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Un des principaux épisodes de la succession Bongo
s’est noué le 17 février 2014, à 17h50. Ce jour-là, une
bonne partie des héritiers – il y en a 53 au total –
se sont retrouvés à l’hôtel L’Étoile d’or de Libreville
pour parler dans le détail de l’héritage d’Omar, décédé
à Barcelone en juin 2009. La réunion, présidée par
Pascaline Bongo, fille aînée et mandataire exclusive
de la succession, a duré deux heures. Elle a fait l’objet
d’un procès-verbal ultraconfidentiel, rédigé par un
huissier de justice. Sa lecture constitue une plongée
inédite au cœur de la fortune cachée d’un clan toutpuissant.

La vraie fortune des Bongo, une bombe à
retardement pour le Gabon
PAR FABRICE ARFI
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 6 MARS 2015

Même si les éléments contenus dans ce PV n’offrent
qu’une vision très partielle de la fortune des Bongo,
celle-ci est déjà vertigineuse. Pour cause : les sommes
ici en jeu s’élèvent au bas mot à 300 milliards de francs
CFA (460 millions d’euros). Pour saisir l’ampleur de
l’affaire, cela représente plus de 10 % du budget du
Gabon pour 2015. Et les calculs, qui sont fondés sur
des actifs immobiliers, quelques comptes en banque et
des participations dans certaines entreprises, sont loin
d’être exhaustifs. Ils ne prennent, par exemple, pas en
compte les revenus issus du pétrole (un gisement de
cash) ou des actions dans plusieurs multinationales (la
rente idéale).

Ali Bongo, en novembre 2009, à l'Elysée. © Reuters

Mediapart révèle plusieurs documents confidentiels
sur l’héritage de l’ancien président du Gabon, Omar
Bongo. Ils lèvent un coin de voile sur un système
de captation des richesses de tout un pays d’une
rare ampleur. Au moins deux entreprises françaises
présentes sur place, Veolia et la BNP, sont citées. C’est
une bombe à retardement pour la présidence d’Ali
Bongo.
Pilier de la Françafrique, c’est aussi l’un des régimes
les plus corrompus de la planète : le Gabon. Des
documents secrets portant sur l’héritage de l’ancien
président Omar Bongo, obtenus par Mediapart, lèvent
un coin de voile sur un système de captation des
richesses de tout un pays d’une rare ampleur. Au moins
deux entreprises françaises présentes sur place, Veolia
et la BNP, sont citées.

Le sujet de la succession Bongo est très sensible. Il
doit à tout prix être protégé du regard extérieur. La
notaire en charge du dossier, Me Lydie Relongue, le
sait. C’est pourquoi elle a demandé dès l’entame de la
réunion du 17 février 2014 la plus grande discrétion
aux participants sur ce qui allait être révélé, « compte

Six ans après la mort du patriarche de la Françafrique,
les dessous de la succession Bongo constituent une
véritable bombe à retardement politique, morale et
financière pour l'actuel président de la République
gabonaise, Ali Bongo, fils d’Omar.
Ce petit pays pétrolier de 1,5 million d’habitants,
qui s’enferre dans la crise à cause de la chute des
cours du baril, vit depuis plusieurs semaines sur un
volcan social. Grèves et blocages se suivent et se
ressemblent. Les manifestants réclament des hausses
de salaire et de meilleures conditions de vie. Le SMIC
local ne dépasse pas les 150 euros par mois, malgré
les promesses d’augmentation d’Ali Bongo. À côté de
cela, la famille au pouvoir, elle, ne connaît pas la crise.

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tenu de la nature particulière de ce dossier et surtout
pour éviter une divulgation du patrimoine dans les
médias », peut-on lire dans le PV.

succession avec sa sœur Pascaline. L’un des héritiers,
Anicet Bongo, a qualifié la « situation de délicate »,
évoquant un « problème de sécurité ». « Il y a des
Bongo protégés et des Bongo non protégés », a-t-il
fait savoir, mystérieux. Il a aussi ajouté qu’il avait
reçu un avis d’expulsion de la résidence qu’il occupe
à Franceville pour laisser la place à… Ali Bongo.
C’est une avocate française, Me Claude DumontBehgi, qui a été désignée pour mener à bien le dessein
d’Ali Bongo. Contactée par Mediapart, elle se réfugie
derrière le secret professionnel. Elle affirme seulement
avoir pour mandat « de faire un peu de ménage » dans
la succession.
La fortune est considérable et les appétits
voraces. Question gros sous, le procès-verbal
dévoile notamment l’inventaire (partiel) des actifs
immobiliers de la succession. Les biens sont «
essentiellement » répartis sur les quatre provinces
les plus développées du Gabon (l’Estuaire, le HautOgoué, l’Ogoué-Maritime et le Woleu-Ntem). Il
s’agit de villas, d’hôtels de luxe, d’appartements
ou d’immeubles. Un expert de la cour d’appel de
Libreville a chiffré jusqu’à 238 milliards de francs
CFA (370 millions €) la valeur des biens, peut-on lire
dans le document.

Ali Bongo et François Hollande, le 6 février 2015 à Paris. © Reuters

Durant la réunion, Ali Bongo (absent mais représenté
par un notaire) a commencé par revendiquer avec
fracas sa part du gâteau, après avoir pourtant
longtemps affirmé qu’il se désintéressait de la
succession de son père. Le président gabonais n’a eu
de cesse en effet, depuis 2009, de se construire une
image publique de fer de lance du « changement »,
en rupture complète avec les pratiques d’Omar Bongo,
dictateur corrompu et corrupteur.

[[lire_aussi]]
Selon les notaires qui gèrent la succession, il faut
ajouter à cette première liste tous les biens détenus à
Libreville, Franceville et Port-Gentil par le biais de
la Socoba, une société dirigée par un gendre d’Omar
Bongo et principale bénéficiaire des travaux publics du
Gabon. Les actifs immobiliers de la Socoba s’élèvent
quant à eux à plus de 24 milliards de francs CFA (40
millions €), d’après le procès-verbal.

L'actuel président gabonais, seul légataire universel
de la succession avec sa sœur Pascaline, a rédigé une
lettre à l’attention des héritiers pour faire part de sa
« décision de faire représenter ses intérêts dans la
succession ». Le chef de l’État n’y va pas de main
morte. Il veut que lui « soient communiquées copies
exhaustives de l’intégralité des documents relatifs
à la succession, permettant d’apprécier la situation
active et passive de cette succession, tant au Gabon,
en France que dans l’ensemble des autres pays et
ce, quelles que soient les structures mises en place
préalablement [par Omar Bongo] ».

Et toutes ces estimations ne prennent pas en compte
la valeur vénale d’une dizaine d’autres sociétés civiles
immobilières liées au clan Bongo, qui n’ont pas encore
été intégrées à la succession.
Pour le peu d’initiés au Gabon, l’appétit foncier
des Bongo révolte. Pascaline Bongo a ainsi rapporté
devant les autres héritiers une remarque éloquente de
la présidente du tribunal administratif de Libreville,

La lecture de la lettre d’Ali Bongo a jeté un froid,
si l’on en croit le procès-verbal de la réunion. Il
est désormais soupçonné de vouloir verrouiller la

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saisie d’un différend autour de 68 hectares de terres
revendiquées par le clan Bongo : « Le temps d’Omar
Bongo est maintenant fini, vous n’allez pas prendre
tous les terrains du pays », aurait vitupéré la
magistrate, selon le compte-rendu de la réunion.

l’étreinte avec la BNP sont coquettes : 230000 euros
de dividendes, révèle le procès-verbal de février 2014.
La BNP n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Le fils du «parrain des parrains» cité dans la
succession
Mais il n’y a pas que l’immobilier. La succession a
également hérité des actions plus ou moins cachées
d’Omar Bongo au sein de deux grandes sociétés
françaises, très actives au Gabon. La première est la
Société d’eau et d’électricité du Gabon (SEEG), filiale
du géant tricolore Veolia, qui détient depuis 1997
grâce à Omar Bongo le monopole de la distribution
de l’eau et de l’électricité dans tout le pays. Le
vieux despote avait donc su trouver un intérêt tout
personnel dans la privatisation en entrant au capital de
la société. À la clé : 800000 euros de dividendes.

Ali Bongo avec le patron de Veolia, Antoine Frérot, le 6 février 2015. © Reuters

Hasard du calendrier, sûrement : lors d’un
déplacement officiel d’Ali Bongo à Paris, le 6 février,
le chef de l’État gabonais a pris le temps de recevoir
en audience les dirigeants de deux sociétés françaises.
Il s’agit d’Antoine Frérot, de Veolia, et de Jean
Lemierre, de la BNP, comme en témoignent des
photographies prises ce jour-là. Les patrons français
avaient donc affaire non seulement à un chef d’État
étranger, mais aussi à l’un de leurs actionnaires…
Commode.

Contacté, Veolia a confirmé la présence des Bongo
au sein de la SEEG mais n’a pas souhaité s’exprimer
sur l’éventuel pacte de corruption qui a pu présider au
deal.

De manière générale, la France figure en bonne place
dans le procès-verbal de la succession Bongo, même
si l’inventaire précis des biens qui y sont détenus n’est
pas décrit. On apprend toutefois que les seuls droits
de succession liés à l’héritage d’Omar Bongo se sont
élevés, en France, à plus de 13 milliards de francs
CFA, soit 20 millions d’euros. Cela laisse facilement
entrevoir l’importance du patrimoine hexagonal dont
il est question.

Le même schéma a été mis en place avec une
filiale de la BNP, la Banque internationale pour
l’industrie et le commerce du Gabon (BICIG). Le
partenariat passe cette fois par l’entremise d’une
holding familiale baptisée Delta Synergie, actionnaire
de très nombreuses autres multinationales en activité
au Gabon – le détail n’est pas donné dans le PV
de février 2014. Pour les Bongo, les retombées de

Plusieurs comptes en banque, qui ne sont qu’une toute
petite partie du patrimoine bancaire d’Omar Bongo,
sont également répertoriés. Il est question de plusieurs
comptes au Gabon, dont un à la BGFI, créditeur de
plus de 2 milliards de francs CFA (3 millions €).
Plus intéressant encore, la succession Bongo a intégré
deux comptes offshore ouverts à la banque Martin
Maurel de Monaco, sur lesquels dormaient près de 20
milliards de francs CFA (30 millions €). Ces comptes,
dont l’existence avait été révélée par Mediapart,
sont aujourd’hui dans le viseur de deux juges
anticorruption français en charge de l’enquête sur les

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“Biens mal acquis”. Les magistrats soupçonnent en
effet un possible « blanchiment de détournements de
fonds publics » derrière ces comptes.

avant d’avoir été adopté à la fin des années 1960 par
Omar Bongo. C’est notamment la thèse martelée dans
un livre récent, Nouvelles Affaires africaines (Fayard),
par le journaliste Pierre Péan.

À l’occasion de la parution de notre article sur les deux
comptes de Monaco, la présidence du Gabon avait fait
savoir qu’Ali Bongo «n’en a jamais été informé ». Le
procès-verbal de février 2014 prouve le contraire.

[[lire_aussi]]
Cette polémique, non tranchée à ce jour, soulève au
Gabon des relents xénophobes très gênants mais aussi
de vraies interrogations politiques, susceptibles de
remettre en cause l’élection présidentielle de 2009 et
de compliquer celle de 2016. La Constitution du pays
stipule en effet que « toute personne ayant acquis
la nationalité gabonaise ne peut se présenter comme
candidat à la présidence de la République ».
Pour se défendre de sa “gabonité”, Ali Bongo a brandi
un acte de naissance de la mairie de Brazzaville, sur
lequel pèsent aujourd’hui de très sérieux soupçons. Et
c’est là que la succession n’est pas de nature, pour
l’heure, à rassurer ceux qui doutent de la version
officielle. D’après un autre document obtenu par
Mediapart – il s’agit de l’acte de “notoriété” du 25 juin
2010 établissant la liste des héritiers –, Ali Bongo est le
seul des enfants reconnus par Omar Bongo incapable
de fournir un acte de naissance en bonne et due forme.

Omar Bongo, ancien président du Gabon décédé en 2009. © Reuters

Des terrains, de l’immobilier, des sociétés, des
comptes en banque… Mais aussi un bateau, qui
déchaîne les passions. Le PV de février 2014 raconte
ainsi une anecdote croustillante. Au cours de la
réunion, la notaire en charge du dossier a informé les
héritiers qu’elle ne parvenait pas à réintégrer un bateau
d’Omar Bongo dans la succession.
Or, il se trouve que ce bateau avait été immatriculé
pour le compte de l’ancien dictateur par un certain
Jean-Baptiste Tomi, fils de Michel Tomi. Ce dernier,
figure du Milieu corse qui a fait fortune dans les jeux
en Afrique, est surnommé le « parrain des parrains ».
Il est aujourd’hui dans les filets de la justice française,
qui le soupçonne de malversations diverses. Son fils,
Jean-Baptiste, n’a quant à lui « jamais voulu donner
suite au courriers et autres sommations faites par
huissier de justice » concernant le bateau d’Omar
Bongo, s’émeut la notaire.

On y apprend qu’il est marié en revanche depuis
février 2000 « sous le régime légal de la séparation de
biens, option polygamie », mais rien de probant sur sa
naissance. Mieux : il est précisé dans la “notoriété” que
le décret et le jugement qui ont permis le changement
de nom d’Alain-Bernard en Ali Bongo, quand son
père a décidé d’islamiser la famille, « seront présentés
ultérieurement au notaire ».

Mais au-delà des questions d’argent, la succession
Bongo contient également un possible poison
politique pour l’actuel chef de l’État gabonais. Depuis
plusieurs années, Ali Bongo est en effet attaqué
par l’opposition sur ses origines. L’homme, né
officiellement le 9 février 1959 à Brazzaville, alors
sous gouvernorat français, serait en réalité né au Biafra

Extrait de la notoriété de la succession Bongo. © DR

Le notaire attend toujours. Contacté, la présidence
gabonaise n’a pas donné suite à nos demandes
d’entretien.

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