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La crise

1. Pour la petite histoire

Le mot « crise » est employé pour la première fois par Thucydide dans Histoire de la guerre
du Péloponnèse. Krisis provient du verbe krinien qui signifie « examiner, décider ». La crise
correspond donc, étymologiquement, à un moment critique : un tournant où il faut savoir
prendre risques et décisions, pour en sortir… ou pas.
On peut donner la définition médicale qu’en donne Hippocrate : « Une crise dans les
maladies c’est ou une exacerbation ou un affaiblissement, ou une autre affection ou la
fin ».
A la Renaissance, la définition médicale est reprise puis, à partir de ce sens initial, des
analogies sont développées. C’est en 1738 que le Marquis d’Argenson, ministre de Louis
XV, parle pour la première fois de « crise économique ».
À la fin du XVIIIe siècle et au XIXe, le mot trouve un terrain favorable et rencontre de
nombreux échos. Adam Smith semble l’ignorer, mais Ricardo, Sismondi, Juglar et Marx y
consacrent de longs développements. Le concept devient alors un élément clé de la
réflexion des économistes.
En 1862, Clément Juglar (dans Les crises commerciales et leur retour périodique en France,
en Grande Bretagne et aux États-Unis) définit la crise comme un point de retournement
entre une phrase d’expansion et une phase de dépression.

Emmanuel Le Roy Ladurie reprend ensuite cette définition : « La crise représente une
phase de rupture, négative, momentanée, le long d’un trend ou d’une tendance. Il peut
s’agir d’une décélération ou d’une stagnation, ou d’une baisse au cours d’une période de
croissance » (in Revue Communications, n°25, 1976).

Karl Marx consacre l’essentiel de son œuvre à l’étude et à l’analyse des crises qu’il
présente comme inséparablement liées à la logique du fonctionnement du système
capitaliste : « Périodiquement, le conflit des facteurs antagoniques se fait jour dans des
crises. Les crises ne sont jamais que des solutions violentes et momentanées des
contradictions existantes, de violentes éruptions qui rétablissent pour un instant l’équilibre
rompu ». (Le Capital, VI).
Jacques Attali affirme : « La crise, rupture de l’équilibre offre / demande, est déjà une
réparation des pannes antérieures, un mode de résorption des déséquilibres accumulés
pendant la période de croissance précédente, sans lequel le mode de production en place
ne pourrait se maintenir » (Revue Communications, n°25, 1976).

Toute crise économique et sociale comporte donc :
– un aspect rétrospectif, illustré par la formule d’Ernest Labrousse : « Les économies
ont les crises de leurs structures »
– un aspect prospectif, symbolisé par l’expression chère à Alain Minc, L’après crise est
commencée (1982)

En fait, l’analyse des crises économiques est inséparable de la croissance et de ses
fluctuations – les cycles ) ainsi que de leur explication théorique.

1. Les différents types de crise économique

A. La crise dans l’ancien régime économique

C’est l’historien Ernest Labrousse qui en mène l’analyse dans La crise de l’économie
française à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution (1944).
« Dans l’économie d’ancien type c’est la fluctuation agricole qui domine le mouvement des
prix dans son ensemble : elle le domine de toute la supériorité de l’économie rurale sur
l’économie industrielle. Elle domine en force, son amplitude dépassant, de beaucoup, les
timides oscillations du marché des produits finis. Elle commande à l’économie toute
entière ».

Origine Aléas du climat ⇒ mauvaises récoltes de céréales
Manifestation Pénurie de grains
Évolution des Inflation de pénurie des prix du blé, avec de très grandes disparités
prix régionales
Extension Hauts prix du grain ⇒ baisse des achats de produits agricoles
⇒ baisse des achats de produits de consommation
(textile)
La crise régionale devient nationale.
Conséquences Pénurie  1. Famine  Émeutes de subsistance (jacqueries
paysannes)
⇒ 2. Épidémies, surmortalité
Périodicité Annuelle, principalement lors du moment difficile de la soudure (fin du
printemps)
Exemples Crise de l’économie et de la société française en 1788-1789
Crise de l’économie irlandaise (maladie de la pomme de terre) en 1845
Crise de l’économie et de la société russe en 1917

Progressivement, les économies occidentales qui connaissent un décollage économique
voient apparaître un nouveau type de crise : les crises économiques mixtes.

B. La crise économique mixte

Le schéma de la crise ancienne se complique. Désormais, les traits propres aux crises
d’ancien régime coexistent avec de nouveaux phénomènes. La crise éclate toujours dans
les campanes, et se traduit par la cherté des grains, mais au même moment le secteur
industriel moteur (essentiellement le chemin de fer) connaît une très forte spéculation, ce
qui ne manque pas d’accroître les tensions sur le marché financier entre l’offre et la
demande de capitaux. Le taux d’escompte (= taux d’intérêt sur le marché monétaire, pour
des crédits à court terme, soit quelques jours) augmente donc, d’où une raréfaction des
crédits disponibles qui provoque de multiples faillites avec toutes leurs conséquences
sociales.
Ce type de crise est visible en Grande Bretagne, en France et dans les Allemagnes au
milieu du XIXe siècle.

C. Les crises économiques contemporaines

Avec l’industrialisation et la mise en place du système capitaliste au cours du XIXe siècle,
un nouveau type de crise émerge.

1. La crise apparaît d’abord aux yeux des contemporains par un krach bancaire ou
boursier.
Le 1er mai 1866, la banque Overend & Gurney fait faillite à Londres. Le 11 mai 1866, la
Banque de Londres connaît le « black Friday ».
En 1873, la banque américaine Jay Cooke & Co amorce la Grande Dépression.
En septembre 1929, les difficultés de la banque Hatry (qui appartient à un conglomérat)
annonce le krach de Wall Street qui a lieu le 24 octobre 1929, le « black Thursday ».
La bourse est, par excellence, le lieu où les acheteurs anticipent sur l’avenir. Les facteurs
psychologiques, politiques et économiques expliquent le comportement des spéculateurs
qui s’endettent pour acheter à crédit des actions et des obligations. Progressivement, ces
anticipations hasardeuses accélèrent la spéculation jusqu’au moment où un manque subit
de confiance provoque un « run », une course, des spéculateurs qui cherchent à vendre. La
baisse appelle la baisse. Une véritable panique saisit le marchand boursier et les banques.
Les épargnants, effrayés, cherchent à récupérer leurs dépôts à vue.
« L’effondrement de la Bourse à l’automne 1929 était implicite dans la spéculation qui
l’avait précédé. La seule question concernant la spéculation était de savoir combien de
temps elle durerait. À un moment, tôt ou tard, la confiance dans la réalité à court terme de
la valeur croissante des actions ordinaires faiblirait. Quand cela se produirait, certains
vendraient et cela détruirait la réalité des valeurs croissantes ».
J.K. Galbraith, La crise économique de 1929, 1970.

2. Le krach bancaire et boursier est à la fois conséquence et cause d’un ralentissement
ou d’un effondrement de l’activité économique.
La crise de confiance à l’origine du krach naît de la moindre rentabilité des actions. Ainsi
Overend & Gurney dépose son bilan en 1866 car la banque anglaise a investi des sommes
importantes dans des compagnies ferroviaires qui ont fait faillite.
Immédiatement après ce krach, un grand nombre d’autres entreprises industrielles,
bancaires et commerciales voient leurs difficultés se multiplier : le manque de disponibilités
monétaires accélère les faillites et freine les dépenses d’équipement.

3. Progressivement, la crise économique et sociale s’internationalise.
Les vecteurs de ce dysfonctionnement majeur sont :
– le commerce et la cessation d’achats par le pays atteint par la crise
– les flux maritimes et financiers qui, se raréfiant, peuvent provoquer de multiples
difficultés dans le pays d’accueil de ces capitaux
– l’élévation des taux d’intérêt (taux d’escompte) qui contribue à freiner la vitesse de
circulation de la monnaie et donc à accélérer la déflation de crédit
Ensuite, c’est le mécanisme classique de la crise qui se met en route :
– Surproduction relative (pas absolue) car évaluée par rapport à la demande solvable
et non par rapport aux besoins. NB : la surproduction, c’est le fait de ne pas écouler
les marchandises produites sur une base rémunératrice.
– Effondrement des prix de gros, puis de détail : le mal est alors la déflation.
– Diminution brutale des salaires et augmentation de la courbe du chômage.
– Paralysie des affaires et multiplication des faillites.

Les crises économiques contemporaines sont récurrentes : elles éclatent à intervalles
réguliers (6 à 11 ans).
Tableau synoptique des crises de 1857 à 1929

Date Pays où éclate la crise Secteur prioritairement Conséquences Krach
atteint
1857 Royaume Uni Chemin de fer Moindre consommation de 22 août 1857 : New York
Phas France charbon et de produits
eA États-Unis sidérurgiques
de 1866 Royaume Uni Chemin de fer Idem 1er mai 1866 : Overend &
Kond France Coton Gurney (Londres)
ratie 11 mai 1866 : Londres
v
1873 Allemagne Chemin de fer Idem sept.1873 : Jay Cooke &
Phas Autriche Crise très sévère car la Co (New York)
eB États-Unis Crise de l’agriculture phase A se renverse en 20 septembre 1873 : New
de européenne une phase B York
Kond Protectionnisme douanier
ratie 1882-1884 France Chemin de fer La Russie est atteinte en Février 1882 : faillite de
v États-Unis 1885 par le contrecoup de l’Union Générale (Lyon
la crise européenne 1884 : faillite de Grant &
Word, de la Metropolitan
Bank (États-Unis)
1890-1893 Royaume Uni Chemin de fer Pays méditerranéens puis Baring à Londres
États-Unis Agriculture Australie Krach boursier à New York
en 1893
Phase 1900 Allemagne Sidérurgie Leipziger Bank
A de Russie Chimie
Kondr Royaume Uni
atiev France

1907 États-Unis Sidérurgie Mise en place du Federal 22 octobre 1907 :
Allemagne Chimie Reserve System en 1913 Knickerbocker Trust Cie
Agriculture aux États-Unis (États-Unis)
1913 Allemagne Sidérurgie Première Guerre mondiale
Industrie d’armement

1920-1921 Japon Tous les secteurs Renforcement du
États-Unis hypertrophiés par la protectionnisme douanier
Royaume Uni Première Guerre mondiale Cours très déprimés des
connaissent le problème matières premières et des
de la reconversion produits agricoles
Phas 1929 États-Unis Crise générale : Dislocation du système Sept 1929 : Hatry
eB Royaume Uni surproduction industrielle monétaire mis en place à (Londres)
de Allemagne aux traits caricaturaux Gênes 24 oct.-
Kond Crise mondiale : tous les Déflation du commerce
ratie pays sont atteints (sauf la mondial
v Russie stalinienne) Protectionnisme et
autarcie
Intervention de l’État en
matière économique
(légitimée par J .M.
Keynes)
Montée du nazisme
Seconde Guerre mondiale