Invitation à la Coexistence Episode : 5

Au nom d’Allah le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux; Louange à Allah Seigneur de l'Univers, et que la Bénédiction et le Salut d’Allah soient accordés à notre maître, le Messager d’Allah. Comme nous l'avons déjà souligné au cours des épisodes antérieurs, l'Imam Abou Hanifah, personnalité remarquable, savait coexister avec son entourage. Il nous faut apprendre le talent et l’art du bon comportement avec les autres afin de vivre avec eux, en dépit de l'écart de nos points de vue; et ce, dans l'intention de consolider le concept que l'Islam prône tout au long du Noble Coran et des Hadiths du Prophète, bénédiction et paix sur lui, et qui se manifeste par la fraternité et la concorde qui existent entre les Musulmans en tant qu'individus appartenant à une même famille au sein d'une seule société. L'Imam Abou Hanifah a été le premier fondateur de l'école de l'avis, école sans antécédent au niveau de l'histoire de l'humanité, par laquelle il était parvenu à combler le fossé qui se creusait entre la religion et les évènements de la vie en évolution; sans toutefois s'éloigner du Coran ni de la Sunnah du Prophète, Bénédiction et Paix sur lui. Personne auparavant n'avait songé à une innovation pareille. C'est pourquoi il s'était trouvé en butte au refus des Ulémas des autres pays musulmans, et plus particulièrement ceux du Hidjaz, lesquels étaient convaincus que seuls les Compagnons du Prophète étaient censés trouver des solutions aux litiges qui pouvaient se présenter. Abou Hanifah leur avait justifié sa nouvelle méthode en s'appuyant sur un Hadith authentique. Lorsque le Prophète, Bénédiction et Paix sur lui, avait envoyé Mou'az Ibn Djabal en mission de propagation de l'Islam au Yémen, il lui avait demandé alors :

«Ô Mou'az, comment allez-vous régler les problèmes auxquels vous aurez à faire face? Mou'az avait répondu : conformément au Coran; le Prophète lui avait demandé à nouveau : et si vous ne trouvez pas ? Mou'az avait répliqué : en fonction de la Sunnah du Prophète; le Prophète avait repris : et si vous ne trouvez pas ? Il lui avait répondu : je réfléchirai jusqu'à trouver une solution adéquate, je déploierai tous mes efforts, et ne m'annoncerai point vaincu. Le Prophète avait souri, puis lui avait administré un coup léger sur la poitrine en disant : Louange à Allah pour avoir guidé le missionnaire du Prophète d'Allah à satisfaire le Prophète d'Allah».
Le Prophète avait approuvé Mou'az dans la méthode qu'il allait suivre et qui servirait plus tard, de fondement pour l'école de l'Imam Abou Hanifah.

Accusations portées contre l'Imam Abou Hanifah: En dépit de cela, les gens avaient accusé l'Imam Abou Hanifah de viser à corrompre l'Islam pour la seule raison qu’il était originaire de Perse. Tantôt on l'accusait d'être un faux dévot -à rappeler que sa doctrine est actuellement la plus largement répandue-, mais les Ulémas d'antan ne pouvaient le prévoir à ce moment-là ; tantôt, on l'accusait d'appartenir à une des sectes musulmanes : les Mu'tazilites, les Murji'âs, ou encore les dissidents, bien qu'il se soit opposé aux idées que ceux-ci préconisaient. Par moments, on lui reprochait d'être un débauché qui s'était repenti puis était redevenu renégat. On était même allé jusqu'à dire qu'il leur aurait été plus tolérable s'il avait dégainé son épée contre eux plutôt que de le voir proclamer la méthode de l'Ijtihad (la jurisprudence islamique). Pour se défendre, il leur avait dit : «celui qui m'accuse de faire prévaloir mon opinion sur le Hadith du Prophète ne fait que forger des mensonges et lancer des propos calomnieux. Notre méthode vise à puiser du Coran, puis de la Sunnah prophétique, et à défaut de cela, nous nous adonnons à la réflexion. »

L'attitude de l'Imam Abou Hanifah vis-à-vis des différentes catégories de la société : Pour l'Imam Abou Hanifah, il s'agit de chercher à convaincre les gens, chacun suivant son niveau intellectuel, soucieux qu'il était d'appliquer le verset de Sourate Al-Anfâl (Le Butin), qui peut être traduit comme suit : Craignez Allah, maintenez la concorde entre vous , car il était persuadé que tout

ordre légitime dans l'Islam a été prescrit pour servir un des objectifs de la Ummah. De même, il était soucieux de mettre en application le Hadith du Prophète :

«Voulez-vous que je vous indique un grade bien meilleur que celui de passer des jours entiers à Jeûner, à accomplir la Salât de la nuit et à invoquer Allah? Etablissez la concorde entre vous.» En fait, nous
sommes tous appelés à créer l'harmonie entre les gens, afin qu'ils vivent côte à côte, en paix et sérénité. Puis le Prophète avait repris : « la corruption de la concorde entre vous est celle qui rase. Je ne parle pas du

fait de se raser les cheveux, mais je veux dire qu'elle est susceptible de démolir la religion».

Comment l'Imam Abou Hanifah a-t-il procédé dans son comportement avec les gens qui ne partageaient pas son opinion, afin de les convaincre, sans pour autant susciter ni rancune ni tension ? 1- L'Imam Abou Hanifah avait recours à diverses méthodes, car les gens qui s'opposaient à lui et lui cherchaient querelle n'étaient pas tous du même niveau. Il faisait appel à la logique de la raison vis-à-vis des gens cultivés, perspicaces, clairvoyants et sages. Son histoire avec le descendant du Prophète vient à propos : Les rumeurs avaient couru au Hidjaz qu'Abou Hanifah nourrissait une attitude hostile au Hadith du Prophète car il se basait sur son avis personnel. Or, il avait fait la rencontre de Mohammad Al-Baqer, l'un des descendants du Prophète, lors de son voyage pour le hadj (pèlerinage). Ce dernier l'avait accusé d'avoir bouleversé la religion de son grand-père, qui n'était autre que le Prophète, Bénédiction et Paix sur lui. Abou Hanifah, l'avait abordé en disant : «Voulez-vous choisir une place pour vous installer afin que j’en choisisse une pour moi ? » Mohammad Al-Baqer s'était installé sur une chaise, l'Imam Abou Hanifah lui avait alors dit : « Vous avez choisi la place qui vous a plu, tandis que moi, je vais m'asseoir par terre, à l'endroit que j'apprécie, afin d'être entre vos mains ». Puis il lui avait dit : « Vous occupez pour moi une place tout à fait identique à celle qu'occupait le Prophète par rapport à ses compagnons». Tout ceci pour lui faire comprendre qu'il n'avait aucune intention de passer outre la Sunnah prophétique. La logique de la raison ne se limite pas aux paroles, mais doit passer à l'application pratique. l'Imam Abou Hanifah par sa subtilité et son intelligence, avait commencé par un geste de modestie, car son objectif était finalement de faire prévaloir le Vrai, que lui importaient les apparences? Ensuite il était passé aux preuves pratiques, en lui posant trois questions. C'était la manière de l'Imam d'aborder les gens afin d'arriver à son but. Il répondait à la question qui lui était adressée par une ou plusieurs autres plus simples, dans le dessein de mettre son interlocuteur à l'aise, de créer un espace commun avec lui avant de discuter de la pomme de discorde et de là, parvenir à le convaincre, toujours avec la logique de la raison. La première question qu'il lui avait posée : « Laquelle des deux créatures est la plus faible, est-ce l'homme ou la femme ? » «Du point de vue physique, c'est bien la femme. » «Dans la religion de votre grand-père, quelle est la part de l'héritage qui est la moindre, estce celle de la femme ou celle de l’homme ? » «La femme hérite la moitié de la part de l'homme. » «Sachez que si je m’étais référé à mon avis personnel, j’aurais dit que la femme a droit au double de la part de l'homme en ce qui concerne l'héritage, mais je ne l'ai pas dit, le Hadith du Prophète est prioritaire à mon avis. »

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La deuxième question portait sur la place qu'occupaient la Salât (prière) et le Jeûne dans l'Islam; Mohammad Al-Baqer avait répondu:

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« la Salât passe au premier plan ». « Ô Imam, après le Ramadan, la femme doit rattraper un nombre défini de Salât et de jours de Jeûne; or sur quoi avait porté l'ordre de votre grand-père, sur la Salât ou sur le Jeûne ? » «Sur le jeûne. » «Si je m’étais fié à mon opinion, je lui aurais plutôt ordonné de rattraper la Salât au lieu du Jeûne, mais je ne l'ai pas fait. »

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Pour toute réponse, l'Imam Al-Baqer avait embrassé la tête de l'Imam Abou Hanifah, manifestant par là sa pleine conviction.

2- l'Imam Abou Hanifah avait appliqué la logique pratique avec ceux qui vont au-delà de la théorie et du concept abstrait. Ce point s'adresse essentiellement aux Musulmans vivant à l'étranger, du fait qu'ils ont à se comporter quotidiennement avec des gens purement athées. Or, l'Imam Abou Hanifah avait à affronter cette catégorie. Il avait beau entamer des discussions et fournir des arguments sans grand succès, il était donc passé à la pratique. Il avait à cet effet, fixé un rendez-vous à quelques-uns sous prétexte de reprendre la discussion mais n'avait tenu sa promesse que quelques jours plus tard (procédure pratique). En conséquence, ils étaient tous en furie. Il avait commencé par présenter ses excuses puis par leur expliquer qu'il habitait de l'autre côté de la rive et qu'il n'avait pas trouvé de bateau pour traverser la rivière. Il avait poursuivi : « Je suis resté au bord de la rivière jusqu'à apercevoir une planche de bois flottant sur la surface de l'eau, puis une autre, ensuite deux autres. Ces planches arrivant de tous côtés se sont mises à se rassembler jusqu'à former un bateau que j'ai pris pour venir à votre rencontre, poussé par les vagues. » Furieux, ses adversaires l'avaient accusé de les mésestimer et d'essayer de les dérouter. L'Imam leur avait alors répliqué : « Voilà que vous vous rendez et que vous vous avouez vaincus. Votre raisonnement vous empêche d'admettre qu'un bateau s'est formé à partir de planches éparses à la surface de l'eau et accepte de croire que cet immense univers prodigieux a été créé fortuitement et par pure coïncidence ?? »

3- Pour les gens ayant une pensée indocile, réfutant toute logique et tout raisonnement, et qui en outre, sont difficiles à diriger, l'Imam Abou Hanifah avait mis en oeuvre un habile stratagème tout en démontrant une grande flexibilité. Abou Ja'far Al-Mansour, le Calife Abbasside était connu pour son règne répressif; son chef de la police nommé Abou Al-Abbas Al-Toussy ressentait une vive haine vis-à-vis de l'Imam. Un jour, le Calife avait invité l'Imam Abou Hanifah chez lui; belle occasion pour Al-Toussy, il avait décidé de le tuer cette nuit même. Mais l'Imam avec sa finesse, avait découvert le complot et avait aussitôt eu recours au stratagème. Al-Toussy s'était donc introduit chez le Calife et avait pris sa permission d'adresser une question de jurisprudence islamique à l'Imam. A signaler que le Calife lui-même nourrissait un ressentiment contre l'Imam. Al-Toussy avait demandé à l’Imam : « Supposons que le Prince des Croyants éprouve de la rancoeur contre une certaine personne et qu'il me donne l'ordre de la tuer sans me fournir d'explications; devrais-je la tuer et me plier à l'ordre du Prince ou bien lui désobéir?

Bien qu'il désapprouvait le Prince des Croyants sur cette question, Abou Hanifah avait scruté AlToussy, (remarquez la présence d'esprit de l'Imam), et lui avait répliqué :

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« Pensez-vous, ô Abou Al-Abbas, que le Prince des Croyants donne des ordres dans le vrai ou dans le faux ? » « Dans le vrai, bien évidemment. » « Exécutez donc ses ordres sans discussion. »

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Le visage de Al-toussy s'était empourpré et les assistants s'étaient mis à rire. Toutefois, l’Imam tenait à gagner l'amitié de Al-Toussy; il avait donc décidé de terminer la séance par une anecdote qui avait tiré Al-Toussy d’embarras et détourné l'attention loin de lui; grande preuve de coexistence de la part de l'Imam. A signaler que la personnalité de l'Imam Abou Hanifah est loin d'être ordinaire, et que la présence d'esprit est une qualité qu'on gagne à force de contacter les gens et non en vivant en solitaire.

4- Cependant, l'Imam Abou Hanifah avait préféré s'armer de patience et d'indulgence avec les gens qui refusaient systématiquement de comprendre, et qui lui adressaient des injures à tort et à travers parce qu'ils appartenaient à la catégorie des jaloux, et des rancuniers.

5- Avec les gens communs qui n'avaient pas d'esprit, l'Imam tournait la situation en bagatelle. On raconte qu'un certain jour, l'Imam était tombé malade. Des personnes lui avaient rendu visite ; comme ils tardaient à se retirer, l'Imam leur avait demandé de s'en aller car Allah avait guéri leur malade.

6- Mais lorsqu'il s'agissait d'une question se rattachant au principe, l'Imam Abou Hanifah se montrait ferme et résolu même si son adversaire était une personne d'emprise. Comme nous l'avons dit plus haut, Al Mansour n'éprouvait pas de sympathie à l'égard de l'Imam Abou Hanifah, persuadé qu'il était l'allié de la Famille du Prophète, donc hostile aux Abbassides. C'est pourquoi, il lui avait dit un jour : «Je vous ordonne de prendre en charge la juridiction. » L'Imam Abou Hanifah avait catégoriquement refusé parce qu'il savait à l'avance qu'il n'aurait aucune indépendance dans les verdicts qu'il prononcerait, or il refusait de devenir un juge porte-parole du gouverneur. La question de principe prend le dessus chez ce grand Imam qui tenait à la fois à sa vie dans ce bas monde, à sa vie dans l'au-delà et surtout à son histoire dans le domaine du Fiqh. Il avait justifié son refus au Calife en disant qu'il n'était pas digne de ce poste. Le Calife l'avait accusé d'être un menteur. Abou Hanifah avait alors riposté en lui donnant raison : «Comment allez-vous donner ce poste à un menteur, ô prince des Croyants? Si je suis un menteur comme vous le dites, je ne mérite pas ce poste, et si je suis sincère en vous disant que je n'en suis pas digne, vous devriez me croire sur parole.»

Le Prince des Croyants lui avait désormais interdit de donner des interprétations légales (Fatwa); en outre, il avait donné l'ordre de lui administrer 120 coups de fouet en pleine rue, 10 par jour. On le voyait répéter sous le supplice "je refuse le poste de juridiction, car je suis libre", alors que le sang lui coulait jusqu'aux chevilles. Ce dur supplice lui avait été infligé pendant de longues nuits; puis il avait été condamné à passer le reste de ses jours en prison. On ne sait pas au juste s'il a rendu le dernier soupir dans sa cellule ou s'il avait été libéré peu de temps avant.

Conclusion :

L'Imam Abou Hanifah était une personnalité équilibrée qui avait su rallier la constance quand il s'agissait de prendre la défense de son principe, avec la coexistence quand il était question de l'Islam, car il était malgré tout soucieux de l'unité des Musulmans. C'était une personnalité remarquable et souple : il avait su coexister avec sa propre personne; il était un dévot; il prenait soin de son apparence et s'habillait élégamment. L'Imam Abou Hanifah mourut. Cinquante mille personnes avaient été présentes à ses obsèques; ils s'étaient divisés en six groupes pour accomplir la Salât du défunt. Al-Mansour avait dû assister à ses funérailles et avait invoqué Allah en sa faveur; Allah Seul, connaît ses intentions à cette heure-ci. La même année, l'Imam Al-Chafi'i naquit Avant son décès, il avait demandé à ne pas être enterré à un certain endroit car c'était une terre conquise, « car je suis libre même en étant mort.» avait-il dit. A combien remonte le nombre des adeptes et des disciples de l'Imam Abou Hanifah aujourd’hui ? Et celui du Calife Al-Mansour?! Que la miséricorde d'Allah vous comble, ô Imam. Nous sommes tous appelés en tant que Musulmans, à solliciter Allah en votre faveur pour nous avoir fidèlement communiqué le Fiqh islamique.