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À BAS WAGNER

Il paraît décidément que le public ne veut pas de Wagner ni des
compositeurs qui passent pour s'inspirer du grand maître allemand. Dimanche
dernier, au concert Colonne, quelques personnes ont cru devoir interrompre
de leurs sifflets l'exécution de l'Andante pastoral de Mlle Augusta Holmès.
On disait que Mlle Augusta Holmès était une forcenée wagnériste ; que
dernièrement à Bayreuth, elle s'était fait remarqué, comme beaucoup de
célèbres compositeurs, parmi les plus enthousiastes admirateurs de la trilogie
des Niebelungen. Il n'en a pas fallu d'avantage pour exciter l'indignation de
quelques braves bourgeois qui s'imaginent faire oeuvre de patriotisme en
poussant des cris furieux chaque fois qu'ils voient sur un programme s'étaler
le nom de Wagner ou celui d'un des adeptes de son école. Tenez pour certain
d'ailleurs que ces braves gens sifflent en confiance et qu'ils seraient fort
embarrassés si on les obligeait à dire que telle partition est de Wagner ou de
Cimarosa..
N'étant point critique de mon état, j'aime à me tenir le plus souvent en
dehors des discussions théoriques, qu'il s'agisse de littérature ou de musique.
Je ne juge point d'une oeuvre d'après la cocarde qu'elle porte, et il m'est fort
indifférent qu'un compositeur soit rossinien ou wagnériste, pourvu qu'il me
charme ou m'émeuve. Que Mlle Augusta Holmès fût ou non wagnériste, qu'elle
professât les plus hardies théories musicales, je m'en souciais peu ; j'étais là
pour entendre sa musique, et non pour connaître ses opinion en art. Il ne
s'agissait pour moi de savoir si sa musique me plairait ou non.
Eh bien, je le dis tout bonnement, l'andante pastorale m'a beaucoup plu,
et je crois qu'il a plus de même à la plupart des auditeurs naïfs comme moi.
Cet andante pastoral a pour épitaphe un vers de l'Arioste : « Dans la
cabane, sous les ombrages, le soir et le matin, au bord du ruisseau, sur la
verte pelouse, Angélique était auprès de son ami. »
Tout au commencement, un long gazouillis, doucement monotone, veut
sans doute exprimer les murmures des bois. C'est comme un décor de la
scène qui va avoir lieu. Une adorable mélodie d'un charme langoureux très
pénétrant, se détache parmi les bruits de la nature, monte, s'enfle, se
contourne, tantôt une seule voix chante, tantôt c'est un duo, et on sent
vraiment s'éveiller l'idée de deux êtres amoureux qui se parlent dans la forêt.
Puis la mélodie devient mois saisissable ; elle se répand, se disperse,
s'éparpille dans les bruits de la nature pâmé, qui lentement s'éteigne et
meurent à leur tour.
Voilà ce que j'ai cru voir. Mais mon voisin a peut-être vu tout autre
chose ! Car la musique a cela de très intéressant, que chacun peut y trouver
ce que bon lui semble, et, si nous ne sommes pas, vous et moi, du même avis,
cela ne nous empêchera pas d'avoir raison tous deux.
Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde aurait dû comprendre,
c'est que le thème principal sur lequel est fondé l'Andante pastoral de Mlle
Augusta Holmès est très gracieux d'invention, très original de forme, quoique
de compréhension aisée. Quand à l'orchestration du morceau, elle m'a paru
fort savante sans pédantisme, toute pleine de détails ingénieux.
Et cependant on a sifflé. Oui, quelques personnes ont jugé à propos de
protester vilainement contre l'Andante de Mlle Holmès. De là une véritable
bagarre car les applaudisseurs étaient en très grand nombre, et il m'a semblé
même qu'on se battait aux deuxièmes galeries.
Cela est ridicule à la fin. J'ai raconté il y a quelques temps, qu'un
monsieur, bon père de famille, à coup sûr, bon époux peut-être, mais
certainement mauvais garde national, s'époumonait aux concerts Pasdeloup et
hurlait férocement contre le Freyschütz, croyant que c'était de la musique de
Wagner.
- Mais, monsieur, lui dit son voisin, c'est Weber que vous sifflez.
- Weber ? Allons donc ! Vous êtes sûr ? Alors c'est bien différent
Et l'enragé siffleur se mit à battre des mains.
Voilà mademoiselle, ce qu'est que d'avoir été à Bayreuth ! Ce monsieur
qui sifflait Weber était sans doute l'un des plus acharnés cabaleurs contre
vous dimanche dernier ; et je gage que, si cet excellent homme n'avait pas
connu vos admirations pour le génie du grand maître, il eût applaudi à
outrance votre andante pastorale. D'ailleurs, pareils applaudissements, ou
pareils sifflets, que vous importe ? On sait dans le monde musical que vous
travaillez beaucoup ; que vous possédez, à un âge où les femmes d'ordinaire
s'occupent exclusivement de rubans, de chiffons et de fanfioles de toutes
sortes, une science orchestrale que plus d'un compositeur contemporain
pourrait vous envier ; vous avez dit-on deux opéras achevés : Asraté, Léo et
Léandre ; vous en faites un troisième : Lancelot du Lac (vous voyez que je
suis bien informé) ; vous ne vous bornez pas à écrire la musique de vos
opéras, vous en faites les poèmes , tout cela vous a acquis des sympathies ;
vous paraissiez à tous digne d'encouragements ; mais vous êtes allée à
Bayreuth ! Et le monsieur siffle ! Il a bien sifflé Weber ; et il eût sifflé
Beethoven, Bach, Mozart, Haendel, etc. ! !
Laissez siffler, mademoiselle. Sifflera bien qui sifflera le dernier.
Octave Mirbeau, L’Ordre de Paris, 16 janvier 1877