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débats | 13

SAMEDI 7 FÉVRIER 2015

Les récents attentats ont ravivé le débat sur la crise d’identité que traverserait
notre société. Est­il légitime de parler d’« insécurité culturelle » pour décrire
les fractures françaises ou s’agit­il d’une dérive qui fait le jeu des extrêmes ?

La France en proie au malaise identitaire ?
L’insécurité culturelle est réelle
Certains intellectuels de gauche
refusent de regarder la réalité en
face : les questions identitaires
sont majeures dans notre pays
par laurent bouvet

P

our une partie de la gauche et de ses re­
lais intellectuels, « l’insécurité cultu­
relle » est incompréhensible sinon inac­
ceptable. Ce qui n’est qu’un objet d’étude (pour­
quoi et comment des populations peuvent vi­
vre ou ressentir des craintes concernant le
« vivre­ensemble », les bouleversements de
l’ordre du monde et leurs conséquences sur la
définition même de ce qu’est la société fran­
çaise aujourd’hui) ne serait légitime ni sur le
plan académique ni sur le plan politique. Le
simple fait de l’évoquer poserait déjà, en soi, un
problème, car ce serait accepter de fait les ter­
mes du débat choisis par l’extrême droite.
Cela fait un moment que, face au FN, la straté­
gie de « la poussière sous le tapis » ne fonc­
tionne plus. Voilà en effet bien longtemps que le
parti lepéniste définit très largement l’agenda
politique autour de ses thématiques et qu’il
oblige les autres à se positionner vis­à­vis de lui.
On peut le regretter, comme on peut regretter le
jeu de certains médias à ce propos, mais feindre
d’ignorer une telle évolution conduit à se cou­
per de la réalité politique, et cette stratégie du
non­dit n’est plus audible par nos concitoyens.
Les enjeux dits « culturels » ou « identitaires »
sont d’ailleurs, FN ou non, devenus majeurs
dans la société française ces dernières années.
Qu’est­ce qu’être français aujourd’hui ? Com­
ment construire du lien social à partir de nos
différences ? Quelle place doivent occuper les
religions, notamment l’islam, dans la société
française ? Etc. Ils déterminent en tout cas dé­
sormais une grande partie des attitudes et com­
portements électoraux, à côté et souvent de
manière liée aux enjeux économiques et so­
ciaux, notamment lorsqu’il s’agit de la percep­
tion de la mondialisation, de la construction
européenne et des questions de frontières. Les
ignorer ou refuser de reconnaître leur impact,
c’est prendre le risque, considérable, de ne pas
comprendre ce qui est à l’œuvre au sein de la so­
ciété que l’on prétend étudier ou de laquelle on
prétend agir.
Plus profondément encore, un tel refus de
voir ou de dire les choses peut aisément témoi­
gner d’une attitude de rejet vis­à­vis de popula­
tions qui vivent ou ressentent cette insécurité
culturelle. Une attitude qui peut vite passer
pour celle d’élites coupées de celles et ceux

qu’elles prétendent pourtant étudier, compren­
dre ou représenter. C’est un des principaux
points aveugles aujourd’hui à gauche. Ces popu­
lations se retrouvent d’ailleurs à la fois dans les
« banlieues » et dans la « France périphérique »
– c’est là d’ailleurs notre différence essentielle
avec les conclusions de Christophe Guilluy qui
oppose ces deux populations.
L’insécurité culturelle touche en effet aussi
bien les « jeunes musulmans » des banlieues
que les « petits Blancs » ou les « Français de sou­
che » du « périurbain subi », si l’on retient ces ca­
tégories médiatico­politiques, même si c’est se­
lon des modalités et des voies différentes. Ils
adressent en effet les mêmes reproches aux éli­
tes (économiques, politiques, intellectuelles, mé­
diatiques…) : abandon, oubli, invisibilité, reléga­
tion, voire ségrégation. Leur insécurité culturelle
est ainsi vécue en raison de cette coupure, qui est
loin de n’être que territoriale ou sociale, contre
des élites qui non seulement ne veulent plus ni
les voir ni les comprendre mais qui ont choisi,
depuis des décennies, à travers les politiques pu­
bliques qu’elles ont voulues et mises en œuvre
(éducation, ville…), une telle situation.

Gare à ne pas attiser
une fictive guerre des identités
De nombreux experts et éditorialistes
pérorent sur l’affrontement identitaire
qui opposerait « Français musulmans »
et « Français de souche ». Une ineptie
qui fait le jeu des nationaux­populistes
collectif

A

près l’ignoble attentat contre la ré­
daction de Charlie Hebdo, l’abomi­
nable tuerie de l’hypermarché
casher et le lâche assassinat de policiers, et
alors que l’émotion des Français(es) est à son
comble, des voix commencent à se faire en­
tendre qui reprennent une litanie bien in­
quiétante : la presse de tous bords, y compris
celle dont ce n’est pas l’habitude, annonce
que nous sommes terrassés par un « malaise
identitaire », voire par une supposée « né­
vrose de l’islam » (sic), puisqu’un « choc cul­
turel et religieux » créerait une « insécurité
culturelle » au sein de la nation.
Voilà qui donne du grain à moudre aux
identitaires de tout poil et nous engage dans
une voie dangereuse : l’« identité française »,
chrétienne, « blanche », « de souche », serait
menacée dans son essence par l’islam, perçu
comme un tout. Cette idéologie a été analy­
sée de longue date par les spécialistes des
sciences sociales : elle peut être nommée es­
sentialiste et différentialiste. On s’étonne
que quiconque puisse encore y croire, telle­
ment elle est erronée, historiquement et so­
ciologiquement : la population française
n’est ni cohésive ni porteuse d’un destin pré­
défini, mais traversée de multiples fractures.
Il n’existe pas une unique identité fran­
çaise, figée depuis la nuit des temps (une
« essence »), qui serait menacée par une cul­
ture musulmane homogène et tout aussi fi­
gée. D’ailleurs, le discours sur l’identité est
un fourre­tout qui change de contenu selon
l’air du temps. Que la France ait une histoire
longue et complexe, faite de nombreux ap­
ports étrangers, c’est l’évidence même. Il
n’existe aucune tradition figée, aucune cul­
ture pure. L’islam ne fait évidemment pas
exception : les pratiques et les analyses théo­
logiques de cette religion de par le monde
sont d’une grande diversité.

FRANCE « DU BAS »

C’est précisément là que cette gauche, rétive à
l’usage de « l’insécurité culturelle », et les intel­
lectuels ou les chercheurs qui la confortent dans
ce sens devraient porter leur attention : à ce rejet
profond qui les englobe et les condamne. Car si
l’on veut aujourd’hui parler de lutte des classes
dans le pays, on s’apercevra vite que celle­ci n’op­
pose pas, d’un côté, telle partie jugée acceptable
du prolétariat (sur des critères souvent identitai­
res ou culturels d’ailleurs) et ses défenseurs de
gauche autoproclamés à, de l’autre, une France
identitaire, raciste, xénophobe ou « islamo­
phobe » qui serait dans les mains du FN.
Elle oppose une France du « bas », qui souffre,
quelles que soient ses origines et ses identités,
que l’on trouve en banlieue comme dans le « pé­
riurbain subi », à une France du « haut », celle
d’élites dont le but premier est la préservation de
ses privilèges et avantages, qu’ils soient écono­
miques, sociaux, scolaires ou culturels.
Face à une telle fracture, face à un tel risque,
l’observation et la prise en compte de « l’insécu­
rité culturelle » peuvent aider à desserrer l’étau
interprétatif qui pèse sur la société française et,
de là, à combattre plus efficacement ses effets et
conséquences politiques. 


Laurent Bouvet est professeur de science politique
à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.
Il est notamment l’auteur de « L’Insécurité culturelle. Sortir
du malaise identitaire français », Fayard, 192 pages, 12 euros.

BROUILLAGE IDÉOLOGIQUE

Deux « identités pures » qui s’affrontent :
malgré l’absurdité de cette thèse, nous avons
ici « la » nouvelle idéologie « identitariste »
française, soft ou hard, qui parcourt les mé­
dias et presque tout le spectre politique, du
Front national à l’UMP, jusqu’à quelques ex­
perts étiquetés à gauche. Cette gangrène est
surtout colportée par des journalistes, écri­
vains et personnages publics comme Eric
Zemmour, Renaud Camus, sans compter les
excès d’Alain Finkielkraut. Et c’est avec com­
plaisance et avec une grande irresponsabi­
lité qu’un nombre toujours plus important
de médias, pour qui la peur fait vendre, dif­
fuse cette idée.
Or, le « différentialisme » a été modernisé

L’ordre républicain | par fabio viscogliosi


Sylvain Bourmeau, journaliste et sociologue ; Martial
Cavatz, historien ; Christophe Charle, historien ; Laurence De Cock, historienne ; Arlette Farge, historienne ;
Laura-Maï Gaveriaux, philosophe ; Klaus-Gerd Giesen,
politologue et philosophe ; Roland Gori, psychanalyste ;
Régis Meyran, anthropologue ; Laurent Mucchielli, sociologue ; Gérard Noiriel, historien ; Nicolas Offenstadt,
historien ; Alain Policar, sociologue ; Valéry Rasplus, sociologue ; Michèle Riot-Sarcey, historienne ; Nicolas Roméas, directeur de publication ; Frédéric Sawicki, politiste ; Dominique Kalifa, historien ; Frédéric Régent,
historien ; Valérie de Saint-Do, journaliste ; Julien
Théry, historien ; Louis-Georges Tin, maître de conférences en lettres

dans les années 1970, notamment par le
Groupement de recherche et d’études pour
la civilisation européenne (Grece) et le Club
de l’Horloge, deux clubs qui ont cherché à re­
nouveler le discours de l’extrême droite :
passant d’une logique raciale – désormais
devenue inaudible depuis les abominations
de la seconde guerre mondiale – à une logi­
que culturelle, l’idée a germé que chaque
peuple doit défendre la pureté de « sa cul­
ture » face aux autres – et en particulier l’is­
lam, présenté comme le nouvel ennemi –
dans un monde globalisé et traversé par des
flux migratoires nombreux.
Cette théorie d’un « choc des cultures » a
été adoptée par le Front national. Elle a en­
suite fait tache d’huile quand Nicolas
Sarkozy a instauré un ministère de l’identité
nationale, alors entouré d’éminences grises
venant de l’extrême droite : discours de Da­
kar sur les Africains non entrés dans l’his­
toire, discours de Grenoble sur les Roms
comme menace, inégalité des civilisations
pour Claude Guéant.
Ces thèmes furent appuyés par l’aile droite
de l’UMP, de la Droite populaire à Jean­Fran­
çois Copé et son célèbre pain au chocolat.
Mais un tel discours, dont les présupposés
sont ceux de l’extrême droite, a aussi été re­
pris, certes édulcoré, par des auteurs qui se
réclament de la gauche. Le géographe Chris­
tophe Guilluy, dans des publications sur la
France périurbaine, et le politiste Laurent
Bouvet, ancien animateur de la Gauche po­
pulaire, dans un essai récent, truffé de biais
sélectifs et partisans, promeuvent les no­
tions de « crise identitaire » et d’« insécurité
culturelle » qui frapperaient des autochtones
touchés par le sentiment d’être minoritaires
dans une société multiculturelle. Les métho­
des de ces deux auteurs sont largement con­
testées au sein de leurs disciplines respecti­
ves. Leurs analyses accentuent un brouillage
idéologique qui ne peut profiter qu’aux na­
tionaux­populistes.
Crise identitaire ? Insécurité culturelle ?
Mais comment arrivons­nous à de telles
inepties ? Faut­il rappeler, a minima, que les
Français musulmans ne sont ni plus ni
moins français que les autres ? Pour com­
mencer à tirer les leçons de l’attentat abject
contre Charlie Hebdo et des prises d’otages
subséquentes, la réflexion devrait d’abord
porter sur deux thèmes, que le discours
identitaire vise à occulter. En effet, on ne
peut pas rendre compte du phénomène dji­
hadiste sans tenir compte du rôle joué par les
puissances occidentales dans la géopolitique
du monde arabe, hier et aujourd’hui.
On ne peut pas ignorer non plus que, en
raison des politiques menées depuis une
trentaine d’années, des pans entiers de la
population française sont relégués écono­
miquement et socialement, ce qui met
structurellement des recrues à disposition
pour le djihad – ce phénomène étant proba­
blement accru par la crise économique et so­
ciale massive qui frappe le pays depuis plu­
sieurs années. Les vrais malaises sont là,
exacerbés par l’horreur des attentats, mais
aussi attisés par ceux qui en appellent à l’af­
frontement entre des « communautés » illu­
soires : d’un côté des différentialistes oppo­
sant l’islam aux « vrais Français », de l’autre
des antisémites, tels Dieudonné et Alain So­
ral, voyant « les juifs » à l’origine d’un com­
plot mondial.
Notons enfin que les trois assassins djiha­
distes sont allés à l’école en France : et si le
gouvernement entendait les propositions
des enseignants sur les projets d’une vérita­
ble formation dans laquelle la diversité des
références culturelles, historiques et politi­
ques pourrait se retrouver ?
Dans le marasme actuel, il faut certes sa­
luer les mobilisations toutes récentes, qui in­
diquent l’attachement d’un grand nombre
de Français(es) à un combat séculaire sans
cesse renouvelé pour la liberté depuis plus
de deux siècles. Il reste toutefois urgent de
tordre le cou au stéréotype du « malaise
identitaire », encore bien trop présent dans
les esprits. 