthères et fauves se déclarent «prêts à combattre contre tes ennemis». p. 228-229). fonc tion du kosmokràtôr. Alors ces fidèles animaux procla mentAlexandre «le deuxième Salomon» (Soleyman-e sâni). M. Malade. de la protection du dieu tutélaire. qu'ils sauvegardent les mausolées de leurs ancêtres. Il venait de rejoindre la zone déserte.112 ANGELO MICHELE PIEMONTESE frique. Bahâr et M. éd. lions. Ramazâni. 183. l'expérience du désespoir. il est dépourvu du palladium. dans le subcontinent indien. ni la maîtrise de la terre. Χ. L'acte de pèlerinage ac compli au sépulcre d'Adam et à la Maison Sainte s'inverse. ce périple est placée sous le signe de l'espérance : le navigateur imagine trou veraussi bien l'accès à de nouvelles contrées que la source de vie qui remé diera au déclin du corps. Alexandre lui confie son testament et recommande d'emporter son cercueil à Jérusalem. fonction du Zu'l-qarneyn.