L’Obsession des règles Pierre Jury Le Droit – Édition weekend des 19 et 20 avril FORUM – page 30 À peine dévoilé, le « code

de conduite » proposé par l’Université d’Ottawa soulève déjà des passions. Même s’il a été dévoilé en pleine période d’examens, une forte mobilisation s’est mise en branle. Et pour cause. Ce document de neuf pages ratisse très large, si large en fait, qu’il est tout à fait légitime de se demander quelles sont les intentions précises de ses auteurs. À la lumière de ce qui a été avancé, il apparait clairement que ce code de conduite – qui ne concerne que les étudiants, et non le corps professoral ou les employés – doit être revu en profondeur, puis limité dans sa portée, à défaut d’être carrément mis à la poubelle parce qu’il élargit inutilement toute une série de règles et de procédures qui existent déjà autour de la vie universitaire, au point où il peut ouvrir la porte à des abus des autorités, s’il devait être mal interprété ou mal compris. La direction de l’université se défend bien de voir là un outil qui pourrait servir à restreindre les libertés individuelles – et cela est clairement indiqué au début du document. Mais lorsqu’une chose vague est écrite ou ne chose précise, comme l’interdiction de faire du camping sur le campus!), il germera toujours un doute dans les esprits les plus retors sur les vraies intentions des auteurs. Car ce code de conduite et de toute évidence issu d’une pensée « judiciarisante » de la vie en société où tous les gestes qui pourraient être perçus comme hors norme sont passibles de sanctions, sans contrepoids (un faible mécanisme d’appel est prévu, mais l’université en contrôle tous les leviers). À l’époque actuelle post-11 septembre 2001 et les attaques répétées contre les libertés civiles qui en ont découlé – Loi antiterroriste au Canada, Patriot Act aux États-Unis, etc. – certaines autorités ne se sont pas gênées pour bien « encadrer » ce qui peut se faire et ce qui ne doit pas se faire. Ce code de conduite est d’autant plus étonnant dans sa forme actuelle que les autorités universitaires possèdent déjà tout une kyrielle d’outils pour s’assurer de la bonne entente qui devrait régner sur la ville universitaire, où nous devrions retrouver l’essentiel de la crème de la société et des décideurs de demain. Ainsi, les agressions sexuelles et le harcèlement sont déjà des infractions au Code criminel, les crimes contre la propriété vol, destruction, dommages, etc.) font déjà l’objet de nombreuses politiques internes et externes, etc. L’université compte d’ailleurs de nombreuses politiques sur des questions assez précises, notamment sur les questions du plagiat, les ressources informatiques, la vie dans les résidences, dans les laboratoires, pendant les périodes d’examens, lors de stages à l’étranger; etc. Grosse modo, il s’agit là de grandes lignes et de quelques délits bien précis que la vie en société rend parfois nécessaire pour éviter les abus et la mauvaise foi propres à l’homme et qui se faufilent toujours au sein des microsociétés que sont les grandes organisations comme les universités, les entreprises, les communautés d’intérêts, etc. Jusqu’ici, cela semblait suffire.

L’œil de Big Brother L’Université d’Ottawa dit s’inspirer de codes de conduite qui existent ailleurs, en Ontario notamment, et aux États-Unis. Elle ne dit pas qu’au pays de l’Oncle Sam, ces « codes d’honneur » n’ont de façon générale qu’un seul objectif, la lute au plagiat. Celui que l’Université d’Ottawa désire mettre en place découle d’une logique bien différente, et d’Une logique qu’il faut combattre parce qu’elle met en place une liste de pénalités (de l’avertissement écrit à l’expulsion, en passant par la perte de privilèges et la révocation de prix ou d’aide financière) qui créent un climat d’autocensure, de retenue, de crainte de l’œil omniprésent de Big Brother. C’est précisément le contraire que l’université doit stimuler : les échanges interpersonnels, le foisonnement intellectuel, la recherche de la connaissance, le doute des idées reçues desquels émerge la quête de la nouveauté, du savoir. À l’obsession des règles, il faut suggérer le démantèlement des contraintes artificielles, surtout si elles sont mal écrites, mal expliquées ou pire encore, injustifiées. L’Université d’Ottawa a bien d’autres défis à relever que celui de jouer à la police des mœurs.