Ne libérez pas les animaux !

Plaidoyer contre un conformisme « analphabête »
Paru dans La Revue du MAUSS n°29, premier semestre 2007, 352-362
par Jocelyne Porcher
Il est très difficile aujourd’hui d’échapper à l’engouement opportun que manifestent de
nombreux intellectuels (1) de tout poil et de tous pays – occidentaux – pour les animaux, ou
plutôt pour la « libération » des animaux. Parmi les intellectuels qui s’intéressent de près ou de
loin aux bêtes, certes, tous ne s’abandonnent pas au courant libérateur, en dépit de l’attraction
intellectuelle apparemment irrésistible qu’exerce la cause animale. Néanmoins, de nombreux
philosophes et juristes, parmi les plus prolixes, surfent avec entrain sur une vague animale
médiatique dont on ne sait trop quel vent l’a générée ni sur quelle grève elle risque de
finalement s’échouer.
Cette passion soudaine pour « la cause » est très surprenante. Elle est lucrative, on s’en
doute, compte tenu de la place que tiennent les animaux dans le cœur et le porte-monnaie de nos
concitoyens. Elle est commode : les intéressés ne viendront contredire personne. Mais,
constatons-le froidement à la lecture de
(1) Par « intellectuels », j’entends les travailleurs intellectuels. Ce serait un contresens que
de lire dans ce qui suit une diatribe contre les intellectuels au profit d’autres masses
laborieuses. La critique porte sur les conditions et le contexte de production des
«libérateurs » et sur l’intérêt collectif du travail qu’ils réalisent.

leurs textes, la majorité de ces auteurs n’ont somme toute pas grand-chose de nouveau à dire. Et
qu’ils le disent de façon réitérée dans des médias dont les lignes éditoriales peuvent être
pourtant fort éloignées rend d’autant plus évidente la faiblesse de leurs discours. Prenez
quelques mots clés : domestication, exploitation, « élevage intensif », viande, souffrance, droit,
émotions, cerveau... Ajoutez-y quelques références massives : Descartes, Malebranche,
Montaigne, Rousseau, Darwin, Hegel, Heidegger... Saupoudrez de modernité cosmopolite :
Singer, Derrida, Agamben, Sloterdijk... Vous obtiendrez sans effort une prose politiquement
correcte, appuyée sur la raison raisonnante, qui vise tout uniment – et d’une manière que seul
un cœur de pierre pourrait délibérément contester – à « libérer » les animaux. Le problème est
que « libérer les animaux », cela ne veut rien dire, ou, plutôt, cela signifie tout autre chose que
ce qui est annoncé. « Libérer les animaux », cela signifie rompre avec eux alors même que
l’enjeu vital de nos relations avec les animaux domestiques est au contraire de nous attacher
mieux et de faire de nos attachements une œuvre partagée d’émancipation.
Ces courageux « libérateurs » s’inscrivent dans un registre essentiellement éthique et font
porter leurs arguments sur la valeur de la vie animale en soi (voir l’encadré ci-contre). Ils
omettent, avec une constance et une unanimité que nous ne pouvons qu’admirer, de s’intéresser
à la relation entre les humains et les animaux, particulièrement à sa dimension affective, en
réduisant systématiquement nos liens avec les animaux à des rapports d’exploitation ; ce qui
nous empêche de comprendre quelle est la place des animaux domestiques dans le lien social.
C’est pourquoi, en dépit de l’abondance de leurs discours, ils ne nous aident en rien à
appréhender ce qui est en jeu aujourd’hui dans nos relations aux animaux domestiques ni
pourquoi, par exemple, les pouvoirs publics financent le « bien-être animal (2) » et collaborent
avec ardeur,
(2) La problématique scientifique du « bien-être animal » participe du processus
d’industrialisation en le rendant socialement acceptable. Lire à ce sujet : Jocelyne Porcher, 2004,
Bien-être animal et travail en élevage, INRA Éditions-Éducagri Éditions, Versailles-Dijon.

cochons. ces animaux vivent. on est humain et rien de ce qui est humain ne nous est étranger . le résultat serait le même : un monde humain sans animaux. et coupables. Ainsi que l’expriment de façon plus incarnée de nombreux éleveurs. l’implication. Nous avons besoin d’eux pour être ce que nous sommes. le cœur de la démonstration contre l’« exploitation » immémoriale des animaux. à savoir les mammifères : vaches. Considérons. Qu’on les libère ou qu’on s’en libère. le mouvement de libération animale est au contraire clairement situé à droite. Les animaux sont dangereux. éléphants. mais les animaux ? Suffit-il de ronger jusqu’à l’os deux ou trois concepts au noyau dur pour comprendre quelque chose à leur monde ? Suffit-il de mots pour les comprendre ? Peut-on faire l’impasse sur le corps vivant. Cela sans doute à l’insu de nombre de ces prosélytes anonymes qui distribuent avec une ardeur dévouée sur les places et les marchés moult tracts. à la destruction des animaux d’élevage. livrets et vidéo sans s’interroger outre mesure sur les sources de financement de leurs actions et les objectifs réels de ces campagnes désintéressées. enfin. Ce sont eux en effet qui fournissent les arguments essentiels des « libérateurs ». ce à quoi mènent également les orientations industrielles des « productions animales ». autrement dit l’enfer. ils font partie de notre famille. c’est-à-dire des êtres humains. à l’heure des épizooties avicoles. On remarquera à l’inverse combien. les animaux d’élevage les plus proches de nous. Ils représentent à leur façon. semble-t-il. Ils ont construit avec nous les sociétés humaines. car. il y a de cela une dizaine de millénaires. poursuite de l’industrialisation de l’élevage – et plus largement du vivant –. Ces « libérateurs » – dont le droit de parler pour et au nom des animaux n’est. Le propre des animaux d’élevage est qu’ils sont historiquement impliqués avec les humains dans le monde du travail. dont se réclament pourtant de nombreux libérateurs. « l’élevage intensif » constituant. de ces discours est leur affichage politique à gauche. selon le terme des anthropologues mais dans un autre contexte. contesté par personne – sont-ils innocents ? Pourquoi leur rhétorique animalière est-elle si pauvre ? Pourquoi leurs analyses sont-elles si simplistes ? J’y vois très crûment une raison fort simple : ils sont « analphabêtes ». du côté des oppresseurs et des partisans du néolibéralisme. « libération animale » et .. à savoir celle que permet le travail ? Les animaux dont il est ici essentiellement question sont les animaux d’élevage. peut-on faire l’économie de la rencontre et notamment de celle qui fonde les liens entre humains. voire à l’extrême gauche anarchiste. Selon qu’il s’agit du ver à soie ou du cochon. une altérité constituante. les décisions des pouvoirs publics de tous les pays concernés consacrent au contraire la rupture entre les animaux et nous. ils sont notre corps et notre âme même. du côté de l’agro-alimentaire industriel international et des biotechnologies. est fort différente. Pourquoi paradoxalement ? Parce que les diverses théories de la libération animale conduisent à une rupture du lien avec les animaux domestiques. On peut gloser sans fin sur l’homme lorsque l’on est philosophe ou juriste – bien qu’il semble qu’on puisse s’en lasser et choisir d’aller pâturer des herbes moins rases –. Depuis les premiers temps des processus domesticatoires. et dans l’expectative d’autres crises liées à l’industrialisation de l’élevage. Ils sont constitutifs de notre identité collective et de notre identité subjective. on le conçoit. dromadaires. moutons. chevaux. pour éviter les arguties cognitivo-hiérarchiques sur l’intelligence des bêtes. Nous sommes innocents et.. d’un point de vue conséquentialiste. buffles. entre restructuration internationale des filières. travaillent et meurent avec nous. L’un des paradoxes. Or. paradoxalement.au nom de la raison économico-sanitaire. fascicules. ils périront par millions dans les incinérateurs et les charniers. C’est au nom de la lutte générale contre l’oppression qu’il s’agit de s’opposer au spécisme. et non des moindres.

L’analogie récurrente avec l’esclavage.risque sanitaire réel. « travail » et « exploitation ». Cela veut dire accepter de les transformer. en excluant les autres rationalités du travail avec les animaux. une « monstrueuse cohabitation ». Le travail a des rationalités économiques. les « productions animales » persistent à asseoir leur légitimité sur une rationalité économique qui exclut toute réflexion sur le sens de la relation de travail avec les animaux (3). ce n’est pas par nature que les animaux sont des machines mais du fait de leur fonction. ce sont les systèmes industriels de production animale. il s’agit de l’espace. Travailler avec les animaux. Il faut le préciser clairement. Les processus domesticatoires sont systématiquement présentés par les libérateurs comme une manœuvre originelle d’exploitation. les fréquenter au quotidien. L’élevage est un rapport historique de production avec les animaux. notre in-humanité nous sert de guide. ce sont des partenaires de travail. de profit. et nous savons. ce qui explique la confusion avec les systèmes industriels. Les animaux d’élevage sont ainsi devenus des « machines animales » au service d’un projet industriel d’exploitation de la « matière animale ». mais au fait que certains facteurs du système de production sont intensifiés. se construire. Elle occulte une autre question. notamment « l’élevage intensif ». s’épanouir. par la ruse et la force. se seraient appropriés les animaux pour les utiliser à leur gré. mais cela veut dire aussi vivre ensemble. en rejetant l’amour dans les limbes – car ce n’est pas par amour des animaux que les libérateurs s’intéressent à eux. celle de la construction de la subjectivité humaine par la relation aux animaux. Telle qu’elle est traitée. plus amples informés scientifiques sur les animaux ont été obtenus sans pourtant que les choix industriels ne soient en rien remis en question. les premiers zootechniciens ont entrepris de faire de l’élevage une activité économique comme les autres. À partir du milieu du XIXe siècle. de productivité. Les êtres humains du néolithique. En confondant « élevage » et « production animale ». mais il a aussi des rationalités relationnelles et identitaires. Les animaux d’élevage ne sont pas des esclaves. Nous. la question des frontières entre « humanité » et « animalité » qui mobilise intellectuels et médias est aporétique. l’expression « élevage intensif ». beaucoup plus pressante et moins rhétorique. Les enquêtes auprès d’éleveurs montrent combien la part relationnelle du travail avec les animaux est prépondérante dans le choix de ce métier. ils jettent malencontreusement le bébé avec l’eau du bain. leurs dignes descendants. y compris les défenseurs les plus acharnés des systèmes industriels. ce serait sans doute trop bêta. renvoie de façon approximative non pas à un système de production particulier. en ignorant la spécificité des animaux d’élevage. et. qu’ils n’en sont pas . cela veut dire vivre avec des animaux. en niant nos liens. réductible à des critères de rendement. Travailler avec les animaux.mais accepter également d’être transformé par eux. Le plus souvent. Comme le soulignait toutefois au début du siècle dernier l’un de ces pionniers. utilisée pour désigner les systèmes industriels de production animale. c’est au nom « désaffecté » de la morale et de la justice –. André Sanson doutait que les animaux fussent réellement des machines. Depuis. perpétuerions cette prise de pouvoir en usant sans restriction du corps des animaux pour un ensemble d’entreprises aussi violentes qu’inutiles – dont. André Sanson. lesquels malheureusement servent de repoussoir à l’élevage alors pourtant qu’ils n’ont sur le fond rien à voir avec lui. qui est celle des liens entre humains et animaux. avec la libération des . cela veut dire produire. trop sentimental. Ce n’est pas « l’élevage intensif » qui pose problème. Il faut comprendre que les théoriciens de la défense des animaux font également l’impasse sur cette relation de travail. et cela en attendant plus amples informés scientifiques à leur sujet. pourtant.

collectivement. entêtés à rester en relation. Penser que cette insertion des animaux dans les sociétés humaines est par essence fondée sur l’exploitation et la mise en esclavage occulte le fait que les animaux. disparition d’espèces animales. c’est-à-dire de jouir de leur présence et de leur offrir la nôtre. broyés mais entêtés à rester des animaux néanmoins. ils ont construit une alliance capable de rassurer les animaux et à même de leur permettre de vivre sans la peur du prédateur. de vivre avec des animaux. précisons-le. qu’arrivera-t-il ? Au lieu de consommer des produits animaux. s’obstinent encore à les voir comme tels. Parce qu’ils sont vivants. En y regardant de plus près. Avant de vouer l’élevage aux gémonies. L’élevage est un espace de liberté. nous pourrions. Les sociétés humaines se sont construites avec des humains.. par leur regard confondu avec le nôtre au-delà de la ligne des champs ou de l’horizon d’un . la liberté qui vous apparaît le plus clairement est celle du loup et non pas la vôtre. Jocelyne Porcher. et plus largement le travail avec les animaux. car « la vache qui broute surpasse toutes les statues (4) ». 2003. contrairement aux assertions des libérateurs. disparition des éleveurs. renoncent à leurs engagements millénaires envers les brebis au profit du loup. en esclavage ou pas. Il permet aux éleveurs. il faut le défendre et non pas le condamner. De le contempler avec les animaux. traités comme de la matière. dans la relation à l’autre et à la vie. L’élevage. En effet. et beaucoup plus inquiétantes : artificialisation de l’alimentation. La mort n’est pas notre métier. que nous ne sommes pas à la hauteur des animaux domestiques. Rappelons en effet que les animaux domestiques ont en majorité un statut de proie. mais également à tous ceux d’entre nous qui ont la chance de croiser des animaux dans les champs. d’être ainsi moins ignorants. Les bergers n’ont pas réduit les brebis en esclavage. abandon de pans entiers de territoires. différentes espèces animales. dans la relation à la nature. Et cela d’autant plus que leurs éleveurs. les humains. de la viande de culture par exemple. En réfléchissant tout d’abord aux conséquences concrètes d’une rupture avec les animaux d’élevage. En première analyse. À l’éprouver ensemble. peuvent avoir un intérêt puissant à vivre avec des humains. destruction des paysages. avec les végétariens. un peu trop sans doute. dépendance alimentaire envers les marchés internationaux. nous consommerons des produits végétaux et industriels. dans la relation. C’est cette alliance qui est mise à mal par la réintroduction de prédateurs dans les montagnes . par exemple la France. en référence à la théorie du don. les choses sont moins simples évidemment. en tant qu’êtres humains. pour les animaux comme pour les humains. Car la logique industrielle des « productions animales » aboutit inéluctablement à produire de la viande sans animaux.. Plus d’animaux. permet d’abord. tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes marchand. Car l’élevage. Ce renoncement. Editions de l’Aube femmes est séduisante. si tout un territoire. usés. les animaux gênent les industriels . méprisés. Si les animaux d’élevage ne participent plus du processus productif de notre alimentation. et avec des animaux. Quand vous êtes une brebis. est un mode d’être au monde joyeux.(3) Cf. d’intégrer leurs modes d’être au monde et. la relation aux animaux freine la compétitivité. contre les systèmes industriels et les « productions animales ». plus de morts d’animaux. prétend se passer des animaux. L’élevage n’a pas pour vocation de maltraiter les animaux et. collectivement. nous réjouir de ces perspectives biotechnologiques. en dépit des injonctions réitérées de leur encadrement depuis cent cinquante ans. constitue un refus indigne du paiement de nos dettes et qui souligne pour le moins. place au lait de soja transgénique et à la viande de synthèse ! Le tout étant très délocalisable. de contempler le monde et de le trouver beau. Il réduit la peur et accroît la puissance des animaux et des humains à éprouver la vie. de partager leur joie d’exister. peut-être faudrait-il penser à deux fois aux enjeux de nos liens avec les animaux domestiques.

c’est le corps. La troupe s’ébranle. Travailler avec les animaux. Alors que vous approchez du troupeau. Une chèvre vous appelle de sa voix hésitante. se lancent dans une chorégraphie de cabrioles et de bagarres joyeuses. Votre cerveau. la Vieille Corne. Ce que. de les toucher. Vous le saviez en leur imposant ce pré ce matin et c’est de justesse que la meneuse a accepté d’y conduire le troupeau. un artifice à notre entier bénéfice. prête à rentrer son monde à la bergerie. Aubier-Flammarion. Au village. « Mon dieu. et vous leur répondez de loin avant même de les voir : « Eh quoi alors. ni avec personne. l’ancienne. il est vrai. Une chevrette fatiguée. généreux libérateurs. surprenant et. ce sont nos sens qui nous disent ce qu’il en est de ce lien et pourquoi il est important. puis deux et trois de façon plus impérieuse. mais aussi leur lassitude. Car. bien sûr. c’est in fine la mort des animaux. édition bilingue. Elle vous regarde. certains philosophes ont encore du mal à croire. Elle n’est pas tendre avec vous. Mais elle fait son boulot comme il se doit. Ce que nous pouvons aujourd’hui interroger par contre. juste se hisser à leur niveau. fabuleux. Le chien rappelle en quelques enjambées à de jeunes audacieuses que les incursions dans le champ voisin sont formellement interdites. Une chèvre téméraire emportée par son élan fait un double saut ébouriffant. Elle n’a plus l’âge. profitant de la pente forte du chemin. leur générosité. depuis peu sevrée. le prix de la relation. leur violence ou leur bêtise. Parce que la mort existe. de les sentir. Ces intrépides. Le problème – et il se pose dans les mêmes termes pour nous-mêmes – n’est pas de « libérer » les animaux du travail. Le travail participe de la construction de notre identité. Le travail crée entre humains et animaux un lien inattendu. et la voisine qui habite ici mais travaille en ville vous saluent : « Elles ont bien mangé ? » Elles regardent passer le troupeau soudain assagi et le plaisir évident qu’elles témoignent de la présence des animaux vous touche. C’est notre corps vivant en relation avec celui des animaux. prenant en compte les transformations du statut des animaux dans nos sociétés et l’évolution de nos sensibilités à leur égard. Vous riez de ses pirouettes et votre rire se mêle aux bêlements et au bruit des sabots. il faut accepter de regarder les animaux. Soyez amoureux. rentrer les chèvres. Nulle nécessité pour cela d’être un tantinet zoophile . (4) Walt Whitman. leur patience. pour témoigner combien les réprimandes leur importent peu. L’air est doux et tiède. c’est comprendre ce que c’est que vivre et mourir. de notre manque d’intelligence affective et intuitive. Vous la prenez dans vos bras et vous lui parlez doucement. Paris. les vaches ou les brebis pour la traite ou la tétée des jeunes. de notre subjectivité et du lien social. Que la mort des bêtes close notre relation avec elles n’implique aucunement que la relation était un leurre. de les entendre. vient se blottir contre vos jambes. votre peau et vos nerfs s’y baignent avec allégresse et un profond bienêtre vous envahit. qu’il est petit celui-là. p. Allez. 123. Pour le saisir. Feuilles d’herbe. Il faut reconnaître la grandeur des animaux domestiques. Mathilde. 1972. Les derniers rayons du soleil rosissent les prés. tout contre la barrière. au moins une fois dans votre existence raisonnable. il n’y a plus rien à manger. et c’est bien sûr ce pour quoi l’élevage est condamné par les libérateurs. c’est la place de la mort dans le travail avec les animaux et les conditions de cette mort. comme le dit un éleveur. des effluves animaux vous atteignent et vous enveloppent. vous . un trop de bonheur où votre cœur se vautre. de nos incapacités. Ce n’est pas seulement la raison qui peut permettre de comprendre le sens de cette rencontre. prendre acte de notre petitesse. mais de transformer le travail en lui rendant sa dimension émancipatrice. il n’y a plus rien à manger ? » Non. senteur capiteuse tellurique et végétale à la fois.massif montagneux. Le jour tombe doucement dans l’odeur appétissante et sensuelle du foin. Elle est là.

Là est leur grande faute. comme si nous-mêmes. Hélas ! • . savions définitivement ce qu’il en est de la liberté et de la domestication de l’homme par lui-même et par les animaux. humains. portons notre magnanime attention à nos autrui à quatre pattes et prétendons leur accorder notre grâce et une liberté qu’ils n’ont pas demandée. Là est le mystère. vous lui souriez : « À demain ! » Il faut le dire. mâles. Car les animaux nous domestiquent. en prétendant la réduire. les Noirs et les femmes. En guise de réponse. blancs. Parce que nous ne voulons pas être domestiqués ni éduqués par eux. la distance entre les humains et les animaux. Nous ne voulons rien leur devoir. si généreux qu’après avoir libéré nos propres autrui malmenés. Nous si forts humains. Car les animaux nous éduquent.les sortez trop tôt ! » dit Mathilde en caressant l’animal dans vos bras. La revendication de « libération » ne fait que renforcer. occidentaux. Notre grandeur se suffit à elle-même. il y a chez certains de nos contemporains une terrible présomption à prétendre vivre sans les animaux domestiques.