Jill Tattersall

« Terra incognita » : allusions aux extrêmes limites du monde
dans les anciens textes français jusqu'en 1300
In: Cahiers de civilisation médiévale. 24e année (n°95-96), Juillet-décembre 1981. pp. 247-255.

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Tattersall Jill. « Terra incognita » : allusions aux extrêmes limites du monde dans les anciens textes français jusqu'en 1300. In:
Cahiers de civilisation médiévale. 24e année (n°95-96), Juillet-décembre 1981. pp. 247-255.
doi : 10.3406/ccmed.1981.2182
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ccmed_0007-9731_1981_num_24_95_2182

5. op. Lewis. Ces textes nous fournissent des détails précis. Paris. 55.. cit. aux extrémités. évêque de Salzbourg. sur les régions du monde non connues ou non habitées. cit. S.. C. 6. Aussi ne sommes-nous pas surpris d'y retrouver quelques-unes des théories savantes déjà esquissées plus haut. 140. Langlois.«Terra incognita» : allusions aux extrêmes limites du monde dans les anciens textes français jusqu'en 1300 II est généralement reconnu aujourd'hui que les hommes du moyen âge. de la fin du XIIe au milieu du XIVe «. et. voir Wright. La localisation de ces territoires devait varier selon les individus et leur conception du globe terrestre. p. didactiques et moralisants. 1951. 247 . bien que parfois contradictoires. p. 1925.les écrits latins de l'époque partagent tout à fait la diversité d'opinions exprimées dans leurs sources classiques quant aux divisions de cette sphère. sur les limites du monde habité ou connu ? Font-ils allusion à des régions très éloignées ou inaccessibles à l'homme ? Quels mythes ou légendes se rattachaient à de telles contrées ? Commençons avec un groupe de textes distincts. surtout accessibles à ceux qui savaient lire le latin. savaient que le monde est une sphère et non un disque1. 4. et quelles parties restaient inconnues ou inaccessibles à l'homme? Les Grecs et les Romains avaient évoqué l'existence possible de régions antipodes. Cepen dant. parurent un grand nombre de compilations encyclopédiques et autres ouvrages scientifiques. 142.. Sur les sources des idées. Lewis. Vorbis terrarum des Romains4. La Vie en France au moyen âge. 3. Les mappemondes médiévales nous montrent un « monde » rond entouré de l'Océan et divisé en trois parties : les trois continents. Manuel bibliographique de la littérature française du moyen âge. ses phénomènes et ses habitants. 17-18. deux anneaux de température moyenne. Car certains érudits croyaient à la théorie dite « macrobienne ». du moins ceux qui avaient atteint un certain niveau d'éducation. The Geographical Lore of the Time of the Crusades. ex.-V. p. leurs habitants ne peuvent pas descendre d'Adam et d'Eve . 9-16. ou bien dans des popularisations postérieures à ces derniers6. 1. The Discarded Image. Voir p. ceux qui se proposent de décrire le monde physique. L'argument était le suivant : puisque les terres situées au-delà des régions équatoriales torrides sont inaccessibles à l'homme. Melun. Pour l'analyse d'un certain nombre de ces textes didactiques. sinon unanimement acceptées. 262-280. p. cit. cf. 2. Wright. op.. Voir à ce sujet J. Voir R. D'autres imaginaient plutôt une sphère divisée en cinq zones : une bande centrale torride. Wright. Bossuat. voir Ch. K. 152-153 . cit. et à toutes leurs conséquences. p. New York. Ce cercle ne représenterait cependant que la portion connue du monde : Yoikouménè des Grecs. 56-57. Mais il s'agit là de notions savantes. Ce sujet a continué à provoquer bien des spéculations au cours du moyen âge. selon laquelle le monde aurait été coupé en quatre par deux océans s'entrecroisant à angle droit. Que disent les écrivains en langue vulgaire sur ces questions difficiles? Semblent-ils avoir des notions arrêtées. quoique l'Église ait dénoncé comme héré tique toute croyance aux Antipodes2. deux cercles polaires3. p. III : La connaissance de la nature et du monde au moyen âge d'après des écrits français à l'usage des laïcs. Au cours du xne et surtout du xme s. op. le sujet d'une controverse acharnée entre saint Boniface et Virgil. Ceux-ci n'en puisent pas moins une grande partie de leur matière chez des auteurs classiques. Wright. dont un nombre croissant fut rédigé ou composé en français6. Où se trouvaient les limites du monde connu ? Combien en était habité par la race humaine. Cambridge. 1927.. 1964. op. Cette question fut au vme s. p.

J. Dans les chaudes régions du sud vivent donc des races cruelles.15-16 . Prior.1. v. C'est donc cette zone qui se composerait des trois continents. Après i a une grandesime terre ki tote est plaine de bestes sauvages. Malgré l'inconciliable de ces deux théories. la majeure partie de cet ouvrage fut achevée avant 1266. Carmody. Après sont les grandesimes solitudes et les terres desabitees vers soleil levant »9. c'est sous tramontaine. dit-il. Le plus souvent ces régions sont brûlantes. Oxford. ou nules genz habitent. Ke tutdis est de chalur plein. En avient ce que je vos di Vers la partie de midi. si comme li philosophe l'enquistrent qui i mistrent grant painne et grant estuide. Le chaud se ameine a la froidure. malgré des explications très claires sur la sphéricité du monde et sur le principe de la gravité. v.. L'une des zones tempérées est habitée par la race humaine. par les Colonnes d'Hercule.. Delà Ethyope n'a riens fors que deserz et terre sanz nul bien. W. 397-406.. Si est bone l'atemprure*. I.. Ke le soleil en celui meint. décrivant les divers pays dans la section « mappemonde » de son Livres dou Trésor. I. selon l'éd. La Chronique des Ducs de Normandie (commencée v. ce texte est ambigu quant aux divisions du globe. toutes deux conviennent que de vastes étendues de désert. H. 11. En tante sen formez e fez Coi ne vos sereient retrez. Benoît suggère qu'il y a des affinités entre le climat et le caractère des habitants. Toutefois. soit inhabitables. xi. sont trop froides pour qu'on puisse y vivre : « Vers mienuit. recouvrent une grande partie de la surface du monde. Après i sont Antropofagi. O. ki est loins de cette terre »10. 1170) est précédée d'une cosmographie détaillée11. Etevos por la grant chalor. 114. Éd. E as foreins unkes n'ateint. Neirs. Nun fet hom pas le miluein. Éd. F. parties » (II. 9. Éd. quartier tant seulement. nous explique qu'il existe très loin vers l'Orient des contrées inconnues : « Après i est la grant déserte. Pendanz oreilles. La Petite Philosophie (poème anglo-normand datant d'envi ron 1230) épouse plutôt la théorie des cinq zones : Les deus foreins nul n'enhabite Pur le grant freit kis déshérite . et pour ce la deviserons nous tout environ en . Les deus ke sunt parentre cels A habiter sunt bons e beals . Livres dou Trésor. « dont il n'est pas habitée qu'en . Uppsala.. i). 10. d'apparence grotesque : . 1913. soit peuplées d'êtres bizarres ou monstrueux. Il explique aussi que la France était autrefois l'ultime pays connu du côté de l'ouest. Ou toz jorz vivent sanz freidor. 1948. Fahlin. 123) : l'Espagne se trouve au bout du monde « selonc ce que les ancienes gens proverent ». od Ions bés E moct plus lez les piez d'un es.. iv). 122. I. Brunet Latin indique également les limites du territoire habité vers l'ouest {Trésor. vers le nord.. 1246) affirme que le monde est « rond comme une pomme »7.iiii. 140-150) 7. Brunet Latin. (v. Éd. mais qu'à la suite du surpeuplement la Grande-Bretagne fut colonisée. I. plus sunt félons que chiens. Berkeley/Los Angeles. C. L'autre zone de température moyenne constitue une région antipode inaccessible à l'homme. H. 248 . Après nous avoir exposé la forme et les principales divisions du monde. granz e cornuz E jusqu'en la terre veluz. Lausanne. La « pomme » est divisée en quatre. 8. D'autres. comme l'explique l'Image du monde : «il fait si chaut celé part [l'Ethiopie] qu'il samble que la terre y arde. Ainsi Y Image du monde (version en prose de « Maître Gossouin ». i . s[a]nz mentons.JILL TATTERSALL Quelques exemples suffiront ici. 1951/54. 1939. por les très grans froidures ki i sont pour le desevrance du soleil. Trethewey. cette extrémité occidentale du monde étant marquée. plainne de vermine et de bestes sauvages » (II.

Aussi font-ils parfois allusion aux ultimes limites du monde ou à des régions inimaginablement éloignées. Une reproduction de la mappemonde de Hereford accompagne le t. Cf. prétendues ou authentiques . II. Image du Monde. et où vivent non seulement des bêtes féroces. Dans cette perspect ive. p. 124). Salluste [Trésor. et provenant également de Pline. Raynaud de Lage. 1966/68. die âltesten Weltkarten. nous trouvons — entre autres — le paradis terrestre. 525-530 . Sénèque (Trésor II. Compte tenu de leur origine classique. Voir Langlois. éd. 1895/98. comme par exemple les étendues de désert qui entourent le paradis terrestre. Isidore de Séville ou de leurs sources15. On ne trouve pas en eux d'humanité. v. Boèce (Image. 41). 1904/12. si paintes com les fist Nature. 481-488. v. cit. I. une absence de distinction entre le monde dans sa totalité et les terres habitées ou connues. par contre. v. Solin (voir Langlois. les romans d'Antiquité prétendent souvent à une authenticité rigoureuse. chez les auteurs de fiction. l'Occident et le Nord qui consti- 12. Macrobe (Trésor. la Petite Philosophie. Connaissance. riens n'i abite en celés trois1*. cit. les détails savants sont souvent intercalés sous forme de petites sections quasi indé pendantes. ils parsèment leurs récits de savants détails sur le monde physique. n A. Cf. 13. venimeuses. ainsi qu'une tendance à parler du monde comme d'un disque plutôt que comme d'une sphère. que por le feu. 4227-4236. l'une est habitée. Benoît déclare que le monde est divisé en quatre parties17. 1366).10). on sait que les idées et l'information circulaient lentement au moyen âge.3-5). IV. Dans ce contexte. il convient de faire une distinction entre les romans « antiques ». Platon [Philosophie. 17. et les autres romans et épopées. Il est vrai que Y Image du Monde connut un immense succès14. Seule la portion habitée est abondamment illustrée . 50). car auques tornent a froidor . Les auteurs se plaisent à citer leurs sources savantes. Ainsi.. Ces ouvrages didactiques signalent l'existence de maint autre territoire inhospitalier. et orent ynde la coulour. 6. 52. Éd. v. Dans une longue section cosmographique. de douceur ni de crainte. tandis que l'autre — à ce qu'il paraît — ne l'est pas.« TERRA INCOGNITA » Ceux qui vivent «en occident vers mienuit» (v. x). 52. Mappaemundi. il est à supposer que ces régions désertiques et ces peuples extraordinaires appar tiennent à Yoikouménè. il n'est guère surprenant d'y retrouver encore une fois des notions analogues à celles des traités savants. dans le Roman de Thèbes. Bien que ces textes érudits en langue vulgaire témoignent d'un intérêt croissant pour la science au cours des xne et xme s. 151) manquent également de « temprement ». Passons maintenant à la littérature narrative. II.. Mais de tels ouvrages étaient néanmoins destinés à un public relativement restreint . que por les nois. censées ne représenter que le « monde connu ». 1896 de K. p. éd. Des deux zones tempérées. purement didactique. Car sur d'importantes mappemondes (telle celle de Hereford en Angleterre). ils ne nous permettent pas forcément de discerner ce que pouvaient être les croyances géographiques du grand public. v. ainsi que les Sciapodes. op. la tente du roi Adraste est longuement décrite. Stuttgart. G. Solin. 15. ex. cit. la chaude qui est el mileu. car les dui qui sont deforeines de glace sont et de noif pleines. êtres n'ayant qu'un seul pied qu'ils emploient en guise d'ombrelle. Le Roman de Troie. p. Car. III. Ce sont l'Orient. A l'intérieur se trouve une mappemonde représentant en couleur les cinq parties du monde : Par cinc zones la mappe dure. ne dit rien de la « théorie des zones ». Paris. et les Cynocephali13. celé est vermeille conme feu . Bien que les textes ne soient pas toujours clairs sur ce chapitre. Éd. supra. Dans ces récits. 249 . 14. de plus. n.11). Nous avons relevé. Miller. Isidore (Chronique.. parmi d'innomb rables mentions citons Pline {Chronique. Constans. nous devons en conclure que les quatre autres restent sans ornement. mais aussi des races gigantesques12. introduite en plein milieu du récit. 16. 122. v.. L. xxvn et 151. 23127 et ss. contrairement à la plupart de ces derniers.

681 . ainsi que le sol de nombreuses peuplades inconnues.. éd. il vont tote jor nu E sunt per tôt lo cors comme bestes pelu. 3441-3448. le voilà attaqué par la tribu des « Liostifal » : Xii. v. « . Entre autres. C'est sans doute dans le Roman d'Alexandre qu'on trouve le plus d'allusions aux ultimes limites du monde. C. Benoît avait déjà parlé d'un pays oriental tellement éloigné qu'il ne concevait point comment on puisse y aller ni s'en retourner. por les vermines Granz. S. Quel tens qu'il unques face. « Alexandre ».. version d'Alexandre de Paris. Paflagoine. v. I. 6807/14) Ici nous avons affaire à une idée fort répandue dans la littérature médiévale. Ibid. 1937. 3120-3122.Merveille fu e iert toz dis Cornent en vint Philemenis. version de Venise. 23181/7) Chaleur accablante. fait de nombreuses allusions à Occeanus. 23137). qui tout le mont açaint. Princeton. Plus tard. 1997. progressant toujours vers l'Orient. dénommés « desers ». entreprit de le faire « tôt cerchier e mesurer » (v. C'est la Paphlagonie. éd.. v. II. pez unt de haut. (v. n'ont pas. (v. Quand donc Jules César. version de l'Arsenal. idée selon laquelle le lointain Orient était une source inépuisable de merveilles. déserts et animaux féroces empêchèrent que personne ne pénétrât dans ces parages inhospitaliers. Bien plus tôt dans son récit. dans ses diverses versions. Plus il avance et plus les créatures qu'il rencontre sont bizarres. 19. grant sunt e percreû. pour la plupart. Oriant tresq'a Occeanu »19. entourait le monde. il traverse une région torride infestée d'étranges et sinistres bêtes. Armstrong et collab.JILL TATTERSALL tuent ensemble la partie connue du monde. 21. telle la description d'une mappemonde ornant la tente d'Alexandre et représentant les trois continents18. qu'il réussit enfin à chasser21. v. selon Benoît.. ses géomètres durent renoncer à en faire autant pour le sud : En la partie de Midi Ne pot estre seû n'oï Des genz nule diversité Por le grant chaut desmesuré. Mais. E. Ces parages. Et le mont d'Ethiope et le val qu'il estraint". v. « Alexandre ». selon plusieurs versions. Alexandre. t. orribles e serpentines. III. une contrée Que assez est poi renomee. M. Mais. vint à monter en haut d'un tertre d'où il vit l'Océan : Li rois monta un tertre qui de hautece vaint Et vit Occeanon. d'où leur intérêt particulier.Quar si est loinz vers le soleil Qu'a grant manière me merveil Gom faitement l'om i ireit Ne cornent rien ça en yendreit. les renseigne ments sur les contrées habitées ou désertes font partie intégrante du récit. selon les Anciens.. Quelques-unes de ces références ne sont que de simples clichés : «Et jure cel seigneur qui fist Oceanon» . 1. 20. t. Hune n'orent fil de drap afubl[é] ne yestu. 250 . ou guère. 1. L'ouvrage. 1439 et ss. La Du. Parfois ce sont des explications de caractère didactique. 2. ancienne région de l'Asie Mineure : . d'habitants appartenant au genre humain. The Médiéval French « Roman d'Alexandre ». Il se trouve pour ainsi dire dans la mappemonde elle-même. Por les deserz. le Grand Océan qui. Alexandre pénètre aussi dans des régions où la chaleur est étouffante. t.. N'i osèrent les piez porter. 18.

L'armée s'attarde aussi dans un verger. » (v. le printemps venu. où l'homme peut à la rigueur survivre un certain temps. Ces textes doivent du reste être abordés avec précaution. On ne set qu'il i a. En tel lieu les posèrent que bien sont aparant Et que mais a tos jors i fuissent demorant . le supplie de ne pas outrepasser ces bornes. III. toujours avançant dans le désert. ou bien peuplées d'êtres qui n'appartiennent pas à la race humaine proprement dite. Desvoiabletés est. 5455/6). Le Roman de Troie (v.. car ce seroitp echiés . laisses 189 et ss. parvient aux « bornes Artu » qui marquent l'extrême limite orientale du monde connu. / A grans pieres poignals vienent arocher l'ost » (v. One Artus ne Libers n' orent avant lor pies. si com natural vost. . que ga n'erent veû. mais n'en est pas moins content de s'en retirer et de poursuivre sa route. réapparaissent peu après dans la version de Venise sous la forme de Cynocephali : « Et ont testes de chien. La version d'Alexandre de Paris explique comment Hercule et Liber. II vivent tuit d'encens e de bon balsamu". Selon Y Alexandre. Ils érigèrent ensuite deux colonnes d'or dans le désert pour marquer l'endroit où s'acheva leur exploration : Quant Artus et Libers vinrent en Oriant Et orent tant aie qu'il ne porent avant. 251 . vivent de peison cru . un sable mouvant où il manque de s'enliser. v. il existe des terres déshéritées très éloignées. on peut aussi considérer que les bribes d'information qu'ils nous procurent sont d'autant plus précieuses qu'elles sont brèves. tost sériés mengiés. Alexandre y établit sa souveraineté. mais qui sont ou bien inhabitées. dont le nom s'est substitué par une confusion d'ordre paléographique à celui d'Hercule (« Arcu »). on ne s'attend nullement à y trouver d'érudits renseignements géographiques ou cosmographiques. Les détails que nous fournissent les autres textes narratifs ou dramatiques sur les pays éloignés et plus ou moins inconnus sont relativement minces. Gomme ce passage fait aussi allusion à l'Océan. 2341 et ss) Alexandre relève le défi.. ni des indications détaillées et syst ématiques sur les croyances médiévales. Deus ymages d'or firent qui furent de lor grant. si resunt d'el peu. émergent comme des fleurs blanches23. visitant l'Orient. évidemment les Ichthyophagi légendaires. Ibid. Mais l'épisode qui présente le plus d'intérêt de notre point de vue est celui où Alexandre.TERRA INCOGNITA» Tel meis estunt soz aiga. La mer qui terre clôt a les mons si perciés Et l'ardor du soleil a si les crues sechiés Assés i a teus lieus ou molt tost charriés. 2554-2561. insiste pour aller plus loin et se retrouve dans un marais. Li perieus est si grans ja n'en revenrïés . Ces amphibiens. E quant vinent sur terre. tost serés foloiés. Aine outre les ymages nen ot home vivant. donc. Cependant. 2353/8) Porus. nous recevons l'impression qu'il ne s'agit nullement de bornes artificielles. car la littérature d'imagination — et surtout celle du moyen âge — est loin d'apporter toujours un témoi gnage fidèle sur les réalités quotidiennes et les mentalités. 23. et personne ne sait ce qui se trouve au-delà. A vrai dire. mais que les limites physiques du monde se trouvent réellement assez près de là : « Ne passés ces ymages. Ce territoire hostile n'est habité que par des éléphants remplis de férocité. Alexandre de Paris. Jamais homme n'a osé s'y risquer. Ces bornes n'ont rien à voir avec le roi Arthur. E tant cum il sunt lai. de peur que les dieux ne s'en fâchent. allèrent aussi loin que possible. Car elles 22. 805-810) fait également allusion à l'expédition du héros macédonien au-delà des « bornes Artu ».. (v. au milieu d'un bois habité par de belles demoiselles qui passent l'hiver sous terre et qui. que vient de vaincre Alexandre.

soit un lieu commun de la littérature narrative médiévale. . 6491-6495. car il n'y a là que la mer. Guessard et A. Éd. ainsi décrite dans la Chanson de Roland : Ço est une gent ki Damnedeu ne sert.X. De plus feluns n'orrez parler jamais. v. F. C.. Brandin propose (p. Quoi qu'il en soit. humaine ou animale. v. Les auteurs des romans et des chansons de geste semblent ignorer les problèmes soulevés par la variété des opinions exprimées par les érudits sur les divisions du monde. por renovelement. ainsi que l'évocation des éléments primitifs. suivante : « II n'y a pas. 252 . nos auteurs ne semblent imaginer de telles régions que peuplées de créatures grotesques ou monstrueuses. jornees de là l'arbre qui fent. au-delà se trouvent des régions inhabitées.JILL TATTERSALL semblent justement évoquer des notions familières à tout le monde. 25. souligne d'une façon saisissante l'éloignement infini de ce pays. Par dechà est li grans arbres ki fent . Éd. » 26. Il n'y a pourtant rien de sinistre ni d'inquiétant dans cette esquisse.. Durs unt les quirs ensement cume fer . Ce qui n'est pas toujours le cas. Éd. v. 5704 et ss. et la hideuse race de « Bocident » : Chil mainent . Ils ne font apparemment pas de distinction entre le monde dans sa totalité et le seul monde connu. Se rendent-ils tous vraiment compte que le monde est une sphère? Voilà une question à laquelle on ne saurait répondre avec certitude24. v. Cf. au-delà du pays du roi païen Maladïent s'étend un vaste territoire où nul homme n'a jamais pénétré : Après se drece li rois Maladïent. mais plutôt que de précisions géographiques. Oxford. ils se contentent fréquemment d'une localisation vague ou fantaisiste. et qui n'ont donc pas besoin d'être développées ni expliquées. Qui tint Aufrique par devers Orïent. Hippeau. ils se plaisent parfois à auréoler leur récit d'exotisme et de mystère . Paris. Nous reviendrons plus loin sur la question du mystérieux « Arbre ki fent ». S'ils savent parfois nommer ces pays. Paris. on n'y trouve pas d'allusions à une seule terre ni même à une hémisphère antipodes. de Montaiglon. autant qu'on sache. supra. Avant d'illuec ne set orne nïent Que créature i ait aproismement Ne mais la mer et le ciel et le vent". Sont évoqués aussi dans Aliscans de sinistres parages soumis à un Sarrasin . Dans la Conquête de Jérusalem. L. 1923. n. rien ne porte à croire que 24. une créature quelconque qui se soit jamais avancée en ces parages. 1870. L'auteur d'Aspremont fait une description insolite d'une région lointaine . nous rencontrons plusieurs peuplades extraordinaires qui sont censées avoir participé à la Première Croisade : êtres pourvus d'un bec. Bien que le motif du pays lointain. 28. Le plus souvent. du moins par l'espèce humaine : Outre cest règne n'a hom abitement. citons la race pachyderme des « desers d'Occian ». 27. 13. et qui aboient comme des chiens . il s'agit de vagues références à des pays ou à des points de repère situés pour la plupart loin vers l'Orient. Onques chil ne mengerent de nul grain de froment". Se vait chascuns baigner el flove de jovent. En la bataille sunt felun e engrés1*. cannibales dont la bouche se trouve placée au ventre . L'absence totale de toute forme de vie. Parmi d'innombrables exemples. Fors Sajetaire et Noirons ensement. 1947. M. 1928. 168) la trad. le ciel et le vent. Brandin. F. le plus souvent oriental et peuplé de races étranges et à peine humaines. Pur ço n'unt soign de elme ne d'osberc . Éd. Whitehead. 3247-3251. Une fois ens en l'an.II. Paris. 8134-8137. Malgré leur nombre. fois en l'an par rajonisement".

ou enParis. est appelé « rois des Antipodes ». L. noms souvent utilisés dans les textes 29. Ces références se présentent assez souvent sous la forme d'un cliché de type très répandu : « il n'y a si. E. Signalons aussi l'emploi du toponyme « Fineposterne ». Eusebi. Le Couronnement de Louis. qui propose le Finistère (Bretagne). Waters. Ou bien leurs auteurs n'ont pas eu connaissance des théories émises dans les ouvrages savants. 253 . Éd. sans pourtant qu'il soit clair si ce terme désigne un peuple ou un pays30. 2459) apparaît cependant la forme correcte du nom. Table Table de noms des noms propres propres figurant de toute dans nature les romans comprisdudansmoyen les chansons âge écrits de geste en français imprimées. 36.. 11932-11935. 30. p. 1824318253. la mer « Betee ». 33. E. 1952.« TERRA INCOGNITA » les contrées désertes ou éloignées — parfois des îles — . Perrie Williams. Finisterre (Espagne) ou Land's End (Cornouailles). provençal. v. Poitiers. Éd. Bilis. 695-697.. De telles mentions sont ailleurs relativement rares. Revenons pour finir à l'« Arbre qui fent » ou au « Sec Arbre ». selon lequel le saint s'aventura fort loin dans les eaux de la mer occidentale. 244-248 . dans un contexte un peu moins vague : le duc Naimes reproche au roi sarrasin Agolant son outrecuidance. Nous avons noté dans le Roman d'Alexandre de fréquentes allusions au Grand Océan qui aurait entouré le monde.Flutre. éd. 34. Dans Aspremont (v. v. Oxford. cit. et auxquels nos auteurs faisaient volontiers allusion. du moins à indiquer les frontières de l'inconnu. Il n'est guère possible de localiser. mais encore une fois sans laisser entendre qu'il n'y ait rien au-delà86.. 1899. Brendan et ses hommes ne semblent nullement craindre de dépasser les bornes du monde ou de Yoikouménè. P. 1904. et ne nous concerne pas directement ici.-F. et y trouva des îles inconnues et mystérieuses31. 209. éd. 2e éd. voir aussi Sone von Nausay. 1928. Bien que la confusion « Artu » / « Arcu » laisse supposer que sa signification n'était pas tout à fait comprise. 238. Dans Erec et Enide. suggère qu'il était effect ivement parvenu jusque dans les eaux glacées de l'extrême nord-ouest. L'explication des « bornes Artu » a été rappelée plus haut. « Finistère »). et annonce fièrement : « La tiere est nostre dusqu'as Bones Arcu ». sinon à délimiter l'étendue de la terre. p. 1963.. il indiquait apparemment une extrémité des terres habitées34. dans Aspremont. Voir E. op. Voir Flutre. 35. p. Sur le champ de bataille. Certains autres textes parlent des trois continents du monde et de la mer qui les sépare. 31. Paris. Dans Le Bel Inconnu ce nom fait partie d'un titre : « Grahelens de Fine Posterne / Se rarmoit dalés un ierne »38. Si la closis environ de la mer". The Anglo-Norman Voyage of SI Brendan by Benedeit. Goldschmidt. M. Éd. Le fait qu'il se retrouve à un moment donné accalminé sur une mer figée. Tûbingen. 1962. l'Atlantique. M. soient situées au-delà du monde connu. l'emploi de ce cliché sans aucune explication donne à penser que les « bornes Artu » indiquaient une région très lointaine pour tout le monde. v. Ce pays se rattache évidemment au thème de la « terre gaste ». roi des nains. ou bien ils ne s'y sont guère intéressés. éd. Paris. 4932. Nous retrouvons parfois ces colonnes ailleurs que dans le Roman d'Alexandre. ex. Guillaume d'Orange fait appel à Dieu dans les termes suivants : Glorios Deus. Déformation de Finibus terrae (cf. Mais on trouve des allusions plus vagues encore aux limites du monde. à la différence des ouvrages historiques ou scientifiques. Chrétien le savait-il lui-même? N'oublions pas le fameux Voyage de saint Brendan. onques n'i ot rosée. Bos et culuevres i a grans caretees". v. 1965. 1929. 5519-5520. G. R. G. 1942. Paris. v. qui me fesistes né. Langlois. Milan/Varese. Roques. v. Fesis la terre tôt a ta volenté. jusqu'aux bornes Artu »32.. le lointain « Val Secree » dans la Chevalerie Ogier de Danemarche : C'est une terre qi mult est redotee : Solaus n'i luist. Langlois. M. 11 n'en existait pas moins certains points de repère servant. par exemple. Jusqu'ici nous avons insisté sur l'imprécision qui dans la fiction caractérise ces allusions. Ne bêle feme n'i fu per home amee . Mais on ne les saurait toutes identifier non plus sur une mappemonde de l'époque. Cependant.

Dans l'imagination populaire il n'existait donc pas. / . v. les doctes compilateurs et traducteurs d'ouvrages scientifiques en langue vulgaire décrivent non seulement les peuples étranges qui habitent les régions très éloignées.. prédisent à Alexandre sa mort42. si les trois derniers vers sont indépendants du premier.. L. F. p. Alexandre de Paris. Nous avons signalé supra deux allusions plus amples : selon Aliscans. 44. 38. 11. 397. Il est également à noter que Marco Polo. Langlois. éd. qui ne l'était d'ailleurs souvent que par nom ou par réputation. éd. 2960 et ss. P. 20. 83. p. dont les origines sont sans doute plus complexes qu'on l'a pensé. 3721 et ss . Certes. Toutefois. Ces endroits. op. éd. 9.JILL TATTERSALL français médiévaux pour désigner un pays ou un lieu très distants37. Paris. étaient apparemment considérés comme tout à fait authen37. v. et semble rattaché au thème de la fontaine de Jouvence40. v. Malgré sa ressemblance avec celui à? Aliscans. / Desc'au Sec Arbre ne tant c'on puet aler. Florence. Quels que soient les rapports entre ces diverses légendes. Nous y chercherions en vain des allusions — si ce n'est les « Antipodes » d'Erec ou le paradis terrestre — à des contrées vraiment inaccessibles à l'homme. il est clair que le lieu auquel l'Arbre prêtait son nom était l'un des rares endroits aux confins du monde. tels les « bornes Artu » et le « Sec Arbre ». le nom s'emploie sans explication. 197 . Souvent. 1924. Certains romans d'Antiquité contiennent également un exposé ou des détails savants sur le monde physique et ses habitants. v. Voir M. dont la légende connut une grande popularité au moyen âge41. Les confins du connu étaient néanmoins jalonnés de quelques points de repère. ce passage est ambigu . il semble peu probable que la grande majorité des gens des xne et xme s. version de l'Arsenal. cit. se soient beaucoup intéressés aux complexités des questions cosmographiques ou géographiques. vrais ou imaginaires. tandis que d'après la Conquête de Jérusalem cet événement n'a lieu qu'une fois par an. Ruelle. la ou je n'aie esté »38. C'est peu à peu que le familier. / . les données géographiques et cosmographiques qu'ils contiennent semblent avoir été assez lentes à circuler et à s'infiltrer dans la conscience du public. 6240 et ss . Situés dans les déserts brûlants de l'Orient. Dans les nombreux romans et chansons de geste où l'action est fondée sur une succession de voyages. de frontière géographique précise entre le connu et l'inconnu. qui se serait trouvé aux frontières de la Perse48. l'arbre se fend deux fois par an pour se rajeunir (« rajonisement ». 42. non loin des « bornes Artu ». d).. Nous ne pouvons examiner ici en profondeur la signification de cet autre point de repère. rappelons maintenant les deux arbres parlants (mais non secs) du Roman d'Alexandre. les terres habitées et désertes. malgré l'énorme popularité dont ils jouirent. La légende de /'« Arbre de Paradis » ou « bois de la croix ». 81347. cit. Benedetto. éd. Le prétendu itiné raire du pèlerin dont le récit introduit le Jeu de Robin et de Marion est à peine plus explicite : « Bien a trente et chieu[n]c ans que je n'ai aresté. cit. 39. 612. s'estompait pour se fondre dans l'étrange et le mystérieux. E.. S'ai esté au Sec Arbre et dusc'a Duresté »39. XL. ccni.. f. Huon de Bordeaux. Conquête de Jérusalem. nous assure avoir vu l'Arbre Sec. comme pour les « bornes Artu ». v. qui eussent une identité pour le public des chansons de geste et des romans. Table. v. Voir Flutre. Éd.. cit.. Ces arbres mystérieux. v. éd. les personnages — aussi loin que le hasard les emmène — ne semblent jamais s'inquiéter du danger de dépasser les confins du monde connu. n. si fabuleux qu'ils fussent. p. Lazar. Il est intéressant de noter que l' Image du Monde semble associer les deux légendes en faisant remarquer : « Gelé part [en Inde] sont les arbres ses qui parlèrent a Alixandre » (I. mais indiquent aussi les limites des terres habitées. 41. Ainsi le reclus Gériaume prétend : « II nen a marce ne païs ne régné. 1928. ils se trouvent donc à l'extrémité du monde connu. ce qui semble encore une fois indiquer sa familiarité. « Z. « Une fois ens en l'an » se rapporterait à la baignade dans la Fontaine de Jouvent plutôt qu'à la « fente » de l'Arbre. ». p. « Duresté » ainsi que « Luserne ». 43. plus parti culièrement Alexandre et Troie... v. 1960. 40. étaient également des lieux distants et non précisés : voir Table. à la fin du xme s. semble-t-il. 5709). Bruxelles/Paris. ils ne suggèrent point qu'il y ait eu des régions au-delà. 254 .. Marco Polo « // Milione ». Langlois. A tout prendre. 34-63. éd. Bien que certains textes mentionnent l'Océan et les trois continents. version de Venise. 1960. dits « du soleil » et « de la lune ». rom. Car dans les autres œuvres de fiction il est rare que nous rencontrions une division bien nette entre les mondes connu et inconnu. Philol. LXXVI. cit. Sans parler de ses rapports avec l'Arbre de Paradis.

sans qu'on fasse appel à un univers encore plus vaste. Les connais sancesgéographiques du moyen âge ne pouvant être que fort limitées. profitaient sans doute de l'ignorance qui l'entourait pour inventer. participent à l'action en s'alliant avec eux contre les chrétiens. source légendaire de merveilles. pour l'immense majorité des gens l'Afrique et l'Asie. assimilées aux Sarrasins. ces contrées sont souvent la demeure de races étranges. stériles. 255 . Il arrive même que ces dernières. restaient terra incognita. Il n'en était pas forcément de même pour toutes les évocations de pays. Les auteurs. torrides. de régions ou d'îles infiniment reculés. exploitant au maximum son potentiel d'étrange et de surnaturel. Parfois désertes. Mais point n'était besoin de localiser avec précision ces territoires perdus. Jill Tattersall. ajouter à volonté. combiner. La tradition situait souvent ces territoires mystérieux en Extrême-Orient.« TERRA INCOGNITA tiques. ainsi que la presque totalité de l'Europe. Les trois continents de Yoikouménè étaient suffisamment vastes pour receler maint lieu mystérieux.