Vincent Lucci

Prosodie, phonologie et variation en français contemporain
In: Langue française. N°60, 1983. pp. 73-84.

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Lucci Vincent. Prosodie, phonologie et variation en français contemporain. In: Langue française. N°60, 1983. pp. 73-84.
doi : 10.3406/lfr.1983.5177
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1983_num_60_1_5177

phonèmes.. PHONOLOGIE ET VARIATION EN FRANÇAIS CONTEMPORAIN Si l'on se propose de décrire la variété complexe des messages sociosituationnels réels. syntaxe) dans leurs réalisations et leurs variabilités. intonation. et si l'on se refuse à des études cloisonnées aes divers paramètres prosodiques. ainsi qu'une systématisation de la variation prosodico-segmentale dans son ensemble. mais une interdépendance de ces différents paramètres (rythme. pauses. l'examen synchronique de la variabilité situationnelle permet d'éclairer sous un angle nouveau le problème de l'origine et de la nature des procès évolutifs et d'avancer des hypothèses sur le sens des changements en cours. nous sommes parti de l'observation d'une variabilité linguistique intra-individuelle selon quelques types situationnels de messages. segmentaux et syntaxiques. en français contemporain. Vincent Lucci. La simple intuition linguistique d'un observateur « naïf » permet de constater qu'« on ne parle pas de la même façon » selon qu'on lit un texte.. ce que peut représenter la « synchronie dyna mique » d'une langue. Une étude des productions de lectures orales. « e muets ». Enfin. Nous nous limiterons ici à l'illustration de ce double mécanisme (interdépendance et systématisation dans la variation) à partir de l'ob servation du fonctionnement de trois éléments phoniques : l'accent 73 . et de l'observer sous un angle nouveau faisant apparaître un ensemble d'interactions entre les divers paramètres ment ionnés. liaisons. accentuation. on fait apparaître non pas une variabilité anarchique. Cette approche permet en outre de concevoir qu'une langue ne fonctionne dans sa totalité que s'il y a adaptation des productions à une situation déterminée.Vincent Lucci Université de Grenoble HI PROSODIE. de dia logues ou de conférences chez des mêmes individus (cf.) nous a permis de mieux cerner dans toute sa complexité et ses aspects déroutants. Étude phonétique. Pour mettre à jour cet aspect du fonctionnement d'une langue. on fait une conférence ou on échange des propos avec un seul interlocuteur.

et les liaisons facultatives en français contemporain. des démonstrateurs.. puisque les mêmes locuteurs évoqués plus haut. des politiciens. qui caractérise tout particulièr ement le parler des locuteurs s'adressent à un public (dans les conférences. mais doit être rattachée aux mécanismes de la verbalisation. le E muet. D'autre part. en général des intellectuels.. 'siimuler. et.« didactique » (à l'initiale de mot). 74 . J'ai déjà parlé de ces . les discours. L'accent didact ique. ni en un point de rupture syntaxique .. On a pu observer que la fréquence élevée de cette accentuation peut être considérée comme une marque socioculturelle (puisqu'elle caractérise le style des orateurs. des enseignants . Ceci se comprend si l'on admet que la production des pauses . 1. . Une étude statistique (Lucci. ou lorsqu'un mot est précédé d'une pause.. C'est ce qui explique que. celles-ci soient souvent suivies d'un terme accentué à l'initiale. Il en est ainsi pour : . 'contraintes..les mots à initiale syllabique de structure complexe du type CCV (exemple : 'protéger.c'est-à-dire d'une couche socio-profes sionnelle qui a l'habitude de s'adresser à un auditoire) mais aussi situationnelle. Il faut 'confirmer. Vincent Lucci.ne représente pas un accident de surface. Nous avons montré qu'il existe un réseau de facteurs phonétiques conditionnants. ne réalisent généralement pas les accents « didactiques » lors de certains échanges tels que la conversation familière (cf. 'essentiel. L'accent didactique Le français oral connaît un développement très important d'un accent initial de mot ou de syntagme. Cet accent est parfois qualifié d'« intellectuel » ou d'« oratoire » et joue un rôle de joncture. et sont souvent fonction de la recherche et de la rareté du terme qui suit.. en particulier dans le style du discours ou de la conférence. Nous le nommerons ici accent didactique. rendant plus probable la réalisation de cet accent didac tique dans certains contextes. dans les messages oraux autres que la lecture à voix haute. les interviews) ou lisant un texte.).les mots les plus longs (et en particulier les tri-syllabiques). toutes caractéristiques étant égales par ailleurs.) a pu révéler par exemple que.. L'accent didactique.et en particulier de celles qui n'apparaissent ni en fin de phrase. Les pauses peuvent en effet fonctionner comme des indices d'originalité lexicale. Exemples : C'est un élément .. etc. certains « mots » avaient plus de chances d'être accentués à l'initiale. les possibilités de rencontrer un accent didactique augmentent avec la longueur du groupe rythmique. c'est-à-dire de son caractère plus ou moins « informationnel ». Exemple : C'est yôndamental.).

soient plus probablement accentués didactiquement que d'autres tels que : amour.. En outre. exhortations) où presque toutes les unités deviennent accentuables à l'initiale. Exemples : 'dans un premier temps.. etc.. Mais il est permis de penser que. 'avec ces objets. dans certains styles oratoires (discours. C'est le cas.. Ainsi les « catégories » les moins fréquentes dans la chaîne parlée (telles que les comparatifs. Il est apparu enfin que cet accent didactique était plus probable à l'initiale de certains syntagmes. mathématiques.. A l'intérieur même d'une catégorie grammaticale. et « Que fait-il ? » pour les autres exemples. va lui-même déter miner quels sont les termes les plus importants (les plus « informatifs » de son point de vue?) au moyen de l'accentuation didactique. douceur. syntaxe) sur la réalisation de cet accent didactique. par exemple. 'sřímuler. la réalisation ou l'absence d'accent didactique correspond souvent à des différences sous-jacentes plus pro fondes. 'essentiel. . Violemment. C'est en définitive le locuteur qui. Par exemple.sans qu'on puisse parler d'accentuation expressive pour les exemples de la première série. les adjectifs numéraux. selon le type de message. fondamental. etc. L'étude statistique mentionnée plus haut a permis enfin de faire apparaître une incidence sensible des facteurs grammaticaux (nature des unités.L'accentuation didactique dans ces cas peut être considérée comme une marque redondante du caractère plus informatif de certaines unités lexi cales. lecture. 75 . toutes conditions égales par ailleurs. dans : il il il il joue joue joue joue 'ôêtement 'mtelligemmi 'modérément Violemment l'accent didactique est plus probable que dans : il joue maintenant ou il joue probablement. des termes comme 'gigantesque. rincidence des facteurs sémantique et syntaxique sur le comportement de l'accent didactique nous paraît importante. les adverbes) sont plus fréquemment accentuées que les prépositions ou même les substantifs. On trouve ainsi des cas limites. L'accentuation plus fréquente des adverbes de la première série coïncide avec des différences qui peuvent être mises en évidence au moyen de questions du type : « Comment joue-t-il ? » pour la première série. des syntagmes autonomisés par un monème fonctionnel.

je. 'ou .C'est ''soit .... ou une citation (rôle de « guillemet oral »).. On a longtemps eu l'habitude de présenter la voyelle [э] comme ayant pour principale caractéristique de ne pouvoir apparaître en position accentuée. devront automatiquement.On doit aujourd'hui mettre l'accent sur la « Vecturisation » plutôt que l'alphabétisation. On notera le néologisme entendu par l'auteur. ce.. me. lorsqu'ils sont suivis d'une pause. 'ou . 2.) comportant une consonne initiale. en jouant parfois un rôle de « pause sonore » lorsque la dernière syllabe d'un mot est terminée par ces [э]. L'accent didactique dont on vient d'entrevoir le fonctionnement complexe. 'aménager. Dans ces cas. Le « e muet » Cette interconnexion de facteurs complexes évoquée plus haut s'étend à la réalisation d'un élément segmentai qui pose de nombreux problèmes aux phonéticiens : le « e muet ».La nature démarcative de cet accent le rend prévisible à l'initiale des unités délimitant une enumeration. Par ailleurs. illustrant ce rôle de « guillemet oral ». particulièr ement sensibles entre le style « familier » de la conversation et celui plus formel du discours ou de la conférence caractérisé par un accroissement fréquentiel de ces [э].II faut 'observer. Exemples: « II faut 'recommencer. de. Il en est ainsi. en particulier. Nous ne relèverons ici que le cas où les [э] réalisés participent à un processus destiné à faciliter l'encodage.c'est-à-dire sous l'accent. sous cette forme généralement accentuée à l'initiale. s'adjoindre 76 . Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Exemples : . . et la répercussion de l'accent didactique sur cette voyelle paraît devoir changer les données du système phonologique du français. nous allons 'demander. de nombreux clitiques (du type le. le rythme et la répartition des pauses se répercutent dans une mesure importante sur le mécanisme du « e muet ». lorsqu'il est virtuellement réalisable. La réalisation [э] devient de ce fait accentuable et « non caduque » dans les positions généralement les plus discrimi nantes. Cette incidence accentuelle sur le mécanisme du e muet explique partiellement les fortes divergences d'occurrences des [э]. etc. est un des paramètres qui exerce une action directe sur les réalisations du e en le « fixant » dans de nombreux cas à l'initiale de mot. '^promouvoir et 'crïffuser. lorsqu'une pause « non syntaxique » apparaît entre une unité proclitique et le mot suivant. Il est intéressant de relever la très forte probabilité d'accentuation initiale des néologismes. ''soit. une antithèse.. .

Ceci est particulièrement vrai à la lecture ou lors des interviews recueillies pour notre corpus (près de 97 % des cas en moyenne). sans variations prosodiques concomitantes. Il était. sera emprunté au fonc tionnement des liaisons facultatives en français.. ou leur valeur démarcative. en ne faisant qu'évoquer d'autres facteurs conditionnants qui ont toujours été pris en compte dans les travaux sur le « e muet ». Exemples : c'est. phénomène. VI) que la réa lisation ou la suppression des consonnes liantes en question fait partie d'un faisceau de traits principalement prosodiques — fonctionnant dans le cadre de la structuration orale de la parole. C'est ce.. au découpage oral du flux sonore. comme dans : je suis(z) allé. 77 . une pause. pauses. tels l'entourage consonantique... seules. on rencontrerait simultanément à l'absence de liaison (avec le mot qui le suit.. accen tuation) et par contrecoup de contraintes sémantiques et syntaxiques. il faut aussi que les absences de liaisons facultatives (dans les contextes où leur réalisation est possible) coïncident dans la chaîne parlée avec un ensemble de phé nomènes phoniques de rupture prosodique.. statistique. Ces liaisons participent. On a pu montrer (Lucci. on peut considérer que la liaison facultative fonctionne comme une marque de continuité. Mais pour que cette hypothèse soit pleinement vérifiée. etc. dans certains cas. l'étude statistique des liaisons facultatives dans la chaîne parlée a laissé apparaître à l'évidence que celles-ci. généralement. un accent didactique. 'essentiel. lorsqu'elles sont réalisées. au même titre que les pauses.. mais. mais de le replacer dans une sphère plus vaste d'interdépendance à l'intérieur d'un ensemble d'éléments pho niques dont les variations sont concomitantes. Dans ce cas. apparaissent. et de manière concomitante. puisque sa réalisation effec tiveva généralement de pair avec une absence de variabilité prosodique. Nous nous limiterons. etc. Ainsi. chap. Les liaisons facultatives Notre dernier exemple pour illustrer la nécessité de ne pas étudier isolément un paramètre prosodique. les variantes intonatives. dans cet exposé. je vais parler de. Étude phonétique. les accents de groupes rythmiques ou didactiques. avec celui qui le précède) un accent de groupe rythmique. 'impossible de (Absence de liaison + pause + accent didactique). Mais il nous paraît essentiel de ne pas dissocier l'étude du fonctionnement du « e muet * de celle des schémas prosodiques (en particulier rythme. 3. le groupe rythmique. en fonctionnant comme des marques de rupture ou d'enchaînement. dans une très forte majorité des cas. à quelques exemples.. ils ont(t) une auto.... pouvant être plus ou moins complexe.un [э] pour pouvoir être réalisés effectivement : Exemples. présents à des degrés divers. En effet. une variation intonative. il n'est pas(z) inquiet.

pauses. Il n'est pas rare en effet. dans des productions d'interviews de personnes cultivées ou de confé rences. la plupart du temps son absence n'est accompagnée d'aucun phénomène de rupture.. le fonctionnement décrit . selon le schéma : Conférence Lecture du texte de la conférence (plusieurs phénomènes de rupture prosodique + non liaison) On peut. ''en être certain d'avance.C'est ce qu'a confirmé notre étude. retranscrit par écrit. on pourrait même assister à une remise en cause du principe de l'enchaînement consonantique. Mais il semble qu'en français contemporain. et pour les autres variétés situationnelles des messages étudiés (lecture.. Dans la plupart des cas. (Liaison + suppression des phénomènes de rupture prosodique) On peut-t-en être certain d'avance. dans la très grande majorité des cas. 'existe toujours. à l'exception des types de messages les moins formels que représentent les conversations du niveau familier. Lorsqu'on fait-t-un travail.. non lié à la structuration prosodique.. 'aujourd'hui encore. de trouver des schémas prosodico-syllabiques pouvant avoir cette configuration : « II. Par contre. Il faut y voir alors un simple indice du caractère moins formel du message. avec une modification du flux prosodique. L'hypothèse qu'il faut-t-accepter. mais surtout 2 ou 3 et parfois même 4 éléments de rupture prosodique (très souvent : variation intonative. L'hypothèse qu'il fauf... la suppression de la liaison va généralement de pair avec un ensemble de 1. la production lue oralement de la conférence était jalonnée d'un nombre plus important de liaisons facultatives effectives. d'une accentuation initiale de mot (didactique) qui se généraliserait. interview des uni versitaires. Lorsqu'on fair. » On est loin du schéma syllabique bien souvent décrit dans les manuels d'orthoépie... Dans une telle éventualité. ces liaisons allaient de pair.plus ou moins-z-énergiques... Voici quelques exemples représentatifs empruntés à notre corpus. lorsqu'une liaison facultative n'est pas réalisée.. conférence). ''un procédé qui est. nous amène à nous demander si celles-ci ne risquent pas d'être amenées à disparaître sous l'effet par exemple. Dans ce cas particulier. dans certaines variantes situationnelles.. de leurs conférences. très souvent..soit confronté à un état ancien 78 . un travail. En même temps. soient dépendantes de la structuration proso dique dans la chaîne parlée.. Ils sont plus ou moins... ... 'accepter..majoritaire selon nos observations .. 'énergiques. où nous avions demandé à des universitaires de lire le texte. Le fait que les réalisations de liaisons facultatives. qui pourrait être représenté ainsi : i Is gzis ta tu ju rœ pro se de ki £ te sa sje lo jur dqi. 'essentiel. accent didactique).

1-2. p. Les travaux des premiers structuralistes ont à cet effet été très convaincants et ont fait progresser considérablement la recherche linguistique. 79 . où la consonne liante est rattachée au mot précédant une pause. P. pour le même phénomène phonique (la liaison facultative. 4.. chez le même locuteur. et pour lesquels le consensus est le plus large dans la communauté. une langue. 'essentiel. M. orientés qu'ils étaient vers cette zone centrale de grande stabilité (souvent au niveau phonologique. Systématisation et variation L'observation sous l'angle de la variabilité sociosituationnelle permet une description plus complète et nuancée du caractère fluctuant et hété rogène que représente. dépendant d'autres facteurs prosodiques tels que l'accent. Dans ces cas. tels le « e muet ». dans une seconde étape. les pauses et les variations intonatives. 'incroyable. et pour laquelle un bon nombre d'oppositions ou de faits phoniques ne fonctionnent que dans une fraction variable de la communauté ou. mis à jour. Linguistique fonctionnelle. même lorsque le mot suivant est accentué à l'initiale... On peut alors conce voirг celle-ci sous la forme d'une structure hiérarchisée dont la partie centrale inclut les phénomènes les plus fréquents. les plus stables.. doivent être considérés comme 1. Mais il existe aussi une zone de la langue. de manière intermittente ou fluctuante. les phénomènes de la variation. Pour André Martinet. Ces derniers exemples. 1 intonation). en synchronie. C'est à l'intérieur de cette zone que se situent par exemple certains paramètres prosodiques (tels le rythme. et sont révélateurs d'un état de langue en voie de changement dans le français contemporain. L'exemple des liaisons nous paraît bien illustrer la complexité — voisine du paradoxe . Ne trouve-t-on pas dans les discours de certains hommes politiques contemporains des réalisations du type : C'était-t. Cf. débats et perspectives. caractérisée par de fortes variations.U. non majoritaires.F. dans ce cas) une valeur de marqueur stylistique (ou sociosituationnel) en même temps qu'un indice de structuration d'un message. répétons-le.où la réalisation de la liaison facultative est encore perçue comme une marque stylistique ou socio-situationnelle. mais tout de même réels. Ceci est-t. semblent surprendre фаг leur apparente bizarrerie?) la conscience linguistique des auditeurs francophones. mais aussi ceux présentés plus haut. le plus structuré et le plus rigoureux).. l'accent didactique ou la liaison facultative en français. Mahmoudian. que le linguiste. le rythme. ne peut ignorer. 1979.du fonctionnement d'une langue qui concilie.

la mise à jour d'un conditionnement (phonique. sémantique et gramm atical) dans l'apparition de cet accent autorise à postuler l'existence de « règles probabilitaires » dans la mesure où celles-ci sont partagées par un groupe social donné dans des types d'échanges linguistiques bien déterminés. L'observation.). De la même manière.. Par ailleurs. les pauses et les accents didactiques.malgré un comportement apparemment très fluctuant et instable. dans un ensemble structuré de traits phoniques de rupture ou d'enchaînement. On peut alors établir bien souvent pour ces éléments fluctuants des règles. on peut dire que ses variations fréquentielles générales ne sont pas aléatoires. partagées par un groupe dans une situation précise. fait partie intégrante de la connaissance d'une langue (Fónagy. Il est alors possible de parler d'un système global de la variabilité socio-situationnelle prosodique et segmentale en français. mais qui pourraient être qualifiées. mais systématiquement conditionnées par le type de message. selon la terminologie de Fónagy. de cette systématisation dans la variabilité. relève d'une « compétence de communication » — passive ou active — dont il faudrait davantage tenir compte dans la description d'une langue et de son acquisition. on peut parler à propos des liaisons faculta tives. pas toujours strictes. celles-ci fonctionnent comme une marque socio-situationnelle mais surtout entrent. Dans la mesure où il faut prendre en compte dans une chaîne 80 . du fonctio nnement du « e muet » en français contemporain permet de mettre en évidence. c'est aussi apprendre à faire varier ses propres usages. L'accent français. Elle s'e xplique par une répercussion à peu près automatique de certains éléments prosodiques dont les plus « conditionnants » sont le rythme. Il existe une incidence sensible du type situationnel du message. dans ce cas aussi. lequel.faisant partie de la langue dans la mesure où peut apparaître une « sy stématisation » de cette variation. l'accent didactique peut tout d'abord être considéré comme une marque socio-situationnelle puisqu'il est sensiblement moins fr équent dans les conversations les plus « familières ». chez le locuteur. Cette conception implique que la capacité de faire varier son parler en l'adaptant aux situations. à travers le changement situationnel. En ce sens. La connaissance implicite. dans certains types de messages. une tendance à la variation systématique. de « probabilitaires ». En effet. la variabilité intra-individuelle ne joue qu'à l'intérieur d'un ensemble de réalisations probables. de système variationnel en français contemporain. La liaison apparaît alors comme un facteur de continuité et sa non-réalisation comme une marque de discontinuité qui va de pair avec la production de un ou plusieurs él éments de rupture prosodique. en grande partie non universel (ou conventionnel) n'est assimilé dans sa totalité que par la catégorie des locuteurs francophones les plus favorisés linguistiquement. tant il nous semble vrai qu'apprendre une langue. Même s'il y a non-unanimité dans les réalisations de cet accent.. Ainsi. ceux qui sont capables de manier aisément plusieurs types situationnels de messages.

les accents didactiques ou les « e muets ». Dans quelle mesure peut-on parler d'une « chaîne » condition née d'éléments dont les fluctuations se détermineraient les unes les autres ? Doit-on préciser une hiérarchie dans l'ordre et l'importance de ces él éments? Peut-on considérer un de ces facteurs fluctuants comme le cata lyseur ou le « déclencheur» d'une série de changements en chaîne? Dans le schéma variationnel.y compris au niveau intonatif. que ce sont certains traits prosodiques qui s'imposent d'emblée. un débat millé naire ». selon Fónagy) paraissent jouer un rôle de déclenchement de modifications d'autres éléments tels les accents. si cet accent devait se généraliser. en participant à la structuration prosodique de la langue parlée. On peut alors concevoir que le « système » de la variabilité situationnelle proso dique et segmentale n'est pas entièrement « motivé 2 » ou universel. p. et même des phonèmes. On vient de rendre compte comment aujourd'hui l'accent didactique risque de changer les données du système phonologique français en rendant [э] accentuable et non caduc dans certaines positions. n° 7. 169).. plutôt que comme un chaînon dans un ensemble plus vaste » (Économie. La Linguistique. et rendre en partie spécifique la varia bilité situationnelle du français . 160). on peut affirmer que ces él éments linguistiques conventionnels viennent accroître la part « arbi traire » proprement linguistique. Martinet en 1955 suggérait de considérer l'accent « comme une donnée de base et le point de départ d'une chaîne causale. Selon la terminologie de Ivan Fónacy dans : « Le signe conventionnel motivé. 1971. 55-80..d'éléments — prosodiques et segmentaux — interdépendants. p. une série de questions vient interpeller le linguiste. a pour principal effet de supprimer des liaisons dans le contexte segmentai où il se réalise. des facteurs plus proprement linguistiques et donc conventionnels tels que la syntaxe. 2. Les variations de certains paramètres prosodiques (intensité. les liaisons.. et que la parole va se couler dans un certain nombre de moules prosodiques pré-établis selon tel ou tel type de message. les réalisations des [э]. 81 .. Il reconnaissait déjà à cette époque que l'accent que nous appelons « didactique » couvrait un terrain assez large et varié pour « servir de tremplin à une généralisation éven tuelle ». non seulement une disparition de la liaison facultative en français. On pourrait concevoir. 5. en partie universelles (ou « motivées ». débit. et doit donc à ce titre être pris en compte à part entière dans une description linguistique.. et que « c'est par le biais de l'accent que les besoins de la communication pourront le plus directement modifier le système des phonèmes » (Économie. p. Dès lors. et comment cet accent.. pauses. Interdépendance et variation L'interdépendance dans le fonctionnement de la variation prosodicosegmentale n'est donc pas seulement le fait des éléments fondamentaux d'une structure. devenir un procédé de « démarcation passive ». mais 2. il faut considérer semble-t-il. mises en valeur démarcative).

Le concept. s'accompagne d'ordinaire d'un non conformisme temporel » (Jakobson et Waugh. On pense. Selon cette approche.illustrée ici au moyen de quelques exemples — d'un état de langue à une époque donnée. Henriette Walter..de l'enchaînement consonantique. cette évolution n'allant certa inement pas de pair avec la suppression de la variabilité intra-individuelle. Diachronie.). synchronie et variations II paraît aujourd'hui évident (même si la distinction est utile d'un point de vue méthodologique) qu'on ne peut séparer l'approche évolutive d'une langue. dialogue.. se traduise en définitive par un «non conformisme» dans le temps. le changement peut être appréhendé comme une diffusion d'une des variantes — socio-situationnelles.. Jakobson. dans certains cas. de la lecture par exemple) plutôt que comme celle d'une Norme unique. ce qui aboutirait à un nouveau type de syllabation généralement fermée. 6. La formule raccourcie de Jakobson résume parfaitement ce paradoxe : « le conformisme spatial. puisse exercer un attrait sur les autres normes. Les sujets parlants. s'ils ont une intuition linguistique de la variation corrélée au changement situationnel. Henriette Walter) conçoivent la langue comme une dynamique (cf. révélatrice d'un certain conformisme (on ne converse pas comme on lit ou on fait une conférence). le chan gement — prosodique ou phonématique . voire même à des suppressions de consonnes finales après amuïssement. de la conférence.. 97). et son évolution. p. conférence. Dans cette optique dynamique. Il est cependant probable que l'une des normes considérée comme plus « prestigieuse ». La charpente.peut être envisagé dans le cadre d'une évolution d'un ensemble de sous-normes plus ou moins formelles (de la conversation. sont à considérer comme deux aspects complémentaires et étroitement imbriqués... ceux qui sont capables de faire varier les productions en fonction des types de messages) possèdent une « compét ence» qui leur permet une utilisation adaptée de diverses formes pro sodiques ou segmentales pouvant représenter à la limite « les deux extré mités d'un changement » (expression de Jakobson). à d'autres locuteurs issus de couches socio-culturelles différentes. Il apparaît paradoxal au premier abord qu'une adaptation langagière à une situation extralin guistique précise (lecture orale. admettent difficilement que celle82 . La variabilité et l'hétérogénéité . par ce biais. des descriptions d'états synchroniques de cette même langue. C'est dans ce sens que de nombreux lin guistes (dont Martinet.. par exemple — à d'autres situations différentes et. On peut ainsi rendre compte du fait que la langue change sans que pour autant l'intercompréhension entre les membres soit inte rrompue à un moment donné. par exemple.). dans les années à venir. On insistera alors sur le fait que la plupart des membres d'une communauté linguistique (et en particulier les sujets les plus familiarisés avec le maniement de leur langue. à ce que pourrait être le schéma évolutif de l'accent didactique actuel. etc.

Labov. Labov (William) The Social origins of sound change. Étude phonétique. A la lumière d'études portant sur la variation synchronique d'une langue. Nous avons pu observer. L'accent en français contemporain. ou par diffusion de ceux-ci à d'autres variantes situationnelles — qui ne peut être le fait que des locuteurs socio-linguistiquement les plus favorisés. de l'intonation. spécifique d'une langue donnée.U. n° 7.. et des réalisations phonématiques n'étaient pas perçues comme autant d'indices de changements en cours. 212-221. régulier et cohérent. Selon Labov. mais en partie semblable.. 107-121. Paris-Montréal-Bruxélles. * Studia Phonetica ».ci est révélatrice de changements en cours.. 1980. Elle permet de ne plus la considérer comme un simple accident superficiel. « Studia phonetica ». les Éditions de Minuit. L'accent en français contemporain. 129-233. Un débat millénaire.. Pans 1971-1972. C'est le cas des sujets qui peuvent manier diverses variantes situationnelles et qui ont ainsi une plus grande capacité de faire varier phonétiquement et syntaxiquement leurs productions linguistiques (cf. Une étude globale du langage. »). 338 p. Copenhagen. chap. Proceedings of the Ninth International Congress of Phonetic Sciences. 15. . 83 . VII). Paris-Montréal-Bruxelles. 55-80. à partir d'un corpus « naturel » et diversifié. de l'accent. où la plupart des paramètres évoqués prennent une forme spécifique toujours différente. Lucci (Vincent). p. en montrant que cette variation est souvent systématique. peut seule faire apparaître cette variation prosodique et segmentale. La charpente phonique du langage. mais plutôt comme la consé quence de l'existence d un « système » socio-situationnel du français contemporain. Didier. Le signe conventionnel motivé. Ne peut-on penser que ce sont les locuteurs capables de manier le plus grand nombre de variantes situationnelles de la langue dont le parler peut devenir de ce fait le siège des innovations? Il y aurait alors innovation (ou changement) par suppression d'une des formes fluctuantes ou d'un schéma prosodique dans certains types de messages. ou de la nature de ces changements. L'accent didactique. 15. Paris. p. que les divers paramètres prosodiques et segmentaux se déterminent les uns les autres. « The Social Origins. on se dégagera d'une des cription prosodique et phonologique étroite d'une langue trop souvent appréhendée comme un objet statique. 1980. Jakobson (Roman) et Wauch (Linda). La Linguistique. Didier. de la liaison. que les fluctuations du rythme. 1979. 1980.. les locuteurs les plus avancés en ce qui concerne les changements linguistiques.L'accent français : accent probabilitaire. et que le mécanisme de celle-ci reste dans une mesure import ante. BIBLIOGRAPHIE FÓNAGY (Ivan). par exemple. vol. P. Vincent Lucci. seraient ceux qui entretiennent le plus de contacts locaux avec leur voisinage et en dehors de celui-ci. II. Ainsi.. p. p. pourraient être abordés certains problèmes épineux tel celui de la localisation sociale des innovations en matière linguistique.F. qui est considérée comme une marque situationnelle ou sociale (cf.

U. Linguistique fonctionnelle. 84 . 133-138. 6-11 juillet 1981. p. 1979. Berne.Étude phonétique du français contemporain à travers les variations situationnelles. 239 p. 1983.. Martinet (André). Francké.. débats et perspectives. P. 360 p.F. Économie des changements phonétiques. Actes du 8e Colloque de la SILF. 396 p. Publications de l'Université des Langues et Lettres de Grenoble. 1955. Mahmoudian (Mortéza). XVIII. Le concept de synchronie dynamique. Walter (Henriette). T. Travaux de l'Université de Toulouse-Le Mirail. 1982.