BOHEMIENS, s. m. pl. (Hist. mod.

) c’est ainsi
qu’on appelle des vagabonds qui font profession
de dire la bonne aventure, à l’inspection des
mains. Leur talent est de chanter, danser, &
voler. Pasquier en fait remonter l’origine jusqu’en
1427. Il raconté que douze pénanciers ou
pénitens, qui se qualifioient chrétiens de la
basse Égypte, chassés par les Sarrasins s’en
vinrent à Rome, & se confesserent au pape, qui
leur enjoignit pour pénitence d’errer sept ans par
le monde, sans coucher sur aucun lit. Il y avoit
entr’eux un comte, un duc, & dix hommes de
cheval ; leur suite étoit de cent vingt personnes :
arrivés à Paris, on les logea à la Chapelle, où on
les alloit voir en foule. Ils avoient aux oreilles des
boucles d’argent, & les cheveux noirs & crêpés ;
leurs femmes étoient laides, voleuses, &
diseuses de bonne aventure : l’éveque de Paris
les contraignit de s’éloigner, & excommunia ceux
qui les avoient consultés ; depuis ce tems le
royaume a été infecté de vagabonds de la même
espece, auxquels les états d’Orléans tenus en
1560, ordonnerent de se retirer sous peine des
galeres. Les Biscayens & autres habitans de la
même contrée ont succédé aux
premiers bohémiens, & on leur en a conservé le
nom. Ils se mêlent aussi de voler le peuple
ignorant & superstitieux, & de lui dire la bonne
aventure. On en voit moins à présent qu’on n’en
voyoit il y a 30 ans, soit que la police les ait
éclaircis, soit que le peuple devenu ou moins
crédule ou plus pauvre, & par conséquent moins
facile à tromper, le métier de bohémien ne soit
plus aussi bon.

Diderot

L’Encyclopédie, 1re éd.
Texte établi par D’Alembert - Diderot, 1751 (Tome
2, pp. 294-295).

Pierre-Jean de Béranger

Œuvres complètes de Béranger
H. Fournier, 1839 (2, pp. 313-316).

☞ BOHÈME, BOHÉMIEN, ENNE. Noms par
lesquels on désigne certains gueux, errans &
vagabonds, qu’on appelle autrement Egyptiens,

BOHEMIENI (Țigani) astfel sunt numiți vagabonzii
care își fac o profesie din a ghici în palmă. Talentul
lor este de a cânta, dansa și a fura. Pasquier le
găsește originile încă din 1427. El spune că 12
penitenți, care își spuneau creștini din Micul Egipt,
au venit la Roma fiind alungați de sarazini, pentru
a se spovedi papei, care le-a dar penitență să
umble prin lume șapte ani, fără să doarmă în pat.
Erau între ei un conte, un duce și zece cavaleri.
Suita lor era formată din 120 persoane. Ajunși la
Paris, au fost adăpostiți la La Chapelle, unde a
venit multă lume să-i vadă. Aveau în urechi

qui courent le pays, disant la bonne aventure, &
dérobant adroitement. Balatrones mendici. On
voit

souvent,

campagnes,

principalement

des

troupes

dans

les

de Bohèmes ou

deBohémiens.
Borel dérive ce mot de boëm, vieux mot
françois,

qui

signifie ensorcelés.Baume,

en

provençal, signifie retraite, endroit propre à se
chacher. On dit encore en ce pays-là la
sainte Baume de l’endroit dans lequel se retira la
Magdeleine, selon la tradition du pays. C’est de
ce mot de Baume, que quelques-uns font venir
celui

qu’il

de Bohémiens,

écrire Baumiens,

si

cette

faudroit

étymologie

étoit

véritable. Mais Pasquier, Rech. Liv. IV, ch. 19,
en rapporte l’origine, & dit que le 17 Avril 1427,
vinrent à Paris douze Pénanciers, c’est-à-dire,
Pénitens, comme ils disoient, un Duc, un Comte,
& dix hommes à cheval, qui se qualifoient
Chrétiens de la basse Egypte chassés par les
Sarrasins, qui

étant venus

vers le

Pape

confesser leurs péchés, reçurent pour pénitence
d’aller sept ans par le monde sans coucher en lit.
Leur suite étoit d’environ 120 personnes, tant
hommes que femmes, & enfans restans de
douze cens qu’ils étoient à leur part. On les
logea à la Chapelle, où on les alloit voir en foule.
Ils avoient les oreilles percées, où pendoit une
boucle d’argent. Leurs cheveux étoient très-noirs
& crêpés, leurs femmes très-laides, sorcières,
latronnesses, & diseuses de bonne aventure.
L’Evêque les obligea à se retirer, & excommunia
ceux qui leur avoient montré leurs mains. Par
l’Ordonnance des Etats d’Orléans de l’an 1560, il
fut enjoint à tous ces imposteurs, sous le nom
de Bohémiens,
Royaume

à

ou Egyptiens,
peine

de

de

galères.

vider

du

Raphaël

Volaterran en fait mention, & dit que cette sorte

de gens étoit extraite des Euxiens, peuples de la
Perside, qui se mêloient de dire la bonne
aventure. Par un Edit de 1666, le Roi ordinne
que

les

nommés

vulgairement Egyptiens ouBohémiens, ou autres
de leur bande & suivante, soient arrêtés
prisonniers, attachés à la chaîne, & conduits aux
galères, pour servir comme forçats, sans autre
forme ni figure de procès ; & à l’égard des
femmes & filles qui les accompagnent, qu’elles
soient fouettées, flétries, & bannies hors du
Royaume. Rochefort dit au mot bohèmes, Nous
appelons en Bresse les Bohèmes, Sarrasins, du
mot Sarac, qui veut dire un larron en arabe.
Voyez Scaligeriana, verbo Sarrasins.
On dit d’une maison où il n’y a ni ordre ni
règle, que c’est une maison deBohème.
On dit proverbialement, qu’un homme vit
comme un Bohème ; pour dire, qu’il vit comme
un homme qui n’a ni feu ni lieu.
Les

Protestans

Bohème,

ou

Evangéliques

s’appellent

freresBohémiens ou bohème, fratres
Jean

Lasicius

a

écrit de

de
les

Bohemici.

Gestis

fratrum

Bohemicorum ; & Camerarius l’Histoire des
freres Bohémiens.
Jésuites et imprimeurs de Trévoux

Dictionnaire universel françois et
latin, 6e édition
1771 (Tome 1, pp. 939-940).

◄ Le Mariage du Pape
Les Souvenirs du Peuple ►

LES BOHÉMIENS
AIR : Mon pèr’ m’a donné un mari

Sorciers, bateleurs ou filous,
Reste immonde
D’un ancien monde ;
Sorciers, bateleurs ou filous,
Gais Bohémiens, d’où venez-vous ?
D’où nous venons ? l’on n’en sait rien.
L’hirondelle
D’où vous vient-elle ?
D’où nous venons ? l’on n’en sait rien.
Où nous irons, le sait-on bien ?
Sans pays, sans prince et sans lois,
Notre vie
Doit faire envie :
Sans pays, sans prince et sans lois,
L’homme est heureux un jour sur trois.
Tous indépendants nous naissons,
Sans église
Qui nous baptise ;
Tous indépendants nous naissons
Au bruit du fifre et des chansons.

Nos premiers pas sont dégagés,
Dans ce monde
Où l’erreur abonde ;
Nos premiers pas sont dégagés
Du vieux maillot des préjugés.

Au peuple, en butte à nos larcins,
Tout grimoire
En peut faire accroire ;
Au peuple, en butte à nos larcins,
Il faut des sorciers et des saints.
Trouvons-nous Plutus en chemin,
Notre bande
Gaîment demande ;
Trouvons-nous Plutus en chemin,
En chantant nous tendons la main.
Pauvres oiseaux que Dieu bénit !
De la ville
Qu’on nous exile ;
Pauvres oiseaux que Dieu bénit,
Au fond des bois pend notre nid.
À tâtons l’Amour, chaque nuit,
Nous attèle
Tous pêle-mêle ;
À tâtons l’Amour, chaque nuit,
Nous attèle au char qu’il conduit.
Ton œil ne peut se détacher,
Philosophe
De mince étoffe ;
Ton œil ne peut se détacher
Du vieux coq de ton vieux clocher.
Voir c’est avoir. Allons courir !
Vie errante
Est chose enivrante.
Voir c’est avoir. Allons courir !
Car tout voir c’est tout conquérir.
Mais à l’homme on crie en tout lieu,

Qu’il s’agite,
Ou croupisse au gîte ;
Mais à l’homme on crie en tout lieu
« Tu nais, bonjour ; tu meurs, adieu. »
Quand nous mourons, vieux ou bambin,
Homme ou femme,
À Dieu soit notre âme !
Quand nous mourons, vieux ou bambin,
On vend le corps au carabin.
Nous n’avons donc, exempts d’orgueil,
De lois vaines,
De lourdes chaînes ;
Nous n’avons donc, exempts d’orgueil,
Ni berceau, ni toit, ni cercueil.
Mais, croyez-en notre gaîté,
Noble ou prêtre,
Valet ou maître ;
Mais, croyez-en notre gaîté,
Le bonheur c’est la liberté.
Oui, croyez-en notre gaîté,
Noble ou prêtre,
Valet ou maître ;
Oui, croyez-en notre gaîté,
Le bonheur c’est la liberté.
Albert Glatigny

Œuvres de Albert Glatigny
Alphonse Lemerre, éditeur, s.d. (1879?) (pp. 67-69).
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Les Antres malsains ►
Les Bohémiens

Les Bohémiens.

À GUSTAVE DE COUTOULY.

Vous dont les rêves sont les miens,
Vers quelle terre plus clémente,
Par la pluie et par la tourmente,
Marchez-vous, doux Bohémiens ?
Hélas ! dans vos froides prunelles
Où donc le rayon de soleil ?
Qui vous chantera le réveil
Des espérances éternelles ?
Le pas grave, le front courbé,
À travers la grande nature
Allez, ô voix de l’Aventure !
Votre diadème est tombé !
Pour vous, jusqu’à la source claire
Que Juillet tarira demain,
Jusqu’à la mousse du chemin,
Tout se montre plein de colère.
On ne voit plus sur les coteaux,
Au milieu des vignes fleuries,
Se dérouler les draperies
Lumineuses de vos manteaux !
L’ennui profond, l’ennui sans bornes,
Vous guide, ô mes frères errants !
Et les cieux les plus transparents
Semblent sur vous devenir mornes.
Quelquefois, par les tendres soirs,
Lorsque la nuit paisible tombe,

Vous voyez sortir de la tombe
Les spectres vains de vos espoirs.
Et la Bohème poétique,
Par qui nous nous émerveillons,
Avec ses radieux haillons
Surgit, vivante et fantastique.
Et, dans un rapide galop,
Vous voyez tournoyer la ronde
Du peuple noblement immonde
Que nous légua le grand Callot.
Ainsi, dans ma noire tristesse,
Je revois, joyeux et charmants,
Passer tous les enivrements
De qui mon âme fut l’hôtesse ;
Les poèmes inachevés,
Les chansons aux rimes hautaines,
Les haltes au bord des fontaines,
Les chants et les bonheurs rêvés ;
Tout prend une voix et m’invite
À recommencer le chemin,
Tout me paraît tendre la main…
Mais la vision passe vite.
Et, par les temps mauvais ou bons,
Je reprends, sans nulle pensée,
Ma route, la tête baissée,
Pareil à mes chers vagabonds !
Mallet

L’Encyclopédie, 1re éd.
Texte établi par Diderot et d’Alembert, 1751 (Tome 1, p. 776).
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ASTER ATTICUS ►

ASTATHIENS, s. m. pl. (Théol.) hérétiques du neuvieme siecle, & sectateurs d’un certain
Sergius, qui avoit renouvellé les erreurs des Manichéens. Ce mot est dérivé du Grec, & formé
d’ἀ privatif sans, & d’ἴστημι,sto, je me tiens ferme ; comme qui diroit variable, inconstant ; soit parce
qu’ils ne s’en tenoient pas à la foi de l’Eglise, soit parce qu’ils varioient dans leur propre créance.
Ces hérétiques s’étoient fortifiés sous l’empereur Nicephore qui les favorisoit : mais son successeur
Michel Curopalate les réprima par des édits extrèmement séveres. On conjecture qu’ils étoient les
mêmes que ceux que Theophane & Cedrene appellent anthiganiens, parce que Nicephore &
Curopalate tinrent chacun à l’égard de ceux-ci la conduite dont nous venons de parler. Le P. Goar
dans ses notes sur Theophane à l’an 803, prétend que ces troupes de vagabonds connus en
France, sous le nom de Bohemiens ou d’Egyptiens, étoient des restes des astathiens. Son opinion
ne s’accorde pas avec le portrait que Constantin Porphyrogenete & Cedrene nous ont fait de cette
secte, qui née en Phrygie, y domina, & s’étendit peu dans le reste de l’empire, & qui joignant l’usage
du baptême à la pratique de toutes les cérémonies de la loi de Moyse, étoit un mêlange absurde du
Judaïsme & du Christianisme. (G)
Jules Renard

Le Vigneron dans sa vigne
Mercure de France, 1914 (pp. 95-102).
◄ MADEMOISELLE OLYMPE
HONORINE

LE PETIT BOHÉMIEN

LE PETIT BOHEMIEN
En sortant de l’épicerie du village, avec une bouteille, il courut après des moutons que leur
berger ramenait à la ferme. Il ne dit rien à ce berger qui avait la tête de plus que lui et n’aurait pas
répondu, mais il suivit le troupeau et s’en occupa, de loin, comme un second berger.
Quand une brebis restait en arrière, c’était sa part : il pouvait la flatter, tremper ses doigts dans
sa laine, lui parler en maître jusqu’à ce que le chien vînt la reprendre.
À la porte de la bergerie, le petit bohémien fut sérieusement utile.
Les agneaux nouveau-nés, qui n’avaient pas vu leurs mères de la soirée, se précipitaient
dehors, sous elles. Il les aida à retrouver chacun la sienne. Il en sépara deux qui s’obstinaient à
donner des coups de tête au même ventre. Il en rattrapa un autre qui, joyeux d’être libre, oubliait
de téter et bondissait imprudemment vers la mare.

Puis, pour sa récompense, le petit bohémien voulut pénétrer dans la bergerie. Il se croyait chez
lui. Mais le berger lui ferma au nez le bas de la porte divisée en deux parties. Le petit bohémien
posa à terre sa bouteille, se pendit à la porte basse, et regarda par-dessus. Ses yeux essayaient de
percer l’ombre.
Il n’eut pas le temps de se fatiguer les poignets. Le berger, sa besogne terminée, ressortit,
ferma cette fois la porte tout entière, le haut et le bas, au verrou, et s’en alla du côté de la soupe,
avec son chien.
Le petit bohémien, qui le suivait encore, le vit entrer dans la maison et s’asseoir près des
autres domestiques, à la table commune. Il resta seul au milieu de la cour.
Personne ne faisait attention à lui, et la fermière ne se dérangea pas pour le chasser.
Il renifla fortement et revint à la bergerie coller son oreille à la porte. Les agneaux calmés se
taisaient un à un. Il s’assura que le verrou extérieur était bien poussé, et par précaution, il chercha
une grosse pierre afin de caler la porte. Cela fait, n’imaginant plus rien à faire, il reprit sa bouteille et
se décida à quitter la ferme.
C’est à ce moment qu’il aperçut un Monsieur sur la route. Il ôta ses sabots, mit ses mains
dedans, et pieds nus, rattrapa vite le Monsieur.
Il ne me dit pas bonjour.
Ses mains rendirent les sabots à ses pieds et, sans un mot, il marcha près de moi, non comme
un petit mendiant, mais comme un petit compagnon. Il s’efforçait seulement de faire des pas aussi
grands que les miens et il allait où j’allais.
Je parlai le premier et lui dis :
— Qu’est-ce qu’il y a de jaune dans ta bouteille ?
— De l’huile et du vinaigre que j’ai achetés chez l’épicier.
— Pour mettre dans ta salade ?
— Dame ! pas dans ma soupe.
— Ce que tu la ballottes, ta bouteille !
— Ça mélange l’huile et le vinaigre.
— Où la portes-tu ?
— À notre voiture.
— À ta roulotte ?
— Oui. Elle est là-bas, au pont du canal. Nous sommes arrivés ce matin et nous repartirons ce
soir.

— Ça t’amuse de courir les chemins ?
— Oh non ! j’aimerais mieux travailler.
— À ton âge ? Tu me fais rire.
— J’ai neuf ans.
— Qu’est-ce que tu pourrais faire, à neuf ans ?
— Me louer chez les autres.
— Tu es trop petit.
— J’en ai connu un plus petit que moi qui n’avait que sept ans et qui menait un chariot de
bœufs.
— Ce n’est pas vrai.
— Si, Monsieur, avec un aiguillon. Je lui ai dit : « Tu vas verser, crapaud ! » Mais il me
répondit : « N’aie pas peur, mon vieux ! » et il n’a pas versé.
— Je ne te crois pas.
— Que jamais je ne voie Dieu si je mens !
— Tu te figures que tu serais capable de conduire des bœufs ?
— En tout cas, je garderais les moutons ou les cochons.
— Ton papa ne voudrait pas. Il préfère que tu l’aides à poser, la nuit, des lignes de fond dans
les rivières.
— Il serait très content de me trouver une place, maman aussi.
— Moi, je te répète que tu es trop gosse.
— Non, Monsieur, non. Monsieur ! dit le petit bohémien en trépignant.
— Puisque tu es un malin, place-toi à la ferme de ce village.
— J’en viens, dit-il ; ils m’auraient bien pris, mais ils ont leur monde.
Ainsi nous faisions un bout de route ensemble.
Tantôt le petit bohémien courait, tantôt il marchait à mon pas.
Il avait une vieille casquette de cycliste. C’est maintenant la coiffure qu’on use et qu’on jette le
plus et elle se porte beaucoup chez les vagabonds.
Il était vêtu de morceaux rapiécés et redéchirés. Il semblait peler des genoux à la tête, et de
toutes ses loques, comme un arbuste de toutes ses feuilles, il frissonnait au vent.

— J’ai trois sœurs, me dit-il, mais il y en a une qui ne chante plus.
— Ah ! elle est grippée ?
— Non, elle est morte.
— Tu ne me demandes rien, lui dis-je. Est-ce que tu as quelquefois des sous !
— Jamais.
— En veux-tu un ?
— Oh oui !
— Qu’est-ce que tu en feras ?
— J’achèterai du pain.
— Pourquoi du pain ? pour me faire plaisir ? Va, ça m’est égal. Achète plutôt un sucre d’orge.
— J’achèterai ce que vous voudrez.
— Écoute, lui dis-je, du ton grave d’une personne généreuse qui tient à ce que le sou qu’elle
offre fasse du profit, je vais te donner un sou, un beau sou, et tu achèteras des bonbons avec, mais
pas du pain, tu m’entends, pas du pain, des bonbons.
— Je vous le promets.
— Tu ne montreras pas ce sou à ta famille.
— Non.
— Tu dis non, mais elle le verra, elle te le prendra.
— Je le cacherai, dit-il.
— Où donc ?
— Là, dit-il, en écartant une déchirure qui lui servait de poche.
Je tirai cinq sous de la mienne ; par je ne sais quelle pudeur, j’en remis un dedans et je donnai
au petit bohémien les quatre autres.
— Oh ! quatre ! dit-il.
— Oui, quatre ! Un, deux, trois, quatre.
Ses yeux, soudain, avaient fleuri ; et sa voix aigre de gamin était redevenue une voix douce
d’enfant.
— Je vous remercie, dit-il, merci bien tout à fait, beaucoup. Au revoir, Monsieur, bonne santé !

Il fallut se quitter pour la vie. Il s’éloignait déjà, mais il se retourna comme s’il avait oublié
quelque chose et m’apporta sa main tendue que je serrai, sur la route déserte, d’une pression
furtive.
ES BOHÉMIENS
Sorciers, bateleurs ou filous,
Reste immonde
D'un ancien monde.
Sorciers, bateleurs ou filous,
Gais Bohémiens, d'où venez-vous?
D'où nous venons ? l'on n'en sait rien.
L'hirondelle
D'où vous vient-elle?
D'où nous venons? l'on en sait rien.
Où nous irons, le sait-on bien ?
Sans pays, sans prince et sans lois,
Notre vie
Doit faire envie;
Sans pays, sans prince et sans lois.
L'homme est heureux un jour sur trois.
Tous indépendants nous naissons,
Sans église
Qui nous baptise ;

Tous indépendants nou? naissons
Au bruit du fifre et des chansons.

Chamfort - Œuvres complètes éd. Auguis t5.djvu/229
Pour connaître le sort des maîtres des humains , Mon art ne m'est pas
nécessaire ; C'est sur le front des rois que je lis leurs destins : L'oracle est sûr,et mon art doit se tair
e. A Taspect de ce jeune roi , L'avenir se dévoile à mesyeux sans mystère ; Son sort est d'être heur
eux, d'ôlre aimahle, déplaire, Ettous les cœurs rf)nt prédit avant moi. Peuple, à qui sa présence est c
hère , Ences lieux retenez ses pas ; Ln roi qu'on aime et qu'on révère A des sujets entous climats : 1
1 a beau parcourir la terre , Il est toujours dans ses états (*).
��(
*
) Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck , pourlequel ils avaient été composés e
n 1768, pendant le séjour de ce monarque àParis.

LE BOHEMIEN , Rollinat

- Les Apparitions, 1896

Il est parti, le saltimbanque.
Des hameaux inhospitaliers ;
Ventre creux, fourbu, sans souliers,
Il marche et la force lui manque.
Par une route en entonnoir
Qui longe une eau couleur de suie,
Il traverse un val deux fois noir
Des ténèbres et de la pluie.

PAROLESDES BOHEMIENS , Muchart

1901
Paysans attaches à votre coin de terre,
Artisans asservis dans les Hautes cités,

- Les Balcons sur la mer,

0 peuple sédentaire
et prudent! Écoutez
Les Gitahos crépus qui viennent des frontières.
Nous avons vu, aux perspectives dès chemins,
Les platanes du bord
rejoindre leurs deux lignes
Et passer dès maisons aux guirlandes dë vigne;
Et des femmes euëIHâht des fruits dans )ësjardins:
Accompagnes
au ciel des nuits par lâ Grande Ourse;
Nous avôns jusqu'au jour dormi dans les ravins;
Sur les
maigres coteaux maraude des raisins
Et bu chaque mâtin à de houvêUës s8urces:

Arrêté du 1er frimaire an XI

ordonnant l'arrestation des Bohémiens du Pays-Basque[1]

pris par le préfet des Basses-Pyrénées De Castellane[2]
Bayonne, le 1er frimaire an XI[3]
Vu les diverses plaintes déposées dans les bureaux de la Préfecture, qui ont été adressées
aux administrations centrales et au Préfet, relativement aux assassinats, vols et désordres de toute
espèce dont se rendent coupables les vagabonds connus sous le nom de Bohémiens, qui désolent
une partie des arrondissements de Bayonne et de Mauléon ;
Vu les lettres écrites sur le même objet par les commissaires du Gouvernement près les
Tribunaux, les sous-préfets, les maires et autres fonctionnaires publics ;

Vu les diverses lettres des Ministres de l'intérieur, de la police générale et de la justice, toutes
tendantes à provoquer l'expulsion des susdits brigands hors du territoire de la France ;
Vu la correspondance avec le vice-roi de Sa Majesté Catholique, résidant à Pampelune, et ses
offres de concourir à une mesure également réclamée par l'intéret des deux nations amies ;
Le Préfet des Basses-Pyrénées,
Considérant que les Bohémiens répandus dans les arrondissements des Sous-Préfectures de
Bayonne et de Mauléon, n'ayant ni domicile ni état autre que le brigandage, ne peuvent être
considérés comme citoyens, ni jouir des droits attachés à ce titre ;
Considérant que la plupart des criminels condamnés à mort ou aux fers dans l'étendue du
département, appartiennent à cette horde dangereuse, ou ont été entraînés, par leurs liaisons avec
elle, à contracter l'habitude des crimes qui ont attiré sur eux la rigueur des lois ;
Considérant que l'établissement d'un Tribunal spécial à Pau, n'est devenu nécessaire qu'en
raison des assassinats et crimes de toute espèce que commettent, journellement, dans le ci-devant
pays de Labour, la Navarre et autres pays des Basques, les Bohémiens ou les Individus qui se sont
familiarisés avec les forfaits en les fréquentant ;
Considérant que l'utile établissement du Tribunal spécial étant passager par sa nature, et ne
suffisant pas d'ailleurs pour détruire la source du mal, qui reparaitrait dans toute sa force si une
mesure depuis longtemps réclamée par la justice, et seule capable d'assurer la tranquilité des bons
citoyens, ne débarrassait enfin ce département de ces hordes malfaisantes ;
Considérant que toute mesure ne tendant qu'à repousser les Bohémiens au-delà des frontières
ne servirait qu'à les renvoyer momentanément dans les États du roi d'Espagne, ce qui serait en
contradiction avec les sentitmens du premier consul pour Sa Majesté catholique, et avec les liens
d'amitié qui unissent les nations française et espagnole, sans être d'un avantage durable pour ce
département, sur le territoire duquel les Bohémiens viendraient bientôt reprendre leurs anciennes
habitudes ;
Considérant, en conséquence, qu'il est nécessaire, pour arriver au but que l'on doit se
proposer, que l'arrestation provisoire de ces individus, de leurs femmes et de leurs enfants, les
plaçant sous la main du Gouvernement, il puisse, dans sa sagesse, en disposer de manière à les
mettre hors d'état de troubler la sûreté publique ;
Considérant que pour l'exécution d'un pareil projet, il est indispensable de centraliser
momentanément l'autorité dans chaque arrondissement de justice de paix, et d'y nommer
commissaires des citoyens connus par leur patriotisme et leur attachement au Gouvernement,
lesquels ayant le droit de requérir l'assistance des autorités locales et celle de la force armée,
puissent agir simultanément et avec efficacité ;

Considérant qu'il est nécessaire d'indiquer le jour où commenceront les arrestations, et les
maisons de dépôt où les familles bohémiennes devront être provisoirement gardées, et de pourvoir
à leurs besoins ;
Considérant que l'intervention de la force armée est d'une nécessité indispensable au succès
de l'entreprise, auquel doivent puissamment contribuer les connaissances, l'expérience et le
dévouement à la chose publique et au Gouvernement du général divisionnaire Mauco, commandant
la subdivision des Basses-Pyrénées ;
ARRÊTE :
ARTICLE PREMIER. - Les individus connus sous le nom de Bohémiens, leurs femmes et leurs
enfants, qui seront trouvés dans les arrondissements de Mauléon et de Bayonne, seront arrêtés le
15 de ce mois et jours subséquents. Ceux qui seront arrêtés dans le premier de ces arrondissement
seront traduits, sur-le-champ, à Saint-Jean-Pied-de-Port ; et ceux arrêtés dans l'arrondiseement de
Bayonne seront conduits à Bayonne. Tous ces individus resteront provisoirement retenus jusqu'à ce
qu'il en ait été autrement ordonné par le Gouvernement.
Art. 2. - Le général divisionnaire Mauco, commandant les troupes dans le département, et le
commandant de la gendarmerie, sont invités, et au besoin requis, de donner les ordres nécessaires,
chacun en ce qui le concerne, afin qu'une force armée suffisante soit mise à la disposition des SousPréfets de Mauléon et de Bayonne, et des commissaires chargés de l'exécution de cette mesure.
Art. 3. - Sont nommés commissaires à l'effet de procéder auxdites arrestations et traductions,
savoir :
Arrondissement de Bayonne.
Le sous-préfet : Bayonne
D'Harrast, substitut : Bayonne
Mendiri : Bayonne
Leremboure : St-Jean-de-Lux
Balanqué, ex-commissaire : Urrugne
Dirassen : Saint-Pé
Castetpert, général : Espelette
Oxandabarast, adjoint municipal : Jaxou
Fagal de Saint-Bois, médecin : Hasparren
Villemayou, ex-commissaire : Came
Lapebie, juge de paix : Guiche.
Arrondissement de Mauléon.
Le sous-préfet
Larre, médecin : Ossez

Pellegrin-Socobie : Isturits
Harismendy, notaire de Baïgorry : Baïgorri et Aldudes
Etcheverry fils, id. : Baïgorri et Aldudes
Bayen, juge de paix : Saint-Jean
Lurrubure, ex-commissaire : Saint-Jean
Saint-Jaime, maire : Saint-Just
Buthie, ex-administrateur : Aussurucq
Darthez-Lassalle, juge de paix : Tardets
Etchast, commissaire du Gouvernement : Saint-Palais
Perry, juge de paix : Saint-Palais
Landeuix : Aroue.
Art. 4. - Pour l'exécution de leur mission, lesdits commissaires sont autorisés à requérir la force
armée qui sera envoyée sur les lieux, ainsi que l'assistance et le concours des maires dans toutes
les communes où cela sera nécessaire.
Art. 5. - Les maires seront tenus, sous leur responsabilité personnelle, de déférer sur-le-champ
aux réquisitions qui leur seront faites par lesdits commissaires, et même de leur fournir la main-forte
dont ils pourraient avoir besoin. Et si quelqu'un desdits maires y apportait aucune négligence ou
retard, lesdits commissaires en dresseront procès-verbal, qu'ils feront passer à l'instant au Préfet,
pour être pris contre eux telles mesures qu'il appartiendra.
Art. 6. - Une expédition du présent arrêté sera adressée au ministre de l'intérieur, au grand juge
et ministre de la justice, au général Mauco, au commandant de la gendarmerie, aux sous-préfets de
Mauléon et de Bayonne et aux autres commissaires nommés. Les sous-préfets prendront, de leur
côté, toutes les mesures qui seront en leur pouvoir pour en assurer l'exécution, et en rendront
compte au Préfet.
Signé : DE CASTELLANE[4]

Notes[modifier]
1. Aller↑ Francisque Michel, Le pays basque: sa population, sa langue, ses mœurs, sa littérature et sa
musique, Firmin Didot frères, 1857, p.133-136.
2. Aller↑ w:Boniface de Castellane (1758-1837)
3. Aller↑ 22 novembre 1802
4. Aller↑ Note de Francisque Michel : Archives du départ. des Basses-Pyrénées, reg. n° 13N, fol. 2, n° 1 voyez encore le fol. 33 verso, n° 57, et le fol. 49 recto, n° 79. La suite des registres renferme d'autres
arrêtés préfectoraux relatifs aux Bohémiens : le registre n°14, fol. 40 verso, n° 65 ; fol. 60 verso, n°94 ; fol.
62 verso, n°99 ; fol. 88 recto, n° 146 ; le registre n°15, fol. 110 recto, n° 182 ; fol. 162 recto, n° 254 ; et le

registre n° 17, fol. 101 recto, n°143. Outre ces arrêtés, les archives de la préfecture renferment une
douzaine de liasses relatives aux Bohémiens du Pays Basque au commencement de ce siècle.

Luchet, etc. - Fontainebleau, 1855.djvu/208
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UN ENTERREMENT DE BOHEMIENS
DANS LA FORÊT.
LETTRE A CH L.
Mon cher ami,
J’envoie cette lettre sur tes talons, en Suisse, où tu es allé chercher despaysages ; ce sont que
lques pages d’où tu pourras tirer quelque chose commeun tableau de genre.
Il y a quelques années, avant qu’on eût songé à appliquer rigoureusementla loi sur le vagabon
dage, des troupes errantes de bohémiens se montraientfréquemment dans le voisinage de la forêt.
Une petite bandede ces gueuxd’Orient traversait T… chaque année, pendant la semainede Pâques.
D’oùvenaientils ? où allaientils1 ! Personne n’en savait rien, et l’on ne s’en inquiétaitguère. Seulement leur passa
ge avait lieu régulièrement à la même époque. Onsortait aux portes pour les voir ;
les enfants les suivaient à distance avec de grands cris ; les chiens aboyaient ;la civilisation s’a
meutait par instinct contre la nature sauvage. Quant auxBohèmes, ils marchaient d’un pas lent et gr
ave, avec un balancement de corpsqui n’était pas dépourvu de grâce, sans qu’aucune émotion se tr
ahît jamais surleurs visages couleur de fumée. Ils allaient déguenillés, les jambes nues, lesfemmes
portant sur le dos une besace d’où sortait quelquefois une têted’enfant façonnée déjà à. l’impassibilit
é d’un masque de bronze ; les plusfécondes menaienl un autre enfant par la main. Cette troupe était
conduite parun vieillard grand et osseux, qui avait parmi les siens le titre de prince. Sa listecivile se
composait des aumônes qu’on lui jetait, et qu’il allait an besoinramasser dans le ruisseau, sans plus
de honte qu’un chien qui happe un os. Ilne faut pas oublier non plus, dans son budget des recettes, l
es poules qu’ilvolait autour des fermes. Il était capable d’en remontrer à un renard dans l’artde voler
des poules. Aucune n’eut jamais le temps de crier sous sa main ; il neles volait pas comme un larron
vulgaire, il les escamotait. Les fermiersl’accusaient de les manger crues, sans même les plumer. La
calomnies’attaque toujours aux hommes supérieurs.
Je vois encore ce pauvre diable, qui est un des souvenirs vivants de monenfance. Maigre et m
usculeux, le grand air avait desséché sa peau, et les ridesde la vieillesse en avaient fait une écorce.
Courbé par l’âge
et l’habitude de la marche, il figurait un arc, dont son bâton était la corde. Oncroyait généralement q

u’il se nommait François, parce que ceux de sa tribul’appelaient d’un nom quiavaitàpeu près cette co
nsonnance. Je crois plutôt qu’ils’appelait Frandj, mot d’arabe archaïque qui se prononce Frandjat.
Depuis longtemps les Bohémiens ont renoncé à so montrer dans les lieuxhabités, à cause des
persécutions que leur attirait la loi sur le vagabondage.Tomber mort de lassitude dans un fossé, n’es
t rien pour eux ; mais êtreenfermé dans une prison, voilà leur épouvantail. Maintenant que tu connai
s lespersonnages qui vont figurer dans mon récit, je reviens à l’objet de ma lettre.
Un jour de l’automne dernier, je partis, vers les trois heures du matin, lecarnier sur le dos, le fus
il sur l’épaule, pour une partie de chasse dans la forêt.Quelques amis m’avaient donné rendezvous dans une bergerie abandonnéeet qui tombe en ruines. Le vallon où elle est construite passe, a
vec juste raison,pour un des endroits les pkis sauvages du pays. Pendant le jour, on n’y entendd’aut
re bruit que le tintement irrégulier de la sonnette d’un mouton perdu dansla fougère. Aussitôt qu’une
forme humaine apparaît dans le vallon, le troupeaueffrayé s’enfuit en désordre avec un tintamarre a
ssourdissant ; on croirait voirla fougère courir et se précipiter ; le bélier seul lève la tête et fixe sur l’ét
rangerce regard calme et impudent, si bien rendu

dans les bas-

reliefs antiques. Des chiens bruns et velus comme des hyèness’élancent avec des aboiements étran
glés. Du buisson à l’ombre duquel il estcouché dans son plaid grisâtre, le berger vous laisse tranquill
ement dévorerpar ses chiens, et il ne se décide à intervenir que si leur attaque est tropvivement répr
imée. Alors seulement il se lève et accourt en poussant des crissauvages. Bien vous prend d’être ar
mé pour tenir en respect hommes etchiens.
Au moment où j’arrivai dans le vallon, aucun bruit ne troublait le calme del’heure matinale, hors
quelques cris d’oiseaux qui se réveillaient dans leursnids ; une fraîche odeur de rosée flottait dans l’
air ; l’aube pointait à l’horizon,les étoiles pâlissantes avaient la blancheur mate de l’argent, et le cont
rastefaisait paraître la bruyère plus sombre. Une lueur rougeàlre, qui rayonnait àune portée de fusil
dans la direction de la bergerie, me fit penser que mes amism’avaient devancé au rendezvous. Je pressai le pas, mais avec précaution, engarde contre les irrégularités du terrain et les embû
ches de la nuit. Je ne pus sibien faire toutefois que je n’allasse tomber tout de mon long dans un gra
ndtrou, fraîchement creusé, à ce qu’il me parut, et dont je ne pus m’expliquer ladestination. Ce derni
er point n’était pas ce qui m’inquiétait le plus, et je meremis sur mes jambes de mon mieux, me rapp
elant la fable de l’astrologuetombé dans un puits.
Ce qui m’étonnait davantage, à mesure que j’avançais,
c’était de n’entendre sortir de la bergerie aucun de ces bruits joyeux quiannoncent d’ordinaire u
neréunion de chasseurs ; il venait de ce côte, parmoments, des sons vagues qu’on aurait pris pour d
es frémissements defeuilles mêlés à des murmures humains à moitié étouffés. Mes pieds foulaients
ourdement la fougère, et lorsqu’à peu de distance des ruines le craquementd’une brandie sèche sou
s mon pied me trahit, je vis dans le rayon de lumièrequi jaillissait de la porte passer et s’agiter des o
mbres. Presque au mêmeinstant je parus sur le seuil, et me trouvai en présence de mes anciennesc

onnaissances les Bohémiens, qui remplissaient la bergerie. Mon aspect lestroubla d’abord, mais ils
se remirent bien vite en s’apercevant qu’il n’avaientaffaire qu’à un chasseur, —
chasseurs et gendarmes n’étant pas cousins,comme dit un vieux dicton.
Quoique je crusse n’avoir rien à craindre des Bohémiens, un premiermouvement de surprise m
e rejeta en arrière, mais le spectacle bizarre quej’avais sous les yeux me retint. Au centre de la berg
erie brûlait un feu debroussailles. Par terre était étendu, tout de son long, le vieux Frandj, les piedsto
urnés vers ce feu qui figurait peutêtre le soleil. Frandj était mort. Les femmesde sa tribu, les cheveux épars, accroupies autour du cor
ps, murmuraient enchœur des paroles inintelligibles pour moi ; deux d’entre elles serraient desband
elettes autour du cadavre. Par moments, il se faisait
un profond silence ; puis les chants de deuil recommençaient, et les femmes setordaient les bras. T
out au’ond les hommes étaient assis, muets et dans uneattitude de résignation. L’air de la porte fais
ait vaciller la la flamme, dont lesreflets couraient sur le mur en arabesques capricieuses.
Je me retirai alors et j’allai m*asseoir à l’écart, un peu troublé de ce quej’avais vu. Les coqs des
fermes éloignées chantaient comme pour se réjouir dela mort du célèbre voleur de poules. Ce que j
e savais de la vie de Frandj merevint en mémoire. Je réfléchissais à la singulière destinée de ce pau
vre diablede prince, dont la vie n’avait été qu’un voyage continuel, usant sur tous leschemins la plant
e de ses pieds, qui était certainement cequ’il avait jamaisconnu de plus solide en fait de semelles. J
e me le représentais tombant, épuiséde fatigues, dans cette bergerie abandonnée, après avoir marc
hé autant quevole une génération d’hirondelles, et disant aux siens :
« Mon temps est fini ;qu’un autre maintenant vous conduise sur la terre. Voilà mon bâton que jelègu
e à mon successeur. »
Cependantl’horizon rougissait, l’air s’éclairait insensiblement, et les formesconfuses se démêlai
ent peu à peu ; le jour allait paraître. Je vis les Bohémienssortir de la bergerie, ou plutôt se glisser d
ehors, un à un, comme des ombres,emportant leur mort. Ils s’avancèrent de mon côté et passèrent
près de moisans me voir, mais je remarquai que Frandj avait le visage
voilé. Arrivés à un endroit planté de bouquets de chênes nains, ils déposèrentleur fardeau sur l
e bord de ce trou dans lequel j’étais tombé une heureauparavant, et j’avoue que ce souvenir me don
na le frisson. Alors de l’horizon,rouge comme le feu, jaillit un premier rayon desoleil qui rasa la terre ;
touts’anima ; les bruyères humides de rosée s’éclairèrent de rellets de pourpre. Enmême temps ce
petit vent frais qui souftle au point du jour et meurt comme unéphémère courut dans le feuillage et s
ur les pointes des genêts.
Les Bohémiens, qui semblaient attendre ce moment, enlevèrent le voile quicouvrait le visage d
e Frandj, atin que le soleil caressât une dernière fois sesyeux fermés, et tous ensemble ils se jetèren
t la face contre terre en s’écriant àplusieurs reprises • « Frandj ! Frandj ! » Après cetappel lamentabl
e ilsdescendirent le corps dans la fosse.

En cet instant retentirent près de nous des pas de chevaux et desdétonations d’armes à feu, ac
compagnés de cris de joie, et aussitôt parut sur lesentier qui coupait le vallon une cavalcade qu’il éta
it facile de reconnaître pourune noce. Nos campagnards se marient de bon matin, afin d’être heureu
x tantque le jour est long, habitude philosophique basée peutêtre sur cette vieillemaxime que le bonheur n’a pas de lendemain. La cavalcade, étonnée de cequ’ell
e voyait, s’arrêta au milieu du sentier. Le marié était un robuste garçon dehaute stature, portant ce c
ostume local

qui ne manque pas de pittoresque : chapeau de feutre noir à forme très-

basseavec des plumes de paon passes dans la ganse —
et à larges bords dedessous lesquels s’échappe une chevelure dorée contournée en tirebouchons ; veste étroite et collante comme un spencer, chargée deverroteries ; gilet écarlate, et larg
e pantalon flottant comme une double jupe.Son œil gris fixa sur les Bohémiens et sur cette cérémoni
e de mauvais augureun regard irrité. La mariée, qu’il portait en croupe, jolie fille toute couverte derub
ans et bariolée de couleurs comme une prairie au mois de mai, avançacurieusement la tète pardessus l’épaule de son mari, en s’y appuyant d’unemain ; mais presque aussitôt elle so rejeta en arri
ère avec un cri d’effroi. Lejeune homme se retourna avec la vivacité du loup qui entend l’appel dedét
resse de sa femelle ; à l’aspect des traits bouleversés de la jolie fille, sonvisage exprima à la fois l’a
mour, la colère, et une sorte de terreursuperstitieuse dont ces images funèbres le frappaient malgré
lui.
Ne trouvestu pas que cette scène ferait bien dans une toilé de trois piedscarrés’? Il y a là un paysage d’une bell
e couleur, des personnages en relief, dumouvement, des contrastes, de quoi, enfin, remplir toutes le
s conditions del’art.
Je reviens à mon sujet. La cavalcade piqua des deux et s’éloigna au grandtrot. Les Bohémiens
descendirent le mort dans la fosse ; puis, sur la terre qui lerecouvrit,
se dressa un jeune garçon d’une quinzaine d’années environ, jaune commel’ambre, d’un aspec
t farouche et en qui s’incarnait dans toute sa perfection letype de la race bohème. Les Bohémiens l’e
ntourèrent avec de grandesdémonstrations de joie et en criant de nouveau :
« Frandj ! Frandj ! » Ce que jetraduirai par cette autre exclamation plus connue :
« Le roi est mort ! vive leroi ! »
Un bruit de chevaux se lit entendre encore du côté par où la noce s’étaitéloignée : reite fois c’était la gendarmerie ; les Bohémiens détalèrentpromptement, se glissant à travers les buis
sons, se coulant dans les genêts, etemmenant leur nouveau prince.
En quelques minutes la scène se trouva vide.
Deux jours après, étant de retour à T…, je trouvai la ville en rumeur. Lesgendarmes étaient par
venus à prendre au collet le jeune successeur de Frandj,et l’enfant, impatient des verrous, s’était bri
sé la tête contre les murs de saprison. Tout le inonde s’entretenait de cet événement. Voilà commen

t devaitfinir la dynastie du grand voleur de poules ; on pourrait citer d’illustres raceshistoriques qui n’
ont pas eu une lin plus glorieuse.
Maintenant, mon cher L.., tire le parti que tu voudras de cette lettre, quiaura servi du moins à m
e rappeler à ton souvenir. A toi.
CLÉMENT CARAGUEL.
Octave Mirbeau

Lettres de ma chaumière
A. Laurent, 1886 (pp. 123-134).
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Le Crapaud ►
Le Petit Mendiant

LE PETIT MENDIANT

À M. Jean Richepin.

— Veux-tu bien t’en aller, petit misérable, criait dans le jardin la Renaude, qui s’était armée d’un
balai, attends, attends ! Je vais t’apprendre à rôder autour des maisons.
Et elle menaçait de son terrible balai un petit mendiant qui, appuyé contre les planches du clos,
la regardait, en lui faisant la grimace.
— Qu’y a-t-il ? la Renaude ? demandai-je.
— Vous ne voyez donc pas cet effronté, monsieur ? répondit la domestique. Voilà plus de dix
minutes qu’il tourne autour de la maison… Sans compter qu’il n’a pas l’air bon, le vaurien… Je les
connais, moi, ces vagabonds de malheur !… Il y a trois jours, la grange à Heurtebize, vous savez
bien, elle a brûlé sans qu’on sache pourquoi ni comment… Qu’est-ce que qui vous dit que ce n’est
pas ce mauvais garnement, ou quelqu’un de sa bande ?… Attends, attends ! Je vais t’en faire
brûler, moi, des granges !

Je m’approchai du petit mendiant, et d’une voix sévère, je lui dis :
— Que fais-tu ici ?
— Je regarde, répondit l’enfant avec assurance.
— Mais que veux-tu ?
— Je voudrais bien du pain, ou n’importe quoi t’est-ce.
— Allons, viens, on te donnera du pain.
Mais l’enfant ne bougea pas. Sa figure, devenue grave tout à coup, avait pris une expression
de méfiance.
— Viens donc, lui dis-je à nouveau.
Il me regarda avec de grands yeux craintifs.
— Vous ne me ferez pas de mal, dites, monsieur ? murmura-t-il.
— Mais non, petit imbécile !
— Ni la grosse femme, non plus, avec son balai, dites ?
— Mais non.
— Alors je veux bien venir.
Il remonta sur ses épaules un bissac plein de croûtes de pain qu’il avait déposé près du clos, et
me suivit à la maison.
Je fis servir une tranche de bœuf froid, du pain bien frais et une bouteille de cidre au pauvre
petit qui se mit à manger gloutonnement, mais non sans regarder autour de lui avec inquiétude. Ses
yeux, vifs et mobiles, examinaient tout, fouillaient tout. On eût dit qu’il avait peur que quelque chose
de menaçant n’apparût soudain sortant des meubles, de la cheminée, de dessous les pavés, du
chaudron de cuivre jaune dont la panse reluisait comme un soleil au fond de la cuisine.
Il pouvait avoir treize ans. Sa figure bistrée était charmante et fine ; ses yeux, très noirs,
largement cernés de bleu, avaient une expression à la fois gamine et nostalgique ; ses cheveux,
noirs aussi, longs et plats, lui eussent donné l’air d’un page, comme on en voit dans les romans de
chevalerie et sur les vieux vitraux, n’étaient la pauvreté de sa veste de toile déchirée en dix endroits,
et la misère de son pantalon rapiécé et trop court qui montrait le bas des mollets, les chevilles
délicates, les pieds nus racornis par la marche et jaunis dans la poussière des chemins. Il avait
d’ailleurs une apparence de bonne santé et de force.
Quand il se fut rassasié, je l’interrogeai :
— De quel pays es-tu, petit ?

— Moi, je suis bohémien, c’est-à-dire que mon père était bohémien ; parce que moi, je ne suis
de nulle part. Je suis né dans une voiture sur une route, loin d’ici, dans je ne sais plus quel pays.
— Tu as encore tes parents ?
— Mon père est mort.
— Et ta mère ?
— Je ne sais pas.
— Mais comment es-tu seul, ainsi ?
— Ah ! bien, voilà ! Mon père avait une grande voiture jaune, qui était notre maison. Nous
allions de ville en ville. Mon père raccommodait la porcelaine et raiguisait les couteaux. Moi, je
soufflais la forge, et je tournais la meule, et le chien gardait la voiture. On s’arrêtait à l’entrée des
pays ; les chevaux mangeaient l’herbe des talus, et puis, quand on avait gagné une bonne journée,
on faisait cuire la soupe au bord de la route… et mon père me battait. Mais il y a bien longtemps de
ça ; je n’étais pas grand comme aujourd’hui. Puis mon père s’est cassé les deux jambes, puis après,
comme il ne pouvait plus travailler, il s’est mis à mendier, et moi aussi. Il avait vendu la voiture, les
chevaux ; il n’avait gardé que moi et le chien.
— Mais comment pouvait-il mendier avec les deux jambes cassées ?
— Ah ! bien, avec l’argent de la voiture, il s’était fait faire une machine à roulettes. Vous
comprenez, il était comme assis sur sa machine à roulettes, qu’il poussait comme ça, avec ses deux
mains… Ça ressemblait à un bateau… Vous avez bien vu des bateaux ?… Ah bien, mon père était
comme qui dirait le bateau, et ses bras, comme qui dirait les avirons… Et puis, il est mort… Alors j’ai
continué à mendier tout seul. Seulement, je n’aime pas les villes, je ne vais que dans les
campagnes.
— Et tu n’es pas malheureux ?
— Non, monsieur. J’aime beaucoup ça. Quelquefois, on me permet de coucher dans des
granges ; quelquefois aussi, on me chasse… Alors, voilà, je m’arrange toujours à trouver un abri…
Dans les bois, monsieur, ça vaut mieux que dans les granges… Il y a de la bonne mousse, des
bonnes feuilles sèches, et puis ça sent bon, et le matin, les oiseaux chantent, et je vois des lièvres,
ou bien des biches, ou bien des écureuils…
— Mais comment fais-tu pour manger ?
— Quelquefois on me donne, alors c’est bien ; quelquefois on ne me donne pas, alors je vole.
— Comment, tu voles, petit misérable !
— Mais puisque je suis bohémien !
— Tu n’as pas peur qu’on te fourre en prison ?

— On ne peut pas, puisque je suis bohémien… Tout le monde sait ça.
— Qu’est-ce qu’on sait ?
— Qu’il est permis aux bohémiens de voler. Vous ne savez pas, vous ?… Mais c’est très
vieux… Un jour, un bohémien passa auprès de la croix où se mourait Notre Seigneur. Il arracha les
clous enfoncés dans les pieds de Notre Seigneur et les emporta. Depuis ce temps-là, Notre
Seigneur a permis à tous les bohémiens de voler… Ah ! j’ai fini, dit l’enfant, en se levant… Je vas
m’en aller, mais vous êtes un bon monsieur.
Le pauvre petit m’avait ému. Je lui demandai :
— Voyons, mon ami, ne voudrais-tu pas t’instruire, apprendre un métier ?
— Ah non ! répondit-il vivement… Pourquoi faire ?… J’aime mieux mes routes, mes champs,
mes belles forêts, et mes bons amis les oiseaux… J’aurai toujours un lit de mousse pendant l’été ;
des carrières bien chaudes, pendant l’hiver, et la charité du bon Dieu qui aime les petits
bohémiens… mais vous êtes tout de même un bon monsieur… Adieu, monsieur… Merci,
monsieur…
Je lui donnai quelques sous, bourrai son bissac de pain et de viande.
Et gaîment, comme saute un jeune chien, il franchit le seuil de la porte.
Je le vis qui s’était arrêté, à la haie prochaine. Il cueillit une branche de coudrier dont il se fit un
bâton ; puis m’ayant envoyé un joyeux bonjour de la main, il galopa dans le chaume et disparut.
Pauvre enfant ! Peut-être a-t-il raison ! Et peut-être, autrement, serait-il devenu banquier, ou
ministre !

Richepin - Les Blasphèmes, 1890.djvu/240
LE BOHEMIEN
Quand sur mon chariot pour la première fois
En courant l’univers j’arrivai dans ces lieux,
Une ville y grouillait, avec ses vieilles lois,
Ses murs, ses ateliers, ses palais et ses Dieux.
Et quand je demandai, voyageur curieux.
Depuis quand florissait la superbe cité,
Un homme répondit, grave et l’orgueil aux yeux
« C’est ma patrie. Elle a de tout temps existé. »

Cinq mille ans il s’écoula.
Je suis repassé par là.

William Chapman

Les Aspirations
1904 (pp. 330-335).
◄ Dans l’ombre
À Mademoiselle C. P. ►
Un groupe

Un groupe de Bohémiens
Vient de s’arrêter dans la rue…
Ils voyagent avec leurs biens
Traînés par un boiteux qui rue.
Cheminant par monts et par vaux,
Épris de la grande nature,
Ils font le trafic des chevaux
Et disent la bonne aventure.

Ils ont fait halte, vers midi,
Étalant tout leur patrimoine…
Le cheval, qui n’est pas bandit,
Hennit pour avoir son avoine.
Sur le toit du taudis roulant,
Un grand singe à la barbe grise
Danse et gambade en miaulant
Et fait voir toute sa bêtise.
Un vieillard, l’habit plein d’accrocs,
Est assis à la vitre unique…
Au seuil un chien montre ses crocs
Au passant qui lui fait la nique.

Le dogue pousse un aboiement,
Quand quelque gamin tyrannique
Se donne le fol agrément
De faire ruer la bourrique.

Ils sont indolents, paresseux,
Vêtus comme des saltimbanques ;
Cependant leurs goussets crasseux
Sont gonflés de billets de banques.
On ne peut les habituer
Au travail : le vol les enivre.
Ils sont trop lâches pour tuer,
Mais aussi trop lâches pour vivre.
Ces gueux n’ont d’autre logement
Qu’une cahute vermoulue
Où règne despotiquement
Un hercule à la peau velue.
Le cabanon marche avec eux
Tiré par l’animal en nage.
Ils y vivent sales, visqueux,
À l’étroit comme en une cage.

Deux petits garçons, à l’œil noir,
Sont descendus de la voiture
Et cherchent, barrant le trottoir,
A vendre une immonde imposture.
La foule leur fait des affronts.
Le plus vieux, mécontent, exhale
Sa mauvaise humeur en jurons,
Tendant quelquefois sa main sale.
Près d’eux, souriant aux badauds

Attroupés devant une échoppe,
Leur mère, un enfant sur le dos,
S’offre pour tirer l’horoscope.
Mais elle a beau montrer ses dents
Dont l’émail sans tache étincelle,
Et rouler deux grands yeux ardents,
Rien ne tombe à son escarcelle.

Soudain le père pousse un cri…
La famille rentre frileuse.
A son passage, l’homme, aigri,
Lève sa grosse main calleuse.
Il parle, l’air terrifiant,
À la femme qui se dérobe
Pour donner le sein à l’enfant
Qui s’attache au pan de sa robe.
Et pendant que sur ses genoux
La mère veut endormir l’ange,
Elle répond à son époux
Par des mots tout suintants de fange.
Au fond de cet intérieur
Où l’œil avec dégoût se plonge, ―
Le front mutin et l’air rieur,
Pressant les pores d’une éponge,

Une jeune fille est en train
De laver une vieille Cène
Et passe sur Jésus sa main
En chantant un couplet obscène.
Cependant le beau soleil d’or,
Dont rien ne peut souiller la coupe,

Toujours clément, répand encor
Des rayons dorés à ce groupe.
Et la nuit peut-être un oiseau
Vient-il du ciel une minute
Voir par la vitre le berceau
Qui rayonne dans la cahute.

Victor Hugo — L'Année terrible
La Lutte

II
Hélas ! c'est l'ignorance en colère. Il faut plaindre
Ceux que le grand rayon du vrai ne peut atteindre.,
D'ailleurs, qu'importe, ami ! l'honneur est avec nous.
Oui, plains ces insulteurs acceptant à genoux
L'horrible paix qui prend la France en sa tenaille !
Que leur ingratitude imbécile s'en aille
Devant l'histoire, avec ton dédain et le mien.
Ils traiteraient Jésus comme un bohémien ;
Saint Paul leur semblerait un hideux démocrate ;
Ils diraient : Quel affreux jongleur que ce Socrate.
Leur oeil myope a peur de l'aube. Ils sont ainsi.
Est-ce leur faute ? Non. A Naple, à Rome, ici,
Toujours, partout, il est tout simple que des êtres
Te jalousent soldats et te maudissent prêtres,
Etant, les uns vaincus, les autres démasqués.
Les glaçons que j'ai vus cet hiver, de nos quais,
Pêle-mêle passer, nous jetant un froid sombre,
Mais fuyant et fondant rapidement dans l'ombre,
N'étaient pas plus haineux et n'étaient pas plus vains.
Toi qui jadis, pareil aux combattants divins,
Venais seul, sans armée et délivrais des villes,
Laisse hurler sur toi le flot des clameurs viles.
Qu'est-ce que cela fait ? Viens, donnons-nous la main.

Et moi le vieux Français, toi l'antique Romain,
Sortons. C'est un lieu triste où l'on est mal à l'aise
Et regagnons chacun notre haute falaise
Où si l'on est tué, du moins c'est par la mer ;
Allons chercher l'insulte auguste de l'éclair,
La fureur jamais basse et la grande amertume,
Le vrai gouffre, et quittons la bave pour l'écume.

Madame de Sévigné

Lettres choisies
Texte établi par Suard, Firmin Didot, 1846 (pp. 346-347).
◄ Lettre 161

1. Arthur Rimbaud — Correspondance
2. À Théodore de Banville, 24 mai 1870
3.
4.
5. Charleville (Ardennes), le 24 mai 1870.
6. À Monsieur Théodore de Banville.
7. Cher Maître,
8. Nous sommes aux mois d’amour ; j’ai presque dix-sept ans, l’âge des espérances et des
chimères, comme on dit. — et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la
Muse, — pardon si c’est banal, — à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes
sensations, toutes ces choses des poètes — moi j’appelle cela du printemps.
9. Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers, — et cela en passant par Alph. Lemerre, le
bon éditeur, — c’est que j’aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, — puisque le
poète est un Parnassien, — épris de la beauté idéale ; c’est que j’aime en vous, bien
naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830, un vrai romantique,
un vrai poète. Voilà pourquoi. — c’est bête, n’est-ce pas, mais enfin ?
10. Dans deux ans, dans un an peut-être, je serai à Paris. — Anch’io, messieurs du journal, je
serai Parnassien ! — Je ne sais ce que j’ai là... qui veut monter... — je jure, cher maître,
d’adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté.
11. Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers... Vous me rendriez fou de joie et d’espérance,
si vous vouliez, cher Maître, faire faire à la pièce Credo in unam une petite place entre les

Parnassiens... je viendrais à la dernière série du Parnasse: cela ferait le Credo des
poètes !... — Ambition ! ô Folle !
12. Arthur Rimbaud.

13.
14.
Par les beaux soirs d'été, j’irai dans les sentiers,[1]
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais un amour immense entrera dans mon âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.
15. 20 avril 1870
16. A. R.
17.

OPHÉLIE