Invitation à la Coexistence Episode : 3

Au nom d’Allah le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux; Louange à Allah Seigneur de l'Univers, et que la Bénédiction et le Salut d’Allah soient accordés à notre maître, le Messager d’Allah. Nous traitons toujours de la question de la coexistence. Cette notion qui nous fait défaut à l’intérieur de nos âmes, de nos foyers, de nos écoles, de nos universités, de nos entreprises, et de nos pays musulmans. L’absence de coexistence a entraîné des conflits armés et des évènements sanglants en Palestine, en Iraq, à Darfour, en Somalie ainsi que dans beaucoup d’autres régions du monde islamique. Vu l’importance de la coexistence au niveau des individus comme au niveau des pays, nous devonc apprendre à établir un dialogue avec l’autre, à vivre avec lui, tel qu’il se présente à nous, avec ses qualités et ses défauts; à accepter qu’il y ait une divergence d’opinions, une diversité de goûts, et une autre conception de la vie. L'emblème que nous brandissons tout au long de nos épisodes, nous l’avons emprunté au verset 13 de la Sourate Al-Houjourât (les Appartements), qui peut être traduit comme suit:

« Ô hommes! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez.»
Le verset soulève précisément la question de la diversité des créatures, en même temps que son but : il s’agit de faire connaissance les uns des autres, de communiquer et d'échanger, dans le seul dessein de rendre la terre prospère et florissante, raison pour laquelle Allah nous a créés. Le juge ‘Ayyad, un des Ulémas les plus célèbres de l’Islam, avait avancé jadis que les bonnes relations entre les gens s’imposent et sont un des piliers de la Chari’a Islamique, une de ses obligations et un système qui unifie les Musulmans. En effet, pour quelles raisons la calomnie a-t-elle donc été classée comme un acte illicite ? Et la médisance prohibée ? Pourquoi Allah nous a-t-Il imposé la Salât en congrégation ? Et la Salât du vendredi à la mosquée ? Pour quelles raisons sommes-nous appelés à respecter l’alignement des rangs avant d’entreprendre la Salât ? Pourquoi le divorce a-t-il été soumis à des conditions sévères ? Qu’est-ce qui a poussé une partie de la jeunesse d’aujourd’hui à se droguer et à adopter des conduites suspectes ? Mille et une questions qui trouveront leur réponse dans la vie des quatre Imams du Fiqh islamique les plus célèbres, et leur art de la coexistence : Abou Hanifah, Malek, Al-Chafi’i et Ahmad. C’est pourquoi nous avons l’intention d’introduire la vie de ces quatre Imams à travers nos épisodes à venir et nous commencerons par l’Imam Abou Hanifah afin de tirer au clair la notion de coexistence qu’ils avaient si bien appliquée. L’identité de l’Imam Abou Hanifah: Al-Nou’man Ibn Thabet Al-Mazraban, surnommé Abou Hanifah, était d’origine perse, ses ancêtres n'étaient pas des Arabes, mais ils s'étaient convertis à l’Islam. Il est le premier Imam à avoir fondé les règles du Fiqh islamique, bien qu’il ne soit pas d’origine arabe, et qu’il ne descende pas de la tribu des Hachémites, ni de celle de Mudar. Question d’une importance majeure dans la coexistence. Qu’est-ce qui a poussé la société musulmane à vivre côte à côte avec des gens d’autres nationalités, sans tenir compte de leur milieu social, ni de leur classe ni de leur origine ? Les Arabes étaient, à cette époque-là, préoccupés par le règne, par les conquêtes, par l’expansion de l’Islam afin d’établir l’Etat islamique. Les étrangers de leur côté, dont notamment les Perses, voulaient avoir un rôle positif au sein de la nouvelle Ummah et de l’Islam et s’étaient donc intéressés à la science et au savoir. De fait, tous les savants de jurisprudence islamique étaient des Mawalis (c'est-à-dire d’origine Asiatique -d'extrême Orient-), néanmoins, ceci ne constitue pas une défaillance du côté des Arabes. Bien au contraire, l’équilibre s’était ainsi établi et la société s’était complétée.

Ainsi, Abou Hanifah a été le premier à frayer le chemin à tous ceux qui lui ont succédé et les Ulémas pensent que chaque Musulman devrait invoquer Allah dans ses prières en faveur de l’Imam Abou Hanifah, parce que le mérite lui revient d’avoir créé le Fiqh islamique, d’avoir organisé la première école qui puise ses fatawas (interprétations légales) à partir du Noble Coran et de la Sunnah. Abou Hanifah, le Perse, est connu dans l’histoire comme « l’Imam illustre » ou encore « l’Imam de tous les Imams.» L’Imam Abou Hanifah naquit donc en l’an 80 de l’Hégire à Koufa et mourut en l’an 150, à l’âge de 70 ans. Al-Koufa à ce moment-là, n’était pas une ville ordinaire, mais bel et bien le centre du califat islamique. Le quatrième calife, Ali Ibn Abou Taleb, prenant l’exemple sur le Prophète (Bénédiction et Paix sur lui), avait jugé plus sage de quitter Médine pour s’installer dans cette ville iraqienne, afin d’être proche des questions en litige et des controverses qui y prédominaient. Là aussi, Ali Ibn Abou Taleb avait fait preuve de coexistence, il avait fait construire une grande mosquée qui réunissait quarante mille personnes pour la Salât. Avant lui, le Calife ‘Omar Ibnul Khattab avait envoyé Abdullah Ibn Mass’oud, un des compagnons les plus savants du Messager d’Allah (BP sur lui) à Koufa en tant qu’enseignant et ministre. Donc, ‘Omar Ibnul Khattab, Ali Ibn Abou Taleb et Abdullah Ibn Mass’oud étaient doués d’un esprit développé, et possédaient une vision lucide pour le futur de la Ummah, et c’est de là que l’Imam Abou Hanifah va devenir « l’Imam de tous les Imams.» La coexistence entre l’Imam Abou Hanifah et son père : Abou Hanifah, qui avait une personnalité sortant de l’ordinaire, était déterminé à réussir dans la vie. Son père était un marchand de tissu ordinaire. Mais Abou Hanifah, âgé alors de dix-sept ou dix-huit ans, avait projeté d’agrandir le commerce de son père et d’améliorer sa boutique afin d’en faire une des plus prospères au niveau de tout l’Iraq, ce qu’il réalisa effectivement. Le père ne s'était ni opposé ni heurté à son fils, mais lui avait seulement demandé d’être tenu au courant. Une brillante personnalité : L’Imam Abou Hanifah s’était enquis du meilleur professeur expert en matière de commerce il voulait apprendre la profession de façon académique et non à l’aveuglette, ni au hasard comme cela se passe de nos jours. Il avait fait fortune et était devenu riche après avoir acheté une maison célèbre dans l’histoire de Koufa, une maison qui avait été témoin d’évènements politiques et économiques, et qu’il avait en très peu de temps transformée en un centre commercial unique en son genre. Un tournant dans la vie de l’Imam Abou Hanifah : Tel était l’Imam Abou Hanifah, jeune homme vivant dans l’opulence, il aimait briller et réussir dans les projets qu'il entreprenait. Jusqu’au jour où Al-Cha’bi, un des plus illustres Imams de l’Islam à l’époque, l’aborda en disant : « Dites-moi, qui est votre professeur ?» Abou Hanifah lui avait donné le nom de son professeur en matière de commerce. Mais Al-Cha’bi l’avait interrompu car il voulait connaître le nom de son professeur en sciences islamiques. Abou Hanifah lui expliqua alors qu’il ne s’intéressait ni à la science ni au savoir, et se contentait d’accomplir sa prière. L’Imam Al- Cha’bi lui avait répondu : «Vous avez un esprit vif, une énergie rare et une grande perspicacité, je suis persuadé que le commerce ne parviendra jamais à satisfaire vos ambitions. Pourquoi ne penseriez-vous pas à entreprendre autre chose en parallèle avec le commerce pour en tirer plus de profit ? » Malheureusement, nous sommes incapables aujourd’hui, de découvrir les talents chez les jeunes; alors que l’Imam Al- Cha’bi avec sa subtilité, était parvenu à le faire, ce qui allait changer le cours de la vie de ce jeune homme et donner naissance plus tard, à l’Imam des Musulmans, ainsi qu’à l’académie du Fiqh dans l’histoire des Musulmans. En effet, la doctrine de l’Imam Abou Hanifah est la plus répandue au niveau du monde islamique, surtout au niveau des populations qui ne sont pas arabophones.

La coexistence dans la planification du futur : L’Imam Abou Hanifah avait alors décidé d’acquérir le savoir, mais que choisir ? Comme il visait la perfection dans tout ce qu'il entreprenait, il s’était enquis sur les types de sciences qui existaient à ce moment-là. On lui avait dit qu’il y avait « le Coran, le Hadith, la langue, la poésie et le Fiqh. » Il avait consulté les gens et demandé conseil auprès des experts. Car l’Imam Abou Hanifah était loin de prendre une décision à la légère ou une décision individuelle; il avait longtemps réfléchi à chacune de ces sciences en étudiant de près les avantages et les inconvénients de chacune et plus particulièrement, quel avenir lui était réservé. Il cherchait quelque chose d’original et d'exceptionnel. C’est l’incarnation de la Coexistence proprement dite, qui commence par sa propre personne avant de passer aux autres. Ensuite, ayant opté pour le Fiqh, il s’était rendu chez l’Imam Al-Cha’bi et lui avait présenté son choix en lui demandant son avis. Ce dernier l’avait approuvé et l’avait encouragé à aller de l'avant. Abou Hanifah devint l’élève de l’Imam Hammad Ibn Abou Souleiman, qu’on lui avait recommandé et qui était à l’époque, le plus savant en matière de Fiqh. La coexistence avec l’Imam Hammad L’Imam Abou Hanifah passa 18 ans auprès de l’Imam Hammad. Celui-ci avait commencé par lui apprendre trois questions par jour. Au bout de trois ans, l’Imam Hammad s’était rendu à l’évidence que Abou Hanifah était devenu expert en matière de Fiqh et avait décidé de le prendre à ses côtés, à la séance qu’il avait fondée pour soulever ensemble des questions de la doctrine. Séance commune gérée en même temps, par l’Imam Hammad et Abou Hanifah. L’Imam Hammad avait été le disciple de Abdullah Ibn Mass’oud, et son grand savoir ne l’empêcha pas de coexister avec ce jeune homme d’une vingtaine d’années. Malheureusement aujourd’hui, nous entendons parler d’un fonctionnaire brillant, maltraité par ses supérieurs ou d’un étudiant génial, blâmé et critiqué par ses professeurs. L’Imam Hammad quant à lui, avait fait de Abou Hanifah son compagnon. Coexistence de l’Imam Abou Hanifah avec d’autres Ulémas : L'Imam Abou Hanifah a raconté plus tard qu'il ne se contentait plus du savoir de l'Imam Hammad; il était allé à la recherche d'autres Ulémas, cette fois, il s'agissait de l'Imam Ja'far Al-Sadeq, fondateur du Fiqh des Chi'ites. Aucun des trois n'avait manifesté de réticence. Tous les trois étaient tantôt en accord, tantôt en désaccord sur certaines questions du Fiqh, mais cela ne les avait pas empêchés de coexister. Abou Hanifah passa ainsi dix ans en compagnie de l'Imam Hammad et de quelques-uns de ses disciples. Ils passaient les nuits à s’entretenir après la séance, jusqu'à la salât du Subh (de l'aube), lorsque le coq de l'Imam Hammad se mettait à chanter, à la grande déception de l'Imam Abou Hanifah, soucieux d’apprendre plus de son professeur. Il nous faut signaler la bienséance du professeur qui l'empêchait de mettre fin à la réunion. Abou Hanifah, l'Imam de la réunion : Dix ans s’étaient écoulés, puis un jour Abou Hanifah avait confessé être entré en lutte avec luimême, il rêvait de présider sa propre séance, mais il avait vite refoulé ce désir, par estime, gratitude et reconnaissance à l'égard de son professeur. Toutefois, le destin avait préparé une surprise à Abou Hanifah. Cette nuit même, l'Imam Hammad avait dû quitter la ville et avait demandé à Abou Hanifah de le remplacer pendant son absence qui devait durer deux mois. Il existe des degrés pour réaliser la coexistence. A commencer par coexister avec soi-même, avec ses parents, avec ses professeurs, puis avec l’ensemble de la société. L'esprit d'équipe nous fait défaut aujourd'hui, chacun travaille de son côté, c'est pourquoi nous n'arrivons pas à mener à bien de grands projets; alors que l'Occident, a réussi là où nous avons échoué.

A signaler que Abou Hanifah était en désaccord avec l'Imam Hammad sur plus de cent questions, et il allait changer plus tard tout le système de la séance qu'il allait présider à la mort de l'Imam Hammad, néanmoins Abou Hanifah ne cessait jamais d'invoquer le pardon d'Allah en faveur de son professeur en guise de gratitude, comme il le faisait en faveur de ses parents, ainsi qu'en faveur de ses disciples pour qu'ils se maintiennent solidement sur la voie du Vrai, et lui, de semer la rétribution d'Allah. Huit ans plus tard, l'Imam Hammad mourut, Abou Hanifah avait alors 40 ans. Il commença par fonder une académie, réfutant par là le Fiqh individuel. Il avait à cet effet, réuni dans son cercle quarante personnes ayant quarante spécialités différentes, en vue d'étudier les problèmes de la société et de tirer ensemble des solutions adéquates à partir du Noble Coran et du Hadith Prophétique; faute de quoi, ils s'acharnaient ensemble sur le problème en question afin de trouver une issue appropriée. Voilà l'équipe ou l'école que l'Imam Abou Hanifah a formée. L'Imam Abou Hanifah est le seul à ne pas avoir composé de livres; ce qu'il nous a laissé en legs c'est toute une école de Fiqh Islamique, présidée par lui il est vrai, mais composée de 40 collaborateurs. La méthode scientifique de l'Imam Abou Hanifah au sein de son académie : L'Imam Abou Hanifah commençait par présenter le problème; ses collaborateurs en faisaient l'analyse et remontaient aux causes; ils passaient ensuite à l'étape de la suggestion des solutions pour enfin arriver à adopter la décision finale prise à l'unanimité. Cela leur prenait de deux journées à une semaine pour chaque cause. A ne pas négliger le rôle de Abou Youssef dans cette réunion, ce disciple qui allait devenir plus tard le président des juges de l’Etat islamique sous le règne de 4 califes successifs, était là à prendre note de la décision finale et qui était finalement la Fatwa (ou l'interprétation légale), et les causes qui y avaient abouti. Trente ans s'étaient écoulés, la conférence se tenait chaque jour, et l'équipe était toujours là à réfléchir à haute voix, à s'entretenir sur les problèmes des gens. Leur méthode était fondée sur l'établissement d'un lien entre le problème en question et la religion. Il ne s'agissait nullement d'une décision individuelle, mais d'une décision prise à l'unanimité. Tel fut l’aspect prédominant du Fiqh islamique de l’école de l’Imam Abou Hanifah. Le système de la bourse d’étude chez Abou Hanifah : Bien longtemps avant l'Europe, l'Imam Abou Hanifah a été le premier à adopter et mettre en vigueur le système de la bourse d’étude en faveur des disciples les plus démunis, afin qu'ils se consacrent à ce cercle et qu'ils servent l'Islam par la suite. Conclusion : Telle est l'histoire de notre religion. Telle est l'incarnation de la coexistence entre plusieurs générations : L'Imam Abou Hanifah, son professeur et ses disciples. Nous avons introduit l'histoire de l'Imam Abou Hanifah dans l'objectif d'adresser un message au monde occidental, qui nous accuse d'être des terroristes et nous reproche d'avoir des idées arrêtées. Quant à nous, nous sommes tous priés d’avoir un moment de réflexion pour arriver à coexister avec notre entourage, pour l’Islam, pour notre Ummah, pour épargner le sang de nos frères en Iraq, en Palestine et au Liban, afin de mettre en vigueur le verset 103 de Sourate Al-Imrân (la Famille Imran) -qui peut être traduit par : « Et cramponnez-vous tous ensemble au «Ḥabl» (câble) d’Allah et ne soyez pas divisés »