You are on page 1of 11

Numéro 4

avril 2015

LE COURRIER

les socialistes
DES !DÉES Armer
dans la bataille culturelle

L’ÉDITORIAL
d’Alain Bergounioux

LE PRAGMATISME
NE SUFFIT PAS

I

l aurait été difficile que cette quatrième
livraison du Courrier des Idées ne
revienne pas sur les dernières élections
départementales. Les défaites doivent être
l’occasion d’un examen de conscience,
aurions-nous dit hier, ou, tout au moins,
d’un inventaire critique. Les fragilités
du PS –et de la gauche dans toutes ses
composantes- ne datent pas d’hier. Elles
tiennent aux bouleversements intervenus,
dans nos économies et nos sociétés, avec
la mondialisation libérale. Les rapports
de force plus favorables au capital ont
rendu plus difficiles les compromis sociaux
nécessaires. L’appauvrissement, relatif
mais indéniable, du pays après sept années
de croissance faible, voire absente, a accru
toutes les contradictions sociales et a rendu
la vie pénible à de nombreuses catégories
sociales. À « l’insécurité sociale » s’ajoute
« l’insécurité culturelle » dans une société
que beaucoup ne comprennent plus.
Tout cela ne touche pas que la France, et, on
voit bien, qu’avec leurs différences, tenant
aux caractères différents des sociétés,
les problèmes sont de même nature pour
les gouvernements socialistes ou sociaux
démocrates. Tous doivent prendre en charge
pleinement l’impératif productif tout en
maintenant la plus grande cohésion sociale
possible. Ils ont besoin, pour ce faire, de la
dimension européenne pour avoir une prise
dans la mondialisation. L’intervention de
l’État dans l’économie demeure nécessaire –
et les libéraux ont tort de n’y voir qu’entraves
au développement. Mais il faut qu’elle soit
sélective et arrive à marier les incitations
publiques et les initiatives privées. Ces
équilibres nécessaires doivent être pensés
pour être dits et explicités. Une de nos
difficultés est justement de s’en remettre
par trop au pragmatisme, d’être à cheval
entre des discours anciens et des réalités
nouvelles. Vouloir faire l’économie d’une
réflexion approfondie sur les diagnostics
est toujours une erreur. Pour s’engager
dans des voies nouvelles, il faut d’abord les
penser.

Alain Bergounioux

LE CHOIX DES MOTS COMPTE :
ÉCONOMIE À LA DEMANDE
L’économie « à la demande », plus connue sous le vocable anglais «on-demand
economy», désigne les services ponctuels rendus par des particuliers contre
une rémunération et commandés par l’intermédiaire de plateformes (sites
internet ou applications).
L’économie « à la demande » est apparue dans la Sillicon Valley en 2009 avec
l’entreprise Uber et s’étend à l’ensemble de l’économie. Il est aujourd’hui
possible de réserver une heure de ménage sur les plateformes Handy ou
Homejoy, de faire réaliser ses courses sur Instacart tout en bénéficiant d’une
manucure à domicile avec PopmyDay (nouveau service de beauté à domicile
lancé par de jeunes Français). Ces services se différencient à la fois du
travail indépendant car les tâches, très courtes, requièrent souvent peu de
qualifications et de l’économie collaborative car il ne s’agit pas de partager
mais bien de se mettre au service d’un employeur pour une tâche précise.
L’émergence de cette nouvelle forme de travail décentralisé, précaire, flexible,
individualisé, morcelé, sans aucun contrôle et sans aucune perspective
questionne les fondements de notre relation au travail et le fonctionnement
de notre État providence dont le financement est fondé sur le salariat. La
notion de métier même est remise en cause. La sécurité sociale telle qu’elle
fonctionne actuellement aura quant à elle du mal à assurer ses recettes dans
ce cadre. Le droit du travail doit donc s’adapter.
Pour suivre les dernières évolutions de l’économie à la demande
suivez @OnDemandEconomy sur twitter ou lisez l’enquête de The economist .

L.P.

REGARDS DE SONDEURS

17

C’est le nombre de logements vacants par sans-abri. Il y a en effet un
peu plus de 140 000 sans-abris en France1 et 2,5 millions de logements
vacants2 selon l’Insee. Ce chiffre nous a été soufflé par un récent article du
Guardian3 qui comparait le nombre de logements vacants à celui des sansabri dans plusieurs pays européens. L’article entendait toutefois « sansabri » (homeless) au sens beaucoup plus large de « personne recherchant
un logement ». L’Europe en compterait 4,1 millions, moins de deux fois
moins que de logements vacants (11 millions selon l’article). En France,
le nombre de personnes privées de domicile personnel se montre à près
de 700 000 selon la fondation Abbé Pierre4 , soit un ratio de 3,5 logements
vacants par personne dans cette catégorie, qui comprend à la fois les sansabris mais aussi, pour plus de la moitié, des personnes en « hébergement
contraint » chez un tiers. Bien sûr la question du relogement est beaucoup
plus complexe que ce que ces chiffres pourraient laisser penser mais
ils ont le mérite de remettre la question en perspective, à l’heure où le
gouvernement a annoncé de nouvelles mesures de lutte contre la pauvreté.
« On doit sûrement pouvoir faire des progrès », semble nous dire ce chiffre…

A.N.
http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1455/ip1455.pdf
http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&id=69
http://www.theguardian.com/society/2014/feb/23/europe-11m-empty-properties-enough-house-homeless-continent-twice
4
http://www.fondation-abbe-pierre.fr/sites/default/files/content-files/files/synthese_20e_rapport_sur_letat_du_mal-logement_
en_france_2015_-_les_chiffres_du_mal-logement.pdf
1
2
3

Ont collaboré à ce numéro : Hélène Fontanaud, Mathieu Guibard, Léa Martinovic,
Amélie Morineau, Antoine Nesko, Ludovic Péran et Adrien Rogissart

POING DE VUE
ISLAM LOCAL, ISLAM
NATIONAL : ENJEUX
HISTORIQUES

L

e ministère de l’Intérieur (et des Cultes, NDLR)
recensait 2449 mosquées en 2012, en hausse
constante depuis 2000, avec une accélération en
2007. C’est paradoxalement sous Nicolas Sarkozy que
les projets de construction de mosquées se sont développés en France. Au durcissement sans précédent du
discours officiel à l’égard des musulmans et de l’islam
répondait la banalisation de cette religion dans le paysage.
L’inscription en milieu urbain des lieux de cultes musulmans est déjà ancienne. Une petite mosquée turque fut
détruite à Marseille pendant la Révolution. L’ambassade
ottomane à Paris a permis la création d’un «carré musulman» au cimetière du Père-Lachaise à Paris en 1856.
La Réunion abrite des mosquées depuis des centaines
d’années. La Grande Mosquée de Paris, construite en
1926, est un exemple parmi d’autres.
L’islam est loin d’être une religion étrangère - ni même
cantonnée à Paris - mais bien un culte nanti d’une longue
présence sur le sol français, encouragée par la guerre, le
commerce, la diplomatie, et la colonisation.
Alors que les discours généraux sur l’Islam et les musulmans sont récurrents dans le débat public, c’est bien localement, lentement mais sûrement, que les élus et les
associations de fidèles ont mené et mènent ensemble
la gestion commune de l’exercice du culte musulman et
son inscription dans l’urbanisme. Les mêmes acteurs
régulent ensemble d’autres enjeux comme la gestion
des cimetières, voire dans certaines municipalités le financement des établissements d’enseignement privés
et la restauration scolaire.
Les élus, l’État, les collectivités et les associations inventent ensemble la gestion locale de l’islam, avec les
dispositifs juridiques existants, au premier rang desquels la loi sur la laïcité de 1905. Jean Glavany et Dounia
Bouzar ont présenté ces enjeux et quelques solutions

dans leur excellent Guide pratique de la laïcité : une clarification par le concret. Les résultats sont variables, la
concorde parfois difficile à assurer, mais le travail, sur
le terrain, des acteurs institutionnels et associatifs porte
ses fruits. Les « carrés musulmans » et les mosquées
s’érigent là où les besoins le justifient.
À cet égard, les années 2000 constituent un tournant.
Les communes et les communautés d’agglomération
sont désormais aux premières loges dans la construction de « l’Islam de France », et son inscription dans le
paysage urbanistique et religieux français.
LE RÔLE DE L’ÉTAT DANS LA GESTION DE L’EXERCICE DU CULTE MUSULMAN
Il est normal que les élus, les collectivités et l’État, à tous
les échelons, interviennent dans les projets de construction de lieux de cultes. Pour des raisons politiques bien
comprises, mais aussi parce que les dimensions administrative, juridique, fiscal, urbanistique sont prépondérantes.
L’enjeu est ailleurs. En réalité, la structuration nationale
d’un islam de France a grandement accéléré la mise en
œuvre de projets locaux, directement liés aux besoins
des fidèles. Face à un clergé musulman disparate, l’État
français s’est longtemps trouvé sans interlocuteur.
L’État, à toutes les échelles et d’abord nationalement, a
tenté de construire, parfois artificiellement, un acteur
national capable de réguler l’exercice du culte, de former des personnels religieux et d’assurer une représentation sociale et politique des musulmans en France.
Le premier enjeu donc était de trouver un interlocuteur
représentant le culte musulman en France, un clergé, ni
« unifié », ni « hiérarchisé », pour reprendre les mots de
Jean-Pierre Chevènement lorsqu’il annonça en 1997 sa
volonté de promouvoir un conseil représentatif des musulmans, citoyens français ou résidents.
À cette date, l’initiative n’est pas nouvelle. D’autres ministres de l’Intérieur - de droite comme de gauche - ont
initié des tentatives de structuration. Pierre Joxe, en
1990, face au constat du manque criant d’imams de nationalité française, lance le Conseil de réflexion sur l’islam de France (CORIF). Charles Pasqua, en 1993, initie le
Conseil représentatif des musulmans de France, dont le
fonctionnement était encadré par une charte. Tous ces
dispositifs butent pourtant sur une légitimité défaillante
et échouent.
2

POING DE VUE
Jean-Pierre Chevènement et Daniel Vaillant, entre 1997
et 2002, poursuivent le même objectif, organisent une
large concertation et aboutissent à un compromis que
Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, présente
en Conseil des Ministres le 7 juin 2003. Le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) est né après de longues
années de tâtonnements, consacrant une expression positive de la laïcité. Il se décline territorialement à travers
les Conseils Régionaux du Culte Musulman (CRCM). Le
retard pris s’explique par les structures du clergé musulman, mais aussi et surtout par les choix antérieurs
de l’État.
Avant les années 70, l’État a en effet délégué aux pays
d’origine des pratiquants la gestion de l’exercice du
culte. Le Maroc et la Turquie principalement, l’Algérie
dans une moindre mesure, formaient des imams qui assuraient leur ministère en France. Il faut rappeler que les
personnels religieux marocain et turc sont rémunérés
par les Etats et ont le statut de fonctionnaires. Avant le
regroupement familial sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, la présence des travailleurs de confession musulmane est en effet conçue et perçue comme
provisoire par les pouvoirs publics.
Avec les installations définitives des familles, notamment issues du Maghreb dans les années 1970-1980, la
gestion de l’exercice du culte et la construction de lieux
de cultes musulmans deviennent un enjeu concret pour
les communes et les élus, un enjeu franco-français. Il
faut ensuite vingt ans de prise de conscience et d’innovations pour aboutir aux institutions contemporaines qui
montrent pourtant leurs limites.
REPRÉSENTATIVITÉ ET LIEUX DE CULTE
La représentation nationale des musulmans de France
est l’héritière de ces évolutions historiques où les Etats
d’origine jouent un rôle clé dans la gestion de l’exercice
du culte musulman. Les pays d’origine constituent toujours l’ossature des fédérations qui composent le CFCM.
Le Rassemblement des Musulmans de France (RMF) est
une fédération liée au Maroc, le Comité de coordination
des musulmans turcs de France (CCMTF) à la Turquie,
la Grande Mosquée de Paris (GMP) à l’Algérie. Les Etats
d’origine distribuent des financements, des aides diverses, et parfois, des recommandations de nature politique aux fédérations qui composent le CFCM. Pour ces
pays du sud de la Méditerranée, le CFCM est devenu un
levier d’influence.

En 2008, l’État a d’ailleurs souhaité introduire le principe de présidence tournante du Conseil pour limiter
les rapports de force entre fédérations sur la base des
nationalités d’origine. Mais le fonctionnement du CFCM
démontre avant tout qu’un «islam de France» reste à
construire et à structurer. Les tâtonnements et les dysfonctionnements du CFCM représentent l’antithèse d’une
« communauté ». Cette fiction ne résiste pas à l’examen
d’un champ associatif musulman segmenté par origine
nationale. La communauté musulmane n’existe pas. Les
élus locaux témoignent fréquemment de cette situation,
confrontés à plusieurs projets de construction de mosquée concurrents, portés par des associations cultuelles
segmentées par État d’origine.
L’objectif initial de représentation des musulmans de
France est contrarié par le propre fonctionnement du
CFCM, issu des négociations avec l’État. Le corps électoral du CFCM est en effet constitué de délégués dont
le nombre est déterminé par la superficie des lieux de
culte. Le poids des diverses fédérations se fondent donc
sur la capacité de ses membres à contrôler des lieux de
culte, si possible les plus nombreux et les plus grands
possible.
Le mode de désignation des délégués éclaire la «domination marocaine» sur le CFCM. Le Maroc a financé
massivement les projets de construction de mosquées
dans les années 2000. Cet État rassure à juste titre les
élus locaux face aux financements venus par exemple
d’Arabie Saoudite et des pays du Golfe, dont les interprétations religieuses sont extrêmement discutables. Le
fonctionnement du CFCM contrevient donc à son objectif
initial de représentation, et se retrouve aujourd’hui en
contradiction avec l’intérêt local des fidèles.
L’islam n’est pas une religion étrangère, elle s’inscrit
dans l’histoire de France. Mais l’islam de France reste
à construire. Bien loin des représentations en vigueur
dans le débat public et les médias, la «communauté
musulmane» n’est pas une réalité tangible localement.
De nouvelles générations de représentants associatifs
et religieux font leur chemin et promeuvent les besoins
réels des pratiquants du culte musulman, dans une
perspective apaisée. Des projets locaux ont fait date et
témoignent en miroir d’un mouvement plus profond, l’intégration du culte musulman à la République. Notre devoir est donc plus que jamais de déjouer les amalgames.
A.R.
3

LIRE ET RELIRE
LIRE :
FLORENCE AUBENAS, EN FRANCE

L

’intérêt pour la politique est de plus en plus le
fait des groupes sociaux les mieux intégrés,
ceux qui militent au sein des partis, des syndicats, des associations, ceux qui votent et accèdent à
la représentation. Election après élection, l’analyse
des taux d’abstention indique qu’une fracture s’instaure durablement entre ceux qui votent et ceux qui
ont abandonné la politique, ou que la politique a
abandonnés. Une fracture qui s’ajoute au fossé qui,
parmi ceux qui votent encore, sépare désormais les
partis républicains du Front National.
Sans distinction, Florence Aubenas (En France, ed. de
l’Olivier, 2014) a rencontré tous ceux qui ont quelque
chose à reprocher à la politique : ces électeurs du
Front National lassés de toujours devoir se justifier
d’être « normaux », ces parents d’élèves d’Asnières
ou du Havre inquiets au sujet de l’éducation de leurs
enfants, ces élus locaux qui se sentent dépossédés
de leur pouvoir de décision, ces « presque classes
moyennes » d’Aubervilliers et ces habitants des banlieues, des campagnes, des anciennes villes ouvrières en déclin.
Tous ont un point commun : le sentiment de ne pas
être écoutés et plus largement qu’ils n’intéressent
personne. Ils ne revendiquent rien, ou presque, ne
s’expriment jamais, ou discrètement. Plus qu’invisibles, ces citoyens sont silencieux. Ils vivent avec
le sentiment de subir les humiliations quotidiennes
dans une complète indifférence, « de se faire sans
cesse ridiculiser, voire maltraiter, par les institutions
et les médias ». Dans ces silences nait de la frustration, couve une colère sourde à l’égard du politique
et prospèrent toutes les rumeurs qui érigent presque
indifféremment en menaces les Roms, les musulmans ou la théorie du genre.

La situation sociale n’est pas étrangère à ces considérations. Page après page se dessine la contestation d’un pouvoir détenu entre les mains d’élites déconnectées de ces vies ordinaires. À la radio, il est
souvent impossible de distinguer la voix d’un homme
politique de celle d’un autre, peu importe leurs étiquettes politiques. Impossible aussi de s’identifier
à l’un d’eux, moqués, jugés, raillés, mais toujours
inaccessibles. Que l’on vote FN ou non, que l’on vive
dans un village paisible de la campagne ou à Clichysous-Bois, c’est le même constat qu’expriment ceux
que Florence Aubenas a rencontrés, et écoutés : le
sentiment d’être rejeté par ceux qui sont « là bas »,
c’est-à-dire à Paris ; ceux qui « nous font ressentir
qu’on n’est pas des leurs ».
En réalité, « ce sont les petits trucs de la vie qui font
voter FN, pas les grandes théories » traduit ce policier à la retraite, longtemps électeur socialiste. À
Hénin-Beaumont, le maire frontiste a ordonné à ses
équipes d’intervenir au plus vite lorsqu’une ampoule
est signalée défaillante dans la ville. Elle est là, aussi, la politique au quotidien. Celle qui ne fait pas dire
qu’il faut « être au moins contremaitre pour voter PS ».
Si le suffrage doit devenir universel autrement que
par le nom, c’est de cette France que Florence Aubenas décrit avec justesse et sobriété, qu’il faut davantage s’inquiéter. Sans jamais en tirer la moindre
leçon, elle nous invite simplement à entendre les silences.
A.M.

Le politique ne s’adresse plus à eux et, lorsqu’ils
se font si rarement entendre, personne ne prend la
peine de les écouter. Dans tous les récits que Florence Aubenas fait de ces vies qu’elle saisit pour un
instant, il est souvent question d’estime de soi et de
respect. C’est toujours le cas lorsque le vote à l’extrême-droite est évoqué, avec ces élus qui donnent
aux électeurs le sentiment « d’exister » et ces militants qui disent y avoir trouvé « une place ».
4

LIRE ET RELIRE
LIRE :
RAPHAËL GLUCKSMANN, GÉNÉRATION GUEULE DE BOIS,
MANUEL DE LUTTE CONTRE LES RÉACS

V

oici venu le temps de la « gauche 2.0 ». Dans
un petit essai roboratif, publié chez Allary Editions, Raphaël Glucksmann, fils du « nouveau
philosophe » André Glucksmann, appelle la génération des trentenaires à entrer dans l’arène politique
pour mener la bataille, de façon traditionnelle mais
aussi en utilisant tous les vecteurs modernes de mobilisation, contre une offensive mondialisée de la réaction, qui va de Vladimir Poutine aux islamistes, en
passant par les extrêmes droites européennes, Eric
Zemmour ou les négationnistes du web.
« Jusqu’au 7 janvier 2015, nous vivions nos libertés, nos
mélanges, nos irrévérences comme on respire, sans
conscience particulière ni attention spécifique. Nous les
pensions naturels, évidents, normaux. Ils ne l’étaient
pas et, désormais, nous le savons. Nous sommes une
construction idéologique, politique, sociale qui peut se
déliter à tout instant si elle n’est pas défendue, cultivée,
renforcée. Rien ne nous a préparés au combat et pourtant nous devrons lutter », avertit l’essayiste, dont on
a déjà retenu qu’il s’est engagé aux côtés des leaders
des révolutions géorgienne et ukrainienne, y faisant
le douloureux apprentissage de l’utopie confrontée
au réel.
« Avec la langue du siècle, nous devons reformuler
nos principes, réaffirmer un projet commun, redonner corps et vie aux idées de liberté, de laïcité, de tolérance, qui ne peuvent subsister sans conscience ni
passage à l’acte. Si nous ne renouons pas le fil du grand
récit des Lumières avec les mots de notre temps, nous
laisserons mourir le monde de Voltaire et de Charlie,
notre monde. Si nous n’éveillons plus le désir d’agir et
de penser en démocrate, nous nous réveillerons bientôt dans un pays, une civilisation fort différents. Les
quatre millions de citoyens descendus dans les rues le
11 janvier 2015 sont un début. Le combat ne fait que
commencer », insiste-t-il dans son introduction à un
voyage instructif au cœur du moteur de la réaction et
des nouvelles mobilisations démocratiques.

sophe marxiste hétérodoxe Antonio Gramsci, une période entre deux règnes durant laquelle les institutions
politiques, sociales, culturelles qui structurent nos
pays ne nous parlent plus » convainc bien davantage.
D’autant plus que Gramsci mettait en garde contre la
fâcheuse tendance des interregnum à « enfanter des
monstres ».
Raphaël Glucksmann pose les principes du nouveau
combat idéologique, en commençant par un impératif : « face à la déferlante réactionnaire en cours, le premier geste civique à accomplir est l’affirmation d’un refus ». « Dire non, rejeter les grilles de lecture qu’on nous
propose et les questions qu’on nous impose : voilà ce qui
permet la lutte », écrit-il en appelant sa génération à
« renouer avec les grands récits ». « La bataille des
idées ne se mène pas devant un tribunal. Elle se gagne
ou se perd là où le débat fait rage, dans les médias et
sur Facebook, dans les facs et sur Twitter, sur les places
et dans les rues. Notre monde sera à l’image du Web,
qu’on le veuille ou non : un espace plat de confrontation
idéologique permanente (…) Personne ne mènera la
lutte à notre place. L’heure est venue d’agir », conclut-il.
H.F.

On peut parfois ne pas être tout à fait séduit par la
démonstration, qui mêle souvenirs personnels et
constats un peu trop caricaturaux sur les « élites »
politiques, mais l’analyse de la période actuelle
comme « l’un de ces interregnum dont parle le philo5

LIRE ET RELIRE
LIRE :
STEEVE KEEN, L’IMPOSTURE ÉCONOMIQUE

L

e 29 janvier dernier un groupe d’économistes
hétérodoxes – dont des «atterrés» – lançaient
une pétition pour un plus grand pluralisme de
la discipline économique, via une tribune5 publiée
dans Le Monde. Leur constat ? L’approche dominante
de l’économie, d’inspiration néo-classique, étouffe
l’émergence de théories alternatives. C’est exactement la thèse de Steve Keen dans son ouvrage Debunking economics, paru pour la première fois en
2001, réédité depuis la crise de 2008 et dont la traduction française est parue pour la première fois à la
fin de l’année dernière sous le titre l’Imposture économique. Cet économiste australien est peu connu
en France mais il a gagné une célébrité mondiale en
ayant été un des rares à avoir pu prédire la «Grande
Récession». Mais ce livre est loin d’être un simple
pamphlet anti-libéral, contrairement à ce que pourrait laisser croire son titre dont une traduction littérale («déboulonner l’économie») aurait mieux fait
ressortir d’emblée son objectif, bien plus ambitieux :
reprendre point par point les bases de la théorie
néo-classique pour en montrer les faiblesses et les
incohérences.
Livre somme, il convient toutefois autant aux économistes qu’aux simples curieux. L’argumentation
de Steve Keen est au fond assez simple à résumer.
L’auteur rappelle que les hypothèses sur lesquelles
les modèles des néo-classiques reposent (rationalité des agents, possibilité d’agrégation des préférences, etc.) sont irréalistes. Or la plupart des économistes justifient cela à l’aide de deux arguments
: d’une part ces hypothèses pourront toujours être
amendées par la suite pour affiner les résultats et,
d’autre part, les résultats de ces modèles sont généralement conformes aux observations, prouvant
par là même la justesse de la méthode et rendant
sans objet la question du réalisme des hypothèses.
Tout le travail de Steve Keen consiste alors à démonter ces deux arguments en expliquant que les hypothèses utilisées ne sont pas simplificatrices mais au
contraire essentielles : nécessaires à la cohérence
du modèle, elles ne peuvent être relâchées sans faire
s’effondrer le modèle tout entier. Quant à l’adéquation avec les données, non seulement elle est toute
relative mais, surtout, l’auteur rappelle que ça n’est
pas l’ampleur de la crise qui a été sous-estimée par
5

les économistes néo-classiques, mais la possibilité
même d’une crise qui était niée par leurs modèles.
Keen serait-il donc un «keynésien de gauche», à ranger aux côtés de Thomas Piketty et Paul Krugman ?
C’est, en réalité, plus compliqué que cela. Pour l’auteur, si les économistes néo-keynésiens ont su éviter les pires erreurs des modèles dominants, leurs
travaux partent toujours des hypothèses néo-classiques et leur vision de l’économie n’en diffère qu’à
la marge. Pour Krugman, au contraire, on peut tout
à fait expliquer la crise avec les outils d’analyse actuels – et seule une utilisation pervertie de ces outils
permet aux plus libéraux de justifier les politiques de
consolidation budgétaire massive et le «laissez-faire»
généralisé. Par ailleurs, notent les critiques de Keen,
les modèles hétérodoxes – que l’auteur présente
brièvement à la fin de l’ouvrage – n’ont-ils pas autant
de défauts que les modèles dominants ?
Ces débats sont loin d’être anecdotiques car ils
concernent les principaux outils d’analyse économique dont disposent les décideurs publics. Mais
au-delà de ces questions, cet ouvrage est avant tout
un formidable plaidoyer pour une plus grande pluralité des enseignements et des débats économiques.
On ne peut d’ailleurs que regretter le coup d’arrêt
mis, en janvier dernier, à la création d’une nouvelle
section universitaire en économie regroupant les
«hétérodoxes». Car si L’imposture économique n’est
pas, à proprement parler, un livre politique, il n’en
reste pas moins que la gauche a un rôle à jouer dans
ce combat pour la diversité de l’économie, d’autant
que la remise en question de certains «résultats» de
l’économie dominante enlèverait de nombreux arguments à une droite qui se cache souvent derrière un
confortable rationalisme économique pour défendre
l’austérité budgétaire, les baisses d’impôt et la dérégulation financière.
A.N..

http://assoeconomiepolitique.org/tribune-orlean-le-monde-26-janvier-2015les-economistes-egalement-ont-besoin-de-concurrence/

6

LIRE ET RELIRE
LIRE :
NICOLAS JOUNIN, VOYAGE DE CLASSES

«

J’ai deux types de voisins. Une famille très bourgeoise qui ne dit même pas bonjour car elle se
sent supérieure aux autres. Cette famille possède
un chauffeur et pas nous. Elle a aussi des nounous pour
ses enfants. et moi je n’ai qu’une fille au pair qui m’aide
à aller chercher les enfants à l’école quand je ne peux
pas [...] Quand les enfants [de l’autre famille] fêtent
leur anniversaire, il y a un orchestre, et pas nous, car
on a pas les moyens de faire cela. Les femmes ne travaillent pas dans cette famille car ils sont très riches,
elles ont même leur coiffeur à domicile et elles font
leur shopping dans des boutiques de marques [...]. Et
ils possèdent plusieurs appartements dans le Triangle
d’Or. Eux par contre ils ont acheté leur appartement
par choix, car c’est leur environnement et ils n’ont pas
choisi leur adresse par hasard ! Quand mes enfants ont
sur que l’enfant des voisins avait un orchestre, elles
me disaient : ‘Maman, moi aussi je veux un orchestre
pour mon anniversaire’. ‘Eh ben... Bon, écoute. Voilà,
tout n’est pas possible dans la vie. En fait tout est possible, si on y croit il y a 80% de la bataille qui est gagnée.
Après le reste... c’est une histoire de chance, il y en a
qui quand même plus de chances que d’autres, mais,
avec de la volonté on tous...on peut tous y arriver. En
tous cas c’est ce qu’il faut se dire, parce que si on part
battu d’avance...»

répondre : l’enquête sociologique avance à travers
les rapports de terrain d’étudiants pour beaucoup
originaires des quartiers populaires de Seine-SaintDenis.
L’exotisme est complet, entre les boutiques de luxe,
les grands hôtels et les appartements hors de prix.
Le lecteur découvre ou redécouvre l’influence politique des associations de commerçants, la fierté des
dynasties bourgeoises et un sexisme policé et parfaitement toléré par les femmes de la bourgeoisie ellemême. Mais les petites humiliations et les brutaux
rappels à l’ordre social, nichés dans la banalité du
quotidien, comme la dégustation d’un mille-feuilles
dans un café chic, assignent la place de chacun dans
un milieu qui véhicule un discours libéral mais développe des pratiques collectivistes.
A.R.

Ainsi «Mme Rodin» raconte son quotidien à deux étudiantes de Saint-Denis venus par la ligne 13 du métro parisien, dévoilant les inégalités au sein même
des immeubles cossus du 8ème arrondissement de
Paris, après avoir, gênée, énoncé les sept chiffres du
prix de son propre appartement.
Voyages de classes débute sur un constat : les
sciences sociales se penchent rarement sur l’étude
des classes dominantes et des populations les plus
privilégiées alors même que leur but et de rendre
intelligible les rapports sociaux, voire de produire
une critique de l’ordre social. À la suite du couple de
sociologues des Pinçon-Charlot, Nicolas Jounin décrit et relate une formidable initiative pédagogique
: entre 2011 et 2013, il a envoyé ses étudiant(es)
de l’université Paris-8 (Saint-Denis) au contact des
beaux quartiers et de leurs «indigènes». Observer,
confronter les observations aux statistiques, chercher des contacts, interviewer, obtenir des recommandations, construire des hypothèses et tenter d’y
7

LIRE ET RELIRE
RELIRE :
PAUL NIZAN, LES CHIENS DE GARDE

E

n 1932, la parution du livre de Paul Nizan, Les
chiens de garde, est un séisme dans le milieu
universitaire et politique. Ecrivain et militant de
premier plan dans l’entre-deux-guerres, Nizan reste
aujourd’hui un philosophe politique méconnu. Sa
mort soudaine à 35 ans, dès le début de la Seconde
Guerre mondiale, l’a cantonné dans un rôle de philosophe de seconde zone, quand son condisciple JeanPaul Sartre allait devenir l’intellectuel total.
Nizan rejoint le Parti communiste en 1927. Professeur, puis journaliste à l’Humanité, il est également
un militant de terrain qui n’hésite pas à se présenter aux élections législatives sous la bannière du PC.
Nizan quitte pourtant le Parti en août 1939, après la
signature du pacte germano-soviétique et sa mort en
mai 40 empêche la justification de cet acte. À partir de là, sa marginalisation par les communistes et
les écrivains ne s’arrêtera plus : tantôt traitre, tantôt
agent de la police, les écrits de Nizan sont discrédités en même temps que son auteur.
C’est son premier livre, Aden Arabie, publié dès 1931
mais réédité avec une très longue préface de Sartre
en 1960, qui réhabilite l’homme et sa littérature. Si
Nizan a fait des études de philosophie, il publiera essentiellement des romans, dont la portée politique et
philosophique n’est pas à négliger.

alertés. L’écart entre leurs promesses et la situation
des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et
ils ne bougent point. Il restent du même coté de la barricade. Ils tiennent les mêmes assemblées et écrivent
les mêmes livres ».
Ainsi, Nizan dénonce la collusion entre ordre politique et ordre philosophique : sans pensée contraire
et sans critique, personne ne veut ou peut remettre
en question le système. C’est précisément ce que les
chiens de garde veulent. L’engagement de la pensée dans une bataille culturelle plus globale est déjà
pour Nizan une évidence. Cette évidence deviendra
incontournable après-guerre.
Aujourd’hui, alors que les penseurs néo-libéraux
sont de plus en plus forts, présents dans la vie publique et écoutés, relire Nizan permet de repenser la
bataille culturelle à mener contre les forces d’inertie,
qui voudraient qu’une seule voie soit la bonne, qu’une
seule pensée soit la vérité, qui voudraient enfin que
rien ne change jamais.
L.M.

Les chiens de garde conserve une actualité brulante.
Critiquant la mainmise de certains « maîtres » sur la
philosophie et la vérité, Nizan exige clairement des
comptes à ces chiens de garde de l’ordre établi. Il
critique les philosophes idéalistes, qui ne prennent
apparemment pas part aux tourments du monde et
qui énoncent des vérités idéalisées sur la nature de
l’Homme. Selon lui, leur prétendu idéalisme n’est
autre que le garant de l’establishment. Sous couvert
de leur position reconnue, ces philosophes transmettent des valeurs et une idéologie dominantes,
des « concepts dociles ». Nizan s’insurge contre ces
philosophes soi-disant retirés dans leur recherche
philosophique mais qui au fond veulent garder à tout
prix leur pouvoir. La volonté des intellectuels de se
retirer complétement de la vie publique est pour Nizan une tartufferie. Ainsi, il écrit : « Que font les penseurs au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent
pas. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux
catastrophes grandit chaque jour et ils ne sont pas
8

PROSPECTIVE
PROSPECTIVE : LE TIRAGE AU SORT EST-IL L’AVENIR
DE LA DÉMOCRATIE ?

A

ujourd’hui, près de 70% des Français estiment
que la démocratie fonctionne mal et n’ont plus
confiance dans leurs représentants politiques ;
ils n’étaient « que » 48% en 20096 . Cette défiance, véritable poison entre les mains du Front National, est
certes le résultat de la succession des « affaires » et
du sentiment, malgré des comportements globalement
exemplaires, que les élites politiques sont corrompues.
Mais la véritable cause de la défiance est ailleurs : les
citoyens se sentent tenus à l’écart des décisions. La démocratie ne fonctionne plus de manière satisfaisante et
semble céder du terrain à la « technocratie ». La crise
de la représentation, tant du point de vue de l’efficacité
que de la légitimité, liée à la professionnalisation de la
vie politique et à une homogénéité sociale croissante
des dirigeants politiques, est bien réelle.
La défiance ne signifie pas pour autant une démobilisation totale des citoyens. Paradoxalement, le niveau
d’intérêt pour la vie publique demeure élevé (environ
60%) et la hausse globale du niveau d’éducation de la
population permet aux citoyens d’être plus critiques à
l’égard du fonctionnement des institutions. La crise de
la représentation peut aussi être analysée comme un
phénomène positif, comme une demande de meilleure
démocratie.
C’est dans ce contexte que réapparaît depuis quelques
années l’idée du tirage au sort comme moyen de lutter
contre ce que l’intellectuel belge David Van Reybrouck
nomme la « fatigue démocratique ».
Cette proposition s’articule souvent autour d’une critique de la démocratie élective. Pour Van Reybrouck,
la « fièvre électorale permanente a des conséquences
graves pour le fonctionnement de la démocratie : l’efficacité souffre des calculs électoraux, la légitimité de la volonté permanente de se mettre en avant ». Aujourd’hui
considérée comme synonyme de démocratie, l’élection
est pourtant historiquement un outil aristocratique.
Aristote (Politique), comme plus tard Montesquieu (De
l’esprit des lois, 1748), estiment tous deux que contrairement au tirage au sort démocratique, l’élection est
par nature aristocratique. C’est cependant ce système
électif que les révolutionnaires français et américains
mettent en place à la fin du XVIIIe siècle. Pour John
Adams et plus tard James Madison, dans les Federalist Papers, il faut « déléguer le pouvoir du plus grand
nombre à quelques-uns des meilleurs et des plus sages ».
6

En France, Sieyès est à la fois l’auteur du pamphlet
Qu’est-ce que le tiers-état ? et de ces quelques lignes
étonnantes : « La France n’est pas et ne doit pas être une
démocratie. Le peuple, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), ne peut agir que
par ses représentants ». Le politologue Bernard Manin
en conclut dans ses Principes du gouvernement représentatif (1995) que « les démocraties contemporaines
sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie » et que « le gouvernement représentatif a été institué avec la claire conscience
que les représentants élus seraient et devraient être des
citoyens distingués, socialement distincts de ceux qui les
élisaient ».
Se fixant pour objectif de mettre fin à cette « aristocratie élective » (Robespierre), de nombreux projets d’expérimentation du tirage au sort fleurissent donc aujourd’hui en Europe et en Amérique du Nord, à toutes
les échelles, du conseil de quartier jusqu’à la révision
de la Constitution.
Présenté comme une innovation politique, le tirage au
sort est pourtant aussi ancien que la démocratie ellemême. À Athènes au Ve siècle av. J-C., la plupart des
fonctions législatives (Conseil des Cinq-Cents ou Boulè) et judiciaires (Tribunal du peuple ou Héliée) étaient
attribuées par tirage au sort parmi les citoyens (et non
l’ensemble de la population) et avec une rotation annuelle. L’élection demeurait l’outil de sélection des plus
hauts responsables militaires et financiers, fonctions
pour lesquelles une compétence spécifique était requise. C’est également une combinaison de tirage au
sort et d’élection qui présidait au choix du doge à Venise du XIII au XVIIIe siècle (le tirage au sort s’y effectuait
grâce à une petite boule de bois nommée « ballota » qui
a donné ensuite le « ballotage ») et des principaux dirigeants des cités-Etats d’Italie du Nord (Florence, Pise,
Bologne) tout au long du Moyen-Age. Ce système permettait d’éviter les conflits entre les familles rivales,
mais il était loin d’être démocratique car il ne concernait qu’une minorité de citoyens. Appliqué également
en Aragon au XVe siècle au moment du rattachement
de ce royaume à la Castille, il séduisit le roi Ferdinand
II qui déclara : « Par expérience, on voit que les régimes
dits du sort et du sac, dans les cités et dans les villes, favorisent davantage la vie bonne, une administration et un
régime sains que les régimes qui se fondent à l’inverse sur

Baromètre de la confiance politique CEVIPOF et OpinionWay, Décembre 2014

9

l’élection. Ils sont plus unis et plus égaux, plus pacifiques
et plus détachés des passions7 » .
Il est vrai que le tirage au sort possède de nombreuses
qualités. La première d’entre elles est de s’approcher
de l’idéal démocratique tel que le décrit Aristote, à savoir le fait « d’être tour à tour gouverné et gouvernant »
qui est « l’une marques de la liberté » (Politique). En offrant potentiellement à tous les citoyens – y compris à
des gens qui ne le désirent pas – de gouverner et en
assurant une meilleure représentativité sociale, il peut
aider à combler le fossé qui s’est creusé entre les responsables politiques professionnels et les citoyens
ordinaires. Il renforce la légitimité du pouvoir et l’acceptabilité de la loi. En supprimant la question omniprésente de la réélection, il permet également de réintroduire les arbitrages de long terme trop souvent mis
de côté aujourd’hui et donne une liberté réelle à ceux
qui exercent le pouvoir. En ce sens, il redonne de l’efficacité à l’action publique. Enfin, comme le soulignait
Tocqueville à propos des jurys américains, le tirage au
sort a des vertus éducatives, et est sans doute « l’un
des moyens les plus efficaces dont puisse se servir la société pour l’éducation du peuple » (De la démocratie en
Amérique). Cette référence au jury populaire, à travers
lequel on fait confiance à des citoyens ordinaires pour
juger, et qui existe encore en France pour les procès
d’assises, permet de balayer, au passage, l’argument
de l’incompétence supposée du peuple, souvent utilisé
par les opposants au tirage au sort.
Le tirage au sort soulève néanmoins quatre problèmes
importants. Premièrement, son instauration au niveau
national, au Parlement par exemple, pourrait paradoxalement renforcer le poids de la « technocratie » et l’influence des lobbys. Ces deux phénomènes prospèrent
déjà dans notre système électif, mais ils pourraient se
développer davantage en profitant de l’inexpérience
des tirés au sort. Le risque est grand d’un transfert
du pouvoir réel vers l’administration. Deuxièmement,
le tirage au sort ne garantit pas à lui seul un enthousiasme démocratique et une légitimité absolument
retrouvée. Les tirés au sort sont peu nombreux et ne
sont donc pas nécessairement capables d’entraîner
l’ensemble de la population, de la sortir de son apathie.
Ainsi, les réformes électorales préparées par des assemblées tirées au sort au début des années 2000 dans
les provinces canadiennes de Colombie-Britannique
et de l’Ontario ont-elles été rejetées par la population
lorsqu’elles ont été soumises à référendum. Troisièmement, le tirage au sort pourrait avoir un effet de dépolitisation important : en mettant fin aux prises de position partisanes, il supprime aussi la possibilité d’une
représentation d’intérêts collectifs divergents que permet une élection qui oppose des partis représentant ou
s’adressant souvent à des groupes sociaux différents.
Enfin, en lien avec cette dépolitisation, le tirage au sort
fait l’impasse sur la question sociale. L’égalité politique
7

qu’il offre ne recoupe pas une égalité sociale, comme ce
pouvait être le cas à Athènes, Venise ou Florence. Les
promoteurs du tirage au sort se situent donc, parfois
inconsciemment, dans une logique rawlsienne d’égalité purement formelle et individualiste très contrariante
pour la gauche. Sans égalisation parallèle des conditions sociales, les logiques de domination prendront
immédiatement le dessus. Les détenteurs du plus fort
capital social et culturel domineront l’assemblée des
tirés au sort si bien que le nouveau système sera inefficace à résoudre les problèmes de notre société et se
heurtera aux mêmes frustrations et à la même « fatigue démocratique » que le système électif.
Ces critiques, qui ne vont pas aussi loin que le tableau
cauchemardesque d’une Babylone gouvernée par la
loterie dressé par Borges dans Fictions, ne doivent
cependant pas justifier l’inaction. L’introduction d’une
dose de tirage au sort peut constituer un appel d’air
bienvenu dans nos démocraties à bout de souffle. Elle
peut permettre de retrouver un équilibre satisfaisant
entre efficacité et légitimité, entre compétence et liberté. La plupart des défenseurs sérieux du tirage au sort
– parmi lesquels on retrouve Montesquieu et Rousseau
-, plaident d’ailleurs pour la transition vers un système
mixte, bi-représentatif, dans lequel des assemblées
tirées au sort travaillent avec des assemblées et des
gouvernements élus.
Cette transition peut s’effectuer au niveau local en
constituant des assemblées délibératives tirées au sort
de type « conseil de quartier » ou bien en confiant l’élaboration d’une réforme à un panel de citoyens tirés au
sort, ou en encore, de manière plus ambitieuse associant des responsables politiques professionnels et des
tirés au sort pour réviser la Constitution comme l’a fait
l’Irlande avec succès en 2013. L’étape suivante pourrait
être la création d’une véritable chambre parlementaire
tirée au sort qui travaillerait aux côtés de la (ou les)
chambres élues. C’est ce que propose le politologue
Yves Sintomer en France avec son idée de « Troisième
Assemblée » tirée au sort et chargée de délibérer sur
des sujets de long terme comme l’écologie ou la santé.
Au niveau européen, le chercheur allemand Hubertus
Buchstein suggère de créer une deuxième chambre, la
« House of Lots », qui pourrait proposer des textes législatifs, conseiller les autres institutions et détenir un
droit de veto.
L’introduction d’une dose de tirage au sort serait l’occasion pour les responsables politiques de montrer
qu’il font réellement confiance au peuple qui les a élus,
qu’ils croient en sa « common decency » pour reprendre
les termes de George Orwell, et qu’ils n’ont pas le monopole de la défense de l’intérêt général. Leur rôle se
transformerait : de chefs supposés omniscients ils deviendraient de vrais « leaders » au sens où l’entendait le
philosophe Francis Jeanson, c’est-à-dire des individus

Cité par Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique, La Découverte, 2011

10

« qui ne sont pas là pour dire le sens de l’idée, de l’action,
mais qui proposent de donner du sens », capables d’enclencher des processus collectifs de décision.
M.G.

11