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L'actualité internationale en note critique

Passage au crible
Pour une analyse transnationaliste
de la scène mondiale
N°11 · 18 janvier 2010 · www.chaos-international.org

La marchandisation mondiale de la santé publique
La stratégie entrepreneuriale des firmes pharmaceutiques

Par Clément Paule
La réforme du système de santé américain s’est heurtée en janvier 2010 à l’opposition des firmes
pharmaceutiques regroupées dans le PhRMA (Pharmaceutical Research and Manufacturers of America). Ces
industriels refusent que la durée de douze ans, pendant laquelle ils détiennent un monopole d’exploitation sur
leurs produits, soit réduite comme le désire le président Barack Obama. Ils menacent donc la Maison Blanche et
le Congrès de « retirer leur soutien » au projet de loi. Cette annonce évoque implicitement les ressources
considérables de ces acteurs privés, notamment en matière de lobbying auprès des parlementaires. Cible de
nombreuses critiques, l’industrie pharmaceutique représente un secteur atypique : 1) Par les profits qu’elle
engrange chaque année : en dépit de la crise financière, IMS (Intercontinental Medical Statistics) Health évaluait
par exemple le marché mondial des médicaments en 2008, à 770 milliards de dollars. 2) Par la spécificité des biens
produits qui revêtent une visée thérapeutique universelle et s’avèrent de la sorte intimement liés aux systèmes de
protection sociale.

Rappel historique
Longtemps artisanale, la fabrication de produits pharmaceutiques s’est transformée en une véritable
industrie à la fin du XIXème siècle. L'apport de la chimie accélère alors le rythme des innovations
thérapeutiques. Mentionnons à cet égard, l’aspirine découverte par Bayer vers 1895 ou bien encore, les
pénicillines de synthèse. Mais l'essor mondial de ces entreprises a débuté après 1945, lorsque des firmes
américaines comme Pfizer se sont internationalisées, profitant de la création des systèmes de protection
sociale. En fait, la deuxième moitié du XXème siècle se caractérise par l’émergence de concurrents européens
et japonais et la constitution de puissantes multinationales de la pharmacie.
Depuis les années quatre-vingt, on observe un mouvement de concentration dans ce secteur,
mouvement qui tend vers une intégration mondiale de la production. Ainsi, les deux géants britanniques
GlaxoWellcome et SmithKlineBeecham PLC fusionnent-ils en 2000 pour 75,9 milliards de dollars, tandis que
Pfizer rachète Wyeth en 2009 pour 68 milliards de dollars. Cette restructuration consacre la domination
d’une vingtaine de laboratoires appelés big pharma, majoritairement 1) américains – Johnson & Johnson,
Merck –, 2) européens – Sanofi-Aventis (France), Novartis (Suisse), AstraZeneca (anglo-suédois) – et 3)
japonais (Takeda). Quant au reste du secteur, il se compose de structures moyennes très spécialisées, de
firmes biotechnologiques et de fabricants de génériques.
Cadrage théorique
L’économie politique internationale met particulièrement bien en relief les effets de la globalisation de
l’industrie pharmaceutique, et notamment l’impact normatif de ses acteurs sur les politiques nationales de
santé publique.
1 La puissance structurelle (structural power). Ce concept, proposé par Susan Strange ; permet
d’éclairer le rôle international de ces intervenants économiques non-étatiques. En occupant des positions
dominantes dans les structures de production et de finance, mais aussi dans celles de la sécurité et des
savoirs, les big pharma réussissent à orienter le contenu des normes sanitaires ainsi que leur diffusion.
2 Diplomatie non-étatique et diffusion normative. Grâce aux diverses ressources dont elle dispose –
comme le lobbying – l’industrie pharmaceutique exerce un fort impact sur les négociations internationales et
les politiques de santé publique de chaque État.

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Analyse
Concentration et financiarisation d'un secteur oligopolistique. Le groupe des big pharma évolue au
rythme des fusions-acquisitions, nécessaires pour compenser le ralentissement récent de l'innovation et
soutenir des budgets de recherche croissants. Les OPA (Offres Publiques d’Achat) hostiles, la rivalité
transatlantique et les stratégies de prédation coexistent cependant avec une tendance à la cartellisation,
aux partenariats, voire à la collusion. C’est ainsi qu’en 2001, 8 laboratoires ont été condamnés par la
Commission européenne à une amende de 850 millions d’euros pour une entente illicite portant sur la vente
de vitamines. De même, le co-marketing – accord visant à conquérir des marchés étrangers – reste une
pratique répandue entre les grandes firmes souvent capitalisées en bourse.
Lobbying international pour la propriété intellectuelle. Le poids financier du secteur s'exprime sur le
plan mondial dans le cadre de l'IFPMA (International Federation of Pharmaceutical Manufacturers and
Associations). Les big pharma soutenues par leurs États d'origine y défendent surtout la propriété
intellectuelle, vitale pour une industrie fondée sur l'invention. Dans cette logique, cette fédération a joué, au
milieu des années quatre-vingt-dix, un rôle décisif dans les négociations de l'OMC (Organisation Mondiale
du Commerce) portant sur les ADPIC (Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au
Commerce). Ces accords sont apparus vitaux pour les grandes firmes qui cherchent à maintenir un
monopole d'exploitation sur leurs médicaments les plus rentables, notamment face aux pays émergents. En
l’occurrence, il s'agissait d'entraver la diffusion des génériques, copies moins onéreuses de produits
pharmaceutiques tombés dans le domaine public. En 1998, 39 laboratoires ont même intenté un procès au
gouvernement sud-africain pour violation des droits sur la propriété intellectuelle. Ils furent cependant
contraints de retirer leur plainte trois ans plus tard, lorsqu'ils perdirent le soutien des pays occidentaux après
la campagne médiatique menée par de nombreuses ONG. Autrement dit, les firmes ne peuvent se passer du
soutien de certains acteurs étatiques, avec lesquels elles entretiennent des relations variables qui vont du
protectionnisme économique – la France et Aventis en 2004 – au conflit ouvert lorsqu’il s’agit de réformer
les systèmes de santé.
Multiples impacts sur les politiques de santé des États. Malgré ces tensions, l'industrie
pharmaceutique se présente comme un puissant producteur de normes en raison de son emprise sur la
recherche et de sa maîtrise du marketing. En effet, les grandes firmes participent à la définition en amont
des problèmes de santé publique, n'hésitant pas à médicaliser des comportements qui jusque-là n'étaient
pas perçus comme pathologiques. L'invention de maladies – comme le vieillissement physiologique –,
apparaît ensuite comme une solution face au déficit d'innovation thérapeutique. La diffusion mondiale des
produits ainsi créés est alors assurée par les activités promotionnelles et le lobbying effectué auprès des
professionnels de la santé, voire des patients eux-mêmes par le biais de programmes d'observance et de
traitements préventifs.
Des logiques économiques en contradiction avec les objectifs de santé publique. Les laboratoires
participent à l'accentuation des disparités mondiales car ils concentrent leurs investissements sur les
pathologies les plus rentables – cancer, maladies cardiovasculaires – pour assurer leur présence sur les
marchés américain ou européen. Or, ce choix stratégique s’effectue au détriment des maladies infectieuses
ravageant les pays en développement.
Enjeux d’une régulation mondiale. Si le secteur reste certes réglementé par quelques grandes
agences étatiques, comme la FDA (Food and Drug Administration) aux États-Unis ou l’EMEA (Agence
européenne des médicaments) pour l’Union Européenne, aucune institution n’est en revanche chargée de
cette tâche à l’échelle mondiale. Pour l’heure, s'ils existent, les organes de contrôle ne disposent pas de
budget comparable et agissent uniquement en aval, délivrant des AMM (Autorisation de Mise sur le Marché)
avec des essais cliniques effectués par l’industrie. Dès lors, le médicament semble obéir aux logiques d'un
marché très lucratif, et la santé faire davantage office de simple produit commercial que de bien public
mondial.
Références
Abécassis Philippe, Coutinet Nathalie, « Caractéristiques du marché des médicaments et stratégies des firmes pharmaceutiques », Horizons stratégiques, (7), 2008, pp. 111-139.
Hamdouch Abdelilah, Depret Marc-Hubert, La Nouvelle économie industrielle de la pharmacie : structures industrielles, dynamique d’innovation et stratégies commerciales, Paris, Elsevier, 2001.
Juès Jean-Paul, L'Industrie pharmaceutique, Paris, PUF, 1998. Coll. Que sais-je ?
Pignarre Philippe, Le Grand secret de l'industrie pharmaceutique, Paris, La Découverte, 2003.
PwC (PricewaterhouseCoopers), Pharma 2020 : the vision – which path will you take ?, 2007, consulté le 14/01/2010 sur le site de PwC : http://www.pwc.com/gx/en/pharma-life-sciences/pharma-
2020/pharma-2020-vision-path.jhtml

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