Attitudes

devant l’animal

Jacques Dufresne

Pas de monstre chétif. Doux. Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche L’éclair d’en haut. d’autres indices. Qui n’ait l’immensité des astres dans les yeux. impur. Le crapaud. Le crapaud Le soir se déployait ainsi qu’une bannière. La Légende des siècles) Entre les fiers taureaux des grottes de Lascaux et leurs descendants européens suspendus à un fil au-dessus du bûcher. l’animal est une chose au service de l’homme.Extrait: La compassion extrême pour les animaux demeura un fait exceptionnel dans la chrétienté. sur l’onde. Présentation: Certains indices. nous obligent à conclure qu’aujourd’hui encore plus qu’hier. nous incitent à penser que le début du troisième millénaire sera marqué par une transformation profonde du rapport des hommes avec les animaux. quel contraste! Entre 2 . sans effroi. parfois tendre et parfois farouche. Peut-être le maudit se sentait-il béni. louche. sans honte. Léonard de Vinci étonna grandement ses amis quand il leur annonça qu’il devenait végétarien parce que la souffrance des bêtes lui était devenue intolérable. Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini. comme la puissance des organismes de défense des animaux. et. Tout s’apaisait dans l’air. L’oiseau baissait la voix dans le jour affaibli. plein d’oubli. (Hugo. chassieux. regardait la grande auréole solaire. sans colère. tel le massacre des animaux d’élevage en Angleterre.

ponctuée d’éclipses. Mais tout ce progrès moral n’estil pas annulé par ces abattages sans autres causes qu’économiques et par ces fermes usines qui continuent de se substituer aux élevages traditionnels? La cruauté des hommes à l’endroit des animaux a-t-elle vraiment diminué? N’estelle pas seulement devenue plus abstraite. un souci du bien-être des bêtes tel que bien des animaux sont dénaturés à force d’être cajolés! Autre cruauté. C’est aujourd’hui seulement que l’on comprend toute la portée de la théorie cartésienne de l’animal machine. deviendra-t-il leur frère compatissant? On pourrait le croire tant la cause du droit des animaux a progressé au cours des deux derniers siècles. Peut-être les idées de Bentham passeront-elles à leur tour dans les mentalités au cours des prochains siècles. celle-là déguisée en sensiblerie! Prenons tout de même la peine d’évoquer l’histoire. L’homme qui a soutenu que les animaux sont des machines vivait dans cette Europe où depuis plus d’un siècle. quelques années avant la révolution française et la déclaration des droits de l’homme. après avoir été leur rival. on se passionnait pour les automates. Ce lien étroit entre les idées et les mentalités n’enlève rien à la vérité de ce mot de Nietzsche: les mentalités ont trois cents ans de retard sur les idées. par compensation. rempli d’admiration et de frayeur sacrée devant les grands mammifères et l’homme d’aujourd’hui qui peut les cloner mais aussi les protéger. quel renversement de perspective! L’histoire des changements survenus entre ces deux moments a-t-elle un sens? L’homme devenu le maître tyrannique des animaux. plus distante.l’homme des origines. de l’adoucissement des mœurs à l’égard des animaux. comme la cruauté des humains entre eux? D’un côté cette cruauté abstraite. de l’autre. plus froide. Jeremy Bentham a écrit ses pages mémorables sur les droits des animaux et leur capacité de souffrir vers 1780. plus massive. Il existe à l’échelle mondiale une chaîne de magasins de produits de 3 . Peut-être y trouverons-nous l’inspiration nécessaire pour infléchir le cours des choses vers le moindre mal pour les hommes et pour les animaux.

au lieu de devenir le maître. s’efforcent de démontrer que la vivisection n’a rien apporté d’essentiel à la médecine. 30% des voteurs se sont prononcés contre cette pratique. pour l’exposer à une température qui ne pouvait que la congeler en quelques minutes. selon moi. il ne serait pas étonnant que certaines pratiques cruelles de l’élevage industriel disparaissent dans un avenir prochain. l’antivivisectioniste de la première heure. est le pays des grands laboratoires pharmaceutiques. est le plus affreux de tous les crimes que l’homme commet aujourd’hui contre Dieu 4 . l’ensemble des bêtes ne pouvait arriver à destination que dans un état lamentable. ni aux sciences de la vie en général. sur l’autoroute 10 en direction des abattoirs de la région de Montréal. parmi de nombreux autres. L’Occident aurait-il entendu le message de Gandhi? «L’homme. La question de la vivisection est constamment remise à l’ordre du jour en divers pays d’Europe. et la science et la médecine ont probablement été les instruments majeurs de cette tyrannie. C’est là un exemple.beauté. au début de décennies 1980. Body Shop. Les techniques sadiques de piégeage ont également été bannies d’un grand nombre de pays. et donc le protecteur. j’ai dépassé deux camions remplis de cages de poulets. du progrès de la cause des animaux. en est devenu le tyran. dont Hans Ruesch. Des dizaines de millions d’activistes continuant de militer dans le cadre des divers mouvements de défense des animaux. La vivisection. Certains de ces oiseaux parvenaient à sortir la tête à travers les fentes des cages. certains défenseurs suisses des animaux. Compte tenu de la largeur des fentes et de la vitesse des camions. En Suisse. Remontant jusqu’à Hippocrate. La Suisse. que rien ne protégeait contre le froid. du royaume des animaux. Il faisait –10 degrés centigrades ce matin de mars où. dont le succès repose notamment sur le fait qu’on n’y vend aucun produit ayant nécessité des expériences sur les animaux. écrit Gandhi. Il me paraît évident qu’on ne tolérera pas indéfiniment de telles pratiques. on le sait.

justement. c’est en agir trop durement. où il reproche à ce dernier d’avoir maltraité ses esclaves. écrit ailleurs Plutarque. de toute évidence.et sa création. on ne savait jamais si l’animal qu’on abattait n’était pas habité par l’âme d’un être cher? D’autres raisons s’ajoutaient.» Une école de pensée au moins. la Grèce semble avoir été plus douce que Rome à l’égard des animaux. c’est le propre d’un homme naturellement bon. «J’avoue cependant que se servir de ses esclaves comme des bêtes de somme. ou quand ils ont vieilli. et les laissa paître en liberté tout le reste de leur 5 . Il existe de nombreux témoignages indiquant que le respect des animaux a été un souci important dans la civilisation grecque. nourrir des chevaux ou des chiens lors même qu’ils sont épuisés de travail. les chasser ou les vendre quand ils sont devenus vieux. c’est avoir l’air de croire que le besoin seul et l’intérêt lient les hommes entre eux. à celle-là. exigeait de ses membres qu’ils fussent végétariens. Mais peut-on ignorer que la bonté s’étend beaucoup plus loin que la justice? que si nous observons les lois et l’équité envers les hommes.» Dans l’antiquité. «Le peuple d’Athènes. Plutarque en rapporte plusieurs dans un passage mémorable de la vie de Caton l’Ancien. celle de Pythagore. la mort noire le prit dès qu’il eût revu son maître. on a peine à croire qu’elles ne correspondent pas à une certaine réalité. «Quant au chien Argos. sentiments qui découlent de cette riche source d’humanité que la nature a mise en nous? Ainsi. Était-ce uniquement parce que Pythagore croyait à la métempsycose et qu’en conséquence. les animaux eux-mêmes sont l’objet de la bienfaisance et de la bonté. renvoya toutes les bêtes de charge qui avaient travaillé à la construction de cet édifice. en évoquant les rapports d’Ulysse avec son chien. après avoir bâti l’Hécatompédon.» Même si bien des histoires racontées par Plutarque sont des histoires. Homère a lui-même donné le ton.

On doit s’accoutumer à être doux et humain envers les animaux. Pompée. que cet animal serait nourri jusqu’à sa mort aux dépens du public. Les vies des hommes illustres. je ne voudrais pas vendre même un bœuf qui aurait vieilli en labourant mes terres. Un de ces animaux vint un jour. Furne et Cie. tome 2. puisque l’homme à ses yeux était un animal raisonnable. et qu’il regarde comme sa patrie»1. il ne faut pas se servir des êtres animés comme on se sert de souliers ou d’autres effets de cette espèce. «En 55 av. tandis que César. par un décret. En effet.. se présenter au travail.-C. pour inaugurer son théâtre. Nous savons que ce dernier attribuait une âme sensitive aux bêtes et qu’il ne les distinguait pas radicalement des hommes comme le fera Descartes. Ce n’est toutefois ni Pythagore. qu’on jette lorsqu’il sont rompus ou usés par le service. ne fût-ce que pour faire l’apprentissage de l’humanité à l’égard des hommes. ni Plutarque qui devaient avoir l’influence la plus déterminante sur la chrétienté. semblait les exhorter et les animer à l’ouvrage. tout comme les plantes existaient pour le bien des bêtes. Les jeux du cirque L’âme sensitive ne semble pas avoir ému les Romains outre-mesure. aurait fait massacrer 20 éléphants. 6 . Caton. Il estimait en conséquence que les bêtes existaient pour le bien de l’humanité. J.vie. à plus forte raison je me garderais bien de renvoyer un vieux domestique. Paris. et. de le chasser de la maison où il a vécu longtemps. il se mit à la tête des bêtes de somme qui traînaient des chariots à la citadelle. en 48. Pour moi. Les Athéniens ordonnèrent. étrennait le grand Cirque avec 20 éléphants et 400 lions à crinière. marchant devant elles. 410 panthères et 600 lions (dont 315 à crinière). mais Aristote. Mais Aristote avait le même sens des hiérarchies que l’auteur de la Genèse. de lui-même. p. L’inauguration du Colisée aurait coûté la vie à 9000 animaux sauvages! Pour 1 Plutarque.

c’est dans et par la chrétienté que les attitudes par rapport aux animaux se fixèrent pour des siècles dans le cadre d’une synthèse à qui saint Thomas donna sa forme définitive en combinant l’héritage juif et l’héritage grec sur cette question. faute de pouvoir faire bonne contenance devant la foule romaine?»2 Comment des hommes qui estimaient devoir régner sur le genre humain auraient-ils pu mettre un frein à leur domination sur les animaux? Même au cirque cependant. Tremblante. Et cherchait une bête où se réfugier. ô lion. Pensif. Tu frissonnas devant tant d’ombre et tant d’abîmes. Miracle. on peut se demander combien de bêtes furent blessées ou tuées dans leur pays d’origine. combien sont mortes ou furent achevées durant le transport ou à destination. Androclès fut envoyé dans la capitale pour y être livré aux bêtes. esclave romain évadé qui avait réussi à fuir en Afrique. Flamboyer tout à coup l’amour et la pitié. l’homme étant le monstre. koudous. rhinocéros. girafes. éléphants. tu fus l’homme. 1984. Paris. Et. avant de quitter à jamais notre monde. 2 Robert Delort. Repris par les soldats romains. sur ce monde horrible et châtié. 7 . 38-39. la compassion avait parfois sa place. tu secouas ta crinière sur Rome. comme l’a montré l’attendrissante histoire du lion d’Androclès. Ton oeil fit. Les animaux ont une histoire. La bête reconnut l’homme et l’épargna: «L’âme du genre humain songeait à s’en aller. p. grands fauves arrivent vivants à Rome. Mais.»3 En Occident. le lion qui reçut mission de le dévorer était celui qu’il avait soigné.que tous ces crocodiles. rencontra là un lion blessé qu’il soigna et dont il devint l’ami. Androclès. […] Tu vins dans la cité toute pleine de crimes. 109. Seuil. elle hésitait sous la voûte profonde.

] « Tu ne muselleras pas ton âne [. 8 . p. il est souhaitable par contre que. ces conseils dans le Deutéronome: « Si en attaquant une ville tu dois l’assiéger longtemps pour la prendre. I.«Dieu dit: faisons l’homme à notre image. Quel sens donner au verbe dominer? Il y a toutefois des passages de la Bible qui invitent les chrétiens à plus d’aménité.. Poésie 2. par contre. L’Intégrale. 6. Est-il homme l’arbre des champs pour que tu le traites en assiégé?» [. Bible. Ainsi.. en ce qui a trait aux animaux. C’est sur ce texte de la Genèse que repose principalement la doctrine chrétienne. les bestiaux. 30. 3 4 5 Victor Hugo. Laisse sortir la mère.4 Dans le Nouveau Testament. il fasse preuve de compassion à leur égard. Mais le Christ a dit: «Je suis l’agneau de Dieu». s’identifiant ainsi à l’animal le plus fragile et le plus souvent immolé et ouvrant une nouvelle ère où les sacrifices d’animaux seraient interdits. 1972. et qu’il domine sur les poissons de la mer. Q102. tu ne mutileras pas ces arbres en y portant la hache.196. Somme théologique. Ainsi auras-tu prospérité et longue vie». art. comme notre ressemblance. dans son propre intérêt. p. ce sont les petits que tu prendras pour toi.. Seuil. II.. les oiseaux du ciel. il n’en sera que plus disposé à faire preuve de compassion pour ses semblables»5. il n’y a qu’un silence d’autant plus difficile à expliquer que la parole du Christ est un message d’amour plus pur et plus universel que celui du Dieu de l’Ancien Testament.] Si tu rencontres en chemin un nid d’oiseau avec des oisillons ou des œufs sur un arbre ou à terre tu ne prendras pas la mère sur les petits. L’homme continuerait à manger de la viande mais Dieu n’en réclamerait plus pour luimême! Saint Thomas précisera que si l’homme n’a pas d’obligations morales à l’égard des bêtes comme telles. toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent par terre». «Il est évident que si l’homme a une affection compatissante pour les animaux.

l’inconscience des bêtes. Il n’aurait sûrement jamais considéré l’âme de «son frère le loup» comme l’égale de l’âme d’un être humain. il s’attaque au principal argument des tenants d’une distinction radicale entre l’homme et l’animal. Il fait partie comme nous de la création animée. Nous n’avons pas créé l’animal. Les animaux. En soutenant ensuite qu’elles sont dignes de cette gloire. poursuit Thibon (dans un commentaire annonçant la nouvelle attitude chrétienne). n’hésite pas à affirmer que le rêve habitant l’âme des bêtes est un rêve d’immortalité. les livrant sans recours aux plus cruelles entreprises des hommes. 6 Jean Gaillard. éprouvera cette compassion de la façon la plus exemplaire. que nous avons abusé de cette stupeur pour transformer ce rêve en cauchemar. Abus de pouvoir d’autant plus révoltant qu’il est facile et exempt de risques.» L’auteur du livre commenté par Thibon. nos humbles frères.C’est saint François d’Assise. On raconte qu’il sut apaiser un loup qui semait depuis longtemps la terreur dans un village italien. Gustave Thibon reconnaît qu’à quelques exceptions près. Il cite ce vers de Hugo: «Les bêtes dont les âmes de rêve et de stupeur sont faites…» «Il est évident. et la conscience de cette solidarité cosmique nous dicte le devoir de respecter sa nature et de ne pas lui infliger des souffrances inutiles ou d’une utilité incertaine. Et il avait la même compassion pour le soleil que pour le loup. Fayard. dans la chrétienté. 9 . Jean Gaillard. Rien ne nous autorise cependant à penser que saint François a poussé la compassion pour les animaux jusqu’à rejeter le sens chrétien des hiérarchies. cette inconscience qui est aussi innocence. la morale religieuse a laissé dans l’ombre cette question qui touche pourtant de si près au mystère de la création et de la rédemption. un contemporain de saint Thomas qui. paru en 19866. Dans la préface à un livre sur les animaux. Paris. il sent et il souffre comme nous. La compassion pour les animaux demeurera un fait exceptionnel dans la chrétienté.

en vint à penser que l’homme faisait preuve d’une grande prétention en se plaçant d’emblée au-dessus de la foule des autres créatures. que les arts ont été enseignés aux hommes par les animaux. nous leur devons grâce et bénignité. plaisir. La Fontaine prend les cartésiens ainsi à partie: «Ils disent donc que la bête est une machine. sans volonté: L’animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse. et maintes fois déçu par les êtres humains. Sans passion. elles n’ont jamais figuré parmi les oeuvres importantes du fabuliste. par nécessité. nous rappellent à nos obligations envers ces maîtres. qui fut très influencé par Plutarque. ne vous y trompez pas. Qu’est-ce donc? Une montre. plus attachée à ce qui distinguait l’homme de l’animal qu’à ce qui l’en rapprochait. Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts: […] Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde. joie. mais comment se fait-elle? Selon eux. Quant aux pièces qu’écrivit Jean de La Fontaine pour protester contre la vivisection que pratiquaient les cartésiens. et quelque obligation mutuelle 10 . douleur cruelle. Il y a quelque commerce entre eux et nous. Léonard de Vinci étonna grandement ses amis quand il leur annonça qu’il devenait végétarien parce que la souffrance des bêtes lui était devenue intolérable. Dans Le discours à Madame de Sablière. L’auteur des Essais. Après avoir rappelé. Ou quelque autre de ces états. «Nous avons un devoir d’humanité envers eux. l’architecture par l’hirondelle.Dans cette chrétienté. avec Démocrite. la musique par le cygne et le rossignol. […] L’impression se fait. le tissage et la couture par les araignées. Et nous? C’est autre chose. amour.» C’est toutefois en Montaigne que les défenseurs contemporains des droits des animaux devraient reconnaître leur premier ancêtre direct. Mais ce n’est point cela.

le plus beau et le plus riche présent que la nature nous sache faire. machiniste.» Les bêtes sont pour lui des exemples de santé: «Elles nous montrent assez combien l’agitation de notre esprit nous apporte de maladies. qui se tient à malheur!» Et quand on lui dit que l’homme est le centre du monde et qu’il lui donne son sens. la sécurité. Même le froid Voltaire mit son esprit au service de la cause des animaux: «Des barbares saisissent ce chien. des biens futurs et absents […] à eux nous laissons en partage les biens essentiels. Réponds-moi. l’innocence et la santé. la nature at-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal. Montaigne annonce Nietzsche: «quel monstrueux animal qui se fait horreur à soi-même.[…] Je ne vois pas égorger un poulet sans déplaisir. à qui ses plaisirs pèsent.» Voyant de quels remords la satisfaction des désirs les plus naturels est souvent suivie chez l’homme. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Montaigne s’empresse de le comparer à l’oison: «Il n’est rien que cette voûte regarde si favorablement que moi. ils le clouent sur une table et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraiques. et ouïs impatiemment gémir un lièvre sous les dents de mon chien. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques. qui me loge. qui a consacré un remarquable 11 . s’il me mange aussi. Je suis le mignon de la nature. qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié. maniables et palpables: la paix. la santé dis-je. les réactions comme celles de Léonard de Vinci. le repos. afin qu’il ne sente pas? A-t-il des nerfs pour être impassible?»7 Selon l’historien anglais Keith Thomas. quoique ce soit un plaisir violent que la chasse. qui me sert? C’est pour moi qu’il fait semer et moudre.» De toute évidence. de Montaigne et de La Fontaine correspondaient à un courant profond dans les sociétés européennes. Est-ce pas l’homme qui me traite.

» Jusqu’au XVIIIe siècle. du moins en ce qui a trait aux chats. 1964. dans plusieurs ouvrages dont Mensch und Erde. 8 12 . London. «Vers 1800. p. domestiques/sauvages). 1985. «C’est à partir du moment.ouvrage à l’évolution des mentalités à l’égard des plantes et des animaux. Man and the natural world. C’est peut-être en Allemagne que les vues les plus profondes sur la question on été exposées. C’est pour cette raison par exemple que Colbert l’avait rendu obligatoire sur les bateaux. 64-65. Allen Lave. utiles/inutiles. le chat avait d’abord été l’ennemi des rats. Keith Thomas. Une nouvelle sensibilité à la souffrance des animaux était apparue. Il faut se souvenir que les raticides chimiques n’existent que depuis peu. l’étude désintéressée de l’histoire naturelle avait discrédité plusieurs des anciennes perceptions anthropocentriques. Ce livre contient une longue liste des espèces disparues au cours des siècles précédents et un réquisitoire en 7 Dictionnaire philosophique. C’est à ce moment.8 L’historien français Robert Delort apporte une confirmation à la thèse de Keith Thomas. dit-il. Gallimard. qu’on eut l’idée de classer les espèces selon des principes ne mettant plus en jeu leur rapport à l’homme (comme le faisait les couples de contraires: comestibles/non comestibles. Garnier Flammarion. p. par exemple. En français: Le jardin de la nature. Paris. le processus qui devait aboutir aux mouvements actuels de défense des animaux a commencé en Europe au XVIIe siècle avec l’émergence d’une science des jardins et d’une zoologie libre de tout souci utilitaire. paru au début du siècle passé. De plus étroites affinités avec les animaux avaient miné les dogmes traditionnels sur le caractère unique de l’homme. 243. de plus en plus de gens avaient commencé à planter des arbres et à cultiver des fleurs pour leur seul plaisir». par Ludwig Klages. 1983. où le chat cessa d’être opérationnel qu’il put enfin jouir de l’affection des hommes. Et au lieu de continuer à détruire les forêts et à déraciner les plantes ne présentant aucun intérêt pratique.

Il a publié depuis plusieurs ouvrages. Ellenberger.faveur de la biodiversité en regard desquels les mémoires de nos contemporains paraissent timides. un jeune philosophe australien formé à Oxford. 13 . l’auteure de Silent Spring. Ce réquisitoire repose sur une conception de l’homme. Animal Liberation. Dans ce contexte. selon de nombreux auteurs dont le psychiatre et criminologue Henri F. Ruth Harrison devait être au mouvement de défense des animaux ce que Rachel Carson était déjà par rapport au mouvement écologiste. p. Stanley et Roslind Godlitch. New-York. se produisit un événement qui apparaîtra sans doute un jour comme l’un des grands moments de l’histoire des rapports de l’homme et de l’animal: la publication par l’anglaise Ruth Harrison. ce furent par 9 Peter Singer. Par là. la prestigieuse New-York Review of Books publiait un article sur un ouvrage de trois philosophes anglais. de la vie et de l’histoire qui rend très bien compte de l’incapacité dans laquelle nous sommes aujourd’hui de penser la vie et les animaux. De ce jour le monde animal fut divisé en deux parties: les esclaves et les ennemis. En 1973. Les esclaves. 1977. dont Animal Liberation et il est maintenant considéré comme la principale source d’inspiration pour les dix millions d’Américains qui militent dans les mouvements de défense des droits des animaux. 2. Men and Morals . Avon. En 1964. L’auteur du commentaire. a un fondement historique. Le premier chapitre d’Animal Liberation s’intitule «Tous les animaux sont égaux ou pourquoi les partisans de la libération des Noirs et des femmes devraient aussi prendre parti pour la libération des animaux»9. la référence aux Noirs a un sens bien précis: la libération des animaux est la suite logique de la libération de tous les esclaves. «L’homme s’empara de quelques espèces pour les asservir et les élever à son profit. était inconnu à ce moment-là. Peter Singer rejoint un courant de pensée qui remonte à Plutarque et qui. et John Harris intitulé Animals. Peter Singer. de Animal Machines. avec une préface de Rachel Carson.

le porc. à la fois serviteur de l’homme et garde-chiourme des animaux domestiques. Ils peuvent être heureux et souffrir. E. p. Le commentaire le plus élogieux de son livre a d’ailleurs été celui du magazine Psychology Today. le cheval. Peter Singer invite d’autre part ses lecteurs à prolonger la lutte contre le sexisme par la lutte contre le spécisme. Le végétarisme devient ainsi le corollaire d’une déclaration des droits des animaux.exemple. Il pousse en effet l’idée d’égalité à sa limite: nous n’avons pas le droit selon lui de disposer à notre gré de la vie des animaux sous prétexte qu’ils nous sont inférieurs et que nous avons besoin de nous nourrir de leur chair. Mais déjà cet asservissement des bêtes se retournait contre l’homme. en leur donnant de l’ampleur. Peut-on faire abstraction d’un tel point de vue dans une science globale de la vie? Mais tout n’est pas réglé aux yeux de Peter Singer quand on a légiféré contre la cruauté gratuite à l’égard des animaux.Ellenberger. 59. c’est-à-dire contre les privilèges accordés à une espèce au détriment et au mépris des autres. 1984. Éditions. L’esclavage.S.10 Par la référence aux mouvements de la libération des femmes.. Les animaux ont une vie psychique. le mouton. ainsi que le chien. proclame sans cesse Peter Singer. On aperçoit là un conflit entre une biologie mécaniste cartésienne qui ne voit dans l’animal qu’une série de rouages insensibles et une psychologie qui revient.S. 10 Henri F. Paris. le despotisme s’introduisirent dans la société humaine sous la forme qu’on avait imaginée pour les bêtes. aux idées d’Aristote sur l’âme sensitive. Le despote se mit à gouverner les troupeaux d’êtres humains de la même façon que le berger gouvernait les troupeaux de bœufs et de moutons». Étude en hommage à Roger Mucchielli. 14 .

Cette charte est conforme aux vœux formulés dans le passé par Hippocrate. De passage à Turin. On s’abstiendra alors de cruauté gratuite à leur égard mais sans en faire une question d’éthique et sans élever le végétarisme au rang d’un impératif catégorique. Voltaire. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical.» On peut aussi aimer les animaux au point de s’identifier à leur destin tragique. Shaw. Léonard de Vinci.La Charte des droits des animaux Il existe depuis quelques années une charte des droit des animaux reconnue par les Nations-Unies. qui se situe à un niveau tel qu’il échappe à notre regard). B. Marguerite Yourcenar a accordé son appui au projet: «Si nous étions capables d’entendre les hurlements des bêtes prises à la trappe. Paris. Maupertuis. Tolstoï. Gallimard. Jung. les Prix Nobel Hermann Hesse et Albert Schweitzer. 15 . il s’est indigné contre un cocher en train de frapper son cheval à coup de cravache. débâcle fondamentale dont toutes les autres découlent»11. 265. Cette bonté s’affirme-t-elle désormais plus que par le passé? Kundera lui-même n’en est pas convaincu: 11 Milan Kundera. L’insoutenable légèreté de l’être. Et c’est ici que s’est produite la plus grande déroute de l’homme. 1984. p. nous ferions plus attention à la détresse des prisonniers de droit commun. si l’on en juge par ses nombreux écrits sur la vie et par le dernier acte qu’il a posé avant de sombrer définitivement dans la folie. C. Gandhi. Goethe. G. Victor Hugo. Mark Twain. Il s’est ensuite jeté au cou de la bête en pleurant. C’était la position de Nietzsche. ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci: les animaux. Schiller. G. Cet événement a inspiré le commentaire suivant au romancier Milan Kundera: «La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute liberté et en toute pureté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force.

cit.]. je peux dire qu’elles en avaient une.. Le monde a donné raison à Descartes.«Une génisse s’est approchée de Teresa. Le diagnostic final de Robert Delort est empreint de ce pessimisme.] soit de plus en plus asservi à l’homme dont il assume nombre de pulsions et dont il subit les lourdes et parfois troublantes affections [. Voici une trentaine d’années. mais elle n’a pas pu.»12 On aimerait croire que la faveur dont jouissent les animaux sauvages et les animaux domestiques aujourd’hui indique une réorientation de l’affectivité humaine. Il y en a trop. comme des jouets auxquels on ne trouve plus d’intérêt... toutes les vaches du village avaient un nom. Elle aurait aimé donner un nom à toutes ses génisses. il en était encore certainement ainsi. Avant. 265. (Et si le nom est le signe de l’âme. Elles n’ont plus de nom et ce ne sont plus que des machinae animatae. l’animal [.» Au terme de cette brève évocation de nos rapports avec les animaux.. Le contraste avec les autres civilisations en est d’autant plus saisissant13. «Il est à croire que dans notre société. n’est-ce pas l’abîme séparant la connaissance subjective et la connaissance scientifique que nous avons d’eux qui doit retenir notre attention? Nos rapports personnels avec eux ne nous laissent aucun doute: ils peuvent 12 Op.. n’en déplaise à Descartes). p. Teresa la connaît. 16 . des dizaines de milliers de chiens et de chats sont expédiés chaque année à la SPCA. Elle l’appelle Marguerite. Mais le village est ensuite devenu une grande usine coopérative et les vaches passent toute leur vie dans leurs deux mètres carrés d’étable. ne sont-ils pas avant tout des animaux objets? Dans une ville comme Montréal. s’est arrêtée et l’examine longuement de ses grands yeux bruns. Ils ont servi de prothèses affectives pendant quelques mois ou quelques années. Mais qu’est-ce qu’un zoo pour un tigre? Quant aux chiens et aux chats.

Pour Platon et Aristote. se reconnaître en elles et les hiérarchiser.. qui ignore tout de l’âme humaine elle-même. Connaître c’est reconnaître. le logos intérieur à l’homme a la même origine divine que le logos en tant qu’ordre (kosmos) constitutif de l’univers. Mais si inutiles.souffrir comme nous. si nuisibles même qu’ils soient dans les sciences. les automates qui justement étaient à la mode au temps de Descartes. p. l’intelligence humaine peut reconnaître les autres formes de vie. comme celle qui consiste à fermer les yeux sur l’élevage des poulets en batterie. que l’on qualifie de réalistes à cause de cela. Or parmi les objets qui peuvent servir d’image pour une telle construction. présent dans l’univers dans les êtres vivants et dans l’homme où il s’accomplit sous la forme d’une raison consciente d’elle-même. alors que les oiseaux que nous attirons sous nos fenêtres font notre joie. Grâce à eux nous découvrons que les 13 Robert Delort. 144. Les sens qui étaient auparavant condition de la connaissance deviennent causes d’erreurs et bientôt le monde dans son ensemble. pourrait-elle faire une place à l’âme des animaux? Ce divorce entre notre science et notre expérience explique toutes nos autres contradictions. Thierry Gontier les renvoie dos à dos expliquant que leurs positions opposées et extrêmes jusqu’au paradoxe. Dans la thèse qu’il a consacrée à la question de l’animal chez ces deux philosophes français. Ellemême fleur de la vie. cit. Les position extrêmes de Montaigne et de Descartes cohabitent en chacun de nous. qu’elle est le plus ressemblant? La machine. op. le pacte entre l’homme et l’univers n’existe plus. se ressemblent au fond en ce qu’elles sont deux conséquences d’un même rejet: celui du logos grec. 17 . la raison. ils ont une âme. y compris les animaux devient analogue à une construction logique rigoureuse et abstraite construite sans l’apport des sens. Mais pour les modernes que sont Montaigne et Descartes. Mais comment notre science. nos sens continuent de nous servir dans notre rapport quotidien avec le monde.

la science est appelée à comparaître devant le tribunal de la vie: est-elle nuisible. auquel la science doit se soumettre. écrit Thierry Gontier. C’est bien la vie qui nous contraint à juger avec prévention ce que nous ne connaissons qu’imparfaitement. 14 Thierry Gontier. Il découle de l’attitude des modernes que nous avons qualifiée de nominaliste. La Fontaine. il devient sceptique. La vie ne reprend ses droits que lorsque la pratique scientifique est suspendue. quoi de plus contraire à l’entraînement de la vie que la tabula rasa qui inaugure l’entreprise scientifique de Descartes? À l’inverse. saine ou malsaine (du point de vue du corps). et qui constitue la cause des préjugés et obstacles à la connaissance que le philosophe doit s’acharner à vaincre. Montaigne se met à douter de la science. Vrin. 18 . Pour Montaigne. science et vie sont aussi nécessaires qu’inconciliables. la science est en un sens immanente à la vie de la même façon que le logos est immanent au monde. Aux fruits des déductions de Descartes. C’est dans la perte de cet attachement essentiel de la pensée à la vie que se situe le fond le plus général du problème de la détermination du rapport de l’homme et de l’animal. De l’homme à l’animal. à propos de l’homme comme à propos de l’animal. Fort de cette connaissance immédiate. rend-elle l’homme heureux ou malheureux? La question même repose sur une inversion de la hiérarchie traditionnelle. Pour Descartes. Paris. la pratique scientifique est toujours pensée comme contraire à l’exercice de la vie. 1998. la science la plus achevée ne saurait prendre en charge l’exercice du vivre.animaux souffrent. la vie devenant le critère ultime du jugement. une dissociation radicale de la science et de la vie. en tant que refus de considérer le monde comme habité par les "formes". qui a indiqué la voie à suivre pour opérer la réconciliation: l’observation. la science constitue l’exercice le plus achevé du vivre.»14 Une réconciliation de la vie et de la pensée est-elle possible? C’est un autre adversaire de Descartes. «Pour la philosophie grecque.

y compris les bactéries. les vers de terre. pesticides. ce qui permet de redécouvrir la solidarité entre tous les êtres vivants. Le départ de Wes Jackson des laboratoires californiens vers les prairies du Kansas (voir l’article d’Andrée Matthieu dans le présent numéro) est un bel exemple du changement de cap nécessaire. C’est l’oubli de ces dernières qui nous a fait perdre le sens de la complexité des phénomènes vivants et c’est la science des laboratoires. devenue folle parce que coupée de l’observation. même si elle est encore bien loin de disposer des moyens de la science de laboratoire. les champignons microscopiques et. qui nous a donné ces outils. L’observation refait surface en ce moment. de l’humus particulièrement.qc. Il faut remettre la science des laboratoires à sa place: dans le sillage des sciences de l’observation.ca/cvdufresne.html 19 . OGM et autres innovations dont l’efficacité n’est pas accordée au respect du sol et de sa productivité à long terme. On se remet à l’étude du sol.La Fontaine oppose toujours le fruit de ses observations. http://agora. suprême réconciliation.