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la revue socialiste 57

sommaire

édito
- Alain Bergounioux
Leçons républicaines ......................................................................................................................................................................................................................... p. 03

le dossier

- Philippe Portier
Les trois âges de la laïcité .............................................................................................................................................................................................................. p. 07
- Pierre Kahn
L’école et les enjeux de la laïcité aujourd’hui ............................................................................................................................................................ p. 19
- Jean-Louis Schlegel
Dépressions, renouveaux, tournants et tourments : l’Eglise catholique en France ........................................................ p. 29
- Abdennour Bidar
Islam et laïcité ............................................................................................................................................................................................................................................ p. 43
- Jean Baubérot
Protestantisme et laïcité ................................................................................................................................................................................................................. p. 51

- Haïm Korsia
La laïcité et les religions dans la France d’aujourd’hui .................................................................................................................................. p. 59

- Jean-Louis Bianco
Interview : La laïcité, c’est d’abord une liberté ........................................................................................................................................................ p. 69

grand texte

- Simone Weil
L’enracinement, 1943 ......................................................................................................................................................................................................................... p. 77

polémique

- Jean-Paul Delahaye
Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses ........................................................................................................ p. 83

à propos de…

Jacques Julliard, Jean-Claude Michéa, La Gauche et le Peuple, 2014

- Matthieu Guibard
Revenir aux fondamentaux pour rapprocher la gauche et le peuple ........................................................................................ p. 103
- Lucie Tangy
Retrouver le peuple ........................................................................................................................................................................................................................... p. 107

- Jacques Julliard
« C’est ce totalitarisme de la marchandise et du profit qui rend littéralement les gens fous » ....................... p. 117

actualités internationales

- Jean-Jacques Kourliandsky
Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ? .................................................... p. 125
- Monique Saliou
Le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse : un bel exercice démocratique qui n’a pas clarifié l’avenir ........ p. 139
- Didier Billion
Quelques réflexions sur la politique régionale de la Turquie .............................................................................................................. p. 149

édito

la revue socialiste 57

Alain Bergounioux

A

Directeur de La Revue socialiste.

Leçons républicaines

près l’émotion des journées terribles de janvier, est rapidement venu le temps
de l’action et de la réflexion. Le gouvernement a pris la mesure du caractère
multidimensionnel des problèmes que posent ces attentats à notre pays.
L’urgence, évidemment, est d’assurer la sécurité de la population. Et toute une série de
dispositions et de mesures sont prises en ce sens.

Mais elle est aussi de faire face au
problème mis crument en lumière,
aujourd’hui, la sécession d’une partie
de la jeunesse, le plus souvent de
confession musulmane, au-delà de la
dérive terroriste de quelques individus,
qui n’a pas le sentiment d’appartenir
réellement à ce pays et pour lesquels la
République et ses valeurs ne signifient
rien. Le fait n’était pas méconnu, loin
de là, il a même donné lieu à de nombreuses études. Mais son caractère dramatique lui a donné une forte intensité.
La France se retrouve ainsi face à ellemême, avec ses problèmes politiques,
économiques, sociaux, culturels. Le
risque est celui d’une double radicalisation, celle d’une frange minoritaire de

jeunes, pas toujours issue des cités, qui
trouve dans la religion une justification
de sa révolte, et celle d’un mouvement
anti-islamiste, qui ne fasse plus aucune
distinction, oublie la masse de toutes
celles et tous ceux qui vivent dans une
société qu’ils apprécient, et qui fasse
le lit du Front national, orfèvre en formules simplistes.
Comment dénouer ce piège ? En remettant sur le métier nos politiques – qui
n’ont pas été vaines, sinon dans quel
état serait la société française ! - et en
menant un inventaire lucide. En s’interrogeant, tout autant, sur la manière
de faire partager les valeurs de la République, avec, au tout premier rang, la
laïcité. Car, la République, c’est à la fois

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Alain Bergounioux - Leçons républicaines

des institutions et des politiques au
sens large du terme, mais, également
un état d’esprit. Montesquieu aurait
parlé de la « vertu » qu’il pensait devoir
La République, c’est à la fois
des institutions et des politiques
au sens large du terme, mais,
également un état d’esprit.
Montesquieu aurait parlé
de la « vertu » qu’il pensait
devoir être le principe
du régime républicain.
être le principe du régime républicain.
Cela veut dire, simplement, que l’individu doit s’accomplir aussi dans la cité.
L’intérêt général, contrairement à la
conception libérale initiale, ne peut naître seulement de la rencontre des intérêts privés et d’identités singulières. La
République n’accepte pas l’idée que la
société civile seule puisse assurer le
bien commun.
A partir de là, il y a deux grands domaines d’action. Le premier – que je ne
développe pas dans cet éditorial, pour
y revenir évidemment plus tard, dans la
Revue –, concerne nos politiques publiques. Même s’il faut se garder d’une
conception par trop déterministe – tous

ceux qui se pensent comme exclus ne
versent pas dans le terrorisme–, il est
évident que les difficultés d’emploi et
les ségrégations spatiales créent des
conditions pour une désespérance sociale qui nourrit la déscolarisation et la
désocialisation. Les politiques de l’emploi, de l’éducation, de la ville et du logement, de santé, des transports, de
lutte contre les discriminations, sont
pour cela, décisives. Non que beaucoup
n’ait pas été fait dans les décennies précédentes, en termes de financement.
Mais force est de constater que la
mixité sociale a reculé et que les préférences et les intérêts culturels et sociaux jouent contre. Un plus grand
volontarisme est possible, notamment
pour une meilleure répartition et organisation des services publics. Mais ces
efforts s’inscrivent dans un temps nécessairement long. Il est donc important, en même temps, de reconnaître et
d’apporter un soutien aux centaines de
milliers d’associations, médiateurs sociaux, animateurs sportifs ou culturels,
bénévoles souvent, qui jouent un rôleclé pour maintenir ou recréer un tissu
social. Les modalités de l’élargissement
du service civique ne sont pas encore
fixées, mais il peut avoir, également,

la revue socialiste 57
Édito

une fonction réparatrice en le liant à
des formations professionnelles.
En même temps, la question du partage des valeurs communes est décisive. Les comportements individuels
sont structurés, pour l’essentiel, par les
valeurs que l’on se donne – quelles
qu’elles soient – pour vivre et pour agir.
Et là, nous voyons bien que les valeurs
républicaines ne sont pas comprises –
voire pas connues du tout – par une
partie de la population. La législation
est souvent mal interprétée. Le malenLà, nous voyons bien que
les valeurs républicaines ne
sont pas comprises - voire pas
connues du tout - par une partie
de la population. La législation
est souvent mal interprétée.
Le malentendu est à son comble
pour les principes de la laïcité.
Elle est souvent vue comme un
athéisme et, au minimum, comme
un ensemble d’interdictions qui ont
pour finalité de nuire aux religions
et, aujourd’hui, surtout à l’Islam.
tendu est à son comble pour les principes de la laïcité. Elle est souvent vue
comme un athéisme et, au minimum,

Il n’y a pas, aujourd’hui,
la même appréciation par
les différentes religions de ce
cadre laïque. Cela tient,
essentiellement, à des raisons
chronologiques. Il a fallu du
temps - près d’un siècle et demi pour que l’Eglise catholique
accepte les principes de la laïcité,
non sans continuer à en discuter
les caractères, notamment
en matière scolaire…
comme un ensemble d’interdictions
qui ont pour finalité de nuire aux religions et, aujourd’hui, surtout à l’Islam.
Or, ce n’est pas son sens tel qu’il résulte
de plus d’un siècle de débats, depuis la
Révolution française, et s’est inscrit
dans la loi de 1905 sur la séparation des
Eglises et de l’Etat. La laïcité française
n’est pas un principe d’exclusion. Elle
garantit, au contraire, fondamentalement, la liberté de conscience et la
liberté des cultes. Elle assure la neutralité de l’Etat pour donner la possibilité
d’un espace commun à tous les Français. L’histoire nationale explique les
caractères pris par cette organisation
des rapports entre les religions et l’Etat.
Mais la tendance est la même dans
tous les pays occidentaux, avec une

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Alain Bergounioux - Leçons républicaines

séparation, de fait, entre la politique et
les religions. Il n’y a pas, aujourd’hui, la
même appréciation par les différentes
religions de ce cadre laïque. Cela tient,
essentiellement, à des raisons chronologiques. Il a fallu du temps - près d’un
siècle et demi - pour que l’Eglise catholique accepte les principes de la laïcité,
non sans continuer à en discuter les
caractères, notamment en matière scolaire… L’Islam est une religion plus
récente dans nos sociétés, elle ne porte
pas la même histoire et, malgré des
situations différentes, dans le temps et
dans l’espace, dans le monde musulman, elle n’a pas la tradition de séparer
l’ordre religieux de l’ordre social. Les
crises actuelles de l’Islam n’arrangent
rien. Pourtant, la laïcité respecte les
croyances et leur donne un cadre pour
leur expression. Elle permet, de plus, et
ce n’est pas son moindre mérite, à
toutes les religions comme à toutes les
convictions philosophiques, de coexister pacifiquement dans une société
et d’entrer dans une considération réciproque. Cela est un acquis de civilisation précieux, quand on mesure les

ravages que peuvent provoquer les
fanatismes, qui n’ont pas tous une
nature religieuse, le XXe siècle l’a montré à grande échelle. La laïcité est un
principe de paix. Elle ne fait qu’un avec
la République.
Le dossier de la livraison de notre revue
approfondit cette question en présentant la situation de la laïcité française
et des grandes religions qui existent
dans notre pays. Il ne clôt évidemment
pas les débats – et tout particulièrement
celui qui doit porter sur la pédagogie
de la laïcité. Notre conviction est que les
valeurs républicaines sont inséparables
d’une éducation morale. Non qu’il
s’agisse, dans nos sociétés modernes,
de fixer des choix de vie – les individus
sont libres. Mais il faut expliciter, faire
partager le sens des valeurs communes
telles qu’elles sont au fondement des
Déclarations des Droits de l’Homme.
C’est ce que savaient Condorcet, Jaurès,
Mendès France et bien d’autres. Nous
avons besoin d’une morale civique. Pour
conserver notre héritage, nous devons
savoir le reconquérir.

le dossier

la revue socialiste 57

L

Philippe Portier

Directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (Paris-Sorbonne),
directeur du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (EPHE-CNRS).

Les trois âges de la laïcité française

a sociologie définit la laïcité comme un régime juridique dans lequel la liberté de
conscience et la liberté de religion se trouvent garanties par un Etat neutre1. Cette
définition débouche sur une double conséquence : la laïcité ne supporte pas que
l’institution religieuse puisse vouloir, comme dans les régimes autoritaires de type théocratique, imposer ses normes à l’institution étatique ; elle n’admet pas, non plus, que
l’institution étatique puisse vouloir, comme dans les régimes autoritaires de type séculier,
soumettre la conscience croyante à son régime de vérité. Alfred Stepan a parlé à son
endroit de « twin toleration » : la laïcité, explique-t-il, articule souveraineté de la sphère
politique et autonomie de la sphère religieuse2.
Né avec l’entrée dans la modernité
politique, quelque part autour de 1800,
ce modèle général a pris, cependant, en
fonction des définitions qu’ils ont données de la liberté et de la neutralité,
des figures diverses selon les pays. Certains pays ont opté pour un modèle
de séparation des institutions, comme
les Etats-Unis, dès 1791 – avec le premier amendement de la Constitution –
ou la France en 1905, suivant, il est vrai,

des inspirations différentes. D’autres
ont choisi un modèle de coopération
des ordres, en estimant, telles la BelNé avec l’entrée dans
la modernité politique, quelque
part autour de 1800, ce modèle
général a pris, cependant,
en fonction des définitions qu’ils
ont données de la liberté
et de la neutralité, des figures
diverses selon les pays.

1. Jean Baubérot, Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Paris, Seuil, 2011.
2. Alfred Stepan, « The World Religious Systems and Democracy : Crafting the Twin Tolerations », Journal of Democracy,
11, October 2000, 37-57.

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Philippe Portier - Les trois âges de la laïcité française

gique ou l’Allemagne, que l’impératif de
neutralité de l’Etat pouvait s’accommoder d’un régime de partenariat entre les
pouvoirs publics et les cultes.
La France a-t-elle, au cours du XXe siècle,
persisté dans son modèle initial de
séparation ? Toute une littérature, souvent d’origine anglo-saxonne, a voulu
défendre cette interprétation pérennaliste. On voudrait produire ici, bien
plutôt, une analyse discontinuiste, en
montrant que la laïcité a connu, depuis
la IIIe République, des évolutions significatives qui en ont modifié substantiellement l’agencement. Trois grands
schémas se sont succédé, au cours du
siècle, qui vient de s’écouler : séparatiste,
jusqu’en 1960, recognitif, entre 1960 et
1990, intégrationniste, depuis 1990.

SÉPARER
En 1879, lorsque les républicains accèdent au pouvoir, la relation entre l’Etat et
les cultes est régie par le « système
concordataire », que caractérisent deux
traits principaux. L’alliance des Eglises et
de l’Etat, d’une part. Elle s’enracine dans
le Concordat que Napoléon Bonaparte
conclut avec le pape Pie VII en 1801, et
dans les Articles organiques concernant

En 1879, lorsque les républicains
accèdent au pouvoir, la relation
entre l’Etat et les cultes est régie
par le « système concordataire »,
que caractérisent deux traits
principaux. L’alliance des Eglises
et de l’Etat, d’une part.
La présence des cultes dans
les écoles, d’autre part.
les catholiques et les protestants – réformés et luthériens – adoptés en 1802.
Ces textes – auxquels il faut ajouter les
décrets qui ont, en 1808 puis 1831, établi
le statut du culte juif – accordent aux
Eglises un statut d’officialité : celles-ci
sont reconnues au titre d’institutions de
droit public, et bénéficient, à ce titre, de
subventions d’Etat. La présence des
cultes dans les écoles, d’autre part. Déjà,
sous Napoléon 1er, les clercs pouvaient
enseigner dans les écoles publiques.
Leur possibilité d’action se trouve encore
renforcée par les lois Guizot de 1833 et
Falloux de 1850 : non seulement elles
reconnaissent la liberté d’enseignement,
mais elles accordent au personnel ecclésiastique un « pouvoir de surveillance
et de contrôle » sur la totalité des écoles
primaires publiques.
Or, pour les républicains, ce dispositif
est inacceptable. Ils le disent déjà, par la

la revue socialiste 57
le dossier

voix de Michelet et de Quinet, sous la
Monarchie de Juillet. Ils le répètent
constamment ensuite, et notamment
dans le programme de Belleville de
1869 : il faut, contre les alliances concordataires, construire une politique de la
séparation. Ce choix tient à l’urgence de
renouer avec les grands principes de
la Révolution française. Avec l’égalité,
d’abord. L’ordre issu de Napoléon 1er établit, en effet, une différence, injustifiable
en régime moderne, entre les citoyens :
elle aboutit à placer les incroyants, et
Pour les républicains, ce
dispositif est inacceptable.
Ils le disent déjà, par la voix
de Michelet et de Quinet, sous
la Monarchie de Juillet.
Ils le répètent constamment
ensuite, et notamment dans
le programme de Belleville
de 1869 : il faut, contre
les alliances concordataires,
construire une politique
de la séparation.
même, étant donné le poids social du
catholicisme, les fidèles des cultes minoritaires, dans un statut de seconde
zone. Ce discours met l’école au centre
de ses préoccupations : on ne peut

admettre, déclarent les républicains,
qu’un corps restreint de la société – les
clercs – puissent imposer sa vision du
monde aux citoyens de demain.
Avec la liberté, ensuite. La nécessité de
rompre le lien avec les Eglises est d’autant
plus impérieuse que le culte dominant
s’est au cours du siècle, et contrairement
au pronostic de Portalis, le grand jurisconsulte de l’Empire, rétracté sur une foi
d’intransigeance, en tout hostile aux requêtes des temps nouveaux. Les républicains pointent, en particulier, le
Syllabus de 1864, dans lequel Pie IX
dénonce, comme « erreur majeure de
notre temps », la proposition suivant
laquelle « le Pontife Romain peut, et doit
se réconcilier et transiger avec le progrès,
le libéralisme et la civilisation moderne ».
On n’objectera pas, comme le font les catholiques de l’époque, que la séparation
fait toujours cortège à l’immoralité. Attachés à l’idée de « morale indépendante »
(« indépendante » des dogmes religieux), les républicains tiennent que le
sujet a dans sa conscience, « en son
cœur » selon l’expression de Kant, suffisamment de force pour découvrir la loi
morale, pourvu certes que l’Etat puisse
l’aider à s’extraire de l’enclos des fanatismes et des superstitions.

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Philippe Portier - Les trois âges de la laïcité française

Comment construire ce modèle d’émancipation ? Les choses se passent en
deux temps. S’opère d’abord, dès les
années 1880, une séparation des
Eglises et de l’Ecole. Huit lois sont adoptées, en ce sens, entre 1879 et 1886. La
loi du 28 mars 1882, portée par Jules
Ferry, alors ministre de l’Instruction publique, est centrale dans ce schéma de
laïcisation. D’une part, elle substitue
l’instruction civique et morale à l’instruction morale et religieuse, qui était
au cœur des programmes de l’école
concordataire. C’est l’indication que
l’éthos public n’a plus besoin de la
croyance religieuse pour se construire.
D’autre part, elle abolit le droit accordé
aux curés de paroisse de contrôler l’enseignement des instituteurs. La loi
Goblet du 30 octobre 1886 complète
le dispositif en faisant interdiction
aux clercs d’enseigner dans les écoles
primaires publiques. On ajoutera
cependant que, si la République, en dispersant les jésuites, rend son actualisation plus difficile, elle ne supprime
pas la liberté d’enseignement. Pour les
républicains « opportunistes » qui exercent le pouvoir, il s’agit, au plan philosophique, de faire droit à la liberté
de conscience, au plan politique, de

s’adapter à la culture d’un peuple qui,
selon la formule de Jules Ferry, « aime
la République mais fait des reposoirs et
tient à ses processions ».
Quelque vingt ans plus tard, la République prononce la séparation des
Eglises et de l’Etat. La loi du 9 décembre
intervient assez tardivement. Plusieurs
Le projet revient au premier plan
au début du XXe siècle, dans un
contexte marqué, après l’affaire
Dreyfus, par une grande tension
entre la puissance catholique
et le gouvernement républicain.
Après un débat opposant la
ligne gallicane de Combes
et la ligne libérale de Briand,
c’est finalement l’épure
libérale qui l’emporte.
propositions avaient été faites, certes,
depuis 1880. Elles avaient été rejetées.
On avait argué de l’attachement du peuple au système concordataire, et rappelé
aussi que celui-ci permettait à l’Etat
d’exercer une surveillance sur les cultes.
Le projet revient au premier plan au
début du XXe siècle, dans un contexte
marqué, après l’affaire Dreyfus, par une
grande tension entre la puissance

la revue socialiste 57
le dossier

catholique et le gouvernement républicain. Après un débat opposant la ligne
gallicane de Combes et la ligne libérale
de Briand, c’est finalement l’épure libérale qui l’emporte. La loi de 1905 déclare
la séparation en son article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne
subventionne aucun culte ». Elle la place,
cependant, sous le registre de la libertéautonomie : « La République, affirme
l’article 1er, assure la liberté de conscience.
Elle garantit la liberté des cultes, sous
les seules restrictions édictées dans
l’intérêt de l’ordre public ». Cette approche
accorde aux croyants et aux Eglises
qui les rassemblent une liberté très
large d’expression et d’organisation,
équivalente à celle des non-croyants
et des associations séculières.

RECONNAÎTRE
La laïcité originelle se construit donc
sur le fondement d’une dissociation
forte du privé et du public. La croyance
a toute latitude pour s’exprimer dans la
sphère privée, et dans la société civile
qui la prolonge. Elle doit, en revanche,
demeurer en dehors de l’ordre étatique,

soumis quant à lui à la seule loi de la
raison. Or, ce schéma d’extériorité réciproque des sphères3 s’efface dans les
années 1960-1970. Les frontières se font
plus poreuses : le privé se publicise,
Ce schéma d’extériorité
réciproque des sphères s’efface
dans les années 1960-1970.
Les frontières se font plus
poreuses : le privé se publicise,
le public se privatise.
On entre alors dans un modèle
d’interaction entre
le religieux et le politique.
le public se privatise. On entre alors
dans un modèle d’interaction entre le
religieux et le politique.
L’obsolescence du modèle séparatiste
est le fruit d’un nouveau contexte. On
assiste, d’une part, à la transformation
de l’Eglise catholique. C’est contre elle
que s’était mise en place la laïcité initiale : on avait exclu l’Eglise de la sphère
de l’Etat, parce qu’on voyait dans son
intransigeance un obstacle à l’avènement du règne de la liberté. Or, après
la Seconde Guerre mondiale, l’Eglise
entame un aggiornamento qui prive le

3. Si l’on excepte du moins la possibilité faite aux pouvoirs publics, par une modification, en 1908, de la loi de 1905, d’entretenir
et de conserver les édifices du culte dont ils sont propriétaires.

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Philippe Portier - Les trois âges de la laïcité française

républicanisme de l’adversaire contre
lequel il avait structuré son modèle.
D’une part, le magistère repense sa
doctrine de la relation entre l’Eglise et
l’Etat. Il était attaché, jusqu’alors, au
principe de l’Etat catholique. Il reconnaît désormais, dès 1945 au plan pratique, après le Concile Vatican II au plan
théorique, la légitimité de la laïcité, pour
peu que celle-ci soit envisagée sous le
concept d’un régime pluraliste, respecL’Etat se fait plus perméable
à l’axiomatique des droits
de l’homme. Il répudie son
assujettissement à la raison
universelle pour se placer,
maintenant, au service des identités
subjectives. Ce processus,
qui accorde beaucoup aux droits
culturels et religieux, se trouve
accompagnée par toute une
réflexion théorique qui vise,
autour d’auteurs comme Deleuze et
Foucault, à déconstruire le discours
homogénéisant des Lumières.
tueux de la liberté de conscience et de
religion. D’autre part, l’épiscopat réarticule sa théorie du lien entre allégeance
religieuse et appartenance citoyenne.
Alors qu’hier encore, il engageait ses

fidèles à se soumettre, dans leurs engagements civiques, aux injonctions de
la hiérarchie, il admet désormais,
comme dans la déclaration de 1972
Politique, Eglise et foi, l’idée de pluralisme en matière de choix politiques.
Cette adhésion au tropisme démo-libéral est le premier motif du rapprochement des institutions : l’Eglise devient
un partenaire fréquentable.
On assiste, d’autre part, à la transformation de l’Etat républicain lui-même. Il
s’était construit, originellement, comme
un strong state : absorbant en son sein
toute la rationalité politique, voulant
élever ses assujettis, par sa loi et son
école, au niveau de l’universel, il avait
coupé le lien avec la broussaille de la
société civile. Une rupture intervient
bientôt. Elle perce, dès la fin de la IVe
République, pour s’approfondir dans
les années 1970. Au plan axiologique,
l’Etat se fait plus perméable, alors, à
l’axiomatique des droits de l’homme.
Sous l’effet du droit européen, sous l’effet surtout de la demande sociale, il répudie son assujettissement à la raison
universelle pour se placer, maintenant,
au service des identités subjectives. Ce
processus, qui accorde beaucoup aux
droits culturels et religieux, se trouve

la revue socialiste 57
le dossier

accompagnée par toute une réflexion
théorique qui vise, autour d’auteurs
comme Deleuze et Foucault, à déconstruire le discours homogénéisant des
Lumières. Au plan institutionnel, pour
des motifs d’efficacité gestionnaire,
l’Etat entreprend de coopérer avec les
différentes institutions de la société,
qu’il soutient d’ailleurs, désormais, de
ses subventions. On a pu parler, à cet
égard, de l’avènement d’un modèle
néo-corporatiste, où les institutions du
« croire », en tant que productrices du
lien et expertes du sens, sont appelées
aussi à trouver leur place.
Comment articuler la politique des
cultes avec cette nouvelle donne ? On
peut reprendre ici les deux dossiers
examinés plus haut. D’abord, la question de la séparation des Eglises et de
l’école. La liberté de l’enseignement
avait été maintenue par Jules Ferry.
Il s’agissait, cependant, d’une « liberté
négative », à laquelle l’Etat n’entendait
apporter aucun soutien matériel. Au
tournant des années 1950-1960, sous la
pression des catholiques, mais avec
l’approbation de l’opinion publique, et
en appui sur le référentiel de la « modernisation » de la gestion publique,

les choses changent. Dans le cadre de
négociations avec le Saint-Siège, Guy
Mollet, déjà, avait envisagé de financer
les écoles privées. Il reviendra à Michel
Debré, sous la présidence du général
de Gaulle, de faire aboutir le projet.
La loi du 31 décembre 1959 établit la
règle suivante : les pouvoirs publics
prendront en charge les frais de fonctionnement des établissements sous
contrat, en reconnaissant leur « caractère propre », sous réserve, cependant,
du respect de la liberté de conscience
des élèves. Après l’échec du projet
Savary, en 1984, la gauche a, de fait,
accepté cette nouvelle donne. Même au
sein de l’école publique, une évolution
s’est opérée. Retenons cet exemple,
parmi d’autres : alors que la jurisprudence du Conseil d’Etat avait, par l’arrêt
Bouteyre de 1912, fait interdiction aux
établissements d’enseignement secondaire d’accueillir des clercs au sein de
son corps professoral, il en admet dorénavant la possibilité, depuis un avis
de 1972.
Ensuite, la question de la séparation
des Eglises et de l’Etat. Elle est moins
hermétique, elle aussi. Sur le plan financier, l’Etat entre dans une politique plus
souple de financement des cultes : dès

14

Philippe Portier - Les trois âges de la laïcité française

le début des années 1960, la loi donne
aux collectivités publiques la possibilité
de garantir les emprunts contractés,
en vue d’édification d’ouvrage, par les associations cultuelles. La loi sur le mécénat de 1987 permet de retirer de ses
impôts un pourcentage des sommes
versées à des associations cultuelles. Sur
le plan institutionnel, l’Etat développe
alors des relations quasi officielles avec
les Eglises. Les Chambres les auditionnent, dorénavant, comme lors des débats autour des lois sur la contraception
et l’avortement. Des organismes paraétatiques, comme le Comité national
d’éthique créé par François Mitterrand,
en 1983, intègrent même, parmi leurs
membres statutaires, des représentants
des « grandes familles spirituelles et philosophiques ». Cette reconfiguration de
la délibération publique ne signale cependant aucun retour à un modèle de
subordination du politique à une morale religieuse : elle opère, dans un cadre
sécularisé, comme le montre, depuis la
loi Neuwirth – sur la contraception – de
1967 jusqu’à la loi Taubira – sur le « mariage égalitaire » – de 2013, le vote des
lois relatives à la libération des mœurs.

INTÉGRER
La laïcité va connaître une reconfiguration dans les années 1990. Son concept
est sollicité alors pour penser l’intégration de la population musulmane.
On lit souvent que les deux dernières
décennies auraient, après les oublis
des Trente Glorieuses, réinstallé la
politique française des cultes dans le
cadre ferryste de la IIIe République.
L’analyse est très discutable. A l’observation, il apparaît bien plutôt que le
modèle actuel demeure attaché au
paradigme de la reconnaissance, à
l’instant aperçu, qu’il complète cependant par un dispositif inédit de préservation de la cohésion sociale4.
Ce troisième âge advient dans une
société en mutation. C’est la scène religieuse, d’abord, qui évolue. De nouvelles expressions de foi surgissent :
les nouveaux mouvements religieux,
auxquels sera parfois accolé le vocable
de secte, mais surtout l’islam. Quatre
millions de musulmans se sont, de
la sorte, progressivement installés en
France, à la faveur de l’immigration de
travail des années 1950-1960, et du

4. Philippe Portier, L’Etat et la religion en France, Une sociologie historique de la laïcité, Rennes, PUR, 2015 (à paraître).

la revue socialiste 57
le dossier

Ce troisième âge advient
dans une société en mutation.
C’est la scène religieuse,
d’abord, qui évolue.
De nouvelles expressions
de foi surgissent : les nouveaux
mouvements religieux, auxquels
sera parfois accolé le vocable
de secte, mais surtout l’islam.
« regroupement familial » qui l’a suivie,
à partir de la fin des années 1970. Dans
un premier temps, leur dessein d’entrer
dans la citoyenneté s’exprime sur le
fondement de requêtes universalistes :
la marche des beurs de 1983, ancrée dans
la revendication de droits politiques et
sociaux, en témoigne. La fin des années
1980 signale un changement : à l’indifférence à la différence succède l’affirmation
de la singularité. L’affaire des voiles
en 1989, au collège de Creil, en donne un
premier témoignage, que suivront bientôt les demandes liées à la burqa ou au
halal. Olivier Roy a décrit ainsi cette mutation, qui voit l’« islam des frères » et des
« fils » succéder à celui des « pères » :
« Les jeunes beurs des années 1980,
quand ils sortaient de leurs banlieues,
revendiquaient le discours dominant

sur l’intégration, au lieu de défendre
une différence […]. Ce qui est apparu
plus tard, dans les années 1990, c’est
un discours islamique structuré […] qui
fait […] l’apologie d’une différence fondamentale, celle d’une croyance qui
s’exhibe sans complexe »5.
La scène politique n’en reste pas indemne. La gauche se montre, sans
doute, plus favorable à la négociation.
Elle tient que ces exhibitions ont partie
liée avec la liberté. Souvent, elle ajoute,
en écho au discours d’un Alain Touraine, que leur assomption, par l’Etat,
ne peut que favoriser l’intégration soLa gauche se montre, sans
doute, plus favorable à la
négociation. Elle tient que ces
exhibitions ont partie liée avec la
liberté. Souvent, elle ajoute, en
écho au discours d’un Alain
Touraine, que leur assomption,
par l’Etat, ne peut que favoriser
l’intégration sociale.
ciale. Retenons deux exemples de cette
politique de l’accommodement. En
2003, devant la Commission Stasi, François Hollande, alors Premier secrétaire

5. Olivier Roy, La laïcité à l’épreuve de l’islam, Stock, Paris, 2005, p. 94.

16

Philippe Portier - Les trois âges de la laïcité française

du PS, s’inscrit dans la ligne de modération qui avait été celle de Lionel Jospin
en 1989, en se satisfaisant de demander,
contre l’idée qui circulait alors d’une loi
d’interdiction du port des signes religieux dans les établissements scolaires,
l’adoption d’une simple charte de la laïcité. En 2010, les parlementaires de
gauche, à l’exception d’une minorité
d’entre eux – Manuel Valls en fait partie –, choisissent de s’abstenir lors du
vote de la loi sur la dissimulation du
visage dans l’espace public. La droite a
eu, au cours de la même période, une
attitude plus offensive, sous la pesée du
Front national. C’est d’elle, d’ailleurs, que
sont venues les lois de prohibition des
années 2000. Son idée est la suivante :
s’il faut admettre les idiosyncrasies
religieuses, c’est à condition qu’elles
demeurent dans le cadre axiologique de
la démocratie libérale. Le rapport de
François Baroin, en 2003, intitulé significativement Pour une nouvelle laïcité,
consacre cette vision des choses, préparée déjà, depuis les années 1990. On la
retrouve dans les allocutions de Jacques
Chirac mais aussi, quoique avec une
insistance plus lourde sur la place de
l’héritage chrétien dans l’identité nationale, dans celles de Nicolas Sarkozy.

Comment traduire dans le droit cette
vision des choses ? Elle donne lieu à une
intensification des surveillances. Certaines visent les sectes, avec la constitution du délit d’abus de faiblesse. Mais
c’est surtout l’islam qu’on tente de normaliser. Sur ce terrain, certaines mesures sont de reconduction. C’est le cas
de celles qui visent les agents du service
public. L’Etat leur rappelle, comme dans
la Charte de la laïcité dans les services
publics signée en avril 2007 par Dominique de Villepin, qu’ils se doivent à une
totale neutralité, y compris sur le plan
vestimentaire. D’autres mesures sont
d’innovation. Elles concernent certains
usagers du service public. Notamment,
les élèves de l’école publique : revenant
sur la jurisprudence du Conseil d’Etat
élaborée depuis 1989, la loi du 15 mars
2004 leur interdit de porter, dans leurs
établissements scolaires, des signes religieux par lesquels ils manifesteraient,
de manière ostensible, leur appartenance religieuse. Elles concernent aussi
certains usagers de l’« espace public » :
la loi du 11 octobre 2011 sanctionne, de
la sorte, les femmes qui porteraient la
burqa, non seulement dans les administrations, mais aussi sur la voie publique, les commerces ou les salles de

la revue socialiste 57
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spectacle. On souligne trop peu combien
ce texte est venu modifier l’ordre symbolique de la laïcité, en imposant une
norme de neutralité à des acteurs et à
des lieux que l’Etat laissait, hier encore,
à leur auto-détermination. La prohibition n’est cependant qu’une part de la
politique d’intégration : celle-ci s’accompagne aussi d’une consolidation des dispositifs d’éducation civique et morale.
Ce mouvement de disciplinarisation,
auquel les socialistes ont adhéré une
fois au pouvoir, n’a pas débouché
sur une abolition de la politique de la
différence. Le droit recognitif issu de
la période précédente se maintient
globalement, et parfois se renforce.
On le voit d’abord au niveau institutionnel. Les pouvoirs publics suscitent
des rencontres officielles avec les responsables des cultes. C’est le cas dans
les collectivités locales, qui ont souvent
institué, dans leur organigramme, des
délégations à la diversité culturelle et
religieuse. C’est le cas au niveau du
pouvoir central, comme l’a montré
la création, en 2003, sous l’égide de
Nicolas Sarkozy, alors ministre de
l’Intérieur, mais selon un schéma engagé par Jean-Pierre Chevènement, du
Conseil français du culte musulman.

On le voit ensuite au plan substantiel.
A bas bruit, la politique d’aide à la
construction de lieux de culte s’est développée. Il n’est pas de projet d’église,
de synagogue, de mosquée qui ne bénéficie, aujourd’hui, soit sous forme inA bas bruit, la politique d’aide
à la construction de lieux de culte
s’est développée. Il n’est pas
de projet d’église, de synagogue,
de mosquée qui ne bénéficie,
aujourd’hui, soit sous forme
indirecte – mise à disposition
de terrain sous forme de bail
emphytéotique –, soit directe –
subventions pour les parties
culturelles de l’édifice –,
d’un soutien financier
des pouvoirs publics.
directe – mise à disposition de terrain
sous forme de bail emphytéotique –,
soit directe – subventions pour les parties culturelles de l’édifice) –, d’un soutien financier des pouvoirs publics. Le
Conseil d’Etat a, d’ailleurs, dans plusieurs arrêts comme ceux du 19 juillet
2011, validé ce type de pratiques. La
règlementation sur les carrés confessionnels dans les cimetières révèle
la même tendance.

18

Philippe Portier - Les trois âges de la laïcité française

Dans les jours qui ont suivi les assassinats de Charlie, la laïcité a été
constamment invoquée : elle était le
repère dans l’absurde. Le mot a fait
consensus, non sa signification. Certains ont défendu une laïcité inclusive,
attentive au pluralisme des cultures ;
d’autres, une laïcité restrictive, entièrement suspendue au primat de la raison. Ce débat n’a, au fond, rien pour

surprendre. Il nous ramène à l’histoire :
la laïcité décrit un système visant à
articuler liberté du sujet et neutralité de
l’Etat. Rien de plus, au fond, même en
France. On entend la soumettre à une
ontologie épaisse. C’est à tort. Comme
le montre l’histoire de ses formes
successives, depuis 1880, elle est
un principe ouvert à l’indétermination
du débat démocratique.

la revue socialiste 57
le dossier

D

Pierre Kahn

Université de Caen Basse-Normandie.

L’école et les enjeux de la laïcité aujourd’hui

epuis la fin des années 1980, la laïcité à l’école est redevenue une question socialement vive. Des jeunes filles portant un foulard islamique dans leur collège ont
déclenché une nouvelle querelle de la laïcité, qui partageait avec celles qui
l’avaient précédée la vivacité – et sans doute les excès – de la passion, mais s’en distinguait
sur un point : il ne s’agissait plus, comme cent ans plus tôt, au moment du vote des lois
Ferry, d’éconduire les prétentions cléricales d’une Église catholique profondément conservatrice, ni, comme au temps de la loi Debré, en 1959, ou encore, au début de la décennie
1980, de se colleter au problème des relations entre l’État et l’enseignement privé – majoritairement confessionnel –, mais de savoir comment réagir à ce qui paraissait à certains1
comme l’offensive d’un nouveau cléricalisme, la revendication inouïe d’un droit de type
« communautaire » dans l’espace scolaire, autrement dit comme une subversion radicale
de la laïcité à l’intérieur même de ce qui fut historiquement son « sanctuaire ».

Entre 1989, date des premières « affaires » du foulard, et 2004, quand fut
votée la loi interdisant le port de signes
religieux à l’école, le débat fit rage. Il ne
s’est d’ailleurs pas éteint en 2004,
comme en attestent la loi de 2010 prohibant le voile intégral dans l’espace
public ou encore, concernant plus précisément l’école, les controverses actuelles autour de la circulaire Chatel

(2012) interdisant aux « collaborateurs
occasionnels » de l’enseignement public – les mères accompagnatrices de
sorties scolaires – l’affichage de signes
religieux.
La question qui se pose est alors d’interpréter cette capacité qu’a la laïcité à
ne pas laisser s’éteindre les débats
qu’elle suscite, semble-t-il, interminablement. Doit-on penser que la laïcité

1. Voir notamment Élisabeth Badinter, Régis Debray, Élisabeth de Fontenay, Alain Finkielkraut et Catherine Kintzler (1989).
« Profs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur, 2 novembre 1989.

20

Pierre Kahn - L’école et les enjeux de la laïcité aujourd’hui

S’agit-il de la reprise d’un débat
séculaire ou, au contraire, d’une
« nouvelle donne », avec de
nouveaux enjeux et de nouvelles
significations ? S’agit-il, en
un mot, d’un siècle à l’autre,
de la même question laïque ?
ne se sort pas des problèmes qui furent
ceux de ses commencements ou, au
contraire, qu’elle ne cesse de rencontrer
des difficultés nouvelles et d’avoir à
répondre à des défis nouveaux ? La loi de
2004 ou celle de 2010 sont-elles un rappel
nécessaire des principes centenaires
d’une laïcité toujours identiquement
menacée, ou correspondent-elles à une
évolution de son sens ? S’agit-il, de la
reprise d’un débat séculaire ou, au
contraire, d’une « nouvelle donne », avec
de nouveaux enjeux et de nouvelles
significations ? S’agit-il en un mot, d’un
siècle à l’autre, de la même question
laïque ? Il n’y a pas d’autre moyen de
répondre à ce type de questions que de
confronter la laïcité scolaire à son histoire.

L’ÉCOLE LAÏQUE DES ORIGINES :
ENTRE COMBAT, CONCORDE
ET COMPROMIS
De 1879 à 1886, la France a vécu sept
années décisives pour la laïcisation de
l’école, marquées, notamment – mais
pas seulement –, par la loi du 28 mars
1882 laïcisant l’enseignement primaire
en remplaçant l’instruction religieuse par
l’instruction civique et la loi dite Goblet
du 30 juin 1886 laïcisant les enseignants,
en refusant aux congréganistes la possibilité de devenir instituteurs primaires.
Quel est le sens de cette œuvre de laïcisation ? Il est profondément ambigu.
D’un côté, il s’agit indéniablement, les
mesures anti-congréganistes prises
alors en attestent2, d’une œuvre de combat contre l’orientation cléricale et antirépublicaine de la hiérarchie catholique
qui ne ménageait pas ses attaques
contre l’école sans Dieu3. Ce combat-là
prit facilement un tour « idéologique »
ou « doctrinal ». Il se pensa, à bien des
égards, comme le combat de la raison,

2. Un décret du 29 mars 1879, signé Jules Ferry, prévoit l’expulsion des jésuites et un second décret daté du même jour impose
aux congrégations non autorisées de légaliser leur situation. Il en résultera la fermeture de 261 couvents et l’expulsion
de 5 643 jésuites.
3. Relativement à la question de Dieu, « le silence équivaut à la négation », s’écriera Mgr Freppel, évêque et député, chef de file
de l’opposition cléricale à l’Assemblée nationale (Discours à la Chambre du 21 décembre 1880). Et le Vatican mettra à l’index
quatre manuels du nouveau programme d’instruction morale civique qui fait suite à la loi du 28 mars 1882.

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de la science, du progrès contre un certain obscurantisme religieux : une
conception du monde contre une autre.
Paul Bert, Marcelin Berthelot, Albert
Bayet furent d’éminentes figures républicaines de cette « philosophie » laïque, et
Ferry, lui-même, qui ne faisait pas mystère de son adhésion personnelle au positivisme d’Auguste Comte, écrivait, en
1875, dans une lettre à son ami Lavertujon : « La religion, dans son essence, est
donc frappée d’une irrémédiable décadence, alors que la science, reine du
La laïcité ne se réduit pas
à cette dimension idéologique
ou combattante. C’est que les lois
laïques se sont voulues d’emblée
des lois de liberté, garantissant,
par la neutralité religieuse de
l’institution scolaire, la liberté de
conscience des familles et des élèves.
monde, est la maîtresse de l’avenir »4.
Mais – et là réside l’ambiguïté – la laïcité
ne se réduit pas à cette dimension idéologique ou combattante. C’est que les
lois laïques se sont voulues d’emblée des

lois de liberté, garantissant, par la neutralité religieuse de l’institution scolaire,
la liberté de conscience des familles et
des élèves. Tel est, notamment, le sens de
l’article 2 de la loi du 28 mars 1882, laissant un jour chômé à la disposition des
familles pour qu’elles puissent, si elles
le désirent, faire donner à leurs enfants
l’instruction religieuse de leur choix.
Tel est aussi le sens de la célèbre « Lettre
aux instituteurs » (1883) dans laquelle
Ferry demande aux instituteurs à la fois
d’enseigner « hardiment » la morale
commune et de ne pas empiéter sur les
convictions privées5. La laïcité devient ici
non pas un combat, mais le contraire
d’un combat : une œuvre profondément
unificatrice, pacificatrice, réalisant le
vœu émis, en 1850, par Edgar Quinet,
dans le contexte des débats ouverts par
le vote de la loi Falloux : l’école laïque est
la seule institution à même d’enseigner
au catholique l’amour du juif, au juif
l’amour du catholique, au protestant
l’amour du papiste et au papiste
l’amour du protestant ; la seule permettant « que ces trois ou quatre mondes,

4. Jules Ferry. « Lettre à Lavertujon », 5 octobre 1875. Citée in Jean Baubérot, Guy Gauthier, Louis Legrand et Pierre Ognier.
Histoire de la laïcité, Besançon : Centre Régional de Documentation Pédagogique, p. 53.
5. Jules Ferry. « Lettre aux instituteurs » du 17 novembre 1883. In Paul Robiquet (1896). Discours et opinions de Jules Ferry.
Tome 4, Paris : Armand Colin, p. 259-267.

22

Pierre Kahn - L’école et les enjeux de la laïcité aujourd’hui

dont la foi est de s’exécrer mutuellement,
soient réunis dans une même amitié »6.
D’où le sens du compromis dont firent
preuve Jules Ferry et les républicains, et
dont l’inscription dans les programmes
de morale des « devoirs envers Dieu » –
ils furent officiellement enseignés à
l’école primaire, jusqu’en 1923 ! – ou le
report sine die de l’enlèvement complet
des emblèmes religieux présents dans
l’espace scolaire – crucifix, statues de la
Vierge Marie… – sont des exemples significatifs. Les « accommodements raisonnables » mis en avant par la laïcité
canadienne – ou plus exactement québécoise7 – sont loin d’être absents de la
laïcité française, dès sa mise en place
par Jules Ferry.
La laïcité scolaire des pères fondateurs
fut ou se voulut donc à la fois un droit
à la liberté, un facteur d’union et de lien
social et une « culture », une vision progressiste du monde et de la société,
volontiers méfiante à l’égard du religieux.
De cette ambiguïté profonde, Gambetta
témoigne dans un texte dont on pourra
admirer l’habileté rhétorique : « Non,

nous ne sommes pas les ennemis de la
religion, d’aucune religion. Nous sommes
au contraire, les serviteurs de la liberté de
conscience, respectueux de toutes les opinions religieuses et philosophiques. Je ne
reconnais à personne le droit de choisir,
au nom de l’État, entre un culte et un
autre culte, entre deux formules sur l’origine des mondes ou sur la fin des êtres.
Je ne reconnais à personne le droit de me
faire ma philosophie ou mon idolâtrie :
l’une ou l’autre ne relève que de ma raison ou de ma conscience ; j’ai le droit de
me servir de ma raison et d’en faire un
flambeau après des siècles d’ignorance
ou de me laisser bercer par les mythes
des religions enfantines »8.
Autrement dit, l’égalité juridique des
opinions ou des croyances n’empêche
pas leur inégalité philosophique et la
laïcité garantit la première dans le
même temps qu’elle autorise à se réclamer de la seconde. Il existe donc une
tension constitutive, dès l’origine, de
l’idée laïque. « Côté pile », la laïcité est
un principe de liberté. Elle est une organisation juridique et institutionnelle

6. Edgar Quinet (2001/1850). L’Enseignement du peuple. Paris : Hachette, coll. Pluriels.
7. Sur l’approche canadienne québécoise, de la laïcité, voir Jocelyn Maclure et Charles Taylor. Laïcité et liberté de conscience.
Paris, La Découverte, 2010.
8. Léon Gambetta, « Discours de Romans », 18 septembre 1878. In Pierre Barral. Les Fondateurs de la IIIe République. Paris :
Armand Colin, 1968, p. 181

la revue socialiste 57
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L’égalité juridique des opinions
ou des croyances n’empêche pas
leur inégalité philosophique
et la laïcité garantit la première
dans le même temps qu’elle
autorise à se réclamer de
la seconde. Il existe donc
une tension constitutive,
dès l’origine, de l’idée laïque.
permettant, grâce à la neutralité de
l’État – et d’abord de l’École –, la liberté de
croyances et d’opinions. Elle rend possible la coexistence des libertés et relève,
pour utiliser une terminologie empruntée à la philosophie politique de John
Rawls, d’un « principe de justice » neutre,
par rapport aux différentes « conceptions
du bien » particulières. « Côté face », la
laïcité est une idéologie militante, une
vision sinon antireligieuse, du moins
anticléricale, impliquant un jugement
négatif sur les croyances religieuses
– « mythes des religions enfantines » opposés au « flambeau » de la raison –. Elle
tend alors davantage vers une « conception du bien », une spiritualité de substitution, concurrente de la spiritualité
religieuse et jugée supérieure, au nom de
la science, du progrès, de la raison.

L’ÉVOLUTION DE L’IDÉE LAÏQUE.
VERS LA « DÉSIDÉOLOGISATION »
L’évolution de la laïcité au XXe siècle peut
être décrite comme son inscription progressive dans le droit, autrement dit
comme la disparition tendancielle de ses
aspects militants et idéologiques, au profit d’une conception de plus en plus uniformément « juridique » et « libérale » –
au sens de « favorable aux libertés » –. Tel
est déjà clairement le sens de la loi de
1905, dont il faut rappeler les deux premiers articles, qui en énoncent les « principes » : « La République assure la liberté
de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions
édictées dans l’intérêt de l’ordre public. »
(article 1) ; « La République ne reconnaît,
ne salarie, ne subventionne aucun culte. »
(article 2). La loi de 1905 apparaît ainsi
comme une loi d’apaisement : ce que le
catholicisme perd en influence publique,
il le gagne en liberté privée, et l’Église finit
par se rallier au principe de laïcité. En
1925, l’assemblée des cardinaux et des
archevêques de France se prononçait encore contre la laïcité, « contraire aux
droits formels de Dieu »9, mais en 1945,

9. Déclaration de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France sur les lois dites de laïcité, 10 mars 1925. In Jean Baubérot, Guy Gauthier, Louis Legrand et Pierre Ognier. Op. Cit. p. 219

24

Pierre Kahn - L’école et les enjeux de la laïcité aujourd’hui

En 1945, après que la
Résistance eût fait lutter
ensemble contre le nazisme
« celui qui croyait au ciel
et celui qui n’y croyait pas »
(Aragon), l’épiscopat accepte
officiellement la laïcité de l’État,
à condition qu’elle ne tourne
pas au « laïcisme », c’est-à-dire
à la promulgation d’une sorte
de philosophie d’État.
après que la Résistance eût fait lutter ensemble contre le nazisme « celui qui
croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas »
(Aragon), l’épiscopat accepte officiellement la laïcité de l’État, à condition
qu’elle ne tourne pas au « laïcisme »,
c’est-à-dire à la promulgation d’une
sorte de philosophie d’État10. Signe du
consensus désormais réalisé autour de
la laïcité : celle-ci est mentionnée dans
la Constitution de la IVe République de
1946 : « La France est une république
indivisible, laïque, démocratique et
sociale » (repris dans la Constitution de
la Ve République, en 1958). L’idée d’un
« camp » laïque opposé au « camp » clérical semble bien désormais appartenir
au passé… à l’exception notable du

monde enseignant, historiquement attaché à la question laïque, et qui continue
à faire de la laïcité non seulement un principe juridique, mais un élément constitutif de son identité, une véritable culture,
dont certaines organisations syndicales –
comme le SNI – ou associations – comme
la Ligue de l’enseignement – organisent
la défense et la promotion.

NOUVEAUX PROBLÈMES,
NOUVEAUX DÉBATS.
VERS UNE REDÉFINITION
DE LA LAÏCITE FRANÇAISE ?
Dans ces conditions, l’ère ouverte en 1989
par les affaires du foulard semble bien
confronter la laïcité à des problèmes nouveaux, dont on peut énoncer quelques
données saillantes :
- la question laïque se pose à propos
d’une religion « minoritaire », à faible légitimité sociale ;
- les adeptes de cette religion appartiennent massivement à des couches sociales « dominées » ;
- les revendications religieuses actuelles ne
sont pas le fait d’une institution – comme

10. Déclaration de l’épiscopat français sur la personne humaine, la famille, la société, 13 mars 1945. In ibid., p. 272-275.

la revue socialiste 57
le dossier

Aujourd’hui, la controverse
n’oppose pas la laïcité à son
contraire, mais deux conceptions
de la laïcité. C’est sur fond
de consensus formel qu’il existe
un dissensus réel : tout le monde
est pour la laïcité – y compris
les organisations représentatives
des religions présentes
sur le territoire français –,
mais pas pour la même.
l’Église –, mais d’individus ou de micro
communautés ;
- les revendications, dans leur forme
extrême, n’ont pas pour objet une domination ou un contrôle de la vie publique,
mais une séparation, une exception à la
loi commune. En ce sens, le communautarisme religieux qui se développe
au sein des sociétés occidentales actuelles est différent du cléricalisme de
l’Église au XIXe siècle.
Mais ce qui change surtout, c’est la nature, la forme et le sens du débat. Aux
temps de la fondation de l’école républicaine, et encore en 1905, au moment de
la loi de Séparation des Églises et de
l’État, l’affrontement avait lieu entre par-

tisans et adversaires de la laïcité, ces derniers voyant dans la laïcisation une
entreprise de déchristianisation de la
France. Or, aujourd’hui, la controverse
n’oppose pas la laïcité à son contraire,
mais deux conceptions de la laïcité. C’est
sur fond de consensus formel qu’il existe
un dissensus réel : tout le monde est
pour la laïcité – y compris les organisations représentatives des religions présentes sur le territoire français –, mais
pas pour la même. Refuser, comme l’ont
fait, par exemple, Catherine Kintzler ou
Henri Pena-Ruiz11, d’accoler un qualificatif à la laïcité revient à défendre une
conception de la laïcité en la posant
comme son sens « vrai » et indiscutable,
c’est-à-dire à prendre parti dans ce débat
en le refusant. Il faut bien pourtant qualifier la laïcité, puisque, par exemple, c’est
au nom du « principe de laïcité » que la
loi de 2004 interdit d’arborer des signes
religieux ostensibles à l’école, alors que
le Conseil d’État, dans son avis de 1989
faisant suite aux premières affaires du
foulard islamique et en prenant appui,
notamment, sur la loi de 1905, avait,
quant à lui, jugé l’expression religieuse

11. Catherine Kintzler, Penser la laïcité. Paris, Minerve, 2014. Henri Pena-Ruiz, Qu’est-ce que la laïcité ? Paris, Gallimard, 2003,
coll. Folio (voir notamment p. 127 sq).

26

Pierre Kahn - L’école et les enjeux de la laïcité aujourd’hui

des élèves non incompatible en ellemême avec un tel principe12.
Il y a diverses façons possibles de caractériser ces deux conceptions en présence.
Laïcité « républicaine » vs laïcité « démocratique » (Sylvie Solère-Queval13) ; laïcité
« liberté de penser » – émancipation à
l’égard des dogmes ou des préjugés) vs
laïcité « liberté de conscience » (Jean Baubérot14) ; laïcité « doctrine de conscience »
visant à transformer le rapport des individus à leurs croyances vs laïcité « doctrine de séparation » soucieuse de la seule
neutralité de l’État (Cécile Laborde15) ; laïcité comme « état social » (laïcisation de
la société civile) vs laïcité dispositif de
« reconnaissance d’une liberté » (Stéphanie Heniette-Vauchez et Vincent Valentin16) ; laïcité « philosophique », projet
culturel global vs laïcité inscrite dans le
droit et la jurisprudence, attentive au respect des libertés individuelles (Olivier
Roy17) ; laïcité « substantielle » promouvant une « conception de la vie bonne »
vs laïcité « procédurale » se limitant
à une « conception du juste » (Pierre
Kahn18) : à travers toutes ces dénominations, c’est bien un même type d’opposition qui cherche à être pensé, entre une
certaine conception de la laïcité (« républicaine », « de conscience », « philoso-

phique », « substantielle »…) et une autre
(« démocratique », « de séparation », « juridique », « procédurale »…).
Relativement à l’école, on peut développer
de la façon suivante cette opposition :

Conception de type 1 (« substantielle »)
* La neutralité laïque implique une limitation de l’expression religieuse dans l’espace
public, et particulièrement à l’école.
* Les différences entre les individus doivent
être subordonnées à des principes et des
valeurs universels qui s’enseignent, par
excellence, à l’école.
* L’école est un lieu d’égalité indifférent aux
différences.
* Elle est une institution et pas seulement un
« service public » avec des « usagers ». D’où
sa nécessaire « sanctuarisation ».
* L’école est un lieu d’émancipation par l’instruction. Elle doit permettre de prendre
distance vis-à-vis de ses appartenances.
Conception de type 2 (« procédurale »)
* Les institutions sociales et politiques sont
au service des droits et libertés individuelles.
* Les élèves ne sont pas des agents de l’État,
mais des personnes particulières. Le devoir
laïque de réserve ne vaut pas pour eux.
* Certes, l’école est un lieu d’émancipation,
mais celle-ci est un résultat et ne peut être
exigée à l’entrée.

la revue socialiste 57
le dossier

Comment trancher dans ce débat ? L’auteur de ces lignes penche plutôt vers
le type 2 et tend à considérer, avec Jean
Baubérot19, ou les auteurs d’un livre
récent consacré à l’affaire Baby Loup20,
que l’idée de la laïcité que traduisent les
lois de 2004 et de 2010, comme la circulaire Chatel de 2012, est moins un prolongement ou le rappel d’un principe
républicain originaire qu’une redéfinition dont le risque majeur est de dénouer le lien que la loi de 1905 avait su
construire entre laïcité et libertés démocratiques21.
Le débat n’est pourtant pas clos et il nous
faut reconnaître qu’une approche trop
exclusivement procéduraliste de la laïcité
a aussi ses limites. La laïcité « philoso-

phique » ou « substantielle », comme on
voudra dire, a en effet l’intérêt d’insister sur
une dimension à laquelle la laïcité « juridique » est trop souvent aveugle – ou sur
laquelle elle est trop souvent muette – : la
construction d’un monde commun, dont
l’école est précisément le lieu et le moyen
privilégiés. Ne pas oublier, en somme, le
vieil espoir d’Edgar Quinet ; ne pas réduire
l’exigence du « vivre ensemble » à la
seule – et certes nécessaire – coexistence
des libertés. Comme le résume, d’une belle
formule, le philosophe Philippe Foray :
l’enjeu de la laïcité scolaire est de « permettre aux individus de ne pas se ressembler
tout en les invitant à se rassembler »22.
En ces termes peut être énoncé le défi
actuel de la laïcité.

12. Avis du Conseil d’État, 27 novembre 1989.
13. Sylvie Solère-Queval, « L’école entre République et Démocratie ». In Sylvie Solère-Queval (éd.). Les Valeurs au risque de l’école.
Villeneuve d’Ascq, presses Universitaires du Septentrion, 1999.
14. Jean Baubérot, « Les mutations de la laïcité française ». In Sylvie Solère-Queval (éd.). Op. Cit, 1999.
15. Cécile Laborde, Français, encore un effort pour être républicains ! Paris : Seuil, 2010, p. 65.
16. Stéphanie Heniette-Vauchez et Vincent Valentin, L’Affaire Baby Loup ou la nouvelle laïcité. Issy-les Moulineaux :
LGDJ Lextenso éditions, 2014 , p. 87.
17. Olivier Roy, La Laïcité face à l’islam. Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2013, p. 34 sq.
18. Pierre Kahn. « La laïcité est-elle une valeur ? » Spirale 2007, N° 39, p. 29-37.
19. Jean Baubérot, La Laïcité falsifiée. Paris, La Découverte, 2012.
20. Stéphanie Heniette-Vauchez et Vincent Valentin. Op. Cit.
21. Voir Pierre Kahn, La Laïcité. Paris, Le Cavalier Bleu, 2005, coll. Idées reçues, p. 67-73.
22. Philippe Foray, La Laïcité scolaire. Autonomie individuelle et apprentissage du monde commun. Berne, Peter Lang 2008.

la revue socialiste 57
le dossier

Jean-Louis Schlegel

Sociologue des religions, revue Esprit.

«Q

Dépressions, renouveaux, tournants
et tourments : l’Église catholique en France

u'est-ce qu'être catholique dans la société française contemporaine
et comment concilier catholicisme et laïcité ? » : telle est la question
qui m’est posée. Elle n’est simple qu’en apparence, car, pour paraphraser Aristote dans sa Métaphysique, « l’être se dit de multiples façons ». Certes, de
toutes les grandes religions du monde, l’Eglise catholique, avec une « représentation »
unique à sa tête, le pape, lui-même sommet d’une hiérarchie très structurée et d’un
« magistère » doctrinal et moral sans partage, apparaît comme l’institution mondiale
la plus unitaire qui soit.
Pourtant, comme aimait à dire le
grand historien et sociologue, Emile
Poulat, récemment décédé, le catholicisme aussi est un « monde », un
monde pluriel et bariolé. Une grande
pluralité d’options politiques et de
formes d’appartenances religieuses y
coexiste. Des différences, voire des
conflits, s’expriment sur de nombreux
sujets – internes ou externes à l’Eglise.
Une fois qu’on a défini la position officielle de l’Eglise, on n’a donc pas tout
dit. « L’être catholique dans la société
française contemporaine », ou ailleurs,

est donc multiple, et les rapports avec
la laïcité française aussi, même si, sur
ce dernier point, il existe aussi une
position au moins officieuse de l’Eglise
de France, représentée par la Conférence épiscopale.
Je rappellerai, d’abord, quelques
données objectives, auxquelles sont
confrontés les catholiques de tous horizons. J’évoquerai ensuite quelques
évolutions récentes de cette diversité,
voire de ces oppositions internes. J’essaierai, enfin, de préciser comment se
concilient, ou non, catholicisme et laïcité.

30

J.-L. Schlegel - Dépressions, renouveaux, tournants et tourments : l’Eglise catholique en France

DES CHIFFRES
PEU ENCOURAGEANTS
Tout catholique qui se dit tel est
affronté, aujourd’hui, au recul quantitatif et qualitatif de son Eglise.
Seulement 4 %, environ, des
catholiques sont « pratiquants »,
ce mot désignant par convention
la participation à la messe
du dimanche – ou à son
anticipation, le samedi soir – ;
ils sont plus nombreux - environ
8 % – si l’on admet une pratique
plus occasionnelle – une ou
deux fois par mois – et si on
élargit à d’autres célébrations
que la messe du dimanche –
messe en semaine, participation
à des assemblées de prière
ou d’autres activités.
- Recul en termes de pratique religieuse :
seulement 4 %, environ, des catholiques sont « pratiquants », ce mot
désignant par convention la participation à la messe du dimanche – ou à
son anticipation, le samedi soir – ; ils
sont plus nombreux – environ 8 % – si
l’on admet une pratique plus occasionnelle – une ou deux fois par mois – et
si on élargit à d’autres célébrations

que la messe du dimanche – messe
en semaine, participation à des assemblées de prière ou d’autres activités.
Souvent, le « public » des messes est
âgé – il tire vers le troisième ou le quatrième âge, avec la présence de
quelques rares familles dans la trentaine et des enfants en général petits – ;
les jeunes sont massivement absents
dès l’adolescence, de même que les
classes d’âge entre 25 et 55 ans – donc
les classes actives. Ce tableau doit être
nuancé : les jeunes peuvent appartenir à des groupes – aumôneries de
collèges et de lycée, scoutisme… – qui
ont leurs rythmes de pratiques et de
célébrations propres. D’autre part, il
existe, notamment dans les villes, des
paroisses très vivantes qui attirent
toutes les classes d’âge, même si les
aînés restent les plus nombreux. Enfin,
des rassemblements ponctuels, de
jeunes, en particulier, connaissent de
vrais succès. Il faudrait parler aussi du
regain relatif de certaines « dévotions »,
comme les « nuits d’adoration », les
pèlerinages, etc.
- Recul des sacrements de l’appartenance : baptêmes, confirmation,
mariage à l’Eglise sont en diminution
constante, de même que les inscrip-

la revue socialiste 57
le dossier

tions au catéchisme et à la profession
de foi à 12-13 ans, ce qui a forcément
un effet « boule de neige » par la suite,
dans le sens d’une rupture de transmission : les individus concernés
n’auront ni accès aux sacrements, dès
leur jeune âge, ni à la « socialisation »
dans le monde des représentations
et du savoir de base chrétien – prières
usuelles, images bien identifiées, etc. –,
par l’inscription au catéchisme, et
eux-mêmes ne transmettront plus ni
appartenance ni culture religieuse à
leurs enfants. Cette rupture n’est pas
compensée par le nombre croissant
de baptêmes de jeunes et d’adultes –
entre 3 000 et 4 000 par an, un chiffre
en hausse constante – même si ces
« conversions » constituent, en ellesmêmes, un phénomène intéressant
de notre époque. Il semble que l’enterrement à l’Eglise, longtemps constant
– autour de 75 % –, fléchisse aussi
désormais.
- Recul en termes de « personnel religieux » : les candidats au sacerdoce
sont très peu nombreux, y compris
pour les Ordres religieux dits « apostoliques » (dominicains, jésuites,

franciscains…) ; la situation est pire
encore pour les vocations dans la vie
religieuse féminine active – autrefois,
surtout, métiers d’enseignantes et
d’hospitalières ou d’auxiliaires de
santé –, qui semble présenter très peu
d’attrait pour les jeunes filles et jeunes
femmes d’aujourd’hui… Plus attirantes pour des jeunes catholiques :
les communautés dites « nouvelles »,
des créations récentes qui inventent
des formules de vie communautaire
et d’apostolat neuves, parfois « mixtes »,
donc avec des femmes et des
hommes célibataires, « consacrés »
ou non, et pouvant intégrer même des
couples, tous vivant en communauté,
selon des formules de vie communautaire diverses, ou constituées en
réseaux. Trait typique d’une époque :
les communautés plus ou moins
« tradis » – avec retour à l’habit religieux à l’ancienne et règlements
stricts1 – ont aussi plus de succès pour
les entrées de jeunes. La conséquence
très concrète, dans beaucoup de diocèses et de congrégations religieuses,
est la gestion difficile de pyramides
des âges, totalement inversées, donc

1. L’une des plus en vue, aujourd’hui, est la Communauté Saint-Martin, très traditionnelle - on y porte la soutane -, mais bénéficiant d’un afflux significatif de vocations.

32

J.-L. Schlegel - Dépressions, renouveaux, tournants et tourments : l’Eglise catholique en France

la préoccupation créée, comme dans
la société française, en général, par le
retrait de la vie active et la fin de vie
des prêtres, religieux et religieuses
âgés, souvent d’une forte longévité et
très nombreux par rapport aux générations encore en activité.
- Recul des anciennes et arrivée de
nouvelles générations de laïcs : alors
que les militants des mouvements
d’Action Catholique marqués par
le concile Vatican II et Mai 68 prennent peu à peu du champ – ces
mouvements eux-mêmes rassemblant souvent des « 3e âge », bientôt
Alors que les militants des
mouvements d’Action Catholique
marqués par le concile Vatican II
et Mai 68 prennent peu à peu
du champ, arrivent en force dans
les paroisses, pour en prendre
les rênes, les générations nées dans
les années 1970-1980, appelées
parfois « générations Jean-Paul II »
et « Benoît XVI », qui non
seulement n’ont pas connu
le concile et les révolutions
des années 1960, mais les
rejettent parfois violemment.

ou déjà retraités –, arrivent en force
dans les paroisses, pour en prendre
les rênes, les générations nées dans
les années 1970-1980, appelées parfois « générations Jean-Paul II » et
« Benoît XVI », qui non seulement n’ont
pas connu le concile et les révolutions
des années 1960, mais les rejettent
parfois violemment, et s’identifient
fortement aux enseignements de ces
deux papes, en matière de spiritualité
et de morale. Le clergé « jeune » qui
correspond à ces années manifeste
les mêmes dispositions de retour à
un catholicisme plus visible et plus
affirmé, sinon plus combatif, en particulier dans le domaine éthique et
théologique, où les contestations
d’une période antérieure sont désormais exclues. Les « cathos de gauche »
des années 1960-1970 n’ont pas totalement disparu, mais faute d’avoir pu
transmettre le flambeau, ils sont vieillissants et très minoritaires2. L’arrivée
inopinée du pape François à la tête de
l’Eglise leur a donné quelques motifs
d’espérer, mais, pour l’instant, en tout
cas, il n’a pas inversé l’orientation
conservatrice de la base.

2. Sur leur rôle hier et aujourd’hui, voir, sous la dir. de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, A la gauche du Christ. Les chrétiens
de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012.

la revue socialiste 57
le dossier

Les tendances du moment – en 2014 –
sont donc incontestablement une
« droitisation » – à la fois au sens politique et religieux – de l’Eglise catholique,
surtout chez les jeunes catholiques3,
une « droitisation » en partie conjoncturelle – liée à l’opposition au pouvoir
aujourd’hui en place –, même si elle est
aussi le prolongement de vieux dissensus avec la gauche et de vieilles
complicités avec la droite. On comprend que, de ce côté, contrairement à
ce qui se passe chez les catholiques
dits « conciliaires », le pape François et
ses initiatives de réforme ne constituent pas sans réserve, une « bonne
nouvelle », tandis que l’épiscopat
français – sauf une dizaine d’évêques
engagés aux côtés de la Manif pour
tous et, en général, sur les questions
controversées de bioéthique – garde
une prudente réserve. D’autre part,
les catholiques, en général, ont désormais le sentiment d’être minoritaires
dans la société française, même s’ils
restent très majoritaires parmi les
religions, en France ; on peut ajouter
qu’au-delà des chiffres, le catholicisme
est aussi la religion historique de

la France, avec tous les signes et
marqueurs culturels, ainsi que les
avantages symboliques que cela
implique… mais aussi les oppositions :
une des plaintes récurrentes des catholiques est d’être l’objet privilégié de la
dérision religieuse dans les médias.

FIN DE LA
« CIVILISATION PAROISSIALE »
ET CATHOLIQUES IDENTITAIRES
Si l’on voulait résumer, par une autre
entrée, les conséquences de cette situation
de recul, il faudrait dire qu’on assiste à la
fin de ce que les sociologues ont appelé
la « civilisation paroissiale », c’est-à-dire
celle de l’époque des « deux France »,
la catholique et la laïque, où le territoire
français était « quadrillé » par ses
clochers – et les paroisses qu’ils signifiaient –, où la mairie et l’école étaient
doublées ou complétées par l’église,
comme leur « autre » ou leur « pendant »
naturel, pour ainsi dire. Bien-sûr, les
églises sont toujours là4, mais les prêtres
sont absents : il n’est pas rare qu’en
milieu rural, un curé soit « desservant »
de 30 ou 40 clochers, voire plus, et beau-

3. Selon des enquêtes aux municipales de 2014, près de 30 % des jeunes catholiques auraient voté pour le Front national.
4. Les mairies aussi sont là et ouvertes, mais des écoles aussi sont fermées…

34

J.-L. Schlegel - Dépressions, renouveaux, tournants et tourments : l’Eglise catholique en France

Si l’on voulait résumer, par une
autre entrée, les conséquences
de cette situation de recul,
il faudrait dire qu’on assiste
à la fin de ce que les sociologues
ont appelé la « civilisation
paroissiale », c’est-à-dire celle
de l’époque des « deux France »,
la catholique et la laïque.
coup de diocèses ont, du reste, réduit
drastiquement le nombre de paroisses –
lesquelles ne coïncident donc plus avec
la présence d’une église – et redessiné
(rationalisé) la carte de leur présence sur
le terrain, avec une concentration des
forces, de fait, dans les villes et les
bourgs les plus importants. Des restructurations qui – un peu comme le projet
actuel de grandes régions – n’ont pas été
sans susciter oppositions et mécontentements divers.
On doit, évidemment, relier le phénomène à la « désertification » de la
France rurale. Mais, la fin de la « civilisation paroissiale » a des composantes
et des effets spécifiques. Par exemple,
compte tenu de la structure hiérarchique de l’Eglise catholique, les laïcs,
si engagés soient-ils, souvent, ne peuvent remplacer les prêtres – dans leurs
actes cultuels, en tout cas –, et donc le

culte – la messe, pour faire court – et la
transmission tombent en déshérence.
D’autre part, la rupture avec la tradition
catholique est amplifiée par l’absence,
et donc l’invisibilité des signes catholiques : il fut un temps, celui de la
« civilisation paroissiale » précisément,
où de nombreux catholiques non pratiquants ou pratiquants « saisonniers »
continuaient à faire baptiser leurs
enfants, à les envoyer au catéchisme, à
leur faire faire la profession de foi, à se
marier eux-mêmes à l’église, à vouloir
y être enterrés. Cette période d’« automatisme » religieux, dont même des
anticléricaux profitaient éventuellement,
est pratiquement terminée, car, alors
que l’Eglise visible – curé présent, presbytère ouvert, catéchisme assuré… –, il y
faudrait un « acte volontaire » dont
beaucoup sont incapables.
Pour autant, l’Eglise catholique n’est
pas « finie », mais il découle de cette
situation (encore) nouvelle que ceux
qui restent – dans les centres vivants
du catholicisme, aujourd’hui avant tout
situés dans les grandes villes – pratiquent un catholicisme d’attestation
et d’affirmation. Alors que les croyants
ou les pratiquants « sociologiques »
ont disparu, les paroissiens, tous

la revue socialiste 57
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« motivés » d’aujourd’hui, constituent
des communautés ferventes – liturgiques,
cultuelles et même culturelles –, que d’aucuns traitent d’« identitaires » – certaines
le sont, bien-sûr, mais la généralisation
est illégitime. Ces communautés vivantes
rassemblent, notamment, les « générations Jean-Paul II » et « Benoît XVI »
évoquées plus haut, donc des générations fortement identifiées autour de
ces papes, qu’ils ont connus, éventuellement, en tant que participants aux
JMJ (Journées mondiales de la jeunesse), à partir des années 1980. Ils
entretiennent une foi « décomplexée »,
pour reprendre un mot très employé à
l’heure actuelle, refusant de se cacher –
comme l’ont fait, selon eux, les générations antérieures, celles du concile
Vatican, qui furent aussi, souvent, des
« cathos de gauche » – et manifestant
« sans complexe » leur identité.
A ce titre, ces générations sont à leur
manière en phase avec le désir de visibilité qui agite les religions du monde,
aujourd’hui. Une partie d’entre-elles
a participé aux « Manifs pour tous »
contre la légalisation du mariage
homosexuel (loi Taubira), mais avec
des différences : les plus radicaux rejettent, certes, en bloc toute idée d’union

Une caractéristique encore de ces
générations mérite d’être relevée :
après l’effort des mouvements
d’Action Catholique, au XXe siècle,
pour faire entrer tous les milieux
sociaux dans l’Eglise et
réciproquement, elles appartiennent
assez sensiblement aux classes
aisées moyennes et moyennes
supérieures, avec donc des niveaux
d’études souvent élevés.
légale entre homosexuels, mais pour
beaucoup, le grand thème mobilisateur
a été, plus que le mariage entre homosexuels, la filiation et la famille. Le
« familialisme » sera probablement
un étendard d’identification pour les
générations catholiques à venir. Une
caractéristique encore de ces générations mérite d’être relevée : après l’effort
des mouvements d’Action Catholique,
au XXe siècle, pour faire entrer tous les
milieux sociaux dans l’Eglise et réciproquement, elles appartiennent assez
sensiblement aux classes aisées
moyennes et moyennes supérieures,
avec donc des niveaux d’études souvent élevés.
Ces indications peuvent légitimement
susciter la perplexité ou confirmer les
craintes – et les fantasmes – des partis

36

J.-L. Schlegel - Dépressions, renouveaux, tournants et tourments : l’Eglise catholique en France

et des militants de gauche, ou ceux de
la laïcité. Il faut éviter, cependant, les
jugements hâtifs. S’il est évident que
ces « nouveaux catholiques » participent de la « droitisation » de la société
et des réactions négatives, par rapport
au pouvoir actuel – surtout après la loi
Taubira –, la plupart d’entre eux appartiennent à la droite classique, dans
toutes ses nuances, et nullement à l’extrême droite politique ou religieuse.
Souvent, ils se veulent aussi « catholiques sociaux ». Une fraction d’entre
eux – la plus jeune – condamne sans
nuances tous les libéralismes, y compris l’économique. D’après certaines
réactions – sur les réseaux sociaux –,
beaucoup sont éloignés aussi de
M. Sarkozy, ou l’apprécient peu – en le
jugeant notamment, il est vrai, sur son
indécision et son inconstance par rapport au mariage pour tous.

CATHOLIQUES ET LAÏCITÉ
FRANÇAISE5 : APAISEMENTS
ET DIFFÉRENDS NOUVEAUX
On ne relèvera ici que quelques
aspects.

- L’Eglise catholique admet, officiellement, voire valorise, devant les excès
religieux aujourd’hui – communautarismes, exigences de certains groupes –,
la laïcité française, selon les dispositions de la loi de 1905, avec néanmoins
les changements législatifs intervenus
depuis, notamment ceux qui concernent l’enseignement privé catholique –
surtout la loi Debré de 1959 : une disposition encore et toujours très
contestée par beaucoup de militants
de la laïcité et aussi… des catholiques
très minoritaires. Néanmoins, l’Eglise
souhaiterait une laïcité globalement
plus « positive » – un adjectif qui a le
don d’irriter le « camp laïque » –, plus
ouverte aux nouvelles réalités sociopolitiques et religieuses. Elle parle
ainsi de « laïcité de coopération »,
signifiant par là que dans la construction quotidienne de la République,
notamment sociale, l’Eglise et les
catholiques peuvent apporter et apportent de fait leur pierre, sans arrièrepensée. Naturellement, tous les catholiques sont loin d’avoir intégré
l’acceptation, sans arrière-pensée, de
la laïcité. Ainsi, les jeunes générations

5. L’expression « laïcité française » englobe la loi de 1905, son application concrète et le combat militant pour la faire respecter.

la revue socialiste 57
le dossier

sont aussi ignorantes de son sens que
l’ensemble des jeunes Français6 –
nous revenons sur ce point en conclusion, ci-dessous.
- Que des catholiques, notamment de
droite, fassent une interprétation erronée des principes et des objectifs de la
laïcité française et qu’ils souhaitent, au
fond, une influence plus grande du pouvoir clérical, ou des avantages pour
l’Eglise, c’est plus que probable. Mais,
ils ne sont pas les seuls à mal interpréter
la laïcité et la place de la religion,
aujourd’hui. En sens inverse, il est, en
effet, étonnant, y compris pour la plupart de sociologues de la religion, de
voir combien une partie des militants
laïques français apprécie mal l’évolution
du champ religieux : l’affaiblissement du
catholicisme, la fragmentation et le pluralisme religieux, la recomposition et la
dissémination religieuses créées par la
sécularisation de la société, la spécificité
mais aussi le « commun » de l’islam…
On a parfois l’impression – fâcheuse –
que certains groupements laïques en

sont restés à 1905, avec le seul modèle
catholique en ligne de mire. Comme l’a
montré l’affaire récente de la crèche
enlevée du Conseil général de Vendée,
après une intervention de la Libre Pensée devant le tribunal administratif,
ils confondent traditions folkloriques
françaises et foi catholique, une confusion due, certes, à une zone grise – entre
culture et culte – dans une « modernité
post-catholique », mais ils oublient que
cette zone grise est difficile à gérer
En Allemagne, le grand
philosophe, Jürgen Habermas,
pourtant un « rationaliste »,
a ouvertement posé la question,
devant les « déraillements »
du progrès, de la place des
traditions religieuses dans la
politique, dans la mesure où ces
traditions tiennent un discours
rationnel acceptable et
compréhensible par des lecteurs
modernes non religieux. Mais ce
questionnement n’a jamais eu
d’échos en France…

6. Un exemple récent (vu sur internet) : les jeunes « cathos » de l’aumônerie universitaire de Nantes se réunissent au CROUS
et chantent joyeusement avant le repas le « Benedicite » (la prière avant les repas) – sans voir à quel point ce genre de pratique, d’une part, déroge à la loi de 1905 et, d’autre part, comporte le risque d’imitations par des groupes aux intentions
moins innocentes que les leurs - il apparaît, en effet, qu’ils sont plus bêtes que méchants, mais tout le monde n’est pas dans
cet état d’esprit…

38

J.-L. Schlegel - Dépressions, renouveaux, tournants et tourments : l’Eglise catholique en France

pour l’Eglise, aussi. Le succès étonnant
des Manifs pour tous reflète peut-être
bien, lui aussi, la présence latente d’une
culture catholique profonde dans la
France sécularisée : ce serait problématique, bien-sûr, pour la laïcité, s’il en était
ainsi, mais cela donne également à penser qu’une modernisation à marche
forcée, au nom du « progrès » insensible, précisément, à la présence refoulée
ou occulte du traditionnel dans le
moderne, pose elle aussi question. En
Allemagne, le grand philosophe, Jürgen
Habermas, pourtant un « rationaliste »,
a ouvertement posé la question, devant
les « déraillements » du progrès, de la
place des traditions religieuses dans la
politique, dans la mesure où ces traditions tiennent un discours rationnel
acceptable et compréhensible par des
lecteurs modernes non religieux. Mais
ce questionnement n’a jamais eu
d’échos en France…
La gauche socialiste, surtout, donne
parfois l’impression d’avoir pris acte
de l’affaiblissement de l’Eglise catholique, donc du fait que les catholiques
– 4 % de pratiquants… – représentent
finalement une quantité politique

négligeable et qu’elle n’aurait plus à
les séduire ou à les convaincre. Mais,
elle se trompe peut-être sur ce point :
selon Jérôme Fourquet, de l’IFOP, le
« vote catholique » déborde de loin les
pratiquants et représenterait environ
13-14 % des Français, en particulier,
autour des thèmes de la famille et
l’école7 – ce qui est donc loin d’être
négligeable. Et, de toute façon, du côté
des sociologues de la religion – les
« experts », après tout, de la question
religieuse – on ne table plus du tout,
aujourd’hui, sur un déclin linéaire
du religieux, une fois que la modernité
urbaine, industrielle, technologique,
scientifique, culturelle s’est installée.
Déclin oui, mais complexe et non
uniforme.
- Avec la gauche socialiste surtout, celle
de la tradition laïque, finalement,
on peut se demander si le fossé ne
s’est pas creusé pour d’autres raisons.
Jusque dans les années 1960, morale
laïque et morale catholiques étaient
finalement très proches, sur des sujets
comme l’avortement, le divorce et
d’autres situations. Par exemple,
même si le divorce était permis par la

7. C’est probablement cette thématique qui explique le vote catholique traditionnellement à droite.

la revue socialiste 57
le dossier

loi, il était désapprouvé par la morale,
c’était un « mal » objectif. J’ai gardé le
souvenir personnel d’une conversation, autour de 1975, avec un « prof
de prépa » scientifique, président
de la FOL de sa ville : il déplorait vivement la « cohabitation juvénile » en
train de se généraliser… Qu’aurait-il
dit, aujourd’hui, où l’écart « moral » est
devenu très grand ? Pour faire bref,
l’Eglise a maintenu sa loi très restrictive en tout ce qui concerne le sexuel,
le conjugal, le bio-humain – de la
contraception et de l’avortement,
jusqu’au mariage gay, en passant par
toutes les révolutions rendues possibles par la génétique –, alors que le
camp laïque accepte, ou plutôt encourage, au nom de la liberté et de
l’égalité, toutes les « libérations » –
sexuelles, conjugales, en début et de
fin de vie…
Ce qui apparaît comme morale des
« interdits » contre morale « libertaire »,
chacune couvrant des « intérêts » pas
toujours exprimés, repose, en fait,
sur des présupposés profonds, selon
qu’on donne la primauté à des fondements basés sur les « droits naturels »
de l’homme (liberté/égalité) ou sur
l’anthropologie, voire sur une méta-

physique de la « nature humaine ».
Le non libéralisme de l’Eglise, en
matière « morale », se heurte, en tout
cas, de front au libéralisme et à l’individualisme libertaire d’une partie de la
gauche. L’Eglise officielle nourrit, en
réalité, ce genre de pensées à l’égard
des politiques démocratiques, en
général, qui libéralisent, à tout va, au
nom de la liberté et de l’égalité… Par
ailleurs, alors que la gauche laïque
dénonce l’attitude morale réactionnaire de l’Eglise, les catholiques les
plus identifiés – ceux dont il a été question plus haut – se réclament, de plus
en plus, d’une « écologie humaine » –
donc, au-delà de l’environnemental –
et accusent la légèreté de la gauche
socialiste et verte – et, éventuellement,
de la droite libérale –, qui ne se préoccupe pas des conséquences négatives
des nouveaux droits, en particulier
l’abandon des plus fragiles. Si on
considère – comme le fait le sociologue Jean Baubérot – ces droits ou ces
« lois qui permettent » comme une laïcisation de fait de la société et du
vivre-ensemble, on peut dire qu’un
nouveau front de différends s’est
ouvert ici, qui fait comprendre aussi
la méfiance actuelle des catholiques

40

J.-L. Schlegel - Dépressions, renouveaux, tournants et tourments : l’Eglise catholique en France

On « concilierait » volontiers
laïcité et catholicisme sur
un point : l’ignorance
prodigieuse, par les jeunes
Français - pas seulement
ceux issus de l’immigration -,
de l’une et de l’autre,
des principes de la laïcité
et des doctrines de l’Eglise.
identifiés à l’enseignement moral de
l’Eglise envers la « morale laïque »8.
Pour conclure, on « concilierait »
volontiers laïcité et catholicisme sur
un point : l’ignorance prodigieuse, par
les jeunes Français – pas seulement
ceux issus de l’immigration –, de l’une
et de l’autre, des principes de la laïcité
et des doctrines de l’Eglise. L’Eglise
s’emploie – très difficilement – à combler le fossé d’inculture religieuse.
Du côté laïque aussi, on cherche à
enseigner, de manière plus offensive,
la laïcité et son sens. Cependant, j’y ai
déjà fait allusion, on n’a pas assez pris
en compte, de ce côté, les paradoxes
de la sécularisation et les mutations
religieuses qui en résultent. Longtemps, les sociologues de la religion
ont interprété la sécularisation comme

une perte, un recul, une défaite pour
les religions, parce qu’effectivement
les grandes institutions historiques –
Eglises et autres –, dont l’emprise culturelle, morale, sociale… avait modelé la
culture de pays, voire de continents
entiers, semblaient irrémédiablement
reculer. Et cette conviction répondait aux
observations de terrain quantitatives –
baisse de la pratique religieuse – et qualitatives – présence de plus en plus
restreinte du religieux dans les divers
domaines de la réalité. Or, aujourd’hui,
des sociologues de la religion vont
jusqu’à parler de « dé-sécularisation »
pour rendre compte des « retours
du religieux », des retours qui sont tout
sauf le retour du même ; on assiste
à des recompositions considérables,
des re-sacralisations diffuses ou concentrées, des réapparitions inédites…
comme si les nouvelles sociétés,
technologiquement très avancées, produisaient leur propre « sacré » ou leur
« propre religieux », des excroissances
non rationnelles ou différemment rationnelles, parfois très individualistes – un
sacré et un religieux qui répondent aux
questions et aux incertitudes que crée

8. Autrefois, la méfiance venait de l’enseignement d’une « morale sans Dieu », mais non pas du contenu de cette morale.

la revue socialiste 57
le dossier

la raison instrumentale dominante
dans nos sociétés.
Cependant, paradoxalement, les religions historiques constituent alors
plutôt des pôles de rationalité, des institutions capables de canaliser le
religieux sans frontières et de respecter
les séparations laïques. La laïcité se
trompe, par conséquent, quand sa
cible essentielle demeure la « neutralisation » des grandes religions dans
l’espace public, avec lesquelles, d’ailleurs, l’Etat peut discuter9 – parce qu’il
y a des interlocuteurs légitimes. D’autre part, on s’égare à mon sens quand,
devant l’envahissement multiforme du
religieux, on veut absolument faire de
la laïcité, de manière très volontariste,
une doctrine politique globale de la
démocratie, donc une philosophie et

parfois une quasi religion indépassable – ce qui, on ne le voit pas assez,
diminue aussi son universalité et la
rend inassimilable par d’autres pays.
Le sociologue ne peut qu’enregistrer
avec préoccupation qu’en dépit du discours très emphatique de la laïcité
française sur son excellence et sa
capacité de promouvoir le vivreensemble, son image devient négative
dans une partie de l’opinion publique,
parce qu’elle apparaît intolérante. Il
faudrait plutôt et constamment, face à
ce « nouveau religieux », redéfinir avec
simplicité et réalisme, comme la loi de
1905 y invite, la nature et la cause précise des frontières entre le religieux et
le politique, et l’intérêt et les bienfaits
pratiques indubitables, pour tous, de
la séparation à la française.

9. Précisément parce qu’elle sépare fortement, la laïcité française a besoin, à mon avis, de représentants qualifiés des religions
pour discuter des problèmes. Le catholicisme est, de ce point de vue, clairement représenté par la présidence de la Conférence nationale des évêques - cependant, du fait que les évêques ne sont pas élus par le peuple catholique, mais nommés
par Rome, des catholiques contestent cette représentativité -, l’islam est mal représenté - le Conseil Français du Culte Musulman est élu, mais fonctionne mal -, les institutions du protestantisme et du judaïsme français, lointaines créations
napoléoniennes, dépendent, pour une part, du rayonnement des personnalités élues à leur direction.

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la revue socialiste 57
le dossier

L

Abdennour Bidar

Philosophe, auteur de Comment sortir de la religion, La Découverte, 2012.

Islam et laïcité

a civilisation de l'islam est-elle compatible avec la laïcité ? Avec la démocratie ?
Avec la modernité ? Notre débat français n'a cessé de répéter ces mêmes questions, depuis que le 11 septembre 2001 a installé l'islam – religion et civilisation –
en position de « Grand Autre », dont la différence avec l'Occident et ses valeurs serait
telle qu'entre eux, il ne pourrait y avoir qu'un « choc des civilisations ».
Ces questions sont toujours ainsi posées
sur un fond de scepticisme, d'inquiétude,
voire de défiance et d'incrédulité. On peut
s'étonner de ce soupçon, dès lors que,
comme le souligne Olivier Roy, l'histoire
de l'Islam atteste que « dès la fin du Ie siècle de l'hégire, une séparation de facto
entre pouvoir politique (sultans, émirs) et
pouvoir religieux (…) s'est constituée et
institutionnalisée ». Il précise, au sujet de
l'Etat dans la civilisation islamique, que
sa nature n'est pas religieuse, mais civile
et que « sa légitimité est indirectement
religieuse, dans la mesure où il assure le
bien public (maslahat) permettant au
croyant de suivre sa religion » (L'échec de
l'islam politique, Seuil, 1992).
Les choses se compliquent, cependant,
si l'on considère cette fois les représen-

tations – l'imaginaire islamique et non
plus les faits. Force est alors de constater que l'islam classique, moderne et
contemporain a fait varier les formes
prises par l'autorité politique sur le
fond d'une représentation cardinale à
valeur de mythe fondateur : celui d'une
« religion totale » exprimée par la formule courate « islamou dîn wa dawla »
qui signifie « l'islam comme religion
et Etat ». Olivier Roy souligne dans le
même ouvrage que c'est même « un
lieu commun de dire que dans l'imaginaire politique de l'islam [et plus
particulièrement dans l'imaginaire de
l'islam politique, cet « islamisme » qui
voudrait faire de l'islam une « religion
totale »] il n'y a pas de distinction entre
l'ordre du religieux et celui du politique ».
Cette représentation voudrait tirer son

44

Abdennour Bidar - Islam et laïcité

fondement coranique du passage
qu'on appelle communément le « verset des dirigeants », dans lequel la
« dictée surnaturelle » de Dieu (expression de Louis Massignon) aurait
ordonné ceci : « O vous qui croyez !
Obéissez à Dieu ! Obéissez au prophète
et à ceux d'entre vous qui détiennent
l'autorité » (IV, 59).
Roy explique que de ce « paradigme »
d'une autorité spirituelle héritée du prophète par les détenteurs ultérieurs du
pouvoir politique « sont issus un certain
nombre de thèmes récurrents dans la
pensée politique islamique. On affirme
[ainsi] la non-séparation de l'espace du
religieux, du juridique et de la politique.
On veut faire de la loi musulmane, la
chariat, la source unique du droit, ainsi
que la norme des comportements individuels, qu'il s'agisse du souverain ou
du simple croyant. On s'interdit de définir un espace politique autonome, avec
ses lois, son droit positif et ses valeurs
propres ».
L'imaginaire musulman fut et reste largement persuadé que tout chef
politique doit, pour être légitime,
régner selon le modèle mythifié du

prophète et « Au nom de Dieu » – mention rituelle par laquelle commence
même la nouvelle constitution tunisienne de 2013, alors que celle-ci
ambitionne d'être une exception –
dans le monde musulman contemporain – de reconnaissance de la liberté
de conscience humaine, et donc
d'émancipation de l'ordre politique
humain, par rapport à la tutelle d'une
transcendance… C'est là aussi le
Coran lui-même qui est habituellement
convoqué pour cet imaginaire d'unité
et de continuité entre la souveraineté
divine et la souveraineté humaine. On
se réfère ici à deux types de versets :
d'abord, les versets métaphysiques qui
font d'Allah (le Nom suprême de Dieu
en islam) le « souverain des cieux et de
la terre » (Rabbou ssamâwati wal ard,
voir, par exemple, Coran, XIII, 16) ;
ensuite, les versets à caractère plus
existentiel ou anthropologique qui instituent l'homme comme le « khalîfat »,
le Calife de Dieu sur cette même terre
(voir Coran, II, 30-34), autrement dit,
selon la traduction usuelle du terme,
les versets qui définissent le sens de la
vie humaine comme « lieutenance » de
la royauté divine, régence ou administration terrestre de sa justice.

la revue socialiste 57
le dossier

Il y a donc l'imaginaire, d'un côté, et la
réalité, de l'autre. Il y a l'imaginaire qui
réfère idéalement le pouvoir temporel à
un mandat du ciel et il y a la réalité de
dynasties, sultanats, califats, émirats,
qui ont tous institué une séparation de
fait avec les autorités religieuses. Ce sont
bien deux choses distinctes tout au long
de l'histoire de l'islam que cette existence
conjointe de deux instances de pouvoir :
l'autorité politique, d'un côté, et l'autorité
des dignitaires de la religion, de l'autre.
Pour assurer aux yeux d'une population
la légitimité et la majesté de son pouvoir,
le chef politique prend bien soin de se
réclamer systématiquement le « gardien
de la religion », le « protecteur ou le commandeur des croyants » – et cela vaut
des califats omeyyade (661-750) et
abbaside (750-1258), jusqu'à l'Empire
Ottoman (1299-1923). Il sait, en effet, que
faute de prendre en compte cet imaginaire régnant, qui réclame absolument
cette référence ou déférence au sacré,
son pouvoir ne se parera jamais de
l'aura spirituelle nécessaire pour durer –
et quel pouvoir ne se soucie pas d'abord
de durer, en islam et ailleurs ?
Le lien entre religion et politique relève
ainsi purement et simplement d'une

stratégie de la conservation du pouvoir.
C'est ce qu'illustre de manière remarquable Makram Abbès dans son
ouvrage Islam et politique à l'âge classique (PUF, 2009). Il y a étudié les
« Miroirs des princes », c'est-à-dire les
traités d'art de gouverner qui ont enseiIl y a donc l'imaginaire,
d'un côté, et la réalité, de l'autre.
Il y a l'imaginaire qui réfère
idéalement le pouvoir temporel
à un mandat du ciel et il y a
la réalité de dynasties, sultanats,
califats, émirats, qui ont tous
institué une séparation de fait
avec les autorités religieuses.
Ce sont bien deux choses
distinctes tout au long
de l'histoire de l'islam que
cette existence conjointe
de deux instances de pouvoir :
l'autorité politique, d'un côté,
et l'autorité des dignitaires
de la religion, de l'autre.
gné leur métier aux chefs politiques
durant la période classique de l'islam
(du VIIe au XVe siècle). L'art de gouverner
théorisé dans ces traités, appelés âdâb
sultâniyya, a trois caractéristique : il est
« réaliste, positif, pragmatique », autre-

46

Abdennour Bidar - Islam et laïcité

ment dit il ne fait pas référence, de façon
idéaliste ou moraliste, à une inspiration
divine qui devrait être la qualité première
du Prince, ni à une quelconque fidélité au
modèle prophétique. Il est uniquement
question ici de « stratégie militaire », et des
dispositions à acquérir en matière de
« ruse » et de « diplomatie ». Nulle trace
d'une doctrine théocratique ni d'une
piété qui devrait être la vertu cardinale
du dirigeant. Lorsque celui-ci affiche
cette piété, ou qu'il mobilise le mythe de
l'articulation entre son pouvoir et celui
du Prophète, c'est seulement de façon
machiavélienne – parce que ça sert la
stabilité de son pouvoir, à ce moment-là.
Il n'y a eu, en Islam, que la période première dans laquelle autorité spirituelle
et pouvoir temporel auraient fusionné,
dans le règne devenu légendaire des
successeurs immédiats du Prophète
Mohammed qu'on a appelés les quatre
« califes bien guidés », parce que précisément ils ont été installés dans la figure
idéale de chefs politiques inspirés, bénéficiant encore, à titre d'héritage ou
d'ombre portée, de la stature du Prophète « prêtre et roi ». Mais, là encore, il
faut déconstruire un mythe. C'est ce qu'a
tenté de faire l'égyptien, Ali Abderraziq,

en 1925, dans un livre intitulé L'islam et
les fondements du pouvoir (La Découverte, 1994) qui lui a valu d'être déchu de
son rang de mui de la grande université religieuse d'Al Azhar ! Il y explique,
en effet, plusieurs choses tout à fait
Il n'y a eu, en Islam, que la période
première dans laquelle autorité
spirituelle et pouvoir temporel
auraient fusionné, dans le règne
devenu légendaire des successeurs
immédiats du Prophète Mohammed
qu'on a appelés les quatre « califes
bien guidés », parce que
précisément ils ont été installés dans
la figure idéale de chefs politiques
inspirés, bénéficiant encore, à titre
d'héritage ou d'ombre portée, de la
stature du Prophète « prêtre et roi ».
impossibles à entendre pour l'imaginaire politique de l'islam. La première
est que « Le califat », c'est-à-dire la
représentation du calife comme ombre
de Dieu sur terre, « n'a pas été négligée
seulement par le Coran, qui ne l'a
même pas évoqué, il a été ignoré tout
autant par la sunna [l'exemple du prophète, tiré de la compilation de ses
paroles et actes] qui n'en fait aucune
mention ». « La preuve en est, poursuit-

la revue socialiste 57
le dossier

il, que les théologiens n'ont pu produire
le moindre hadith [paroles du prophète] dans leur argumentation sur le
sujet ». Plus loin, Abderraziq ose même
un parallèle tout à fait inattendu :
« Jésus-Christ a évoqué le gouvernement de César, et a ordonné de rendre
à César ce qui est à César » ; or, « Les
hadiths du prophète où l'on voit des
allusions aux notions de califat, d'imamat, d'allégeance, ne signifient rien de
plus que ce que le Christ a voulu dire
lorsqu'il a évoqué certaines dispositions de la loi religieuse vis-à-vis du
gouvernement de César ». Il y aurait
donc, en islam, aussi, une théorie des
deux royaumes, la chariat (loi religieuse) ne prétendant gouverner que la
vie spirituelle de l'homme, et non pas la
totalité de son existence. Ce qu'Abderraziq déconstruit et percute de plein
fouet, c'est la représentation de la communauté originelle de l'islam, comme
Cité politique de Médine rassemblée
par un prophète roi.
Même en admettant, cependant, que
le prophète ait été roi, et qu'il y ait eu
aussi réunion des deux royaumes dans
le sceptre des quatre premiers califes
« bien guidés », donc jusqu'en 661,

ensuite la séparation des pouvoirs
s'est durablement installée en islam.
La conduite des affaires terrestres
au chef politique, la direction religieuse
aux différentes classes de dignitaires,
théologiens, imams, docteurs en sciences religieuses, etc. A cet égard, la
Révolution iranienne de 1979 qui
La Révolution iranienne de 1979
qui installe au pouvoir
les ayatollahs, des dignitaires
religieux, introduit un facteur
de nouveauté caractéristique
du XXe siècle et prétend réformer
la société en renouant par-delà
les siècles avec le temps
du Prophète, pendant lequel
le pouvoir politique et l'autorité
religieuse ne faisaient qu'un. Reste
à savoir ce que vaut la réactivation
d'un mythe des origines comme
fondement politique.
installe au pouvoir les ayatollahs, des
dignitaires religieux, introduit un
facteur de nouveauté caractéristique
du XXe siècle : comme du côté des
Frères musulmans qui, dès les années
1920, en Egypte, prenaient pour slogan
« le Coran est notre Constitution », cette
Révolution iranienne prétend réformer

48

Abdennour Bidar - Islam et laïcité

la société en renouant par-delà les
siècles avec le temps du Prophète,
pendant lequel le pouvoir politique et
l'autorité religieuse ne faisaient qu'un.
Reste à savoir ce que vaut la réactivation d'un mythe des origines comme
fondement politique… Olivier Roy
insiste, à cet égard, sur ce qu'il nomme
« l'impossible Etat islamique » : les
sources coraniques et historiques
permettant de fonder un pouvoir
théocratique sont tellement maigres
qu'« on est frappé par la pauvreté de
la réflexion islamiste sur les institutions politiques, alors même que
l'islamisme met en avant la question
du politique » ; et, en ce qui concerne
l'Iran lui-même, qui donne pourtant
toutes les apparences « que le sommet de l'institution cléricale coïncide
avec celui de l'institution étatique », en
réalité « derrière la rhétorique islamiste et révolutionnaire », « le modèle
iranien est en fait un modèle « laïc »,
au sens où c'est l'Etat qui définit la
place du religieux, et non le religieux
qui définit celle du politique ». On est
loin ici des imaginaires, islamique… et
occidental, d'un régime iranien perçu
comme à contretemps de la sécularisation du monde.

On ne peut que s'étonner, pour le
déplorer, que cet imaginaire occidental
continue de se laisser persuader qu'islam et laïcité, islam et sécularisation
seraient antagonistes. Comment interpréter, autrement, qu'une confusion
entre l'imaginaire et le réel, par exemple, ce jugement radical de Rémi
Quand l'imaginaire islamiste
et l'imaginaire occidental
se rejoignent pour enfermer
l‘islam dans le fantasme d'une
religion foncièrement totale
(et Paul Ricœur nous disait que
le faux-pas du total au totalitaire
est presque fatal), comment ne pas
voir dans le choc des civilisations
un choc des ignorances ?
Brague selon lequel « Pour l'islam, la
séparation du politique et du religieux
n'a pas le droit d'exister. Elle est même
choquante, car elle passe pour un
abandon de l'humain au pouvoir du
mal, ou une relégation de Dieu hors
de ce qui lui appartient. La cité idéale
doit être ici-bas. En principe, elle y
est même déjà : c'est une Cité musulmane » (La loi de Dieu, Gallimard,
2005). Quand l'imaginaire islamiste
et l'imaginaire occidental se rejoignent

la revue socialiste 57
le dossier

ainsi pour enfermer l‘islam dans le
fantasme d'une religion foncièrement
totale (et Paul Ricœur nous disait que
le faux-pas du total au totalitaire est
presque fatal), comment ne pas voir
dans le choc des civilisations un choc
des ignorances ?
Ce qui est attesté historiquement en
islam, c'est l'existence d'un pouvoir religieux distinct du pouvoir politique.
Dans le sunnisme, comme dans le
chiisme, les deux grands courants
majeurs de l'islam – selon une proportion actuelle de 15 % de chiites,
essentiellement en Iran/Irak –, on
a affaire au pouvoir à de véritables
organisations « cléricales », si tant est
que ce terme ne soit pas ici impropre.
Nous l'employons malgré quelques
réserves parce que l'idée commune
selon laquelle il n'y aurait pas de clergé
en islam est très inexacte : il y a des
chefs religieux consacrés dans leur
fonction par leur parcours et leur
magistère acquis au sein de telle
ou telle des écoles de droit religieux
(madhhab), notamment les quatre
ou cinq plus grandes : malikisme,
hanafisme, hanbalisme, chaféisme,
jafarisme. L'islamologue, Mohammed

Arkoun, disait fréquemment, à cet
égard, que « l'islam est théologiquement protestant et politiquement
catholique ». Si, en effet, du point de vue
théologique, chaque fidèle musulman
peut être son propre imâm (guide de la
prière ou chef spirituel), dans les faits,
ce sont bien ces castes de clercs qui se
sont imposées comme intercesseurs
entre ce fidèle et Dieu : les écoles juridiques citées détiennent, en effet, le
monopole de l'interprétation du Coran
et du hadith (la compilation des
paroles du Prophète, qui instituent un
modèle de vie, la sunna).
Qu'en est-il donc, à partir de tout ce qui
précède, du rapport entre islam et laïcité ? Le mot laïcité, lui-même, n'existe
pas dans le vocabulaire classique de
l'islam. Plusieurs néologismes ont
été tentés au XXe siècle, en particulier
celui de almanat, qui vient de âlam,
le monde – ce qui peut s'entendre,
en français, comme désignant « les
affaires de ce monde » par distinction
avec le religieux qui entend prendre en
charge un possible salut dans l'audelà. Au-delà de ce débat sur le mot
même de laïcité, deux questions se
posent finalement :

50

Abdennour Bidar - Islam et laïcité

1- Peut-on considérer l'histoire de la
séparation des pouvoirs politiques et
religieux, tout au long de l'histoire de
l'islam, comme un fait suffisant en
soi pour attester de la possibilité
d'une laïcité qui se définit précisément comme séparation ? A-t-on
affaire, cependant, dans les deux cas,
à la même séparation ?
2- Comment la tutelle sur les consciences exercée en islam par les
castes de clercs pourrait-elle être
compatible avec le droit de chaque
individu à une véritable liberté de
conscience en matière de vie spirituelle – liberté de religion, et liberté
vis-à-vis de la religion ? N'est-ce pas
cette liberté personnelle qui est instituée et garantie par le principe de
laïcité de l'Etat ?
C'est en posant cette seconde question
que nous nous donnons le moyen de
répondre à la première. La séparation
des pouvoirs historiquement présente
en islam ne suffit pas à assurer sa compatibilité avec la laïcité. Bien que le
pouvoir religieux soit séparé du pouvoir politique en islam, néanmoins
l'autorité sociale, morale, spirituelle de

ce pouvoir religieux empêche largement – hier comme aujourd'hui – que
la conscience et la vie personnelle de
l'individu soient réellement autonomes
dans la conduite de sa vie spirituelle ;
et ce, d'autant plus que ce pouvoir des
clercs sur les consciences est renforcé
ou relayé dans bien des sociétés
et communautés musulmanes de
notre temps par une « orthodoxie de
masse » qui contribue à exercer sur
les mœurs de chacun un redoutable
contrôle religieux. Par conséquent,
en matière de compatibilité de l'islam
avec la laïcité, beaucoup reste à faire.

la revue socialiste 57
le dossier

L

Jean Baubérot

Ancien titulaire de la chaire Histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE).
Auteur de Les sept laïcités françaises. Le modèle français de laïcité n’existe pas (éditions de la MSH), 2015.

Protestantisme et laïcité

a grande majorité des protestants français sont regroupés dans deux ensembles. La Fédération protestante de France (FPF), l’organisme historique, fondé
– nul hasard – en 1905, et le Conseil national des évangéliques de France (CNEF),
fondé en 2010. La FPF s’est déclarée de façon constante favorable à la laïcité. De son côté,
le CNEF indique que les protestants évangéliques sont « très attachés » à « la loi de séparation des Eglises et de l’Etat » et s’en montrent « extrêmement reconnaissants »1. Cette
affirmation a surpris certains. Elle s’enracine pourtant dans la réalité historique. Pour
ne pas céder à la méconnaissance due au « présentisme » (François Hartog), rappelons
la participation des protestants à la construction de la laïcité. Nous verrons ensuite leur
positionnement actuel.

LA CONTRIBUTION PROTESTANTE
À LA LAÏCITÉ
L’histoire du protestantisme et celle de
la laïcité sont entremêlées. Après la persécution qui a suivi la Révocation de
l’Edit de Nantes – qui, au XVIIIe siècle,
apparait incongrue dans le contexte
européen -, les protestants obtiennent
un Edit de tolérance (1787). Pour ne
plus considérer leurs enfants comme
des « bâtards », sans reconnaitre les
1. CNEF, La laïcité française, Paris, 2013.

pasteurs, cet Edit leur accorde la possibilité d’un mariage civil. Premier
embryon – ambiguë – de laïcité, par
refus du pluralisme religieux. La Révolution va leur donner la citoyenneté
(1789) et le libre-exercice du culte (1791).
Beaucoup de protestants s’engagent à
ses côtés, mais les tentatives d’éradication de la religion ne les épargnent pas.
Un protestant, Boissy d’Anglas, est à
l’origine de la première séparation
(1795) qui n’arrive pas à instaurer une

52

Jean Baubérot - Protestantisme et laïcité

C’est Napoléon Bonaparte
qui instaure une liberté stable
pour le protestantisme. Il le fait
dans une logique néo-gallicane
où la religion est protégée et
contrôlée. La loi du 18 Germinal
An X (1802) comporte un
Concordat avec Rome,
où l’Eglise catholique n’est plus
religion d’Etat, et l’accompagne
d’Articles Organiques
règlementant les cultes
catholiques et protestants
(luthérien et réformé).
pleine liberté de conscience. L’interdiction des cérémonies hors des édifices
religieux, par exemple, frappe particulièrement les protestants dont les
temples ont été détruits sous Louis XIV.
La Révolution n’ayant pas appliqué ses
principes, c’est Napoléon Bonaparte
qui instaure une liberté stable pour
le protestantisme. Il le fait dans une
logique néo-gallicane où la religion
est protégée et contrôlée. La loi du
18 Germinal An X (1802) comporte un
Concordat avec Rome, où l’Eglise
catholique n’est plus religion d’Etat, et
l’accompagne d’Articles Organiques
règlementant les cultes catholiques et
protestants (luthérien et réformé). Ces

deux protestantismes deviennent des
« cultes reconnus », juridiquement
égaux avec le catholicisme, mais sans
respect de leurs spécificités. Ainsi, pour
ne pas permettre les assemblées
d’évêques, les synodes, élément essentiel de la vie du protestantisme, ne sont
pas autorisés. Malgré tout, ce statut officiel lui permet de se reconstruire.
Une petite minorité dynamique va
cependant vivre hors de ce cadre,
notamment sous l’influence du théologien suisse, Alexandre Vinet. Protestant
évangélique, Vinet défend, en 1826 et
1839, le droit de « manifester son incrédulité » : les « voies ennemies » de la
religion doivent pouvoir s’exprimer
aussi « librement qu’elle », car « il n’y a
point de vraie foi sans conviction ni de
conviction sans examen ». Vinet distingue la « vérité sociale », relative et
pratique, et la « vérité religieuse », absolue et spéculative. La séparation des
deux sphères constitue « un droit
[et] un devoir ». Les Eglises officielles
protestantes sont « l’avortement du
protestantisme » et, s’ils incitent à
croire, les pouvoirs politiques deviennent des « spoliateurs de Dieu ».
Vinet influence aussi des protestants
qui rompent avec l’évangélisme, tel

la revue socialiste 57
le dossier

Alexandre Vinet influence aussi
des protestants qui rompent avec
l’évangélisme, tel Ferdinand
Buisson. Directeur de
l’enseignement primaire
jusqu’en 1894, il met en œuvre
la laïcisation de l’école
publique. D’autres personnes,
comme lui à la frontière du
protestantisme et de la librepensée – Félix Pécaut, Jules
Steeg, Pauline Kergomard… –,
participent au plus haut niveau
à l’encadrement de cette école.
Ferdinand Buisson. Directeur de l’enseignement primaire jusqu’en 1894,
il met en œuvre la laïcisation de l’école
publique. D’autres personnes, comme
lui à la frontière du protestantisme
et de la libre-pensée – Félix Pécaut,
Jules Steeg, Pauline Kergomard… –,
participent au plus haut niveau
à l’encadrement de cette école. Le
pasteur évangélique, Edmond de Pressensé, conseille Ferry pour que la
morale laïque ne soit pas antireligieuse. Vers 1900, le quart des
directrices de l’enseignement secondaire féminin public sont protestantes,
2. La séparation des Eglises et de l’Etat, 2005.

alors que les protestants ne forment
qu’1,5 % de la population. On sait
l’enjeu que représente l’éducation des
femmes pour la laïcité.
Les protestants ont accepté la séparation sans en avoir tous été, loin de là,
des militants. Certains pasteurs craignent la perte du salariat de l’Etat :
ils ont une famille à nourrir ! Cependant, un synode réformé officieux
(1902) s’affirme, unanimement favorable à son « principe ». Les protestants
ont peur d’une séparation hostile où les
« innocents » (eux !) soient aussi mal
traités que les « coupables » – les catholiques. Le projet de loi d’Emile Combes
les inquiète et, sous la direction du professeur Raoul Allier – membre d’une
Eglise évangélique déjà séparée de
l’Etat –, ils entreprennent une campagne de presse dans le quotidien
républicain Le Siècle – dirigé par deux
protestants. Elle « va orienter les esprits
vers la recherche d’une séparation
(politiquement) libérale » (Jean-Marie
Mayeur2). Un autre protestant évangélique, le député radical Eugène
Réveillaud, dépose une proposition de
loi prise en compte par la Commission

54

Jean Baubérot - Protestantisme et laïcité

parlementaire – que dirige Buisson.
Ensuite, il s’oppose à Briand et Jaurès,
lors du débat sur l’Article IV. Comme
Buisson, il estime que la future loi n’a
pas à prendre en compte « les règles
d’organisation générale » des cultes.
Cela n’est pas l’avis de Louis Méjan,
autre protestant évangélique, l’un des
deux conseillers de Briand. Des personnalités protestantes jouent donc un
rôle capital dans l’élaboration de la loi.
Comme l’Eglise catholique, les Eglises
protestantes perdent tout caractère officiel, mais gagnent en liberté.

LA FÉDÉRATION PROTESTANTE
DE FRANCE ET LE
PROTESTANTISME HISTORIQUE
En 1990, la FPF publie, en commun
avec la Ligue de l’enseignement, des
« Eléments de réflexion » sur la laïcité.
Elle la conçoit comme « la garantie fondamentale de la vie publique », la
« possibilité pour toutes les convictions
de prendre part, dans le respect de la
légalité, à l’expression commune et
diversifiée de la culture nationale ». Elle
insiste sur le « respect de toutes les

minorités ». En 2005, la FPF réclame
une modification de la loi de 1905. Il
s’agit d’un « toilettage » qui ne touche
pas à l’essentiel, sauf sur un point : la
FPF demande que les associations cultuelles ne soient plus astreintes à avoir
« exclusivement pour objet l’exercice
d’un culte » (Article 19), mais seulement
à avoir « principalement pour objet »
cet exercice. Il s’agit de pouvoir intégrer
les activités sociales des paroisses au
budget de ces associations et d’éviter,
ainsi, pour les bénévoles qui les gèrent,
des soucis administratifs. Cette revendication est liée au fait que la FPF encadre
la majorité des associations cultuelles
du pays – environ 2000 –, malgré la
disproportion entre protestants et
catholiques3, et subit, depuis 15 ans,
une interprétation dure des pouvoirs
publics. Cependant, cela ouvrirait la
porte à un mélange possible entre
activités commerciales, culturelles et
cultuelles. D’autre part, cette position a
quelque peu masqué l’adhésion profonde de la FPF à la laïcité.
Aujourd’hui, la FPF affirme combattre
une « dérive » : le glissement de la séparation Eglises-Etat à une séparation

3. L’Eglise catholique, suite à son refus de la loi de 1905, bénéficie des lois de 1907-1908 et de l’accord de 1923-1924 avec le
pape, qui lui permet de former des « associations diocésaines ».

la revue socialiste 57
le dossier

entre société et religions, ces dernières
« étant alors invitées à se recroqueviller
dans la sphère privée de l’intimité ».
Dans une telle logique, l’égalité des
citoyens ne serait plus respectée :
certains seraient « exclus de l’espace
public (…) ouvert aux militants de
toutes les philosophies ». Beaucoup
de protestants ont, effectivement, l’impression que la laïcité n’est plus celle
Beaucoup de protestants ont
l’impression que la laïcité n’est
plus celle qu’ils ont soutenue,
qu’elle prend parfois des aspects
antireligieux. Par ailleurs, n’étant
ni majoritaires ni dangereux,
ils estiment être moins pris
en considération que d’autres
par les pouvoirs publics.
qu’ils ont soutenue, qu’elle prend
parfois des aspects antireligieux. Par
ailleurs, n’étant ni majoritaires ni dangereux, ils estiment être moins pris en
considération que d’autres par les pouvoirs publics. Cela contribue à faire que
les luthéro-réformés d’Alsace-Moselle
ne souhaitent pas, majoritairement,
l’abolition du droit local – ce que l’on peut
regretter –, mais son évolution. Ainsi,
pour ce qui les concerne, ils ont souvent

transformé le cours confessionnel de
religion en une approche plus culturelle.
Au moment de la laïcisation de l’école
publique (1882), les protestants ont
remis leurs écoles à l’Etat. Ensuite,
la FPF, avec la Fédération protestante de
l’enseignement (FPE), a toujours défendu
l’enseignement public. Sous la IVe République, le président de la FPE, Paul
Ricœur, s’oppose aux projets de monopole de l’Etat sur l’école. Il propose, ce
qu’il appelle une « laïcité ouverte », mettant fin au dualisme scolaire par une
« nationalisation sans étatisation ». Il
s’agirait d’une école laïque administrée
par des représentants de l’État, des enseignants et des parents d’élèves. Elle se
ferait l’écho des « confrontations » qui
ont lieu dans la société. Cette position se
maintient ensuite, notamment avec les
fortes réserves à l’égard de la loi Debré
(1959), un soutien à la tentative de réunification souple des deux écoles par Alain
Savary (1984), puis, au Rapport Debray
(2002) sur l’« enseignement laïque
du fait religieux », à l’école. Une désillusion se manifeste devant la faiblesse
de sa mise en œuvre. D’une manière
générale, on peut dire que bien des
protestants sont aujourd’hui des amoureux déçus de la laïcité.

56

Jean Baubérot - Protestantisme et laïcité

LE CONSEIL NATIONAL
DES ÉVANGÉLIQUES
DE FRANCE ET LES PROTESTANTS
ÉVANGÉLIQUES
Le protestantisme évangélique, présent
en France dès les débuts du XIXe siècle,
s’est énormément développé ces dernières décennies. En Ile-de-France, on
recense 30 lieux de cultes évangéliques,
en 1950, 272, en 2001, 396, en 2009, et
presque 500, aujourd’hui. Mouvance
plus que courant structuré, l’évangélisme n’est pas organisé de façon
unitaire. Certaines Eglises évangéliques
sont membres de la FPF, d’autres adhèrent à la FPF et au CNEF, d’autres au
CNEF seul et d’autres encore ne se
rattachent à aucun ensemble. Souvent
issues de l’immigration, les jeunes
Eglises évangéliques connaissent mal
la laïcité. Le CNEF accomplit un travail
important pour la faire comprendre,
diffuser l’état de la législation laïque,
tout en se distinguant d’une laïcité
autoritaire. Pour le CNEF, la laïcité « n’a
pas besoin d’un qualificatif » si elle
reconnait « la liberté de vivre sa foi,
sereinement mais fièrement, dans le
respect des autres religions et de ceux
qui n’en n’ont pas ». Mais, les évangé-

liques étant parfois en butte à la
méfiance, voire à l’hostilité de certains
agents publics, le CNEF ajoute que, souvent, les libertés, telle la liberté
de conscience, « semblent malmenées
voire bafouées ». Il appelle ses membres « à ne pas négliger les procédures
judiciaires quand tout autre recours
est sans résultat ». Dans une brochure,
le CNEF insiste sur les droits des élèves
et de leurs parents à l’école publique.
Ce rappel peut permettre de limiter
certaines initiatives de création d’écoles
privées par des évangéliques. Sur
d’autres fondements que l’Eglise catholique, le CNEF s’est opposé au mariage
pour tous. L’accentuation de la laïcisation des mœurs est un sujet sensible
pour beaucoup d’évangéliques. Un autre
est de bien comprendre la distinction
entre l’espace public – où « l’évangélisation », dans le respect d’autrui, est
possible – et la sphère publique, reliée
à la puissance publique. Ainsi, une
évangélique, employée de la mairie de
Conflans-Sainte-Honorine, a effectué
une distribution privée auprès de ses
collègues, sur le lieu et dans le temps
de travail, d’un calendrier biblique.
Un débat public a lieu sur la façon
dont la laïcité peut permettre aux

la revue socialiste 57
le dossier

musulmans d’avoir des lieux de culte
« décents ». Or, il existe, aujourd’hui, un
« évangélisme des caves »4, avec des
difficultés considérables d’accès à
l’espace, notamment pour des Eglises
africaines, antillaises et asiatiques, dont
les cadres sont peu au fait des
démarches administratives. Beaucoup
ont des locaux vétustes et guère aux
normes : hangars, cinémas ou bouUn débat public a lieu sur
la façon dont la laïcité peut
permettre aux musulmans d’avoir
des lieux de culte « décents ».
Or, il existe, aujourd’hui,
un « évangélisme des caves »,
avec des difficultés considérables
d’accès à l’espace, notamment
pour des Eglises africaines,
antillaises et asiatiques, dont
les cadres sont peu au fait
des démarches administratives.
tiques reconverties en églises. Divers
médias voient dans ces Eglises une
influence obscure et indue des EtatsUnis5, ce qui est de moins en moins
exact. C’est la capacité d’hybridation et

de réponse à des attentes diversifiées
qui font leur succès. Elles permettent à
leurs membres d’inverser un double
stigmate : celui de leur différence culturelle et celui de leur milieu social.
L’horizon national, où l’on est confronté
au chômage et aux discriminations, est
relativisé, au profit du micro-local. Ces
Eglises sont des enclaves, îlots de joie
et de ferveur où l’on vient changer de
monde – à défaut de pouvoir changer
le monde ! Le global se trouve également privilégié : des prédicateursguérisseurs de divers pays sont invités,
des voyages et des opérations missionnaires ou caritatives organisés. Les
pasteurs peuvent être qualifiés, en
paraphrasant Max Weber, d’entrepreneurs indépendants de biens de salut.
Ils possèdent une autorité charismatique, et aussi assez souvent une
légitimité tribale et/ou familiale. Parfois,
ils sont passés par une phase anticléricale, considérant le christianisme
comme lié à la colonisation, avant d’en
faire une appropriation indigène.
Sébastien Fath distingue quatre cas de
figure, dont certains traits peuvent

4. Cf. S. Fath, Du ghetto au réseau, Le protestantisme évangélique en France, Genève, 2005. Le passage suivant doit beaucoup
aux travaux de cet historien-sociologue.
5. Ils parlent d’ailleurs d’«évangélistes », ce qui montre la faiblesse de leur information.

58

Jean Baubérot - Protestantisme et laïcité

coexister dans une église locale :
1. des communautés à caractéristique
ethnique où le groupe des convertis
se substitue à la tribu des ancêtres.
Des Eglises chinoises regroupant des
migrants de la région Wenzhou,
ainsi que des Eglises Tamoules relèvent de ce type d’Eglises ;
2. des communautés multiethniques,
contre-sociétales, qui intègrent une
diversité culturelle et linguistique, et
insistent sur l’idée d’une confrontation spirituelle des chrétiens convertis
avec le « monde » ;
3. des communautés transitionnelles
qui s’impliquent dans leur environnement et perçoivent la culture
ambiante comme une altérité à comprendre et à évangéliser ;

4. des communautés lieux d’intégration
rapide au creuset français, qui capitalisent un ensemble de ressources
facilitant l’intégration – cours de français, de maths, obtention des papiers
et démarches administratives, obtention d’un logement… – et un discours
performatif favorisant des comportements dynamiques vers la recherche
d’emploi et l’intégration (critique) à la
société française.
Dans ses diverses composantes, le
protestantisme français représente
aujourd’hui environ 3 % de la société
française. L’évolution de ses liens avec
la laïcité constitue un bon observatoire
de ses mutations, cette évolution
est aussi un analyseur de la réalité
concrète de la laïcité en France.

la revue socialiste 57
le dossier

Haïm KorsiA

Grand rabbin de France et membre de l’Institut de France.

S

La laïcité et les religions
dans la France d’aujourd’hui.

ans la laïcité, il ne serait pas possible de dialoguer sereinement entre religions en
France, ni de faire vivre des communautés religieuses qui se retrouvent, en fait,
dans la seule communauté d’espérance qui est la communauté nationale. Et ce,
d’autant que nous avons pu constater combien la France était belle lorsque, comme le
11 janvier dernier, elle s’est retrouvée rassemblée, fraternelle, heureuse et digne dans
l’unité de ses enfants.

Si la loi de séparation de 1905, dont
nous célébrerons, en décembre, le cent
dixième anniversaire, avait comme
objectif de séparer les Eglises de l’Etat,
il s’agissait d’une loi de liberté qui donnait surtout à l’Etat cette neutralité qui
lui permet de traiter tous les citoyens
en équité. Et même si cette loi visait surtout l’Eglise catholique, le judaïsme
n’étant qu’une sorte de dégât collatéral,
la laïcité peut s’appliquer, aujourd’hui,
à toutes les grandes religions présentes
en France, car l’esprit de la loi est toujours le même. En 1905, les juifs de
France ne se sentent pas victimes
de cette république laïque, d’autant

qu’avec la défaite du camp des antidreyfusards, la même année, l’antisémitisme a disparu des discours officiels. Après la Première Guerre mondiale,
c’est le temps des grandes réconciliations
et l’église catholique trouve enfin ses
marques dans ses rapports avec l’Etat.
En 1905, les juifs de France
ne se sentent pas victimes
de cette république laïque,
d’autant qu’avec
la défaite du camp
des antidreyfusards,
la même année,
l’antisémitisme a disparu
des discours officiels.

60

Haïm Korsia - La laïcité et les religions dans la France d’aujourd’hui

Mais, pour le judaïsme, la laïcité allait de
soi, dès le début. Symboliquement, le
Grand rabbin, Zadoc Kahn, Grand rabbin
du Consistoire central, à l’époque titre
du Grand rabbin de France, meurt le 8
décembre 1905, soit la veille de la promulgation de notre loi. L’Association
du rabbinat français se réunit les 12 et
13 juin 1906 et remet en question le
poste de Grand rabbin de France,
puisque sa suprématie découlait d’une
ordonnance du 25 mai 1844 qui, dans
son titre II, article 38, stipulait que
« le grand rabbin a droit de surveillance et d’admonition à l’égard de tous
les ministres du culte israélite ». Or,
cette ordonnance est abrogée, comme
le décret de 1808, la loi de 1831, par
l’article 44 de la loi de 1905. Mais, finalement, on conserva cette mesure qui
fleurait bon le centralisme napoléonien
et qui conservera son unité au judaïsme
français… ainsi que le fameux pouvoir
de « surveillance et d’admonition »,
repris tel quel dans L’article 28 des nouveaux statuts de l’Union desassociations
cultuelles israélites de France.
Lorsque la Première Guerre mondiale
éclate, les juifs s’engagent pour payer,
par le sang versé, leur dette à la France

qui leur avait donné le titre de citoyen,
le 27 septembre 1791, et qui venait
de les accueillir, pour ceux qui arrivaient de l’Est. C’est l’Union sacrée que
Maurice Barrès célébrait en 1917, dans
Les diverses familles spirituelles de la
France, et qui marqua tant le Grand
rabbin, Jacob Kaplan. Lequel fit le choix
de servir dans les tranchés, plutôt
que de paraître se planquer, en étant
aumônier. Si Barrès parle « du désir
passionné d’Israël de se confondre
dans l’âme française », toutes les religions se réconcilient entre elles, ainsi
qu’avec la République, dans cette fraternité de la souffrance et de la victoire.
C’est aussi cette grande concorde que
nous commémorons, en rappelant les
sacrifices et l’union de la Première
Guerre mondiale. Le 25 novembre 1918,
après avoir renvoyé à Berlin le rabbin
de Strasbourg, qui avait manifestement
trop bien servi l’Allemagne, entre
autres, en acceptant de prêcher en allemand, le Grand rabbin, Alfred Lévy,
écrit aux présidents des consistoires de
Strasbourg, Colmar et Metz : « C’est avec
une indicible joie que le Consistoire central des israélites de France renoue
avec vous les liens brisés depuis quarante-sept ans. Si la France ne s’était

la revue socialiste 57
le dossier

jamais consolée de la perte des deux
provinces de l’Est, qui étaient son
orgueil, que dire du judaïsme français,
dont l’immense majorité des fidèles est
issue de l’Alsace et de la Lorraine ! »
Mais, pour heureuses que furent ces
provinces de retrouver la France de
l’intérieur, elles n’allèrent pas jusqu’à
renier les avantages issus du Concordat et des ordonnances allemandes
du 19 mai 1910 et du 14 mai 1915, qui
découpaient les circonscriptions rabbiniques. Dans l’entre-deux guerres, si
la question des émigrés est présente,
la question religieuse n’est plus posée
et ne fait plus débat, jusqu’aux statuts
des juifs du gouvernement de Vichy
et à l’abrogation du décret Crémieux
de 1870, qui avait accordé aux juifs
d’Algérie la nationalité française. Le
22 octobre 1940, le Grand rabbin de
France, Isaïe Schwartz, écrit au Chef de
l’Etat. « Nous ne pouvons adhérer au
principe d’une législation raciale…
Nous avons revendiqué l’égalité devant
le devoir, nous l’avons appliqué dans
le sacrifice. La liberté et la patrie, les
plus pures traditions françaises, nous
les avons défendues de notre sang
et du sang de nos enfants… A une loi
d’exception, nous répondrons par un

dévouement sans défaillance à la
Patrie. En même temps, nous demeurerons fidèles au culte du Dieu Un, à la
révélation du Sinaï… Les Français israélites ont pris pour devise : Religion,
Patrie. Toujours fidèles à cet idéal, nous
puiserons notre courage et notre espérance dans l’amour de Dieu et dans les
leçons de la Bible, source de vie spirituelle du peuple français. »
Pétain lui répond, en le remerciant
de son esprit de sacrifice. Lors de la
Lors de la discussion sur
le statut en Conseil des
ministres, le 1er octobre 1940,
c’est Pétain lui-même qui insiste
pour que la justice et
l’enseignement ne contiennent
aucun juif. Contrairement aux
allégations tendancieuses de
certains, Pétain n’a pas protégé
les juifs, ni même ses proches
et les découvertes récentes de
Serge Klarsfeld renforcent
la vision d’un homme obsédé
par un antisémitisme actif.
discussion sur le statut en Conseil
des ministres, le 1er octobre 1940, c’est
Pétain lui-même qui insiste pour que
la justice et l’enseignement ne contien-

62

Haïm Korsia - La laïcité et les religions dans la France d’aujourd’hui

nent aucun juif. Contrairement aux allégations tendancieuses de certains,
Pétain n’a pas protégé les juifs, ni même
ses proches et les découvertes récentes
de Serge Klarsfeld renforcent la vision
d’un homme obsédé par un antisémitisme actif. Le 19 mai 1946, au cours de
l’Assemblée générale du Consistoire de
Paris, le Secrétaire général, Edmond
Dreyfuss clame : « Ainsi, la France qui
nous libéra en 1789 nous a libérés à
nouveau en 1944. La France elle aussi
survit. Nous restons ses enfants, natifs
ou d’adoption. Nous avons repris, nous
devons reprendre, notre place à son
foyer avec la discrétion que commandent la souffrance et la dignité, et
continuer de servir. »
L'essentiel est la réconciliation nationale, et il importe de ne pas aborder les
vérités qui scinderaient la France. Dans
le procès de Pétain, pas une fois le mot
juif ou israélite n’apparaît. Revenue à sa
laïcité qu’elle n’avait d’ailleurs jamais
formellement quittée, la France intègre
dans ses lois et décrets la liberté religieuse contenue dans la loi. En 1963, le
calendrier des fêtes légales inclut des
fêtes juives, même si une circulaire du
ministère de l’Education, du 20 février
1953, donnait la liste des jours de fêtes

juives où, à la demande du Grand rabbin, Jacob Kaplan, « chaque fois qu’il
sera possible », il conviendra de ne pas
organiser d’examen. C’était une question ancienne que de laïciser les jours
fériés. Le député, Maurice Allard, avait
défendu cet amendement, en 1905,
mais sans aller jusqu’à supprimer
les jours de fête. Il voulait remplacer,
par exemple, Noël par la célébration
du solstice d’hiver, et Pâques par la fête
du retour de la floraison de la nature.
Ce ne fut pas adopté, mais la loi ne précisa pas le nom des fêtes. Aujourd’hui,
nous nous contentons de rajouter des
jours pour les juifs, les protestants,
les musulmans, les orthodoxes et les
bouddhistes. Et il ne faut pas céder à la
fausse bonne idée de rendre fériés
les jours de Kippour et d’Aïd el Kabîr,
car ce n’est pas dans l’ordre de la
culture française. Que tous les concitoyens connaissent les temps de fête
des uns et des autres, c’est parfait, mais
que la France s’arrête de travailler en
ces moments serait une erreur ridicule.
L’autorisation des carrés confessionnels dans les cimetières, même si elle
n’est pas clairement donnée et plutôt,
n’est pas interdite, date de 1975.

la revue socialiste 57
le dossier

Aujourd’hui, nous devons régler d’autres questions qui portent sur la
permanence des concessions qui
sont perpétuelles… pour seulement
quelques années. Nous découvrons
que des sépultures sont en déshérence,
car leur ayant droit sont morts durant
la Shoah, et personne ne peut se prévaloir de la responsabilité sur ces tombes.
Nous sommes, selon la formule
biblique, « les gardiens de nos frères »,
de ceux dont personne ne peut plus
s’occuper. Cheminant, récemment, avec
Anne Hidalgo, à travers les tombes du
cimetière de Bagneux, je lui faisais
remarquer qu’elle et moi étions la dernière famille de ceux qui n’en avaient
plus. Et donc, nous sommes collectivement responsables de la pérennisation
de ces monuments qui font partie de
notre mémoire collective.
Dans les armées, les hôpitaux et dans
les prisons, il est possible d’obtenir des
repas conformes aux rites cacher.
La laïcité, comprise comme l’absence
de références religieuses s’estompe
devant celle qui laisse la liberté à chacun. Le port de la Kippa et l’assiduité
scolaire, le jour du Shabbat, feront l’objet de débats en différentes juridictions.

Mais, c’est le 17 décembre 2003, que
le Président de la République précisa
que « nul n’avait à s’excuser pour une
absence ayant un motif religieux ».
Nous sommes bien passés d’une laïcité
négative à une laïcité positive, du rejet
à la liberté. Pour le judaïsme, il n’y a pas
d’opposition entre la laïcité française et
la foi, et il s’agit pour nous plutôt de
défendre la vision laïque de la France,
c’est à dire celle qui fait sa grandeur.
Oui, c’est la grandeur de la France de ne
C’est la grandeur de la France
de ne forcer personne à faire
un choix entre sa foi et
sa citoyenneté. C’est la vocation
de la France de faire en sorte
que tous puissent vivre
ensemble, donnant corps
au verset du psaume 133, « Qu’il
est bon et agréable de voir des
frères résider ensemble ».
forcer personne à faire un choix entre
sa foi et sa citoyenneté. C’est la vocation
de la France de faire en sorte que tous
puissent vivre ensemble, donnant
corps au verset du psaume 133, « Qu’il
est bon et agréable de voir des frères
résider ensemble ». C’est l’esprit de la

64

Haïm Korsia - La laïcité et les religions dans la France d’aujourd’hui

France de prôner cette diversité qui a
toujours fait sa force et sa richesse, et
c’est sa vocation puisque son nom en
hébreu, Tsarfat, signifie le creuset dans
lequel l’orfèvre met ses métaux précieux
et différents pour en faire un alliage. Si
un seul de ces métaux est absent, l’alliage n’est plus le même. C’est ce
qu’affirme le Premier ministre, Manuel
Valls, lorsqu’il dit que « la France sans
les juifs ne serait plus la France ».
Enfin, laissez-moi porter une espérance :
celle de nous voir capables de défendre,
ensemble, une vision plus juste de la
société. J’ai le sentiment que les cultes
se préoccupent plus de dialogue avec le
pouvoir que de dialogue entre eux, et
j’assume notre part de responsabilité
en la matière. Nous devrions passer
d’un temps où, comme beaucoup,
malheureusement, dans la société
d’aujourd’hui, nous nous demandons
ce que l’Etat peut faire pour nous à un
temps où nous nous dirions : que pouvons-nous faire pour l’Etat ? Nous
devons beaucoup plus nous engager
dans la construction du corpus de
valeurs qui fonde la République et
notre société d’aujourd’hui. Dans le
domaine social, caritatif, humain, pour

la proximité, le respect de la liberté, de
l’égalité ou de la fraternité, nous avons,
toutes religions confondues, une certaine expertise, et pour le judaïsme,
juste 3 500 ans d’expérience. Ce n’est
pas négligeable. Notre apport peut se
faire sur la base d’un contrat de projet,
avec le seul critère de l’intérêt public.
Mais, cet intérêt public passe également par le respect du sentiment
religieux du croyant, même si, parfois,
ses gestes ne rencontrent pas la compréhension de tous.
Pour l’athée rationaliste, le geste religieux du croyant se doit d’avoir une
raison logique. Si vous ne mangez pas
de porc, c’est parce que, dans le désert,
d’où vient votre société, cette viande se
conservait très mal. Si vous faites la circoncision, c’est pour éviter les phimosis
et autres. Or, il y a un risque majeur
à rationaliser l’irrationnel, c’est que
lorsque la raison supposée s’écroule, la
règle elle-même s’effondre. Et ceci est
encore plus vrai lorsqu’il n’y a pas de
raison évidente à un geste ou à un rite.
Si tout geste religieux est dicté par une
raison, il n’y a plus de geste de foi,
d’acte de foi qui nous engage, au-delà
de notre raison, alors que toute l’idée

la revue socialiste 57
le dossier

de la foi d’un homme est justement de
se situer dans l’au-delà du raisonnable
humain pour approcher la volonté de
Dieu. Etre un homme qui croit, c’est
accepter de ne baisser la tête que
devant son Créateur. Ma raison s’efface
devant la Sienne.
C’est ce retour au rite qui fait défaut à
une société qui se cherche pourtant des
repères. Le rite amène du sens, c’est la
clef de notre fidélité à la Loi. C’est ce que
nous devons retrouver en ré-enchantant le sacré du rituel républicain, en
redonnant à espérer par des rites partagés, comme nous avons su nous
redresser, en défilant tous ensemble, le
11 janvier dernier. J’ai à l’esprit l’exemple
d’un prêtre catholique de mes amis qui,
C’est ce retour au rite qui fait
défaut à une société qui se
cherche pourtant des repères.
Le rite amène du sens, c’est la clef
de notre fidélité à la Loi. C’est
ce que nous devons retrouver
en ré-enchantant le sacré
du rituel républicain, en
redonnant à espérer par des rites
partagés, comme nous avons
su nous redresser, en défilant tous
ensemble, le 11 janvier dernier.

pendant le carême, engage ses fidèles
à ne pas regarder la télévision, ce qui
est une forme moderne de jeûne et
d’abstinence, mais, surtout, une façon
de leur redonner des rites à accomplir.
Le judaïsme professe, depuis plus de
3 500 ans, qu’il ne porte que sa vérité et
que les autres formes de religiosité portent leur part de vérité, dans la mesure
où elles ne sombrent pas dans l’idolâtrie. Mais, l’histoire a toujours placé
chaque religion dans la situation d’être
un jour instrumentalisée par un pouvoir politique, afin d’étendre son aire
d’influence. La laïcité fournit, en France,
la possibilité de mettre toutes les religions sur le même plan et de leur
permettre, ainsi, un dialogue réel qui
n’aurait aucune chance d’exister, si
l’une d’entre-elles avait une prééminence sur les autres. De ce point de vue,
l'Eglise catholique de France s'est radicalement transformée au cours des
cinquante dernières années, et a suivi
la ligne de Vatican II, et l’a bien souvent
devancée, en particulier à Lyon. La révolution de ce concile affirmait que les
autres religions avaient leur légitimité.
Mais, elle a surtout porté un regard différent sur le monde et la société…

66

Haïm Korsia - La laïcité et les religions dans la France d’aujourd’hui

poussant les autres religions, en tout
cas, en France, à faire de même, car s’il
n’y a plus chez nous de religion d’Etat,
nous ne pouvons pas, sous prétexte
d’équité, commettre une injustice historique et nier à la fois la place et
l’influence de l’Eglise dans l’histoire de
France. C'était, d'ailleurs, le projet de
l'encyclique Fides et ratio de 1998, de
dialoguer avec le monde, d’œuvrer
pour plus de solidarité et de produire,
ainsi, de l'unité. Si cette démarche visait
essentiellement la définition d'une nouvelle théologie, elle est plausible pour
chercher une nouvelle forme de rencontre des cultures où il ne s'agirait
plus de convertir de force, mais de
convaincre que l'idée religieuse n'est
pas obligatoirement absente de notre
monde matérialiste. Le temps des
conversions est supplanté par celui de
la discussion, du dialogue et de la compréhension pour toutes les religions.
Cette nouvelle idée de dialogue entre
les religions et même d’action interreligieuse est l'occasion d'écrire une
autre histoire, faite de concertation, de
connaissance réelle des autres, de
reconnaissance mutuelle, du souci de
préserver la différence de l'autre, du

désir d'entente avec ceux qui professent
une autre foi et avec ceux qui ne se
retrouvent dans aucune religion, mais
pour qui l'homme est bien la centralité
de tout. C’est notre laïcité et nous devons
la défendre, par exemple, en étendant
mon initiative de faire venir dans les
écoles juives des prêtres, des pasteurs et
des imams, afin de dialoguer avec les
élèves, et même, comme je l’ai proposé
à la ministre de l’Education, Najat
Vallaud-Belkacem, d’ouvrir ce projet aux
écoles publiques. Loin d’être une atteinte
à la laïcité, c’est un respect profond de la
lettre et de l’esprit de cette loi.
Tous les jours, des textes sont débattus
au Parlement ou dans les enceintes
européennes, pour régir notre vie dans
des domaines aussi divers et fondamentaux que la souffrance, l'éthique,
la morale, la mort, la fin de vie, la procréation médicale, tous sujets touchant
de très près à la foi, et plus largement, à
l’humain et à la société dans laquelle
nous voulons vivre. Nous devons pouvoir nous exprimer et faire entendre la
voix des religions dans ces débats et y
apporter, si ce n’est notre foi, tout au
moins, notre connaissance de l’homme
et de ses aspirations. Il ne s’agit pas de

la revue socialiste 57
le dossier

Paradoxalement, le siècle passé,
avec toutes ses périodes noires,
son cortège de drames
et de désastres, la Shoah,
fut un tournant, car il fut
aussi celui du dialogue,
de la communication
et de la proximité entre
les hommes.
créer un front des religions, ni d’affirmer
que les hommes et les religions se doivent d’être uniformes. Bien au contraire,
ils se doivent de lutter pour l’unité, ce
qui est l’opposé de l’uniformité. Si cette
dernière vise à mettre tous les hommes
dans le même moule, l’unité vise, elle, à
conjuguer les différences, les forces et
les faiblesses de chacun pour aller dans
une direction commune.

Et oui, il y a des différences entre les
hommes, et heureusement, mais ces
différences doivent nous rendrecurieux, l’un de l’autre, plutôt qu’effrayé,
par l’autre. Paradoxalement, le siècle
passé, avec toutes ses périodes noires,
son cortège de drames et de désastres,
la Shoah, fut un tournant, car il fut
aussi celui du dialogue, de la communication et de la proximité entre les
hommes. Certains croient en Dieu et
nous espérons tous en l'homme. Nous
finirons par nous rencontrer, ou plutôt,
par nous retrouver, et c’est finalement
le projet divin qui s’accomplit lorsque,
dans une laïcité bien vécue, l’homme
remplace Dieu, non pas pour le supplanter, mais pour porter avec Lui la
responsabilité de la Création.

la revue socialiste 57
le dossier
Interview de

Jean-Louis Bianco

Président de l’Observatoire national de la laïcité, placé auprès du Premier ministre.

La laïcité, c’est d’abord une liberté.
La Revue Socialiste : Vous présidez
l’Observatoire national de la laïcité,
installé en 2013 par le président
de la République, François Hollande.
Pouvez-vous préciser sa nature,
son rôle et ses fonctions ?
Jean-Louis Bianco : Bien que créée par
un décret de 2007 de Jacques Chirac,
cette instance n’a été installée que le
8 avril 2013 par le président de la République, François Hollande, et en présence du Premier ministre, Jean-Marc
Ayrault, du ministre de l’Intérieur,
Manuel Valls, et du ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon. L’Observatoire est placé auprès du Premier
ministre, mais est transpartisan et indépendant dans l’élaboration de ses avis.
Il est composé de 23 membres, son président, son rapporteur général, 10 personnalités qualifiées issues d’horizons
très divers – universitaires, associatifs, sociologues, philosophes… –, 4 parlementaires – à parité, 2 femmes, 2 hommes,
2 députés, 2 sénateurs, 2 de droite,

2 de gauche –, et 7 membres de droit
qui représentent les administrations directement concernées. Cette structure,
légère – puisque son équipe permanente se réduit à trois salariés –, est saisie par le gouvernement pour toute
question touchant à la laïcité, mais peut
également s’autosaisir sur tout sujet
de son choix. Nous avons déjà rendu
une douzaine d’avis et rapports pour
rappeler, notamment, ce que la laïcité
permet et ce qu’elle interdit et indiquer,
à travers trois guides pratiques, les
réponses aux problématiques liées au
fait religieux ou à la laïcité : « Laïcité et
collectivités locales », « Laïcité et gestion
du fait religieux dans les structures
socio-éducatives », « Gestion du fait
religieux dans l’entreprise privée ».
LRS : Comment définiriez-vous
simplement la laïcité ?
J.-L. B. : La laïcité est trop souvent utilisée
comme « mot-valise » pour répondre à
des situations qui relèvent bien souvent

70

Jean-Louis Bianco - La laïcité, c’est d’abord une liberté

d’une multitude de champs, tels que la
LRS : A partir des rapports déjà
situation sociale, la lutte contre les discripubliés et des travaux en cours
minations, la sécurité publique, la mixité
de l’Observatoire de la laïcité,
scolaire, la mixité urbaine, ou l’intégration.
comment caractérisez-vous
Tous ces sujets ne sont pas directement
la situation de la laïcité,
liés à la laïcité, dont l’effectivité suppose la
aujourd’hui, en France ?
lutte constante contre toutes les discrimiJ.-L. B. : Je voudrais vous faire partager
nations, qu’elles soient sociales ou urune conviction : même si, juridiquement,
baines. Le Premier ministre, Manuel Valls,
la laïcité date pour l’essentiel de la loi
a ainsi eu raison de rappeler l’urgence
du 9 décembre 1905, ce n’est pas une
d’agir en ce sens et de
« vieille lune » qui auPour définir simplement la
lutter pour qu’il n’y ait
rait cessé d’être actuelle.
laïcité, il faut revenir à l’esprit
plus de « ghettos ».
Bien au contraire, dans
de la loi du 9 décembre 1905 :
c’est d’abord une liberté. Celle
Pour définir simplenotre société actuelle,
de croire ou de ne pas croire,
ment la laïcité, il faut
fragmentée, inquiète et
et
de
l’exprimer
dans
les
limites
revenir à l’esprit de la loi
angoissée, la laïcité est,
de
la
liberté
d’autrui.
La
laïcité
du 9 décembre 1905 :
plus que jamais, un
n'est pas une conviction, mais le
c’est d’abord une liprincipe décisif pour
principe qui les autorise toutes.
berté. Celle de croire ou
vivre ensemble. Les
de ne pas croire, et de l’exprimer dans les
drames que nous avons connus récemlimites de la liberté d’autrui. La laïcité n'est
ment ont été suivis d’une formidable
pas une conviction, mais le principe qui
mobilisation populaire qui s’est révélée
les autorise toutes. Le principe de laïcité a
profondément laïque. Nous avons vu
aussi pour conséquence la séparation de
des manifestants de toutes origines, de
l’Etat et des organisations religieuses. De
toutes croyances et opinions défiler encelle-ci, se déduit la neutralité de l’Etat, des
semble pour défendre les mêmes vacollectivités et des services publics. Les
leurs. C’est pour cela que j’ai pu dire que
agents publics (ou assimilés) ne peuvent
la France n’avait pas de problème avec
montrer une préférence, ou faire preuve
sa laïcité. Non pas parce qu’il n’y aurait
d’une attitude discriminatoire, et sont
pas d’atteintes à celle-ci (il y en a), mais
donc neutres.
parce que ce principe est profondément

la revue socialiste 57
le dossier

Les drames que nous avons
a sans doute le plus
partagé par nos conciconnus
récemment
ont
été
théorisé ce principe de
toyens. Nos deux états
suivis d’une formidable
laïcité, tant du point de
des lieux – très commobilisation populaire qui s’est
vue juridique, que phiplets – et nos déplacerévélée profondément laïque.
losophique. La France
ments sur le terrain,
Nous avons vu des
toutes les semaines, le manifestants de toutes origines, a ainsi notamment
développé l’idée que la
confirment également,
de toutes croyances et opinions
liberté de conscience
même si, en période de
défiler ensemble pour défendre
les mêmes valeurs. C’est pour
supposait, nécessairecrise, il y a des replis
cela que j’ai pu dire que la
ment, la neutralité de
sur soi et des pressions
France
n’avait
pas
de
problème
l’Etat, pour garantir
communautaristes,
avec sa laïcité.
une stricte séparation
des atteintes dont ceret une parfaite impartialité.
taines sont plus médiatisées qu’il y a
quelques années. Mais, comme je l’ai
évoqué plus haut, il s’agit souvent de difLRS : Comment appréciez-vous les
ficultés qui ne sont pas directement liées
discussions qui ont lieu actuellement
à la laïcité.
dans le débat politique français,
autour de la laïcité ? Comment faire
pour éviter son instrumentalisation
LRS : En quoi le principe de laïcité
est-il proprement français mais aussi
par l’extrême-droite ?
porte-t-il des valeurs universelles ?
J.-L. B. : Comme je le disais plus haut, la
laïcité apparaît souvent – et à tort –
J.-L. B. : La laïcité donne corps au principe de citoyenneté. Les citoyens particicomme le remède à tous les maux de la
pent d’une identité nationale qui n’est
société. L’utilisation du mot « laïcité »,
pas fondée sur une religion, ou sur une
en y ajoutant des adjectifs comme
idéologie, mais sur les valeurs de la
« stricte » ou « de combat », par exemple,
République qui sont des valeurs univera parfois pour effet d’occulter les véritaselles : en l’espèce, la Liberté de croire ou
bles causes sociales qui mettent à mal
de ne pas croire, l’Egalité pour tous des
le « vivre ensemble ». Les débats entoudroits et des devoirs, la Fraternité entre
rant la laïcité dépassent pour une part le
tous. Cependant, c’est la France qui
clivage gauche-droite et l’on retrouve

72

Jean-Louis Bianco - La laïcité, c’est d’abord une liberté

L’on retrouve souvent le débat
sur le terrain, c’est effisouvent le débat qui
qui existait déjà en 1905 entre,
cace. C’est pourquoi, je
existait déjà en 1905
d’un
côté,
Emile
Combes,
me réjouis de la mise
entre, d’un côté, Emile
Maurice Allard et Charles
en place de l’enseigneCombes, Maurice Allard
Chabert, et de l’autre, Aristide
ment moral et civique,
et Charles Chabert,
Briand, Jean Jaurès, Francis
de l’enseignement –
et de l’autre, Aristide
de Pressenssé et Georges
transversal – laïque du
Briand, Jean Jaurès,
Clémenceau - qui évoluera
fait religieux et de la
Francis de Pressenssé
pendant les débats et votera
multiplication des foret Georges Clémenla loi. C’est bien la conception
équilibrée de ces derniers qui
mations des enseiceau - qui évoluera
l’a emporté contre la position
gnants sur la laïcité.
pendant les débats et
antireligieuse
des
premiers.
Ce
Plus que jamais, la laïvotera la loi. C’est bien
parce qu’il apparaissait qu’une cité doit être connue,
la conception équiliposition trop « dure » serait
expliquée, pratiquée et
brée de ces derniers
totalement contre-productive
promue.
qui l’a emporté contre
pour le « vivre ensemble ».
la position antireligieuse des premiers. Ce parce qu’il appaLRS : Faut-il faire évoluer le droit
raissait qu’une position trop « dure »
concernant la laïcité, compte tenu
serait totalement contre-productive pour
de ses enjeux nouveaux ?
le « vivre ensemble ». Il nous faut donc
J.-L. B. : La laïcité, ce n’est pas seulement
toujours l’avoir à l’esprit et éviter de légides règles de droit, c’est un principe
timer les thèses de l’extrême-droite, en
constitutionnel. En réalité, le droit actuel
soutenant une laïcité antireligieuse qui,
permet de répondre aux difficultés enpour les partisans de Marine Le Pen,
tourant la gestion du fait religieux, y comsignifie évidemment l’exclusion de la
pris dans l’entreprise privée. Mais ce droit
République des seuls musulmans, c’estest profondément méconnu, y compris
à-dire, pour eux, « des arabes ». Pour évipar certains élus. Nous avons d’ailleurs
ter cette instrumentalisation, je ne cesse
publié plusieurs guides à destination des
de défendre, avec beaucoup d’autres, la
élus, des agents publics et des différents
pédagogie de la laïcité et le dialogue.
acteurs de terrain et qui sont très bien
Certes, ce n’est pas incantatoire, mais,
reçus. Ils sont disponibles gratuitement

la revue socialiste 57
le dossier

voile. Obsession qui occulte trop sousur notre site Internet www.laicite.gouv.fr.
vent le comportement - prosélyte ou
Malheureusement, aucun média ne s’en
non - qui, lui, doit être encadré.
est fait l’écho, ou trop peu : les solutions
intéressent moins que les problèmes.
En France, on a trop souvent tendance
LRS : Les attentats de Paris et les
à croire que tout se règle par la loi.
débats qui ont suivi ont-ils eu une
À l’Observatoire, nous refusons de
incidence sur les travaux de
céder à toute « loi d’émotion » et appel’Observatoire de la laïcité ?
lons à la formation et la pédagogie.
J.-L. B. : Les difficultés d’aujourd’hui sont
La loi de 1905 est une grande loi d’équilicelles d’hier. Nous avions déjà relevé,
bre qui reste d’actualité. Rappelonscomme d’autres, un certain nombre de
nous d’Aristide Briand qui, interrogé
problèmes indirectement liés à la laïcité,
par Charles Chabert, qui voulait impocomme l’absence de mixité sociale
ser l’interdiction dans
dans certains quartiers
En France, on a trop
l’espace public du port
et dans certaines écoles,
souvent tendance à croire
de la soutane ou du
ce qui, de fait, favorise
que tout se règle par la loi.
voile des religieuses,
le communautarisme.
À l’Observatoire,
nous refusons de céder
lui avait répondu qu’il
Évidemment, le phénoà toute « loi d’émotion »
« serait ridicule (…) d’immène de radicalisation
et appelons à la formation
poser par une loi qui
nous inquiétait depuis
et
la
pédagogie.
La
loi
instaure un régime de lilongtemps. Mais là ende 1905 est une grande
berté une obligation (…)
core, cela ne relève plus
loi d’équilibre qui reste
de modifier la coupe des
de la laïcité. Néanmoins,
d’actualité.
vêtements ». Il ajoutait,
une de nos membres,
avec ironie, que « l’ingéniosité combiDounia Bouzar, travaille en lien étroit avec
née des [religieux] et des tailleurs
le ministère de l’Intérieur et la Mission
aurait tôt fait de créer un vêtement
interministérielle de vigilance et de lutte
nouveau ! ». Cela est instructif au
contre les dérives sectaires (Miviludes)
regard de notre obsession - en France,
sur la prévention des dérives sectaires
et plus précisément, en métropole - sur
liées à l’islam. Elle nous fait régulièrement
la visibilité, en particulier vis-à-vis du
un point sur ses travaux, d’autant que le

74

Jean-Louis Bianco - La laïcité, c’est d’abord une liberté

Il y a aussi la question
ministre et au gouverneculte musulman, luide
l’intégration
dans
le
récit
ment, dès le mercredi
même, est très inquiet
national
des
jeunes
Français
14 janvier, 11 préconisade ce phénomène d’end’origines maghrébine,
tions pour la promotion
doctrinement – qui, d’ailsub-saharienne ou des
de la laïcité et du « vivre
leurs, touche désormais
Outre-Mer. Nos programmes
ensemble ». Beaucoup
des jeunes de toutes
scolaires ne traitent pas
d’entre elles avaient déjà
confessions et de toutes
suffisamment de toutes ces
fait l’objet d’avis adoptés
origines. Il y a aussi la
cultures et de cette diversité
qui ont façonné la France.
à l’unanimité par l’Obquestion de l’intégration
dans le récit national Notre pays est encore présent servatoire de la laïcité,
sur les cinq continents
mais nous avons appelé
des jeunes Français
et
ne
peut
pas
se
réduire

à une accélération dans
d’origines maghrébine,
pour caricaturer –
leur mise en application.
sub-saharienne ou des
à Clovis ou Napoléon.
Outre-Mer. Nos programmes scolaires ne traitent pas suffiLRS : Quelle est votre appréciation
samment de toutes ces cultures et de
sur les mesures annoncées par
cette diversité qui ont façonné la France.
le gouvernement sur la laïcité ?
Notre pays est encore présent sur
J.-L. B. : Évidemment très positive,
les cinq continents et ne peut pas se
d’autant que la plupart de ces mesures
réduire – pour caricaturer – à Clovis
reprennent nos propres préconisations,
ou Napoléon. Quel jeune connait, par
adoptées par une très large majorité de
exemple, Lamine Diakhaté, Đèo Văn Tri,
l’Observatoire de la laïcité. Je pense,
Pierre Savorgnan de Brazza, Léopold
notamment, au développement du
Sédar Senghor, Philippe Grenier,
service civique annoncé par le président
Mademba Seye ou Henry Sidambarom ?
de la République, François Hollande,
Le drame que la France a connu, début
au recrutement d’aumôniers musuljanvier, nous a rappelé combien il était urmans annoncé par le Premier ministre,
gent d’agir, y compris sur ces différents
Manuel Valls, au développement de
points que je viens d’évoquer. C’est pourl’enseignement laïque du fait religieux,
quoi l’Observatoire de la laïcité a remis au
à la création de postes de chercheurs
président de la République, au Premier
et d’enseignants sur l’islamologie, à

la revue socialiste 57
le dossier

l’organisation de la journée de la laïcité,
le 9 décembre de chaque année, ou à la
multiplication des formations à la laïcité,
annoncée par la ministre de l’Education
nationale, de l’Enseignement supérieur
et de la Recherche, Najat Vallaud-Belkacem. Cependant, j’insiste sur la nécessité
d’assurer, au sein des programmes scolaires, la prise en compte de toutes les
cultures présentes sur le territoire de la
République. Nous serons, évidemment,
très attentifs à l’application rapide et
concrète des mesures annoncées.
LRS : Quelle est votre analyse
sur la situation de la laïcité
dans l’enseignement supérieur ?
J.-L. B. : L’Observatoire de la laïcité traitera
de cette question avant l’été prochain et
après l’établissement d’un premier état
des lieux, le plus objectif et impartial pos-

sible. Nous auditionnerons, notamment,
la Conférence des présidents d’université
(CPU), les syndicats des enseignants et
des étudiants et les administrations
concernées. Je précise que nous n'aborderons pas la seule question du voile,
mais celle de la gestion du fait religieux,
en général, à l'université. Je rappelle que
les règlements intérieurs des universités
peuvent déjà encadrer certaines manifestations prosélytes et le port de signes
religieux, notamment lors des examens.
Par ailleurs, nous connaissons tous l’importance majeure de la liberté d’expression, au sein des universités. Nous ne
sommes évidemment pas dans la
même situation qu’à l’école. En tant que
président de l’Observatoire de la laïcité, je
me refuserai à toute polémique sur ce
sujet et à toute instrumentalisation à des
fins stigmatisantes.

grand texte

la revue socialiste 57

D

Simone Weil

Philosophe (1909-1043).

L’enracinement, 1943

1

ans le cadre de ce numéro consacré à la religion, nous avons choisi de publier un extrait
des écrits que la philosophe chrétienne, Simone Weil, a rédigés à Londres, en 1943, alors
qu’elle exerçait dans les services de la France Libre. Simone Weil a dédié les quelques
années de sa trop courte vie à faire coïncider sa pensée et ses actes. Syndicaliste, communiste antistalinienne proche de Boris Souvarine, elle abandonne sa carrière d’enseignante pour devenir
ouvrière, chez Renault, notamment. Elle participe aux grèves de 1936 et s’engage, en Espagne,
contre Franco. Résistante, d’abord, en France, puis, en Grande-Bretagne, elle décède, victime de
la tuberculose. Dans le texte que nous avons choisi de publier, elle revient sur les causes de la débâcle de 1940. Selon elle, les Français ont été victimes de la maladie du « déracinement ». Ses
considérations nous paraissent plus que jamais d’actualité…
CÉCILE BEAUJOUAN
Rédactrice en chef de la Revue socialiste.

L'enracinement est peut-être le besoin
le plus important et le plus méconnu de
l'âme humaine. C'est un des plus difficiles
à définir. Un être humain a une racine
par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui
conserve vivants certains trésors du
passé et certains pressentiments d'avenir.
Participation naturelle, c'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque

être humain a besoin d'avoir de multiples
racines. Il a besoin de recevoir la presque
totalité de sa vie morale, intellectuelle,
spirituelle, par l'intermédiaire des milieux
dont il fait naturellement partie.
(…)

DÉRACINEMENT OUVRIER
Il est une condition sociale entièrement
suspendue à l’argent, c’est le salariat,

1. L’enracinement ou prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, 1949, rééd. 2014, Flammarion.

78

Simone Weil - L’enracinement, 1943

surtout depuis que le salaire aux pièces
oblige chaque ouvrier à avoir l’attention
toujours fixée sur le compte des sous.
C’est dans cette condition sociale que la
Bernanos a écrit que nos
ouvriers ne sont quand même
pas des immigrés comme ceux
de M. Ford. La principale
difficulté sociale de notre époque
vient du fait qu’en un sens ils
le sont. Quoique demeurés
sur place géographiquement,
ils ont été moralement déracinés,
exilés et admis de nouveau,
comme par tolérance,
à titre de chair à travail.
maladie du déracinement est la plus
aiguë. Bernanos a écrit que nos ouvriers
ne sont quand même pas des immigrés
comme ceux de M. Ford. La principale difficulté sociale de notre époque vient du
fait qu’en un sens ils le sont. Quoique demeurés sur place géographiquement, ils
ont été moralement déracinés, exilés et
admis de nouveau, comme par tolérance,
à titre de chair à travail. Le chômage est,
bien entendu, un déracinement à la
deuxième puissance. Ils ne sont chez eux
ni dans les usines, ni dans leurs logements, ni dans les partis et syndicats soi-

disant faits pour eux, ni dans les lieux de
plaisir, ni dans la culture intellectuelle s’ils
essayent de l’assimiler.
(…)
L’effondrement subit de la France, qui a
surpris tout le monde partout, a simplement montré à quel point le pays était
déraciné. Un arbre dont les racines sont
presque entièrement rongées tombe au
premier choc. Si la France a présenté un
spectacle plus pénible qu’aucun autre
pays d’Europe, c’est que la civilisation
moderne avec ses poisons y était installée plus avant qu’ailleurs, à l’exception
de l’Allemagne. Mais en Allemagne le
déracinement avait pris la forme agressive, et en France il a pris celle de la léthargie et de la stupeur. La différence
tient à des causes plus ou moins cachées, mais dont on pourrait trouver
quelques-unes sans doute si l’on cherchait. Inversement, le pays qui devant la
première vague de terreur allemande
s’est de loin le mieux tenu est celui où la
tradition est la plus vivante et la mieux
préservée, c’est-à-dire l’Angleterre.
En France, le déracinement de la condition prolétarienne avait réduit une
grande partie des ouvriers à un état de

la revue socialiste 57
GRAND TEXTE

stupeur inerte, et jeté une autre partie
dans une attitude de guerre à l’égard de
la société. Le même argent qui avait brutalement coupé les racines dans les milieux ouvriers les avaient rongées dans
les milieux bourgeois, car la richesse est
cosmopolite ; le faible attachement au
pays qui pouvait y demeurer intact était
de bien loin dépassé, surtout depuis 1936,
par la peur et la haine à l’égard des ouvriers. Les paysans étaient eux aussi
presque déracinés depuis la guerre de
1914, démoralisés par le rôle de chair à
canon qu’ils y avaient joué, par l’argent
qui prenait dans leur vie une part toujours croissante, et par des contacts beaucoup trop fréquents avec la corruption
des villes. Quant à l’intelligence, elle était
presque éteinte.
Cette maladie générale du pays a pris
la forme d’une espèce de sommeil qui
seul a empêché la guerre civile. La
France a haï la guerre qui menaçait de
l’empêcher de dormir. A moitié assommée par le coup terrible de mai et juin
1940, elle s’est jetée dans les bras de
Pétain pour pouvoir continuer à dormir
dans un semblant de sécurité. Depuis
lors l’oppression ennemie a transformé
ce sommeil en un cauchemar tellement

douloureux qu’elle s’agite et attend
anxieusement les secours extérieurs
qui l’éveilleront. Sous l’effet de la guerre,
la maladie du déracinement a pris
dans toute l’Europe une acuité telle
qu’on peut légitimement en être épouvanté. La seule indication qui donne
quelque espoir, c’est que la souffrance
a rendu un certain degré de vie à des
souvenirs naguère presque morts,
comme en France ceux de 1789.
(…)
Le mouvement ouvrier français issu de
la Révolution a été essentiellement un
cri, moins de révolte que de protestation, devant la dureté impitoyable du
sort à l’égard de tous les opprimés.
Relativement à ce qu’on peut attendre
d’un mouvement collectif, il y avait en
celui-là beaucoup de pureté. Il a pris fin
en 1914 ; depuis, il n’en est resté que des
échos ; les poisons de la société environnante ont corrompu même le sens
du malheur. Il faut tenter d’en retrouver
la tradition ; mais on ne saurait souhaiter le ressusciter. Si belle que puisse être
l’intonation d’un cri de douleur, on
ne peut souhaiter l’entendre encore ;
il est plus humain de souhaiter guérir
la douleur.

80

Simone Weil - L’enracinement, 1943

La liste concrète des douleurs des ouvriers fournit celle des choses à modifier.
Il faut supprimer d’abord le choc que
subit le petit gars qui à douze ou treize
ans sort de l’école et entre à l’usine.
Certains ouvriers seraient tout à fait heureux si ce choc n’avait laissé une blessure toujours douloureuse ; mais ils ne
Il faut supprimer d’abord
le choc que subit le petit gars
qui à douze ou treize ans sort
de l’école et entre à l’usine.
L’enfant à l’école, bon
ou mauvais élève, était un être
dont l’existence était reconnue,
qu’on cherchait à développer,
chez qui on faisait appel
aux meilleurs sentiments.
Du jour au lendemain il devient
un supplément à la machine,
un peu moins qu’une chose.
savent pas eux-mêmes que leur souffrance vient du passé. L’enfant à l’école,
bon ou mauvais élève, était un être dont
l’existence était reconnue, qu’on cherchait à développer, chez qui on faisait
appel aux meilleurs sentiments. Du jour
au lendemain il devient un supplément
à la machine, un peu moins qu’une
chose, et on ne se soucie nullement qu’il

obéisse sous l’impulsion des mobiles les
plus bas, pourvu qu’il obéisse. La plupart
des ouvriers ont subi au moins à ce
moment de leur vie cette impression de
ne plus exister, accompagnée d’une
sorte de vertige intérieur, que les intellectuels ou les bourgeois, même dans les
plus grandes souffrances, ont très rarement l’occasion de connaître. Ce premier
choc, reçu si tôt, imprime une marque
ineffaçable. Il peut rendre l’amour du
travail définitivement impossible.
(…)

DÉRACINEMENT PAYSAN
Le problème du déracinement paysan
n’est pas moins grave que celui du déracinement ouvrier. Quoique la maladie
soit moins avancée, elle a quelque chose
d’encore plus scandaleux ; car il est
contre-nature que la terre soit cultivée
par des êtres déracinés. Il faut accorder
la même attention aux deux problèmes.
Au reste il ne faut jamais donner une
marque publique d’attention aux ouvriers sans en donner une autre symétrique aux paysans. Car ils sont très
ombrageux, très sensibles, et toujours
tourmentés par la pensée qu’on les

la revue socialiste 57
GRAND TEXTE

oublie. Il est certain que parmi les souffrances actuelles ils trouvent un réconfort dans l’assurance qu’on pense à eux.
Il faut avouer qu’on pense beaucoup
plus à eux quand on a faim que quand
on mange à discrétion ; et cela même
parmi les gens qui avaient cru placer
leur pensée sur un plan très au-dessus
de tous les besoins physiques.
Les ouvriers ont une tendance qu’il ne
faut pas encourager à croire, quand on
parle du peuple, qu’il doit s’agir uniquement d’eux. Il n’y a absolument aucun
motif légitime pour cela ; à moins de
compter comme tel le fait qu’ils font plus
de bruit que les paysans. Ils sont arrivés
à persuader sur ce point les intellectuels
qui ont une inclination vers le peuple.
Il en est résulté, chez les paysans, une
sorte de haine pour ce qu’on nomme en
politique la gauche – excepté là où ils
sont tombés sous l’influence communiste, et là où l’anticléricalisme est la passion principale ; et sans doute encore
dans quelques autres cas.
La division entre paysans et ouvriers, en
France date de loin. Il y a une complainte
de la fin du XIVe siècle où les paysans
énumèrent, avec un accent déchirant,

les cruautés que leur font subir toutes
les classes de la société, y compris les
Dans l’histoire des mouvements
populaires en France, il n’est
guère arrivé, sauf erreur, que
paysans et ouvriers se soient
trouvés ensemble. Même
en 1789, il s’agissait peut-être
davantage d’une coïncidence
que d’autre chose.
artisans. Dans l’histoire des mouvements
populaires en France, il n’est guère arrivé,
sauf erreur, que paysans et ouvriers se
soient trouvés ensemble. Même en 1789,
il s’agissait peut-être davantage d’une
coïncidence que d’autre chose.
(…)
Une civilisation constituée par une spiritualité du travail serait le plus haut degré
d’enracinement de l’homme dans l’univers, par suite l’opposé de l’état où nous
sommes, qui consiste en un déracinement presque total. Elle est ainsi par
nature l’aspiration qui correspond à notre
souffrance.

polémique

la revue socialiste 57

Jean-Paul Delahaye

Historien des politiques scolaires et Président du Club Alain Savary.

C

Le socle avant l’école du socle
ou de l’ordre logique des choses

e n’est que très récemment, avec la loi de 2005, qu’un « socle commun » à tous
les élèves, à l’issue de la scolarité obligatoire, est apparu dans notre système éducatif. Tant qu’il s’est agi de donner à l’école la charge de trier et de sélectionner, on
pouvait, par exemple, rassembler en un même collège les élèves de filières différentes – le
collège Fouchet-Capelle, de 1963 –, sans se soucier de faire du commun entre les élèves. Les
élèves étaient simplement rassemblés en un même « collège d’enseignement secondaire »
(CES) non pour leur donner une « culture commune », mais pour faciliter l’orientation des
meilleurs vers la filière générale, en ne laissant échapper aucun « talent ».
Mais, si l’on veut, au contraire, élever le
niveau général de toute la population
scolaire et gommer ainsi l’impact de
l’origine sociale sur les destins scolaires,
notamment pour favoriser l’élargissement de la base sociale de l’élite, alors il
faut poser la question d’un socle commun à tous les élèves, qui soit une base,
un plancher ou un tremplin permettant
à tous les élèves, quelle que soit leur origine sociale, d’abord, de partager une
culture commune, et de choisir, ensuite,
positivement des formations diversifiées
(professionnelles, technologiques ou

A condition qu’on se donne les
moyens pédagogiques de le mettre
en œuvre, le socle commun est
un outil essentiel pour lutter contre
les inégalités et construire les
conditions du « vivre-ensemble »,
formule qui pourrait ainsi cesser
d’être convoquée mécaniquement
et abstraitement dans les discours
politiques pour devenir une réalité.
générales). A condition qu’on se donne
les moyens pédagogiques de le mettre en
œuvre, le socle commun est donc un outil
essentiel pour lutter contre les inégalités

84

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

et construire les conditions du « vivre-ensemble », formule qui pourrait ainsi cesser d’être convoquée mécaniquement et
abstraitement dans les discours politiques pour devenir une réalité.
Pour comprendre les interrogations, « le
socle commun ne va-t-il pas entraîner un
nivellement par le bas ? », voire les résistances. « Avec les compétences, ne soumeton pas l’école aux entreprises ? », que
suscite encore aujourd’hui la mise en
œuvre effective du socle commun, nous
croyons utile de remonter aux origines de
la réflexion de la République sur un sujet
essentiel pour son devenir : quels contenus
pour l’enseignement obligatoire et quelle
organisation de cette école pour atteindre
les objectifs de la scolarité obligatoire ?

LA QUESTION DES CONTENUS
D’ENSEIGNEMENT À DISPENSER
AU COURS DE LA SCOLARITÉ
OBLIGATOIRE A ÉTÉ POSÉE
DEPUIS LONGTEMPS
La réponse exigeante de Condorcet.
C’est Condorcet qui éclaire, le premier, les
données du problème. Parce qu’il sait
parfaitement que, au moment où il ré-

dige, en 1792, son projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, la République n’a pas encore les
moyens d’organiser un enseignement
complet pour tous les citoyens, il pose,
d’emblée, la question de l’ampleur à donner à l’enseignement reçu par le peuple.
Pour que cet enseignement, alors nécessairement limité, soit utile non seulement
au peuple, mais à toute la société,
Condorcet pose plusieurs conditions.
Tout d’abord, l’instruction pour le peuple
ne saurait être une instruction au rabais.
Cette instruction est une base, certes,
mais une base qui suffit à la plupart des
citoyens, tout en permettant l’accès à des
études ultérieures. Il s’agit, en quelque
sorte, d’un plancher et non d’un plafond :
« En formant le plan de ces études,
comme si elles devaient être les seules, et
pour qu’elles suffisent à la généralité des
citoyens, on les a cependant combinées
de manière qu’elles puissent servir de
base à des études plus prolongées, et que
rien du temps employé à les suivre ne soit
perdu pour le reste de l’instruction »1.
Dans le deuxième mémoire, Condorcet
revient sur le sujet, en fixant cet objectif

1. Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique (désormais CMIP), 2e mémoire, Garnier-Flammarion, 1994, p. 130.

la revue socialiste 57
Polémique

au premier degré d’instruction : « Le premier degré d’instruction commune a
pour objet de mettre la généralité des
habitants d’un pays en état de connaître
leurs droits et leurs devoirs, afin de pouvoir exercer les uns et remplir les autres,
sans être obligés de recourir à une raison étrangère »2.
Cette approche juridique de la manière
dont la République institue une culture
commune à tous les citoyens ne
manque évidemment pas d’intérêt. C’est
une approche exigeante qui vise à rendre les citoyens capables de remplir
toutes les fonctions publiques qui ne
doivent pas devenir des professions réservées à quelques-uns. C’est la troisième condition avancée par Condorcet
pour que cette « instruction commune »,
qu’il appelle de ses vœux, soit réellement
le fondement de l’égalité des droits :
« Lorsque la confection des lois, les travaux d’administration, la fonction de
juger, deviennent des professions particulières réservées à ceux qui s’y sont préparés par des études propres à chacune,
alors on ne peut plus dire qu’il règne une
véritable liberté. Il se forme nécessaire2. Condorcet, CMIP, deuxième mémoire, op. cit., p. 109.
3. Condorcet, CMIP, premier mémoire, op. cit., p. 77.
4. Condorcet, CMIP, premier mémoire, op. cit., p. 64.

ment dans une nation une espèce d’aristocratie, non de talents et de lumières,
mais de professions. […] Le pays le plus
libre est celui où un plus grand nombre
de fonctions publiques peuvent être
exercées par ceux qui n’ont reçu qu’une
instruction commune »3.
Autrement dit, si l’inégalité d’instruction
est trop grande, le vivre-ensemble est
impossible : « Quand la loi a rendu tous
les hommes égaux, la seule distinction
qui les partage en plusieurs classes est
celle qui naît de leur éducation ; elle ne
tient pas seulement à la différence de lumières, mais à celle des opinions, des
goûts, des sentiments, qui en est la conséquence inévitable. Le fils du riche ne sera
point de la même classe que le fils du
pauvre, si aucune institution publique ne
les rapproche par l’instruction »4.
La réponse de Jules Ferry n’est pas
celle-là. Pour les seuls enfants du peuple scolarisés dans l’enseignement primaire, il convient « d’apprendre ce qu’il
n’est pas possible d’ignorer ».
L’école primaire qui est mise en place, en
1882, l’est pour les seuls enfants du peu-

86

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

ple et n’est pas destinée à modifier les
hiérarchies sociales. L’horizon scolaire
est volontairement limité pour la partie
la plus nombreuse de la population. Le
chapitre consacré à l’éducation intellectuelle, dans les programmes de 1882, en
est une claire illustration. « L’éducation
intellectuelle, telle que peut la faire l’école
primaire publique, est facile à caractériser. Elle ne donne qu’un nombre limité
de connaissances. Mais ces connaissances sont choisies de telle sorte, que
non seulement elles assurent à l’enfant
tout le savoir pratique dont il aura besoin dans la vie, mais encore elles agissent sur ses facultés, forment son esprit,
le cultivent, l’étendent et constituent vraiment une éducation. L’idéal de l’école primaire n’est pas d’enseigner beaucoup,
mais de bien enseigner. […] L'objet de
l’enseignement primaire n'est pas d’embrasser sur les diverses matières auxquelles il touche tout ce qu'il est possible
de savoir, mais de bien apprendre dans
chacune d'elles ce qu’il n’est pas permis
d’ignorer »5.
Pour les enfants du peuple, il s’agit à la
fois d’un plancher et d’un plafond c’està-dire, pour filer la métaphore architec5 et 6. Arrêté du 27 juillet 1882.

turale, de livrer une maison pour la vie,
sorte de viatique valable une fois pour
toutes. Mais cette ambition, qui est effectivement et relativement limitée dans
son objectif et dans les contenus des
programmes, mais qu’il ne faut pas
juger de façon anachronique, n’en est
pas moins, toutes choses égales par ailleurs, portée par ce que l’on appellerait,
aujourd’hui, une forte obligation de
résultats : on doit faire réussir tous
les élèves accueillis dans l’enseignement
primaire. « Quelles que soient les inégalités d’intelligence que présentent ses
élèves, il est un minimum de connaissances et d’aptitudes que l’enseignement primaire doit communiquer,
sauf des exceptions très rares, à tous les
élèves : ce niveau sera très facilement dépassé par quelques-uns, mais, le fût-il, s'il
n’est pas atteint par tout le reste de la
classe, le maître n'a pas bien compris sa
tâche ou ne l'a pas entièrement remplie »6.
Autrement dit, quand la République
veut élever le niveau d’exigence pour les
enfants du peuple – et on remarquera la
référence aux « connaissances et aptitudes » déjà présente à la fin du XIXe siècle –, niveau certes encore bien modeste,

la revue socialiste 57
Polémique

eu égard à la séparation en deux ordres
distincts de l’enseignement de l’époque –
l’école du peuple séparée de l’école des
bourgeois –, il devient indispensable de
poser les bases d’une pédagogie de la
réussite pour le plus grand nombre. Tant
qu’il ne s’agit que de scolariser et de faire
réussir l’élite, tant qu’on s’accommode
d’une forte proportion d’illettrés, la pédagogie ne s’impose pas. D’une certaine
façon, la pédagogie est consubstantielle
au projet de démocratiser, même modestement, la réussite scolaire.

LA PLACE DU COLLÈGE
AU CŒUR DE LA QUESTION
DE L’ORGANISATION DE L’ÉCOLE
DE LA SCOLARITÉ OBLIGATOIRE
L’enseignement primaire supérieur,
première « école du socle » pour les
enfants des classes populaires et
moyennes ?
Il est très vite apparu aux responsables
de notre pays, dès Guizot, qu’il manquait un enseignement intermédiaire
entre le primaire et le secondaire pour
faire accéder certains élèves du primaire
à un niveau d’instruction supérieur.
Pendant longtemps, la réponse qui a été
apportée à ce besoin identifié a été une

structure adossée au primaire, et, essentiellement, pour les enfants issus
des classes populaires et moyennes.
Il est, en effet, intéressant de constater
que le ministre Guizot, qui met en place
les écoles primaires supérieures (EPS),
les justifient, très explicitement, par
l’existence d’un public scolaire spécifique qu’il invoque, au moment où il
présente son projet de loi, en janvier
Il est très vite apparu aux
responsables de notre pays,
dès Guizot, qu’il manquait
un enseignement intermédiaire
entre le primaire et le secondaire
pour faire accéder certains
élèves du primaire à un niveau
d’instruction supérieur.
1832, en reconnaissant « l’existence de
classes nombreuses et intéressantes à
qui l’instruction primaire ne saurait suffire et qui ne reçoivent pas dans le système actuel l’instruction secondaire
dont elles ont besoin. » Il s’agit bien,
alors, d’un « primaire supérieur », c’està-dire d’un niveau d’enseignement qui
offre, dit l’exposé des motifs de la loi de
1833, « une culture un peu plus élevée »
que celle dispensée dans l’enseignement primaire, mais surtout pas d’une

88

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

scolarité secondaire qui pourrait, dit toujours l’exposé des motifs de la loi Guizot,
donner aux élèves concernés « des goûts
et des habitudes incompatibles avec la
condition modeste où il leur faudrait
retomber ». Tout est dit. Cet enseignement « un peu plus élevé » n’est pas une
base pour des études futures. On élève,
simplement, le plafond du primaire pour
une certaine catégorie d’élèves.
Avec la IIIe République, la question a
été magistralement traitée par Claude
Lelièvre, on assiste, d’ailleurs, à un véritable engouement des municipalités et
des responsables républicains pour
la création d’EPS, toujours dans la
même visée de formation des classes
moyennes, ces « sous-officiers de l’industrie » et ces « sous-officiers de la
démocratie », pour reprendre des formules de René Goblet, en 1886. Notre
pays a donc eu, très longtemps, un système éducatif organisé par ordres, au
sens de l’Ancien Régime : l’école primaire, pour le peuple, l’EPS, pour les
couches moyennes, et le secondaire,
pour les couches sociales privilégiées,
secondaire qui conserve, d’ailleurs, très
longtemps les petites classes – le « petit
lycée » – puisqu’en 1963, il y avait en-

core plus de 40 000 élèves scolarisés
ainsi (A. Prost).
Certes, dès le début de la IIIe République, des voix s’élèvent pour réclamer
un enseignement unique. Ainsi, dans
la commission Ribot pour la réforme
des lycées (1899-1902), on voit bien le
souci de mieux ajuster le primaire et
le secondaire. Mais, on peut dire que
l’idée d’unification du premier cycle du
secondaire vient, après la Première
Guerre mondiale, d’un petit groupe
d’universitaires qui s’appelaient entre
eux « les Compagnons » et qui fondent
« l’Université nouvelle », en 1918. Ces
universitaires se heurtent tout de suite,
l’historien Claude Lelièvre l’a bien montré, à deux catégories fort différentes
d’opposants : les conservateurs qui y
voient une « formidable machine à produire des malheureux » et qui parlent
de « communisme intellectuel » (1925),
mais également les anarcho-syndicalistes et les communistes qui s’élèvent
contre l’école secondaire unique : le
journal L’Humanité estime, par exemple, en 1927, qu’en mettant en place une
école rassemblant les enfants du peuple et ceux de la bourgeoisie, on risque
« d’enlever à la classe ouvrière ses intel-

la revue socialiste 57
Polémique

ligences pour les mettre au service de la
bourgeoisie ». Il faut ajouter à ces oppositions politiques le très fort clivage
entre les enseignants du primaire et
ceux du secondaire sur cette question.
Parmi les essais de rapprochement des
deux cultures, il faut aussi relever la tentative d’unification d’Edouard Herriot,
en 1927, et la politique qu’il qualifiait
lui-même de politique « d’amalgame »,
Les efforts de Jean Zay, en
1936, sont également connus :
le ministre du Front Populaire
porte la scolarité obligatoire à
14 ans, et tente de transformer
la classe de 6e en « classe
d’orientation », partant du
principe que « les différentes
branches du secondaire peuvent
partir d’un tronc commun ».
en tentant de fusionner diverses sections des EPS et du secondaire des collèges et lycées et, surtout, en étendant
la gratuité à tout le secondaire. Dix années plus tard, les efforts de Jean Zay, en
1936, sont également connus : le ministre du Front Populaire porte la scolarité
7. Jean Zay, Souvenirs et solitude, Julliard, 1945, p. 238.

obligatoire à 14 ans, et tente de transformer la classe de 6e en « classe d’orientation », partant du principe que « les
différentes branches du secondaire peuvent partir d’un tronc commun ». Le projet de Jean Zay est parfaitement clair :
« La classe d’orientation dont nous
fîmes l’essai ouvrait l’accès de l’enseignement secondaire ; c’était la nouvelle
« 6e ». Les élèves de toute origine s’asseyaient côte à côte et bénéficiaient des
mêmes leçons, assurées par des maîtres de toutes les disciplines et de tous
les établissements, professeurs et instituteurs, de manière que les enfants
puissent bénéficier d’une expérimentation complète »7.
Le choix du collège comme « petit
lycée », et non comme achèvement
de la scolarité obligatoire. Sous la
Ve République, trois étapes déterminent
la constitution du collège que nous
connaissons aujourd’hui.
La réforme Berthoin de 1959 porte
l’obligation scolaire à 16 ans et crée
les cycles d’observation en deux ans
(6e et 5e). C’est un système compliqué,
car les cycles d’observation appartien-

90

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

nent à l’ordre du primaire, quand ils se
trouvent dans les Groupes d’observation dispersés (GOD) ou dans les CEG –
qui se substituent, progressivement,
aux Cours complémentaires, euxmêmes héritiers des EPS –, mais qui
appartiennent aussi à l’ordre du secondaire, quand ils se situent dans les collèges et lycées. Chacun est encore chez
soi. Le cycle d’observation de deux ans
est, en principe, destiné à « observer »
les élèves pour pouvoir ensuite les
orienter, et donc changer d’établissement, en fonction de leurs capacités.
L’orientation scolaire fait ainsi son
apparition dans le système éducatif8.
Il s’agit de ne laisser échapper aucun
talent, en raison de l’origine sociale.
Dans le même temps, est créé le Certificat d’aptitude au professorat d’enseignement général de collège – les PEGC,
professeurs bivalents –, en 1960, et des
classes d’accueil ou de transition pour
les élèves qui n’entrent pas en 6e. Le problème, c’est que le système d’orientation prévu après la classe de 5e dans
la réforme Berthoin ne fonctionne pas
comme prévu. Les élèves sont, en

réalité, peu mobiles et demeurent le
plus souvent scolarisés, à l’endroit où
ils sont entrés en 6e.
La réforme Fouchet-Capelle de 1963
crée le CES, véritable école moyenne de
quatre années qui cohabite encore avec
les CEG, dont le nombre explose sous
la pression démographique du babyboom. Trois filières sont constituées :
les sections classiques, les sections
modernes, les sections de transition,
avec un cycle terminal pratique. Chaque
filière était prise en charge par des
enseignants, en principe différents :
les certifiés, les PEGC et les instituteurs
spécialisés, les PEGC et les certifiés. Cette
structure est donc toujours fondée sur
des filières, mais le rassemblement de
celles-ci, dans le même établissement,
devait, en principe, permettre des passages de l’une à l’autre. Par ailleurs, les
acteurs politiques de l’époque avaient,
comme objectif, de supprimer rapidement le palier d’orientation de fin de 5e
de manière à former, ainsi, un tronc
commun sur l’ensemble du collège.
La coupure « du collège en deux ne

8. Voir Jean-Michel Berthelot, Orientation formelle et processus sociétal d’orientation, L’orientation scolaire et professionnelle,
1988 ; Antoine Prost, Education, société et politique, Le Seuil, Paris, 1992.

la revue socialiste 57
Polémique

constituait donc qu’un compromis transitoire, destiné à rassurer les défenseurs
du latin qui constituait les principaux
opposants à l’idée de tronc commun, la
réponse à leurs objections résidant précisément dans la brièveté de ce tronc
commun des programmes »9. Comme
on le sait, il faudra attendre plus de
trente ans et le milieu des années 1990
pour voir disparaître le palier de fin de
5e, ce qui en dit long sur la difficulté de
concevoir un collège ayant sa personnalité propre. Pourtant, on sait, dès
1963, et le conseiller pour l’éducation du
Général de Gaulle, Jacques Narbonne,
l’a écrit de façon très nette, que l’entrée
en 6e de collège ne réussira qu’à « la
condition que ce ne soit pas, pour tous,
la 6e traditionnelle des lycées »10. C’est
pourtant bien ce qui a été fait quand, à
la rentrée de 1977, commence à se mettre en place le « tronc commun de formation »11 à l’entrée, en 6e.

supprime les filières. La formule finalement retenue en France, en 1975, à savoir un collège davantage « secondaire
inférieur », un collège « petit lycée », en
somme, plutôt qu’un « primaire supérieur » qui se serait situé dans la logique de la continuité de la scolarité
obligatoire, a permis de vaincre les ré-

La réforme Haby de 1975 crée le Collège que nous connaissons aujourd’hui
par unification des CES et des CEG et

sistances de l’enseignement secondaire
général, traditionnellement malthusien
et élitiste, mais n’a certainement pas été

La formule finalement retenue
en France, en 1975, à savoir
un collège davantage « secondaire
inférieur », un collège « petit lycée »,
en somme, plutôt qu’un « primaire
supérieur » qui se serait situé dans
la logique de la continuité
de la scolarité obligatoire, a permis
de vaincre les résistances
de l’enseignement secondaire
général, traditionnellement
malthusien et élitiste, mais
n’a certainement pas été le moyen
le plus efficace de construire
une école moyenne pour tous.

9. Maryse Hénoque, André Legrand, L’évaluation de l’orientation à la fin du collège et au lycée, Rêves et réalités de l’orientation,
Rapport établi à la demande du Haut Conseil de l’évaluation de l’école, mars 2004.
10. Jacques Narbonne, De Gaulle et l’éducation : une rencontre manquée, Denoël, 1995, p. 53.
11. Circulaire n° 77-011 du 5 janvier 1977, B.O. du 27 janvier 1977.

92

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

le moyen le plus efficace de construire
une école moyenne pour tous, prolongement de l’école primaire et achèvement de la scolarité obligatoire. D’une
certaine manière, le collège unique paye
encore, aujourd’hui, ce vice de forme initial. Et son histoire est ainsi, en grande
partie, l’histoire de l’accueil et de la gestion de l’hétérogénéité des élèves dans
le premier cycle de l’enseignement secondaire, jusque-là habitué à recevoir
une partie seulement de la jeunesse.

LES POINTS DE BLOCAGE QUI
ONT, JUSQU’AUJOURD’HUI,
FREINÉ LA MISE EN PLACE
DU SOCLE COMMUN
Le problème, finalement, c’est que
lorsqu’on ne retient, dans le tronc commun du collège, que les contenus préparant à l’enseignement général du lycée, il
ne s’agit pas vraiment d’un tronc commun et on ne construit pas l’école
moyenne pour tous. On fait, au contraire,
constater à une partie des collégiens, ce
qu’ils font d’ailleurs très vite, que le collège
qui les accueille n’a pas été pensé pour
eux. L’exemple de ce qui est arrivé à l’enseignement du travail manuel, qui a disparu du tronc commun, car considéré

comme inutile au lycée général, en est
une illustration parlante. Le ministère reconnaît, d’ailleurs, très tôt qu’on « ne peut
Lorsqu’on ne retient,
dans le tronc commun du collège,
que les contenus préparant à
l’enseignement général du lycée,
il ne s’agit pas vraiment d’un tronc
commun et on ne construit pas
l’école moyenne pour tous.
On fait, au contraire, constater
à une partie des collégiens,
ce qu’ils font d’ailleurs très vite,
que le collège qui les accueille
n’a pas été pensé pour eux.
faire entrer l’ensemble des élèves dans
un système fermé de normes qui ne
conviennent qu’à une partie d’entre eux »
(rapport Legrand, 1982). En 1985, le ministère considère même que la réalisation
de l’objectif du collège unique, appelé
alors le « collège de la réussite », nécessite
« une révision des contenus d’enseignement » et un effort « pour préciser les objectifs du collège et les connaissances que
tout collégien doit avoir assimilées » (circulaire du 8 janvier 1985). Il s’agit d’un «
noyau commun de connaissances », première allusion à ce qu’on nomme, aujourd’hui, le socle commun.

la revue socialiste 57
Polémique

L’article 9 de la loi du 23 avril 2005
d’orientation et de programme pour
l’avenir de l’école a tranché en faveur
d’un socle qui doit être un fond commun, un plancher, pour tous. Il a, en
effet, arrêté le principe d’un socle commun de connaissances et de compétences, en précisant que « la scolarité
obligatoire doit au moins garantir à
chaque élève les moyens nécessaires à
l’acquisition d’un socle commun constitué d’un ensemble de connaissances et
de compétences qu’il est indispensable
de maîtriser pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel
et professionnel et réussir sa vie en société ». L’annexe du décret du 11 juillet
2006 précise, avec des accents ferrystes,
que le socle « détermine ce que nul n’est
censé ignorer en fin de scolarité obligatoire sous peine de se trouver marginalisé. L’école doit offrir, par ailleurs, à
chacun les moyens de développer
toutes ses facultés ». Le socle commun
de connaissances et de compétences a
été confirmé dans la loi d’orientation et
de programmation pour la refondation
de l’école de la République du 8 juillet
2013, sous l’appellation « socle commun de connaissances, de compé-

tences et de culture », nous y reviendrons. Pour sa mise en œuvre effective,
il faudra dépasser les difficultés qui ont
rendu particulièrement difficile l’acceptation du socle de 2005.
Les difficultés rencontrées pour intégrer la notion de compétences dans les
parcours de formation, au sein du système éducatif français. Notre histoire
collective est culturellement tournée
vers la seule – et certes indispensable transmission des connaissances. Nos
programmes scolaires sont conçus de
cette façon, nos corps d’inspection sont
organisés autour des disciplines scolaires, nous avons longtemps recruté
des enseignants sur leurs savoirs académiques, en leur faisant faire, au
concours, des leçons devant des adultes,
et finalement assez peu en vérifiant leurs
compétences pédagogiques. Or, pour
évaluer les compétences dans le cadre
du socle commun, il faut, par exemple,
créer dans les classes des situations
pédagogiques permettant de vérifier
que les connaissances acquises sont,
d’une part, pérennes et, d’autre part,
qu’elles peuvent être réutilisées dans
d’autres conditions que les conditions
scolaires. C’est cela une compétence.

94

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

Et cela demande, osons utiliser des mots
qui sont devenus des mots grossiers,
pour certains, des compétences pédagogiques, et pas seulement académiques.
Un manque d’articulation entre le
socle commun et les programmes. S’il
a permis une avancée certaine dans
l’acculturation du système éducatif
français à l’idée de socle, le texte
de 2006 n’est pas exempt de reproches.
D’une part, la relation socle/programmes est insuffisante, les enseignants
du premier degré, notamment, l’ont
dit nettement dans la consultation
de l’automne 2013 sur les actuels programmes du primaire. Le socle a
pu également être perçu comme un
programme-bis, voire, pour certains,
comme un sous-programme. Dans un
document de juin 2014, le CSP constate
que « l’architecture du socle est apparue hétérogène, certains « piliers »
s’identifiant à une discipline, d’autres au
contraire mêlant des domaines nombreux, et certains (compétences 6 et 7)
ayant un statut peu clair. Cela a nourri
un sentiment de traitement inégal des
différents champs disciplinaires ; la
relation entre connaissances et compétences a semblé peu claire, et la triparti-

tion en connaissances/capacités/attitudes, à l’intérieur de chaque grande
compétence, est souvent peu convaincante ; ce flottement a été accentué par
des procédures d’évaluation trop complexes : le LPC (Livret personnel de compétences) induisant une conception
éclatée et techniciste des compétences
et concurrent du brevet des collèges ».
Quand on analyse les programmes
actuels du collège, écrits en 2008, on est
fondé à se poser quelques questions.
Pour des programmes de sciences,
notamment de mathématiques, soucieux de l’articulation avec les enseignements reçus à l’école primaire, mêlant
soigneusement ce qui relève du socle,
ce qui s’en démarque, et ce qui relève
d’un approfondissement – 49 occurrences du socle dans le texte des programmes de mathématiques –, on
a aussi un programme de français
écrit au même moment mais qui, après
quelques rares allusions au socle dans
son préambule – 5 occurrences du
mot –, n’y revient plus jamais, ensuite.
On a donc laissé aux enseignants de
français de collège le soin de conduire
eux-mêmes un travail particulièrement
délicat : mettre en articulation le socle

la revue socialiste 57
Polémique

et les programmes et préparer avec
leurs collègues des autres disciplines
les évaluations nécessairement collectives des compétences du socle. Est-il
besoin de dire que si le socle commun
de connaissances, de compétences et
de culture n’a pas de réalité dans la scolarité obligatoire, parce que déconnecté
des programmes d’enseignement, une
« école du socle » perdrait l’essentiel de
son intérêt. Le piège serait de mobiliser
les énergies sur la structure, « l’école du
socle », sans se soucier de l’effectivité de
la mise en place du socle lui-même.
L’insuffisance de la formation initiale
et continue des enseignants. Supprimer la formation professionnelle initiale des enseignants et mettre à mal la
formation continue, comme cela a été le
Supprimer la formation
professionnelle initiale
des enseignants et mettre à mal
la formation continue, comme
cela a été le cas avant 2012,
n’a évidemment pas été
la meilleure manière de faire
comprendre et de mettre
en vigueur le changement
majeur que représente
le socle commun.

cas avant 2012, n’a évidemment pas été
la meilleure manière de faire comprendre et de mettre en vigueur le changement majeur que représente le socle
commun. Car, on ne peut accueillir tous
les élèves au cours de la scolarité obligatoire, et, a fortiori, au collège, des
élèves qui sont différents et hétérogènes, qu’en mettant en face de ces
élèves des compétences professorales
diversifiées et complémentaires. Devant
l’échec insupportable des élèves en difficulté et devant le désarroi bien compréhensible de certains enseignants, la
tentation est toujours grande de ne rien
changer à l’organisation actuelle de l’enseignement, et de mettre en place des
dispositifs dérogatoires pour certains
élèves, rarement des enfants de cadres
supérieurs et d’enseignants, des dispositifs, bien-sûr, toujours « exceptionnels
et provisoires », mais qui se transforment à chaque fois en structures pérennes de relégation.

UNE CHANCE HISTORIQUE
Vers un nouveau socle commun de
connaissances, de compétences et de
culture. La loi du 8 juillet 2013 confirme,
dans son article 13, l’existence d’un

96

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

socle commun comme principe organisateur de la scolarité obligatoire :
« la scolarité obligatoire doit garantir à
En octobre 2013, Vincent Peillon,
ministre de l’Education nationale,
a saisi le Conseil supérieur des
programmes (CSP), afin qu’il
réexamine sa conception et ses
composantes pour en faire un
« socle commun de connaissances,
de compétences et de culture ».
chaque élève les moyens nécessaires à
l'acquisition d'un socle commun de
connaissances, de compétences et de
culture, auquel contribue l'ensemble
des enseignements dispensés au cours
de la scolarité ». En octobre 2013, Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale, a saisi le Conseil supérieur des
programmes (CSP), afin qu’il réexamine
sa conception et ses composantes pour
en faire un « socle commun de connaissances, de compétences et de culture ».
La commande du ministre est claire :
« Le législateur a confirmé l’existence
d’un socle commun : la scolarité obligatoire doit garantir les moyens nécessaires à l’acquisition de ce socle
constituant la culture commune de
tous les jeunes et favorisant la pour-

suite d’études secondaires, quelles
qu’elles soient. Toutefois, sa mise en
œuvre n’a pas été satisfaisante. Vous
devrez réexaminer sa conception et
ses composantes dans le respect des
objectifs définis par la loi : le socle doit
permettre la poursuite d’études, la
construction d’un avenir personnel et
professionnel et préparer à l’exercice de
la citoyenneté. Je souhaite que votre réflexion sur le socle prenne en compte la
nécessaire articulation entre le socle et
les programmes de l’école et du collège,
les seconds devant constituer la déclinaison du premier ».
Le Conseil supérieur a rendu public un
projet de socle commun, en juin 2014,
en expliquant que « le projet de socle de
connaissances, de compétences et de
culture, proposé par le Conseil supérieur des programmes, soumis maintenant à consultation, n'est pas un
simple toilettage du socle de 2006. Il se
veut un projet global de formation pour
tous les élèves dans le cadre de la scolarité obligatoire. Il constitue donc un
cadre général qui donne forme, sens et
cohérence à l'ensemble des programmes. Il constitue une matrice qui devrait permettre d'écrire et d'enseigner
des programmes plus soucieux des

la revue socialiste 57
Polémique

élèves réels, plus en prise sur la réalité
de la classe et l'expérience enseignante,
mais aussi plus mobilisateurs, plus formateurs, et plus enrichissants pour
tous. Il s'agit donc bien de définir une
culture commune capable de concerner
et d'inclure tous les élèves, fondée sur la
connaissance et l'action, soucieuse de
la recherche critique des vérités démontrées et faisant accéder chaque élève à
la liberté de penser et d'agir pour participer à la vie de la Cité. Ce socle peut
sans doute être encore amélioré grâce
à l'apport de chacun. C'est le but de cette
consultation ».
La Direction générale de l’enseignement scolaire a organisé une consultation de tous les personnels sur le projet
de socle du CSP12. Sans entrer dans
le détail d’un texte sur lequel la ministre
de l’Education nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche,
Najat Vallaud-Belkacem, n’a pas encore
fait connaître ses arbitrages et qui n’est
donc pas définitif, il peut être intéressant de rendre compte de cette consultation et de quelques avis émis par

les enseignants. Pour la majorité
des personnels qui ont participé à la
consultation, le projet de socle propose
une approche du binôme « connaissances/compétences » qui est jugée
équilibrée et qui apporte une clarification de la notion de « compétences »,
en contexte scolaire. En revanche, la
« culture commune », mise en avant
dans le projet, est jugée insuffisamment explicite. Le manque de lisibilité
du projet de socle commun pour les familles et son manque de clarté pour les
personnels, sont largement soulignés.
Mais, on voit aussi que la mise en
œuvre du projet de socle commun est
jugée délicate par manque d’opérationnalité du texte ; cela explique l’expression particulièrement forte d’un besoin
d’accompagnement – sous la forme de
ressources ou de formations. L’opérationnalité du projet est d’autant plus
questionnée que les projets de programmes, qui doivent traduire le socle
commun en enseignements, ne sont
pas encore connus. Le besoin de cohérence absolue entre le socle commun et

12. http://eduscol.education.fr/consultation-nationale-socle-commun-2014-2015. Nous utilisons ici la synthèse réalisée par la
DGESCO.

98

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

les futurs programmes est largement
souligné. En ce qui concerne la validation du socle commun, deux choses ressortent clairement : elle doit se faire
à chaque fin de cycle ; elle ne doit pas
se faire au niveau de chaque item de
chacun des objectifs de connaissances
et de compétences, témoignant ainsi
du large rejet, par les personnels, du
« Livret personnel de compétences ».
Les modalités de validation finale du
socle commun et de l’obtention du
diplôme de fin de scolarité obligatoire
font débat : validation finale du socle
donnant lieu ou non à des épreuves
nationales terminales anonymes, validation finale du socle entraînant automatiquement ou non l’obtention du diplôme
de fin de scolarité obligatoire, disparition
ou non des épreuves écrites du Diplôme
national du brevet (DNB)… autant de
questions qui restent à trancher.

successifs et radicalement différents,
mais elle l’a fait en transférant, dans
la deuxième partie de la scolarité obligatoire, un modèle d’enseignement
secondaire, ne pouvant convenir qu’à
une partie des élèves. Dans ces conditions, on ne peut être surpris que la
fameuse « liaison CM2-6e» soit devenue
un marronnier des circulaires de rentrée, sorte de figure imposée aux rédacteurs des textes ministériels. Depuis
plus de trente ans, pratiquement toutes
les circulaires de rentrée demandent,
en effet, aux acteurs locaux de « renforcer » la liaison CM2-6e, de « lier » l’école
et le collège, deux niveaux d’enseigne-

Une articulation école-collège rendue
possible grâce à un nouveau cycle
d’enseignement. La fracture historique
entre le collège et l’école primaire fait
que la France a non seulement conçu
un système qui contraint les élèves
à effectuer leur parcours de scolarité
obligatoire dans deux établissements

ment confrontés depuis 1975 à une
double difficulté : comment assurer à
tous les élèves une continuité dans une
scolarité obligatoire coupée en deux niveaux d’enseignement aussi différents,
et comment faire entrer tous les élèves
dans des classes hétérogènes d’un collège unique demeuré trop uniforme ?

Depuis plus de trente ans,
pratiquement toutes
les circulaires de rentrée
demandent aux acteurs locaux
de « renforcer » la liaison CM2-6e,
de « lier » l’école et le collège.

la revue socialiste 57
Polémique

Parce qu’à l’heure du socle commun de
connaissances et de compétences, le
maintien de cette fracture est devenu
de moins en moins compréhensible, la
loi du 8 juillet 2013 a prévu une nouvelle
configuration des cycles, au cours de la
scolarité obligatoire. Le décret du 24 juillet 2013 a organisé, après le cycle de
l'école maternelle, les neuf niveaux de
l'école élémentaire et du collège en trois
cycles, d'une durée de trois ans chacun :
le cycle des apprentissages fondamentaux (CP, CE1, CE2), le cycle de consolidation (CM1, CM2, 6e) et le cycle des
approfondissements (5e, 4e, 3e). Comme
le précise Vincent Peillon au Président
du Conseil supérieur des programmes,
en décembre 2013, « la déclinaison pédagogique de cetteorganisation triennale est essentielle : elle doit garantir
l'acquisition du socle et favoriser l'articulation école-collège, en assurant une
véritable progressivité des apprentissages13 depuis le cours préparatoire
jusqu'à la fin du collège ».
L’école et le collège ne se confondent
pas, et il n’est pas question de secondariser le CM2, en en faisant une sorte de
« 7e », pas plus qu’il n’est question de
13. En gras dans le texte.

primariser la 6e en en faisant une sorte
de « CM3 ». L’objectif est clairement de
concevoir une meilleure progressivité
des apprentissages.
Faire vivre le socle. C’est sans doute Philippe Meirieu qui explique le mieux les
enjeux actuels, s’agissant du socle commun. En soi, le socle n’est rien sans l’effort pédagogique qui doit l’accompagner
pour qu’il permette, c’est son objectif,
d’améliorer les connaissances et compétences des élèves. C’est ce que le chercheur exprime très bien en indiquant
que « le socle est un tableau de bord
mais n’est pas le moteur des apprentissages. Pour employer une métaphore –
facile mais parlante – le socle est un « tableau de bord », mais il ne peut, en
aucun cas, se substituer au « moteur ».
Les objectifs du socle explicitent les objectifs que les élèves doivent atteindre ;
ils ne décrivent nullement ce qui est
susceptible de les mobiliser. Pas plus,
d’ailleurs, qu’ils ne dispensent d’une
réflexion inventive de la part des maîtres
sur les voies – les médiations et les méthodes – qui permettent cette mobilisation et l’engagement actif dans

100

Jean-Paul Delahaye - Le socle avant l’école du socle ou de l’ordre logique des choses

l’apprentissage. En d’autres termes, si le
socle renvoie à une demande sociale –
légitime – de la société envers son école,
il ne répond pas à l’urgence anthropologique à laquelle notre École est aujourd’hui confrontée. En effet, à l’époque
du « capitalisme pulsionnel », quand la
machinerie publicitaire et médiatique
exhorte nos enfants, sur tous les écrans

possibles, au passage à l’acte immédiat
et systématique, quand nos élèves sont
massivement poussés à « prendre leur
pied plutôt qu’à se prendre la tête », le
problème majeur des enseignants est
bien de les mobiliser sur les savoirs, de
leur transmettre le désir d’apprendre et
de leur faire découvrir la joie – contagieuse - de comprendre »14.

14. Communication de Philippe Meirieu, lors des « Controverses de Descartes », 15 novembre 2014.

à propos de…

la revue socialiste 57

Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme, dont les grands combats sont d’abord
des combats d’idées.
Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels, nous avons mis en place une rubrique,
intitulée « A propos de… » entièrement consacrée à un livre.

Cette rubrique se structure ainsi :
• une note de lecture présente de manière synthétique l’ouvrage en question ;
• puis, nous demandons à une ou des personnalités – intellectuels, politiques, etc. – de réagir à l’ouvrage ;
• enfin, l’auteur de l’ouvrage peut à son tour répondre, et conclure, au moins provisoirement, le débat.

Nous nous attachons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore en devenir,
français et étrangers, couvrant largement la palette des savoirs, développant des idées fortes et des analyses
nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire rénovation intellectuelle de la gauche
française.

Nous avons retenu
Réactions de :
Mathieu GUIBARD
Enseignant à Paris-Dauphine.
Lucie TANGY
Docteure en lettres modernes, membre du comité de rédaction
de la revue de sciences humaines Tracés.

Réponse de :
Jacques JULLIARD
Journaliste et essayiste.

et en ligne sur le site du Parti socialiste
dirigée par Alain Bergounioux,
directeur aux études auprès du Premier Secrétaire, et
élaborée par le Service Veille-Riposte du Parti socialiste.

sur
la

Regards droite

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d’universitaires, d’intellectuels et de responsables politiques
sur les droites, les populismes, en France et en Europe,
le « déclinisme », le « déclassement » et ses conséquences,
la sociologie électorale…

http://www.parti-socialiste.fr/dossier/le-kiosque

la revue socialiste 57
À propos de…
Réaction de

Mathieu GuibarD

Enseignant à Paris-Dauphine.

D

Revenir aux fondamentaux
pour rapprocher la gauche et le peuple

ans La Gauche et le Peuple, l’historien, Jacques Julliard, et le philosophe, JeanClaude Michéa, déploient tout le potentiel dialectique de l’échange épistolaire pour
identifier les raisons de la rupture actuelle, notamment, depuis 2002, entre
la gauche et le peuple et tenter d’y apporter des réponses. Pour Jean-Claude Michéa, le point
de départ de cette réflexion est ce qu’il estime être le paradoxe des démocraties modernes :
« le peuple n’y est plus considéré comme la solution. Il est devenu le problème ».

Les deux auteurs voient dans les difficultés de la gauche à répondre au
développement du capitalisme financier mondialisé et de son corollaire, une
société toujours plus libérale et individualiste, la cause principale de sa
déconnexion avec le peuple. L’atomisation de la société et la destruction
des solidarités, au profit de la logique
contractuelle plongent les couches
populaires, émiettées face à un pouvoir
financier abstrait, et non plus, comme
autrefois, unies contre une grande
bourgeoisie dominante et visible, dans
un profond désarroi.

Paradoxalement, alors que c’est aujourd’hui que la crise du capitalisme est
la plus visible, la gauche qui incarnait
la critique de ce système, se serait majoritairement convertie au libéralisme.
Plutôt que de répondre aux déstabilisations des couches populaires, elle a, du
même coup, cessé de porter les grands
récits fédérateurs qui permettaient de
tracer un avenir commun. La gauche se
contenterait, aujourd’hui, de la seule
défense des droits de l’homme, compatible avec le capitalisme libéral. Pour
Jacques Julliard, « la question sociale
cède discrètement la place à la double

104

Mathieu Guibard - Revenir aux fondamentaux pour rapprocher la gauche et le peuple

La gauche se contenterait,
aujourd’hui, de la seule
défense des droits de l’homme,
compatible avec le capitalisme
libéral. Pour Jacques Julliard,
« la question sociale cède
discrètement la place à la double
question sociétalo-ethnique
que pose l’immigration ».
question sociétalo-ethnique que pose
l’immigration », et la gauche serait partie
à la recherche d’un « peuple de remplacement », plus conforme à sa « nouvelle
doxa, comme si elle était incapable de
nourrir deux idées à la fois » – la question
sociale et celle des discriminations.
Conséquence directe de ce phénomène,
les classes populaires, et notamment
celles qui sont reléguées dans des territoires déclassés, ruraux et périurbains,
moins visibles que les banlieues des
grandes villes, se sentent abandonnées
par la gauche. Dans cette « conjoncture
populiste », elles s’unissent dans une
« majorité de refus » et constituent une
« ressource électorale » rendue disponible
par la gauche, au profit du Front national.
Pour renouer le lien entre la gauche et le
peuple, Jacques Julliard et Jean-Claude
Michéa proposent de revenir aux fonda-

mentaux du socialisme et principalement à une critique constructive du capitalisme. Cette critique doit s’articuler
autour de trois idées. Premièrement, la
logique d’accumulation infinie du capital va inéluctablement, comme l’a analysé Marx et, d’une certaine manière,
plus récemment, Thomas Piketty, rencontrer ses propres limites : malgré
« l’élargissement continuel de la sphère
du marché » et le développement du crédit, la concentration croissante des richesses dans un petit nombre de mains
aboutit à l’assèchement de la demande
solvable. La crise des subprimes en a
donné un premier aperçu. Deuxièmement, la production et la consommation
se heurteront bientôt à l’épuisement des
ressources écologiques. Enfin, en accordant une place démesurée à l’argent – à
la « valeur d’échange » –, l’économie
financière déshumanise les peuples et
se heurte ainsi à une limite morale.
Les deux auteurs plaident pour un
renouvellement du socialisme sur une
base morale – et non moralisante. Il s’agit
de transformer la « révolte morale »
spontanée des couches populaires face
aux excès du capitalisme en un mouvement politique profond. Plutôt que de
faire table rase, ils recommandent de

la revue socialiste 57
À propos de…

Il s’agit de transformer
la « révolte morale » spontanée
des couches populaires face
aux excès du capitalisme en
un mouvement politique profond.
Plutôt que de faire table rase,
ils recommandent de prendre
appui sur ce qu’Orwell appelait
la common decency.
prendre appui sur ce qu’Orwell appelait
la common decency – c’est-à-dire les
comportements non-marchands –, inspirée par la logique du don – résumée
par Marcel Mauss par le triptyque
« donner, recevoir et rendre » –, encore
très présente dans les relations de
voisinage ou d’amitié. Autrement dit,
faire primer la confiance sur le calcul
et le contrat. Ni se passer du peuple,
ni le changer.
La lucidité de l’analyse de Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa et la justesse de leur critique du rapport actuel
de la gauche au peuple font de la lecture de leurs lettres un exercice stimulant pour la pensée d’un militant
socialiste. Ces lettres permettent d’y voir
plus clair et de replacer notre époque,
dont l’observation est souvent écrasée
par l’immédiateté et l’accélération du

temps médiatico-politique, dans une
perspective historique de long terme,
celle de la construction du mouvement
socialiste. Après avoir refermé La
Gauche et le Peuple, trois questions
plus critiques méritent néanmoins
d’être posées aux auteurs.
Premièrement, quelles solutions précises Jacques Julliard et Jean-Claude
Michéa entendent-ils proposer pour
renouer concrètement un lien fort et
durable entre la gauche et le peuple ?
A l’issue des deux dernières lettres, qui
abordent ce sujet, le lecteur peut se
trouver un peu frustré devant la mise
en avant d’idées fortes – le don, la common decency, la planification démocratique – qui ne sont pas accompagnées
d’exemples ou d’indications pour leur
mise en œuvre. Il ne revient certes pas
à un historien et à un philosophe de
proposer un programme de réformes,
ni de céder à la tentation technocratique, mais il aurait été encore plus stimulant, pour un lecteur militant, d’avoir
davantage de détails, notamment sur le
projet de Jacques Julliard : que signifie,
concrètement, associer la « planification
démocratique » de Saint-Simon et la
« libre association » de Proudhon ?
Comment réaliser le contrôle du capital

106

Mathieu Guibard - Revenir aux fondamentaux pour rapprocher la gauche et le peuple

et du crédit et comment remettre en
cause la logique marchande ?
Deuxièmement, pourquoi les auteurs,
et notamment Jacques Julliard, semblent-ils faire un lien direct, presque
un « raccourci », entre la notion contestable de « heurts civilisationnels », le
« métissage accéléré auquel les populations autochtones de la vieille Europe
ne sont pas préparées », le « dynamitage de la famille traditionnelle » et « la
montée de l’extrême droite, à l’échelle
du continent tout entier » ? Pourtant,
dans le reste de l’ouvrage, ils tendent
justement à montrer que la croissance
du FN est davantage le résultat d’un
sentiment d’abandon par la gauche
des couches populaires face aux réels
« effets dévastateurs » du capitalisme
que sont l’atomisation, l’individualisme
et la contractualisation. Le repli sur soi,
la peur de l’étranger, de l’immigré peuvent être, pour une partie de ces classes
populaires, la conséquence de cet
abandon, mais non la cause première
de leur vote pour l’extrême droite. C’est
ce que montre la nouvelle stratégie
électorale du FN dans les anciens bastions socialistes et communistes du
Nord et de l’Est de la France, centrée sur

un discours souverainiste, antiélitiste,
et, parfois, presque anticapitaliste, mais
beaucoup plus rarement xénophobe
ou s’appuyant sur une rhétorique du
« choc des civilisations ».
Enfin, pourquoi Jacques Julliard et JeanClaude Michéa n’ont-ils pas étendu leur
réflexion au-delà du seul cadre français ?
Le périmètre initial de l’échange épistolaire porte avant tout sur la France,
mais l’analyse de l’état du lien entre la
gauche et le peuple, dans d’autres pays
européens, aurait pu enrichir l’ouvrage,
à la fois dans sa dimension critique et
dans sa dimension prospective. D’un
côté, si l’on poursuit la logique défendue par les deux auteurs, la faiblesse
actuelle des partis sociaux-démocrates
allemands et britanniques s’explique
peut-être par leur conversion au libéralisme de type « Troisième Voie » à l’époque
de Schröder et de Blair qui aurait provoqué leur déconnexion avec les couches
populaires se sentant « trahies ». Cette
logique permet-elle d’interpréter, d’un
autre côté, les succès concomitants,
dans des pays marqués par les politiques d’austérité, de nouveaux partis
de gauche – Syriza en Grèce, Podemos
en Espagne ?

la revue socialiste 57
À propos de…
Réaction de

C

Lucie Tangy

Docteure en lettres modernes, membre du comité de rédaction de la revue de sciences humaines Tracés.

Retrouver le peuple

‘est une controverse historique qui est à l’origine du dialogue épistolaire entretenu
par Jean-Claude Michéa et Jacques Julliard, controverse que l’historien présente
ainsi : « Quand le peuple et la gauche ont-ils été unis ? (…) Vous pensez que c'est
e
au XX siècle, moi je pense que c'est au XIXe siècle. » (p. 11)1.

Pour Jacques Julliard, « le grand fait politique et social du XIXe siècle » (p. 12) est
l’alliance nouée entre le mouvement prolétaire socialiste et la gauche bourgeoise,
républicaine et libérale. Cette alliance,
issue de la Révolution « bourgeoise » de
1789 – spécificité française – s’est faite
pour partie autour d’une croyance partagée dans l'idéologie du Progrès héritée
des Lumières, et, en particulier, dans « les
effets libérateurs escomptés » de l’industrie, « du progrès technique et du machinisme » (p. 15), dont devait naturellement
découler le progrès économique, social
et, finalement moral, de l’humanité. Cette

alliance politique et culturelle – à défaut
d’être sociale2 – sera, cependant, partiellement fragilisée au début du XXe siècle
Pour Jacques Julliard,
« le grand fait politique et social
du XIXe siècle » (p. 12) est
l’alliance nouée entre le
mouvement prolétaire socialiste et
la gauche bourgeoise, républicaine
et libérale. Cette alliance, issue
de la Révolution « bourgeoise »
de 1789 – spécificité française –
s’est faite pour partie autour d’une
croyance partagée dans l'idéologie
du Progrès héritée des Lumières.

1. Plusieurs passages sont consacrés à la définition du terme « peuple », problématique dans la mesure où il peut renvoyer :
1) à la population dans sa totalité, 2) à l’ensemble des classes populaires – aujourd’hui très hétérogènes –, 3) à une classe
unique « consciente d’exister en tant que classe » (p. 66). Sans rendre compte ici du débat sur la polysémie du terme, nous
l’utiliserons dans le deuxième sens, qui est celui qui intéresse finalement Julliard et Michéa.
2. Il faudra attendre le XXe siècle pour que de véritables législations sociales se mettent en place et que se pose politiquement
la question d’un meilleur partage des fruits de la croissance.

108

Lucie Tangy - Retrouver le peuple

par l’affirmation du syndicalisme révolutionnaire, d’une part, et par le communisme né de la Révolution russe de 1917,
d’autre part – partiellement, seulement,
car cette alliance a continué de s’incarner dans des formes historiques – du
Front populaire à la gauche plurielle de
Lionel Jospin –, et que le syndicalisme
d’inspiration anarchiste n’a pas réussi
à remettre en cause l’adhésion de la
majorité de la classe ouvrière à la République et au progrès.
Jean-Claude Michéa, au contraire, défend
l’idée d’une alliance dès le départ contrenature entre le socialisme originel et la
gauche bourgeoise progressiste, fruit
d’un compromis conjoncturel opéré lors
de l’affaire Dreyfus. Repartant des trois
Jean-Claude Michéa défend
l’idée d’une alliance dès le départ
contre-nature entre le socialisme
originel et la gauche bourgeoise
progressiste, fruit d’un
compromis conjoncturel
opéré lors de l’affaire Dreyfus.
forces issues de la Révolution française
et de la Révolution industrielle, Michéa
considère que les « Bleus », la gauche li-

bérale qui se définissait par son combat
contre les résurgences de l’Ancien régime et les « Rouges » qui, contrairement à cette dernière, trouvaient d’abord
leur raison d’être dans la remise en
cause radicale du système capitaliste,
ont choisi, alors, dans une situation
politique exceptionnelle, de passer un
« pacte de défense républicaine » (p. 41)
contre les « Blancs », forces de réaction
cléricales et monarchistes. Michéa juge
que le socialisme original s’est dissous
dans cette alliance, pensée comme provisoire, mais devenue définitive, marquant
ainsi la naissance d’une nouvelle gauche,
principalement caractérisée par la lutte
du « nouveau » contre « l’ancien », au
point de « recouvrir entièrement jusqu'au
souvenir de l'antagonisme originel entre
les « Rouges » et les « Bleus » » (p. 41), antagonisme qui caractérise, pour lui, l’histoire politique du XIXe siècle. Au cours de
l’échange, cependant, Michéa reconnaît
que les socialistes et les libéraux partageaient un attachement fort aux libertés
fondamentales et à l’idéal républicain
issus des Lumières. Il reste que pour lui
cette alliance était avant tout défensive,
légitimée politiquement par le seul combat contre un ennemi commun. Michéa
récuse donc avec virulence la vision

la revue socialiste 57
À propos de…

duale selon laquelle le clivage politique
issu de la Révolution française oppose,
depuis lors, de manière permanente et
univoque, la gauche, partisane du progrès et du « mouvement », et la droite,
partisane de la « réaction » et de l’ordre
ancien. Ce clivage a empêché selon lui
« toute possibilité de critiquer de façon
réellement cohérente la grande entreprise capitaliste, fondée sur les principes
mêmes de l'économie politique des
Lumières » (p. 33). De cette première
controverse – qui ne se résout jamais
entièrement au fil des lettres, même si
chacun fait des concessions à l’autre –
découle un certain nombre de débats
sur lesquels nous allons insister, car ce
sont eux qui constituent, pour les socialistes, aujourd’hui, des objets de réflexion et d’interpellation.
Le premier débat, de nature philosophique, concerne l'idéologie du progrès.
Michéa assimile, dans ce livre comme
dans ses ouvrages antérieurs, la philosophie du progrès et ce qu’il appelle le
« libéralisme dogmatique », tous deux
portés essentiellement selon lui, depuis
la fin du XVIIIe siècle, par la bourgeoisie
et non par le peuple. Toute contestation
du système libéral et capitaliste, dans un

contexte de raréfaction des ressources
naturelles et de péril écologique, ne peut
passer que par l’abandon de la notion
de progrès, ainsi que par une « sortie
progressive et civilisée du monde de la
croissance » (p. 174). Jacques Julliard, au
contraire, conteste la réduction du progrès au libéralisme, dangereuse car elle
« déconsidère le progrès aux yeux de
tous ceux qui récusent le libéralisme »,
mais également l’opposition schématique suggérée par Michéa entre une
bourgeoisie univoquement acquise au
progrès et un « peuple » qui, lui, serait
majoritairement – pour le meilleur et
pour le pire – du côté de la tradition. Pour
Julliard, pour qui le progrès n’est ni bon
ni mauvais en soit – seuls ses usages le
sont –, il n’y a pas « de tâche intellectuelle
et politique plus urgente que de réconcilier le progrès scientifique avec la justice
sociale, selon le schéma du XIXe siècle »
(p. 83), l’union du progrès et de la justice
étant, pour lui, au fondement de l’idée de
gauche. Le progrès doit, cependant, être
« organisé » et repensé pour servir le
plus grand nombre (p. 255). Ce débat
renvoie au rapport que nous, socialistes,
devons entretenir au progrès. Plutôt que
le refuser, comme le suggère Michéa, ne
doit-on pas le redéfinir, non seulement

110

Lucie Tangy - Retrouver le peuple

en prenant conscience de ses limites et
de ses excès, mais aussi par sa réinvention, au-delà du seul horizon capitaliste,
comme le suggère Julliard ?
Le second questionnement concerne la
nature du libéralisme, ses différentes
formes et le rapport qu’elles entretiennent entre elles. Julliard et Michéa s’accordent sur un point fondamental :
l’idéologie libérale issue des Lumières
Julliard et Michéa s’accordent
sur un point fondamental :
l’idéologie libérale issue
des Lumières est intimement
liée au système capitaliste, qui
est devenu, aujourd’hui, un
« fait social total », c’est-à-dire
qu’il ne concerne pas seulement
les échanges marchands, mais
tous les aspects de la vie.
est intimement liée au système capitaliste, qui est devenu, aujourd’hui, un
« fait social total » (p. 94), c’est-à-dire
qu’il ne concerne pas seulement les
échanges marchands, mais tous les
aspects de la vie. Michéa va plus loin
quand il refuse, avec force, de distinguer
le libéralisme économique du libéra-

lisme culturel et moral. Pour lui, l'économie de marché mondialisée, d’une part,
et l'extension infinie des droits et des
« modes de vie », d’autre part, concomitants d’un point de vue historique, ont
les mêmes fondements philosophiques
– et les mêmes effets délétères – : un Etat
neutre, qui refuse de s’immiscer dans le
libre jeu du marché, comme de prescrire
la moindre norme de vie particulière,
et son corollaire, une société d’individus
atomisés, principalement guidés par
leur intérêt. Cette gouvernance libérale
est assurée par les « deux mécanismes
anonymes et impersonnels » que sont
« le Marché autorégulé et le Droit abstrait » (p. 214). C’est ainsi que pour
Michéa la gauche contemporaine, ayant
fait triompher sa composante libérale
au détriment de sa composante socialiste, a progressivement substitué à la
lutte contre « l’exploitation de l’homme
par l’homme », ce qu’il appelle, non sans
intention polémique, « la lutte contre
toutes les discriminations ».
L’analyse de Julliard, sur ce dernier point,
est très proche de celle de Michéa.
Julliard affirme que la défense des
couches populaires a été délaissée,
depuis les années 1970, au profit de nouveaux mouvements portant les revendi-

la revue socialiste 57
À propos de…

cations de « minorités » dominées –
femmes, homosexuels, communautés
régionales, religieuses ou ethniques :
« Le peuple est-il en train de disparaître
pour céder la place aux communautés ? »
(p. 139) s’interroge ainsi l’historien3. Cette
substitution de luttes fondées sur les
droits de l’homme et le culte libéral de
Julliard affirme que la défense
des couches populaires a été
délaissée, depuis les années 1970,
au profit de nouveaux
mouvements portant les
revendications de « minorités »
dominées - femmes, homosexuels,
communautés régionales,
religieuses ou ethniques :
« Le peuple est-il en train
de disparaître pour céder
la place aux communautés ? ».

la « différence », à la traditionnelle « lutte
des classes » expliquerait le sentiment
d’abandon très fort des classes populaires, alors même qu’elles subissent,
de plein fouet, les effets de la crise et de

la mondialisation. Les deux penseurs se
retrouvent pleinement sur l’analyse,
dans la lignée des travaux de Christophe
Guilluy, d’une fracture grandissante entre
une France « métropolitaine », qui bénéficie de la mondialisation, et une France
« périphérique », invisible, qui nourrit
le vote frontiste. Pour Julliard, comme
pour Michéa, c’est l’idéologie libérale
post-moderne et ses valeurs de mobilité
et d’ouverture – qui rabat de manière
univoque le besoin de reconnaissance
et de protection du peuple sur le « repli
sur soi » et la « peur de l’autre » – qui
empêche la formation de tout grand
récit collectif capable de fédérer les
classes populaires.
Par-delà l’intérêt réel de ces analyses
pour comprendre la désaffection d’une
partie de l’électorat populaire, à l’encontre de la gauche, aujourd’hui, elles
posent, néanmoins, certains problèmes
et ouvrent des interrogations pour la
gauche, aujourd’hui. Le combat social
pour améliorer les conditions de vie
des catégories populaires est-il inconciliable avec la conquête de nouveaux

3. Il considère également que dans ce processus, c’est la question de l’immigration, et plus spécifiquement des « banlieues »,
nouvel objet de focalisation des élites politiques et médiatiques, qui a pris le devant de la scène, car elle permettait d’apporter
une dimension sociale à ces nouvelles revendications.

112

Lucie Tangy - Retrouver le peuple

droits, en particulier pour les minorités,
comme le suggère Michéa ? Julliard
considère, au contraire, que « quelles
que soient leurs origines communes »,
libéralisme économique et libéralisme
politique – et culturel – peuvent être
« dissociés dans la réalité » (p. 263) et
qu’il convient d’accorder à ce dernier
une valeur propre qui doit être défendue
comme telle. Pour le dire simplement,
Contre Michéa, Julliard appelle
à revaloriser le libéralisme
comme doctrine universaliste
qui, loin de nourrir les logiques
individualistes et identitaires,
peut, au contraire, endiguer le
« sectarisme communautaire ».
il est possible de lutter contre les excès
du libéralisme économique, sans renoncer aux progrès des droits et à l’évolution
des mœurs. En outre, contre Michéa,
Julliard appelle à revaloriser le libéralisme comme doctrine universaliste qui,
loin de nourrir les logiques individualistes et identitaires, peut, au contraire,
endiguer le « sectarisme communautaire » (p. 264). De l’héritage du libéralisme, complexe et multiple, à nous,
aujourd’hui, de porter politiquement ce
qui peut nous unir contre ce qui nous di-

vise. Il est fort à parier qu’une gauche
moderne doit travailler, d’une part, à rendre toujours plus réel son idéal de justice
et de redistribution sociales, et répondre,
d’autre part, aux revendications démocratiques et « sociétales » quand elles
sont légitimes. Il est certain que la supposée opposition entre le social et le sociétal doit être clairement repensée,
aujourd’hui, pour être mieux articulée.
L’objectif est de pouvoir mener les combats de front, sans en privilégier un au
détriment de l’autre.
Le troisième débat, que l’on peut qualifier d’anthropologique, concerne l'existence et les modalités de la « common
decency ». Par cette notion empruntée à
Georges Orwell – « common » signifiant
à la fois « commun » et « ordinaire » –,
Michéa désigne l’ensemble des capacités morales qui sont, pour lui, au fondement du lien social – et non le calcul et
l’intérêt comme le suppose le libéralisme – et dont les catégories populaires,
non perverties par l’argent et le pouvoir,
seraient davantage pourvues. Julliard ne
partage pas cet optimisme anthropologique. Pour lui, la « common decency »
supposée du peuple, fragilisée par l’idéologie de la réussite, à tout prix, et par le

la revue socialiste 57
À propos de…

sentiment communautaire, est moins
une donnée intangible qu’un possible à
réaliser, moins un « modèle » qu’un
« défi ». En outre, il s’interroge sur la capacité de la « common decency », qui
régit, en premier lieu, les relations privées, à s’appliquer à la sphère collective
et publique. Les deux penseurs s’accordent, cependant – c’est l’un des points
fondamentaux de l’ouvrage et une des
leçons que nous devons en tirer –, sur la
nécessité de réaffirmer la dimension
morale du socialisme, qui ne peut être
réduit à ses aspects économique, social
ou juridique. Rénover le socialisme ne
pourra passer que par la réinvention de
sa dimension morale4.
La dernière interrogation renvoie à la
forme de société socialiste à laquelle il
est possible d'aspirer. Pour Michéa, la
gauche moderne, parce qu’elle est issue
de l’alliance ambigüe précédemment
évoquée, a renoncé aux idéaux fondateurs du socialisme. Tout reste donc à
faire. Cependant, Michéa distingue deux

types de projets antagonistes, qui ont coexisté, dès l’origine, dans l’histoire du socialisme. D’un côté, dans la lignée de
Marx et de Saint Simon, un socialisme
fondé sur la mise en avant d’un homme
nouveau, et qui est souvent allé de pair
avec l’intégration dialectique au projet
socialiste de la société capitaliste industrielle, avec un Etat centralisateur fort et
de grands ensembles industriels, gérés
collectivement. De l’autre, dans la lignée
de Proudhon, du syndicalisme anarchiste et des populistes russes, un socialisme fondé sur l’autonomie locale, la
démocratie directe, de petites unités
de production qui fonctionnent selon la
« logique de l’esprit mutualiste et coopératif » (p. 166) et qui, au lieu de rejeter les
anciennes solidarités, s’appuie sur elles,
ainsi que sur la petite propriété privée.
Pour Michéa, « une société socialiste décente – loin d’impliquer la fabrication
préalable, et forcément autoritaire,
d’un homme nouveau » – doit toujours
« prendre appui au contraire sur un
certain nombre de ressources morales

4. A contrario, les deux auteurs s’accordent pour pointer les limites morales de l’émancipation libérale, qui s’accompagne toujours de nouvelles formes d’asservissement. Michéa prend ainsi l’exemple de la presse féminine, qui, tout en participant au
mouvement de libération des femmes, du joug patriarcal traditionnel, a encouragé, en même temps, leur « soumission
parallèle au règne de la Marchandise et de la Mode » (p. 90). Les progrès humains portés par le libéralisme sont donc toujours compensés par « des progrès parallèles de l’individualisme narcissique et de l’aliénation consumériste. » (p. 91)

114

Lucie Tangy - Retrouver le peuple

et culturelles déjà existantes » (p. 230).
Seul ce type de socialisme pourrait, aujourd’hui, selon lui, fédérer les classes populaires et moyennes, encore attachées
aux liens et aux logiques traditionnelles.
Pour Michéa, « une société
socialiste décente – loin
d’impliquer la fabrication
préalable, et forcément autoritaire,
d’un homme nouveau » – doit
toujours « prendre appui au
contraire sur un certain nombre
de ressources morales et culturelles
déjà existantes ». Seul ce type
de socialisme pourrait, aujourd’hui,
selon lui, fédérer les classes
populaires et moyennes,
encore attachées aux liens
et aux logiques traditionnelles.
Se pose alors la question d’un socialisme
« réactionnaire », comme le suggèrent
les détracteurs de Michéa. Michéa et Julliard s’accordent, en effet, pour affirmer
que le système libéral s’est construit, dès
l’origine, et jusqu’à aujourd’hui, sur la
destruction des relations non contractuelles, familiales, de voisinage, corporatistes – qui, certes, faisaient peser des
contraintes sur l’individu –, tandis qu'à
l'inverse le socialisme originel trouvait

l’une de ses sources dans « les traditions
de secours mutuel propres à l’ancien
compagnonnage ouvrier ». Pour Michéa,
le socialisme est donc né sous le signe
d'un paradoxe : « D'un côté, il apparaît incontestablement comme l'un des héritiers les plus légitimes de la philosophie
des Lumières et de la Révolution française – dans la mesure où il en reprend
clairement à son compte le souci égalitaire et l'idée qu'un projet d'émancipation
véritable n'a de sens que s'il s'inscrit sous
des fins universelles. Mais, de l'autre, il représente également la critique la plus radicale et la plus cohérente de ce nouveau
monde libéral et industriel (…) dont les
principes constitutifs se fondent, par une
curieuse ironie de l'histoire, sur le même
héritage philosophique » (p. 51-52). Pour
Michéa, c’est donc cette idéologie même
qu’il faut récuser, aujourd’hui, parce
qu’elle est indissociable d’un système
capitaliste, à la fois total et mondial,
et qui montre, aujourd’hui, ses limites –
économiques, sociales, écologiques,
mais aussi culturelles et morales.
Si leurs constats se recoupent en partie,
l’analyse de Julliard diffère en réalité
de celle de Michéa. L’historien n’appelle
pas à la remise en cause radicale du
libéralisme, dont il reconnaît clairement

la revue socialiste 57
À propos de…

les apports, y compris d’un point de vue
économique. Plutôt que de suivre
Michéa, qui assimile libéralisme, capitalisme et même société industrielle, au
sein d’un même modèle qu’il faut
rejeter, ne doit-on pas suivre Julliard
quand il considère que le problème est
moins la pensée libérale ou la société
industrielle que la domination absolue
du « néo-capitalisme » financier, « patrimonial et actionnarial » (p. 286) sur
le capitalisme industriel ? L’historien
considère, cependant, qu’il faut passer
progressivement du combat réformiste
– faire disparaître les excès de notre système – à l’idée – « utopiste » et non révolutionnaire – « de changer la logique
même de ce système » (p. 312). Qu’entend-il par là ? Selon quelles modalités
et temporalité ? Les pistes concrètes ouvertes par l’historien doivent également
être interrogées. La réforme du capitalisme financier ne doit-elle passer que
par une profonde réorganisation de la
consommation et de ce qui la conditionne (à savoir pour Julliard les salaires
– qui doivent être augmentés en même
temps que la productivité – et l’emploi –
avec, notamment, la réduction du temps
de travail) ? Ne doit-elle pas prendre
aussi la forme d’une relance de la

machine productive, et, en particulier,
de notre industrie, qui doit profiter
de l’impératif de transition écologique
et énergétique pour se moderniser et
Ne doit-on pas suivre Julliard
quand il considère que
le problème est moins la pensée
libérale ou la société industrielle
que la domination absolue
du « néo-capitalisme »
financier, « patrimonial
et actionnarial »
sur le capitalisme industriel ?
innover ? En outre, récusant ainsi l’opposition entre un socialisme « étatiste » et
un socialisme « autonomiste », Julliard
affirme que la « libre association » et la
« planification démocratique » doivent
se soutenir plutôt que se combattre
(p. 255). Comment les mettre en œuvre,
ainsi que la « réappropriation du capital
par le peuple » (p. 306) appelée de ses
vœux par l’historien ? Par ailleurs,
dénonçant, comme Michéa, la « professionnalisation » de la vie politique, principale cause du fossé qui se creuse
entre la population et ses représentants,
il préconise trois mesures qui permettront au peuple de se « réapproprier »

116

Lucie Tangy - Retrouver le peuple

la vie politique, dont il faut interroger la
faisabilité et le réel apport, en termes de
démocratie : le tirage au sort dans certains cas définis ; des primaires pour
désigner les candidats aux élections qui
ne soient pas organisées par les partis
eux-mêmes ; la non-rééligibilité des élus.
Julliard conclut en appelant à une nouvelle alliance entre les couches populaires et la bourgeoisie démocrate,
autour du combat pour les salaires, de
la réorientation du progrès vers des
« objectifs socialement utiles » et de la
maîtrise du capitalisme financier.

Ce dialogue passionnant nous invite
à repenser en profondeur l’idéologie
libérale et individualiste – source de
valeurs précieuses, mais aussi de certaines dérives contemporaines – pour
mieux s’en ressaisir, au profit de l’ambition émancipatrice première du socialisme. Cela suppose d’attaquer, plus
frontalement, la dimension financière
et spéculative du capitalisme et de
redéfinir le progrès à l’aune des nouveaux défis. C’est à ce prix que nous
pourrons rénover le socialisme sans
perdre de vue ses idéaux fondateurs.

la revue socialiste 57
À propos de…
Réponse de

Jacques Julliard

L

Journaliste et essayiste.

« C’est ce totalitarisme de la marchandise et
du profit qui rend littéralement les gens fous »

aissez-moi, en commençant, remercier nos deux critiques de la qualité de leurs analyses et de la pertinence de leurs questions : pour des auteurs, c’est toujours un
bonheur d’être soumis à un examen lucide et de bonne foi. A plusieurs reprises, les
problèmes soulevés dépassent le cadre strict de nos échanges de lettres ; ils s’inscrivent dans
ce grand examen de conscience auquel chacun de nous, qu’il se réclame de la gauche stricto
senso, des forces populaires, voire de la philosophie du Progrès, est aujourd’hui invité par
les événements eux-mêmes.
C’est pourquoi j’ai choisi de confronter
notre débat aux événements qui se
sont produits en début d’année, avec
le massacre perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo et du magasin
casher de Vincennes. Ces événements
ne portent pas encore de nom, mais ils
constituent à la fois un révélateur, un
accélérateur et peut-être un tournant.
J’y ajouterai, au moins à titre de contreexemple, l’ensemble des manifestations qui se sont déroulées l’an dernier
à propos du mariage pour tous. Il va
sans dire que, sollicité par la rédaction
de La Revue socialiste, je ne parle qu’en
mon nom personnel, sachant bien que
mon ami, Jean-Claude Michéa, tantôt

applaudirait, tantôt objecterait à mes
remarques.
La première de ces remarques, qui va
de soi, mais que les politiques ont tendance à oublier dans le quotidien, c’est
que ce peuple existe. Il ne se confond
ni avec la population, au sens démographique, ni avec le corps électoral,
au sens politique, ni avec le prolétariat,
au sens social, ni même avec la foule,
celle du métro à six heures du soir. Il
est pluriel et pluriclassiste. Il représente
la grande majorité de la population,
comme le Tiers-Etat de Sieyès, à la veille
de la Révolution. Sa composition est
variable. Pour mériter son nom, il est
nécessaire qu’il dépasse les conditions

118

J. Julliard - « C’est ce totalitarisme de la marchandise et du profit qui rend littéralement les gens fous »

proprement politiciennes : le peuple
n’est ni de droite, ni de gauche. En ce
sens, les grandes mobilisations de la
« manif pour tous » n’étaient pas, malgré leur nombre, le peuple ; mais la Fête
de L’Huma ne l’est pas non plus. Le peuCe peuple existe. Il ne se
confond ni avec la population,
au sens démographique,
ni avec le corps électoral,
au sens politique, ni avec
le prolétariat, au sens social,
ni même avec la foule, celle
du métro à six heures du soir.
Il est pluriel et pluriclassiste.
Il représente la grande majorité
de la population, comme
le Tiers-Etat de Sieyès,
à la veille de la Révolution.
ple qui n’existe que pour autant qu’il
se manifeste – ne parle-t-on pas en pareil cas de « manifestation » ? –, c’est
une foule à laquelle chacun se sent appartenir de droit, sans exclusive, rassemblée pour défendre un objectif appartenant à la communauté nationale
toute entière, et, le plus souvent, essentiel à la définition même de cette communauté. C’est ainsi que les manifestants du 11 janvier 2015 se sont

spontanément réappropriés des symboles qui, sans s’identifier à l’objet
même de la manifestation – la protestation contre la tuerie –, l’impliquaient
nécessairement dans son objet : le drapeau tricolore, la Marseillaise, les cris
de « Vive la France ! ». Le peuple, c’est
donc une foule qui se sent, à un
moment donné, dépositaire de la
volonté générale, et reconnue comme
telle par l’ensemble de la population.
Peut-être n’est-ce là qu’un moment
de grâce et d’exception, tel qu’il abolit
provisoirement toute autre représentation nationale. C’est pourquoi les élus
« se joignant à lui », comme on dit, ne
sauraient, en aucun cas, se substituer
à lui, comme ils le font dans le quotidien. Le peuple, c’est donc la population
recouvrant sa souveraineté pour un
objet bien défini.
C’est pourquoi le peuple, comme le
soutient Jean-Claude Michéa, s’inspirant de George Orwell, est nécessairement moral, au sens le plus élevé de
ce terme. Il défend des valeurs collectives incontestables. Certes, chaque fois
qu’il prend la forme de la foule et de la
manifestation, le peuple peut se montrer injuste, violent, irrationnel : une

la revue socialiste 57
À propos de…

foule ne raisonne pas, et on ne peut la
raisonner. Elle peut même devenir une
chose terrifiante et barbare : les régimes
totalitaires ont souvent spéculé sur ce
caractère. Mais le peuple, quand on le
laisse se déployer seul, se préoccupe
avant tout des valeurs et refuse qu’on
les subordonne à des considérations
d’opportunité. Au sens de Max Weber,
le peuple est wertrational, c’est-à-dire
tenant de la rationalité axiologique,
et non zweckrational, c’est-à-dire
tenant de la rationalité instrumentale,
à l’image des politiques.
Que nous ont apprises les grandes
manifestations du 11 janvier ? Que
la flamme républicaine est toujours
vivante sous la cendre, mais que l’idéologie républicaine a bien du mal à la
réanimer. Il n’a pas fallu de longs discours pour convaincre les Français que
la liberté d’expression était menacée, ni
de longues exhortations pour les inciter
à la défendre. Eux si souvent critiques à
l’égard des médias dans leur ensemble,
eux si peu nombreux à se reconnaître
dans l’esprit de Charlie Hebdo, sont
spontanément descendus dans la rue
pour la défendre. En vérité, ils n’étaient
pas plus Charlie que les étudiants de

Que nous ont apprises
les grandes manifestations
du 11 janvier ? Que la flamme
républicaine est toujours
vivante sous la cendre, mais
que l’idéologie républicaine
a bien du mal à la réanimer.
1968 n’étaient des juifs allemands. Mais,
ils savaient bien que pour les assassins,
tout homme libre était identifié à Charlie.
Il en va de même du patriotisme, comme
je l’ai déjà suggéré. Dans ce public où
la composante bobo était forte, le patriotisme n’est pas une valeur souvent
revendiquée dans le quotidien : paradoxe
d’une valeur communément perçue
comme plutôt de droite, et soudainement
récupérée par le peuple tout entier, y compris dans sa composante de gauche.
Pourquoi ces paradoxes ? Parce que, si
les valeurs de la République sont bien
vivantes dans le cœur du peuple, elles
ne sont plus, aujourd’hui, en état de
secréter l’idéologie capable de les mettre en œuvre. Longtemps, la République
fut une idéologie ; elle fut même sa
propre idéologie. Tel n’est plus aujourd’hui le cas : ni l’Ecole, ni la société,
ni l’Europe ne sont garantes de nos

120

J. Julliard - « C’est ce totalitarisme de la marchandise et du profit qui rend littéralement les gens fous »

croyances collectives. L’Ecole a été gagnée par le consumérisme ; la société
baigne dans le consumérisme ; l’Europe est à sont tour porteuse de ce
consumérisme. Tels sont les effets, aux
yeux de Jean-Claude Michéa, du libéralisme, à la fois politique et économique,
qui plonge ses racines très loin, jusque
dans le terreau des Lumières. Pour ma
part, je ne suis pas disposé à faire au
capitalisme le cadeau de l’idée du libéralisme et de tout ce qui va avec lui. A
la lumière de ce que nous venons de
vivre, je suis plus que jamais convaincu
que le libéralisme est partie intégrante
du patrimoine de la gauche, et j’oserai
le dire, du peuple lui-même.
Mais laissons cette querelle qui porte
sur les mots ; même si, comme on sait,
le choix des mots comporte des enjeux
qui ne sont pas que terminologiques.
Il reste que lui et moi sommes d’accord
pour considérer que la généralisation
à toute la société de l’esprit mercantile
porte en germe la fin de cette société.
On ne peut vivre très longtemps dans
une société pour laquelle on n’accepterait en aucun cas de mourir. Le germe
de mort de nos sociétés n’est pas,
comme le croyait Marx, la baisse ten-

dancielle du taux de profit, mais la
baisse tendancielle de l’attachement
aux valeurs communes. Le capitalisme
globalisé, à la différence de celui qui l’a
précédé, ne laisse rien subsister des
formes anciennes de la civilisation.
Certes, ses mérites sont immenses, le
plus grand d’entre eux étant de faire reculer la misère et la faim dans des proportions inconnues jusqu’à lui. Mais,
ce progrès de la civilisation, s’accompagne d’un véritable holocauste culturel et moral ; c’est pourquoi il nous faut
procéder à son endroit, avec la même
ingratitude, dont lui-même a fait
preuve envers les stades antérieurs du
développement. Et, surtout, il a contaminé toutes les formes jusqu’alors non
mercantiles de la civilisation : l’art, le
jeu, la science, les relations sociales.
C’est ce totalitarisme de la marchandise
et du profit qui rend littéralement les
gens fous, et les empêche de profiter
des nouvelles formes d’émancipation
que la science et la technique mettent
à leur profit.
Reconnaissons que la tâche de la
gauche, dans un tel contexte, n’est pas
facile : ou bien elle s’arc-boute sur des
formes radicales de résistance au chan-

la revue socialiste 57
À propos de…

gement, et perd toute chance d’en modifier le cours ; ou bien elle accepte de
s’adapter, mais elle est emportée par ses
concessions loin de ses bases, au risque
d’y perdre son âme et sa raison d’être.
D’une certaine manière, face à ce conflit,
le peuple reste spectateur. Il a cessé d’être
un acteur, comme il l’était aux temps de
Marx et même de Keynes. Il accepte de
récolter les miettes du festin et évite, le
plus souvent, de prendre parti. Comment, du reste, le ferait-il ? Il se reconnaît
de moins en moins dans les institutions
politiques qui s’étaient imposées au
XIXe siècle comme les vecteurs de la
démocratie : le suffrage universel, le
Parlement, les partis politiques.
Permettez-moi d’insister, un instant,
sur ces derniers. Ils sont nés, notamment à gauche, de la rencontre du suffrage universel et de la nouvelle classe
émergente, le prolétariat industriel.
Comme le régime parlementaire, ils
étaient fondés sur le principe de la représentation ; et, du reste, dans leurs
institutions, ils étaient comme un modèle réduit de la démocratie représentative : souveraineté théorique de la
« base », élection des chefs, organisation en tendances, tensions entre l’ap-

pareil bureaucratique et les leaders
charismatiques, etc. De sorte qu’à son
apogée, au début du XXe siècle, le système républicain fonctionnait comme
une collection de poupées russes emboîtées les unes dans les autres. Il n’est
donc pas surprenant que les défaillances
et la décadence du système représentatif,
tel qu’on le constate à l’échelle nationale,
se retrouvent à l’intérieur du système
des partis. Aujourd’hui, celui-ci est moribond. Les effectifs ne cessent de décroître,
et malgré des efforts pour redonner à la
base des bribes de souveraineté – organisation de primaires –, la circulation verticale entre la base et le sommet est de
plus en plus difficile. Rares, désormais,
sont les adhérents « désintéressés », à
l’idéal purement militant, sans la perspective de carrière politique professionnelle. De sorte que ces partis, conçus à
l’origine comme un trait d’union entre
la base et le sommet de la pyramide
politique, sont perçus désormais
comme des obstacles à la libre circulation des idées et des acteurs à l’intérieur du corps social. De tels partis se
révèlent incapables de produire un corpus d’idées nouvelles ; pis que cela :
d’adapter leurs idées anciennes au
mouvement général de la société.

122

J. Julliard - « C’est ce totalitarisme de la marchandise et du profit qui rend littéralement les gens fous »

A propos des partis de gauche, qu’il
s’agisse du PS ou du PG, le constat est
le même : le corps de doctrine est un
composé, en proportions variables, du
vieux programme de la social-démocratie du XIXe siècle, de certaines idées
issues de mai 1968 et d’apports individuels de la sociologie militante. Il y
manque une interprétation d’ensemble
du devenir de nos sociétés et des idées
organisatrices en écho à cette interprétation. De sorte que le rapport entre les
partis et les courants issus de la société
est devenu purement empirique, et
même aléatoire.
Si le parti politique se désintéresse
de son autre fonction,
qui est d’être l’école primaire
de la démocratie, autrement dit,
s’il renonce à toute fonction
intellectuelle et éducative,
il restera exsangue, et sa
légitimité comme instrument
de la conquête et de l’exercice
du pouvoir sera de plus
en plus contestée.
En un mot, le parti politique est un objet à réinventer. La tâche ne sera pas
facile, parce que dans l’architecture de

notre démocratie, le parti est venu en
dernier comme un couronnement de
l’édifice. Il est probable que ce sera encore le cas dans l’avenir. En attendant,
c’est cette défaillance du parti qui explique le succès, y compris à gauche,
de la démocratie charismatique fondée
sur le rapport direct du chef avec les
masses, par dessus les corps intermédiaires, sorte de transition entre la démocratie gouvernée du passée et les
aspirations, encore vagues et parfois
périlleuses, à la démocratie gouvernante de l’avenir. Il est vain de prétendre préfigurer le parti de demain. Mais,
une chose est évidente : celui d’aujourd’hui s’est vidé de sa substance
quand il a limité ses fonctions à la
conquête du pouvoir et à la sélection
du personnel politique. Celui qui ne vise
pas une carrière politique ou para-politique comprend très vite qu’il n’a rien à
y faire ; il s’en va sur la pointe des pieds.
Si, donc, le parti politique se désintéresse
de son autre fonction, qui est d’être
l’école primaire de la démocratie, autrement dit, s’il renonce à toute fonction
intellectuelle et éducative, il restera exsangue, et sa légitimité comme instrument de la conquête et de l’exercice du
pouvoir sera de plus en plus contestée.

la revue socialiste 57
À propos de…

On pourrait dire de l’Etat à peu près tout
ce qui vient d’être dit du parti politique.
Conçu à gauche comme une puissance
tutélaire et organisatrice de la protection
sociale, il est la concrétisation de la
célèbre définition du socialisme par
Durkheim : « On appelle socialiste toute
doctrine qui réclame le rattachement de
toutes les fonctions économiques, ou de
certaines d’entre elles qui sont actuellement diffuses, aux centres directeurs
et conscients de la société. » Or, le peuple
se sent, aujourd’hui, totalement extérieur à l’Etat. Certes, celui-ci il reste le
deus ex machina dont on attend toute
protection et tout secours dans la difficulté. Mais, à aucun moment, on ne réalise que l’Etat, c’est nous. C’est pourtant
indispensable. Si l’Etat n’est pas perçu

comme l’expression de la communauté
nationale, c’est-à-dire du peuple, et
comme son bras armé, il redevient
le redoutable Léviathan de Thomas
Hobbes, à la fois tutélaire et tyrannique.
Une analyse détaillée de cette situation
nous emmènerait trop loin ; je me
contente d’en signaler l’urgence. A une
époque où le maître-mot de la démocratie se nomme participation, le socialisme qui implique nécessairement
le recours à l’Etat, au moins comme chef
d’orchestre, doit se préoccuper plus
qu’il ne le fait du rapport d’extériorité
absolue qui s’est installé entre le citoyen
et les pouvoirs. Il est vain de continuer
à se prétendre socialiste, si l’on se
résigne à un Etat aussi arrogant et à
un citoyen aussi désinvolte.

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actualités internationales

la revue socialiste 57

Jean-Jacques Kourliandsky

Chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Amérique latine.

D

Brésil, Dilma Rousseff confirmée par
les électeurs, mais pour quelle alternative ?

ilma Rousseff a officiellement commencé son mandat de présidente du Brésil,
le 1er janvier 2015. Dilma Rousseff s’est succédé à elle-même. Le 1er janvier
2015, pour la quatrième fois, un président de la République issu du parti des
travailleurs, a succédé à un chef d’Etat pétiste. En 2003, 2006, avec Lula, et en 2010,
2014, avec Dilma Rousseff. Pourtant, jamais comme cette fois-ci, la victoire et la continuité partisane n’auront été aussi problématiques.
Il est vrai que le climat n’est plus celui de
2002-2003, ni même celui de 2009-2010.
La morosité de la conjoncture internationale a fini par atteindre l’Amérique latine
et le Brésil. Ce qui pose de façon centrale
au Parti des travailleurs (PT) une question pressante, celle de se montrer en
capacité de mener une politique économique, combinant croissance et avancées sociales. Et donc, d’inventer un
projet alternatif à celui qui a été le sien,
jusqu’ici, aujourd’hui, en rendements
décroissants.
La question concerne les Brésiliens.
Mais, elle est posée aussi à tous les partis et gouvernements qui se disent de

gauche ou, de façon plus générale, progressistes. Il n’y avait, pourtant, pratiquement aucun représentant de formations
politiques à vocation sociale, le 1er janvier 2015, à Brasilia, pour accompagner
la prise de fonction de Dilma Rousseff.
Et si un certain nombre de gouvernements latino-américains, de la « vieille »
ou de la nouvelle gauche avaient tenu à
être là, un seul Premier ministre européen avait fait le déplacement, le socialdémocrate suédois. Le défi, en effet, que
doit relever la première mandataire du
Brésil n’a rien de particulièrement local.
Il est posé à toutes les formations à
vocation sociale et démocratique, en

126

J.-J. Kourliandsky - Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ?

ambition ou en situation de gouverner, au
Brésil, en Amérique, comme en Europe,
en Afrique et en Asie, afin de mettre en
œuvre les politiques qui se conforment à
leurs principes. La question, en temps de
crise, est particulièrement difficile. Elle
contraint de vérifier la validité concrète
d’un horizon, et de surmonter le risque
d’une rhétorique à vocation électorale dépoussiérée, tous les quatre ou cinq ans,
Le défi que doit relever la
première mandataire du Brésil
n’a rien de particulièrement local.
Il est posé à toutes les formations
à vocation sociale et
démocratique, en ambition
ou en situation de gouverner,
au Brésil, en Amérique, comme
en Europe, en Afrique et en Asie,
afin de mettre en œuvre
les politiques qui se conforment
à leurs principes.
selon les calendriers électoraux par des
virtuoses de la communication.
En clair, est-il encore possible de faire de
la politique privilégiant le social et le public, et donc de présenter des alternatives,
à l’option libérale et entrepreneuriale ? Ou
n’y a-t-il, à ce jour, qu’une seule voie possible, imposée par la globalisation et ses

acteurs dominants, celle des libertés régulées par un marché désormais mondialisé ? C’est ce mur, mur du marché, version
actualisée du mur de l’argent, qui se
dresse face à Dilma Rousseff, comme à
bien d’autres gouvernements, en Amérique latine et en Europe. L’interpellation
lancée dans le quotidien espagnol, El Pais,
le 27 janvier 2015, par le politologue, Ignacio Urquizu, concerne toute la gauche, et
donc aussi le PT brésilien. « Quand tout
semblait annoncer que la social-démocratie allait gagner la bataille des idées (…) on
constate que les grands partis socialistes
non seulement peinent à gagner les élections, mais aussi qu’ils déçoivent quand
ils accèdent au pouvoir. (…) Comment expliquer (…) ces déceptions ? Que se passet-il à gauche ? ». Quelque part donc, et
compte tenu du rayonnement international du Brésil, puissance émergente, audelà de ce pays, c’est aussi au-delà de
Dilma Rousseff et du PT brésiliens, l’avenir
du réformisme, en général, qui se joue.

DEUX PROJETS ANTAGONISTES,
TROIS CANDIDATS
La campagne électorale brésilienne de
2014 a, en tout point, répondu à un scénario qui est celui de la plupart des cam-

la revue socialiste 57
Actualités internationales

pagnes électorales, dans les pays démocratiques. L’offre a été clairement différenciée. Les Brésiliens ont eu à choisir entre
deux programmes répondant à des logiques différentes1. Les partis ayant soutenu les candidats de deuxième tour, le PT
pour Dilma Rousseff, et le Parti socialdémocrate brésilien (PSDB), en ce qui
concerne Aecio Neves, ont, en effet, rendu
publiques leurs plates-formes électorales,
quelques semaines avant la consultation
présidentielle. L’une, celle du PT – Un
Novo Ciclo de Cambios –, reposait sur une
logique économique, sociale et politique
réservant une large place à l’Etat et au
secteur public. L’autre, celle du PSDB –
Para Mudar de Verdade o Brasil –, faisait
le pari d’un développement privilégiant le
« laisser-faire » et la liberté d’entreprendre.
Une bataille de déqualifications réciproques a été l’image de marque d’une
campagne particulièrement rude, dont
l’enjeu était l’exercice du pouvoir politique,
mais aussi celui de l’hégémonie idéologique. Le bilan a été au cœur de cette bataille âprement disputée, jusqu’au dernier
jour. La candidate du PT a mis en avant
les acquis sociaux des mandatures Lula
et Rousseff. Elle les a opposés à l’état des

Une bataille de déqualifications
réciproques a été l’image
de marque d’une campagne
particulièrement rude, dont l’enjeu
était l’exercice du pouvoir
politique, mais aussi celui
de l’hégémonie idéologique.
Le bilan a été au cœur de cette
bataille âprement disputée,
jusqu’au dernier jour.
lieux hérité du PSDB et de Fernando Henrique Cardoso, qui auraient laissé un pays
endetté et un chômage massif. Elle a rappelé les mesures adoptées et mises en
œuvre, depuis 2003 : la bourse « famille »,
l’électricité pour tous, le programme de logements populaires, « Ma maison-ma
vie » (Minha casa-Minha vida), la réévaluation du salaire minimum, la baisse du
chômage, le désendettement du pays.
Son concurrent du PSDB, Aecio Neves, a
signalé le retour de l’inflation, l’atonie de
la croissance économique, la crise du secteur industriel et la chute des investissements. Il a également porté un jugement
de valeur sur un gouvernement et une
formation, le PT, présentés comme corrompus. La critique était double. Elle
visait l’utilisation, à des fins partisanes, de

1. Voir Jean Jacques Kourliandsky, Brésil, présidentielle de crise, Note de la FJJ, n° 234, Paris, 8 octobre 2014.

128

J.-J. Kourliandsky - Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ?

l’argent des entreprises publiques, et donc,
la nécessité de leur laisser une pleine autonomie ou de les privatiser, par éthique,
et afin de leur rendre les moyens de
l’effectivité économique. Elle ciblait, par
ailleurs, les programmes sociaux considérés comme les instruments d’une
vaste manipulation clientéliste, les électeurs les plus pauvres et les moins éduqués étant, en quelque sorte, achetés par
le pouvoir en place. L’argument a été largement diffusé par les grands quotidiens,
O Estado de São Paulo et Globo2. Globo,
le 28 octobre 2014, a par exemple expliqué le résultat du premier tour, de la
façon suivante : « L’élection présidentielle
la plus disputée depuis 125 ans de République laisse le pays divisé entre ceux qui
produisent et payent des impôts et les
bénéficiaires de programmes sociaux »3.
La fracture idéologique a été accentuée
par le rôle militant joué par les grands
medias. Les groupes de télévision et de
presse se sont comportés, d’abord, en
acteurs de la vie économique, et de façon

secondaire, en quatrième pouvoir équilibrant démocratiquement les trois autres.
Ils ont ouvert ou fermé le robinet de
l’information, afin de provoquer une alternance répondant aux intérêts des
grandes industries et des services qui leur
sont liés. Faute de pouvoir soutenir un
candidat répondant à ce projet, ces journaux et ces canaux de télévision ont, pendant un temps, aidé une candidate en
alternative-trompe l’œil, Marina Silva. En
trompe l’œil, parce que Marina Silva, tout
en défendant un programme libéral, présentait, en effet, l’avantage de pouvoir
brouiller les frontières électorales. Issue
du PT, femme noire, écolo-évangéliste,
elle paraissait en mesure de pouvoir attirer une partie des votants traditionnels
du PT. Mais, prise dans l’étau des batailles
électorales, la candidature de Marina
Silva a été attaquée sur ses deux flancs.
Son programme économique libéral a
très vite été mis en évidence par le PT. Tandis que le PSDB rappelait aux électeurs de
droite, le passé pétiste de la candidate.

2. FHC, entretien avec les blogueurs uol, Josias de Souza et Mário Magalhães. O Estado de São Paulo, O partido dos grotões,
10 octobre 2014.
3. Un ouvrage, massivement diffusé après les élections, Um país partido, a eleição mais suja da história, de Marco Antonio
Villa, présente, sous une forme qui se veut scientifique, le lien qui existerait entre vote PT, politiques sociales et clientélisme,
exposé ci-dessus par Globo : « Le parti (le PT) se renforce géographiquement et idéologiquement dans la région septentrionale avec une pratique politique patrimoniale qui réactualise la vieille réaction brésilienne, sous le couvert d’un gauchisme
(...) sentant la naphtaline ».

la revue socialiste 57
Actualités internationales

L’électorat, un moment perturbé par
l’émergence portée par les medias d’une
candidature floue, a rejeté cette candidature de fausse troisième voie. L’option
défendue par Marina Silva de regrouper
les meilleurs des deux camps antagoL’électorat, un moment perturbé
par l’émergence portée par
les medias d’une candidature
floue, a rejeté cette candidature
de fausse troisième voie.
L’option défendue par Marina
Silva de regrouper les meilleurs
des deux camps antagonistes,
PT et PSDB, est apparue illusoire.
nistes, PT et PSDB, est apparue illusoire.
Les Brésiliens, au fil de la campagne, ont
clairement manifesté un vote de classe.
Les plus pauvres ont voté PT. Les classes
moyennes ont, dans leur majorité, voté
PSDB. La géographie électorale a exprimé ce face à face, entre un sud plus
développé, plus riche, plus différencié
socialement, et un nord, nord-est, portant encore les traces du sous-développement et de l’héritage esclavagiste.
Il est intéressant de rappeler que la lecture de ce résultat a donné lieu à des
interprétations perpétuant les préjugés

de supériorité raciale et culturelle du
sud, dont les habitants seraient mieux
formés, moins manipulables et le nord,
à la limite de l’analphabétisme, et donc,
ouvert au clientélisme. Au nom du
PSDB, l’ancien président, Fernando
Henrique Cardoso, a exprimé ce point de
vue de la façon suivante : « Le PT est
implanté chez les moins informés, qui
sont aussi les plus pauvres. Cette dérive
du PT des centres urbains vers les
cavernes est (…) préoccupante ».

UN BRÉSIL EN PANNE,
UN GOUVERNEMENT EN PEINES
La victoire de la candidate PT reflète une
réalité sociale contrastée. Ceux qui ont
accordé leur confiance au PT et à sa candidate, pour la quatrième fois, ont signalé leurs attentes. Ils demandent la
poursuite des programmes sociaux,
dans l’un des pays les plus inégalitaires
du monde. Leur exigence est d’autant
plus forte qu’en dépit des programmes
mis en œuvre, depuis une dizaine d’années, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, en dépit d’un mot
d’ordre gouvernemental optimiste qui
a proclamé à l’infini : le Brésil est un
pays riche, sans pauvreté. Les ménages,

130

J.-J. Kourliandsky - Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ?

Ceux qui ont accordé leur
confiance au PT et à sa candidate,
pour la quatrième fois, ont signalé
leurs attentes. Ils demandent
la poursuite des programmes
sociaux, dans l’un des pays
les plus inégalitaires du monde.
Leur exigence est d’autant plus
forte qu’en dépit des programmes
mis en œuvre, depuis une dizaine
d’années, il reste encore beaucoup
de chemin à parcourir.
considérés à risque alimentaire, ont
baissé de 12 points, depuis dix ans.
Mais, il en reste encore 22,6 %4. Les catégories moyennes, anciennes ou nouvellement entrées dans le casier « classe
moyenne » de la statistique, ont, en juin
2013, signalé bruyamment et dans la
rue, de fortes inquiétudes. Elles concernent l’assurance de la perpétuation de
leurs acquis, comme l’exigence de nouvelles avancées collectives en matière
d’éducation, de santé et de transports.
Cette double inquiétude est lisible dans
le résultat de la présidentielle, particulièrement serré. Il est le reflet d’une prise
de conscience, celle de l’épuisement de
4. In O Globo, 19 décembre 2014, Pobreza na mesa.
5. In Folha de São Paulo, 9 janvier 2015.
6. O Globo, 31 décembre 2014.

la croissance brésilienne des années
2004-2010.
La statistique est sans appel. Le Brésil, depuis 2011, fait du surplace économique.
La croissance s’est affaissée. Elle aura été
de 0,14 %, en 2014. La part de l’industrie,
dans la richesse nationale, a reculé de
3,2 %, en 20145. L’économie brésilienne
court le risque d’une « reprimarisation ».
Les immatriculations de véhicules neufs
ont chuté, en 2014, de 6, 9 %. L’investissement a chuté. L’inflation pointe du
nez, à 6,5 %. La dette publique a retrouvé
une actualité que l’on pensait dépassée.
Elle représentait, en 2014, 63 % du PIB6.
La balance commerciale aura été, en
2014, déficitaire, pour la première fois,
depuis 14 ans. Le Brésil qui s’était hissé
au sixième rang mondial a rétrogradé au
moins d’une place, en 2014. Symbole des
années glorieuses, le pétulant homme
d’affaires, Eike Batista, qui caracolait en
tête des personnes les plus riches d’Amérique latine, vend, aujourd’hui, ses biens
par appartements. Le dialogue entre
la présidente, le gouvernement et le patronat a tourné à l’aigre. L’argent ne
rentrant plus dans les caisses des entre-

la revue socialiste 57
Actualités internationales

prises, les patrons contestent la politique suivie et ont été au cœur de la bataille pour une alternance libérale.
Marina Silva, puis le PSDB, ont porté
leurs attentes, qui ont été défendues
de bout en bout par les entreprises
médiatiques. L’hebdomadaire Veja
a été beaucoup plus percutant et
La croissance avait repris
des couleurs, en 2004. Elle
a atteint un pic, en 2010, avec
une hausse de 7,5 % qui justifiait
la place du Brésil dans le groupe
des pays émergents. Le modèle,
bien qu’en difficulté, a pourtant
permis de réduire le chômage.
Le Brésil, avec une croissance
voisine de zéro, en 2014,
a continué à créer des emplois.
Le taux de chômage était, en
décembre 2014, de 4,8 %.
militant que le candidat présidentiel
du PSDB dans la critique de la corruption, et donc, de la gestion par l’Etat
des entreprises publiques, Petrobras,
en particulier7.

La stabilité économique des années
Fernando Henrique Cardoso (FHC), couplée sur une politique libérale et de
privatisations de grandes entreprises
publiques, n’avait pas apportée la croissance attendue. Le PT et son candidat
de l’époque, Luis Inacio Lula da Silva,
avaient proposé une autre voie, keynésienne, plus nationale ou nationaliste.
Un coup de pouce à la consommation
intérieure, alimentée par la fiscalité, et
donc, par l’Etat, devait permettre d’injecter du pouvoir d’achat et de la demande. En luttant contre la pauvreté
l’Etat, il ouvrait ainsi un marché aux entreprises brésiliennes. Le calcul s’était
avéré juste, les premières années. La
croissance avait repris des couleurs, en
2004. Elle a atteint un pic, en 2010, avec
une hausse de 7,5 % qui justifiait la
place du Brésil dans le groupe des pays
émergents. Le modèle, bien qu’en difficulté, a pourtant permis de réduire le
chômage. Le Brésil, avec une croissance
voisine de zéro, en 2014, a continué à
créer des emplois. Le taux de chômage
était, en décembre 2014, de 4,8 %.

7. L’hebdomadaire Veja a avancé sa sortie pour diffuser, l’avant-veille du deuxième tour, un numéro mettant en cause Lula et
Dilma Rousseff, figurant en photo de couverture, sous l’intitulé concernant les cadres de Petrobras mis en examen pour
corruption, Ils savaient tout (Eles sabiam de tudo).

132

J.-J. Kourliandsky - Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ?

Ce modèle, générateur de croissance
sociale8, s’accompagnait de quelques
contradictions porteuses de difficultés
ultérieures. Elles se sont révélées, au fil
des ans. L’agro-industrie exportatrice, génératrice de devises et de rentrées fiscales, cohabitait aux marges de ce projet
autocentré, renvoyant aux calendes
grecques les annonces de réforme
agraire attendues par les paysans sans
terre. Reposant sur la consommation et
la production de biens, susceptibles
d’être achetés, ce programme a, d’autre
part, sous-estimé les biens collectifs qui
auraient dû l’accompagner. La construction de véhicules automobiles individuels a été soutenue par l’Etat. Le Brésil
est, effectivement, en quelques années,
devenu un producteur et un marché
stratégique pour les fabricants. Il était
toujours le quatrième du monde et le
premier d’Amérique latine, en 2014.
Mais, la construction d’autoroutes n’a
pas suivi au même rythme. Et les villes
brésiliennes sont, aujourd’hui, victimes
d’engorgements et de pollution, d’autant
plus importants que le transport collectif
n’a pas suffisamment été pris en consi-

dération. Le programme de logements
populaires a, qui plus est, aggravé cette
situation. Les nouveaux quartiers sont,
en effet, le plus souvent construits loin
des centres-villes et des lieux de travail.
Les partenariats extérieurs ayant permis
le décollage des années 2004-2010, les
voisins du Mercosul (marché commun
des pays sud-américains), la Chine, l’Europe, sont, aujourd’hui, en repli, sinon en
récession. La demande chinoise, en
2014, a chuté de 11 points. Les exportations du Brésil vers ses voisins sud-américains ont baissé de 15 points. Le
marché intérieur en produits d’équipements basiques est saturé.
La réactivité des autorités a été obérée
par les rigidités institutionnelles. La
Constitution et la loi électorale brésiliennes ne donnent pas, au président ou
à la présidente élue, le contrôle de toutes
les manettes. Le Brésil est un pays fédéral. La consultation présidentielle est organisée de manière à réduire la bataille
ultime à deux candidats et deux projets.
Mais, la proportionnelle, dans ce cadre
décentralisé, éclate la représentation
parlementaire. La première formation

8. Pour une présentation de l’esprit et des acquis du modèle, voir, João Sicsú, Dez anos que abalaram o Brasil, São Paulo,
Geração, 2014.

la revue socialiste 57
Actualités internationales

La première formation
parlementaire représente, au mieux,
20 % du nombre total des élus.
Bâtir une majorité, dans un tel
environnement, est un casse-tête
qui éloigne le candidat élu
de ses ambitions initiales et de
son programme. Le résultat des
négociations est porteur de surprises.
Les coalitions valorisent les accords
de marchands de tapis reposant sur
du « donnant-donnant ».
parlementaire représente, au mieux,
20 % du nombre total des élus. Bâtir une
majorité, dans un tel environnement, est
un casse-tête qui éloigne le candidat élu
de ses ambitions initiales et de son programme. Le résultat des négociations
est porteur de surprises. Les coalitions
valorisent les accords de marchands de
tapis reposant sur du « donnant-donnant ». Cela peut concerner les périmètres ministériels. Cela peut ouvrir des
espaces perméables aux violations des
règles éthiques. Mettre un terme à ces
dérives institutionnelles suppose leur
révision. La réforme constitutionnelle
qui a, officiellement, les faveurs des

grandes formations n’a pourtant jamais
pu être réalisée. Un vote des Chambres
est, en effet, nécessaire. Or, les assemblées parlementaires sont composées
d’une kyrielle de petites formations qui
ont toujours refusé de voter une révision
de la Loi fondamentale, qui conduirait à
leur disparition9. La présidente et le PT
ont donc dû affronter les conséquences
d’une situation institutionnelle, porteuse
de risques judiciaires. Certains de ses
membres ont été mis en examen. Des
personnalités de partis alliés également.
De 2010 à 2014, la présidente, faute de
pouvoir réformer la loi fondamentale, a
été contrainte d’exiger la démission de
sept de ses ministres.

UNE FEUILLE DE ROUTE
EN ÉTAT DE SUSPENSION
La campagne électorale a confronté
deux programmes aux cohérences différentes. Les électeurs se sont clairement
répartis en blocs antagonistes. Pourtant,
le 1er janvier 2015, la présidente n’a pas
donné aux Brésiliens le sentiment qu’elle
avait totalement défini les orientations

9. Voir Murillo de Aragão, Reforma política, Rio de Janeiro, Editora José Olympio, 2014.

134

J.-J. Kourliandsky - Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ?

de sa mandature. La présidente a signalé
les questions essentielles. La première
est celle de renouer avec la croissance
économique. La seconde est le rappel
des objectifs sociaux qui doivent être
Les interrogations d’hier restent
d’actualité. Elles concernent
le tassement de la croissance et,
par voie de conséquence,
la difficulté à dégager les
moyens financiers nécessaires
à de nouvelles avancées
sociales, tout comme le report
indéfini de la réforme politique.
maintenus, et, si possible, abondés.
La troisième concerne la nécessaire
modernisation des institutions, afin de
fluidifier les processus de décision dans
la transparence et la démocratie. Ces
problèmes étaient déjà ceux de sa
première mandature, de 2010 à 2014.
Ils sont, aujourd’hui, posés dans les
mêmes termes, faute d’avoir pu trouver
des solutions répondant aux objectifs
affichés. Pour autant, le discours de la
méthode n’a pas évolué. Les interrogations d’hier restent d’actualité. Elles
concernent le tassement de la croissance et, par voie de conséquence, la
difficulté à dégager les moyens finan-

ciers nécessaires à de nouvelles avancées sociales, tout comme le report indéfini de la réforme politique.
La composition du gouvernement est révélatrice d’hésitations et de la pression
continue exercée par l’environnement
économique, médiatique, entrepreneurial et institutionnel. La présidente a été
contrainte de composer une majorité,
rien moins qu’évidente, au vu du résultat
des élections législatives. Bien que
groupe le plus nombreux, le PT a perdu
des sièges, ce qui a rendu encore plus
difficile l’exercice de recomposition d’une
majorité parlementaire et d’un gouvernement reflétant cette coalition. Le nombre des ministres, élevé (39), est la
conséquence de cette nécessité : donner
à chacun des alliés un portefeuille
permettant de garantir son soutien.
La présidente a, d’autre part, cherché à
réduire l’animosité des milieux d’affaire
et des médias, en confiant les portefeuilles économiques à des experts issus
de ces secteurs d’activité. Joaquim Levy,
nouveau ministre des Finances, par
exemple, dirigeait avant sa nomination
la banque Bradesco.
Ces décisions sont révélatrices d’une
urgence compréhensible, celle de récupérer une forme de paix intérieure, préa-

la revue socialiste 57
Actualités internationales

lable indispensable à l’action gouvernementale. Pour autant, elles n’annoncent
rien de plus et ne permettent pas de
répondre aux défis et interrogations
posés, depuis 2010, au parti des travailleurs et à sa présidente. Cette indéfinition,
pour l’instant tactique, permet à la présidente de s’assurer un temps de répit. Déjà,
des impatiences et des critiques ont visé
telle ou telle nomination. Celle du ministre
des Sports, un pasteur étranger, au portefeuille qui lui a été attribué, et au curriculum contesté. Celle, aussi, du ministre des
Finances qui préoccupe le PT et certains
de ses alliés, en raison de son passé de
banquier formé à la rigueur des comptes.
Le temps de répit n’aura, par définition,
qu’un temps. Dilma Rousseff aura très vite
à consolider la victoire électorale, en lui
donnant un sens et des orientations. Trois
options se présentent à elle.
Soit sans l'avoir vraiment assumé, la
présidente va donner un contenu à ses
nominations, en accord avec le profil des
ministres qu’elle a nommés. Et donc, va
gouverner dans le sens souhaité par les
milieux d’affaire et par l’opposition. C’est
ainsi que les grands medias et le patronat de Sao Paulo ont interprété les nominations ministérielles annoncées par
la présidente. Soit, elle va essayer de

donner à sa mandature une cohérence
sociale, conforme à la campagne électorale qu’elle a menée et gagnée, et donc,
en entrant en conflit avec medias et
Le PT de 2002, avant donc
la première victoire électorale
de l’un de ses candidats, avait joué
un rôle d’articulation avec
les mouvements sociaux.
Il avait fabriqué un projet
et un programme.
Le PT d’aujourd’hui, est sorti
affaibli de la consultation
législative de 2014. Il est, selon le
commentaire d’un journaliste,
José Arbex, « en état de
confusion idéologique ».
milieux d’affaires. Reste une dernière
hypothèse, celle d’une navigation à vue,
contournant, au jour le jour, obstacles et
adversaires. La formule magique des
années Lula mariait les contradictoires.
Patronat et prolétariat ont pu, pendant
ces années-là, défendre un projet de
pays mutuellement profitable. Ce n’est,
aujourd’hui, plus le cas. La présidente
et sa majorité ont besoin, ou auraient
besoin, d’un logiciel réactualisé, pour
affronter les défis de 2015. Elle aurait
également besoin de pouvoir s’appuyer

136

J.-J. Kourliandsky - Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ?

sur une formation politique en capacité
de mobiliser les électeurs qui lui ont fait
confiance. Mais, le PT de 2015, n’est plus
le PT de 2002. Le PT de 2002, avant donc
la première victoire électorale de l’un de
ses candidats, avait joué un rôle d’articulation avec les mouvements sociaux.
Il avait fabriqué un projet et un programme. Le PT d’aujourd’hui, est sorti
affaibli de la consultation législative
de 2014. Il est, selon le commentaire
d’un journaliste, José Arbex, « en état
de confusion idéologique ». Ses cadres,
d’autre part, ont été, depuis douze ans,
absorbés par l’appareil d’Etat. Le parti
et ses dirigeants sont mobilisés par la
sélection des élites de pouvoir, à tous
les niveaux, local, fédéral et national. Certains ont été, et sont mêlés, à des affaires
d’abus de biens sociaux10.
Les prochains mois vont être décisifs.
Tout à la fois pour garantir la réalisation
des ambitions sociales du PT, mais aussi
pour assurer la perpétuation d’une
option alternative au discours dominant
« asservi à l’abstraction monétaire,
comme seule figure de l’universalité »,
selon la formule du philosophe Alain

Badiou11. L’enjeu est aussi un enjeu qui,
au-delà du Brésil, est suivi avec intérêt
et/ou préoccupation, dans le reste de
l’Amérique du sud. Le devenir politique
du Brésil, au-delà de la situation de
son économie, aura, du fait de son périmètre, une résonnance entendue bien
au-delà de ses frontières intérieures.
L’enlisement concret et idéologique
du PT signerait sa défaite aux prochaines consultations électorales, perspective qui aurait nécessairement des
incidences sur les équilibres politiques
dans le reste du sous-continent.
Les premiers mots de la présidente ont
esquivé la difficulté. Le discours très défensif a, en effet après avoir rappelé son
bilan social, signalé la nécessité, pour
poursuivre le changement, de consolider la stabilité économique et de lutter
contre la corruption. Elle a, in fine, signalé
un horizon prioritaire pour le pays : l’éducation, objectif transversal et consensuel.
« Le nouveau mot d’ordre de mon gouvernement (…) simple, direct et mobilisateur (…) est le suivant : Brésil patrie
éducatrice »12. Les premières mesures
annoncées, le 8 janvier 2015, ont effecti-

10. Voir José Arbex Jr, Caos no PT debilita governo Dilma, Caros amigos, n° 214, janvier 2015.
11. In Le Monde, Le Rouge et le Tricolore, 28 janvier 2015.
12. In la Folha de São Paulo, 2 janvier 2015.

la revue socialiste 57
Actualités internationales

vement concerné la rigueur budgétaire.
Tous les ministères sont affectés, y compris, donc, également et paradoxalement, celui de l’éducation. Une mesure
d’allègements d’impôts, proposée par le
Congrès des députés, le 20 janvier, a été
bloqué par un veto présidentiel. Chacun
A l’annonce des premières
nominations et des premières
mesures de rigueur budgétaire,
la revue America economia,
a fait le commentaire suivant :
« Sous la pression, le nouveau
gouvernement de la présidente
réélue a commencé à réviser
la politique qui a été la sienne
les quatre dernières années (...)
Joaquim Levy (le nouveau
ministre des finances)
est orthodoxe, adepte
des réductions budgétaires
pour ajuster l’économie ».
a tiré de ces décisions une appréciation
différente. Tactiques, pour les uns, stratégiques, pour d’autres, elles sont révélatrices d’un troisième tour présidentiel
qui prétend rebattre les débats et les résultats de la bataille électorale qui vient

de s’achever. L’issue, bien qu’indéfinie,
pose, au-delà d’un présentisme qui tente
d’imposer sa logique, le problème de
l’hégémonie du projet.
Les milieux d’affaire estiment qu’ils sont
en bonne voie pour l’emporter dans les
faits, en dépit du revers électoral subi par
le candidat du PSDB. A l’annonce des
premières nominations et des premières mesures de rigueur budgétaire,
la revue America economia, a fait le
commentaire suivant : « Sous la pression, le nouveau gouvernement de la
présidente réélue a commencé à réviser
la politique qui a été la sienne les quatre
dernières années (…) Joaquim Levy
(le nouveau ministre des finances) est
orthodoxe, adepte des réductions budgétaires pour ajuster l’économie. Son
curriculum est en décalage avec ceux
des gouvernements antérieurs du PT »13.
Le principal enseignement de cette élection, pour le philosophe de gauche,
Paulo Arantes, est que « la nouvelle
droite, (brésilienne), qui n’est pas le
PSDB, (…) est anti-PT, antisocialiste, antisociale, elle n’est pas intéressée par
l’exercice du pouvoir. Ce qu’elle veut, c’est
empêcher l’émergence de certaines poli-

13. Izabelle Azevedo, Mudar ou mudar, America economia, Brasil, n° 442, décembre 2014.

138

J.-J. Kourliandsky - Brésil, Dilma Rousseff confirmée par les électeurs, mais pour quelle alternative ?

tiques »14. Tarso Genro, figure historique
du PT, ancien ministre, inventeur du
budget participatif, s’en est inquiété,
comparant le Brésil d’aujourd’hui, à la
République de Weimar. « La réaction de
la droite et de l’opposition libérale et néolibérale brésiliennes aux modestes
avancées obtenues par les gouvernements de Lula et de Dilma rappelle la
réaction allemande à l’époque de Weimar (…). Les partis de droite, les grands
médias, les cabinets de consultants économiques, les intellectuels universitaires

libéraux, (…) incapables de formuler un
projet alternatif, ont abandonné leurs
agendas démocratiques (…) et ont ciblé
leur objectif politique contre la gauche,
en général, et le PT, en particulier. (…) On
a assisté, pendant cette campagne, à un
véritable coup d’état médiatique contre
la réélection de la présidente. (…) La
sphère du politique a été identifiée à la
lutte contre la corruption (…) et à la démonstration de l’impossibilité en démocratie de combattre les privilèges et de
réduire les inégalités »15.

14. In Fania Rodrigues, Bandeiras para o segundo mandato, Caros amigos, n°213, décembre 2014.
15. Tarso Genro, Revisitando : Brasil em Weimar, Le Monde Diplomatique-Brasil, n°89, décembre 2014.

la revue socialiste 57
Actualités internationales

Monique Saliou

Haut fonctionnaire.

Le référendum sur l’indépendance de l’Écosse :
un bel exercice démocratique
qui n’a pas clarifié l’avenir

L

es électeurs ont refusé, le 19 septembre 2014, par 55,3 % des voix, d’opter pour
l’indépendance de l’Ecosse. Les résultats étaient très attendus, non seulement au
Royaume-Uni où les partis de gouvernement ont redouté, dans les jours qui ont
précédé le vote, une décision inverse, mais aussi dans le reste de l’Europe, confrontée aux
tentations sécessionnistes de plusieurs régions. Un vote en faveur de l’indépendance aurait,
indiscutablement, eu des effets en chaîne, même si la revendication indépendantiste
écossaise a de très solides particularités.

L’INDÉPENDANTISME ÉCOSSAIS :
AU-DELÀ DE RACINES
CULTURELLES FORTES,
DES ASPIRATIONS SOCIALES
ET POLITIQUES
Une revendication souverainiste que
l’histoire n’explique qu’en partie.
Comme tout « irrédentisme », le nationalisme écossais s’appuie sur une histoire et l’interprétation d’une histoire.
Le Royaume-Uni, dans sa forme institutionnelle actuelle, date de l’Acte d’Union
de 1707, sous la reine Anne, qui a réuni

les quatre nations constitutives – celles
qui perdurent dans les compétitions
rugbystiques –, dans un même pays.
Avant 1603, l’Ecosse était un royaume
indépendant. De 1603, date de la montée sur le trône anglais du fils de Marie
Stuart, Jacques Ier (Jacques VI d’Ecosse),
à 1707, l’Angleterre et l’Ecosse avaient
le même monarque, mais restaient
deux Etats souverains. Ironie de l’histoire, ce sont les presbytériens, qui
dominaient alors le Parlement écossais, qui ont réclamé l’Acte d’Union,

140

Monique Saliou - Le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse

afin d’éviter un roi catholique – un
descendant de Jacques II, chassé du
trône d’Angleterre en 1688 –, auquel
le royaume d’Ecosse revenait en ligne
successorale directe. Les guerres « jacobites » qui en ont résulté, au XVIIIe siècle, ont surtout opposé des Ecossais
entre eux.
Contrairement au nationalisme irlandais, régulièrement revivifié par des
affrontements sanglants, l’irrédentisme
écossais doit donc, en dépit d’une
union qui n’a « que » trois siècles,
remonter au Moyen-Âge pour trouver
ses guerres et ses héros anti-anglais.
Encore faut-il ajouter que ces guerres et
ces héros nourrissent au moins autant
Contrairement au nationalisme
irlandais, régulièrement revivifié
par des affrontements sanglants,
l’irrédentisme écossais doit,
en dépit d’une union qui n’a
« que » trois siècles, remonter
au Moyen-Âge pour trouver ses
guerres et ses héros anti-anglais.
la mythologie britannique, par la grâce
de Walter Scott, que l’imaginaire souverainiste écossais. Si l’on ajoute qu’il est
difficile de repérer, dans l’histoire an-

cienne et récente du Royaume-Uni, des
discriminations à l’encontre des « Ecossais » – autre différence avec l’Irlande –,
on comprend que la revendication
nationale s’est longtemps bornée à
l’exaltation d’une identité culturelle forte
que personne, au demeurant, ne songeait à brimer. La volonté autonomiste
est néanmoins présente, comme en
sourdine, pendant des dizaines d’années. Elle reçoit des appuis contrastés :
soutenue par certains conservateurs
au milieu du XIXe siècle, puis par
les travaillistes et les libéraux, avant
la Première Guerre mondiale, mais
sans jamais atteindre la vivacité des débats, autour du Home Rule irlandais.
Des facteurs socio-économiques puissants conjugués à une allergie à l’égard
du conservatisme anglais
Beaucoup d’observateurs considèrent
que l’élément déclenchant a été la
découverte, en 1970, de réserves de
pétrole et de gaz, en mer du Nord : une
Ecosse indépendante serait ainsi devenue viable ; les nationalistes écossais
peuvent, désormais, faire campagne
sur le « vol », par Londres, des ressources naturelles de l’Ecosse. De fait,
le Parti national écossais connait ses

la revue socialiste 57
Actualités internationales

premiers succès électoraux, à partir de
1974. Cette analyse de la revendication
indépendantiste écossaise comme
entrant dans le champ bien connu des
aspirations des régions riches qui ne
veulent pas ou plus partager leurs
richesses est, en partie, vraie mais insuffisante. D’abord, parce que, contrairement à la Flandre ou à la plaine du Pô,
voire à la Catalogne, l’Ecosse, forte surtout de ses ressources naturelles – hydrocarbures, agriculture, pêche – n’est
pas la région la plus riche du RoyaumeUni. Le grand Londres, pour ne citer que
cet exemple, est plus prospère. En outre,
l’indépendance n’a jamais été présentée
comme un refus de la solidarité, à
l’égard d’autres régions plus pauvres
et/ou décrites comme moins « méritantes ». Dans une contrée de forte tradition travailliste où les inégalités
sociales sont très fortes, le Parti national
écossais a su mettre en avant des promesses d’amélioration de l’Etat providence et un discours autour de la justice
sociale. Le « oui » à l’indépendance a été
majoritaire dans des villes (Glasgow,
Dundee) qui comptent une forte proportion de catégories défavorisées, quand
la « bourgeoise » d’Edinbourg a voté
« non ». De même, d’ailleurs, que les îles

Le Parti national écossais
a permis, à des électeurs
détestant les conservateurs,
et déçus du travaillisme,
de trouver une alternative
à la fois protestataire et porteuse
d’un contenu social-démocrate.
du Nord, Orcades et Shetlands, premières bénéficiaires de la manne pétrolière : ces territoires avaient envisagé
de se séparer de l’Ecosse, si le choix de
l’indépendance avait été fait, estimant
que leur prospérité dépendait du maintien des liens avec le reste du RoyaumeUni, premier acheteur de pétrole et de
gaz. La volonté de rompre avec l’image
et les politiques d’une Grande-Bretagne
imprégnée de « thatchérisme », le rejet
du gouvernement Cameron ont ainsi
apporté un nombre important de voix
pour le « oui » : les sondages préalables
au vote montraient le rôle déterminant,
pour beaucoup d’électeurs, de la question sociale. Le Parti national écossais
a permis, à des électeurs détestant
les conservateurs, et déçus du travaillisme, de trouver une alternative à la fois
protestataire et porteuse d’un contenu
social-démocrate. Cette alchimie crée
d’indéniables problèmes au Labour
Party mais, dans un contexte européen

142

Monique Saliou - Le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse

où les dérives populistes s’amplifient, elle
n’est pas sans vertus.

UN EXERCICE DÉMOCRATIQUE
RÉUSSI
Un référendum par consentement
mutuel…
Le référendum écossais est aussi
atypique par les conditions politiques
qui l’ont entouré. Le scrutin a été
convoqué, contrairement aux tentatives avortées, en Catalogne, ou à l’agitation entretenue par la Ligue du
Nord, en Italie, d’un commun accord
entre les autorités de l’Etat central et
celles de la région potentiellement
sécessionniste. Le Parti national écossais dirige l’Ecosse depuis 2007, date
à laquelle il a obtenu une majorité
relative. En 2011, c’est une majorité
absolue en sa faveur qui se dégage
des urnes, ce qui permet à son dirigeant, Axel Salmond, de réclamer le
droit à l’auto-détermination. Persuadé
par des sondages qui situent aux
environs de 30 % l’aspiration à l’indépendance chez les Ecossais, David
Cameron conclut, en octobre 2012, les
accords d’Edinbourg qui prévoient
le référendum. Il parie, à l’évidence, sur

le « syndrome québécois » : tout référendum perdu par les indépendantistes –
en 1980 et 1995, au Québec – renforce
les unionistes.
… à la suite d’une autonomie accordée
par les travaillistes
Le pari est d’autant moins absurde que
l’Ecosse jouit déjà d’une très large autonomie, depuis la « dévolution » mise
en place en 1997 par le gouvernement
de Tony Blair. Les travaillistes ont été,
officiellement du moins, partisans, de
longue date, de l’autonomie écossaise. La
première vraie tentative date des années
1970 : le gouvernement travailliste avait
soumis à référendum, en 1979, la création d’un Parlement écossais, mais
les conditions du scrutin - à la suite d’un
amendement d’un député travailliste –
prévoyaient que 40 % des inscrits – et
L’Ecosse est le territoire
qui a obtenu la plus large
autonomie : son Parlement
délibère, notamment,
sur l’éducation, la culture,
le tourisme, l’agriculture, la
santé – mais pas sur l’assurance
sociale ni sur le médicament –
et sur une fraction très limitée
de l’impôt sur le revenu.

la revue socialiste 57
Actualités internationales

non des votants – devaient se prononcer
en faveur de cette évolution. La proportion de 40 % n’ayant pas été atteinte,
l’autonomie a été rejetée, et le Parti national écossais a fait chuter le gouvernement ; les élections ont porté Margaret
Thatcher au pouvoir, dans la foulée.
La revendication écossaise est néanmoins restée dans les programmes
travaillistes et la « dévolution » de compétences à l’Ecosse, au Pays de Galles et
à l’Irlande du Nord, avec un degré d’autonomie différent pour chaque « nation »,
a été votée, à Westminster, et confirmée
par trois référendums locaux, en 1997,
puis mise en œuvre, en 1999. L’Ecosse
est le territoire qui a obtenu la plus large
autonomie : son Parlement délibère,
notamment, sur l’éducation, la culture,
le tourisme, l’agriculture, la santé – mais
pas sur l’assurance sociale ni sur le
médicament – et sur une fraction très
limitée de l’impôt sur le revenu. Dans ces
circonstances, il est toujours difficile,
néanmoins, d’apprécier si l’octroi de l’autonomie suffit à satisfaire une revendication particulariste ou si elle stimule, au
contraire, l’aspiration à l’indépendance.
Une bonne campagne du Parti national écossais

A rebours d’une conception fermée
et « ethniciste » de la nationalité
écossaise, le scrutin a été ouvert à
tout résident en Ecosse, qu’il soit
citoyen britannique, d’un autre
pays de l’Union européenne ou
ressortissant du Commonwealth,
ou bien encore membre des forces
armées britanniques stationnées
dans la région. En revanche, les
« Ecossais » vivant hors d’Ecosse
ont été exclus du scrutin.
En tout état de cause, la perspective du
référendum donne une crédibilité à l’indépendance. Le Parti national écossais
a su mener une campagne vigoureuse
et plutôt intelligente. A rebours d’une
conception fermée et « ethniciste » de la
nationalité écossaise, le scrutin a été
ouvert à tout résident en Ecosse, qu’il
soit citoyen britannique, d’un autre
pays de l’Union européenne ou ressortissant du Commonwealth, ou bien
encore membre des forces armées britanniques stationnées dans la région.
En revanche, les « Ecossais » vivant
hors d’Ecosse ont été exclus du scrutin.
Le scrutin a passionné les résidents
écossais : dans un univers britannique
où on se déplace peu pour voter, l’abstention n’a été que de 15 %. En outre,

144

Monique Saliou - Le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse

Axel Salmond a tenté de rassurer, quitte
à faire beaucoup évoluer les positions
traditionnelles de son parti : il s’est
engagé à garder Elisabeth II, la livre
sterling et l’appartenance à l’OTAN.
Ce dernier point a sans doute été le plus
malaisé à faire accepter, le souverainisme écossais s’étant beaucoup
appuyé sur le pacifisme et l’hostilité
au nucléaire, militaire ou civil.
Malgré l’enjeu, une réaction tardive des
responsables politiques britanniques
Le sentiment que le référendum serait largement perdu par les nationalistes a été
longtemps partagé par les trois partis de
gouvernement britanniques. Du côté des
travaillistes qui disposent, en Ecosse, d’un
important réservoir de voix, notamment
dans les catégories sociales plutôt favorables au « oui », on était, en outre, peu
enclin à apparaître comme des défenseurs actifs du « non », celui-ci étant supposé acquis. Les sondages sortis au
printemps et à l’été 2014 convainquent les
partis britanniques qu’une campagne
plus vigoureuse est nécessaire. L’enjeu
est, il est vrai, majeur, au moins pour les
deux grands partis. David Cameron peut
difficilement envisager d’endosser la responsabilité d’un démembrement du

Royaume-Uni. Dans un pays qui, comme
la France, se remet lentement de la perte
d’un empire, devenir celui qui a rétréci le
territoire national à un espace compris
entre les falaises de Douvres et le mur
d’Hadrien est peu porteur électoralement.
Au nord de la Tweed, les
travaillistes sont majoritaires,
depuis 1964. C’est l’Ecosse
qui a donné, au fil des années,
un nombre significatif de cadres
et de dirigeants au Labour,
de Ramsay MacDonald,
le premier Premier ministre
travailliste de l’histoire,
à Gordon Brown.
D’autant que les répercussions du départ
de l’Ecosse auraient été immédiates sur
le Pays de Galles où la revendication indépendantiste a parfois pris un tour violent, sans parler de l’Irlande du Nord qui
n’est sortie qu’en 1997 d’une situation de
guerre civile larvée.
Les déboires éventuels des conservateurs ne pouvaient dissimuler que
le risque était encore plus élevé pour
les travaillistes. Sans les électeurs écossais, leurs chances de revenir au pouvoir
dans des délais raisonnables disparais-

la revue socialiste 57
Actualités internationales

sent. Le Parti travailliste n’a eu de majorité, à Westminster, hors circonscriptions
écossaises,qu’avec le raz-de-marée de la
première élection gagnée par Tony Blair,
en 1997. Dès le scrutin suivant, c’est
l’Ecosse qui apporte la victoire, comme
elle avait auparavant limité les défaites :
au nord de la Tweed, les travaillistes sont
majoritaires, depuis 1964. C’est l’Ecosse
qui a donné, au fil des années, un nombre significatif de cadres et de dirigeants
au Labour, de Ramsay MacDonald, le
premier Premier ministre travailliste
de l’histoire, à Gordon Brown.
Des arguments sur les risques de
l’indépendance qui ont porté
La campagne des partisans du « non »
à l’indépendance a logiquement fait des
variations autour du thème du « saut
dans l’inconnu ». Les incertitudes nombreuses et réelles, d’autant plus réelles
que le Parti national écossais ne s’attendait pas, non plus, à une victoire, sont
mises en avant. Le sujet de la monnaie
est le plus débattu. Alors qu’Axel
Salmond s’engage à garder la livre sterling, les trois partis de gouvernement
britannique et le gouverneur de la
Banque centrale font savoir que l’hypothèse est exclue. Aucun signe positif

sur une négociation éventuelle, en vue
d’une entrée dans la zone euro, ne peut,
évidemment, parvenir des pays de la
zone. La fragilité de l’économie écossaise
est également soulignée, de même que
sa dépendance aux achats de ses hydrocarbures par le reste du Royaume-Uni –
même si on ne voit pas vraiment pourquoi Londres aurait eu intérêt à suspendre les relations commerciales. Enfin, la
difficulté de régler le problème des bases
militaires britanniques, notamment des
bases navales, est mise en avant. Les
partisans du « non » décrivent la future
Ecosse indépendante, comme appelée à
devenir une terre indigente et un Etat
isolé, à la suite de son bannissement de
l’Union européenne et de l’OTAN. Ces arguments ont certainement porté. Faut-il,
en outre, voir dans les sondages des derniers jours, le reflet de la vérité des intentions de vote ou un procédé efficace
pour mobiliser les unionistes ? Il faut,
néanmoins, reconnaître à Gordon
Brown le mérite d’avoir compris les
limites politiques et électorales du discours de la peur. Avec le talent oratoire
qui est le sien, il a su, au dernier moment, mais sans doute efficacement,
faire vibrer « l’identité britannique »,
invoquer la fraternité des armes au

146

Monique Saliou - Le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse

cours des guerres successives et la
communauté de valeurs, ciment du
Royaume-Uni.

UNE SITUATION
MÉDIOCREMENT CLARIFIÉE
Les conséquences qui seront tirées du
résultat, par les protagonistes, sont malaisées à déterminer. Le score, lui-même, est
sans appel : plus de 55 % de « non », alors
que 85 % de la population s’est prononcée,
montrent que l’Ecosse de 2014 a rejeté
l’indépendance. David Cameron a, néanmoins, promis dans la foulée une « devomax », c’est-à-dire une extension des
compétences du Parlement écossais qui
ne laisseraient au Royaume-Uni que la
monnaie, les affaires étrangères et la
défense. Cette solution, qui se traduirait
par une sorte de fédéralisation du pays,
est loin de recueillir l’unanimité. Beaucoup
de conservateurs y sont hostiles, par principe. S’ils se maintiennent au pouvoir
après les élections de 2015, ils peuvent être
tentés de gagner du temps et de miser sur
l’essoufflement du mouvement indépendantiste. Le Parti québécois n’est toujours
pas remis de l’échec de 1995, alors que le
vote en faveur de l’indépendance avait obtenu 49 % des voix.

Les indépendantistes écossais ont obtenu
un résultat qui était inespéré, au regard de
ce qu’eux-mêmes anticipaient quelques
mois auparavant. L’analyse des résultats
montre que le « oui » est assez nettement
majoritaire chez les jeunes. Axel Salmond
a, certes, donné sa démission mais son
parti sort, a priori, plutôt renforcé de la période. Les prochaines élections locales se
tiendront, en 2016 ; elles seront l’occasion
de vérifier si la vague souverainiste se
maintient. Si tel est le cas, il sera difficile,
pour Londres, quelle que soit la couleur du
gouvernement, de résister à la « devo-max
». Quant aux travaillistes qui ont activement soutenu le « non », alors qu’une partie de leur base électorale traditionnelle a
voté « oui », on les voit mal ne pas soutenir,
dans leur programme, une « devo-max ».
Les sondages, parus en janvier 2015, montrent que l’électorat travailliste écossais
y est majoritairement favorable. Or, David
Cameron a déjà fait savoir que la « devomax » ne sera possible que dans le cadre
d’une réforme constitutionnelle, au
Royaume-Uni. La situation est, il est vrai,
peu tenable dans la durée. Les trois « nations » périphériques ont un Parlement et
un gouvernement autonomes, l’Angleterre
qui rassemble 84 % de la population du
pays n’a rien de tel. Les députés écossais

la revue socialiste 57
Actualités internationales

délibèrent sur l’éducation, en Ecosse, mais
aussi, pour ceux qui siègent à Westminster,
sur l’éducation, en Angleterre ; l’inverse
n’est pas vrai. Certainsconservateurs souLes indépendantistes écossais ont
obtenu un résultat qui était inespéré,
au regard de ce qu’eux-mêmes
anticipaient quelques mois
auparavant. L’analyse des résultats
montre que le « oui » est assez
nettement majoritaire chez les jeunes.
Axel Salmond a, certes, donné
sa démission mais son parti sort,
a priori, plutôt renforcé de la période.
lèvent « l’injustice » de la situation ; ils ne
verraient que des avantages à la création
d’un Parlement anglais, où ils pensent être
majoritaires neuf fois sur dix. Les travaillistes, qui font une analyse similaire, sont
pris en tenailles entre la nécessité de ne pas
se couper des aspirations écossaises et le
risque majeur de voir apparaître un Parlement anglais où ils seraient régulièrement
minoritaires et qui aurait une capacité de
nuisance forte durant les périodes où ils
gouverneraient le Royaume-Uni, grâce au
vote des « nations » périphériques.
Le résultat du 19 septembre 2014 laisse
une autre question en suspens : qu’aurait

fait l’Union européenne, en cas de vote
en faveur de l’indépendance ? Personne ne
peut vraiment mesurer l’ampleur de « l’effet domino » dans d’autres pays. Ce qui est
certain, en revanche, c’est qu’aucun précédent n’existe pour régler les questions institutionnelles, économiques, monétaires…
qui se seraient posées. La République
tchèque et la Slovaquie se sont séparées
avant leur adhésion. Le sujet aurait été
explosif entre Etats-membres qui ne sont
pas tous égaux, pour des raisons internes,
devant le risque de sécession et ne sont
donc pas portés au même degré de flexibilité : l’Espagne ne reconnait toujours pas
le Kosovo. Le résultat du référendum écossais a donc évité, à court terme, une crise
majeure au Royaume-Uni, mais il a aussi
évité une crise politique de l’Union européenne. A plus long terme, un éclatement
du Royaume-Uni, dans une hypothèse où
l’Ecosse entrainerait le Pays de Galles
et l’Irlande du Nord sur la voie de l’indépendance, aurait des effets systémiques,
en-dehors même de l’Europe : la Russie a,
certes, succédé à l’URSS, comme membre
permanent du Conseil de sécurité, mais,
il n’est pas certain que le maintien de
l’Angleterre s’impose avec autant d’évidence. Et en cas de réforme de la composition du Conseil, celui de la France.

un site d’analyyses
sur les enjeux du changement clima
c
tique
Dans moins d’un an, la France accueillera la Conférence Paris Climat 2015. À cette occas
occasion,
ion, la Fondation Jean-Jaurès
et la Fondation européenne d’études progressistes (FEPS) ont lancé un site consacré à ces questions, en français et
en anglais :

progressistespourleclimat.fr / progressivesforclimate.com
c

Actualités
Décryptages
Tribunes

@prog4climate #prog4climate

Ressources
ces

la revue socialiste 57
Actualités internationales

Didier Billion

Directeur adjoint de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques).

D

Quelques réflexions
sur la politique régionale de la Turquie

epuis plusieurs mois, de nombreux commentateurs ont émis de vives inquiétudes
à propos des évolutions de la politique extérieure de la Turquie. L’angle d’attaque
de ces critiques est immanquablement de souligner la forte contradiction qui existe
entre les déclarations passées, maintes fois répétées, de Ahmet Davutoğlu, alors ministre
des Affaires étrangères, sur le « zéro problème avec nos voisins » et la réalité actuelle de
cette assertion.

Certes, la Turquie connaît, aujourd’hui,
de réelles turbulences dans ses relations
avec la plupart de ses voisines. Toutefois,
deux remarques s’imposent. La première est que la formule forgée par l’ancien ministre des Affaires étrangères,
même si elle rencontre de fortes difficultés de mise en œuvre, représentait un
formidable changement de paradigme,
par rapport à la formule « le Turc n’a pas
d’autre ami que le Turc », qui a, durant
des décennies, été l’un des adages de la
politique extérieure turque. La seconde,
même si elle n’absout pas les erreurs de

la Turquie, oblige à admettre qu’il est
plus complexe d’articuler une politique
régionale fluide et raisonnée, lorsque
que l’on possède pour voisins la Syrie,
l’Irak ou l’Iran, plutôt que l’Espagne, l’Italie, la Suisse ou l’Allemagne.

L’ÉPINEUX DOSSIER SYRIEN
La prise de la ville de Kobané, assiégée
par les miliciens de l’Organisation Etat
islamique (OEI), à partir de la mi-septembre 2014 va aiguiser les contradictions et
placer la Turquie en porte-à-faux vis-à-

150

Didier Billion - Quelques réflexions sur la politique régionale de la Turquie

vis d’une partie de l’opinion publique internationale, vilipendée par de nombreux médias occidentaux pour son
« double » ou « triple jeu », à l’égard de
l’OEI. La Turquie a ainsi été notamment
sommée d’organiser une opération terLa prise de la ville de Kobané,
assiégée par les miliciens
de l’Organisation Etat islamique
(OEI), à partir de la mi-septembre
2014 va aiguiser les contradictions
et placer la Turquie en porte-à-faux
vis-à-vis d’une partie de l’opinion
publique internationale, vilipendée
par de nombreux médias
occidentaux pour son « double »
ou « triple jeu », à l’égard de l’OEI.
restre pour sauver la ville alors que,
dans le même temps, aucun des membres de l’hétéroclite coalition anti-djihadiste ne voulait mettre en œuvre une
telle action. Par cette posture comminatoire, les acteurs régionaux et internationaux montrent, une nouvelle fois, leur
difficulté à se doter d’objectifs de long
terme sur la base d’une claire résolution
de l’Organisation des nations unies
(ONU), ce qu’au passage la déclaration
adoptée par le Conseil de sécurité, le 19
septembre 2014, ne constitue pas.

Le défi, pour la Turquie, n’est pas tant
qu’elle joue un hypothétique double ou
triple-jeu, mais qu’elle est prise dans le
piège de la gestion du dossier syrien,
dans lequel elle s’est enfermée depuis
maintenant plus de trois ans. Il est, évidemment, difficile de mesurer précisément le degré de soutien des autorités
turques aux groupes djihadistes ; il apparaît, néanmoins, avéré et s’explique,
fondamentalement, par l’obsession de
faire tomber, par tous les moyens, le régime syrien. Ce que n’ont pas compris
les dirigeants turcs, c’est que, dans ce
type de situation chaotique de guerre civile, ce sont toujours les groupes les plus
radicaux qui parviennent à s’imposer. Il
n’est donc pas étonnant que les groupes
djihadistes soient désormais l’aile la
plus dangereuse et la plus incontrôlable
de la lutte anti-Bachar al-Assad. Il est
certes loisible de juger sévèrement la
Turquie sur ce point, mais il convient
alors de porter aussi un point de vue critique sur la politique déployée par les
principaux pays occidentaux. Ces derniers ont, en effet, commis strictement la
même erreur d’appréciation initiale qui
consistait à considérer que le régime syrien allait tomber dans les meilleurs délais, antienne répétée ad nauseam,

la revue socialiste 57
Actualités internationales

depuis 2011, et qu’il fallait donc soutenir
les groupes rebelles sans être trop regardant sur leurs affiliations idéologiques.
L’une des grandes différences est que les
conséquences de ces erreurs se paient à
un prix plus fort, lorsque l’on possède
une frontière de près de 1 000 kilomètres, avec la Syrie, que lorsque l’on s’en
trouve à plusieurs milliers de kilomètres.
Pour les dirigeants turcs, le combat principal reste bien celui qui consiste à faire
tomber le régime syrien comme le Premier ministre, Ahmet Davutoğlu, l’expliqua sans détours, le 2 octobre, lors d’une
émission télévisée sur la chaîne A Haber
ATV, le jour-même du vote du parlement
turc, autorisant l’armée à mener d’éventuelles opérations contre l’OEI : le responsable des 200 000 morts n’est pas
l’OEI, mais clairement Bachar al-Assad :
c’est donc lui qu’il faut frapper. Si la politique turque à l’égard de la Syrie, depuis
les débuts de la crise, a connu plusieurs
phases, exprimant des évolutions qui
ont pu dérouter, il semble, en réalité,
qu’elle n’ait pas réellement varié de la
position adoptée au cours de l’été 2011.
Ainsi, les infléchissements qu’elle a en-

suite manifestés tiennent davantage à
des considérations pragmatiques –
souci de ne pas froisser ses différents
partenaires, volonté de préserver son intégrité territoriale, crainte d’être projetée
dans la guerre contre son gré – qu’à des
retournements erratiques de sa politique extérieure.

LE PARAMÈTRE KURDE
La guerre civile syrienne a permis un
considérable essor du mouvement nationaliste kurde, en Syrie, en lui permettant de se structurer et, en dépit des
divisions qui le traversent, de prendre
pleinement part au conflit. Les liens
tissés entre la CNS1 et le Conseil national
kurde (CNK) fondé en octobre 2011, et
regroupant une série de petites organiLa guerre civile syrienne
a permis un considérable essor
du mouvement nationaliste
kurde, en Syrie, en lui
permettant de se structurer et, en
dépit des divisions qui le
traversent, de prendre
pleinement part au conflit.

1. La Coalition nationale syrienne, de son nom officiel Coalition nationale des forces de la révolution et de l’opposition syrienne,
qui a succédé, en novembre 2012, au Conseil national syrien.

152

Didier Billion - Quelques réflexions sur la politique régionale de la Turquie

sations kurdes, sous la houlette du
président de la région autonome du
Kurdistan irakien et leader du Parti
démocratique du Kurdistan (PDK),
Massoud Barzani, inquiéta incontestablement la Turquie. Dès lors, par son
soutien appuyé à la CNS, le gouvernement turc espéra, aux débuts de la crise,
peser dans la refondation de la future
Syrie et ainsi réduire l’importance potentielle des diverses factions kurdes qui,
pour certaines, se battent, pourtant, aux
côtés de l’Armée syrienne libre (ASL).
A l’inverse, Ankara suspecte le Parti de
l’union démocratique (PYD), branche
syrienne du PKK turc, de se situer de
facto aux côtés de Bachar al-Assad. Ce
dernier a, il est vrai, fermé les yeux, voire
favorisé le retour en Syrie du leader du
PYD, Mohammed Saleh Muslim, en
mars 2011, et procédé, en octobre, à la libération de militants du PKK, emprisonnés en Syrie. Les combattants kurdes,
organisés par le Parti de l’union démocratique, profitent de l’évacuation de certaines zones par les troupes syriennes
régulières, pour s’emparer, en juillet
2012, de quelques bourgs proches de la
frontière avec la Turquie, les « kurdiser »,
en rétablissant les appellations kurdes
des lieux, en y hissant le drapeau du PKK

et en s’en appropriant la gestion municipale. Ce retrait de la zone frontalière
résulte d’une véritable tactique du gouvernement syrien qui y voit un moyen de
déstabiliser son voisin turc, en avivant les
aspirations autonomistes des populations kurdes présentes dans ces régions.
Dans cette logique, le PYD proclame, unilatéralement, le 12 novembre 2013, sans
consultation avec les forces du CNK, la
Les combattants kurdes, organisés
par le Parti de l’union
démocratique, profitent de
l’évacuation de certaines zones par
les troupes syriennes régulières,
pour s’emparer, en juillet 2012,
de quelques bourgs proches de
la frontière avec la Turquie,
les « kurdiser », en rétablissant
les appellations kurdes des lieux.
constitution d’une administration intérimaire dans les zones kurdes de Syrie,
qualifiées de Kurdistan « occidental », le
Rojava. A cette équation délicate, s’ajoute
le jeu des Kurdes irakiens, proches partenaires d’Ankara depuis 2007, mais qui
ne peuvent, pour autant, pas se dissocier
des aspirations nationales des Kurdes de
Syrie et de Turquie. C’est pourquoi, ils ont
encouragé la création du CNK puis, plus

la revue socialiste 57
Actualités internationales

tard, celle du Haut comité kurde (HCK),
rassemblant le CNK et le PYD, pour tenter,
vainement, de les contrôler. Ces différentes initiatives sont l’expression d’une
lutte sans merci pour le leadership sur
un hypothétique mouvement transnational kurde, qui oppose le PDK d’Irak
au PKK et ses organisations satellites.
Sur le terrain syrien, le partenariat, temporaire, entre organisations kurdes, aux
tactiques et aux objectifs pourtant différents, s’explique par la méfiance dont
les kurdes s’estiment victimes, de la part
des autres composantes de la rébellion,
et leur crainte qu’une Syrie post-Assad
ne soit, en réalité, défavorable aux droits
des minorités.
Toutefois, à cause de la montée en puissance du PYD, au sein des Kurdes
de Syrie, et afin de tenter de désolidariser les deux factions kurdes, Ahmet
Davutoğlu et Massoud Barzani rencontrent à plusieurs reprises le CNK2, sans
succès probant, toutefois. En outre, l’établissement d’une zone kurde, de facto
autonome, évoquée précédemment, fait
parfaitement comprendre à Ankara que
certaines des composantes de la rébel-

lion lui sont franchement hostiles. C’est
pourquoi, lors de la crise de Kobané,
les autorités turques refusent que le
PKK – toujours qualifié d’organisation
terroriste – puisse renforcer les combattants du PYD qui font face à l’OEI, mais
elles acceptent, après moult tractations,
que des peshmergas du PDK prennent
part aux combats, en transitant par le
sol turc. Toutefois, la victoire kurde, à
Kobané, dérange, pour le moins, les
autorités d’Ankara qui craignent la répétition du scénario qui prévaut en Irak,
depuis 2003, voire 1991, et voit s’affirmer,
au nord de la Syrie, une zone autonome.
Ainsi, le défi, pour la Turquie, ne relève pas
de l’ethnicité, ou d’une position qui serait
anthropologiquement hostile aux Kurdes,
mais de l’évolution du rapport de force
politique à l’avantage du mouvement
nationaliste kurde qui semble se dessiner.

LE JEU DES
RIVALITÉS RÉGIONALES
Le soutien d’Ankara à la rébellion syrienne et son activisme politico-diplomatique renforcent le sentiment partagé

2. Ainsi par exemple, le gouvernement turc rencontre, début octobre 2013, les responsables du CNK qui remercient Ankara
pour son implication dans la crise, TRT, 9 octobre 2013.

154

Didier Billion - Quelques réflexions sur la politique régionale de la Turquie

dans une partie des mondes arabe et
perse, selon lequel la Turquie chercherait à s’affirmer comme la puissance
sunnite de la région, ce qui lui a souvent
été reproché, sous l’appellation réductrice de « néo-ottomanisme »3. Damas a
ainsi su habilement jouer de cette corde
sensible, en ravivant la peur de l’impéL’implication turque dans
le conflit syrien s’est heurtée
aux aspirations d’autres Etats,
tels que l’Irak, la Russie
et l’Iran. Ankara s’est, de fait,
trouvé en compétition avec ces
pays, aspirant chacun à jouer
un rôle dans l’avenir de la Syrie.
rialisme ottoman, fondée sur l’idée que
la Turquie était le principal pays bénéficiaire des révoltes arabes. Il est vrai que
l’activisme économique, politique et diplomatique turc, dans un Moyen-Orient
durablement affaibli, pouvait apparaître,
à tort, aux yeux de ses voisins, comme
un retour de la politique ottomane.
L’implication turque dans le conflit syrien s’est pourtant heurtée aux aspira-

tions d’autres Etats, tels que l’Irak, la
Russie et l’Iran. Ankara s’est, de fait,
trouvé en compétition avec ces pays,
aspirant chacun à jouer un rôle dans
l’avenir de la Syrie. Le poids des pays du
Golfe, au sein de la CNS, entre aussi dans
cette perspective, ce qui a conduit à de
vives oppositions entre l’Arabie saoudite
armant des groupes salafistes radicaux
au poids croissant au sein de la CNS4,
aux dépens des Frères musulmans
syriens soutenus, pour leur part, par le
voisin qatari. Ces faits relativisent la grille
d’analyse confessionnelle du conflit,
selon laquelle la crise syrienne aurait
cristallisé l’émergence d’un axe sunnite
opposé à un axe chiite, et mettent à
mal la lecture strictement religieuse de
l’enchevêtrement des événements.
Le poids de la situation irakienne est évidemment essentielle, en raison, notamment, de la proximité politique, évoquée
précédemment, du Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak (GRK) avec certains groupes kurdes syriens, générant
quelques brefs moments de tensions
dans ses relations avec Ankara, alors

3. Pour un point de vue critique sur ce concept, voir Bülent Aras, « Davutoğlu Era in Turkish Foreign Policy », SETA Policy Brief,
n° 32, mai 2009.
4. En juin 2012, sur pression de l’Arabie saoudite, fut élu à la tête de la CNS, Ahmad Assi al-Jarba, connu pour être l’homme de
main de l’Arabie saoudite, contre Mustafa al-Sabbagh, homme d’affaires proche du Qatar.

la revue socialiste 57
Actualités internationales

même que la Turquie privilégie sa relation politique avec Erbil5, aux dépens de
Bagdad6. En outre, la proximité entre
l’Iran et le gouvernement chiite irakien,
alors dirigé par Nouri al-Maliki, a également contribué à envenimer les rapports entre Ankara et Bagdad, durant
Le danger constitué par
l’affirmation de l’OEI
a eu l’insigne vertu de faire
comprendre à Ankara la nécessité
de composer avec tous les
segments de la société irakienne,
et à soutenir la mise en place du
gouvernement d’union nationale
irakien, en septembre 2014.
plusieurs années. Toutefois, le refus turc
d’aider le GRK, lors de l’avancée des
troupes de l’OEI, au cours du printemps
et de l’été 2014, l’électrochoc constitué
par la prise de Mossoul, en juin a, d’une
part, rafraîchit les liens entre Ankara et
les autorités kurdes d’Irak et, d’autre
part, contribué à un réel réchauffement
des relations entre Ankara et Bagdad.
En ce sens, le danger constitué par l’affir-

mation de l’OEI a eu l’insigne vertu de
faire comprendre à Ankara la nécessité
de composer avec tous les segments de
la société irakienne, et à soutenir la mise
en place du gouvernement d’union
nationale irakien, en septembre 2014.
La crise syrienne a aussi contribué à compliquer les relations avec son partenaire
russe, sans jamais aller, toutefois, jusqu’à
la rupture. Ainsi, alors même que la
Turquie soupçonne la Russie d’être
responsable de la perte d’un Phantom
F-4 turc, en juillet 2012, des échanges et
rencontres diplomatiques de haut niveau
n’ont cessé de se multiplier entre les deux
pays : Vladimir Poutine, à Istanbul, en
décembre 2012, Recep Tayyip Erdoğan,
à Moscou, en novembre 2013, et, surtout,
la dernière visite officielle de Vladimir
Poutine, à Ankara, le 1er décembre 2014,
au cours de laquelle un important contrat
gazier fut acté, ainsi que la perspective de
tripler le volume des échanges commerciaux, d’ici 2023. Ainsi, en dépit d’une différence radicale d’approche de la crise
syrienne des deux gouvernements, chacun sait parfaitement jusqu’où ne pas

5. Capitale de la Région autonome du Kurdistan.
6. En 2012, la Turquie a, par exemple, importé du pétrole directement du Kurdistan irakien, sans accord préalable de Bagdad,
provoquant l’ire du gouvernement central irakien.

156

Didier Billion - Quelques réflexions sur la politique régionale de la Turquie

aller et raisonne, avant tout, en fonction
de ses intérêts nationaux.
L’Iran est le dernier partenaire avec lequel
la situation syrienne a contribué à tendre
les relations, alors même qu’elles s’étaient
indéniablement fluidifiées, depuis plusieurs années. Cette situation s’explique,
évidemment, par l’implication directe de
Téhéran, aux côtés du régime de Damas.
Les velléités interventionnistes occidenLes velléités interventionnistes
occidentales, relayées par Ankara,
ont vivement irrité la République
islamique d’Iran, dont certains
responsables n’ont pas hésité
à annoncer, en novembre 2011,
être prêts, en cas d’intervention
occidentale, à frapper l’OTAN,
en Turquie même.
tales, relayées par Ankara, ont vivement
irrité la République islamique, dont certains responsables n’ont pas hésité à
annoncer, en novembre 2011, être prêts,
en cas d’intervention occidentale, à frapper l’OTAN, en Turquie même7. Toutefois,
de même qu’avec la Russie, Ankara a
bien pris soin de ménager son fournis-

seur énergétique, en tempérant régulièrement ses positions bellicistes. L’arrivée au pouvoir du président, Hassan
Rohani, en juin 2013, a, en outre, permis
de renforcer les relations bilatérales,
comme en témoigne sa visite d’Etat,
en Turquie, un an plus tard.

EN GUISE
DE CONCLUSION
Les révoltes arabes ont ainsi été, pour la
Turquie, un test quant à la viabilité de sa
politique régionale, « zéro problème
avec ses voisins », engagée par l’AKP. Si
son modèle a, dans un premier temps,
été mis en avant en tant que porteur des
valeurs démocratiques et libérales, les
soulèvements successifs, notamment
celui en Syrie, ont mis à jour les limites
de la puissance et de l’influence turques.
Les appels répétés à l’intervention de la
communauté internationale, dès la fin
de l’année 2011, témoignent des difficultés de la politique étrangère turque à endosser le rôle qu’elle s’était pourtant fixée
d’incarner : celui d’une puissance centrale, garante de la paix, de la stabilité et

7. Jean Marcou, « Derrière la crise syrienne, la rivalité turco-iranienne », Observatoire de la vie politique turque – IFEA,
13 décembre 2011.

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de la prospérité de son voisinage, au
premier rang duquel son allié syrien.
Les oscillations, à l’égard de ses différents partenaires, mettent en exergue
le manque de relais turcs pour peser
véritablement sur l’avenir de la Syrie.
Pour des raisons principalement économiques, la Turquie ne peut, en effet, rompre avec ses partenaires que sont la
Russie et l’Iran. De même, un aligne-

ment total sur ses alliés américains et
européens mettrait à mal son image
dans la région et pénaliserait encore
plus sa marge de manœuvre dans la
gestion du conflit syrien. C’est, néanmoins, la capacité de la Turquie à se
trouver à la confluence d’intérêts divergents, ou opposés, qui, en dépit des turbulences conjoncturelles, fait sa force et
fonde sa capacité d’attraction potentielle.

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