DM de civilisation du XVIIIe siècle

Salim Zghal – M1

Commentaire d’un extrait du « Discours préliminaire de l’Encyclopédie »

Le texte qui fera l’objet de cette étude est extrait de l’article Art du
« Discours préliminaire de l’Encyclopédie », qui constitue le tout premier volet de
l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers.
Comme son nom l’indique, cette dernière aborde, entre autres, les arts et les
métiers. Dans cet article se retrouve dispersés çà et là les fragments de l’esprit
et de la pensée de Bacon, philosophe du Moyen Âge et défenseur farouche des
Arts mécaniques. C’est dans sa lignée que semblent s’inscrire Diderot et
D’Alembert dans la perspective de l’article Art du « Discours préliminaire de
l’Encyclopédie ». Dans ce qui va suivre, il sera surtout question de voir comment
la notion d’art est appréhendée et a fortiori comment la dichotomie des Arts
libéraux et des Arts mécaniques est perçue par l’œil critique de l’Encyclopédie ;
par là même, il importera également de voir comment cette dernière cible les
problèmes liés à l’Art dans ce texte pour proposer des solutions éventuelles.
L’article s’ouvre par une tentative de définition de la notion d’Art. C’est
d’abord et avant tout un « système de connaissances », parce qu’il suppose une
certaine maîtrise des savoirs propres à un domaine bien particulier, maîtrise sans
laquelle il serait impossible à une quelconque discipline d’oser espérer être
considérée en tant qu’art. Ce même système d’informations relatives à un
domaine d’études donné peut être sujet à « des règles » qui en régissent le
fonctionnement. Il s’agit, entre autres, de règles techniques qui ne sont pas
interchangeables et qui sont bien spécifiques à chaque art. Elles se doivent d’être
à la fois « invariables et indépendantes du caprice ou de l’opinion », invariables
parce que valables de tout temps et indépendantes du caprice et de l’opinion
parce que le caprice est une action irréfléchie et l’opinion un jugement de valeur.
En cela, l’étiquette de l’art ne peut être collée qu’à un savoir ou à un savoir-faire
objectif, complètement dénué de préjugés et fondé sur des règles précises. D’un
point de vue purement pratique, la définition des arts s’applique aussi à plusieurs
sciences. Les deux domaines sont régis par des règles qui leur sont propres.
L’article part ensuite de ce même point pour aborder la question des « opérations
de l’esprit » et de « celles du corps ». Les unes correspondent aux Arts libéraux,
fondés sur l’épistémè ou la raison – ou n’importe quelle activité intellectuelle
mobilisant la réflexion ou le raisonnement – et les autres sont associées aux Arts
mécaniques, strictement manuels. Les premières sont généralement jugées plus
nobles et plus raffinées que les secondes. La bassesse attribuée à « la force du
corps » est d’ordre historique et va de pair avec la connotation qu’a longtemps
véhiculée la Loi du plus fort, avant l’émergence des sociétés – c’est-à-dire au
temps où l’homme était encore une bête instinctive ne cherchant qu’à survivre –.
La majorité, écrasée sous le joug d’une minorité « forte », s’est donc rebellée
pour rétablir ce qui lui appartient de droit et que la force lui avait ravi. Elle a
instauré l’ordre social – donc la société – pour réguler la vie et enfin pouvoir
s’emparer du pouvoir tant convoité, un pouvoir dont elle était restée privée
pendant longtemps. Cependant, au fil du temps, l’autorité de cette majorité s’est
effilochée et la minorité d’hier est revenue à l’ordre du jour. Ainsi apparaît-il bien
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que les Arts mécaniques, dont le peuple se fait désormais le fier parangon,
priment de nouveau sur les Arts libéraux. D’une première inégalité où primait la
force du corps sur celle de l’esprit, l’homme est allé vers une autre inégalité,
faisant de la force de l’esprit la souveraine absolue et incontestée. Établir
l’égalité civile qui n’a jamais été est le tout premier souhait de l’Encyclopédie
dans le domaine de l’Art.
La dénonciation des lois sociales – et de la société en général – est ici
claire et explicite. Ces lois subvertissent et catégorisent. Selon elles, les Arts
libéraux sont de loin supérieurs aux Arts mécaniques. Il s’agit, en fait, d’une sorte
de vengeance exercée par la majorité autrefois réprimée sur la minorité
désormais dominée. Les Arts libéraux sont ainsi toujours considérés comme étant
nobles et les Arts mécaniques comme étant bas et vils, même quand les
premiers sont synonymes de médiocratie et que les seconds relèvent plutôt de la
méritocratie. À travers la valorisation des Arts mécaniques – et du travail manuel
de façon plus général –, l’Encyclopédie valorise l’entité populaire et aspire à un
monde social fondé sur la notion du mérite. D’après elle, ces deux types d’Arts
sont au moins censés être sur un même pied d’égalité, sauf que des
considérations dogmatiques héréditaires, ainsi qu’un manque de hasard – qui
peut indifféremment, et de manière aléatoire, décider du lieu et des conditions de
naissance d’une personne –, sont à prendre en compte. La lutte contre ces
préjugés est d’ailleurs l’un des chevaux de bataille de l’Encyclopédie. Ce manque
de hasard est également critiqué, parce que la société, telle quelle, ne possède
nullement les moyens de permettre à l’individu de se dérober au malheur qui
peut l’accabler dès la naissance, en lui permettant la liberté et le droit de choisir
sa profession, au lieu de se voir forcé de suivre une vocation qu’il ne désire
guère. Une société où les hommes qui naissent auraient des droits égaux et les
mêmes chances que tout le monde, voilà un autre cheval de bataille de
l’Encyclopédie.
L’une des raisons pour lesquelles Arts libéraux et Arts mécaniques
devraient être égaux réside dans le fait que, si les premiers sont difficiles d’accès
et d’entendement, les seconds, eux, présentent une portée utilitariste certaine
qui pallie, à coup sûr, n’importe quelle supériorité supposée dont la première
catégorie pourrait s’affubler. C’est cet utilitarisme qui sape les fondements de
l’inégalité entre Arts libéraux et Arts mécaniques, pour prôner une équité et une
égalité toutes deux censées être totales. En outre, le travail manuel nécessite le
recours à des notions et à des termes techniques, indispensables pour la bonne
compréhension du fonctionnement de certaines machines. Dans une société
« idéale », selon l’Encyclopédie, il y aurait de la reconnaissance à la fois pour les
Arts libéraux et les Arts mécaniques, parce que les deux participent d’un même
élan à la construction de l’ordre social et économique. Or, le mépris
farouchement voué à l’égard des gens appartenant au dernier de ces deux
catégories marque plus l’ingratitude qu’autre chose. Pour davantage de
précision, il importe de signaler que ces deux Arts sont, dans ce même texte du
« Discours préliminaire de l’Encyclopédie », présentés comme complémentaires
et inéluctablement inséparables, l’un étant tout aussi important et nécessaire
que l’autre. À travers cette réhabilitation du travail manuel, c’est toute la pensée
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de l’époque qui s’en trouve bouleversé et reconfiguré par les soins des
encyclopédistes, et ce, sans vergogne ni vérécondie. Un nouveau rapport au
savoir se met en place. Pour l’Encyclopédie, la priorité est d’outrepasser tout ce
qui est de l’ordre des préjugés, afin de pouvoir redéfinir de nouveau certaines
notions, notamment celle de l’Art, selon les fondements novateurs d’une
épistémè jusque-là altérée de jugements de valeur.
Cet extrait de l’article Art du « Discours préliminaire de l’Encyclopédie » en
dit beaucoup plus que ce que suggèrerait a priori le titre. Le texte n’est qu’un
simple prétexte qui permet, tout en abordant la notion d’Art, ainsi que la question
des Arts libéraux et des Arts mécaniques, de creuser plus en profondeur encore
afin de dégager une problématique propre à la philosophie des Lumières et de
voir dans ce même texte, comme dans tous les autres de l’Encyclopédie, les
prémices mêmes des paradigmes de la modernité.

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