LA CHANSON DE ROLAND

L'analyse du poème On peut y distinguer trois parties.
Dans la première se sépare la trahison: Ganelon, envoyé en ambassade auprès du Sarrasin
Marsile, en profite pour organiser avec lui le guet-apens du val de Roncevaux, dans la deuxième
partie, les Français sont attaqués par les Sarrasins. Olivier conseille à Roland de sonner son
olifant (cor d'ivoire), pour appeler Charlemagne à son secours, mais Roland, trop orgueilleux,
refuse et sa témérité le rendra responsable du désastre. Après un combat acharné, tous les
Français succombent. Roland meurt le dernier. Il a consenti enfin à sonner son olifant mais
l'empereur, qui arrivera trop tard pour le secourir, n'aura plus qu'à le venger. La troisième partie
est consacrée à la poursuite des Sarrasins par Charlemagne et à la punition de Ganelon. La
fiancée de Roland, Aude, soeur d'Olivier, meurt en apprenant la nouvelle du désastre.
Cette composition savante a un point de départ assez simple: la trahison et la punition du
traître. Mais l’auteur (peut-on considérer Thurold, présenté déjà dans le dernier vers du poème,
comme celui qui l’a composé, son véritable auteur ou c’est lui le chroniqueur qui a présenté le
récit ou le copiste qui l’a transcrit ou le jongleur qui l’a récité ?!) a su enrichir ce mélodrame et
en faire un drame de la volonté. Roland et ses amis sont les artisans volontaires de leur destinée.
L’exposition nous présente les ressorts de l’action: la lassitude des Français, surtout de
Ganelon et la fougue de Roland. Ganelon défie Roland et ses pairs, sans savoir où le mèneront
ces menaces.
La trahison est rendue avec une fine psychologie. Dressé contre Roland par les propos
insidieux de Blancandrin, Ganelon se montre cependant arrogant envers Marsile. Il veut se
venger tout en restant fidèle à Charles. Mais cédant à sa passion de vengeance, il livre le secret
qui perdra Roland. En le désignant pour l’arrière-garde, il montre clairement qu’il veut l’exposer.
Roland, dominé par son orgueil, ne peut ni se dérober, ni accepter du renfort. Sa noblesse d’âme
a fait de lui le prisonnier de Ganelon.
A Roncevaux, Roland pourrait encore appeler Charlemagne. Il refuse de sonner du cor
parce qu’il a confiance en sa valeur, parce que, moralement, il ne peut pas appeler. Les Français
doivent se montrer dignes de l’hommage que leur a rendu Ganelon en les désignant pour la mort.
Ils meurent sans protester. Quand le devoir est fait, Roland sonne du cor: Charles peut venir et
Roland peut mourir avec la sérénité du vainqueur, avec la paix du chrétien purifié par l’épreuve.
La vengeance de Charlemagne n’est pas un épisode accessoire. Sa victoire donne du sens
au sacrifice de Roland. C’est le triomphe du monde chrétien sur le monde païen. Le jugement de
Ganelon satisfait le lecteur en assurant la punition du traître.
Les personnages de la légende sont admirablement réalisés. Chacun a sa physionomie,
son individualité.
Charlemagne y apparaît comme un mélange intéressant de traits divins et humains, de
beauté et de noblesse. Figure de légende, il est plein de noblesse, on lui obéit et on l’aime. Il a
deux cents ans. Sa longue barbe blanche toute fleurie, sa légendaire épée, Joyeuse, le fauteuil
d'or pur dans lequel il siège, lui confèrent une grandeur sans pareille. Il passe sa vie à guerroyer
les païens, sans craindre personne au monde. Par des rêves prémonitoires, par des entretiens avec
les anges, il est en contact avec des forces surnaturelles. Sa lamentation à la mort de Roland,
exprime l'impasse de l'homme qui est obligé de s'insérer dans un avenir infirme. Or, l'avenir, sans
Roland semble exiger un Charlemagne sans avenir et l'empereur souhaite mourir.
C’est un sage, un conquérant qui juge les hommes à leur courage, c’est un bon chrétien, inspiré
par Dieu, c’est un homme avec des faiblesses: il craint pour les siens, il pleure ses barons.
Roland est un héros pétri de courage, d'orgueil, de passion ; il est avant tout un preux. Sa
force est prodigieuse et il le sait, il méprise la mort. La menace de Ganelon le fait rire, la
perspective d'être à l'arrière-garde l'exalte. Il rit des pressentiments de Charlemagne et refuse les
troupes que celui-ci veut lui laisser. Il attend avec impatience l'occasion d'une bataille et goûte
une joie hautaine et virile à se voir encercler à Roncevaux. Roland se mépriserait s'il suivait le

conseil d'Olivier. Même quand il accepte de sonner du cor, il ne se dédit pas, car il faut distinguer
entre deux messages différents: message d'Olivier au temps voulu par Olivier et le message de
Roland au temps voulu par Roland. C’est son orgueil qui le perd mais cet orgueil vient s’épurer
dans le sentiment de l’honneur familial, national, féodal. C’est aussi un chrétien, même s’il est
orgueilleux il demande pardon à Dieu. Sa mort est symbolique: artisan de sa destinée, il l'est
aussi de sa mort, car il meurt, la tempe rompue à force d'avoir sonné du cor. Couché sous son
pin, le visage tourné vers l'ennemi, le héros remémore son existence et les hauts faits qui l'ont
marqué. Il recommande son âme à Dieu qui lui envoie des saints pour l'assister. Il meurt sans une
pensée pour sa fiancée Aude, la soeur d'Olivier.
Olivier est un personnage fabriqué de toutes pièces, le seul parmi les guerriers de
Charlemagne à porter un nom latin, “oliva”. Au Moyen Age il était probablement un symbole de
“sapientia”. La perfection réside dans la réunion des deux valeurs- fortitudo et sapientia. Le
couple Olivier-Roland reprend cette opposition qui a constitué un “topos” médiéval extrêmement
fertile. Le bon sens, la modestie et la lucidité caractérisent ce personnage qui accepte d’être
relégué au second plan pour l’amour de Roland et de seconder son ami dans une entreprise qu’il
juge perdue. Olivier meurt en simple soldat, Roland en héros illustre.
Ganelon n’est pas un traître ordinaire. Il est d’abord très beau, or la mentalité populaire
refuse la beauté aux créatures corrompues comme exigeant un signifiant d’ordre esthétique pour
un signifié d’ordre moral. Dans son conflit avec Roland il est courageux et digne, honnête même.
L’archevêque Turpin subordonne sa fonction ecclésiastique à la guerre. Il exhorte les
chevaliers au combat, leur donne la bénédiction au moment de la mort et l’épée en main, il fait
un véritable massacre parmi les païens, avant de tomber à son tour.
Le duc Naimes, prototype de vassal conseiller, apporte la lumière de la sagesse dans ce
monde déchaîné où le rappel à l’ordre par l’appel à la raison est difficilement réalisable. Il est
toujours le seul à ne perdre la tête.
Si les personnages chrétiens sont bien dessinés, l’auteur réussit moins la description des
adversaires. On leur attribue des moeurs et une organisation féodale pareilles à celles des
Français.
La Chanson de Roland met en évidence l’honneur féodal qui subordonne toutes les
actions au service du suzerain, l’honneur familial qui rend l’homme solidaire de son lignage,
l’honneur national qui stimule les chevaliers en terre étrangère et la piété aussi. Dieu intervient
en faveur des siens. Le duel judiciaire est le jugement de Dieu qui doit faire resplendir le droit.
Mais la grande beauté du poème réside dans l’alliance de la psychologie et de la grandeur
épique. On sent la supériorité de La Chanson de Roland par son art, sa valeur humaine et sa
spiritualité.