L'intimité du communisme (à propos de Péter Nádas

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Les deux romans de Péter Nádas que je connais (La fin d'un roman de famille, publié en Hongrie en 1977, et Le livre des mémoires, qui date de 1986, tous les deux traduits du hongrois par Georges Kassai, et parus chez Plon en 1991 et 1998) m'ont fait une forte impression, sans que je me sente pour autant capable d'approuver ou de contester les jugements enthousiastes qui, aux EtatsUnis, en Allemagne ou en Angleterre, ont salué dans l'oeuvre de cet écrivain l'une des plus importantes de notre époque, la rapprochant de celles de Proust, de Musil ou de Thomas Mann. Ces deux romans sont troublants; ils révèlent et explorent une zone particulière de la sensibilité contemporaine, une zone où étrangement sont liées sensualité (perception de l'intimité du corps de soi et d'autrui) et politique. Ces deux domaines, on serait tenté de prime abord de les considérer comme à l'écart l'un de l'autre. Bien plus: on souhaiterait qu'ils restent étrangers l'un à l'autre, que les affects les plus intimes ne jouent pas un rôle de premier plan dans la vie publique, et surtout que la politique laisse en paix les domaines les plus privés. Mais justement une certaine expérience de la politique et de l'histoire, celle du communisme, a superposé ces domaines, les a imbriqués ou enchevêtrés l'un dans l'autre. La force des livres de Nádas est justement de réussir à pénétrer dans la zone de cette intrication, et de la reconstituer, non pour l'analyser en ses éléments constitutifs, mais pour en faire ressentir la puissance inquiétante, la dangereuse séduction. Si ces livres renvoient à l'expérience du communisme est-européen, ce n'est pas au titre de témoignages, comme il y en a eu tant, et de si remarquables, sur les souffrances et les destructions infligées et subies (bien qu'il s'agisse aussi de cela), mais parce qu'ils donnent expression à une connexion secrète, profonde et à certains égards inavouable. Cette connexion, George Orwell l'avait détectée, on pourrait dire imaginée, et il lui avait donné forme dans l'intrigue de son roman 1984: le pouvoir totalitaire qui régnait sur un monde fictif, mais très semblable à une société soviétique épurée, parvenait à s'insinuer dans la relation d'amour qui unissait les deux protagonistes et à pousser le héros à trahir sa maîtresse, à préférer le Parti et son corps protecteur à la femme qu'il aimait. La force des romans de Nádas est de réserver plutôt les rôles de premier plan, non à des adultes, comme le fait Orwell, mais à des adolescents (Le livre des mémoires) ou, ce qui est peut-être encore plus convaincant, à des enfants (La fin d'un

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roman de famille). Adolescents et enfants, chez Nádas, vivent dans le trouble, un trouble qui est en premier lieu perceptif et sexuel: ce qu'ils perçoivent du monde et d'eux-mêmes, des corps des autres et de leur propre corps, est facteur de désorientation. Ils guettent toutes choses, et sont submergés par elles. La mort du grand'père (dans Le roman de famille), mais aussi bien la mort du poisson que l'on tue après l'avoir mis à nager dans la baignoire puis dans le lavabo (pendant que le père occupe la baignoire), ce ne sont pas des scènes reconstituées par un narrateur ou supposées vues par un témoin: ce sont des bouleversements de la sensibilité qui sont communiqués au lecteur par des séquences d'images ou de récits qui se rejoignent de façon surprenante. Puis, au fil des pages, les choses s'éclairent, les personnages se différencient mieux les uns des autres à mesure qu'on comprend ce qui les avait apparentés, quelles images ou quels mots équivoques les avaient faits se superposer dans la perception et l'imagination de l'enfant ébahi et avide. Dans ce monde troublé, déroutant, l'enfant cherche à identifier ce qui est réel, ce qui fait loi: ce qui détermine et assure les différences entre les générations (qui est mon père, qui est mon oncle, au regard des grands-parents), entre les individus, entre les autres et moi. Ce qui pourrait fonder ces distinctions, en assurer la stabilité, ce serait l'accord du monde avec lui-même. Or ce monde est intimement discordant. Les moments de violence et de confusion dans lesquels l'enfant est plongé font vaciller tous les repères. Par exemple voici une file d'attente pour acheter du saindoux (pénurie des années 50, regards haineux des gens, honte et arrogance, cris): l'enfant est avec sa grand-mère que son chapeau blanc désigne comme une bourgeoise, la vendeuse excédée par les regards et les paroles des clients s'effondre en pleurant. L'enfant regarde fasciné, enregistrant ces simultanéités de personnages et d'émotions qui ont des relations intimes et obscures. Peu à peu, grâce à une construction artistique très ambitieuse (que l'on saisit mieux dans Le roman de famille, plus court, plus ramassé), le lecteur est conduit vers le coeur de la discordance: une discordance obscure, qui ne sépare pas le monde privé de la vie publique, mais passe au milieu de la vie privée pour la rendre impossible à regarder. On commence par exemple par voir que les jeux de l'enfant sont empreints d'une certaine cruauté, quand il tue une couleuvre, quand il se blesse au doigt avec un couteau, comme s'il expérimentait la douleur aussi sur lui-même. Mais voici qui est plus étrange encore: "Eva eut l'idée de pendre mon chien. Gabor partit chercher une corde. Nous appelâmes le chien." D'où peut venir une idée aussi macabre? Des indices le font soupçonner, puis la chose éclate: les pendaisons qui servent de modèle, ce sont celles de l'affaire Rajk (Laszlo Rajk, ancien

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ministre de l'Intérieur, puis des Affaires étrangères, condamné en septembre 1949 pour avoir prétendûment comploté avec le "traître" Tito). Ou bien on est dans l'espace domestique, le grand-père dort, son ratelier posé sur la table, quand on entend la grand-mère crier. C'est qu'elle entend à la radio Feri, leur fils, dont la déposition mensongère, qui charge Rajk et ses co-accusés, est diffusée à la radio. La force romanesque du texte de Nádas, c'est alors de puiser dans les détails mêmes de l'affaire Rajk, et de citer longuement le mauvais roman, bourré de détails trop précis, qu'avaient élaboré les fabricateurs du procès. Sur le fond de cette médiocre et meurtrière littérature, l'écriture de Nádas apparaît alors, avec sa confusion concertée, comme une merveille d'évocation concrète. La cruauté de l'enfant qui joue avec la souffrance et qui cherche qui il est et où il est (est-il le poisson qu'on tue, est-il le grand-père qui meurt?), cette cruauté n'a rien de gratuit: elle est un questionnement sensible et comme expérimental. Le livre des mémoires est d'une construction beaucoup plus complexe, on l'a dit. Différents narrateurs, différents points de vue, des moments historiques différents; le constructivisme du roman précédent s'y approfondit, ainsi que la sophistication de l'attitude littéraire (le premier livre comporte le mot "roman" dans son titre, le second le mot "livre"). Mais là aussi la vérité sensuelle est marquée par une déhiscence interne; le trouble d'être soi (d'être enfant, d'être adolescent, d'être sexué), d'être un corps, entre en résonance avec le trouble qui fige la société, prise dans une identification morbide entre son corps et le corps du Parti, voire le corps de son dirigeant suprême. Un jour de la fin de l'hiver ("le dégel se prolongeait, l'hiver avait été dur et souvent ce qui avait fondu au soleil dans la journée regelait la nuit"), alors que tous les élèves et les enseignants de son école sont réunis solennellement dans une salle, à l'heure même où ont lieu en U.R.S.S. les obsèques de Staline (c'est donc en mars 1953), le garçonnet sent éclater ses émotions tourbillonnantes. C'est pour une part la libération de sa joie et de sa vénération naïve pour Staline; c'est aussi l'exacerbation de sa curiosité pour la mort, pour la survie du corps momifié du pharaon soviétique. Mais là où La fin d'un roman de famille procédait par juxtaposition de détails narratifs laconiques que le récit entremêlait, Le livre des mémoires opère par longs paragraphes qui démultiplient les sensations, les creusant de questions et d'hypothèses, les prolongeant dans des directions divergentes sans les brouiller. Dans ce dernier roman, le travail de Georges Kassai, le traducteur, est remarquable. De son propre aveu (je lui ai posé la question), il a été amené à expliciter nombre de liens syntaxiques et logiques que la phrase originale laissait à deviner, en ajoutant des "mais", des "car", des "enfin". Sans doute les

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habitudes du lecteur français requéraient-elles un tel traitement. Le résultat est souvent superbe, en plus d'une page il emporte l'imagination et donne une idée de ce qu'est l'oeuvre en hongrois. Réfléchissant après-coup à son propre roman, Péter Nádas a parlé de ses propres phrases avec une sorte de surprise et de stupeur. Il se souvient d'y avoir travaillé alors qu'il était en proie à l'angoisse et au désir de se suicider. "L'angoisse forme des noeuds dans la gorge et dans l'estomac, et moi je recrachais ces noeuds à l'indicatif", écrit-il. "Cependant mes énoncés juxtaposés ont prêté à mon texte une sorte de chair qui a gagné sa forme et sa structure interne non pas grâce à la ponctuation - automatisme du bon élève - mais grâce au rythme et au mode de juxtaposition." On le voit, il ne s'est pas agi d'innover pour innover, mais pour répondre à une urgence, en l'occurrence le désir de mourir, ou pour lui survivre. "N'étant capable ni de me tuer ni de mourir d'aucune façon, j'ai dû me rabattre sur le travail. Travailler signifiait pour moi aligner dans un état de semi-conscience des phrases lisses, sûres et tranquilles, dont ni le sens ni la ponctuation ne communiquaient absolument rien de mes véritables sentiments." Cependant ces phrases et ces paragraphes parviennent à mettre à nu ce qui, dans l'excitation et l'angoisse de l'écrivain, a un caractère médiumnique et presque phosphorescent, apte à éclairer ce qu'il y a de plus obscur dans les sociétés soumises au communisme et modelées par lui: des sociétés où, comme l'a écrit le poète hongrois Gyula Illyés dans "Une phrase sur la tyrannie": "Là où il y a tyrannie tyrannie il y a pas seulement dans la gueule des fusils pas seulement en prison... là où il y a tyrannie elle demeure présente et partout plus que ton dieu d'autrefois il y a tyrannie dans les crèches les conseils du père... quand tu parles en toi-même c'est elle, la tyrannie, qui interroge tu n'es plus libre même en imagination... car tu n'es plus seul même dans tes rêves,

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elle est au lit nuptial, même plus tôt que le désir tu ne crois beau que ce qui lui a déjà appartenu une fois; avec elle tu couchais lorsque tu croyais aimer..." (trad. Jean Follain) Curieusement, on dirait que c'est d'avoir connu cette intime dépossession de soi qui donne à un écrivain comme Péter Nádas sa connaissance de ce que sont les corps et de ce qui leur arrive. Je pense à des pages simples et fortes de La fin d'un roman de famille sur la mort de la grand'mère: "J'entendis le silence quitter son corps. Pas d'un seul coup, mais lentement. Et moi j'étais là, enveloppé de ce silence qui sortait de son corps, de sa bouche, de ses mains..."

Pierre Pachet

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