TRIBUNE n° 203

BILLET

Sur la géostratégie du crime
Pierre Lacoste

Amiral (cr), président de la Fépie (Fédération des professionnels de l’intelligence économique).

À

l’âge de la mondialisation, la criminalité transnationale est devenue un
facteur essentiel de la géopolitique. C’est ce que démontrent deux éminents
spécialistes, François Thual et Jean-François Gayraud dans leur récent
ouvrage consacré à la « Géostratégie du crime ».
Le premier est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, où il a mis en évidence
des points de vue particulièrement originaux fondés sur deux notions premières : les
territoires comme réalités géographiques et les identités comme références historiques. Son œuvre, ses enseignements, témoignent d’une profonde érudition complétée par les connaissances concrètes accumulées pendant plusieurs décennies dans des
voyages d’études et des enquêtes parlementaires au profit du Sénat.
Le second, riche d’une expérience professionnelle au sein de la Police nationale et de brillantes études universitaires, est l’auteur de deux ouvrages de référence
sur des aspects principaux de la criminalité contemporaine, la nébuleuse des mafias
et celle des fraudeurs du monde économique et financier.
Dialogue entre un géopoliticien et un criminologue, l’ouvrage est à l’image
des échanges interdisciplinaires les plus féconds, ceux qui rassemblent d’authentiques spécialistes s’attachant, en toute bonne foi, à reconnaître des faits incontestables et à dégager ensemble des arguments irréfutables issus de leurs concertations.
Une telle synthèse s’imposait à un moment où, en France, certains chercheurs
s’opposent encore à la création d’une discipline universitaire de criminologie.
Refusant de reconnaître les responsabilités personnelles de certains criminels ou de
certaines organisations collectives, ils prétendent que les seules causes de leurs
crimes résident dans les structures sociales des sociétés libérales. L’ouvrage apporte
des réfutations formelles à ces thèses idéologisées ou délibérément politisées. Il
comporte quatre parties principales :
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Territoires criminels en expansion.

l

Puissances criminelles à l’assaut des États.

l

Flux criminels géants dans une géo-économie du crime ?

l

Crime, politique et élites.

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des Farc et des paramilitaires . de la révolution urbaine et des déstabilisations territoriales et sociologiques du XXIe siècle. La réalité des assauts de certaines puissances criminelles est notamment illustrée par quelques exemples incontestables : le Mexique. insuffisamment informés par les divagations des « théories du complot ». Qui sont. qui facilitent la création de véritables empires criminels invisibles. ceux de la mondialisation. des paradis bancaires et de la géographie physique du blanchiment d’argent. plus encore. Et aussi. À cela s’ajoutent d’autres effets criminels. du fait du retrait des États de droit qui n’exercent plus leurs responsabilités souveraines quand l’ultra libéralisme leur impose une « dérégulation » systématique au profit des plus forts ou des plus malins. un pays presque failli par le crime. de l’argent sale. Elle se diffuse aujourd’hui partout où existent des terreaux propices à la mise en œuvre de ses stratégies ou à celle de ses pratiques : « faucons » de la politique et de la finance. 2 . par les non-dits de la « loi du silence ». des cultures nationales. par des fictions plus ou moins romanesques et. Là aussi se conforte la surprenante résilience des organisations criminelles. où sont les « élites du crime » ? N’y-a-t-il pas un bel avenir pour des bourgeoisies criminelles. méritent d’être prises en considération et méditées par nos contemporains. C’est d’ailleurs l’une des fonctions cachées des nouveaux réseaux interpersonnels et internationaux d’en faciliter l’exercice. cauchemar des Amériques au XXIe siècle . des structures régionales et des échanges sociaux et interpersonnels. elle est de plus en plus criminalisée en raison de la multiplication de nouveaux États fantoches. les pratiques honnêtes des déviances criminelles. Du fait. L’Europe post-guerre froide demeure trop aveugle à ces dangers bien que le crime organisé ait déjà réussi à se constituer en « proto États » et qu’il parvienne encore à muter sans disparaître. l’Italie. les principes démocratiques des égoïsmes personnels ou catégoriels. à l’image de celles qui ont prospéré dans le passé dans plusieurs sociétés ? Les élites de la Ve République font-elles exception ? Aurionsnous dépassé un point de non-retour ? Tous ces constats. beaucoup sont tentés d’y recourir et quelques-uns de s’y associer.L’approche territoriale complète un ouvrage précédent de François Thual publié en 2002 sous le titre La planète émiettée : avec les progrès de la mondialisation. voyous des banlieues ou voleurs de grand chemin. Les flux financiers géants sont gangrénés par des pratiques frauduleuses à très grande échelle dont les prédations paupérisent les sociétés et dessinent effectivement une nouvelle géo-économie du crime. Car la criminalité n’est pas l’apanage d’une classe ou d’une catégorie sociale. Dans les complexités croissantes des relations interétatiques. il est impératif de discerner le vrai du faux. enfin. d’États faillis et d’États voyous. la Colombie du temps des cartels de la drogue. toutes ces interrogations.

privilégiés ou prolétaires.TRIBUNE C’est une des principales conclusions de la « Géostratégie du crime » : riches ou pauvres. 3 . jeunes ou vieux. la dimension criminelle ne connaît pas de telles frontières.