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la revue socialiste 58

sommaire

édito
- Alain Bergounioux
La démocratie sociale, évidemment ............................................................................................................................................................................................ p. 03

le dossier

- Henri Rouilleault
La démocratie sociale, aujourd’hui ............................................................................................................................................................................................... p. 07
- Patrick Pierron
La négociation, socle du dialogue social à la française ? ....................................................................................................................................... p. 27
- Etienne Boyer
Le dialogue social dans l’entreprise, réalités, difficultés, potentialités ..................................................................................................... p. 35
- Michel Offerlé
Patrons, patronat(s), Patronat : Combien de divisions ? ......................................................................................................................................... p. 41
- Guy Groux
La CGT ou le règne des incertitudes .............................................................................................................................................................................................. p. 51
- Frank Georgi
Les métamorphoses de la CFDT : « s’adapter » pour « transformer » (1964-2014) .................................................................... p . 59
- Jean-Pierre Yonnet
L’UNSA, une trajectoire autonome ................................................................................................................................................................................................ p. 69
- Dominique Andolfatto
Force ouvrière vs « démocratie sociale » ................................................................................................................................................................................ p. 77
- Ismael Ferhat
Où en est le syndicalisme enseignant français ? ............................................................................................................................................................ p. 89
- Philippe Pochet et Christophe Degryse
Dialogue social européen : la dernière chance ? ............................................................................................................................................................. p. 95
- Florent Le Bot
Le travail n’est pas une marchandise - Les chaussures Jallatte dans la mondialisation ................................................. p. 105
- Michel Wieviorka
Reverrons-nous des mouvements sociaux ? .................................................................................................................................................................. p. 115

grand texte

- Albert Gazier
Témoignage sur les grèves de 1936 .......................................................................................................................................................................................... p. 123

le débat

- Benjamin Stora
Unité et diversité françaises ............................................................................................................................................................................................................... p. 131

à propos de…

Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, 2015

- Hélène Fontanaud
Voyage au pays des influences culturelles de Vladimir Poutine ................................................................................................................ p. 147
- Philippine Brygo
Géopolitique de la Russie ..................................................................................................................................................................................................................... p. 151

actualités internationales

- Jacques Huntzinger
Géopolitique de la Méditerranée .................................................................................................................................................................................................. p. 157
- Arthur Quesnay
« Ces situations s’expliquent par la faiblesse des Etats après plusieurs décennies de dictatures » ..................................... p. 181

édito

la revue socialiste 58

Alain Bergounioux

Directeur de La Revue socialiste.

D

La démocratie sociale, évidemment

émocratie sociale ? Nous avons mis ce point d’interrogation au titre de la Revue, non
pour faire un effet journalistique – ce n’est pas le style de la revue… - mais, pour marquer un paradoxe. Nous constatons d’abord un fait, la difficulté du dialogue social
national. Chaque gouvernement socialiste l’a éprouvé, depuis 1981.

Et, encore, actuellement, l’échec de la
négociation interprofessionnelle sur la
modernisation du dialogue social a
amené le ministère du Travail à présenter un projet de loi pour établir un
compromis que les syndicats et le patronat n’ont pas trouvé… D’un autre côté, la
négociation est une réalité dans les
branches professionnelles et les entreprises. En 2014, le bilan des accords
signés en montre un peu plus de 900,
pour les premières, et 36 000, pour
les secondes. Cette dualité ne date pas
d’hier. L’histoire, avec les réalités du
syndicalisme français et du monde
patronal, a fait qu’à quelques exceptions
près, les relations professionnelles ont
toujours été un jeu triangulaire où l’Etat
a été, plus ou moins fortement, présent.

Cela différencie la scène sociale française
des pays de culture social-démocrate où
les compromis sociaux résultent, le plus
souvent, d’une négociation directe entre
patronat et syndicats.
C’est un fait. Et cela ne changera guère
dans les temps à venir. Car il faudrait,
pour cela, qu’il y ait une unité dans les
représentations des salariés et des
patrons. Or, les syndicats n’ont pas la
même vision des évolutions à mener
pour maintenir le modèle social français,
et un « pôle réformiste » s’oppose à un
« pôle contestataire ». Mais, les divisions
patronales ne sont pas moindres entre
organisations : le MEDEF, la CGPME et
l’UPA et, au sein de chaque organisation.
Le rôle de l’Etat, inévitable, contribue à

4

Alain Bergounioux - La démocratie sociale, évidemment

donner une importance réelle à la
dimension politique des questions en
cause. Cela explique le contraste qui
existe entre la politique sociale nationale
et les réalités d’entreprises où les sections
des « syndicats contestataires » ne sont
pas les moins nombreuses à négocier et
à conclure des accords. Le dossier de
cette revue étudie les différentes facettes
de la situation actuelle. Il le fait en établissant également un cadre d’interprétation
général. Car, le syndicalisme s’inscrit
dans un état de la société où il éprouve
les mêmes difficultés que les partis politiques, dans une société fragmentée et
travaillée par les effets, à la fois, de la
globalisation et de l’individualisation.

Le syndicalisme s’inscrit
dans un état de la société où
il éprouve les mêmes difficultés
que les partis politiques, dans
une société fragmentée
et travaillée par les effets,
à la fois, de la globalisation
et de l’individualisation.
L’article de Michel Wieviorka, de ce point
de vue, présente des réflexions éclairantes, en analysant la nature actuelle du
« mouvement social ».

« L’atelier sera un jour
le gouvernement », disaient
les proudhoniens. Et, plus près
de nous, l’autogestion a porté
des espérances fortes.
Les interrogations du présent ne doivent
pas nous faire oublier la nécessité de
continuer à rechercher les voies et les
moyens de conforter la démocratie
sociale. Les réformes réussies, en effet,
ont besoin de s’enraciner dans la société.
Le socialisme, originellement, a été une
pensée du social qui ne se satisfaisait pas
de la seule démocratie politique. Toute
une partie de la gauche syndicale – et
politique – a nourri l’ambition de reconstruire une société, à partir des réalités
locales. « L’atelier sera un jour le gouvernement », disaient les proudhoniens. Et,
plus près de nous, l’autogestion a porté
des espérances fortes. Mais, en même
temps, depuis que le socialisme a été une
force parlementaire, puis, plus encore, un
parti de gouvernement, l’idée que l’Etat
est l’instrument majeur pour réformer la
société, l’a emporté dans les pratiques
gouvernementales.
L’équilibre entre le changement par la loi
et par la négociation a donc toujours été

la revue socialiste 58
édito

une préoccupation. Chaque moment de
gouvernement par la gauche a été marqué par une volonté de faire progresser
la démocratie sociale. Les lois Auroux,
en 1982, ont été, de ce point de vue,
emblématiques, avec l’espoir qu’une
« obligation de négocier » s’imposerait
dans les entreprises. La réalité des rapports de force politiques et sociaux ne l’a
pas permis, comme il était espéré. Mais,
cette ambition est reprise régulièrement.
Depuis 2012, nos gouvernements recherchent, le plus possible, la conclusion
d’accords majoritaires. Les grands
accords interprofessionnels de 2013 ont
été retranscrits, pour l’essentiel, dans la
loi. Le projet de loi « relatif au dialogue
social et à l’emploi », débattu ce printemps, crée, pour la première fois, une
instance régionale représentative pour
les salariés des entreprises de moins de
11 personnes – jusque-là, un désert syndical. Cela peut paraître modeste, mais
c’est un pas de plus pour donner davantage de moyens à la démocratie sociale.
La droite, elle, indique sa volonté de s’affranchir, pour l’avenir, des règles du
dialogue social.
Nous pensons exactement le contraire.
Non pas seulement parce que nous

serions attachés à une histoire déjà
longue, mais parce qu’une économie efficace, dès aujourd’hui, et plus encore
demain, a plus besoin de coopération
entre ces différents acteurs de l’économie
que d’affrontements, par principe. Les
valeurs et les pratiques de la socialdémocratie, loin d’être obsolètes, comme
le répètent les néo-libéraux, sont particu-

Nous sommes convaincus
que la démocratie politique
et la démocratie sociale ont
besoin l’une de l’autre et que
les problèmes actuels
de la société française doivent
se résoudre, en prenant
en compte ces deux dimensions.
lièrement adaptées à l’économie de la
« troisième révolution industrielle » qui
demande un réel partenariat dans le travail. Nous sommes convaincus que la
démocratie politique et la démocratie
sociale ont besoin l’une de l’autre et que
les problèmes actuels de la société française doivent se résoudre, en prenant en
compte ces deux dimensions.

le dossier

la revue socialiste 58

Henri Rouilleault

L

Conseiller de Michel Rocard pour le travail et l’emploi (1989-91),
Directeur général de l’ANACT (1991-2006),
auteur de « Où va la démocratie sociale ? » (2010).

La démocratie sociale, aujourd’hui

’articulation de la démocratie politique et de la démocratie sociale n’a jamais
été simple, en France1. Son enjeu est, en effet, de concilier deux légitimités : celle
du Parlement, à qui il revient de « définir les principes fondamentaux du droit
du travail » (article 34 de la Constitution) et celle des représentants des salariés et
des employeurs qui, en vertu de l’alinéa 8 du préambule de la Constitution de 1946, « participent » à cette définition par le dialogue social sous ses différentes formes.
La légitimité des partenaires sociaux a été
renforcée par la loi Larcher, en 2007, la
réforme de la représentativité syndicale, en
2008, puis, de la représentativité patronale,
en 2014. La relation tripartite entre l’Etat,
les organisations patronales et les confédérations syndicales reste néanmoins fragile,
alors que notre pays traverse une grave
crise depuis 2008 : triple déficit d’emploi,
d’offre compétitive et des finances publiques, insuffisance de la demande en
Europe, montée de la défiance à l’égard des
politiques et, plus généralement, de toutes
les institutions. On passe ici en revue
les évolutions intervenues en matière de
démocratie sociale sous la présidence de

Nicolas Sarkozy, sous la première partie
du quinquennat de François Hollande,
et les chantiers en cours.

DE LA LOI LARCHER
À LA DÉNONCIATION
DES CORPS INTERMÉDIAIRES
PAR NICOLAS SARKOZY
La loi Larcher de janvier 2007 a posé un
cadre procédural pour la démocratie
sociale, inspiré de ce qui existe pour l’élaboration des directives européennes, en
matière sociale : la concertation avec les
partenaires sociaux, avant toute réforme
envisagée du droit du travail, et l’option,
pour ceux-ci, de la négociation préalable.

1. Sur l’histoire tourmentée des relations entre l’Etat, le patronat et les syndicats, voir Henri Rouilleault, « Où va la démocratie sociale ? » (2010), Editions de l’Atelier.

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Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

La loi Larcher de janvier 2007
a posé un cadre procédural
pour la démocratie sociale,
inspiré de ce qui existe pour
l’élaboration des directives
européennes, en matière sociale :
la concertation avec les
partenaires sociaux, avant toute
réforme envisagée du droit du
travail, et l’option, pour ceux-ci,
de la négociation préalable.
Ces dispositions faisaient suite à la crise
du CPE : nommé deux ans avant la présidentielle, pressé d’obtenir des résultats,
et croyant faire ainsi baisser rapidement
le chômage, Dominique de Villepin avait
imposé, pour les chômeurs de longue
durée (CNE), puis, pour les jeunes (CPE),
la possibilité de ne pas motiver un licenciement pendant deux ans. Il échoua sur
le CPE face à la mobilisation des jeunes
et des salariés. Un an plus tard, la France
fut condamnée sur le CNE par l’Organisation internationale du travail (OIT),
la période d’essai pendant laquelle
l’employeur peut licencier sans motiver
sa décision doit être « d’une durée
raisonnable »2.

Le processus prévu par la loi Larcher, qui
a été placé en tête du Code du travail lors
de sa recodification, est à l’expérience
triplement exigeant pour les pouvoirs
publics. En premier lieu, pour fonctionner
dans la durée, ce processus suppose implicitement qu’en cas d’Accord national
interprofessionnel entre organisations
professionnelles et confédérations syndicales, le gouvernement et le Parlement
« s’autolimitent ». Le projet de loi gouvernemental et les amendements parlementaires peuvent compléter, en tant que de
besoin, la transposition des dispositions
de l’ANI, lever ses ambiguïtés, veiller à la
conformité aux normes internationales
de droit du travail, mais doivent respecter
l’équilibre trouvé par la négociation. Aller
au-delà, tentation permanente des majorités parlementaires successives, comme
des organisations syndicales et professionnelles non signataires et parfois signataires, remet en cause la loyauté de la
négociation paritaire et altère la qualité de
la relation tripartite pendant la législature.
En cas d’échec de la négociation, gouvernement et Parlement sont, en revanche,
moins contraints, mais ils doivent tenir

On revient plus loin sur la proposition récente de Pierre Gattaz de dénoncer la convention n° 158 de l’OIT, qui vise à
contourner cette condamnation.

la revue socialiste 58
le dossier

compte des positions exprimées dans la
négociation et des convergences partielles intervenues.
En deuxième lieu, le processus de la
négociation paritaire préalable des partenaires sociaux ne peut fonctionner
quand la négociation comporte des en-

L’insatisfaction engendrée
de façon récurrente par
la seule concertation bilatérale
et multilatérale, invite à
envisager, à l’instar de ce qui
se pratique chez plusieurs
de nos partenaires européens,
la négociation et la signature
d’accords tripartites, ce qui
constituerait, en France,
une novation majeure.
jeux financiers importants pour l’Etat ou
la Sécurité sociale3. Sauf à provoquer une
crise grave comme Alain Juppé, à l’automne 1995, une concertation préalable
entre l’Etat et les partenaires sociaux doit
impérativement avoir lieu à la fois sur le

diagnostic et sur différents scénarios
d’évolution. L’insatisfaction engendrée
de façon récurrente par la seule concertation bilatérale et multilatérale, invite à
envisager, à l’instar de ce qui se pratique
chez plusieurs de nos partenaires européens, la négociation et la signature
d’accords tripartites, ce qui constituerait,
en France, une novation majeure.
En troisième lieu, l’attribution d’un rôle
prénormatif aux organisations professionnelles et aux confédérations syndicales pose la question de la représentativité des organisations professionnelles
et syndicales et de la légitimité des
accords entre eux, dans un pays où prévaut le pluralisme patronal, le pluralisme
syndical, une double représentation élue
et désignée des salariés, et où, jusqu’à
2008, la signature d’une seule organisation syndicale suffisait à assurer la validité d’un accord.
Quant à la relation entre l’Etat et les partenaires sociaux, objet de cet article, le

3. La gestion paritaire de l’Assurance-chômage et des caisses de retraites complémentaires fait exception, les conventions
pluriannuelles étant négociées entre les partenaires sociaux et leurs effets étendus, par agréement de l’Etat. Une concertation globale quadripartite (intégrant les collectivités territoriales) est néanmoins souhaitable sur la couverture des
demandeurs d’emploi, respectivement par l’assurance-chômage, l’allocation de solidarité pour les fins de droits, le rSa,
et les mesures jeunes, ou sur le taux de remplacement global du dernier salaire (en additionnant retraite de base et
complémentaire). De même, l’ouverture des droits doit être coordonnée en matière de retraites et de formation professionnelle.

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Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

quinquennat de Nicolas Sarkozy a plutôt
bien commencé et très mal fini4. L’équilibre
de l’ANI sur la modernisation du marché
du travail de janvier 2008 a été respecté par
la loi de juin 2008, au prix de l’abandon de
la promesse électorale du « contrat unique
de travail », fusionnant CDD et CDI, rejeté à
la fois par les organisations patronales et
syndicales5. La réforme de la représentativité syndicale, par la loi d’août 2008, a transposé la position commune du Medef, de la
CGPME, la CFDT et la CGT d’avril 2008, faisant légitimement de la mesure d’audience, par les élections professionnelles,
un des critères de la représentativité syndicale et de la validité des accords avec le
double seuil d’un minimum de 30 % pour
les syndicats signataires et de moins de
50 % pour les syndicats faisant opposition6.
Un dérapage significatif est toutefois intervenu alors : la réécriture complète du volet
temps de travail, en dépit des avancées
intervenues dans la négociation, sur
ce point7 et d’une démarche conjointe

auprès du Parlement de Laurence Parisot,
François Chérèque et Bernard Thibault
pour demander le respect du compromis
négocié à la majorité de l’époque. Puis,
pendant la crise économique et financière
de 2009, un réel dialogue tripartite, national
et territorial, a permis d’éviter une partie des
licenciements, en poussant les entreprises
à conserver les compétences de leurs
salariés et à développer le chômage partiel
et la formation8.
La fin du quinquennat, en 2011-2012, a été
marquée par une dénonciation frontale
du « conservatisme des corps intermédiaires »par Nicolas Sarkozy, au prétexte
du refus des syndicats de faire des « accords compétitivité emploi » une solution
générale et de la volonté de l’ensemble des
partenaires sociaux de contrôler le montant et l’usage de la part du financement
de la formation des salariés allant aux
demandeurs d’emploi pour répondre aux
difficultés de recrutement et sécuriser les
parcours professionnels.

4. Pour le reste, du Fouquet’s au paquet fiscal, ce quinquennat avait commencé de façon catastrophique.
5. Voir infra sur cette question qui revient périodiquement dans l’actualité.
6. Cette réforme laissait provisoirement de côté la question de la représentativité patronale et celle du financement des organisations patronales et syndicales, revues à l’occasion de la loi de mai 2014. Plusieurs aspects de la représentativité syndicale
restent à préciser : représentation des salariés des TPE, représentativité générale des salariés totalisant secteur privé et fonction publique, représentativité dans les territoires, représentation dans les organismes paritaires ou multipartites.
7. CGT et CFDT avaient accepté que la durée effective du travail dans les entreprises puisse être modifiée par accord majoritaire d’entreprise.
8. La France a toutefois moins eu recours à l’activité réduite de longue durée que l’Allemagne, qui a connu un recul du
PIB plus important, sans recul de l’emploi contrairement à la France.

la revue socialiste 58
le dossier

AVEC FRANÇOIS HOLLANDE,
DE L’INTENTION DE MISER SUR
LE DIALOGUE SOCIAL AUX ACTES
François Hollande, lors de sa candidature
à la primaire socialiste de 2011, a rappelé
« qu’une réforme est mieux acceptée
quand elle est négociée », et fait part de
sa volonté de « laisser une plus grande
place aux partenaires sociaux dans
l’élaboration des normes sociales »,
« clarifier les responsabilités de chacun,
respecter les acteurs sociaux, promouvoir
une culture de la négociation et du compromis »9. Il a, dans ce cadre, annoncé une
modification de la Constitution pour
garantir une véritable autonomie aux
partenaires sociaux, sur un périmètre à
définir et par accord majoritaire.
Après son élection, un projet de loi
constitutionnel a été présenté, en mars
2013, par Jean-Marc Ayrault et Michel
Sapin. Il porte sur le « dialogue social
préalable à la loi » et élargit aux propositions de loi d’origine parlementaire et aux
ordonnances l’option de la négociation

François Hollande, lors de sa
candidature à la primaire
socialiste de 2011, a rappelé
« qu’une réforme est mieux
acceptée quand elle est
négociée », et fait part de sa
volonté de « laisser une plus
grande place aux partenaires
sociaux dans l’élaboration des
normes sociales », « clarifier les
responsabilités de chacun,
respecter les acteurs sociaux,
promouvoir une culture de la
négociation et du compromis ».
préalable posée par la loi Larcher pour
les projets de loi (d’origine gouvernementale). Il maintient l’exception d’urgence10.
Il ne reprend pas l’idée, peu praticable,
d’une « répartition des tâches entre la loi
et la démocratie sociale »11. Examiné
en commission des Affaires sociales de
l’Assemblée nationale, ce texte n’a, à ce
jour, pas été soumis au Parlement. Son
examen souhaitable, dans le cadre ou
non d’une réforme constitutionnelle plus

9. Le Monde, 14 juin 2011.
10. Malgré le risque de dérives, comme en 2006, pour le CPE.
11. La définition d’un périmètre normatif de la compétence exclusive des partenaires sociaux, revendication du Medef,
au début des années 2000, lors de la « refondation sociale », que François Hollande avait repris dans l’article du
Monde précité, supposerait de revenir sur le fait que, constitutionnellement, la loi définit « les principes fondamentaux
du droit du travail, du droit syndical et du droit de la sécurité sociale ». Il est possible, en revanche, d’une part, d’ouvrir
un rôle prénormatif aux partenaires sociaux, d’autre part, de recentrer la loi sur les principes fondamentaux, et de
renvoyer davantage leur mise en œuvre à la négociation, en recourant, en tant que de besoin, à la technique des «
décrets supplétifs ». Voir infra.

12

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

large, conduirait les parlementaires à débattre d’un sujet sensible, mais essentiel :
la nécessité de respecter l’équilibre trouvé
par un accord majoritaire des partenaires sociaux. Michel Sapin résume bien
les termes du débat dans son livre-bilan :
« Dans la démocratie française, rien n’est
supérieur à la loi… Le dialogue social à la
française suppose le respect du contenu
de l’accord… Confier une partie de ses responsabilités à la démocratie sociale pose
problème à la démocratie politique »12.
A défaut que le principe du respect de
l’équilibre de l’accord soit encore reconnu, il a prévalu dans la réalité. Les
pouvoirs publics lors des « Conférences
sociales » annuelles de 2012 et 2013 ont
incité à la négociation interprofessionnelle sur l’emploi, puis, sur la formation
professionnelle. Celle-ci a débouché sur
des accords innovants et majoritaires
qui, après débat, ont été loyalement
transposés. L’ANI sur la sécurisation de
l’emploi de janvier 2013, transposé par la
loi de juin 2013 13, crée les droits rechargeables à l’assurance-chômage et une

sur-cotisation pour les CDD, développe le
dialogue social sur la stratégie de l’entreprise et, en cas de plan social, complète
l’obligation de consulter le CE par celle de
négocier avec les syndicats. De même,
l’ANI de décembre 2013, transposé par la
loi de mars 2014, crée le compte personnel formation, renforce les moyens de la
formation des chômeurs, et passe de
l’obligation de consulter à celle de négocier sur les orientations de formation de
l’entreprise, en lien avec la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences. Ces nouvelles règles contribuent
à modifier les comportements des
acteurs et auront des effets positifs,
à moyen terme.
La concertation sur les choix de politique
économique du gouvernement a été et
est plus problématique, entre surenchères patronales et opposition frontale
de la CGT et de FO. Pendant la campagne
électorale, l’accent avait davantage été
mis sur le chômage et sur le déficit et l’endettement public que sur l’affaiblissement de notre industrie et le recul de

12. Michel Sapin (2014), Chronique d’un ministre du travail par gros temps, Flammarion.
13. L’Assemblée nationale, fort opportunément, n’a pas transposé la qualification, par l’ANI, de « licenciement non économique » le refus de suivre un accord majoritaire de mobilité, cette disposition étant contraire à la convention OIT
sur le licenciement.

la revue socialiste 58
le dossier

notre commerce extérieur, qui, équilibré
en 2002, était devenu déficitaire de 3,5
points de PIB, dix ans plus tard. Face au

Des contreparties sont
nécessaires au plan
macroéconomique pour que
le financement par la baisse
des dépenses publiques des
aides aux entreprises ne pèse
pas à l’excès sur la croissance,
et pour éviter que l’accroissement
des marges aille aux dividendes
plutôt qu’à l’investissement.
recul de la compétitivité, des marges et
de l’investissement des entreprises, les
pouvoirs publics ont répondu, avec le
CICE, fin 2012, puis, le « pacte de responsabilité », en janvier 2014, par un effort
sans précédent en faveur des entreprises
(41 Md€ au total). Il s’agit d’un tournant
majeur de politique économique pour
la gauche qui, par tradition, souligne
davantage les facteurs hors coût de la
compétitivité - innovation, qualité, formation et mobilité - que ses facteurs coûts
(dont le coût du travail). Si, a priori,
les profits d’aujourd’hui favorisent les

investissements de demain et les emplois d’après-demain, ce processus n’a
rien d’automatique, contrairement à ce
qu’affirme le « théorème de Schmidt » 14.
Des contreparties sont nécessaires au
plan macroéconomique pour que le financement par la baisse des dépenses
publiques des aides aux entreprises ne
pèse pas à l’excès sur la croissance, et
pour éviter que l’accroissement des
marges aille aux dividendes plutôt qu’à
l’investissement. La différentiation souvent
promise de l’impôt sur les sociétés, selon
que les bénéfices sont ou non réinvestis,
serait, à cet égard, un excellent signal. D‘autres contreparties sont nécessaires au plan
des branches et des entreprises pour favoriser l’investissement, la formation et l’emploi, en fonction de la diversité des
situations. Chez la plupart de nos partenaires européens, un effort aussi massif
aurait conduit à la négociation et à la
signature d’un accord tripartite gouvernement, patronat, syndicats, mettant en
place un processus de négociations décentralisées. Si le relevé de conclusions interprofessionnel de mars 2014, signé côté
syndical par la CFDT, la CFTC et la CGC, a
permis de premiers accords de branche, le

14. “Théorème” énoncé par le Chancelier allemand, en novembre 1974, lors de la crise consécutive au premier choc pétrolier.

14

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

gouvernement est légitime à demander
des contreparties. L’absence d’accord tripartitenégocié et signé autorise les surenchères permanentes du patronat, en
matière fiscale comme sociale. Le gouvernement, après avoir programmé un effort
sans précédent en faveur des entreprises
(2 points de PIB), est alors conduit à critiquer « le patronat qui ne joue pas le jeu »,
voire à affirmer maladroitement « qu’il y a
un problème Gattaz » 15. La mise en œuvre
du CICE, puis, du « pacte de responsabilité
», aurait du être consolidée par la négociation d’un pacte tripartite, conditionnant à la
négociation de branche et d’entreprise les
crédits d’impôt et baisses de cotisations annoncées. A deux ans de la fin du quinquennat, et après l’échec de la négociation sur la
modernisation du dialogue social, une telle
négociation est devenue difficilement praticable. Réduire l’effort annoncé en faveur
des entreprises de 40 à 20 Md€, comme
parfois proposé, serait, en revanche, une erreur qui conduirait à une situation de blocage avec le patronat et accroîtrait notre
problème de compétitivité.
L’insuffisance de la concertation et de
la négociation tripartite sur la politique

économique et son impact sur la compétitivité, l’investissement et l’emploi a,
par ailleurs, montré les limites de la formule des grandes conférences sociales
annuelles. CGT et FO se sont abstenues de
participer à celle de juillet 2014, et d’autres
formes sont désormais mises en œuvre
pour définir l’agenda social tripartite
et concerter, de façon tripartite, thème
par thème.

L’ÉCHEC DE LA NÉGOCIATION
SUR LA MODERNISATION
DU DIALOGUE SOCIAL
La négociation sur la « modernisation
du dialogue social », ouverte à la suite
de la Conférence sociale de 2014, vient
d’échouer, en janvier 2015. Cette négociation avait mal commencé. En proposant
de remonter, voire de supprimer, les seuils
sociaux, les organisations patronales
donnent à tort à croire que le dialogue
social est un obstacle à l’emploi. Beaucoup
d’employeurs et de syndicalistes savent
d’expérience qu’un dialogue social efficace
est facteur de compétitivité. Tous conviennent que le dialogue social ne peut prendre la même forme dans les très petites
entreprises, les moyennes entreprises et

15. Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement, 30 novembre 2014.

la revue socialiste 58
le dossier

les grands groupes. Et les interlocuteurs
sociaux savent qu’il existe des seuils
sociaux dans tous les pays développés,

En proposant de remonter, voire
de supprimer, les seuils sociaux,
les organisations patronales
donnent à tort à croire que
le dialogue social est un
obstacle à l’emploi. Beaucoup
d’employeurs et de syndicalistes
savent d’expérience qu’un
dialogue social efficace
est facteur de compétitivité.
parfois inférieurs aux nôtres, comme en
Allemagne (5 salariés pour un CE) ou
en Suède (5 pour un CHSCT). Deux sujets
principaux ont, cependant, été identifiés
pour améliorer, par la négociation, l’effectivité et l’efficacité du dialogue social : la demande des organisations syndicales
d’une représentation effective des salariés
des petites entreprises16, et la demande
patronale d’une réduction du mille-feuille
des instances représentatives par la mise

en place d’une instance unique. Le constat
est souvent fait que trop de formalisme
conduit à privilégier le respect des formes,
pour éviter les contentieux, sur la recherche d’un diagnostic partagé et d’un
compromis entre les intérêts.
A l’initiative du gouvernement, la négociation interprofessionnelle s’est engagée sur ces sujets sensibles, amenant à
revisiter, par la négociation directe, entre
les partenaires sociaux, des modes de
représentation des lois intervenus respectivement, en 1936, pour les délégués
du personnel, 1945, pour les comités
d’entreprise, 1968, pour les délégués syndicaux, et l’alternance de 1981, pour les
lois Auroux sur les CHSCT et la négociation obligatoire… Les syndicats ont
abordé cette négociation en ordre dispersé, FO avec la même hostilité qu’aux
lois Auroux et à la réforme de la représentativité, la CFDT cherchant de réelles
avancées sociales, et la CGT étant fragilisée par ses clivages politiques et la succession de Bernard Thibault17.

16. A ce jour, dans les entreprises de 10 salariés et moins et dans les trois quarts des cas entre 10 et 20 salariés, un salarié
ne peut voter pour un représentant et ne peut voter que pour désigner un juge prud’hommes !
17. Après avoir réussi à maintenir la CGT comme première organisation syndicale dans le privé, dans les entreprises
publiques et la fonction publique, au moment où le Parti communiste s’effondrait, Bernard Thibault a raté sa succession. Situation fréquente chez les dirigeants syndicaux, comme chez les dirigeants politiques et les dirigeants
patronaux.

16

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

La négociation sur la représentation des
salariés des TPE, a pris du temps à démarrer, du fait de l’opposition de la
CGPME et d’une partie du Medef à toute
interférence syndicale avec le dialogue
direct entre le chef d’entreprise et ses salariés. Cette hostilité avait été patente lors
des sept années de bataille juridique du
Medef et de la CGPME contre l’accord de
2001, entre l’UPA et les confédérations

La négociation sur
la représentation des salariés
des TPE, a pris du temps
à démarrer, du fait de
l’opposition de la CGPME et
d’une partie du MEDEF à toute
interférence syndicale avec
le dialogue direct entre le chef
d’entreprise et ses salariés.
syndicales mettant en place, dans l’artisanat, un financement du dialogue social
par une cotisation de 0,15 % et des commissions paritaires territoriales au niveau régional. Elle a fait également
échouer, en 2009, la négociation sur la
représentativité syndicale dans les entreprises de 10 salariés et moins, les élec-

tions de représentativité pour les salariés
concernés se déroulant, de ce fait, en
2012 sur sigle et pas sur liste nominative.
On maintenait, ainsi, un archaïsme, l’absence de représentation des salariés des
TPE, alors que leur droit à la représentation est posé par le préambule de la
Constitution pour tous les salariés. La négociation s’est ensuite enfin engagée sur
la base d’un texte rédigé par le Medef et
l’UPA, mais sans la CGPME. Celui-ci proposait de distinguer trois cas, celui des
branches ayant déjà mis en place des instances paritaires territoriales de représentation, comme l’artisanat et l’agriculture,
celui des branches qui parviendraient,
prochainement, à un accord sur le sujet,
et « en voiture balai » pour les autres des
commissions interprofessionnelles régionales18 pour les salariés des TPE. Au moment où la négociation s’est arrêtée, à la
demande des employeurs, plusieurs problèmes restaient pendants ; la désignation de représentants élus, eux-mêmes
salariés des TPE, restait une simple option ;
l’accès à l’entreprise leur était, a priori refusé, même en cas d’accord de l’employeur ; le lien avec les élections de
représentativité n’était pas explicité.

18. Périmètre trop large, notamment, au moment où l’on passe de 22 à 13 régions, en Métropole.

la revue socialiste 58
le dossier

La négociation sur la simplification du
millefeuille des instances représentatives
du personnel, a également avancé sans
parvenir à un point d’équilibre. L’existence légitime, dans les grandes et
moyennes entreprises, de trois niveaux
de dialogue social, l’entreprise, ses établissements et son groupe d’appartenance, combinée aux seuils de 50
salariés, pour les CE et les CHSCT et de 11
pour les DP, et au fréquent cumul des
mandats, conduit trop souvent à un dialogue formel et répétitif pour éviter tout
risque de délit d’entrave. Un dialogue social moins formel, plus stratégique, est
souhaitable pour mieux parvenir à l’équilibre des intérêts. A l’initiative du Centre
des jeunes dirigeants (CJD) existe, depuis
1993, et s’étend, progressivement, la formule optionnelle de la Délégation unique
du personnel fusionnant DP et CE endeçà de 200 salariés. Le Medef, reprenant
une proposition de l’Association nationale des DRH, a proposé la mise en place
d’une instance unique baptisée « conseil
d’entreprise », qui fusionnerait CE, DP et
CHSCT, sauf accord d’entreprise choisissant un autre mode d’organisation du
dialogue social. Par ailleurs, le fait que les

délégués syndicaux, élus ou non, soient
membres du conseil d’entreprise19, permettrait de mieux articuler information,
consultation et négociation, ce qui est
souhaitable, car il n’y a pas de consultation sérieuse du CE si rien ne peut bouger
dans les propositions patronales, et pas
de bonne négociation sans partage préalable de l’information avec les délégués
syndicaux. Avec l’intégration du CHSCT
au sein du « conseil d’entreprise »,
le risque était, en revanche, de réduire la
place du dialogue social sur les conditions de réalisation du travail et l’impact
des projets de changement, risque paradoxal quand monte, dans beaucoup
d’entreprises, le débat sur les risques
psychosociaux au travail. Au moment
où la négociation s’est arrêtée, dans les
dernières propositions patronales, une
commission HSCT du conseil d’entreprise
était prévue au-delà de 300 salariés,
mais elle n’était qu’optionnelle entre 50 et
300, sans même que soient prévues des
réunions dédiées en présence, comme
actuellement au CHSCT, du médecin du
travail et, en tant que de besoin, des représentants de la CARSAT et de l’inspection du travail. Les positions étaient, dès

19. Ce qui entrainera, comme souhaitable, la fusion des rôles de délégué syndical et de représentant syndical au CE.

18

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

lors, trop éloignées entre patronat et syndicats pour qu’on parvienne à un accord
majoritaire, d’autant que CGC, CFTC et
CFDT, qui représentent 51 % des salariés
du privé, n’avaient pas harmonisé leurs
points de vue sur la façon de combiner
dialogue social stratégique et dialogue
social de proximité.

DES CHANTIERS
POUR LA SECONDE PARTIE
DU QUINQUENNAT
Au cours de l’année 2014, après la défaite
de la gauche aux municipales et la nomination de Manuel Valls comme Premier
ministre, la communication gouvernementale change avec le « j’aime l’entreprise » à l’université d’été du Medef20. La
gravité de la situation économique du
pays est enfin assumée, après que le pari
inconsidéré de la baisse du chômage, fin
2013, a échoué21. La politique économique en faveur des entreprises est
confirmée. Le désaccord devient plus
explicite avec le courant, dominant au

sein de l’Union européenne, focalisé à
l’accès sur la réduction des déficits publics. Les enjeux de politique économique européenne sont désormais le
calendrier de cette réduction, par ailleurs

Parfois présentés sous
le label confus de « réformes
structurelles », différents
sujets relatifs à la stimulation
de l’activité, au travail
et à l’emploi sont discutés,
en France, et pour certains
portés ou susceptibles d’être
portés à l’agenda tripartite.
nécessaire, le financement du plan
Juncker de 350 Md€ pour la relance des
investissements, et, plus récemment, la
négociation avec le nouveau gouvernement grec pour mettre fin à une « austérité sans fin » et renégocier la dette de ce
pays, dans des conditions acceptables.
Parfois présentés sous le label confus de

20. Ce propos, repris à la City de Londres (« I am pro-business »), sort des ambiguïtés du « mon ennemi, c’est la finance »
qui désignait, selon les auditeurs la spéculation financière, les banques, ou les entreprises. Il en introduit d’autres :
est-ce un soutien aux seuls chefs d’entreprise ou à tous les acteurs de l’entreprise ? Le discours de Manuel Valls, au
50e anniversaire de la CFDT, en novembre 2014, conforte la seconde hypothèse : « En France, pendant longtemps on
s’est méfié des syndicats… Nous avons besoin de syndicats forts, de syndicalistes qui s’engagent, les plus lucides des
employeurs le savent bien ».
21. Il faut un minimum de 1,5 % par an de croissance du PIB pour que le chômage baisse.

la revue socialiste 58
le dossier

« réformes structurelles »22, différents
sujets relatifs à la stimulation de l’activité,
au travail et à l’emploi sont discutés, en
France, et pour certains portés ou susceptibles d’être portés à l’agenda tripartite : seuils sociaux, travail le dimanche,
contrat de travail, 35 heures, simplification du Code du travail, assurance-chômage. Après avoir évoqué les suites de la
négociation sur le dialogue social, on
passera en revue ces différents sujets,
sous l’angle du présent article - l’articulation de la démocratie politique et de la
démocratie sociale -, et en étant conscient
du fait que chaque fin de quinquennat
fait courir, faute de temps pour les politiques, le risque d’une rupture de méthode avec les partenaires sociaux.
Après l’échec de la négociation de l’ANI,
les consultations bilatérales menées
par le ministre du Travail, François
Rebsamen, et une réunion tripartite, à
Matignon, a été adopté, le 22 avril, en
Conseil des ministres, un projet de loi sur
la modernisation du dialogue social,
dont l’examen va commencer au Parlement. Deux écueils sont à éviter pour le
gouvernement et sa majorité : se satis-

faire du statu quo ou tenter d’imposer,
sur tous les sujets, un équilibre que les
partenaires sociaux n’ont pas su trouver.
Le projet de loi consolide l’acquis de la
négociation sur la représentation des salariés des TPE et sur le regroupement des
consultations et négociations obligatoires, et étend la Délégation unique du
personnel jusqu’à 300 salariés, en l’élargissant au CHSCT. On pourrait envisager,
par amendement parlementaire, que les
partenaires sociaux puissent mettre en
place des commissions territoriales pour
les salariés des TPE sur un périmètre plus
restreint, que la désignation des représentants syndicaux soit nominative, et
que l’accès à l’entreprise d’un binôme de
représentants, patronal et syndical, soit
possible, avec l’accord du chef d’entreprise23. Quant à la DUP, il est nécessaire
que soit prévu, dès 50 salariés, la mise
en place d’une commission hygiène,
sécurité, conditions de travail ou, à
défaut, des réunions dédiées à ces questions. La possibilité, au-delà d’expérimenter de nouvelles modalités d’organisation
du dialogue social dans les entreprises,
par accord majoritaire, comme le propose la CFDT, serait, par ailleurs, utile,

22. Il y a des réformes justes et des réformes injustes, des réformes efficaces et des réformes inefficaces…
23. Cette formule, expérimentée à la Martinique, permet des médiations qui évitent la formation de contentieux inutiles.

20

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

La négociation confirmé
la nécessité que les partenaires
sociaux modernisent les
modalités de négociation
interprofessionnelle : partir
des objectifs, choisir un lieu
de négociation neutre,
ne pas partir systématiquement
du texte des employeurs,
mieux équilibrer les temps
« on » et « off », éviter
les séances de nuit…
sous réserve d’une évaluation ultérieure.
La négociation a, d’autre part, confirmé
la nécessité que les partenaires sociaux
modernisent les modalités de négociation interprofessionnelle : partir des objectifs, choisir un lieu de négociation
neutre, ne pas partir systématiquement
du texte des employeurs, mieux équilibrer les temps « on » et « off », éviter les
séances de nuit…

patronales, les organisations syndicales
et les partis de droite et de gauche,
le volet travail de la loi Macron comporte24 39 pages sur 244 - réforme des
prud’hommes, concurrence sociale illégale, ordre des licenciements, champ de
l’obligation de reclassement des licenciés
économiques… Certains sujets auraient
pu faire l’objet de l’option de la négociation préalable prévue par la loi Larcher,
mais il y a eu peu de demandes en ce
sens des partenaires sociaux - à l’exception de la CFDT sur le travail le dimanche.
La réforme des prud’hommes a été
précédée de la consultation du Conseil
supérieur de la prud’hommie25, les dispositions emploi de la consultation du
CNEFOP et de la CNNC, les évolutions du
travail le dimanche du rapport Bailly,
remis en décembre 2013, et l’ensemble du
volet travail de la loi Macron de concertations bilatérales au ministère du Travail…

Trop souvent réduit médiatiquement au
travail le dimanche, question qui divise
en leur sein à la fois les organisations

Etendre les dérogations au repos dominical, ce n’est pas « changer de modèle de
société », mais répondre au développe-

24. Après adoption du texte, en première lecture, à l’Assemblée nationale, en application de l’article 49-3 engagé par le
gouvernement, après que l’ancien ministre, Benoit Hamon, a annoncé son intention de voter contre la loi Macron,
en dépit de l’important travail parlementaire d’amendement réalisé et la possibilité de poursuivre ce travail en
seconde lecture.
25. Où le texte a été rejeté, à l’unanimité, par les partenaires sociaux pour protester contre l’insuffisance de moyens de
cette juridiction, à l’origine de l’accroissement de ses délais.

la revue socialiste 58
le dossier

ment de e-commerce, renforcer l’attractivité touristique de la capitale, prendre
en compte l’évolution de certains besoins
sociaux26, et simplifier la réglementation
pour mieux en assurer l’effectivité… Le
faire en subordonnant le travail le
dimanche au volontariat et à l’existence
de contreparties - majoration de rémunération, repos compensateur… - définies
par accord d’entreprise, de branche ou de
territoire27, est un choix social-démocrate,
différent de celui de loi Maillé de 2009
qui n’imposait pas de contreparties, et
conforme à l’engagement de campagne
de François Hollande28. Ce choix, « pas
d’accord, pas d’ouverture », est plus exigeant que l’avant-projet de loi gouvernemental qui prévoyait un seuil légal de
compensation, en l’absence d’accord.
Restait en débat le fait de savoir s’il devait
y avoir un minimum légal à ces contreparties, et s’il pouvait être commun
à toutes les exceptions, le doublement
de la rémunération, prévu pour les
« dimanches du maire » et les zones tou-

ristiques internationales, ne pouvant être
généralisé sans dommage pour l’emploi
aux commerces de détail ouverts le dimanche29. Une concertation plus approfondie des partenaires sociaux, sur ce
point, aurait sans doute éclairé le travail
parlementaire. Il en va de même pour
l’article 101 sur la solidarité du groupe en
matière de reclassement des salariés
d’une de ses filiales mise en reclassement ou liquidation judiciaire.
La question du contrat de travail est revenue dans l’actualité, d’une part, après les
déclarations de Pierre Gattaz qui souhaite la dénonciation, par la France, de la
convention n° 158 de l’OIT, obligeant à
motiver un licenciement au-delà d’une
période d’essai de durée raisonnable,
d’autre part, à la suite de l’attribution du
prix Nobel d’économie à Jean Tirolle, partisan du contrat unique. Les deux sujets
sont différents. La demande de Pierre
Gattaz est d’une exceptionnelle gravité :
la France, qui joua un rôle-clé dans la

26. En 2011, 29 % des salariés (hors fonctions publiques) ont travaillé le dimanche, régulièrement ou occasionnellement.
27. Ce qui renforce la nécessité d’établir la représentativité syndicale également au plan territorial (régions et intercommunalités).
28. « Il faut trouver un équilibre entre les droits des salariés et le souci des commerçants de répondre à de nouvelles
formes de concurrence », Etats Généraux du Commerce, février 2012.
29. À ce jour, la rémunération du travail le dimanche est majorée de 30 %, par accord de branche dans la boulangerie,
mais pas dans d’autres branches.

22

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

La question du contrat
de travail est revenue
dans l’actualité, d’une part,
après les déclarations de
Pierre Gattaz qui souhaite
la dénonciation, par la France,
de la convention n° 158
de l’OIT, obligeant à motiver
un licenciement au-delà
d’une période d’essai de durée
raisonnable, d’autre part,
à la suite de l’attribution
du prix Nobel d’économie
à Jean Tirolle, partisan
du contrat unique.

au droit du travail international et européen qui distingue CDI et CDD, et stipule
que le premier constitue le droit commun. Sociale. Les syndicats craignent
qu’il se rapproche du CDD et le patronat
du CDI, et ont ensemble convenu, dans
l’ANI de 2008, d’écarter cette piste. Economique. Le vrai bénéficiaire du contrat
unique serait, après suppression du CDD,
la branche de l’intérim. Pragmatique. Les
indemnités conventionnelles de licenciement sont déjà croissantes, avec l’ancienneté. Reste le vrai sujet de la relation
entre l’accord collectif et le contrat de
travail individuel. Spécificité française,
l’accord collectif ne prévaut, en effet, sur
le contrat individuel qu’au cas où cela est
explicitement prévu par la loi, comme
pour les accords RTT de la loi Aubry II.

conventions, ne peut en venir à faire
comme d’autres du dumping social. La
suppression du CNE, dans l’ANI de 2008,
suite à la condamnation de la France
s’inscrivait dans la démarche inverse.
Quant au « contrat unique », c’est une
mauvaise réponse à un vrai problème :
le développement de la précarité, pour
quatre raisons. Juridique. Il est contraire

Le débat sur les 35 heures est récurrent,
depuis les lois Aubry de 1998 et 2000, et
marqué par la confusion fréquente entre
durée légale et durée effective du travail.
Brièvement ré-ouvert par Emmanuel
Macron, il a vite été refermé par Manuel
Valls : « Nous ne reviendrons pas sur cette
avancée et sur la durée légale du travail »30.
De quoi parle-t-on, en effet ? La durée

fondation de l’OIT, après la Première
Guerre mondiale, en assura longtemps
la direction, et a toujours milité pour la
ratification, par tous les pays, de ses

30. Manuel Valls au 50e anniversaire de la CFDT, op cit.

la revue socialiste 58
le dossier

légale du travail, passée de 39 à 35 heures,
en 2000 - 2002 pour les TPE - n’est que le
compteur à partir duquel l’entreprise
paye des heures supplémentaires. La
durée effective du travail à temps complet des salariés, elle, est propre à chaque
entreprise, et peut être inférieure, égale
ou supérieure à la durée légale. Accroitre
la durée légale du travail reviendrait à
payer moins ceux qui font actuellement
des heures supplémentaires. La réduction du temps de travail, sous le gouvernement Jospin, qui fût à l’origine de la
création d’environ 350 000 emplois,
est intervenue par la négociation décentralisée31. Les aides de l’Etat (20 Md€),
qui constituaient au plan macroéconomique un à-valoir sur l’amélioration des
comptes publics induite par les créations
d’emploi, étant conditionnées à des
accords majoritaires abaissant la durée
effective, au plus, à 35 heures hebdomadaires ou son équivalent annuel. Ces ac-

cords ont porté également, selon les cas,
sur l’embauche des salariés précaires, la
réduction du temps partiel contraint, le
décompte en jours des cadres, l’annualisation voire la pluriannualisation32 du
temps de travail33… Le processus s’est
arrêté, en 2003, dans les petites et très
petites entreprises, quand François Fillon
a supprimé la conditionnalité des exonérations de cotisations sociales à la RTT.
Accroitre, de façon généralisée, la durée
effective du travail supposerait une
dénonciation des accords, que très peu
d’employeurs souhaitent34 ; à l’inverse,
relancer la baisse de la durée du travail
pour créer des emplois supposerait à
la fois de nouveaux efforts en matière
d’organisation du temps de travail, de
nouvelles aides publiques, et de gérer
la hausse induite du SMIC dans les
petites entreprises. Le plus réaliste, à ce
jour, est de ne pas toucher à la durée
légale du travail, et malgré les demandes

31. On peut, toutefois, regretter l’absence de négociation d’un relevé de conclusions tripartite, à l’automne 1997, alors que
Jean Gandois, président du CNPF, était ouvert à une obligation de négocier sur la RTT dans les branches et les entreprises et à un suivi tripartite. Cela aurait évité bien des malentendus ultérieurs. Voir « Où va la démocratie sociale ? »,
op cit.
32. Comme dans l’automobile, secteur à l’activité particulièrement sensible à la conjoncture.
33. Les aides publiques, conditionnées à la négociation d’accords majoritaires, sont ainsi un moyen puissant d’assurer
la tenue des objectifs des pouvoirs publics dans des conditions adaptées aux besoins différenciés des entreprises et
des salariés.
34. En ce qui concerne la fonction publique, où la RTT est intervenue par décret et pas par accord. François Fillon souhaite
un retour à 39 heures de durée effective associé au non remplacement des départs en retraite. Il suffirait, juridiquement, d’un décret de la droite revenue au pouvoir pour prendre cette mesure.

24

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

patronales, de réserver les accords de
maintien de l’emploi, comportant une
hausse non compensée de la durée du
travail, aux entreprises ou sites en difficulté, sous réserve que ces accords comportent des contreparties en termes de
volume d’activité, d’investissement et
d’emploi. Le développement souhaitable

Le plus réaliste, à ce jour,
est de ne pas toucher à la durée
légale du travail, et malgré
les demandes patronales,
de réserver les accords
de maintien de l’emploi,
comportant une hausse non
compensée de la durée du travail,
aux entreprises ou sites
en difficulté, sous réserve
que ces accords comportent
des contreparties en termes
de volume d’activité,
d’investissement et d’emploi.
de négociations collectives globales sur
les rémunérations, l’investissement, l’emploi, la formation et la durée effective
du travail, comme ceux de Renault et
de PSA, pose toutefois la question de
l’assouplissement de la hiérarchie des

normes, entre la loi, les trois niveaux
de la négociation collective, et le contrat
de travail.
Comme le soulignait récemment
François Chérèque, l’enjeu, pour développer la négociation d’entreprise, n’est pas
la hiérarchie des normes, mais leur
contenu, la loi allant bien souvent très
au-delà de sa vocation constitutionnelle
à « définir les principes fondamentaux
du droit du travail ». Un travail tripartite
minutieux serait souhaitable, du type de
celui mené pour la recodification du
Code du travail35, mais avec un enjeu plus
sensible : recentrer la loi sur les principes
fondamentaux et les principales mesures d’ordre public social, et renvoyer
le reste à des décrets supplétifs, c’està-dire valant, en l’absence d’autres dispositions issues de la négociation sociale.
C’était une des propositions faite en 2001,
par le rapport du Plan sur l’évaluation du
passage aux 35 heures36. Ce pourrait être
un chantier à ouvrir, sans sous-estimer
le temps nécessaire à sa réalisation.
La démocratie sociale étant « la méthode
voulue par le Président de la République »,

35. Faisant rétroagir experts et partenaires sociaux.
36. Réduction du temps de travail, les leçons de l’observation, Commissariat Général au Plan, Documentation Française.

la revue socialiste 58
le dossier

« un marqueur du quinquennat37, il est
souhaitable, s’agissant de l’assurancechômage, gérée par les partenaires
sociaux, et dont la nouvelle convention
biannuelle a pris effet pour deux ans,
à partir du 1er juillet 2014, d’en rester au
calendrier de renégociation prévu, mais
d’amorcer l’étude des scénarios d’évolution. Avec l’emploi en ressources et le
chômage en dépenses, l’assurancechômage est la plus volatile de toutes
les caisses sociales. Dès lors qu’elle ne fait
pas de réserves quand le chômage
baisse, mais réduit alors les cotisations
patronales, le déficit va de soi quand le
chômage augmente et que ce n’est alors
pas le moment de baisser le montant et
la durée d’indemnisation des chômeurs.
L’expérience danoise de flexisécurité, et le
cas, en France, des licenciés économiques en contrat de sécurisation professionnelle, invitent, au contraire, dans
un souci d’efficacité à combiner forte
indemnisation, accompagnement à la
mobilité et formation des demandeurs
d’emploi. En revanche, les questions
classiques du plafond d’indemnisation

(et de cotisation) des cadres et de la
dégressivité38 des allocations se reposeront pour la prochaine convention.
La concertation paritaire et tripartite est
à ré-ouvrir sur les différentes formes
d’alternance39 - stages, apprentissage,
contrats de qualification - pour les jeunes
et les demandeurs d’emploi de longue
durée, sur le service civique universel,

L’expérience danoise
de flexisécurité, et le cas,
en France, des licenciés
économiques en contrat de
sécurisation professionnelle,
invitent dans un souci
d’efficacité, à combiner
forte indemnisation,
accompagnement à la
mobilité et formation des
demandeurs d’emploi.
et sur l’extension aux jeunes de la fusion
du rSa et de la PPE, prévue dans le projet
de loi Rebsamen. Il en va de même de
l’évaluation en cours des ANI sur la

37. Manuel Valls, 50e anniversaire de la CFDT, op cit.
38. La dégressivité est forte quand le demandeur d’emploi, en fin de droits, passe à l’allocation forfaitaire de solidarité
spécifique, mais n’intervient plus auparavant.
39. En France, l’alternance concerne les moins qualifiés des jeunes et les élèves des grandes écoles, alors que cela devrait
être un droit pour tous.

26

Henri Rouilleault - La démocratie sociale, aujourd’hui

sécurisation de l’emploi40 et la formation
professionnelle, et de l’évaluation, elle
aussi en cours de l’impact du CICE et du
pacte de compétitivité.

CONCLUSION
Alors que Nicolas Sarkozy, de retour à la
présidence de l’UMP, réitère sa volonté de
contourner les partenaires sociaux par le
recours au référendum41, il est utile de
souligner l’importance, à moyen terme,
des acquis, en matière de sécurisation
de l’emploi et de formation professionnelle de la première partie du quinquennat de François Hollande, issus de la

négociation interprofessionnelle et de
la transposition des accords dans la loi.
La poursuite de la montée du chômage
a d’autres causes : les politiques macroéconomiques, en Europe, l’état des
comptes publics et la perte de compétitivité de la France, qui limitent les marges
de manœuvre. Il est souhaitable de garder le cap d’une forte articulation entre
démocratie politique et démocratie
sociale. Le temps passé à la négociation
paritaire et à la concertation tripartite,
loin d’être du temps perdu, est du temps
gagné, en matière de légitimité et de
durabilité des réformes.

40. Plusieurs questions sont à examiner : l’extension, à l’intérim, de la sur-cotisation des CDD à l’assurance-chômage
pourrait être relancée par les syndicats, après le succès limité du CDI intérimaires.
41. Discours de Lambersart, 21 septembre 2014.

la revue socialiste 58
le dossier

Patrick PIERRON

Ancien secrétaire national de la CFDT.

C

La négociation,
socle du dialogue social à la française ?
omment se passe une négociation d’entreprise, de branche ou interprofessionnelle ?
Quelle est son efficacité ? Qui négocie ? Quelle analyse peut-on en tirer par retour
d’expérience ?

En premier lieu il est important de préciser comment et par qui est identifié un
thème de négociation, que ce soit dans
l’entreprise, dans la branche ou au niveau
interprofessionnel. Le mécanisme est peu
ou prou le même. Je vais essentiellement
centrer mon propos à partir de mon expérience de syndicaliste à la CFDT ayant
négocié à tous les niveaux, et l’illustrer
d’exemples concrets.
Tout commence au niveau de l’organisation syndicale lors de la préparation de
son congrès. Dans ce cadre, et en général
tous les quatre ans, des textes d’orientations sont soumis à discussions, débats
et à la validation de l’ensemble des syndicats. Ces orientations sont précisées,
complétées voire modifiées par le biais
d’amendements. Une fois cette étape
importante passée, les instances de

Depuis 2012, une rencontre
annuelle a été initiée par
le gouvernement, appelée
« conférence sociale ».
Elle regroupe des experts,
les organisations patronales et
syndicales pour travailler sur des
thèmes afin d’élaborer une feuille
de route pour les années à venir.
l’organisation syndicale déclinent les
orientations validées et donc les grands
thèmes qui en découlent, et les intègrent
dans un plan stratégique et dans un plan
d’action avec des priorités d’actions et de
négociations. Depuis 2012, une rencontre
annuelle a été initiée par le gouvernement, appelée « conférence sociale ». Elle
regroupe des experts, les organisations
patronales et syndicales pour travailler
sur des thèmes afin d’élaborer une feuille

28

Patrick Pierron - La négociation, socle du dialogue social à la française ?

de route pour les années à venir. Les éléments qui ressortent de la conférence sociale annuelle sont pris en compte dans
les discussions entre partenaires sociaux
au moment du rendez-vous pour élaborer l’agenda social.
Ce dernier fixe les sujets à négocier et les
échéances souhaitées. Au niveau interprofessionnel, l’agenda social se construit lors
d’une réunion avec l’ensemble des parties
patronales et syndicales représentatives.
Lors des discussions, chacun exprime ses
souhaits thématiques, et l’organisation
syndicale pousse ses thèmes prioritaires
de la discussion avec le patronat Un arbitrage est fait en séance en vue de construire
cet agenda. Bien entendu en amont de
cette étape, il y a des préparations souvent
sous forme de bilatérales entre les organisations patronales et les organisations syndicales, entre chacun des partenaires
sociaux et le ministère du travail dans le
cadre de la conférence sociale mais aussi
entre chacune des organisations syndicales, comme entre chacune des organisations patronales.
Une fois l’agenda validé, chaque organisation partie prenante décide de la composition de la délégation qui va négocier
sur chaque thème. En amont, comme
c’est souvent le cas à la CFDT , ou conco-

mitamment, un mandat est élaboré en
interne et validé par les instances de l’organisation. Il constitue la feuille de route
des négociateurs. Ce mandat est construit
en fonction de la déclinaison des orientations de congrès et donne des fourchettes qui permettent d’atteindre les objectifs fixés par le congrès et les instances
dirigeantes. Donc il y a des marges de
manœuvres pour les négociateurs qui
connaissent les possibilités et les souplesses, mais aussi les incontournables
et les éléments non négociables pour l’organisation. On dit souvent que l’on définit
une aire de jeu dans laquelle les acteurs
peuvent évoluer positivement en vue de
trouver un compromis. Afin de gagner
en efficacité, en temps et en transparence,
la CFDT rend public son mandat à l’ouverture de la négociation. La plupart des
autres organisations syndicales le font
également. Toutefois je dois dire que cela
est plus difficile pour les organisations
patronales : cela impliquerait que le Medef,
la CGPME et l’UPA se mettent d’accord sur
un cadre commun et exigerait de chacune d’elles (en particulier du Medef) une
cohérence de positionnement interne,
c’est-à-dire avec l’ensemble des fédérations professionnelles qui la composent.
On pourrait illustrer ce propos par la né-

la revue socialiste 58
le dossier

gociation sur la sécurisation des parcours
professionnels de 2013. Rappelez-vous
des 4 à 5 premières séances de négociation pour lesquelles où le Medef se présentait avec des textes très caricaturaux
qui tel le chiffon rouge faisait monter la
pression sur les syndicats qui souhaitaient avancer. Cette posture patronale
était un prétexte pour gagner du temps
car le négociateur n’arrivait pas à avoir
un mandat ni en interne de ses instances
et encore moins des autres organisations
patronales. D’ailleurs, et c’était une première, à l’issue de chaque séance, chaque
représentant de chaque organisation

La culture de la posture
systématique de la part
de certaines parties prenantes
de la négociation pousse
à des positionnements bien
souvent tactiques avec une
pratique excessive ou exclusive
du rapport de force tout
au long du processus.
patronale s’exprimait de son côté devant
les médias. Cet élément est révélateur de
la difficulté ; en effet, jusqu’alors seul le
représentant du Medef s’exprimait au
nom de l’ensemble des organisations
patronales. D’ailleurs, le négociateur du

Medef n’a jamais vraiment eu la main et
le mandat. C’est pour cette raison que
c’est Laurence Parisot qui, en dernier ressort, a imposé cet accord à ses troupes.
Les organisations syndicales ne sont évidemment pas à l’abri de ce type de difficultés, elles qui croisent la plupart du
temps l’approche sectorielle et territoriale
dans les instances dirigeantes. Néanmoins
cela est plus rare, car elles bénéficient me
semble-t-il d’une culture plus prononcée
de la synthèse en interne. Cependant, la
culture de la posture systématique de la
part de certaines parties prenantes de la
négociation pousse à des positionnements bien souvent tactiques avec une
pratique excessive ou exclusive du rapport
de force tout au long du processus.
Et puis il y a toujours un fond culturel,
plus ou moins teinté d’idéologie, qui est
fortement ancré chez certaines organisations dans l’approche de certains sujets
ou dans leur vision de la place de la négociation dans la démocratie sociale. Il
s’agit plus précisément du refus d’une
construction de normes sociales qui
pourraient être produites de façon autonome, notamment vis-à-vis du gouvernement et du législateur (loi/contrat).
Cette approche participe souvent à la difficulté de négocier dans notre pays.

30

Patrick Pierron - La négociation, socle du dialogue social à la française ?

Mais revenons au processus de négociation…
Tout au long d’une négociation, il y a des
étapes qui alternent les plénières où
toutes les parties prenantes sont présentes et défendent leur point de vue
durant la séance avec les bilatérales entre
organisations, syndicales et patronales,
mais aussi entre des organisations syndicales d’une part ou entre des organisations patronales d’autre part. Ces rencontres servent à identifier des points de
convergence, à cerner les points de divergences afin de trouver des voies de passage pour construire des accords par
sous thèmes. Il est plus facile de rentrer
dans les détails des sujets lors de ces rencontres que lors des plénières. Il peut également être décidé lors de la plénière de
mettre en place un ou des groupes de
travail pour approfondir des thématiques
afin d’éclairer les négociateurs. C’est souvent le cas lorsqu’il y a besoin de diagnostic ou de précisions techniques.
Un des facteurs de réussite pour s’engager sur un compromis en fin de négociation réside dans la capacité de chaque
organisation à faire le lien avec ses mandants tout au long du processus. Ceci est
très important si l’on veut éviter un décalage ou des incompréhensions entre les

négociateurs qui ont « les mains dans le
cambouis » et les structures qui les ont
mandatées. Mais cela est aussi crucial
pour valider les étapes et les avancées

La communication auprès des
équipes et des adhérents durant
toute la négociation est
primordiale : c’est le gage d’une
implication du plus grand
nombre dans ce processus.
obtenues tout au long du processus et
gagner en transparence avec ses équipes,
les adhérents et les salariés. Cela a également le mérite de couper court à toutes
les spéculations. Et enfin cela permet
aussi de créer les conditions du rapport
de force par la mobilisation des sections
au cours du processus de négociation
pour obtenir des avancées considérées
comme importantes pour les salariés.
A ce titre la communication auprès des
équipes et des adhérents durant toute la
négociation est primordiale : c’est le gage
d’une implication du plus grand nombre
dans ce processus. D’autre part, la communication externe, à destination du
grand public doit être également claire
et pédagogique. Elle participe aussi à la
construction d’un plus large rapport de
force et d’une acceptation sociale.

la revue socialiste 58
le dossier

Une fois que les parties prenantes à la
négociation estiment qu’elles ont été
au bout en termes de propositions en
conformité avec leur mandat de départ,
un projet d’accord est acté. Ce projet est
soumis à la validation des instances qui
ont donné le mandat. Un gros travail
de valorisation de ce qui a été obtenu
définitivement commence auprès des salariés et auprès de l’opinion publique.
Lorsque les organisations ont validé et
signé le projet, une autre étape s’ouvre :
il s’agit, et c’est une spécificité française,
d’intégrer les clauses de l’accord dans la
loi, donc dans le code du travail lorsque
le sujet l’impose. C’est bien souvent un
travail de l’ombre, au cours duquel les

Lorsque les organisations ont
validé et signé le projet, une
autre étape s’ouvre : il s’agit,
et c’est une spécificité française,
d’intégrer les clauses
de l’accord dans la loi,
donc dans le code du travail
lorsque le sujet l’impose.
cabinets ministériels et les services de
l’Etat concernés rencontrent à leur tour,
souvent en bilatérale, les différentes parties prenantes de la négociation afin de
traduire l’accord en un texte juridique,

tout en conservant l’esprit et la lettre des
négociateurs, mais surtout des signataires. Et là c’est une nouvelle aventure
qui commence, moins visible mais ô
combien importante. En effet, la loi et les
décrets d’application qui en découleront
seront les outils d’application du fruit de
la négociation, qui permettront également une action en justice en cas de non
estimé d’une partie des protagonistes. Les
différences d’interprétation du texte d’un
négociateur à l’autre sont parfois surprenantes, alors même que l’encre n’est pas
encore sèche.
A ce stade, il me semble qu’il est possible
de tirer quelques lignes directrices d’analyse sur les difficultés rencontrées pour
installer la négociation comme un élément central de la démocratie sociale basée sur une culture de l’engagement. Pour
réussir ce pari, il est nécessaire de créer
les conditions de la confiance, du respect
et de l’écoute entre les parties qui négocient. Il faut nécessairement des organisations représentatives et structurées
dont la démocratie interne est bien huilée.
Un autre élément réside dans la difficulté
de trouver un cadre de négociation qui
prenne en compte la diversité des entreprises en fonction de leur taille ou de leur
secteur, sans pour autant vider le texte

32

Patrick Pierron - La négociation, socle du dialogue social à la française ?

négocié de toute ambition. Pour illustrer
ce point, on peut se poser la question de
savoir par exemple si les seuils répondent
encore aujourd’hui à cette problématique, si la branche qui regroupe les
entreprises d’un même secteur d’activité
est le seul lieu pertinent pour décliner les
accords interprofessionnels, ou si la filière
qui intègre l’ensemble des entreprises
tout secteur confondu intervenant dans
la même chaîne de valeur ne serait pas
un lieu plus pertinent ou du moins complémentaire en fonction des sujets ?
Ne pourrait-on pas envisager par exemple des mécanismes renforçant la cohésion et la coopération entre les petites,
moyennes et grandes entreprises avec
une motivation commune, à savoir que

La négociation territoriale
n’est-elle pas un maillon
supplémentaire à examiner
au moment où une nouvelle
carte territoriale est arrêtée
et les compétences
des territoires redéfinies ?
la contractualisation d’accords soit au
service de la valorisation du savoir-faire
des salariés et de la valeur ajoutée que
chaque entreprise amène dans la pro-

duction d’un produit ou d’un service ? La
négociation territoriale n’est-elle pas un
maillon supplémentaire à examiner au
moment où une nouvelle carte territoriale
est arrêtée et les compétences des territoires redéfinies pour compléter ce processus de négociation ? Mieux prendre
en compte la proximité des entreprises
et des salariés et de leur environnement
d’implantation ? Mettre un lieu de pilotage de la négociation territoriale et de
dialogue social à la maille des régions ?
Mais pour répondre à ces questions qui
me semblent d’actualité surtout au regard de l’échec de la négociation sur le
dialogue social, il faut avoir une volonté
de créativité, l’envie de lancer des expérimentations pour rassurer et démontrer
que l’on peut diversifier les lieux de négociations et réussir à garder une cohérence et une cohésion d’ensemble. Les
difficultés de mise en œuvre du pacte de
responsabilité depuis l’annonce du président Hollande, tiennent pour beaucoup
au fait que la méthode traditionnelle de
négociation articulée en 3 niveaux (interprofessionnel/branche/entreprise) a été
choisie. Face au contexte et au caractère
d’urgence que nous connaissons
aujourd’hui, n’aurait-il pas fallu un texte
« cadre » national, négocié au niveau

la revue socialiste 58
le dossier

de l’interprofessionnel, qui définisse à
grands traits les principaux enjeux de la
période et les attendus de la démarche.
Cette étape pouvait aller vite, 8 à 10 jours.
Ensuite les négociations auraient dû être
renvoyées directement dans les entreprises, car c’est là que se trouvent les difficultés spécifiques aux segments de marché où l’entreprise officie. C’est aussi là
que les salariés sont et vivent l’entreprise
au quotidien. Cela aurait eu pour conséquence d’éviter notamment le blocage
dans de nombreuses branches (dont la
majorité ne fonctionne pas habituellement). Si l’imagination sociale avait été
au rendez-vous, la réactivité attendue et

exigée face à la situation aurait probablement été à la hauteur.
Innover demande de sortir du centralisme qui marque encore trop fortement
notre pays et de dépasser les égoïsmes
pour construire dans un esprit d’intérêt
général. La reconnaissance de l’engagement comme de l’évaluation, de l’efficacité de ce que l’on négocie, reste encore à
construire dans notre pays pour asseoir
ce pan de la démocratie sociale qu’est le
dialogue social. Alors expérimentons et
évaluons afin de relever les défis de demain pour les salariés d’aujourd’hui mais
aussi pour les nouvelles générations qui
arrivent sur le marché du travail.

la revue socialiste 58
le dossier

Etienne Boyer

DRH en France ou à l’international dans des groupes français ou anglo-saxons..

L

LE DIALOGUE SOCIAL DANS L’ENTREPRISE,
RÉALITÉS, DIFFICULTÉS, POTENTIALITÉS
a réalité du dialogue social dans les entreprises est le plus souvent bien éloignée

de l’image portée par les médias quand ils évoquent les relations entre partenaires sociaux, en France. Un conflit social fait toujours plus de bruit qu’une
négociation aboutissant à un accord d’entreprise. Et pourtant, la conflictualité, en France,
est en diminution régulière et n’est pas supérieure à celle des principaux pays avec
lesquels nous avons l’habitude de nous comparer.

Le nombre d’accords collectifs signés
dans les entreprises a considérablement
augmenté dans les années 2000. En 2013,
40 000 accords collectifs ont été recensés
par le ministère du Travail, dont 39 000
accords d’entreprise. Ce dernier chiffre est
en augmentation de 300 %, par rapport à
1998.Il est intéressant de noter que cette
augmentation est en grande partie due
au développement de la négociation
dans les PME. La connaissance, par les
partenaires sociaux, des réalités de l’entreprise, enrichie par l’envie partagée
de trouver des compromis constructifs
permet de faire face aux évolutions
conjoncturelles ou structurelles néces-

saires au développement, parfois à la
survie, des entreprises. C’est le pragmatisme qui préside à l’élaboration et la

Il est fréquent de voir les
partenaires sociaux réussir à
partager la vision de l’entreprise
comme un collectif où se
retrouvent, autour d’objectifs
partagés, de projets communs,
différentes parties prenantes.
mise en œuvre de ces compromis. Il est
fréquent de voir les partenaires sociaux
réussir à partager la vision de l’entreprise
comme un collectif où se retrouvent,
autour d’objectifs partagés, de projets

36

Etienne Boyer - Le dialogue social dans l’entreprise, réalités, difficultés, potentialités

communs, différentes parties prenantes.
La qualité du dialogue social est un
facteur-clé de la compétitivité des entreprises et peut constituer un véritable
avantage concurrentiel.
La qualité des informations données, la
capacité à comprendre et partager les
enjeux stratégiques sont les fondations
d’une confiance établie. Il y a lieu, pour
les employeurs, de ne pas envisager la
qualité et la quantité des informations
communiquées au seul regard des
obligations légales, mais plutôt en considération de ce qui est nécessaire à la
compréhension et l’appropriation, par les
salariés et leurs représentants, des enjeux
de l’entreprise. Ces informations sont
données sans frilosité, que ce soit sur le
contexte économique, la concurrence, les
évolutions technologiques, les données
financières, les conséquences sociales.
De leur côté, les organisations syndicales
et les institutions représentatives du personnel respectent le caractère confidentiel
de certaines de ces informations. Une
information claire, anticipée, riche est la
meilleure arme pour lutter contre les
rumeurs, les inquiétudes exagérées, les a
priori négatifs.
C’est sur la base d’un dialogue s’exerçant
dans un climat de confiance et de respect

réciproque qu’une politique contractuelle
est favorisée. Cette démarche consiste à
rechercher un consensus négocié, au
bénéfice de l’ensemble des parties, dans
le respect d’intérêts parfois différents, et
du rôle de chacun. Rien n’est plus efficace
que des accords engageant les parties
pour organiser durablement la vie de l’entreprise et construire ensemble son
avenir. Malheureusement, les partenaires
sociaux rencontrent, bien souvent, des
difficultés qui n’ont rien à voir avec le simple fait qu’ils peuvent avoir des intérêts
différents. Le principal obstacle à un
dialogue social épanoui se trouve dans
la complexité et la lourdeur des cadres
législatifs et administratifs qui prétendent
l’organiser. Le Code du travail a oublié
qu’il traite de « l’humain ». Le Droit s’est
déconnecté de la réalité. La forme a pris
le pas sur le fond. A titre d’exemple, ce
sont 17 informations/consultations des
Comités d’entreprise qui sont imposées
tous les ans. Cela donne lieu à d’interminables réunions, au cours desquelles des
statistiques, souvent indigestes, sont
présentées, les déclarations se succèdent
les unes aux autres sans bénéficier
d’écoutes intéressées et, finalement, les
avis rendus iront dormir dans des procès-verbaux rébarbatifs que personnes

la revue socialiste 58
le dossier

ne lira. Et pourtant, les thèmes abordés,
l’emploi, la formation, le développement
des compétences, l’intégration des personnes en situation de handicap sont
particulièrement importants. Le problème
réside dans l’obligation faite de les traiter
dans un cadre prédéfini et à date fixe. De
même, la lourdeur et la rigidité des procédures à suivre en cas de projet de
changement d’organisation ou de restructuration dans l’entreprise font que, bien
souvent, le débat, plutôt que de porter sur
le fond, s’égare dans des problématiques
de forme. Confrontés à des nécessités
de transformations, les employeurs vont
simplement chercher à éviter le faux
pas juridique, en se contentant du strict
respect des procédures. Faisant cela, ils
négligent le sens de la transformation
recherchée et pire, se privent d’une force
fondamentale pour mener le changement :
la mobilisation du collectif de l’entreprise.
Il est grand temps que le législateur et
l’Etat admettent qu’ils ne sont pas les
seuls compétents et légitimes pour édicter la norme en matière de droit du
travail. Ils n’ont pas le monopole de la
capacité à protéger les salariés contre la
« toute-puissance » des employeurs. Ce
n’est pas au niveau le plus élevé de la
société que peut seul s’édicter ce qui doit

être partagé, négocié au niveau du terrain
des entreprises. Ce n’est pas à l’Etat, ni à
son administration, d’organiser, dans le
détail, la vie de l’entreprise ; même dans le

Il est grand temps que
le législateur et l’Etat admettent
qu’ils ne sont pas les seuls
compétents et légitimes pour
édicter la norme en matière
de droit du travail. Ils n’ont pas
le monopole de la capacité
à protéger les salariés contre
la « toute-puissance »
des employeurs.
domaine des relations sociales. Est-il fou
de penser que les partenaires sociaux
dans une entreprise aient autant de légitimité que le législateur pour décider
quels sujets aborder ensemble, dans quel
cadre et à quel moment ? N’est-ce pas eux
qui ont la vraie connaissance de la réalité
de l’entreprise, des défis technologiques,
économiques, concurrentiels qu’elle doit
relever ? Il s’agit donc bien de renverser la
hiérarchie des normes.
La mission du législateur devrait se situer
au niveau macro et se limiter à la fixation
des principes de base du droit du travail,
en assumant sa responsabilité de protection du salarié. Il s’agirait pour lui de

38

Etienne Boyer - Le dialogue social dans l’entreprise, réalités, difficultés, potentialités

définir ce qui serait du domaine de l’ordre
public absolu. Cela pourrait concerner des
thèmes comme la durée maximale du
travail, le salaire minimum, la reconnaissance du droit syndical, le contrat de
travail. Les relations du travail, dans leur
composante collective, seraient essentiellement organisées au niveau de l’entreprise.
Le dialogue social, dans l’entreprise, bénéficierait alors de l’autonomie nécessaire
pour la négociation de règles adaptées au
besoin de compétitivité de l’entreprise, en
conciliant au mieux efficacité économique
et protection des salariés. Ce principe de
subsidiarité permettrait de donner, enfin,
un véritable contenu à la démocratie
sociale, et de trouver un meilleur équilibre
avec la démocratie politique. A cette idée
de renversement de la hiérarchie des
normes, il est souvent objecté que des
représentants du personnel pourraient
être « forcés » par des employeurs peu
scrupuleux à signer des accords très défavorables aux salariés. Pour parer à ce
risque, il est tout à fait imaginable d’envisager de donner un rôle à l’administration
du travail qui consisterait à s’assurer que
l’accord respecte bien l’ordre public et à
vérifier que les représentants du personnel
ont bien compris le contenu technique de
ce qu’ils ont signé. Grâce à cette interven-

tion informative de l’administration du travail, il y aurait assurance du caractère
éclairé de la signature.
Un autre handicap au développement
d’un dialogue social plus efficient se
trouve dans la faiblesse du syndicalisme,
en France. Le dernier rapport sur les relations industrielles en Europe publié par la
commission européenne indique que le
taux de syndicalisation, en France (7,7 %),
est l’avant dernier dans l’UE. Par ailleurs,
un récent sondage révèle que 68 %
des Français estiment que les syndicats
ne sont pas représentatifs, et 55 % les
pensent même inutiles. Ce constat est
inquiétant et pose la question du fonctionnement démocratique dans un pays où
des corps intermédiaires, au rôle si important, se trouvent à ce point décriés. Il
appartient, bien évidemment, aux organisations syndicales de trouver les solutions
à cet état de fait. Néanmoins, certaines
décisions pourraient contribuer à revaloriser l’action syndicale :
- l’engagement des représentants du personnel devrait être mieux reconnu.
Valoriser les compétences acquises
dans l’exercice d’un mandat est plus
intéressant que d’ajouter des protections supplémentaires ;
- le regroupement des instances de repré-

la revue socialiste 58
le dossier

sentation du personnel et la simplification
de leur fonctionnement permettraient aux
élus d’être moins accaparés par de multiples réunions et d’être plus disponibles,
donc plus présents auprès des salariés ;
- empêcher les mandats à vie qui créent
le risque de perte de contact avec la
réalité du travail et d’éloignement de la
réalité des salariés. Ceci nécessiterait
une véritable gestion prévisionnelle des
parcours professionnels des représentants du personnel.
Et, enfin, l’élément définitivement valorisant
pour l’engagement dans la représentation
du personnel serait, comme évoqué plus
haut, le renversement de la hiérarchie des
normes, au profit du contrat collectif. Il
n’est pas innocent de constater que les
trois pays de l’Union européenne où les
taux de syndicalisation sont les plus élevés sont trois pays où le contrat collectif
est prédominant : la Finlande, la Suède

et le Danemark. Ces pays ne sont pas
réputés pour être des pays où les salariés
et leurs représentants sont particulièrement maltraités, bien au contraire.
Aujourd’hui, la négociation collective ne
peut qu’enrichir, préciser ou élargir le
contenu de la Loi. Il est grand temps de
donner aux partenaires sociaux un plus

L’élément définitivement
valorisant pour l’engagement
dans la représentation du
personnel serait le renversement
de la hiérarchie des normes au
profit du contrat collectif.
grand espace de liberté et de responsabilité. Dans un cadre moins contraignant,
ils pourraient, ensemble, inventer les
compromis constructifs et efficaces pour
la réussite de projets partagés. Il en va de
l’intérêt collectif de l’entreprise.

L’OURS hors série Recherche socialiste
pour prendre le temps de la réflexion

L’OURS
hors-série Recherche socialiste n°68-69
décembre 2014 - 214 p - 16,00 €
Parmi nos derniers hors série
n° 52-53, juillet-décembre 2010, 208 p, 15 €
Les relations franco-allemandes à l’épreuve de
l’intégration européenne (1945-2010). Les rapports
PS / SPD
n°54-55, janvier-juin 2011, 192 p, 14 €
France 2011 :Éléments pour un diagnostic social
n°56-57, juillet-décembre 2011, 192 p, 14 €
Les socialistes et les crises économiques
n°58-59, janvier-juin 2012, 208 p, 15 €
Les socialistes et les paysans
n° 60-61, juillet-décembre 2012, 192 p, 14 €
Monde(s) du travail
n°62-63, janvier-juin 2013, 196 p, 14 €
La guerre de 14 des socialistes
n° 64-65, juillet-décembre 2012, 192 p, 14 €
De la morale
n°66-67, janvier-juin 2013, 196 p, 14 €
Le travail en relations

Dossier dirigé par RÉMI LEFEBVRE
ALAIN BERGOUNIOUX, Avant-propos
L’EVENEMENT : Municipales 2014
RÉMI LEFEBVRE, Le socialisme est-il toujours municipal ?
BERNARD POIGNANT : Municipales 2014 : les battus socialistes se mettent à table (entretien avec Denis Lefebvre)
RÉMI LEFEBVRE, La diffusion des primaires ouvertes à l’échelle locale.
Un processus limité et maîtrisé
CESARE MATTINA, Un defferrisme encore bien vivant. La redistribution
clientélaire des ressources à Marseille entre (peu de) transformations
et (beaucoup de) continuités
DAVID GOUARD, Le Parti socialiste en territoire communiste : les élections municipales à Ivry-sur-Seine
LAURENT GODMER, La non-victoire du PS aux élections municipales de
2014 dans le Ve arrondissement de Paris. Hypothèses concernant les
évolutions d’une sociation partisane
THIERRY GUIDET : 1977-2014 : le socialisme est-il irréductible dans
l’Ouest ? (entretien avec Rémi Lefebvre)
ALAIN BERGOUNIOUX, Les incertitudes du socialisme français
Document : Les socialistes et les municipales de 1983
HISTOIRES SOCIALISTES
YVES GUILLAUMA, La Libération d’Aunis et de Saintonge. Du
Comité départemental de Libération au Parti socialiste
THIBAUT RIOUFREYT, Une histoire des relations entre le New Labour et
les socialistes français. 2. Du rejet doctrinal aux emprunts tactiques
(2002-2007)
FIGURE
ROBERT CHAPUIS, Bakounine (1814-1876), l’adversaire de Marx
DEBAT
MICHEL ROCARD, Réorienter le PS pour le redresser, une urgence, une
nécessité
IN MEMORIAM
André Bergeron, Guy Bordes, Gilbert Frêche, Bruno
Leprince, Émile Poulat

2015

prochain numéro (juin 2015)

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la revue socialiste 58
le dossier

Michel Offerlé

Enseignant à l’ENS, Centre Maurice Halbwachs. Auteur de Sociologie des organisations patronales,
Repères La Découverte, 2009 et Les patrons des patrons, Histoire du Medef, Odile Jacob, 2013.

L

Patrons, patronat(s), Patronat :
Combien de divisions ?

es patrons, dans les représentations spontanées, c’est le patronat, et le patronat c’est
le Patronat avec un P majuscule, donc le Medef, celui que l’on hue dans les manifestations, celui que l’on vilipende, car il dicte sa loi au gouvernement d’aujourd’hui, comme
il le faisait aux gouvernants d’hier. Le siège du pouvoir n’est ni à l’Elysée, à Matignon ou à Bercy,
il se situe avenue Bosquet, au siège du Medef, où trône un « patron des patrons », sinon omnipotent, du moins porte-parole des intérêts de la classe économiquement dominante. Et les
patrons, comme groupe organisé par et dans le Medef, est tout à la fois puissant et uni.
Cette caricature, un peu exténuée, peut
encore rassurer ceux qui la manient,
elle peut être parfois efficace politiquement, mais comme toute objectivation
globalisante d’entités agissantes, elle ne
résiste pas à une analyse sociologique
qui peut aussi produire quelque rendement politique pour qui souhaiterait en
tirer des applications pratiques. Nous
reviendrons succinctement sur ces trois
vocables pour comprendre comment
et pourquoi les chefs d’entreprise, les
patrons, les entrepreneurs se divisent, et
ce qui peut faire patronat et justifier leur
unité. Combien de divisions ? Dans les

deux sens du terme… c’est de cela dont
nous allons parler.

PATRONS EN FRANCE
Il faut seulement rappeler que l’on ne
connaît pas, à l’unité près, combien il y a
de chefs d’entreprise, en France. Le vocable qui les désigne est source de
querelles : certains refusent le terme de
patron qui a, selon eux, un relent de lutte
de classes ; d’autres l’endossent volontiers, car il symbolise leur autorité et leur
statut ; d’autres, encore, le dénient à ceux
qui n’ont créé que leur emploi, mais n’ont
pas de salarié(s) : un patron serait seule-

42

Michel Offerlé - Patrons, patronat(s), Patronat : Combien de divisions ?

ment patron s’il est employeur. Les organisations patronales, quant à elles,
insistent sur l’entreprise comme forme
légitime de l’exercice de la profession
patronale. Nous ne reviendrons pas sur

On ne connaît pas, à l’unité
près, combien il y a de chefs
d’entreprise, en France.
Le vocable qui les désigne est
source de querelles : certains
refusent le terme de patron qui
a, selon eux, un relent de lutte
de classes ; d’autres l’endossent
volontiers, car il symbolise leur
autorité et leur statut ; d’autres,
encore, le dénient à ceux qui
n’ont créé que leur emploi,
mais n’ont pas de salarié(s).
la plus ou moins grande aura de ses
différentes fractions – selon la taille,
la nature de l’activité et du produit, l’origine de la direction – création, reprise,
direction salariée –, mais, il faut, cependant, tracer des frontières.
La PCS1 2 de l’INSEE regroupe l’ensemble
des chefs d’entreprise hors agriculture artisans 21, commerçants 22 et chefs
1. Profession et catégorie socio-professionnelle.

d’entreprise de 10 salariés et plus,
23 - et la PCS 371 a, regroupe les
cadres d'état-major administratifs,
financiers, commerciaux des grandes
entreprises et la 380 a, les directeurs techniques des grandes entreprises –
au-dessus de 500 salariés. Rappelons
simplement qu’il y a 1 662 000 personnes
classées dans la PCS 2, dont seulement
143 000 sont des chefs d’entreprise de
plus de 10 salariés. Il faut ajouter à ces
chiffres les cadres d’état-major et, sans
doute, de nombreuses personnes qui
forment un « milieu » patronal, notamment les conjoints de chefs d’entreprise,
et certains cadres qui ont des responsabilités managériales. Le seuil de 10
salariés peut cacher de plus grosses
entreprises, puisque nombre de patrons
possèdent et dirigent, pour des raisons
fiscales et des questions de seuils
sociaux ou économiques, plusieurs
entreprises, réunies ou non dans un
groupe. Pour ce qui est des entreprises, il
suffira de rappeler que les classifications
utilisées, en France, agrègent toutes
sortes d’entreprise, qui ont des structures, des types d’activité et des objectifs
très dissemblables. Entreprises du sec-

la revue socialiste 58
le dossier

teur marchand non agricole, entreprises
libérales et entreprises de l’économie
sociale et solidaire peuvent être mélangées, pour ne pas parler des autoentrepreneurs, catégorie fourre-tout qui

Environ 70 % du total des
entreprises n’ont pas de salarié.
Donc, démographiquement,
lorsqu’on parle de patrons
en France, on parle d’abord
de travailleurs indépendants
et tout petits patrons.
agrége toutes sortes de précaires souvent inactifs sous ce statut, créateurs en
phase de création, ou retraités aisés faisant de la consultance. Pour fixer,
là aussi, le débat, rappelons qu’il y a
3 140 000 entreprises marchandes non
agricoles (INSEE, 2011), en France, parmi
lesquelles 3 millions de micro-entreprises
– employant, au maximum, 10 salariés
et réalisant, au maximum, 2 millions de
chiffres d’affaires, soit 95,4 % du total –,
138 000 PME, 5 000 ETI (Entreprises
de taille intermédiaire), et seulement
243 entreprises de plus de 5 000 salariés
(qui emploient 30 % des salariés). Environ 70 % du total des entreprises n’ont

pas de salarié. Donc, démographiquement, lorsqu’on parle de patrons en
France, on parle d’abord de travailleurs
indépendants et tout petits patrons –
même si tous les petits patrons ne sont
pas tous petits de la même manière, par
exemple, un maçon ou un créateur de
start-up dans l’informatique. Même un
grand patron, comme Xavier Fontanet,
ignore ces réalités : « Si l’on se concentre
sur celles (les entreprises) qui ont plus de
dix employés, on en trouve 500 000 ».2

DES PATRONATS
La structuration, en organisations, portant
la parole de cette diversité entrepreneuriale remonte au XIXe siècle – les
patrons ont été beaucoup plus organisés
et plus tôt qu’on a bien voulu le croire.
Les grandes structurations ont eu lieu
au XXe siècle, les grandes fédérations se
créent autour de 1901, la première confédération, en 1919, le mot artisanat
commence à faire sens dans les années
1920, et le vocable PME-PMI devient un
label, en 1936 et, surtout, après la Libération. Il n’y a jamais eu de remise à plat de
ces structures initiales, les fusions entre
organisations sont très délicates à réali-

2. Si on faisait confiance aux entrepreneurs, Manitoba, 2014, p. 128.

44

Michel Offerlé - Patrons, patronat(s), Patronat : Combien de divisions ?

ser et les transformations de l’économie
peinent à être inscrites dans les structures de représentation.
Les chefs d’entreprises actuels sont
principalement représentés3 par trois
confédérations4, considérées par l’Etat
comme représentatives – donc, pouvant
négocier des accords et siéger dans
de multiples conseils et commissions. Le
Medef (Mouvement des entreprises de
France) a été créé, en 1998, dans la continuité (et la rupture) d’avec le CNPF,
Conseil national du patronat français
(créé en 1946) : comme le CNPF, il prétend
rassembler toutes les entreprises
de France et met en avant le poids des
PME, en son sein. Il revendique 800 000
adhérents. D’après mes calculs5, un chiffre plus réaliste le situerait autour de
300 000 adhérents indirects des fédérations, adhérents doublons avec les
autres confédérations et adhérents
directs des territoires. La Confédération
générale des petites et moyennes entreprises (CGPME qui, en 1961 a ajouté

à son sigle « et du patronat réel »)
est née, en 1944, « pour le développement
et la défense des intérêts des petites et
moyennes entreprises », c’est-à-dire
« celles dans lesquelles les chefs d’entreprise assument personnellement et
directement les responsabilités économiques, financières, techniques, sociales
et morales de l’entreprise » (statuts de la
CGPME). Elle annonce un chiffre d’adhérents de 550 000, qu’il convient de
ramener de manière plus réaliste, selon
le même calcul que pour le Medef
autour de 250 000. L’Union professionnelle artisanale regroupe les artisans –
au sens légal du terme, moins de
10 salariés et un nombre limité de
métiers – : elle annonce 300 000 adhérents ; il vaudrait mieux entendre autour
de 220 000. Pour pouvoir faire des comparaisons avec d’autres organisations
syndicales, il faut rappeler que les adhérents des organisations patronales
adhèrent, d’abord, pour des raisons
consuméristes – bénéficier de services –,
qu’ils adhérent pour la plupart à une

3. Outre certains grands chefs d’entreprise qui portent leur voix eux-mêmes, il existe des think tanks (Institut de l’entreprise
ou Institut Montaigne) et des « mouvements de pensée » (EDC, CJD, Croissance +) qui produisent une parole entrepreneuriale.
4. L’UNAPL (Union nationale des professions libérales) et l’UDES (Union pour les employeurs de l’économie sociale et
solidaire) ont une représentativité plus limitée.
5. « L’espace patronal français », Rapport à la DARES, 2011, Les patrons des patrons. Histoire du Medef, Odile Jacob, 2013.

la revue socialiste 58
le dossier

fédération – le bâtiment, la chimie –,
mais savent rarement que leur fédération adhère à une confédération (Medef,
CGPME ou UPA). Enfin, de nombreuses
fédérations adhèrent à la fois au Medef et
à la CGPME (métallurgie, bâtiment), voire
à l’UPA. Il existe, par ailleurs, une autre
voie d’adhésion qui concerne les unions
territoriales, où l’adhésion se fait directement au Medef ou à la CGPME – cela
concerne quelques dizaines de milliers
de personnes.
Ces subtilités vont prendre, dans les prochains mois, une importance cruciale,
car la représentativité accordée par l’Etat
sera mesurée. A l’inverse des syndicats
de salariés, elle le sera, non par l’élection,
mais par le nombre d’adhérents : d’où
une compétition pour obtenir des adhérents sur le plan local et pour engranger
le plus fort pourcentage d’adhérents –
donc, aussi de cotisations – lorsque les
fédérations sont bi-adhérentes (le bâtiment) ou tri-adhérentes (la restauration).
Pour compléter ce tableau complexe, il
faut rappeler que la plupart des associations de petits commerçants sont locales,
qu’il existe des fédérations « autonomes »
non adhérentes à l’une des 3 confédérations – le caoutchouc, par exemple –, que

certaines professions nouvelles ne se
reconnaissent pas dans les confédérations, qui leur paraissent archaïques
et peu attirantes : d’où, la prolifération
d’associations indépendantes – dans le
numérique, par exemple – et de réseaux
dormants qui peuvent s’activer comme
ce fut le cas, en 2012, avec le mouvement
des Pigeons.

Ce milieu est travaillé par
une multiplicité de groupes,
parfois très ténus, apparus après
les Pigeons sur la toile –
moineaux, tondus, pendus,
dindons, autruches – qui
mettent en avant des
revendications et des modes
d’action qui sont parfois
stigmatisés comme
« poujadistes » et qui pourraient
servir d’incubateur à
la visibilisation d’un patronat
Front national qui existe
déjà dans les urnes.
De plus, le milieu patronal est parrainé, par
le haut, par une association discrète,
l’AFEP, l’Association française des entreprises privées, qui regroupe les très
grandes entreprises françaises, mondialisées (une centaine) : certaines d’entre elles

46

Michel Offerlé - Patrons, patronat(s), Patronat : Combien de divisions ?

qui n’ont plus que 5 ou 10 % de leur chiffre
d’affaires, en France, n’en font même plus
partie. Enfin, ce même milieu est travaillé
par une multiplicité de groupes, parfois
très ténus, apparus après les Pigeons
sur la toile – moineaux, tondus, pendus,
dindons, autruches – qui mettent en
avant des revendications et des modes
d’action qui sont parfois stigmatisés
comme « poujadistes » et qui pourraient
servir d’incubateur à la visibilisation d’un
patronat Front national qui existe déjà
dans les urnes – on peut estimer à environ
10 à 15 % les patrons - PCS 2 - qui votent FN
sur l’ensemble des patrons électeurs – ;
beaucoup, en effet, s’abstiennent.

UN PATRONAT
Malgré tout, le patronat, comme entité unifiée, est une illusion bien fondée. Tous les
mois, les journalistes économiques et
sociaux se rendent au siège du Medef pour
prendre part à la conférence de presse du
« patron des patrons », Pierre Gattaz.
Quand les dirigeants politiques reçoivent
« le patronat », c’est d’abord une délégation du Medef que l’on voit sur le perron de
Matignon. Dans les manifestations de rue,
c’est Parisot, et maintenant Gattaz, que l’on

conspue, lorsque l’on veut dénoncer « les
cadeaux aux entreprises » ou la collusion
entre le pouvoir politique et les patrons.
Le siège du Medef est considéré comme
un lieu, voire comme Le lieu du pouvoir.
Son président porte la parole des chefs
d’entreprise ou plutôt des entreprises, car
l’une des réussites du changement de sigle
(CNPF-Medef) a été de neutraliser, pour
une partie de la presse et des politiques,
l’entreprise, et de dissocier ses intérêts de
ceux de leurs chefs. Ce que porte le président du Medef, c’est la défense d’un certain
nombre de fondamentaux qui font sens
pour la grande majorité des patrons :
trop de charges, trop d’impôts, trop de
formalités administratives, trop d’Etat,
trop de lourdeur dans les procédures
d’embauches et de licenciements, trop
d’incertitude sur l’avenir, en matière réglementaire, trop de Code du travail… bref,
« laissez-nous faire ». Au delà de ce dénominateur commun, les possibilités
d’action du président sont limitées par
la structure confédérale de l’ensemble :
une confédération, c’est la surveillance
constante des fédérations les plus intéressées à la marche confédérale, celles qui
payent6 le plus et veulent avoir un retour

6. Le budget du siège, autour de 35 millions d’euros, ne représente que 3 à 3,5 % de l’ensemble des fédérations et unions
territoriales (ces dernières étant faibles, sauf exception par rapport aux fédérations).

la revue socialiste 58
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sur investissement. Ce que les « principaux
actionnaires » demandent, c’est la mise
en œuvre de ce programme général et
l’abstention confédérale sur nombre de
questions qui relèvent de leur propre compétence incontestée. Les conflits sur le
marché entre entreprises peuvent être
retraduits et transfigurés dans l’organisation. Et nombre de matières ne peuvent
pas être abordées frontalement, au sommet, puisque les intérêts des parties
prenantes sont contradictoires entre entre-

Ce que les « principaux
actionnaires » demandent,
c’est la mise en œuvre
de ce programme général
et l’abstention confédérale
sur nombre de questions
qui relèvent de leur propre
compétence incontestée.
prises et entre secteurs, dans le domaine
économique et/ou dans le domaine social.
On pourrait en faire une liste qui ne serait
pas exhaustive : entre les petits et les
grands, entre les banques et les autres,
sur le protectionnisme, la question de
l’Europe, du made in EU, ou de la mondialisation, entre la grande distribution et
7. Du nom de Uber, l’entreprise de réservation de taxis en ligne.

les industries agro-alimentaires, entre les
donneurs d’ordre et les sous-traitants,
conflits sur les délais de paiement ou
sur les taux différentiels d’imposition,
entre les entreprises du bâtiment et les
auto-entrepreneurs – soutenus, car incarnant la croissance présumée de l’esprit
d’entreprise -, entre les activités consommatrices de main-d’œuvre et les autres,
entre nombre de services et leurs concurrents en ligne (taxis, commerce, location
de voitures, banque, agents immobiliers…) – en langage indigène on parle
« d’ubérisation »7 de l’économie –, entre
industrie chimique et industries de la
dépollution, entre les entrepreneurs de
travaux publics et les bonnets rouges,
luttes à Paris ou à Bruxelles, autour des
normes à imposer, par exemple, sur les
pots catalytiques, voire entre les banques
et les assurances – sur tel ou tel produit à
développer. La conjoncture de la réforme
de la taxe professionnelle, en 2010, est particulièrement intéressante à observer, de
ce point de vue.
La question souvent posée de la représentativité exacte des organisations
patronales dépend de l’unité de mesure :

48

Michel Offerlé - Patrons, patronat(s), Patronat : Combien de divisions ?

économique – part du chiffre d’affaires
ou de la valeur ajoutée –, sociale – part
des salariés du secteur – ou démographique – rapportée au pourcentage des
entreprises adhérentes. Si l’on cumule les
diverses organisations, entre 20 à 25 %
des chefs d’entreprise – en enlevant les
« adhésions » comptées plusieurs fois –
cotisent, souvent passivement, à une
organisation. Ce qui veut dire que le
Medef est à la fois représentatif – il fédère

L’UIMM, la métallurgie,
est toujours surreprésentée,
comme toute l’industrie,
et au détriment de la
« nouvelle économie »,
au sein du Medef.
les plus importants secteurs concentrés
de l’économie française – et non représentatif : nombre d’entrepreneurs y
voient, malgré le positionnement PME de
Pierre Gattaz, une chose parisienne, peuplée d’apparatchiks patronaux et proche
du pouvoir politique, et ne se reconnaissent pas en lui. De plus, la manière dont
il représente sa base est distordue…
comme dans toute organisation – surre8. Economie matin, 5 mai 2008.

présentation des hommes, âgés, des
chefs d’entreprise moyens ou grands,
diplômés – ; et la « mise à jour » de la
représentation d’une économie française
en mutation est difficile à réaliser en raison justement des routines et inerties
organisationnelles. Le Patronat est aussi
une institution. L’UIMM, la métallurgie,
est toujours surreprésentée, comme
toute l’industrie, et au détriment de la
« nouvelle économie », au sein du Medef.
Ce dernier peut être défini comme la
confédération des secteurs de l’économie
française qui souhaitent investir des cotisations, de l’énergie et des représentants,
intéressés par le contrôle du fonctionnement confédéral.

« J’AIME L’ENTREPRISE »
La formule de Manuel Valls a fait florès,
comme les multiples prises de position
de ministres ou du Président de la République, à ce sujet. Elle fait suite au « Le PS
doit donc être le parti des salariés et des
entrepreneurs » de 20088 et au « Le parti
des producteurs et des entrepreneurs,
c’est nous ! » (Congrès de Toulouse, 2012).
Objet sociologique et politique controversé et indéterminé, l’entreprise est

la revue socialiste 58
le dossier

un terme clivant, puisqu’il renvoie à un
champ lexical encore très largement
admis à gauche : entreprise=chef d’entreprise = patron = patronat. Alors que la
question de l’entreprise, de sa gestion, de
ses missions avait suscité, parmi les politiques, les syndicalistes et aussi les
patrons, un vif débat dans les années
1960-1970, il semble, actuellement, que
l’incantation ait remplacé la réflexion.
On a pu voir que l’Entreprise ne signifiait
rien. Qu’il y a une multiplicité de manière
d’être entrepreneur et entreprenant. Personne ne s’est véritablement risqué à
gauche – encore moins à droite – pour
réfléchir sur cette manière de produire collectivement. Entre l’acceptation d’un état
de fait, la schizophrénie d’élus qui aiment

l’entreprise dans leur commune, mais ne
la supportent pas nationalement, le panégyrique de la petite entreprise que tout le

Alors que la question
de l’entreprise, de sa gestion,
de ses missions avait suscité,
parmi les politiques,
les syndicalistes et aussi
les patrons, un vif débat dans
les années 1960-1970, il semble,
actuellement, que l’incantation
ait remplacé la réflexion.
monde adule de manière indifférenciée, il
y a sans doute la place pour un beau
débat de fond, doctrinal et politique.
Aimer l’entreprise oui, comme on aime le
bleu du ciel, mais quelle entreprise, au
juste, et pour quel amour ?

la revue socialiste 58
le dossier

D

Guy Groux

Centre de recherches politiques de Sciences-Po, CEVIPOF, Paris.

LA CGT OU LE RèGNE DES INCERTITUDES

urant l’hiver 2014-2015, les remous liés à « l’affaire Lepaon » ont conduit à l’élection
d’un nouveau Secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, venu de la Fédération de
la métallurgie et de Renault. Mais, derrière l’écume de l’événement immédiat, des débats
souvent tranchés ont eu lieu autour de la succession de Thierry Lepaon, et ces débats ont reflété, à
leur manière, la crise profonde que connaît la CGT - une crise qui met en cause sa position longtemps dominante dans le syndicalisme français, mais aussi sa cohérence doctrinale et idéologique.
Ainsi, pour aborder cette crise, faut-il
dépasser l’événement immédiat et faire
sur un temps relativement long, une mise
en perspective qui prenne en compte les
effets de processus et de contextes qui ont
marqué les débats de l’hiver dernier
et marqueront, à l’évidence, les futures
orientations de la nouvelle direction.

UN PROCESSUS :
D’UNE POSITION HÉGÉMONIQUE
AU TOURNANT DE 1995
L’état actuel de la CGT résulte, tout
d’abord, de l’histoire, des processus et

des évolutions qui l’ont marquée,
jusqu’à l’aube des années 2000. Dans les
années 1950-1960, la CGT occupait, par
son implantation et sa force militante,
une position hégémonique, au sein du
paysage syndical. C’est souvent par rapport à elle que les autres confédérations
- de FO à la CFTC - se positionnaient, tant
sur le terrain revendicatif que sur le terrain politique ou institutionnel1. Dans les
années 1980, apparaît une première rupture. Du milieu de la décennie au début
des années 1990, la CGT initie, dans la
sidérurgie, les ports et les docks, à

1. Sur la période des années 1950-1960, voir notamment : Jean-Daniel Reynaud (1963), Les syndicats en France, Paris, Armand
Colin ; René Mouriaux (1982), La CGT, Paris, Seuil ; Guy Groux, René Mouriaux (1992), La CGT. Crises et alternatives, Paris, Economica, collection « La vie politique » ; Georges Ross (1984), « La CGT : crise économique et changement politique », in Mark
Kesselman, Guy Groux (dir.), 1968-1982, Le mouvement ouvrier français. Crise économique et changement politique, Paris, Editions ouvrières, p. 67-91. Sur les autres grandes confédérations de l’époque, lire aussi : Alain Bergounioux (1975), Force ouvrière,
Paris, Seuil ; Gérard Adam (1964), La CFTC (1940-1958), Histoire politique et idéologique, Paris, Presses de la Fondation nationale
des Sciences politiques ; Michel Branciard (1990), Histoire de la CFDT : soixante-dix ans d’action syndicale, Paris, La Découverte.

52

Guy Groux - La CGT ou le règne des incertitudes

Renault2, à SKF, etc., certains conflits très
durs qui rappellent le « syndicalisme de
luttes de classes » qu’elle incarnait dans
le passé mais qui, alors, l’isole ou la marginalise face aux autres confédérations.
Cet isolement, au niveau national, se double d’un isolement sur le plan du syndicalisme international. La chute du « Mur de
Berlin » et celles des « démocraties popu-

Pour affirmer le nouveau cours,
Louis Viannet – alors Secrétaire
général – démissionne, en 1996,
du bureau national du PCF
c’est-à-dire d’un siège
traditionnellement occupé
par le responsable de la centrale
de Montreuil, ce qui donnait
d’elle l’image d’un relais
du parti, au sein du monde
du travail.
laires » et de l’URSS impliquent la disparition programmée de la Fédération
syndicale mondiale - « l’Internationale
syndicale de Prague » - à laquelle était
toujours affiliée la CGT.

C’est dans ce contexte que 1995 forme
une année paradoxale. 1995, c’est l’année
où se déroule l’un des plus importants
mouvements sociaux qui dure près de
trois semaines, s’étend au niveau national et est accompagné de grèves importantes (SNCF, RATP…) qui paralysent le
pays. Pour certains, 1995 s’inscrit dans
l’héritage des grands soulèvements sociaux, notamment, celui de 19683. Pourtant, c’est au même moment que se tient
- du 3 au 8 décembre - le 45e congrès de
la CGT, au cours duquel se font de vraies
évolutions, par rapport au passé de l’organisation, marqué par son allégeance
à la doctrine marxiste et au modèle communiste. Les références à la socialisation
des moyens de production et à l’abolition du salariat sont retirées des statuts
de l’organisation. La décision est prise
de quitter la FSM (Fédération syndicale
mondiale, liée aux pays communistes) et
d’adhérer à la Confédération européenne
des syndicats d’obédience réformiste et
sociale-démocrate. Pour affirmer le nouveau cours, Louis Viannet – alors Secrétaire général – démissionne, en 1996, du

2. Les « dix » de Billancourt.
3. Voir certaines des contributions parues dans : Sophie Béroud, René Mouriaux (dir.) (1997), Le souffle de décembre,
Paris, Syllepse, collection « Le Présent avenir ». D’un point de vue critique quant à ces thèses, lire entre autres : Alain
Touraine, François Dubet, Didier Lapeyronnie, Farhad Khosrokhavar, Michel Wieviorka (1996), Le grand refus. Réflexions
sur la grève de décembre 1995, Paris, Fayard.

la revue socialiste 58
le dossier

Bureau national du PCF c’est-à-dire d’un
siège traditionnellement occupé par le
responsable de la centrale de Montreuil,
ce qui donnait d’elle l’image d’un relais
du parti, au sein du monde du travail4.
1995 marque, ainsi, une rupture de la
CGT avec un certain legs idéologique et
politique, voire avec les traditions d’un
syndicalisme purement contestataire, la
CGT semblant alors évoluer vers un syndicalisme de propositions, même si,
bien-sûr, elle affirme toujours la légitimité des luttes.

L’ÈRE THIBAULT
OU LA CGT AU MILIEU DU GUÉ
Le règne de Bernard Thibault s’inscrit
dans la suite du congrès de 1995, mais
entre « tradition radicale » et « réformisme », ses résultats demeurent
mitigés. Sont restées inachevées, les évolutions souhaitées par le successeur de
Louis Viannet et de son entourage, pour
redéfinir les rapports de la centrale, à

l’égard de la négociation collective, du
dialogue social ou du réformisme. Pour
reprendre une expression de Jean-Louis
Moynot, la CGT se situe, en l’occurrence,
« au milieu du gué »5. Elle n’a pas su ni pu
dépasser les contradictions et les oppositions qui, sur ces thèmes, la traversaient depuis longtemps, déjà6.
Auprès des salariés, l’absence de ligne
claire donne une image floue et contrariée de celle qui se veut toujours la première organisation syndicale du pays.
Est-ce l’une des raisons qui ont neutralisé
les efforts de celle-ci pour affirmer une
présence accrue dans l’univers syndical
et dans le monde du travail ? Le fait est
que depuis plusieurs années déjà, la CGT
subit de nombreux déboires et reculs sur
divers plans. Lors du congrès de 2003,
une campagne de recrutement était lancée avec un but : le million d’adhérents.
En 2009, Bernard Thibault, lui-même,
parle d’échec, à ce propos. Les chiffres

4. A propos des liens entre syndicats et politique, en général, voir : René Mouriaux (1985), Syndicalisme et politique, Paris,
Éditions ouvrières ; voir aussi sur une organisation plus spécifique : Karel Yon, (2008), Retour sur les rapports entre
syndicalisme et politique : le cas de la CGT-FO. Éléments pour la sociologie d’un « monde de pensée », Thèse pour le
Doctorat de science politique, Université Paris-I-Sorbonne.
5. Jean-Louis Moynot fut, à la fin des années 1970, l’un des acteurs centraux de l’une des rares tentatives de « modernisation de la CGT », avant les années 1990 : cf. Jean-Louis Moynot (1982), Au milieu du gué : CGT, syndicalisme et
démocratie de masse, Paris, PUF.
6. Sur la pluralité des pôles et des représentations de la CGT d’aujourd’hui, voir : Françoise Piotet (dir.) (2009), La CGT et la
recomposition syndicale, Paris, PUF, collection « Le lien social ».

54

Guy Groux - La CGT ou le règne des incertitudes

revendiqués par la centrale évoquent alors
650 000 cotisants. Pour certains, ils se
situent à des niveaux bien inférieurs –
520 000, selon Dominique Andolfatto7.

Ce recul sensible, depuis
longtemps, dans bien
des secteurs, touche désormais
des bastions « cégétistes »
que beaucoup pensaient
inexpugnables, comme
la SNCF, EDF, La Poste,
Orange ou Air France.
Aujourd’hui, la CGT revendique 690 000
adhérents. Le chiffre est-t-il exagéré,
comme d’aucuns l’affirment ? En fait, le
problème n’est pas là. Il est surtout dans ce
qu’il révèle d’un niveau d’adhésion bien
éloigné de l’objectif fixé voici douze ans.
A ceci s’ajoute, la baisse de l’influence électorale de la centrale. Ce recul sensible, depuis longtemps, dans bien des secteurs,
touche désormais des bastions « cégétistes » que beaucoup pensaient inexpugnables, comme la SNCF, EDF, La Poste,
Orange ou Air France. Durant les dernières
années ou les derniers mois, les reculs de
la CGT se situent entre 3 et 6 points – ce
dernier chiffre concernant, par exemple,

ERDF. Les récentes élections, dans la fonction publique, organisées, en décembre
2014, confirment la tendance. Sur l’ensemble des secteurs – État, collectivités territoriales et secteur hospitalier –, le recul de la
centrale est, en moyenne, de 2,3 points.
Dans la seule fonction publique territoriale,
il est encore plus accusé : en 2008, la CGT
recueillait 33 % des suffrages ; en 2014,
29,5 %. Bien-sûr, l’absence de ligne bien définie explique encore les clivages et les déchirements, apparus lors de la succession
de Bernard Thibault. Celle-ci a entraîné, au
sein des instances de direction, des débats
très virulents, ces débats dépassant, à l’évidence, les rivalités de personnes entre les
candidats en lice, notamment Nadine Prigent et Eric Aubin. Là encore, ces déchirements qui ont conduit à l’élection par
défaut de Thierry Lepaon, ont révélé, à leur
manière, l’ampleur de la crise et des incertitudes qui caractérisent la CGT.

LE SYNDICALISME RASSEMBLÉ.
UNE LIGNE BRISÉE
L’absence de ligne claire, qui détermine
la crise que connaît la CGT, a eu pour
conséquence la mise en cause de l’une
des stratégies qu’elle a développée dès

7. Dominique Andolfatto (2009), « Les effectifs de la CGT », Les Études sociales et syndicales, Institut supérieur du travail,
2 décembre 2009.

la revue socialiste 58
le dossier

les années 1990, le « syndicalisme rassemblé ». Partant du constat que la faiblesse du syndicalisme français était,
notamment, due à ses divisions, Louis
Viannet allait alors plaider en faveur d’un
rapprochement de toutes les organisa-

Le syndicalisme rassemblé
avait pour but de rendre
plus attractives auprès des
salariés, les organisations
qui y contribuaient.
tions syndicales, y compris les plus réformistes. Le syndicalisme rassemblé avait
pour but de rendre plus attractives auprès des salariés, les organisations qui y
contribuaient. Reprise avec force par Bernard Thibault, dès son arrivée à la tête de
la CGT, cette stratégie a pu produire ses
pleins effets lors des mouvements sociaux,
de 2009 et de 2010. Qu’il s’agisse d’affirmer
les positions des syndicats face à la crise
économique et aux choix gouvernementaux ou de protester contre la nouvelle réforme des retraites mettant en cause l’âge
légal de départ à 60 ans, jamais l’unité syndicale ne fut aussi poussée. En dépit de certaines réserves de la part de FO, cette unité
concerna la totalité des confédérations –
de SUD à la CFTC, ce qui reste inédit dans
le contexte de l’après-1945.

Quasi-parfaite dans la forme, la stratégie
du syndicalisme rassemblé l’était-elle
aussi quant au fond ? Dès 2009, l’unité
d’action entre les syndicats révélait des
faiblesses. Alors, le texte publié quant aux
positions syndicales face à la crise économique et pour une relance de la croissance, reposait sur le « plus petit
dénominateur commun » entre les organisations signataires. Il ne les impliquait qu’au
minimum du point de vue de vue de leurs
revendications, options ou programmes
respectifs. Plus tard, et sur un plan différent,
le front syndical unitaire connut de vives
tensions, lorsqu’à l’automne 2010, FO et
SUD lancèrent des appels répétés en faveur
d’une grève générale, des appels qui furent
dénoncés avec vigueur par les directions de
la CGT et de la CFDT.
Mais, surtout, l’échec du « syndicalisme
rassemblé » repose sur un paradoxe important. A l’époque, faute de choix et d’options clairement définis sur des thèmes
essentiels, la CGT restait, en elle-même,
profondément divisée, alors qu’elle se
voulait l’initiatrice du rassemblement
syndical le plus large possible. Les clivages qui la traversaient et la traversent
toujours, renvoient, à des degrés divers,
à ceux qui opposent les organisations

56

Guy Groux - La CGT ou le règne des incertitudes

réformistes aux organisations contestataires (ou… moins réformistes). Mais, au
sein de la CGT, ils revêtent une acuité par-

Faute de choix et d’options
clairement définis sur des
thèmes essentiels, la CGT
restait, en elle-même,
profondément divisée, alors
qu’elle se voulait l’initiatrice
du rassemblement syndical
le plus large possible.
ticulière, au vu de leurs contenus qui
contredisent – parfois et avec force – certaines des traditions politiques, historiques et culturelles de l’organisation.
C’est le cas :
• du rôle de la négociation collective face
au législateur et à l’État ;
• de l’idée d’une relance économique fondée sur la demande, l’échange salarial
et des pratiques traditionnelles de redistribution face à celle de compétitivité
des entreprises comme élément crucial
jouant sur l’emploi et le chômage ;
• de l’importance à donner à la défense
des statuts établis ou à celle des plus
fragilisés dans la crise économique ;
• de la légitimité des « processus de
co-construction des règles » entre

employeurs et salariés ou de celle du
conflit social comme élément central régissant les rapports sociaux ;
• de la reconnaissance ou de la défiance
face à l’économie de marché.
Ainsi, les clivages qui traversent aujourd’hui la CGT – comme le syndicalisme, en général – renvoient à des
thèmes majeurs quant aux évolutions
économiques, sociales et politiques actuelles. Ils concernent des questions de
société et de gouvernance, comme le rapport de la société civile à l’Etat ; les liens
entre la démocratie représentative et la
démocratie sociale ; le rôle de l’économie
de marché dans les régulations sociales
et la conception des rapports sociaux
dans l’entreprise.

L’HEURE DES CHOIX (OU LA
CONTRAINTE INCONTOURNABLE)
Avec Louis Viannet et Bernard Thibaut,
l’histoire de la CGT semblait désormais
s’écrire à distance de l’idéologie ou de
certaines postures liées au legs de Marx
ou à l’existence du Parti communiste.
Avec le retour de la crise économique, on
a pu assister à la réactivation de certains
modes de pensée. À compter de 2009,
certains conflits sociaux de Continental à

la revue socialiste 58
le dossier

Good Year – pour ne citer que ceux-là –
allaient donner lieu à une radicalité qui
n’allait pas sans rappeler le syndicalisme
de « luttes de classes » défendues par la
CGT, jusque dans les années 1970-1980 (cf.
supra). Lors de l’élection présidentielle de
2012, la CGT semblait parfois adhérer aux
positions du candidat du Front de gauche,
Jean-Luc Mélenchon. Certes, on peut penser que les tendances les plus radicales
restent minoritaires, et c’est ce qu’elles
sont jusqu’à présent au regard des votes
de congrès. Il n’en reste pas moins que
leur influence demeure et qu’elle peut être
favorisée par les contextes économiques,
voire politiques présents.
Aujourd’hui, la nouvelle direction de la
CGT et Philippe Martinez semblent renouer avec un langage très contestataire
et des revendications maximalistes,
lorsqu’ils proposent les « 32 heures » par
semaine, qu’ils s’opposent totalement à
la loi Macron, qu’ils prônent la nécessité
d’un syndicalisme de luttes et de mobilisation, qu’ils affirment une certaine dé-

fiance face au « dialogue social » ou qu’ils
jugent, de façon très positive, le « nouveau modèle » grec incarné par Tsipras
et Syriza8. Certes, la CGT – comme le PCF
dans le passé –, ont su faire preuve de
pragmatisme, y compris et surtout dans
des périodes de fortes radicalisations et
de vives tensions9.
Qu’en sera-t-il dans un proche avenir ?
Aujourd’hui, beaucoup de militants pensent que « l’entre-deux » qui caractérise
la CGT, depuis les années 2000, a donné
lieu à une situation très précaire et souhaitent que le prochain congrès, prévu en
2016, puisse (enfin) définir une ligne, un
cap et des objectifs précis. Il s’agit ici de
répondre à une contrainte incontournable de la période et de faire un choix entre
des principes radicaux et anticapitalistes
liés à l’histoire de la centrale de Montreuil
ou de « reprendre le chemin » amorcé par
Louis Viannet et Bernard Thibaut. Encore
faut-il assumer ce choix et l’inscrire dans
la durée, et ceci, indépendamment des
résultats d’une échéance politique cru-

8. Pour certains observateurs, les orientations actuelles de la CGT et de sa nouvelle direction peuvent accélérer un rapprochement plus conséquent entre elle, SUD, la FSU et FO, ce qui conduirait à des ruptures encore plus affirmées face
aux syndicats réformistes ou contractuels.
9. Des années 1930 aux années 1950-60, le pragmatisme lié à des positions très tranchées étaient même - en France
comme ailleurs - l’une des caractéristiques du mouvement communiste et des syndicats qui lui étaient proches.

58

Guy Groux - La CGT ou le règne des incertitudes

Beaucoup de militants pensent
que « l’entre-deux » qui
caractérise la CGT, depuis
les années 2000, a donné lieu
à une situation très précaire
et souhaitent que le prochain
congrès, prévu en 2016, puisse
(enfin) définir une ligne,
un cap et des objectifs précis.
ciale : l’élection présidentielle de 2017.
La CGT en a-t-elle toujours les moyens,
surtout dans un contexte où ses référents
d’hier se sont, pour beaucoup, effacés

et où ses certitudes affichées masquent
mal les incertitudes qui découlent
des contextes économiques et sociaux
actuels ? À défaut, la centrale de Montreuil resterait encore et toujours au
« milieu du gué ». C’est-à-dire dans une
situation qui ne réjouit pas forcément
le « camp d’en face » ou « ceux d’à côté »,
celui des syndicats réformistes et de leurs
dirigeants. Pour ces derniers, en effet,
la situation actuelle affaiblit le syndicalisme, dans son ensemble, et le dialogue
social, en particulier.

la revue socialiste 58
le dossier

Frank Georgi

Historien, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne (Centre d’histoire sociale du XXe siècle).
Auteur de CFDT : l’identité en questions. Regards sur un demi-siècle 1964-2014, Arbre bleu Editions, 2014.

L

Les métamorphoses de la CFDT :
« s’adapter » pour « transformer » (1964-2014)
a CFDT occupe une place singulière dans le paysage syndical français. Pour

nombre d’observateurs, la cause est entendue : elle incarnerait, par excellence, le syndicalisme « réformiste », par opposition aux syndicats
« contestataires » ou « protestataires ». Elle-même semble hésiter sur la manière de
s’auto-désigner.
Si elle se reconnaît pleinement dans ce
qualificatif, elle recourt également à d’autres formules comme « syndicalisme de
proposition », ou plus récemment, « syndicalisme d’engagement ». Certains
s’interrogent sur la finalité de ce « réformisme assumé »1 et de la méthode qui le
caractérise, celle du « dialogue social » :
sont-ils mis au service d’une politique
d’ « accompagnement » du (néo)libéralisme ou d’un projet de « transformation
sociale » ? Le recours à l’histoire permet
d’y voir plus clair. L’année dernière, le
cinquantième anniversaire de la confé-

dération a fait ressurgir des images et
des mots d’un autre temps. Celle d’un
« syndicalisme chrétien » opérant sa
« déconfessionnalisation ». Celle d’une
organisation « de masse et de classe »,
luttant pour le « socialisme autogestionnaire » et appelant à renforcer le PS pour
la victoire des « forces populaires ». Les
images successives, parfois contradictoires, qu’elle a données d’elle-même, au
cours de ces cinq décennies, loin d’obscurcir la perception de la CFDT actuelle,
nous semblent susceptibles d’aider à
mieux l’appréhender2.

1. Cf. Martine Barthélémy, Guy Groux et alii, Le réformisme assumé de la CFDT, Paris, Presses de Sciences Po, 2012.
2. Les réflexions esquissées dans cet article sont largement développées dans notre dernier ouvrage : CFDT : l’identité en
questions. Regards sur un demi-siècle 1964-2014, Arbre bleu Editions, 2014.

60

Frank Georgi - Les métamorphoses de la CFDT : « s’adapter » pour « transformer » (1964-2014)

CONSTRUIRE LA
GRANDE CENTRALE
DÉMOCRATIQUE MODERNE
En novembre 1964, au terme d’un long
processus et au prix d’une scission limitée, la Confédération française des
travailleurs chrétiens devenait Confédération française démocratique du travail.
Journalistes, partis, organisations patronales et ouvrières, gouvernement
observent alors avec intérêt, sympathie,
perplexité ou défiance, l’émergence de ce
« nouvel » acteur qui ambitionne de bouleverser la donne sociale et politique
du pays. L’abandon des références reli-

En novembre 1964, au terme
d’un long processus et au prix
d’une scission limitée, la
Confédération française des
travailleurs chrétiens devenait
Confédération française
démocratique du travail.
gieuses, dans le titre et les statuts,
exprimait une volonté de dépasser les clivages hérités, entre catholiques sociaux
et socialistes, syndicalisme chrétien et
« mouvement ouvrier ». Souvent formés
par les mouvements d’Action catholique,
marqués par la lecture de Reconstruction,

les militants de la « déconfessionnalisation » considèrent que le syndicalisme
confessionnel a fait son temps. Ceux qui
croient au ciel et ceux qui n’y croient pas
doivent pouvoir agir ensemble, au nom
de valeurs humanistes communes, pour
transformer le monde et bâtir, selon
la formule personnaliste, une « société
d’hommes libres et responsables ». Ce
syndicalisme ambitieux ne doit pas
se limiter à la défense de revendications
corporatives et matérielles, mais porter
un projet de société au service du « bien
commun ». Cette vision du monde,
encore très marquée par ses origines,
ne facilite pas le rapprochement, voire
la fusion un moment envisagée, avec
Force ouvrière.
Parmi les « valeurs » affichées par la centrale déconfessionnalisée, la démocratie
occupe une place centrale, y compris
dans sa nouvelle dénomination. La jeune
CFDT entend d’abord par là marquer sa
différence avec une CGT dont la force - elle
pèse trois fois plus lourd qu’elle et autant
que l’ensemble des autres organisations
réunies - est « confisquée » par un PCF
encore hégémonique à gauche et qui
attire toujours un électeur sur cinq. La
« planification démocratique », dont elle

la revue socialiste 58
le dossier

La société démocratique,
pour les cédétistes, ne se jauge
pas seulement aux élections
et au respect des libertés.
Elle suppose la « responsabilité »
active des travailleurs à tous
les niveaux, de l’entreprise
à l’économie tout entière.
se réclame, s’oppose autant à la planification autoritaire et centralisée de l’Est
qu’au libéralisme de l’Ouest. Les statuts
de 1964 résument cette position par une
formule à la fois prudente – elle évite de
parler de socialisme – et radicale dans
sa condamnation : la confédération
« combat toute forme de capitalisme
et de totalitarisme ». La société démocratique, pour les cédétistes, ne se jauge pas
seulement aux élections et au respect des
libertés. Elle suppose la « responsabilité »
active des travailleurs à tous les niveaux,
de l’entreprise à l’économie tout entière.
De manière générale, la CFDT prône une
démocratie de participation, décentralisée, hostile à la « monarchie » patronale
comme à la toute-puissance de l’Etat.
Cette approche, qui s’enracine autant
dans l’héritage culturel du catholicisme
social et du personnalisme que dans
celui, revisité par Reconstruction, du
syndicalisme révolutionnaire, du socia-

lisme français non marxiste et de la
« démocratie industrielle » anglo-saxonne,
sous-tend ses revendications.
Celles-ci s’inscrivent dans une analyse résolument « moderne » de la France des sixties.
S’insérer dans l’histoire du mouvement
ouvrier n’implique pas une vision figée
du monde du travail. La croissance économique, la révolution scientifique et
technique ont déjà entraîné un bouleversement de la société française qui ne peut que
s’accélérer, pour le meilleur – satisfaction
des besoins, protection sociale, allongement de la durée de la vie - et pour le pire –
aliénation du producteur, conditionnement
du consommateur, matérialisme et
dépolitisation. S’il veut demeurer force
de transformation, le syndicalisme doit
s’adapter aux mutations du salariat montée des jeunes, des cadres et des
techniciens de la « nouvelle classe
ouvrière » - et avancer des revendications
lui permettant de peser sans devenir
un rouage du « néo-capitalisme ». La
conjoncture n’est guère favorable lorsque
naît la CFDT. Au nom de la lutte contre
l’inflation et de la préparation de l’industrie française à l’ouverture internationale,
gouvernement et patronat tiennent le
syndicalisme à l’écart. La CFDT, comme la

62

Frank Georgi - Les métamorphoses de la CFDT : « s’adapter » pour « transformer » (1964-2014)

CGT, avec laquelle elle conclut, en 1966, un
pacte d’unité d’action, réclame vainement
l’ouverture de négociations. Dans le cadre
du programme revendicatif commun,
elle donne la priorité aux plus défavorisés
et au droit syndical dans l’entreprise. L’explosion de Mai 68, lui donne en partie
satisfaction, mais ouvre sur autre chose.

DU RADICALISME
AUTOGESTIONNAIRE
AU SYNDICALISME RECENTRÉ
« À la monarchie industrielle et administrative, il faut substituer des structures
démocratiques à base d’autogestion ».
Lancé le 16 mai 1968 par le Bureau confédéral, au moment où la grève ouvrière
prend le relais de la mobilisation étudiante, le mot d’ordre participe de la
critique sociale antérieure, mais sa formulation positive et le mot lui-même,
emprunté à la Yougoslavie titiste, lui donnent l’allure d’une utopie sociale radicale.
Dans les années qui suivent, la CFDT
donne forme à son projet de « socialisme
autogestionnaire », reposant sur la planification démocratique, la socialisation
des moyens de production, la gestion des
entreprises, par les salariés eux-mêmes
ou leurs représentants élus. Cette expression nouvelle d’une troisième voie entre

capitalisme libéral et socialisme d’Etat,
s’attaquant aux racines de l’exploitation,
de la domination et de l’aliénation, ne se
cantonne pas à la sphère de la production. Elle revendique la décentralisation
et la diffusion des responsabilités, au plus
près des groupes et des individus, dans
tous les domaines de la vie sociale
et politique. La CFDT étend son champ
d’intervention au-delà de l’entreprise et de
conflits ouvriers emblématiques comme
celui de Lip, en soutenant les « nouveaux
mouvements sociaux » des années 1970 :
femmes, immigrés, nucléaire, armée,
école, revendications régionales. La force

La CFDT étend son champ
d’intervention au-delà
de l’entreprise et de conflits
ouvriers emblématiques comme
celui de Lip, en soutenant
les « nouveaux mouvements
sociaux » des années 1970.
d’attraction du thème est telle que la
gauche socialiste s’appuie, entre autres,
sur les travaux de la CFDT pour se réclamer d’un modèle autogestionnaire qui la
distingue du PCF, avec lequel elle s’est
engagée dans un Programme commun.
En retour, les dirigeants confédéraux,

la revue socialiste 58
le dossier

convaincus de l’incapacité du mouvement social à porter seul l’alternative
autogestionnaire, appellent à rallier le PS
pour en faire une force politique de type
nouveau, ancrée dans les luttes, et susceptible, au lendemain de la victoire
électorale, d’ouvrir les espaces nécessaires à l’auto-organisation de la société.
Cette phase de politisation intense, renforcée par l’action commune avec la CGT,
s’achève en 1978. L’éloignement de la
perspective de la gauche au pouvoir renforce les partisans d’une autonomisation,
par rapport au politique et d’un « recentrage » sur l’action syndicale. Mais ce
tournant stratégique s’explique aussi,
peut-être surtout, par une perception
nouvelle de la « crise » ouverte en 1973 :
celle-ci n’est pas une parenthèse, mais
l’expression d’un « immense processus
de restructuration »3 du capitalisme mondial. Le chômage de masse qui en résulte
est une réalité durable, modifiant rapports de force et priorités. L’heure n’est
plus à la protestation impuissante ni aux
utopies, mais à l’action concrète visant
à imposer au patronat, dans le cadre
d’évolutions inéluctables, des solutions
3. Edmond Maire, Reconstruire l’espoir, Le Seuil, 1980.

fondées sur la solidarité, la prise en compte
de la diversité du salariat, et la recherche
d’un modèle de développement non productiviste. Si la lutte n’est pas absente du
discours « recentré », la négociation devient
vite prioritaire. Les lois Auroux renforcent
encore cette orientation dans le sens d’une
institutionnalisation du syndicat, alors
même que ses effectifs s’effondrent.
Dans un contexte général de désillusion et
de crise de la représentation, la CFDT
accentue sa prise de distance avec la
gauche politique, abandonnant consignes
de vote et référence socialiste. L’autogestion, elle-même, n’est plus évoquée, dès la
fin des années 1980. La légitimité du chef
d’entreprise est reconnue dans un rapport de « coopération conflictuelle » avec

Dans un contexte général
de désillusion et de crise de la
représentation, la CFDT
accentue sa prise de distance
avec la gauche politique,
abandonnant consignes de vote
et référence socialiste.
L’autogestion, elle-même,
n’est plus évoquée, dès la fin
des années 1980.

64

Frank Georgi - Les métamorphoses de la CFDT : « s’adapter » pour « transformer » (1964-2014)

les représentants des salariés, et le rejet du
capitalisme cède la place à la nécessité de
« réguler » une économie de marché,
acceptée dans son principe. Les bouleversements du dernier quart de siècle effondrement du communisme, mondialisation, révolution numérique, hégémonie
du capitalisme financier, explosion des inégalités, crise de la protection sociale - ne
remettent pas en cause ces orientations. La
CFDT, au cours de cette période, est
conduite, en 1995 comme en 2003, au prix
de sévères crises internes, à soutenir des
réformes qu’elle estime nécessaires, fussent-elles portées par des gouvernements
de droite. Elle s’impose comme l’interlocuteur privilégié du patronat, militant pour la
primauté du contrat sur le recours à la loi.
Sa stratégie de reconquête des adhérents
et des électeurs, prenant appui sur la diversité des situations des salariés, connaît un
succès relatif, la conduisant, chose impensable en 1964, à disputer seule la première
place à la CGT, dans un paysage syndical
plus éclaté que jamais. Mais, cela ne doit
pas faire illusion : la syndicalisation, en
France, a atteint un niveau historiquement

bas, et la CFDT, elle-même, doit réaffirmer
régulièrement l’impératif vital d’adapter ses
pratiques à un monde du travail en mutation accélérée.

PASSÉ/PRÉSENT
« Pas question de se battre pour un
monde qui n’existe plus : c’est bien le
monde de demain que nous voulons
construire »4. Cette phrase, souvent répétée par Laurent Berger, résume la double
image que la CFDT d’aujourd’hui entend
donner d’elle-même, tout en égratignant
au passage ses concurrentes. Celle d’un
syndicalisme constructif et porteur d’une
ambition transformatrice, et celle d’un
syndicalisme résolument moderne,
tendu vers l’avenir, tournant le dos à
un passé qu’il serait vain de prétendre
ressusciter. Sa première caractéristique
serait de regarder en face « le monde tel
qu’il est ». Mais, cette CFDT pragmatique,
qui souhaite « déringardiser le syndicalisme »5, n’en est pas moins l’héritière
d’une histoire. En 2014, la commémoration du cinquantenaire, en novembre, et
le congrès de Marseille, en juin, qui, pour

4. Laurent Berger, discours au « Working Time Festival », 1er mai 2015 (http://laurentberger.cfdt.fr/portail/blog/laurentberger-recette2_188538).
5. La formule, ici encore, est de L. Berger. Voir Michel Noblecourt, « Le syndicalisme doit-il se “déringardiser“ ? », Le Monde,
11 mai 2015 ?

la revue socialiste 58
le dossier

la première fois, depuis 1964, a entériné
une réécriture intégrale de la « déclaration
de principes » statutaire, ont rappelé combien on aurait tort, si l’on veut comprendre
son positionnement actuel, de prétendre
l’évacuer. Des éléments de rupture apparaissent clairement dans les nouveaux
statuts. La disparition de la mention de
« l’humanisme chrétien », ainsi que des
formulations renvoyant encoreimplicitement à une vision catholique du monde « les communautés naturelles dont la première est la famille » -, au profit d’une
référence aux « valeurs républicaines » et
à la « laïcité » entendent parachever la
déconfessionnalisation dans une société
sécularisée. L’abandon de la condamnation de « toutes les formes de capitalisme »
semble tourner le dos à l’anticapitalisme
originel qui avait pris, quelques années
plus tard, la forme du socialisme autogestionnaire. La stratégie revendiquée
n’entend plus s’appuyer, fût-ce avec précaution, sur « les antagonismes existant dans
la société » pour avancer vers l’« émancipation », mais fait du « dialogue social » une
« voie privilégiée »6 pour « dépasser les
conflits » et même « un moyen essentiel du
développement économique et social ».

Par ailleurs, les nouveaux statuts, plus
explicitement peut-être que ceux de 1964,
portent les traces de l’époque à laquelle
ils ont été rédigés. Rejet du « sexisme »
et mention du « genre », reconnaissance
de la « diversité » et lutte contre les
« discriminations », dénonciation de
la « précarité », de la « pauvreté » et des
« nouvelles inégalités », équilibre nécessaire entre « vie professionnelle » et « vie
personnelle », solidarité entre salariés
et « demandeurs d’emplois » et entre
« générations », adaptation de la politique
sociale à « l’évolution des risques »,
recherche d’un modèle de « développement durable » respectueux du « climat »
et de la « biodiversité » : le choix des mots,
autant que la déclinaison des thèmes, vise
à projeter l’image d’un syndicat en prise
directe avec les grands enjeux sociaux et
sociétaux de son temps, dans « un monde
globalisé en perpétuelle mutation » qu’il
faut assumer, mais au sein duquel il s’agit
de conquérir « de nouveaux droits individuels et collectifs ».
Pourtant, la CFDT ne se revendique ni
de la table rase, ni d’un pragmatisme pur.
En actualisant sa charte, elle tente de

6. Privilégiée, mais non unique. Les nouveaux statuts prennent soin de l’insérer dans un répertoire d’action très large : « expression de l’indignation, critique sociale, contestation, recours à la grève, proposition, négociation ».

66

Frank Georgi - Les métamorphoses de la CFDT : « s’adapter » pour « transformer » (1964-2014)

combler la distance qui s’est creusée
au cours des années entre ses références
et ses pratiques, tout en réaffirmant la
permanence de « valeurs » - liberté, responsabilité, démocratie, émancipation,
autonomie, participation - qui l’ancrent
dans une histoire longue. La présence
aux plus hauts échelons de la confédération de responsables issus de la JOC - à
commencer par Laurent Berger - suggère
que la source du militantisme chrétien
n’est pas entièrement tarie. La condamna-

La présence aux plus hauts
échelons de la confédération
de responsables issus de la JOC à commencer par Laurent
Berger - suggère que la source
du militantisme chrétien
n’est pas entièrement tarie.
tion des « abus » du capitalisme plutôt
que de son principe, la priorité donnée
à la « cohésion sociale » et à l’ « intérêt
général » sur les revendications corporatistes, la défiance à l’égard des solutions
étatiques, au profit d’une valorisation du
« contrat », la recherche d’un dépasse-

ment négocié des conflits ne sont pas
sans rappeler des thèmes majeurs du
catholicisme social. La séquence socialiste
autogestionnaire n’aurait-elle été qu’une
parenthèse ? Une enquête de 20107 semble pourtant indiquer que les cédétistes,
bien plus que dans l’« humanisme chrétien », se reconnaissent majoritairement
dans une forme de « social-démocratie »
à coloration « autogestionnaire ». Si le
contenu du second terme est encore plus
vague que celui du premier, surtout pour
les plus jeunes, leur simple mention
traduit la permanence d’un ancrage à
gauche, mais aussi l’affirmation d’une
spécificité. « Social-démocratie » renvoie
ici à un socialisme modéré, fondé sur le
compromis, non à une liaison organique
entre parti et syndicat, même si la proximité avec le PS est alors assumée. Au
contraire, « autogestion » exprime une
conception du syndicat comme acteur
politique autonome, porteur d’une vision
de l’intérêt général aussi légitime que
celle d’un parti, dans le cadre d’une
« complémentarité entre démocratie politique et démocratie sociale »8 à inventer.
Dans l’entreprise, outre la revendication

7. Martine Barthélémy, Guy Groux et alii, op.cit.
8. La formule figure dans la déclaration de principes adoptée à Marseille en juin 2014.

la revue socialiste 58
le dossier

d’une plus grande maîtrise de son propre
travail, la notion relève davantage du souci
de peser sur les décisions, en s’appuyant
sur des leviers autrefois regardés avec

Après 1968, la CFDT
avait entretenu le rêve
autogestionnaire. Aujourd’hui,
la « démocratie sociale »
pourrait faire office d’utopie
concrète pour des cédétistes
devenus entre temps des
orphelins de l’autogestion ou,
mieux, des autogestionnaires
sans autogestion.
défiance, comme l’épargne salariale ou la
présence de salariés dans les conseils
d’administration. On est cependant ici plus
proche de la cogestion, longtemps jugée
taboue, que de l’autogestion.
Pour comprendre les positions, parfois
déroutantes, de la CFDT, et mieux la situer

dans le jeu social et politique présent,
il faut prendre en compte la manière dont
elle s’est construite, dans un contexte tout
différent. Sa singularité ne s’épuise pas
dans la volonté d’adaptation permanente
qu’elle affiche, ni dans la recherche
constante du compromis « réformiste ».
La disparition de son horizon d’attente,
celui d’une société radicalement autre,
n’efface pas les sédiments accumulés,
depuis plus d’un demi-siècle. Ses revendications et ses pratiques participent
toujours d’une démarche spécifique, à visée
émancipatrice, nourrie des apports du
catholicisme social, du mouvement ouvrier
non marxiste et de la gauche moderne des
Trente glorieuses. Après 1968, elle avait
entretenu le rêve autogestionnaire.
Aujourd’hui, la « démocratie sociale »
pourrait faire office d’utopie concrète pour
des cédétistes devenus entre temps des
orphelins de l’autogestion ou, mieux, des
autogestionnaires sans autogestion.

la revue socialiste 58
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Jean-Pierre Yonnet

Président de l’ORSEU (Conseil des représentants du personnel).

L

L'UNSA, une trajectoire autonome

ors de sa création en 1993, peu auraient pensé que naissait une organisation syndicale nouvelle. L’UNSA apparaissait plutôt comme une alliance, par nécessité, de
syndicats du secteur public ou nationalisé - à l’exception de la Fédération générale
des syndicats de salariés des organisations professionnelles de l'agriculture et de l'industrie
agroalimentaire/FGSOA.

Affaiblie par la scission de la FSU, la FEN
cherchait à élargir sa base et à structurer
un pôle réformiste, au sein du secteur
public. Cette union était aussi une
réponse au faible écho au projet de
recomposition syndicale, lancé en février
1991 par Yannick Simbron, Secrétaire
général de la FEN. L’UNSA pouvait ainsi
apparaitre comme un premier regroupement, dans la perspective d’un
mouvement plus large.

UNE ORGANISATION FONDÉE
SUR UN SOCLE DE VALEURS
Pour autant, et c’est important pour l’avenir, l’UNSA est dès l’origine fondée sur un
socle de valeurs. Outre les fondamentaux

que sont la laïcité et les principes républicains, la charte pose d’emblée des
principes de solidarité interprofessionnelle qui fournissent une définition
originale de l’autonomie. En effet, ce mot
polysémique a souvent été vilipendé par
certaines confédérations qui l’assimilaient aux syndicats dits « libres », et
donc « jaunes ». Une autre acception du
terme renvoyait aux syndicats corporatistes, affirmant leur autonomie par
rapport aux syndicats multi-catégoriels
et interprofessionnels. L’autonomie devenait alors l’affirmation d’une forme
d’égoïsme : nous défendons nos intérêts
catégoriels, sans tenir compte de l’intérêt
général.

70

Jean-Pierre Yonnet - L’UNSA, une trajectoire autonome

La pratique va petit à petit forger une nouvelle définition de l’autonomie qui va
devenir, à la fois, une marque de fabrique
et un puissant aimant pour attirer des
syndicats à l’UNSA. À l’UNSA, l’autonomie
est fondée avant tout sur un mode de
fonctionnement décentralisé. Les secrétaires de syndicats et les délégués
syndicaux sont libres de définir leur stratégie et leurs revendications. Mais, ils
doivent respecter les valeurs et ne pas
porter atteinte aux intérêts des autres professions ou à l’intérêt général. Ils doivent
aussi respecter les valeurs républicaines
et faire preuve de probité. L’UNSA est certainement l’une des plus intransigeantes
sur tous ces points. L’appartenance de

La pratique va petit à petit
forger une nouvelle définition
de l’autonomie qui va devenir,
à la fois, une marque de
fabrique et un puissant
aimant pour attirer
des syndicats à l’UNSA.
délégués au FN, les malversations financières, les comportements inadéquats harcèlement, etc. - ont toujours été sanctionnés sans faiblesse, au risque, parfois,
de perdre d’importantes sections syndicales. D'autres, au comportement catégoriel

exacerbé, ont préféré quitter l’UNSA qui ne
les suivait pas dans leurs revendications.
La fondation de l’UNSA sur l’engagement
citoyen en faveur des valeurs républicaines
n’est pas neutre, à une époque où l’extrême
droite cherche à dissimuler ses origines
maurassiennes et racistes, derrière des
incantations républicaines et où la droite
classique cherche à préempter le mot.

UNE STRUCTURE LÉGÈRE
Cette autonomie se traduit aussi par des
superstructures très légères. Qui visite le
siège de l’UNSA, à Bagnolet, ne peut
qu’être frappé de trouver une structure
nationale bien moins lourde que les
structures confédérales d’organisations
comptant pourtant, à coup sûr, moins
d’adhérents qu’elle. Certes, nécessité fait
loi et l’UNSA est loin de disposer des
mêmes sources de financement publics
ou parapublics que les confédérations
représentatives. Habitués à ne pas être
confédérés, les syndicats adhérents répugnent aussi à verser une cotisation
nationale comparable à celle des confédérations traditionnelles. Pour autant, l’UNSA
a en partie théorisé cette contrainte. Il existe
une volonté de ne pas créer un appareil
confédéral qui priverait les syndicats de
leurs propres capacités d’analyse et d’ac-

la revue socialiste 58
le dossier

tion et de na pas se laisser absorber par
des tâches administratives, voire bureaucratiques qui éloignent les responsables
du terrain. Même lorsque l’UNSA aura rempli les critères de représentativité nationale
interprofessionnelle, il est très improbable
que les syndicats adhérents laissent s’installer un imposant appareil confédéral.
Il ne faut cependant pas se cacher que
ce mode de fonctionnement peut aussi
constituer une faiblesse. Les secrétaires
nationaux sont loin de disposer des ressources en expertise de leurs homologues
des confédérations. Et pourtant, ils sont
soumis aux mêmes impératifs de se faire
entendre du patronat et des politiques, de
réagir à l’actualité, de faire des propositions face aux projets de loi, etc. On ne
parlera pas de miracle dans une organisation laïque, mais il est remarquable
d’observer que, pour l’essentiel, ils y parviennent. Il reste que cela tient parfois du
funambulisme et de la disponibilité militante de réseaux d’avocats ou d’experts
amis. Si cette structure doit rester svelte,
elle pourrait être moins maigre. Les structures fédérales souffrent de la même
maigreur. Cela tient aussi à l’histoire de
l’UNSA. La nécessité d’avoir des fédérations n’était pas évidente chez les syndicats

autonomes. Longtemps, les syndicats ont
simplement été regroupés dans des structures plus ou moins formelles, baptisées
« pôles » et que l’on trouve encore dans
l’organigramme de l’UNSA. Mais, la loi du

Il existe une volonté de ne pas
créer un appareil confédéral qui
priverait les syndicats de leurs
propres capacités d’analyse et
d’action et de ne pas se laisser
absorber par des tâches
administratives, voire
bureaucratiques qui éloignent
les responsables du terrain.
20 août 2008 sur la représentativité syndicale a contribué à faire évoluer les choses.
Petit à petit, l’UNSA gagne des représentativités de branche. C’est le cas dans le
transport, dans le secteur banques et
assurances, dans l’industrie, etc. Cette
représentativité nécessite d’être en capacité de négocier, et donc de disposer des
compétences et moyens nécessaires.
La structuration en fédérations et la
construction d’appareils, certes légers,
mais adaptés à ces missions, s’est donc
imposée progressivement. Ainsi, le pôle
industrie a-t-il muté vers une fédération
de l’industrie et de la construction, qui est
en fait une interfédérale regroupant des

72

Jean-Pierre Yonnet - L’UNSA, une trajectoire autonome

fédérations de la chimie pharmacie, de la
métallurgie, du verre, etc. Le pôle transport s’est structuré en une interfédérale
UNSA transport, qui fédère les fédérations
du ferroviaire, du routier, de l’aérien, du
maritime. D’autres structurations sont
réalisées ou en cours et, à terme, tous les
syndicats de l’UNSA seront inévitablement structurés sur un modèle fédéral.
Il reste, là aussi, à ce que les syndicats
donnent à ces fédérations les moyens
nécessaires pour assumer leur rôle
sans se transformer en superstructures
bureaucratiques.
Dans la fonction publique, l’évolution est
toute aussi frappante. Les dernières élections ont largement conforté la position de
l’UNSA, qui est la seule organisation à progresser dans presque tous les ministères.
Elle progresse aussi spectaculairement
dans la territoriale où elle est une organisation presque neuve. En effet, beaucoup
de syndicats de territoriaux présents, à
l’origine de l’UNSA, se sont réfugiés dans le
corporatisme. Sauf exception, cela ne leur
a pas réussi, car ils régressent là où l’UNSA
progresse fortement. Le modèle décentralisé, mais solidaire, trouve donc là aussi
une attractivité. À l’Éducation nationale, le
mouvement est également intéressant.

Largement distancée parmi les enseignants lors de la scission de la FEN, l’UNSA
remonte significativement la pente, en
prenant le contrepied de revendications
corporatistes et en affichant des préoccupations éducatives et sociétales. Il est
frappant de voir qu’elle est d’ailleurs devenue la bête noire du Front national qui
trouve bien des qualités à FO et au SNALC…
Cette combinaison entre un réformisme
assumé, à l’instar de la CFDT, un socle de
valeurs extrêmement solide et un fonctionnement très décentralisé forme, au final, le
cocktail qui permet à l’UNSA de passer, en
vingt ans, d’un cartel de syndicats du public
à une union interprofessionnelle qui vise
la représentativité interprofessionnelle.

D’OU VIENNENT AUJOURD’HUI
LES SYNDICALISTES DE L’UNSA ?
Le paradoxe est que ce cocktail a attiré
des gens d’horizons fort divers. La première vague de ralliements, en 1998, était
constituée de militants de Force Ouvrière,
très structurés par des années, parfois
des décennies, de lutte contre l’emprise
des trotskistes, de ce qui s’appelle
aujourd’hui le POI. Mais, les adhésions
postérieures n’ont pas été marquées par
un aussi fort clivage idéologique. L’UNSA
a vu arriver des militants de toute la pla-

la revue socialiste 58
le dossier

nète syndicale. Ces militants, parfois des
syndicats entiers, ne sont pas venus par
refus de l’emprise d’un groupe politique.
Ils sont le plus souvent venus pour des
motifs liés au fonctionnement de leur
organisation. Celle-ci aura voulu leur
imposer une ligne d’en haut et ils auront
revendiqué haut et fort leur droit démocratique à déterminer dans leur entreprise,
dans leur administration, leur ligne syndicale. L’UNSA les a accueillis, dès lors
que leur revendication n’était pas corporatiste et que leur prise de décision était
authentiquement démocratique. L’UNSA
ferroviaire est à cet égard emblématique.
Le petit syndicat de maitrise et cadres
est devenu, en quinze ans, la deuxième
organisation syndicale de la SNCF.
Son Secrétaire général et son Secrétaire
général adjoint ont commencé leur vie
syndicale dans d’autres organisations.
Des militants venus d’horizons divers ont
ainsi réalisé une symbiose autour d’un
projet syndical ambitieux qui réunit, élection après élection, un nombre croissant
de cheminots. Dernière étape, en 2015,
l’UNSA Cheminots devient l’UNSA Ferroviaire, concrétisant ainsi l’adaptation à
une situation économique et juridique
nouvelle, tout en maintenant une ligne
revendicative exigeante.

D’autres adhésions, encore plus nombreuses, sont venues de militants de
syndicats autonomes et de non syndiqués. Le secteur privé foisonne encore de
syndicats d’entreprise sans appartenance
confédérale. Certains sont des avatars des
syndicats fomentés par les employeurs

Ces militants sont
le plus souvent venus
pour des motifs liés
au fonctionnement
de leur organisation.
pour avoir des interlocuteurs à leur main.
Ceux-là ne sont guère venus frapper à
la porte de l’UNSA, la charte des valeurs les
en a dissuadés. Mais, beaucoup se sont
constitués sur le simple refus d’un modèle
confédéral qu’ils estimaient trop contraignant. Et, même certains syndicats,
autrefois proches du patronat, ont pris
leurs distances et leur indépendance.
Ainsi, chez ARC International, lors de la
vente de la société au bord de la liquidation, on a vu une situation à front renversé
où les confédérations acceptaient sans
négocier les conditions du repreneur, alors
que le syndicat autonome, affilié depuis
peu à l’UNSA, tenait une ligne réformiste,
mais ferme, vis-à-vis de ce dernier.

74

Jean-Pierre Yonnet - L’UNSA, une trajectoire autonome

QUELLE PLACE POUR L’UNSA ?
La loi du 20 août 2008 sur la représentativité syndicale, qui a supprimé le
quasi-monopole de représentation des

L’UNSA s’inscrit ainsi
clairement dans le camp
réformiste et soutient
les évolutions qui permettent
le développement des accords
et de la démocratie sociale.
cinq organisations, historiquement représentatives, a permis à l’UNSA d’émerger
dans de nombreuses entreprises et de
s’affirmer par le seul critère qui vaille en
démocratie, l’élection. Sans surprise
l’UNSA défend ce principe de la règle
majoritaire qui conditionne la validité des
accords. L’UNSA s’inscrit ainsi clairement
dans le camp réformiste et soutient les
évolutions qui permettent le développement des accords et de la démocratie
sociale. Elle a ainsi soutenu la Loi de sécurisation de l’emploi, qui permet de
négocier le contenu des Plans de sauvegarde de l’emploi (PSE). Elle soutient aussi
les principes de la future loi Rebsamen
qui permettra aux délégués syndicaux de
négocier l’architecture des instances
représentatives du personnel, le contenu
des consultations, le calendrier des négo-

ciations. Mais, elle agit pour que cette loi
ne vienne pas, par exemple, restreindre la
possibilité, pour les suppléants, de siéger
en CE, ou les moyens alloués aux instances. Le dialogue social apparaît, en
effet, comme le moyen privilégié du réformisme. Tout ce qui accroit les moyens et
les champs de ce dialogue va donc dans
le bon sens.

ET L’AVENIR ?
Le clivage apparait plus net que jamais,
au sein du syndicalisme français. D’un
côté, un camp contestataire qui considère
que toute évolution du Code du travail est
nécessairement une régression et qui
campe, pour l’essentiel, sur une stratégie
de défense des acquis, sans vouloir
reconnaitre les changements dans l’économie réelle. Du côté réformiste, le lent
déclin de la CFTC parait irréversible. La
position de la CGC s’apparente souvent à
des postures de moins en moins lisibles.
Or, face à un camp contestataire pluriel,
capable d’agréger sinon de rassembler
toutes les sensibilités radicales, il parait
difficile que la CFDT reste seule. Tout en
étant capable de se retrouver avec la CFDT
sur la plupart des grands dossiers interprofessionnels, on a vu que l’UNSA, de
par son mode de fonctionnement décen-

la revue socialiste 58
le dossier

tralisé, est capable d’attirer un grand
nombre de syndiqués rebutés par le fonctionnement confédéral classique. Le
principe de la prise de responsabilité au
niveau de l’entreprise, ou dans le public,
de l’administration, de la collectivité, de
l’hôpital, correspond aussi à l’état actuel
du dialogue social. Sans inverser la hiérarchie des normes, il est clair que plus le
nombre de thèmes de négociation au
niveau local augmente, plus le fonctionnement type UNSA permet à la fois plus
de réactivité et plus de démocratie, au
niveau de la section syndicale. On voit
ainsi que ce terme d’autonomie, fruit
d’une situation conjoncturelle, il y a plus
de vingt ans, a pris un sens… autonome.
Paradoxalement, l’UNSA fortement ancrée
dans une tradition laïque, fonctionne selon
le principe de subsidiarité. Les syndicats de
métier déterminent leur action, les fédérations et l’Union n’interviennent que dans
les domaines qui ne peuvent être traités
au niveau de l’entreprise ou du service.
L’intérêt général et les valeurs sont le fil
rouge qui assure la cohérence.
En tant que dirigeant d’un cabinet de
conseil aux CE et CHSCT, je vois, au jour le
jour, fonctionner les militants de l’UNSA
dans les entreprises, mais aussi dans les
administrations et les collectivités. Ils sont

évidemment animés par les mêmes
motivations que bien d’autres militants
syndicaux. Mais, ils ont ce sentiment aigu
que c’est à leur niveau que se prennent
les décisions. On peut bien-sûr regretter
l’époque fordiste où les grandes entreprises donnaient le tempo et où les
conventions collectives généralisaient les

Face à un camp contestataire
pluriel, capable d’agréger
sinon de rassembler toutes
les sensibilités radicales, il parait
difficile que la CFDT reste seule.
acquis. Mais, la réalité est que les conditions de travail se jouent au niveau du
terrain et que l’action des CE et, surtout,
des CHSCT, fait bouger les choses. L’élargissement du champ du dialogue social
donne un pouvoir croissant aux délégués
syndicaux, qui doivent aussi trouver des
majorités, au sein de l’entreprise, et donc,
négocier et trouver des compromis avec
l’employeur, comme avec d’autres forces
syndicales. Sans prétendre que son
modèle soit la panacée, l’UNSA permet, à
coup sûr, d’apporter une pierre à l’édifice
et de contribuer à renforcer, de manière
positive, un syndicalisme réformiste et
adapté aux évolutions économiques et

76

Jean-Pierre Yonnet - L’UNSA, une trajectoire autonome

législatives. motivations que bien d’autres
militants syndicaux. Mais ils ont ce sentiment aigu que c’est à leur niveau que
se prennent les décisions. On peut bien
sûr regretter l’époque fordiste où les
grandes entreprises donnaient le tempo
et où les conventions collectives généralisaient les acquis. Mais la réalité est que
les conditions de travail se jouent au
niveau du terrain et que l’action des CE
et surtout des CHSCT fait bouger les
choses. L’élargissement du champ du

dialogue social donne un pouvoir croissant aux délégués syndicaux, qui doivent
aussi trouver des majorités au sein de
l’entreprise et donc négocier et trouver
des compromis avec l’employeur comme
avec d’autres forces syndicales. Sans
prétendre que son modèle soit la panacée, l’UNSA permet à coup sûr d’apporter
une pierre à l’édifice et de contribuer à
renforcer de manière positive un syndicalisme réformiste et adapté aux évolutions
économiques et législatives.

la revue socialiste 58
le dossier

Dominique Andolfatto

Professeur de science politique, Université de Bourgogne (Credespo).

D

Force ouvrière vs « démocratie sociale »1

ans la forêt des sigles syndicaux, FO n’est guère connue et encore moins reconnue mais elle n’est pas la seule organisation dans ce cas : seuls 6 % des Français se déclarent proches d’elle, dans une enquête récente2. Il est vrai que la confiance dans les
syndicats a fortement reculé, que le paysage syndical français est pour le moins complexe - et
incompréhensible pour beaucoup -, que FO n’est guère communicante – notamment sur ellemême – et paraît moins tenir d’une association classique de travailleurs, telle qu’on pouvait se
représenter les syndicats, que d’un lobby de militants professionnalisés, partiellement entouré
d’ombre et de mystère.
Dans un système démocratique, l’élection
est la procédure normale pour désigner
ses représentants. Apparemment, il n’y a
pas de raison pour qu’il en soit différemment dans le domaine des relations
professionnelles, spécialement dans l’entreprise. C’est la raison pour laquelle il
s’est élevé bien peu de voix pour contester
les réformes de 2008 à 2014 qui ont redéfini les règles de la représentativité
syndicale et de la négociation collective.
Or, FO a rejeté ces réformes et cette opposition polarise sa « ligne », depuis

quelques années. Pourquoi cette opposition de FO ? Elle provient de son histoire
et de son implantation.

« NI BOLCHO, NI CATHO,
NI TAULIER »
FO appartient, historiquement, à l’un
des deux rameaux qui composent le
paysage syndical français : celui du mouvement ouvrier (ou du mouvement
socialiste), qui s’est développé depuis la
Révolution industrielle et qu’il faut distinguer du catholicisme social (dont émane,

1. L’auteur remercie Dominique Labbé pour la relecture de ce texte et ses remarques.
2. Enquête Axys Consultants/Le Figaro /BFM Business du 30 avril 2015.

78

Dominique Andolfatto - Force ouvrière vs « démocratie sociale »

par exemple, la CFDT). Cette origine, puis
un demi-siècle d’histoire (1895-1947),
FO les partage avec la CGT. Mais, les anticommunistes de la CGT, regroupés
autour du journal Force ouvrière, choisissent de faire scission, en 1947, et de
fonder leur propre organisation : la CGTFO (ou, plus communément, FO). La
confédération nouvelle entend préserver
une conception résolument indépen-

Les anticommunistes
de la CGT, regroupés autour
du journal Force ouvrière,
choisissent de faire scission,
en 1947, et de fonder
leur propre organisation :
la CGT-FO.
dante du syndicalisme, fidèle à la Charte
d’Amiens - ce qui n’exclut pas l’engagement politique de militants, mais à titre
individuel - et se réclame, sans la désigner clairement, d’une social-démocratie
à la française, héritière du planisme des
années 1930. Le Secrétaire général historique de la CGT, Léon Jouhaux, rejoint
lui-même FO, dont il prend la présidence3. Il conserve également (jusqu’à sa
mort en 1954), la présidence du Conseil

économique et social. Il obtient même,
en 1951 – on l’a oublié – le prix Nobel de
la paix, en tant que président de la Confédération internationale des syndicats
libres, le comité Nobel appréciant son
attachement au syndicalisme indépendant, autrement dit soustrait à l’influence
communiste. Il importe, en effet, de replacer la fondation de FO - et la distinction
de son président - dans le contexte des
débuts de la Guerre froide.
Ce contexte explique également que FO est
d’abord, et pendant longtemps, l’antithèse
de la CGT : aux luttes, elle oppose la négociation collective ; au rejet du capitalisme, la
« politique contractuelle » et le paritarisme ;
au communisme international, l’atlantisme
et l’Europe communautaire… Bien avant
que celle-ci ne personnifie la CFDT, FO
et, singulièrement, son Secrétaire général, de 1963 à 1989, André Bergeron,
consolident (plus qu’ils n’inventent) une
tradition syndicale réformiste, déjà à
l’œuvre dans une partie de la CGT
d’avant-guerre. FO se veut alors le syndicat du « grain à moudre », un « meunier
du social » dans les branches d’activité,
au niveau interprofessionnel et dans

3. Léon Jouhaux, né en 1879, était secrétaire général de la CGT, depuis 1909.

la revue socialiste 58
le dossier

la consolidation de l’Etat-providence
lors des « Trente glorieuses » - avec la
mise en place, par exemple, des retraites
complémentaires, de l’Assurance-chômage, de la formation professionnelle4.
Cela étant, comme le soulignait déjà
Alain Bergounioux, dans les années
1970, le centre de gravité de FO mêle une
« tradition de la présence » - soit le dialogue avec les pouvoirs publics et une
participation active dans les instances
paritaires - et une « tradition syndicale
pure » - soit une solide dimension revendicative, soucieuse de résultats, à l’égard
des employeurs5.
Mais, la retraite d’André Bergeron, perçu
comme une sorte de « père tranquille »
du syndicalisme incarné par FO, et la
chute du mur de Berlin – qui interviennent la même année –, vont rendre la
confédération doublement orpheline :
l’anticommunisme qui était une de ses
raisons d’être devient désuet, tandis que
le nouveau Secrétaire général, Marc
Blondel, n’a rien de l’homme de dialogue
et de consensus que pouvait constituer
son prédécesseur. Au contraire, c’est un

amateur de corrida, volontiers tranchant,
et qui – non sans lien avec la crise du
communisme – prend appui sur la
minorité trotskyste qui s’est renforcée

La retraite d’André Bergeron,
perçu comme une sorte
de « père tranquille » du
syndicalisme incarné par FO,
et la chute du mur de
Berlin – qui interviennent
la même année –, vont rendre
la confédération
doublement orpheline.
dans les rangs de FO. D’ailleurs, la nature
ayant horreur du vide, FO est tentée de
reprendre la place du syndicalisme
contestataire, longtemps monopolisée
par la CGT qui découvre, dans les années
1990, la voie du syndicalisme de propositions, ainsi que celle de Bruxelles. On
pourrait presque croire à un jeu de
chaises musicales. Ce nouveau pilotage
de FO conduit à une certaine fracturation
entre fédérations, les unes attachées au
réformisme, les autres gagnées par la
radicalisation. Mais, cela conduit aussi à
une perte d’influence de FO dans la ges-

4. Voir : Michel Dreyfus, Michel Pigenet, dir., Les meuniers du social. Force ouvrière, acteur de la vie contractuelle et du
paritarisme, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011.
5. Alain Bergounioux, Force ouvrière, Paris, Seuil, coll. Politique, 1975, p. 211.

80

Dominique Andolfatto - Force ouvrière vs « démocratie sociale »

tion des organismes paritaires et à une
défiance des organisations patronales, à
son égard… lesquelles finiront par se rapprocher de la CFDT, et même de la CGT,
lorsqu’il s’agira, dans les années 2000,
de « rénover la démocratie sociale », en
refondant sur de nouvelles bases les
relations industrielles – notamment, les
règles de représentativité syndicale et de
la négociation collective6. Paradoxalement, le cycle de réformes qui s’engage
alors, perçu comme une machine de
guerre contre le « syndicalisme indépendant » qu’entend traduire FO, permet de
refaire l’unité de la confédération et d’élaborer, comme on le verra, de nouvelles
perspectives stratégiques. Entre-temps,
en 2004, FO s’est dotée d’un nouveau
Secrétaire général, Jean-Claude Mailly,
ancien permanent recruté par Marc
Blondel, mais plus affable, modeste et
consensuel que ce dernier. Il va s’employer à réconcilier l’organisation avec
elle-même, apaiser les tensions, renouer
avec un discours réformiste, sans renoncer, pour autant, à la critique. Agé de

62 ans, il entame, en février 2015, un
quatrième mandat, à l’issue du 23e
congrès confédéral. Il incarne l’opposition de FO à la « démocratie sociale
à la française ».

LE REJET DE LA
« DÉMOCRATIE SOCIALE »
Alors que les thèmes de la « démocratie
sociale » ou du « dialogue social » sont
récurrents, depuis le début des années

Alors que les thèmes de la
« démocratie sociale » ou du
« dialogue social » sont
récurrents, depuis le début
des années 2000, et semblent
faire l’objet d’un consensus,
FO préfère faire entendre sans
complexe sa différence.
2000, et semblent faire l’objet d’un
consensus – notamment politique7, voire
social et culturel –, FO préfère faire entendre sans complexe sa différence. Elle
consacre, d’ailleurs, une large partie des
résolutions de son dernier congrès à rap-

6. Voir : Dominique Andolfatto, Dominique Labbé, Toujours moins ! Déclin du syndicalisme à la française, Paris, Gallimard, 2009, pp. 170-193.
7. En particulier, les lois du 20 août 2008 « portant rénovation de la démocratie sociale » (gouvernement Fillon) et du 5 mars
2014 « relative à la formation professionnelle, l’emploi et à la démocratie sociale » (gouvernement Ayrault) s’inscrivent
dans une même logique.

la revue socialiste 58
le dossier

peler son opposition aux réformes engagées au nom de la « démocratie sociale »,
expression qu’elle récuse et qui lui paraît,
au mieux, un abus de langage, au pire
une tromperie liberticide. Ainsi, la confédération condamne « les lois dites
de représentativité (du 20 août 2008, du
5 juillet 2010, du 15 octobre 2010, volet
« démocratie sociale de la loi du 5 mars
2014), issues de la position dite commune (CGT, CFDT, MEDEF, CGPME), lois
qui visent à porter atteinte à la liberté
syndicale et de négociation »8. Ces
réformes sont dénoncées comme « dangereuses et rétrogrades »9. FO demande
leur abrogation.
La confédération dénonce également la
mise en cause de la hiérarchie des
normes et ne souhaite pas que le contrat
ou l’accord puisse se substituer à la loi.
Elle critique, en particulier, le projet de loi
de « modernisation du dialogue social »,
qui va conduire à un « affaiblissement
des syndicats » (selon Jean-Claude
Mailly)10, ainsi que la mise en place d’une

commission pour « élargir la place de
l’accord collectif dans notre droit du travail et la construction des normes
sociales »11. FO redoute que « sous pression de la crise, les droits sociaux [soient]
réduits »12. Elle craint aussi que les changements de règles juridiques envisagés
ne rendent encore plus difficiles et aléatoires les négociations sur les salaires,
alors même qu’elle fait de ceux-ci l’une de
ses priorités, cherchant à être perçue par
les salariés comme « le syndicat de la
fiche de paie », soit l’organisation qui se
veut attentive aux situations concrètes et
à des résultats effectifs obtenus lors de
négociations collectives, trop souvent formelles en France.

Si FO se montre hostile à toute
réforme du système français
de relations industrielles,
dès lors que celle-ci remet
en cause le droit syndical
et la hiérarchie des normes,
elle n’en demeure pas moins très
impliquée dans les négociations
de branche ou d’entreprise.

8. Résolution générale adoptée lors du 23e congrès confédéral, Tours, 2-6 février 2015.
9. Ibid.
10. Interview lors de l’émission « Les quatre vérités », France 2, 22 avril 2015.
11. Projet de loi du 22 avril 2015 et lettre de mission de Manuel Valls à Jean-Denis Combrexelle (ancien directeur des relations
du travail et inspirateur des principales réformes relatives à la « démocratie sociale » depuis 2008) du 1er avril 2015.
12. FO Hebdo, 21 avril 2015.

82

Dominique Andolfatto - Force ouvrière vs « démocratie sociale »

Si FO se montre donc hostile à toute
réforme du système français de relations
industrielles, dès lors que celle-ci remet
en cause le droit syndical et la hiérarchie
des normes, elle n’en demeure pas moins
très impliquée dans les négociations de
branche ou d’entreprise (voir le tableau 1).
Certes, elle a rejeté certains accords interprofessionnels majeurs de la dernière
période, tel celui sur la « compétitivité » et
la « sécurisation de l’emploi » du 11 janvier
2013, ou encore celui sur la « qualité de vie
au travail et l’égalité professionnelle »
du 19 juin 2013, estimant que le premier
« a fortement fragilisé les droits des salariés »13, tandis que le second n’apporte pas
de « gains nets » et peut même conduire à
des « reculs »14. Pour autant, tant au niveau
des branches que des entreprises, FO signe
toujours un grand nombre d’accords. Seule
la CFDT en signe plus, tandis que la CGT
s’oppose beaucoup plus fréquemment au
niveau des branches. Les taux de signature
des accords auxquels FO est partie prenante sont même en progression, depuis
2008. Par contre, on observe que FO et la
CFTC sont les organisations qui ont perdu
le plus de positions dans les négociations

d’entreprise, depuis 2008. C’est-à-dire que
faute de délégués syndicaux elles se trouvent empêchées de participer à certaines
négociations. Cela peut s’expliquer par des
reculs d’implantations et, surtout, des
pertes de « représentativité », conséquence
de la loi du 20 août 2008 - dont on comprend pourquoi elle est tant honnie par FO.
De fait – si les données du ministère du Travail sont exactes –, on peut en déduire que
FO aurait perdu, depuis 2008, un quart de
ses positions « représentatives » et, donc,
de négociateurs dans les entreprises.
Plus globalement, FO critique la politique
qu’elle qualifie « d’austérité » du gouvernement. Comme la CGT, elle demande le
retrait du « pacte de responsabilité » –
lancé par le président de la République,
le 31 décembre 2013 – et perçu comme
un « acte belliqueux contre les travailleurs », en raison d’aides financières aux
entreprises sans contreparties sociales.
Cependant, les manifestations organisées contre cette politique n’ont guère
convaincu15. FO est également sur le quivive pour la défense du statut des
fonctionnaires. Elle dénonce la logique –

13. Résolution générale, op. cit.
14. Déclaration de Bertrand Neyrand, chargé de mission confédéral de FO, congrès Preventica, 2014.
15. La préfecture de police de Paris a, par exemple, recensé 32 000 manifestants, le 9 avril 2015 à l’appel de FO, de la CGT,
de la FSU et de Solidaires.

la revue socialiste 58
le dossier

Tableau 1 : La négociation collective en 2013
taux de signature (en %) des accords par les syndicats (et évolution en points de pourcentage, depuis 2008)

(a) Proportion des accords signés par une organisation syndicale donnée, rapportée au nombre total d’accords
signés, dans l’année.
(b) Proportion des accords signés par une organisation syndicale donnée, rapportée au nombre total d’accords
auxquels elle est présente dans l’année (en % et évolution en points de pourcentage).
(c) Proportion des accords auxquels un délégué syndical d’une organisation syndicale donnée participe, rapportée au nombre total d’accords signés dans l’année.
Source : Ministère du travail, La négociation collective en 2013, mai 2014.

depuis 2010 – de « démantèlement » et de
« privatisation » des services publics et de
la fonction publique16. Elle reproche encore
à la Commission européenne une politique
économique qui conduit à la « [soumission] des Etats au pouvoir des multinationales et de la finance »17. Sur bien des
aspects politiques, FO s’affiche donc
contestataire - avec des convergences
parfois embarrassantes avec la CGT -,
16. Résolution générale, op. cit.
17. Ibid.

même si, en toute circonstance, son Secrétaire général se montre toujours très posé,
et si, sur le terrain, les équipes FO cherchent
à être très présentes – sauf empêchement
juridique – dans la négociation collective,
ce qui permet à leur audience de résister.

AUDIENCE ET EFFECTIFS
Depuis 2009, ont été mises en œuvre de
nouvelles règles pour mesurer la « repré-

84

Dominique Andolfatto - Force ouvrière vs « démocratie sociale »

sentativité syndicale »18, qui confère aux
organisations syndicales la capacité à
agir dans les entreprises, les branches
d’activité et les fonctions publiques. Il
s’agissait aussi – lors des élections professionnelles – de favoriser une nouvelle
« rencontre » entre les syndicats et les
salariés ou les fonctionnaires, après une
trentaine d’années de déclin de la syndicalisation. Cependant, ces nouvelles
règles n’ont pas réussi à inverser cette
tendance. Sur les 12,8 millions de salariés
appelés à exprimer un vote syndical,
seuls 39,5 % l’ont fait (lors du cycle électoral 2009-2012)19. Sur les 5,2 millions de
fonctionnaires (et assimilés), 50,2 % ont
voté en faveur d’une liste syndicale (en
décembre 2014)20. Il importe d’avoir ces
données en tête pour apprécier l’audience des organisations syndicales habituellement exprimée en suffrages
exprimés et ne tenant donc pas compte
de ces faibles niveaux de participation.
Cela étant, le paysage syndical demeure

très éclaté alors que les réformes de 2008
et 2010 ambitionnaient aussi de le simplifier : 7 organisations dans le secteur
privé, public ou semi-public - sans compter les listes syndicales qui ont obtenu
moins de 1 % d’audience que le ministère du Travail ne détaille pas - ; 10
organisations dans les fonctions
publiques - sans compter les « autres »
organisations propres à certaines catégories ou territoires.
Avec 807 434 voix de salariés - 15,9 % des
suffrages exprimés - et 486 857 voix de
fonctionnaires - 18,6 % des suffrages
exprimés -21, FO se classe au 3ème rang
des organisations syndicales, derrière la
CGT et la CFDT (voir le tableau 2). Ces dernières comptent 10 points d’audience de
plus que FO dans le secteur privé, public
ou semi-public, mais cet écart se réduit sensiblement dans les fonctions publiques :
4,5 points avec la CGT et 0,7 point avec la
CFDT. Ce « rapport des forces » n’a apparemment rien de neuf. Depuis ses

18. C’est la conséquence de la loi du 20 août 2008 « portant rénovation de la démocratie sociale » et, pour la fonction
publique, de celle du 5 juillet 2010 « relative à la rénovation du dialogue social », appliquée depuis 2011.
19. Il s’agit du dernier cycle électoral dont les résultats ont été publiés par le ministère du Travail, en 2013. Voir : http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/modifie.pdf.
20. Les résultats définitifs ont été publiés par le ministère de la Décentralisation et de la Fonction publique en 2015 :
http://www.fonction-publique.gouv.fr/resultats-des-elections-professionnelles-pour-comites-techniques-dans-la-fonction-publique-2014.
21. Mais, si l’on calcule par rapport à l’ensemble des salariés (chiffre de 2013), ces résultats électoraux traduisent un taux
d’implantation de FO dans le salariat (dont les fonctionnaires) de 5,4 %.

la revue socialiste 58
le dossier

origines, FO occupe le 3e rang des organisations syndicales françaises. Dans le
secteur privé, on observe tout de même
que l’écart avec la CGT s’est fortement

Par rapport à ses deux
principales rivales, FO paraît
avoir consolidé ses positions
dans le secteur privé et dans la
fonction publique d’Etat où,
depuis 2011, elle est redevenue
la première organisation.
réduit, depuis la fin des années 1970.
Par contre, il s’est maintenu dans les
fonctions publiques territoriales et hospitalières. Au contraire, la CFDT a creusé
l’écart dans le privé et dans la territoriale.
Au total, par rapport à ses deux principales rivales, FO paraît avoir consolidé
ses positions dans le secteur privé et
dans la fonction publique d’Etat où,
depuis 2011, elle est redevenue la première organisation - position qu’elle
avait déjà occupée au milieu des années
1980. Cependant, la « reconquête » de
cette position se produit dans un
contexte d’abstentionnisme massif22.

Autre constante : la fonction publique
compte davantage dans l’audience électorale – et probablement les effectifs – de
FO que dans celle des deux autres confédérations – expliquant, au passage,
l’attention portée par FO à ce secteur
d’emploi. La fonction publique représente, en effet, 38 % de cette audience contre 31 % pour la CGT et 28 % pour la
CFDT. Pour autant, l’UNSA et Solidaires
sont bien plus dépendantes des fonctions publiques - plus de la moitié de leur
audience. Mais, ces données montrent
aussi, contrairement à une opinion
répandue, que l’essentiel des soutiens de
FO provient bien du secteur privé. FO
domine d’ailleurs dans quelques
branches régionales de la métallurgie,
du bâtiment et des travaux publics, du
commerce… Elle est également majoritaire dans certaines grandes entreprises,
telles Bouygues ou Airbus - elle a obtenu
57,9 % des suffrages exprimés à AirbusToulouse, en décembre 2014. Autrement
dit, l’assise de l’organisation est moins
monolithique qu’on ne l’imagine habituellement.

22. Dans la fonction publique, les syndicats parvenaient à mobiliser près de 90 % des personnels dans les années 1960,
plus de 80 %, dans les années 1980, et encore près de 70 %, lors des dernières élections des commissions administratives paritaires, en 2008-2010. Depuis la réforme de ces élections, en 2011, le niveau de participation est tombé à
moins de 53 %.

86

Dominique Andolfatto - Force ouvrière vs « démocratie sociale »

Tableau 2 : Audience électorale de FO

Source : ministères du Travail et de la Fonction publique.

Pour autant, le nombre de ses adhérents,
et leur sociologie, demeurent plus mystérieux. Longtemps, FO a laissé croire
qu’elle comptait un million d’adhérents.
Pieuse légende, mais c’était une façon de
s’affirmer face à la CGT, qui en comptait le
double ou le triple. Puis, dans les années
2000, FO a indiqué compter 800 000 adhérents et, en 2011, 500 000. Il ne s’agissait
pas de traduire un reflux, mais de jouer le
jeu d’une certaine transparence… même
si la réalité est sans doute plus proche de

200 00023. Quelques fédérations, telle la
métallurgie, sans donner de chiffres, indiquent être en progression et même
n’avoir jamais compté autant d’adhérents.
Ce résultat traduirait, d’abord, le travail
d’équipes de terrain. Mais, l’absence de
données publiques et tangibles interdit
toute conclusion hâtive. Sur la base des
résultats des élections professionnelles,
en 2002-2003, les effectifs de FO par fédération (ou branche) ont fait l’objet d’une
estimation : Santé (47 000), Fonction

23. Sur la question des effectifs, voir : Dominique Andolfatto, Dominique Labbé, Les syndiqués en France. Qui ? Combien ?
Où ?, Rueil-Malmaison, Editions Liaisons, 2007.

la revue socialiste 58
le dossier

publique (42 000), Commerce (33 000),
Métaux (32 000), Education (26 000), Transports (17 000), Bâtiment (12 000), Défense
(12 000), Energie (11 000)24… Mais, ce chiffrage n’a pas été actualisé, depuis lors.
Cela dit, les nouvelles règles de représentativité qui ont mis en danger l’organisation
de FO – on a pu le noter à propos de la participation du syndicat à la négociation
collective – ont contribué, manifestement,
à stimuler des équipes qui ne sont plus à
l’abri d’une représentativité « présumée ».
Et, si la professionnalisation et le lobbying
sont devenus des caractéristiques partagées des syndicats français, que la
nouvelle contribution obligatoire sur les

24. Ibid., p. 178.

salaires pour financer les syndicats issue
de la loi du 5 mars 2014 ne peut que
renforcer, il importe, également, d’être
davantage présent dans les entreprises et
les administrations… au moins, le temps
des élections. FO en est consciente et, de ce
point de vue, paraît même avoir une
(petite) longueur d’avance, par rapport à
ses principales concurrentes, comme le
montrent ses résultats dans la fonction
publique. Cela dit, FO pourra-t-elle s’opposer durablement aux réformes de la
« démocratie sociale », alors qu’elle
demeure très impliquée dans un système
de relations professionnelles et paritaires
dont elle tire, à l’instar des autres syndicats, l’essentiel de ses ressources ?

la revue socialiste 58
le dossier

Ismael Ferhat

Maître de conférences, Université de Picardie Jules Verne (CAREF).

D

Où en est
le syndicalisme enseignant français ?

ans l’ensemble du monde occidental, les systèmes éducatifs sont soumis à des
transformations et des tensions particulièrement puissantes. En effet, la demande
sociale – augmentation du niveau de formation, « consommateurs d’école » – et
politique – mise en avant de la priorité à l’éducation, « société de la connaissance » – fait de
ceux-ci un secteur-clé des politiques publiques.

Dans le même temps, les contradictions
s’accroissent entre des revendications
égalitaires – réduction des écarts de réussite selon l’origine sociale, démocratisation de l’enseignement supérieur – et le
renforcement des inégalités, qu’elles
soient liées aux marchés scolaires, aux
territoires ou à une compétition scolaire,
aussi féroce que précoce. Ces mutations
affectent directement les acteurs du système éducatif, pris dans cette contradiction du « toujours plus » demandé
à l’école et la réalité d’une institution
mise sous tension. Le syndicalisme enseignant – entendu ici comme les organisations syndiquant les personnels

enseignants et non-enseignants du ministère de l’Éducation nationale – fait
partie de ces acteurs éducatifs. Son évolution dans la France contemporaine est
révélatrice des changements de notre
école, des relations sociales qui s’y nouent
et de la situation de ses personnels.

UN SYNDICALISME
EN REFLUX NUMÉRIQUE
Depuis la fin des années 1970, le syndicalisme enseignant hexagonal a connu un
reflux presque continu de ses effectifs.
Selon les estimations de l’INSEE, en 2004,
14 % des salariés du secteur « éducationsanté-social » – qui regroupe aussi les

90

Ismail Ferhat - Où en est le syndicalisme enseignant français ?

salariés du privé du secteur – étaient
syndiqués, 15 % dans la fonction
publique, en moyenne – contre 8 %
du total du salariat français. Le taux de
syndicalisation, au sein du système éducatif, est plus complexe à mesurer, mais
les fédérations enseignantes ne sont pas
épargnées par ce reflux. En 1978, la
défunte Fédération de l’éducation nationale (FEN) regroupait, à elle seule, l’équivalent de 52 % des salariés du ministère
de l’Éducation, à l’époque. Si l’on prend

Le nombre de grèves dans
la fonction publique d’Etat –
le ministère de l’Éducation
nationale étant le plus important
secteur de celle-ci – tend
à décliner, par-delà les grandes
mobilisations ponctuelles (2000,
2003, 2010) qui ont tendance
elles-mêmes à s’espacer.
en compte les effectifs de ses deux héritières, aujourd’hui, la FSU (163 000 adhérents revendiqués), l’UNSA Éducation
(100 000 adhérents revendiqués), ce chiffre tombe à 25 %, le chiffre réel étant plus
bas, puisque les deux organisations
regroupent aussi des adhérents travaillant dans d’autres ministères ou dans les
collectivités locales. La crise des effectifs

touche aussi les syndicats enseignants
catégoriels : le SNES, selon L’Express
(18/11/2014) aurait perdu 20 % de ses
adhérents, en dix ans.
Autre indicateur parlant, le nombre
de grèves dans la fonction publique
d’Etat – le ministère de l’Éducation nationale étant le plus important secteur de
celle-ci – tend à décliner, par-delà
les grandes mobilisations ponctuelles
(2000, 2003, 2010) qui ont tendance
elles-mêmes à s’espacer. En 1999,
577 000 jours de grève sont comptabilisés pour l’ensemble des ministères,
contre 237 000, en 2010. Contrairement
aux idées reçues, le syndicalisme enseignant est donc nettement moins revendicatif, probablement du fait de son
déclin numérique. Les années 2000-2010
sont marquées par un dernier phénomène, qui confirme la crise d’influence
du syndicalisme enseignant : la chute de
la participation aux élections professionnelles. En 2008, les élections professionnelles ont occasionné un taux moyen de
participation de 61 % à l’Éducation nationale – un résultat lui-même en retrait par
rapport à 2002. Les scrutins de 2011
(38,54 %) et de 2014 (41,7 %) voient un
effondrement de celle-ci. Certes, les changements organisationnels – comités

la revue socialiste 58
le dossier

techniques – et de mode de vote – introduction du scrutin électronique – ont pu
peser. Cependant, la chute de participation aux élections professionnelles vient
confirmer la déprise du syndicalisme enseignant, dans son ensemble. Fait sans
précédent, dans un milieu marqué par
une forte tradition civique, l’abstention
est devenue très largement majoritaire à
ces consultations.

DES RAPPORTS DE FORCE
SYNDICAUX ENTRE
CONTINUITÉS ET MUTATIONS
L’affaiblissement tendanciel du syndicalisme enseignant peut certes être relié à
la crise plus générale du mouvement ouvrier. Les confédérations syndicales françaises font toutes face à des difficultés
accrues, depuis les années 2000. Cependant, il peut être fait l’hypothèse qu’un
autre facteur est concomitant de cette
évolution : la fragmentation accrue du
milieu syndical enseignant. Depuis les
années 1980, les confédérations FO, puis
CGT, ont relancé la syndicalisation des
personnels éducatifs, qu’elles avaient tacitement laissée à la FEN, lors de la scission de 1947. L’éclatement de cette
dernière, en 1992, a accru la dispersion
syndicale – naissance de l’UNSA et de

la FSU, en 1993. Enfin, la naissance des
SUD – formalisée en 1998 – s’est ajoutée
à un paysage syndical, complexifié,
depuis les années 1980.
La conséquence est double. Pour les élections professionnelles de 2008, le minis-

C’est la tradition d’une
organisation dominante dans
le secteur qui semble
être une des victimes
des mutations en cours.
La FSU se retrouve entre
un bloc qui se réclame
réformiste (SGEN-CFDT
et UNSA Éducation)
et un autre qui se veut plus
revendicatif (FO, SUD, CGT),
la ligne de fracture
passant entre les adhérents
même de celle-ci.
tère recensait un total de plus de 11
fédérations participant aux élections des
commissions paritaires du premier
degré et du second degré. Aucune des organisations n’obtient la majorité des suffrages exprimés – toutes catégories
confondues –, ce qui était le cas de la FEN,
avant 1992. Après la scission de celle-ci,
la FSU s’était imposée comme la première fédération enseignante, avec le

92

Ismail Ferhat - Où en est le syndicalisme enseignant français ?

SNES dans le second degré général et
technologique et un nouveau syndicat,
le SNUIPP, dans le premier degré. Elle
avait d’ailleurs récupéré l’essentiel de
l’influence de la FEN dans le premier
degré, l’UNSA Éducation se retrouvant
progressivement réduit à 25 % des suffrages dans ce secteur. Cependant, la FSU
était moins bien implantée chez d’autres
personnels éducatifs – chefs d’établissement, corps d’inspection, personnels
techniques, ouvriers et de service.
Cette période de progression de la FSU
des années 1990-2000 semble être terminée. En effet, ses résultats aux élections
professionnelles se sont effrités nettement, en 2011, – moyenne de 41 % des
voix contre 43 %, en 2008 – et, plus encore, en 2014 – moyenne de 35,5 %. C’est
donc la tradition d’une organisation
dominante dans le secteur qui semble
être une des victimes des mutations en
cours. La FSU se retrouve entre un bloc
qui se réclame réformiste (SGEN-CFDT et
UNSA Éducation) et un autre qui se veut
plus revendicatif (FO, SUD, CGT), la ligne
de fracture passant entre les adhérents
même de celle-ci. Or, le relatif recul de la
FSU aggrave la division syndicale dans le
secteur éducatif, dont il n’est pas sûr qu’elle
favorise une reprise de syndicalisation.

QUELS ENJEUX POUR L’AVENIR ?
Les mutations des années 2000, dans le
monde éducatif, ont multiplié les sujets
de déstabilisation et de questionnement
pour le syndicalisme enseignant, dans
toutes ses nuances. La deuxième vague
de décentralisation, dans le système éducatif, a, notamment, entrainé le transfert
des personnels techniciens, ouvriers et
de service aux conseils généraux et régionaux, et des dispositifs éducatifs locaux
renforcés. Or, il constitue un sujet d’hostilité pour une majorité d’organisations
syndicales enseignantes, d’où une forte
mobilisation, en 2003. La création du
socle commun de connaissances et de
compétences (2005), qui souhaite relier
plus fortement premier degré et collège,
a suscité des débats nombreux et une division durable dans le syndicalisme enseignant. Plus encore, le processus de
masterisation – élévation du niveau de
recrutement des enseignants au niveau
Bac+5 –, en 2010, a été diversement accueilli selon les organisations. La réforme
des rythmes scolaires en 2013 a, enfin, vu
la volte-face de certains syndicats sur le
sujet, voire des réactions locales différentes au sein d’un même syndicat – par
exemple, dans l’académie de Paris. Le
contexte politique et social, lui-même, n’a

la revue socialiste 58
le dossier

pas été sans déstabiliser le syndicalisme
enseignant. La loi du 15 mars 2004 relative aux signes religieux ostentatoires à
l’école, puis le référendum sur le Traité
constitutionnel européen du 29 mai
2005, ont ainsi profondément divisé les
organisations. Ces mutations interviennent à un moment de tournant démographique dans le secteur éducatif. En dix
ans, près de 270 000 enseignants sont
partis à la retraite. Comment les nouveaux recrutés vont-ils percevoir le syndicalisme enseignant ? Les études sur
l’engagement des enseignants menées
montrent une relation inverse entre militantisme et âge : la jeunesse est plutôt
corrélée à un certain désengagement.
A cette donne, s’ajoute le changement de
profil sociologique que la masterisation
peut entraîner dans le corps enseignant,
même si ce point reste débattu.
Face à ces changements multiformes,
le syndicalisme enseignant semble à
la croisée des chemins. Or, il est concurrencé par des acteurs toujours plus nombreux, dans le domaine éducatif. L’exemple
des polémiques récurrentes sur les
programmes scolaires d’histoire, depuis
les années 2000, est frappant. Les syndicats
du second degré, qui regroupent pourtant
le plus les professeurs d’histoire-géogra-

phie, sont supplantés dans les médias par
des collectifs d’enseignants ou des personnalités médiatiques. Cette invisibilité est

Cette capacité de proposition
dans le débat public
a été contrebalancée par
la montée d’une parole experte
extérieure, particulièrement
depuis les années 2000 –
hauts-fonctionnaires,
universitaires, cercles
de réflexion, organismes
d’évaluation.
plus globalement celle des projets éducatifs syndicaux. Dans les années 1970 et
1980, « l’école fondamentale », prônée par
le Syndicat des instituteurs (SNI) ou « l’école
progressive », élaborée par le SNES, étaient
des programmes pour l’école qui étaient
relativement présents dans le débat éducatif. De même, le SGEN était un des
premiers à inspirer la notion d’éducation
prioritaire, qui s’est traduite par la création
des ZEP, en 1981. Cette capacité de proposition dans le débat public a été contrebalancée par la montée d’une parole
experte extérieure, particulièrement depuis
les années 2000 – hauts-fonctionnaires,
universitaires, cercles de réflexion, organismes d’évaluation.

94

Ismail Ferhat - Où en est le syndicalisme enseignant français ?

Dans le même temps, les tentatives de
rapprochement des forces syndicales
n’ont pas encore abouti. Le rapprochement, depuis le milieu des années 1980,
entre la FEN (puis, l’UNSA) et la CFDT, en
particulier dans le domaine éducatif, n’a
débouché sur aucune conséquence organisationnelle. Pourtant, sur la plupart des
questions pédagogiques et des réformes
scolaires, le SGEN-CFDT et l’UNSA Éducation sont désormais le plus souvent sur
une position similaire. Autre enjeu, un
rapprochement entre FSU et CGT a été
annoncé, en 2009. De facto, depuis les
années 1990, les deux organisations se
retrouvent dans les mêmes mobilisations. Cependant, aucune perspective de
fusion n’a été fixée explicitement.
C’est donc à une situation d’affaiblissement indéniable qu’est confronté l’ensemble des syndicats enseignants.
Certes, les recompositions résultant des
élections professionnelles de 2011 et
de 2014 peuvent donner l’impression

d’une progression de certaines forces et
de recul d’autres. En réalité, la chute du
nombre d’adhérents, l’atonie des mobilisations sociales, la moindre visibilité des
propositions des syndicats enseignants
sont des tendances de fond beaucoup
plus durables. Cette crise latente n’est pas
sans risques pour le système éducatif,
lui-même, contrairement à ce qu’une lecture antisyndicale pourrait faire accroire.
En effet, la démocratisation de l’enseignement entre 1945 et 1995, qui s’est traduite
par un accès désormais très majoritaire
d’une classe d’âge au baccalauréat,
s’est faite dans un contexte de syndicalisme
enseignant puissant. Les difficultés de
ce dernier, depuis les années 2000, sont
parallèles à celles d’une partie du système
éducatif. Plus qu’un bloc supposé monolithique, affublé de toutes les tares de
« l’archaïsme » et du « conservatisme »,
le syndicalisme enseignant est bien
un thermomètre de l’Éducation nationale,
elle-même.

la revue socialiste 58
le dossier

Philippe Pochet

Directeur général de l’Institut syndical européen (ETUI).

L

Christophe Degryse

Chercheur et assistant du Directeur général à l’ETUI.

Dialogue social européen :
la dernière chance ?

e dialogue social européen a officiellement 30 ans d’existence, cette année. La Commission européenne a organisé une importante conférence, le 6 mars 2015, pour en
« relancer » la dynamique. En effet, selon la plupart des observateurs, ce dernier est en
panne, depuis une quinzaine d’années : il ne produit plus de nouveaux droits sociaux – sauf
l’allongement d’un mois du congé parental, en 2009 –, et ne fait plus guère preuve d’ambition
(Clauwaert, 2010, Degryse, 2011).
Il reste pourtant l’un des piliers de l’Europe
sociale, et il est l’un des éléments qui
distinguent fondamentalement le processus d’intégration européenne d’autres
intégrations régionales. En ce sens, le dialogue social est un marqueur de l’identité
européenne.
Dans les lignes qui suivent, nous rappellerons, tout d’abord, quelles ont été
les grandes étapes du dialogue social
européen. Nous examinerons, ensuite,
la dynamique des acteurs, et, en particulier, les employeurs, car ce sont eux
qui, la plupart du temps, décident quel
sera le niveau d’ambition « acceptable »

du dialogue social. Enfin, pour conclure,
nous proposerons quelques remarques
prospectives.

LES GRANDES ÉTAPES
DU DIALOGUE SOCIAL EUROPÉEN
Durant les trente premières années de
construction européenne, c’est-à-dire,
en gros, de 1957 à 1985, ce qu’on appelle
l’Europe sociale se reflétait essentiellement dans des mesures politiques
d’adoption de directives et de règlements
dans le domaine social : coordination des
régimes de sécurité sociale, égalité des
rémunérations, etc. À partir du milieu des
années 1980, et en raison, notamment,

96

Philippe Pochet et Christophe Degryse - Dialogue social européen : la dernière chance ?

À partir du milieu des années
1980, un nouveau moteur
social va se mettre en route :
le Dialogue social européen
(DSE) entre partenaires sociaux.
de blocages politiques concernant l’adoption de cette législation sociale – notamment, avec l’arrivée au pouvoir de Mme
Thatcher, au Royaume-Uni –, un nouveau
moteur social va se mettre en route : le
Dialogue social européen (DSE) entre partenaires sociaux. Ce dialogue rassemble
les organisations syndicales, via la Confédération européenne des syndicats, les
employeurs du secteur privé BusinessEurope – alors appelé UNICE – (rejoint ensuite par l’UEAPME, représentant les PME)
et le Centre européen des entreprises publiques (CEEP). Le développement du DSE
va connaître trois grandes étapes.
La première, 1985-1991, est celle de l’expérimentation et de la construction des
acteurs collectifs de négociation – de
Val-Duchesse au Traité de Maastricht.
C’est la période des premiers « avis communs » où organisations d’employeurs
et de travailleurs apprennent à se connaître et à négocier des textes conjoints
assez généraux et non contraignants

(Didry et Mias, 2005). La seconde, 19921999, est celle de la négociation d’accords
rendus obligatoires par extension erga
omnes par le Conseil. Cette période
constitue encore, aujourd’hui, la période
de référence du succès de la voie conventionnelle – « l’âge d’or » –, car elle reflète
un dialogue social utilisé pleinement
comme instrument de régulation sociale.
La troisième période, à partir du début
des années 2000, est celle de la difficile expérimentation d’accords autonomes mis
en œuvre au niveau national par les partenaires eux-mêmes. Sous la pression
des employeurs, mais avec l’accord des
syndicats, l’autonomie du dialogue social
européen – par rapport à la Commission
– est, en effet, de plus en plus revendiquée. D’une part, à partir de 2003, des
programmes de travail pluriannuels autonomes seront élaborés par les partenaires sociaux eux-mêmes. D’autre part,
les accords négociés entre eux délaisseront la voie de mise en œuvre par directives au profit d’une voie de mise en
œuvre autonome par les partenaires sociaux nationaux (Branch, 2005). C’est le
principe des fameux « accords autonomes ». Ces accords autonomes poseront, d’emblée, la question de leur
retranscription dans les États-membres,

la revue socialiste 58
le dossier

celle-ci devant se faire selon les traditions
nationales. Or, de telles « traditions »
n’existaient tout simplement pas dans les
pays d’Europe centrale et orientale, après
l’effondrement de l’Union soviétique. En
1992, lors de la signature du traité de
Maastricht qui lancera ce dialogue social,
il n’avait pas été prévu qu’un nombre
croissant de futurs pays-membres
l’UE n’auraient pas d’institutions nationales pour étendre à tous – employeurs
et travailleurs – les résultats d’une négociation collective européenne. Ce qui
explique, en partie, pourquoi, aujourd’hui encore, les accords autonomes
censés être transposés au niveau national « selon les procédures et pratiques
propres aux partenaires sociaux et aux
États-membres » (art. 155§2 du TFUE)
ne couvrent qu’un nombre limité de
travailleurs dans ces pays d’Europe
centrale et orientale.
Cette troisième période est donc perçue
par le monde syndical comme un fort affaiblissement du dialogue social, celui-ci
finissant par se transformer, progressivement, sous la pression des employeurs
(voir partie 2, ci-dessous), en un forum
d’échanges d’expériences et de bonnes
pratiques. Qui plus est, cette période

s’inscrit également dans le contexte des
Commissions Barroso I et II (2004-2014),
puis Juncker (à partir de 2014), dont l’un
des grands chantiers est la réduction des
charges administratives (Vanden Abeele,
2015). Or, la législation – et en particulier
la législation sociale – est de plus en plus
présentée comme une charge adminis-

À partir du début des années
2000, cette troisième période est
perçue par le monde syndical
comme un fort affaiblissement
du dialogue social, celui-ci
finissant par se transformer,
progressivement, sous la
pression des employeurs, en un
forum d’échanges d’expériences
et de bonnes pratiques.
trative pour les entreprises, et non pas
comme un moyen de régler ensemble
un problème ou d’établir un terrain de
jeu commun pour les entreprises. En
outre, la crise, depuis 2008, n’a pas permis, comme on aurait pu le penser – ni
les industriels ni les travailleurs n’en
étant à l’origine –, de relancer le dialogue
social au niveau européen, mais a, au
contraire, contribué à radicaliser les positions patronales sur les questions de
concertation sociale (Schömann et al,

98

Philippe Pochet et Christophe Degryse - Dialogue social européen : la dernière chance ?

2012). Elle a été utilisée pour affaiblir,
dans une majorité de pays, les institutions de la négociation collective, tant au
niveau sectoriel qu’interprofessionnel
(Degryse et al, 2013).

tantes différences entre régulations nationales du droit de grève. Ce sont les organisations d’employeurs qui définissent
donc les limites ou les plafonds d’ambition acceptables pour elles et leurs membres. Et donc, le niveau de qualité du
dialogue social et de ses résultats.

LA STRATÉGIE DES ACTEURS
Pour bien comprendre le passage de
l’étape deux à l’étape trois, c’est-à-dire de
« l’âge d’or » au désenchantement syndical, il faut se pencher sur l’attitude des

Dans les années 1980,
les grandes entreprises,
en Europe, sont très souvent
présentées comme des
« champions nationaux ».
Elles sont relativement
peu européanisées et encore
moins internationalisées.
organisations d’employeurs. En effet,
nous pouvons partir du postulat que le
degré d’ambition, pour le dialogue social,
est, par définition, élevé dans le camp
syndical (les travailleurs sont demandeurs). Pour autant, les moyens de pression transnationaux de ces derniers sont
limités – les grèves européennes ne sont
pas envisageables dans le contexte actuel, en raison, notamment, d’impor-

Ce postulat étant posé, on peut analyser la
période la plus dynamique du dialogue
social sous l’angle d’une conjonction de
circonstances très particulières. Dans les
années 1980, les grandes entreprises, en
Europe, sont très souvent présentées
comme des « champions nationaux ».
Elles sont relativement peu européanisées
et encore moins internationalisées. L’achèvement du marché intérieur, en 1993, la
dé-segmentation des marchés nationaux,
les politiques européennes de libéralisation, ainsi que l’élaboration d’une série de
normes techniques communes, contribuent à faire progressivement émerger un
capitalisme plus européanisé. C’est dans ce
contexte que la Commission Delors et le
Parlement européen plaident, avec un certain succès, pour conférer une dimension
sociale à ce marché unique. Il y a donc,
à cette époque, un champ d’échange possible entre l’ouverture des marchés, les
libéralisations et la négociation d’accords

la revue socialiste 58
le dossier

visant à conférer des droits sociaux transeuropéens aux travailleurs. C’est, en
particulier, l’élaboration de normes communes pour les travailleurs dits « atypiques » : à durée déterminée, à temps
partiel, etc. Comme le souligne Markus
Beyrer, Secrétaire général de Business
Europe (2015), « lorsque le dialogue social
européen a été lancé, le grand projet européen était alors de créer un marché
unique. Le dialogue social européen
contribuait donc à construire la dimension sociale de ce marché unique émergent et à définir des normes européennes
en matière de conditions de travail, qui
étaient devenues de la compétence de
l’UE » (trad. propre).

Au tournant des années 2000,
la Commission se désengage
de la régulation sociale,
proprement dite, de ce marché
intérieur, au profit de
« stratégies coordonnées ».
Toutefois, les entreprises multinationales
vont rapidement passer du niveau européen au niveau mondial – voir Van Appeldoorn, 2000, sur les changements
d’agenda et de composition de la Table
ronde des industriels, l’ERT, puissant

lobby des multinationales. Avec l’ouverture du commerce international, leurs
champs d’expansion sont désormais
l’Asie et les États-Unis. Certes, le marché
intérieur continue de s’approfondir, progressivement, et, dans le prolongement
de la chute du Mur de Berlin, il est de
moins en moins contesté en tant que
priorité européenne. Mais, peu à peu, au
tournant des années 2000, la Commission se désengage de la régulation sociale, proprement dite, de ce marché
intérieur, au profit de « stratégies coordonnées » – pour l’emploi, pour l’inclusion sociale, pour les pensions, etc..
D’animateur du dialogue social et d’arbitre des forces en présence, elle se transforme en notaire de ces rapports de force.
C’est la transition vers la troisième phase
du dialogue social, avec des organisations d’employeurs qui s’en détournent de
plus en plus ouvertement, et une Commission qui se réfugie derrière l’autonomie des partenaires sociaux, renonçant à
son rôle d’équilibreur du dialogue social
– rappelons notre postulat de déséquilibre originel. Dans cette nouvelle configuration, les syndicats se retrouvent en
position de faiblesse : ils restent demandeurs d’un dialogue social producteur de

100

Philippe Pochet et Christophe Degryse - Dialogue social européen : la dernière chance ?

normes, mais sans disposer de moyen de
pression, et désormais sans plus d’alliés
institutionnels. C’est dans ce contexte que
la négociation d’accords autonomes paraît être, en quelque sorte, la dernière
chance du dialogue social. Pour les responsables syndicaux de l’époque, l’idée
était que si ces accords autonomes ne
donnaient pas de résultats satisfaisants,
il y aurait alors de bons arguments pour
forcer la Commission à agir (Lapeyre,
2015). C’est ainsi que la voie des accords
autonomes est inaugurée, en 2002, par la
signature du premier d’entre eux sur le télétravail. S’en suivront d’autres sur le
stress au travail (2004), le harcèlement et
la violence au travail (2007). Les thématiques abordées, dans cette nouvelle
forme de négociation, concernent surtout
les nouveaux enjeux du monde du travail,
des thèmes qui se posent tant en Europe
que dans le reste du monde et qui sont
souvent abordés dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises.
Au moment des bilans, toutefois, on
s’aperçoit que la volonté d’autonomie exprimée dans les discours patronaux
aboutit, en réalité, à une très grande disparité dans la qualité de la mise en
œuvre des textes négociés au niveau eu-

ropéen. Dans pas moins de 25 % des pays
de l’UE, les accords autonomes ne sont
tout simplement pas retranscrits au niveau national. Cela traduit clairement, aux
yeux de la CES, un échec. Cette troisième
phase du dialogue social est ensuite portée à son extrême. Les entreprises investissent massivement dans les lieux de
croissance future ; l’Europe vieillissante et
déjà suréquipée n’offre plus de perspective
de croissance intéressante. Se détournant
de la concertation sociale, les grandes

Dans pas moins de 25 %
des pays de l’UE, les accords
autonomes ne sont
tout simplement pas retranscrits
au niveau national.
entreprises ne se disent prêtes à s’engager,
dans le dialogue social, que si celui-ci se
transforme en un « partenariat pour les
réformes structurelles ». Comme l’affirme
Mme Emma Marcegaglia, présidente de
BusinessEurope, lors de la conférence sur
le dialogue social de mars 2015, « nous
avons besoin d’une vision commune avec
les partenaires sociaux sur les défis à
venir, en particulier sur les marchés du
travail. Le dialogue social européen doit
être un facilitateur pour les réformes né-

la revue socialiste 58
le dossier

cessaires. Les syndicats devraient reconnaître que les entreprises européennes
font face à une très forte concurrence
mondiale, et seule une compétitivité renforcée nous permettra de continuer à faire
fonctionner le modèle social de l'Europe »
(trad. propre). Le dernier échec des négociations du dialogue social sur la question
du temps de travail donne une indication
claire sur le fait que les réformes dont il est
question ici vont dans le sens d’une plus
grande flexibilité des marchés du travail,
et non vers plus de sécurité pour les travailleurs. Il peut, dès lors, paraître étonnant que BusinessEurope puisse penser
que le monde syndical serait prêt à s’engager dans cette voie. À moins qu’il ne
s’agisse d’une manœuvre de diversion,
voire d’une provocation pour rendre les
syndicats responsables de la paralysie du
dialogue social européen ?

REMARQUES PROSPECTIVES
Au-delà de la volonté proclamée de relancer le dialogue social, le contexte semble donc assez difficile. Sauf à imaginer
que les employeurs finissent par réaliser
le principal risque à moyen terme de leur
stratégie : celui de détruire totalement les
fondations déjà si précaires du soutien
du monde du travail au projet européen.

La relance d’un vrai dialogue
social nécessite donc,
aujourd’hui, l’émergence d’un
leadership visionnaire des
organisations d’employeurs.
Construire l’Europe économique sans les
travailleurs est une entreprise vouée à
l’échec, on peut déjà le constater ici et là.
La relance d’un vrai dialogue social nécessite donc, aujourd’hui, l’émergence
d’un leadership visionnaire des organisations d’employeurs. À l’inverse, la stratégie consistant à maintenir vivant un
processus moribond comporte le risque
d’une rupture du dialogue social. Ce qui
entraînerait la perte du statut de partenaire social représentatif auprès des institutions européennes, la perte de certains
accès privilégiés aux institutions européennes et ramènerait BussinesEurope
et l’UEAPME, au rang de simple lobby
patronal, à l’image des centaines d’autres
existants déjà (Michel, 2013).
Quelles sont aujourd’hui les options qui
s’offrent aux représentants du monde du
travail ? Si l’on se fonde sur les travaux
d’Hirschman (1970), nous pourrions déterminer les trois options classiques :
Voice, Exit et Loyalty, à savoir :

102

Philippe Pochet et Christophe Degryse - Dialogue social européen : la dernière chance ?

- rester loyal à un projet européen qui se
délite, dans l’espoir de pouvoir, un jour,
en revenir à un « âge d’or », une époque
de type delorien. Cela a été le choix syndical jusque récemment, en espérant
que les employeurs reviendraient à des
positions de négociation plus ouvertes.
Mais, ce n’est clairement plus le cas pour
la majorité des syndicats de la CES ;
- prendre la « porte de sortie » (Exit), mais
cette option « nucléaire » est à la fois difficile à mettre en œuvre et extrêmement
risquée. D’une part, parce que la raison
d’être d’un syndicat est la négociation.
Renoncer au dialogue social européen,
c’est renoncer au syndicalisme européen. D’autre part, parce que dans le
contexte actuel, le risque est grand qu’un
exit syndical n’affecte ni les organisations d’employeurs ni la Commission –

d’aucuns s’en réjouiraient même. Qui se
rappelle, aujourd’hui, que les syndicats
ont boycotté les institutions européennes,
de 1979 à 1982 (Degryse, 2013) ? Une
action pratiquement sans effet : l’impact
d’une politique de la chaise vide dépend
du poids de celui qui la mène…
- reste l’option Voice, c’est-à-dire faire
davantage entendre la voix du monde du
travail. Cette stratégie, sans doute la plus
vraisemblable, nécessite de sortir de l’autonomie piégeante du dialogue social,
telle que présentée par BusinessEurope.
Elle consiste à rappeler que ce dialogue
social n’est pas un forum de discussion
entre responsables d’organisations, mais
l’un des moteurs de l’Europe sociale, et,
qu’à ce titre, la Commission doit veiller à
son bon fonctionnement, doit l’alimenter,
doit en vérifier les résultats et s’assurer de

RÉFÉRENCES
- Branch, A. (2005), The Evolution of the European Social Dialogue towards Greater Autonomy : Challenges and Potential
Benefits, The International Journal of Comparative Labour Law and Industrial Relations, N° 21, pp.321-346
- Clauwaert S. (2010) Main developments in European cross-industry social dialogue in 2009: bargaining in many
shadows, in Degryse C. (dir.) Social developments in the European Union 2009, Brussels, ETUI, 149-172.
- Degryse C. (dir.) (2011) European social dialogue: state of play and prospects, Contract VP/2010/001/0019, Brussels, ETUC
and European Social Observatory.
- Degryse, C. (2013), 1973-2013. 40 ans d’histoire de la Confédération européenne des syndicats, ETUI.
- Degryse, C., Jepsen, M. and Pochet, P., (2013), The Euro crisis and its impact on national and European social policies,
European Trade Union Institute, Working Paper 2013.05, October.
- Didry, C. et Mias, A. (2005), Le Moment Delors. Les syndicats au cœur de l’Europe sociale, P.I.E.-Peter Lang, Brussels.

la revue socialiste 58
le dossier

sa mise en œuvre, et doit, si nécessaire, en
rééquilibrer l’asymétrie des acteurs. Des
propositions existent dans ce sens, mais
elles rencontrent de fortes oppositions.
Le Président de la Commission européenne, M. Juncker, a, à juste titre, estimé
que sa Commission était celle « de la der-

nière chance » pour retrouver le soutien
des citoyens. Construire l’Europe sans les
Européens est voué à l’échec. Le dialogue
social fait partie des spécificités du projet
européen, aux côtés d’autres lieux de participation et de démocratie citoyenne, économique et sociale.

- Hirschman (1970), Exit, Voice, and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge,
MA, Harvard University Press.
- Michel, H. (2013) Représenter le patronat européen, formes d’organisation patronale et modes d’action européen,
PIE-Peter Lang, Bruxelles.
- Schömann I., Clauwaert S. (2012) The crisis and national labour law reforms : a mapping exercise, Working Paper 2012.04,
Brussels, ETUI.
- Van Apeldoorn B. (2000), Transnational class agency and European governance: the case of the European Round Table
of Industrialists, New Political Economy, 5 (2), 157-181.
- Vanden Abeele, E. (2015) Dialogue social européen: histoire d'une innovation sociale, ETUI, Bruxelles

Regards droite

sur
la

UNE PUBLICATION GRATUITE
et en ligne sur le site du Parti socialiste
dirigée par Alain Bergounioux,
directeur aux études auprès du Premier Secrétaire, et
élaborée par le Service Veille-Riposte du Parti socialiste.

UN TRAVAIL DE CARACTÉRISATION
ET D’ANALYSE CRITIQUE DE LA DROITE,
DE L’EXTRÊME DROITE
ET DE LA DROITE EXTRÊME
Les témoignages de politologues, de sociologues,
d’universitaires, d’intellectuels et de responsables politiques
sur les droites, les populismes, en France et en Europe,
le « déclinisme », le « déclassement » et ses conséquences,
la sociologie électorale…

http://www.parti-socialiste.fr/dossier/le-kiosque

la revue socialiste 58
le dossier

Florent Le Bot

Historien1

L

Le travail n’est pas une marchandise.
Les chaussures Jallatte
dans la mondialisation

e travail comme agencement anthropologique original tend à se dissoudre sous les
effets corrosifs du capitalisme, pour être converti en un bien meuble de plus en plus
liquide et aisément échangeable et interchangeable. Ainsi, lesdites « rigidités du marché du travail » ou encore « la complexité et l’épaisseur du Code du travail », dont le tohu-bohu
médiatique se fait complaisamment l’écho, sont l’indice d’une rhétorique puissante à l’œuvre,
visant à détruire les obstacles empêchant l’ennoiement des terres non encore soumises à l’absolu
du capitalisme.
La « main invisible » de ce dernier s’apparente, de fait, à une dynamique
flanquée de quatre moteurs : le profit, la
justification, le contrôle, la perpétuation.
L’institution du travail2 n’échappe pas à
son emprise, particulièrement à travers
la mise en concurrence des territoires, au
motif d’un différentiel « d’attractivité »
entre pays, entre systèmes institution-

nels et de protections sociales. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité, de
ces « plans sociaux » qui consistent à
déplacer la localisation d’une source de
profit par le remplacement d’une unité
de production - « business unit » - par
une autre unité, en vue d’améliorer la
« profitabilité » et qui se traduisent, de
fait, par la dissolution d’un collectif de

1. Cf. notamment Florent Le Bot, « L’entreprise : une communauté de travail ? », Revue socialiste, dossier « L’entreprise »,
50, 2e trim. 2013, pp. 111-116 ; F. Le Bot (dir.), dossier « Monde(s) du travail », L’OURS, Recherche socialiste, HS 60-61, juil.déc. 2012 et dossier « Le travail en relations », L’OURS, Recherche socialiste, HS 66-67, janv.-juin 2014 ; F. Le Bot en codir.
avec Olivier Dard, Claude Didry et Cédric Perrin, dossier « Les milles peaux du capitalisme », L’Homme et la société, 2
vol., 193-194 et 195-196, 2014 / 2015.
2. Claude Didry, L’institution du travail, La dispute, à paraître.

106

F. Le Bot - Le travail n’est pas une marchandise. Les chaussures Jallatte dans la mondialisation

travail, d’une part, et par le contrôle renforcé sur un autre collectif, moins
solidarisé - donc moins protégé -, en un
autre lieu, d’autre part. La nature transnationale du capitalisme conduit à réviser
la « théorie des avantages comparatifs »,
telle que définie par l’économiste anglais,
David Ricardo, à la fin du XVIIIe siècle :
tout pays, même le moins compétitif qui

La mise en concurrence
des business units, au sein
de groupes transnationaux
contrarie, dans une large mesure,
les efforts des États - lorsqu’ils
en ont la volonté - en matière
de régulation des marchés.
soit, aurait intérêt à se spécialiser dans la
production pour laquelle il détient l'avantage relatif le plus important ou le
désavantage relatif le moins lourd d’effets, afin de pouvoir s’enrichir par le jeu
du commerce international. La mise en
concurrence des business units, au sein
de groupes transnationaux contrarie,
dans une large mesure, les efforts des
États - lorsqu’ils en ont la volonté - en
matière de régulation des marchés. Il reste

à définir la nature de ce que pourrait être
« l’avantage relatif le plus important » à
l’ère récente de la globalisation. Pour
autant, le travail résiste. Les « deux rêves »
du capitalisme, d’une normalisation complète des processus de production - le
« rêve » taylorien - et d’une totale standardisation des produits - le « rêve » fordien –
« Tout le monde peut avoir une Ford T
de la couleur qu'il souhaite, à condition
que ce soit le noir. » - reste heureusement
inachevé3. L’histoire sinueuse et ouverte
de Jallate, une fabrique française de chaussures de sécurité, peut éclairer la
complexité d’un aller-et-retour incessant
entre normalisation-standardisation/délocalisation et différenciation-innovation/
relocalisation.

COUP DE TONNERRE
SUR LES CÉVENNES.
UN DRAME DANS L’INDUSTRIE
FRANÇAISE DE LA CHAUSSURE
En 2007, un coup de tonnerre résonne dans
les Cévennes. Pierre Jallatte, fondateur, en
1947, d’une fabrique de chaussures qu’il a
dirigée jusqu’en 1983, se donne la mort, le
29 juin, à près de 89 ans. Ce suicide fait
suite, notamment, à l’annonce, par le

3. Robert Salais et Michael Storper, Les mondes de production. Enquête sur l’identité économique de la France, EHESS, 1993.

la revue socialiste 58
le dossier

groupe JAL, de la délocalisation, en Tunisie, de l’ensemble de la production de
Jallatte, avec, à la clé, 285 personnes
licenciées. Par-delà le drame qui frappe
les proches de cet entrepreneur, ce n’est
ni plus ni moins l’histoire, la place et
l’avenir industriel du pays qui se joue là.

Au milieu du siècle, il y a
environ 2 500 entreprises, en
France, pour 100 000 salariés.
En 2005, on ne dénombre
plus que 119 firmes employant à
peine plus de 10 000 personnes
pour une production de
30 millions de paires.
Comprendre les évolutions à l’œuvre
dans l’industrie de la chaussure, en
France, c’est tenir compte à la fois de
l’histoire et de la géographie4. Retenons
trois grandes phases. Durant le dernier
quart du XIXe siècle, l’introduction de la
machine à coudre, la normalisation des
pointures et le travail mécanisé ont bouleversé la physionomie de cette filière
proto-industrielle et artisanale. À partir
des années 1920, la production et la distri-

bution se concentrent autour de quelques
grands groupes, tel André - à présent
Vivarte, propriété d’un fonds de pension ou Bata, venue de Tchécoslovaquie, l’une
des premières firmes globalisées5. Cette
concentration, qui s’accompagne d’une
réorganisation des méthodes de travail autonomie des ateliers de production – préfigurant les business units -, introduction
du montage à la chaîne, rémunération au
rendement, etc. - et de commercialisation gestion centralisée des ventes, etc. -, ne se
propage, dans l’ensemble du secteur, qu’au
cours desdites « Trente Glorieuses ».
Au milieu du siècle, il y a environ 2 500
entreprises, en France, pour 100 000 salariés. Déjà, en 1960, ces chiffres se sont
effondrés : 700 firmes pour moins de
60 000 salariés. En 2005, on ne dénombre
plus que 119 firmes employant à peine
plus de 10 000 personnes pour une production de 30 millions de paires - celle-ci
était encore de 100 millions, en 20006.
C’est le troisième moment de notre histoire qui se conjugue avec logiques
financières, délocalisations et désindustrialisation du pays.

4. F. Le Bot et C. Perrin, « Mobiliser l’industrie de la chaussure, mobiliser ses territoires », Terrains & Travaux, 19, 2011,
p. 205-224.
5. F. Le Bot, « Les Chaussures Bata, une des toutes premières firmes globalisées », Histoire d’entreprises, 10, janv. 2012,
p. 20-23.
6. Statistiques du Conseil national du cuir.

108

F. Le Bot - Le travail n’est pas une marchandise. Les chaussures Jallatte dans la mondialisation

La chaussure s’observe également sous
l’angle géographique d’un archipel de
fabriques. Cholet, Fougères, Limoges,
Romans en constituaient les principales
émergences, avec chacune ses spécificités. Sachons, par exemple, qu’au milieu
du XXe siècle, Fougères (Ille-et-Vilaine),
spécialisée dans la chaussure pour
femmes, rivalisait, avec ses quelques
5 000 salariés et sa centaine d’entreprises, avec les plus grands groupes du
secteur cités précédemment. Par ailleurs,
tout le monde garde à l’esprit les coups
portés, en 2005, par des intérêts financiers au haut de gamme romanais
(Drôme), avec la liquidation de Kélian et
les licenciements chez Charles Jourdan.
Jallate apparaît décalée par rapport à
l’ensemble, prenant son essor en pleine
décrue de la filière, en-dehors de tout territoire dédié7. Installée sur les contreforts
des Cévennes, Saint-Hippolyte-du-fort,
près d'Alès, l’entreprise a bâti sa réussite
en s’insérant dans une niche spécifique,
celle de la chaussure de sécurité, et en y
associant ses employés - jusqu’à 900
dans les années 1960 ; encore plus de

600 dans la décennie suivante - par des
avantages salariaux et non-salariaux
substantiels - Pierre Jallatte, « patron
social », est passé par le Centre des
jeunes patrons8. En 1967, l’entreprise est
vendue au groupe Révillon frères – fourrures - dans des conditions qui sont à
documenter ; P. Jallatte en reste toutefois
le directeur -, lui-même repris en 1982
par le groupe Cora (hypermarchés
belges) qui en profite pour céder Jallatte
aux Chaussures André, lequel la revend,
onze ans plus tard, à un fabricant belge
de matériaux de construction (sic), Etex
Group. Désireux de se recentrer, ce dernier
s’en sépare, en 1998 au profit du fonds
d'investissement CVC Capital Partners.
Réalisant plus de la moitié de ses ventes
hors de France, Jallatte a enregistré, en
1997, un chiffre d'affaires consolidé de
560 millions de francs, reflétant une
progression moyenne annuelle de 4 %.
L’entreprise, qui n'est pas endettée et dispose d'une trésorerie positive, dégage
alors une marge nette annuelle de l'ordre
de 4 à 5 %. Jallatte revendique 25 % de

7. Les données qui suivent, s’appuient sur un épais dossier de presse, dont : Les échos, 25 juin 1998 ; Libération, 11 juin
2007 ; Le Monde, 25 juin 2007 ; L’usine nouvelle, 7 nov. 2012 ; Le Figaro, 8 janv. 2014 ; Le Midi Libre, 13 janv. 2014 ; Jeune
Afrique, 21 fév. 2014.
8. F. Le Bot, « Le CJP/CJD », J.-Cl. Daumas et alii, Dictionnaire historique des patrons français, Flammarion, pp. 1006-1010.

la revue socialiste 58
le dossier

Jallatte acquiert, à travers
les méandres des cessions
et des reprises, à travers son
propre engagement dans
la mondialisation, toute sa place
dans une histoire industrielle
faite de difficultés, mais aussi
d’adaptations, d’innovations,
d’accumulations de savoir-faire.
parts de marché, en France, et 15 %, en
Allemagne. La société, qui a racheté des
marques concurrentes comme l'allemand Lupos, Auda (bottes en PVC), etc.,
est également présente au Japon, dans le
cadre d'un accord de joint-venture avec un
alter ego nippon, la maison Simon. Enfin,
Jallatte se dote d'une base de fabrication et
de commercialisation, au Mexique, en partenariat avec la société Tenpac. Il détient
51 % du capital de la société commune. Jallatte acquiert, à travers les méandres des
cessions et des reprises, à travers son propre engagement dans la mondialisation,
toute sa place dans une histoire industrielle faite de difficultés, mais aussi
d’adaptations, d’innovations, d’accumulations de savoir-faire.

DANS LE RESSAC DE LA
MONDIALISATION : FRANCE-ITALIETUNISIE, ALLERS-ET-RETOURS
Le groupe JAL est né de la fusion, en 2001,
de Jallatte, avec l’italien Almar, à l’initiative du fonds de pension CVC capital
Partners. JAL s’endette largement pour
répondre aux critères de « profitabilité »
de son commanditaire. Un consortium
d'institutions financières emmené par la
Bank of America injecte des fonds dans
l’affaire. En 2006, Jallatte, leader européen
dans son secteur, a vu progresser ses
ventes de 12 %. En 2007, JAL emploie
4 500 personnes, mais la majorité d'entreelles travaillent dans la région de Bizerte,
en Tunisie. Jallate, au sein du groupe JAL,
n’est plus qu’une business unit parmi
d’autres. Le centre de gravité de la production s'est progressivement déplacé, à
partir des années 1990, de l’Europe vers
un territoire où les coûts sont nettement
moins élevés. Un plan de restructuration
est alors adopté, visant à faire passer ce
qui reste encore de production dans le
Gard, en Tunisie, sur cinq sites autour de
Bizerte9, et à réduire l'emploi, déjà bien

9. Laurence Héry a montré que ce « qui pourrait apparaître comme peu judicieux car consommateur de temps, d’infrastructures et de transport, comporte des atouts en matière de productivité, et constitue également un outil de contrôle
efficace, d’une main-d’œuvre qui peine toujours à s’organiser et à élaborer une représentation syndicale dans des unités éclatées. » F. Le Bot et L. Héry, « La chaussure en France au XXe siècle : la fin d’une industrie ? Comparaison du SPL

110

F. Le Bot - Le travail n’est pas une marchandise. Les chaussures Jallatte dans la mondialisation

entamé, à une centaine de personnes sur
environ 400. Les « experts » justifient ces
mesures par « une politique destinée à
faire de JAL une entreprise durablement
rentable.10 »

En 2007, JAL emploie
4 500 personnes, mais
la majorité d'entre-elles
travaillent dans la région
de Bizerte, en Tunisie. Jallate,
au sein du groupe JAL,
n’est plus qu’une business
unit parmi d’autres.

En 2008, la crise financière globale n’arrange rien. Le marché des chaussures de
sécurité, destinées à des firmes industrielles elles-mêmes en difficultés, s’écroule
de 20 %, et encore de 15 %, en 2012. Le
groupe perd de l’argent : 60 millions d’euros, entre 2008 et 2012, dont 700 000 pour
JAL France, avec d’importantes surcapacités. En 2012, JAL Group réalise un chiffre
d’affaires - autour de 110 millions d’euros -

en baisse de 15 %, par rapport à 2011.
Une part majeure de la production
(4,5 millions de paires) est réalisée en
Tunisie, l’usine gardoise ne gardant que
le semellage des chaussures haut de
gamme. En janvier 2014, JAL est racheté
par U-power au fonds Progressio SGR, luimême propriétaire, depuis 2010. Franco
Uzzeni, président de U-power, connaît bien
la maison, puisqu’il a dirigé le groupe JAL
de 2000 à 2005. Le groupe U-Power est
aussi un acteur important de la chaussure
de sécurité. Il reste alors 111 emplois sur le
site fondateur de Saint-Hippolyte-du-fort.
La reprise se déroule dans un contexte
tendu de conflit social, dans les usines
tunisiennes du groupe, qui vient prolonger la révolution de jasmin de 2010-2011.
La production est arrêtée en 2013-2014,
durant de longs mois. U-power annonce,
lors de la reprise de 2014, ne vouloir garder que 1 600 salariés tunisiens sur les
3 100 encore employés à cette époque,
en réduisant le nombre de sites. En
revanche, les responsables du groupe se
veulent rassurants quant à l’avenir du site

fougerais et de l’entreprise Noël à Vitré, face aux crises des années 1930 et des années 1970-1980 », P. Lamard, N. Stoskopf (dir.), Une décennie de désindustrialisation, 1974-1984 ?, A. et J. Picard, 2009, pp. 217-234. Cette stratégie comporte,
toutefois, des limites, notamment lorsque c’est un pays entier qui est ébranlé par un mouvement social, comme c’est
le cas de la Tunisie, avec la révolution de 2010-2011. Cf. infra.
10. Michel Drancourt, économiste, ancien délégué général de l'Institut de l'entreprise, « En souvenir de Pierre Jallatte »,
19 juin 2007, http://www.debat2007.fr/blog/, consulté le 15 avril 2015.

la revue socialiste 58
le dossier

gardois qui a reçu des investissements,
qui s’est modernisé - intensification de l’automatisation - et qui bénéficie… de la
qualité de son savoir-faire.

L’APPORT EN CAPACITÉS
DES TRAVAILLEURS, ENJEU
D’UN AVANTAGE COMPARATIF
Dans le cas de Jallatte, la survie de
l’entreprise, pourtant compromise à de
multiples reprises, tient d’abord à l’apport
en capacités des travailleurs qui y sont
attachés. Chaque « plan social » est évidemment une saignée dans ce potentiel.
Les sciences sociales nous le rappellent :
« Face aux hypothétiques politiques
d’égalisation des conditions salariales, la
conscience récente de la désindustrialisation, succédant à l’idéologie de la société
postindustrielle, suppose de prendre véritablement acte de cet engagement des
travailleurs et de la crise de l’entreprise,
pour arriver, par la Loi, à une véritable
reconnaissance de l’apport en capacités
des travailleurs comme base constitutive
de l’entreprise, seule à même de contrer
la dérive du capitalisme financier11. »
Amartya Sen adapte, substantialise et
humanise les économistes classiques, au

Dans le cas de Jallatte, la survie
de l’entreprise, pourtant
compromise à de multiples
reprises, tient d’abord à l’apport
en capacités des travailleurs qui
y sont attachés. Chaque « plan
social » est évidemment une
saignée dans ce potentiel.
rang desquels on compte David Ricardo,
afin de prendre la pleine mesure des circonvolutions de la globalisation.
Les produits Jallatte, des chaussures et
des bottes de sécurité à usage professionnel, sont conçus pour protéger les
pieds et les chevilles (voire les mollets)
contre différents aléas de nature électrique, chimique, mécanique, thermique,
etc. Ces chaussures doivent respecter un
certain nombre de normes - contraignantes au sein de l’Union européenne répondant à des contraintes spécifiques,
selon le domaine d'utilisation : résistance
au feu et à la chaleur ; caractéristiques
anti-électrostatiques ; protection du dessus du pied - éventuellement de la cheville
et du mollet - contre les coupures ; bout à
coquille - métallique, plastique ou composite -, s'il y a un risque de chute d'objet

11. Cl. Didry, « Le contrat de travail comme apport en capacités. Portée sociohistorique de l’analyse du développement
par Amartya Sen », dans F. Le Bot (dir.), « Monde(s) du travail », op. cit., pp. 21-48.

112

F. Le Bot - Le travail n’est pas une marchandise. Les chaussures Jallatte dans la mondialisation

lourd ; semelle anti-dérapage, s'il y a un
risque d'épandage d'huile ou autre ;
semelle renforcée de matériau anti-perforation - métal ou composite -, s'il y a un
risque de présence de copeau métalliques ; etc. Ce n’est pas un produit
anodin ; sa conception et sa réalisation
exigent des compétences pointues.
La visite du site Internet de la firme, nous
apprend que le département R&D du
groupe est situé en Italie, que l’essentiel
des chaussures demeure fabriqué en
Tunisie et que « l'usine de Saint-Hippolyte-du-fort est affectée à la production du
Lightane™, du Triane™ et du Soane™
bi-matière ainsi qu'aux embouts composites Xétane™ sur le principe de lignes de
fabrication et d'îlots flexibles très automatisés (capacité : 3 000 à 3 500 paires/jour ;
650 000 paires/année)12. » Il s’agit des produits les plus innovants du groupe, qui
plus est, situés sur le segment haut de
gamme du marché. Une réorganisation
des modalités de commercialisation, à
partir de mai 2014 - notamment, la mise
en place d’un site logistique, à Lyon,
pouvant stocker 280 000 paires -, per-

met une réactivité aux commandes,
sous cinq jours13. La réussite entrepreneuriale passe par le soin apporté à
l’articulation entre le produit, le procédé
et le marché.
Fort de constat, les récriminations syndicales gardoises concernant la production
tunisienne, illustrent le fait que la baisse
du coût du travail et la dérégulation/
déréglementation ne peuvent-être les
seuls facteurs à prendre compte, en
termes d’avantages compétitifs : « Problème d’organisation et d’exécution
du plan de charge des ateliers : les tiges
provenant de Tunisie sont livrées au
"compte-goutte", elles présentent beaucoup de malfaçons sur la qualité des
cuirs, des couleurs, des taches, du creux
etc. ; sur la confection de celles-ci, nous
constatons des malfaçons de montage,
de piquage, de strobel etc. ; et également
des problèmes sur les approvisionnements des accessoires : manque de
lacets, de demi-premières, de semelles
triane, de semelles aciers, etc.14 ». L’histoire de la mondialisation de la

12. www.jallatte.fr consulté le 15 avr. 2015. TM est le symbole pour trademark, marque déposée en français.
13. Agnès Richard, « Jallatte retrouve les moyens de ses ambitions », BBi, 122, déc. 2014, p. 40.
14. Extrait d’un tract commun de la CGT et de la CFTC, « Mouvement de grève chez Jallatte à Saint-Hyppolite-du-fort,
ce vendredi 28 octobre 2011 », reproduit par www.objectifgard.com, consulté le 15 avril 2015.

la revue socialiste 58
le dossier

Il faut remettre les salariés
au cœur des politiques
économiques et des stratégies
entrepreneuriales. Le travail
n’est pas un fardeau pour
la croissance ; il en est la clé.
production, depuis les années 1970,
mériterait, à coup sûr, un examen attentif
permettant de dégager des phases, fonction de l’intensité des flux financiers
transnationaux, mais aussi fonction de
la prise en compte par les firmes des
modalités locales d’exercice du travail l’apprentissage de la mondialisation, en
quelque sorte.
« Le travail n’est pas une marchandise ».
L’Organisation internationale du travail
(OIT) pose ce principe dès l’article 1 de la
déclaration de Philadelphie (10 mai

1944)15. Durant les années 2013-2014, le
Commissaire au redressement productif
(CRP) de Languedoc-Roussillon (Pascal
Théveniaud), nommé par le ministre de
l'Économie et du Redressement productif
(Arnaud Montebourg), a suivi de près le
dossier Jallatte16. Il s’est appliqué à trouver un repreneur lorsque la situation
l’exigeait. Il a également « organisé des
"comités techniques" pour recréer le lien
entre les salariés et la direction.17» Dans
ces discussions, l’apport, en capacités,
des travailleurs a constitué un argument
de prix pour attirer l’investissement. Il
faut remettre les salariés au cœur des
politiques économiques et des stratégies
entrepreneuriales. Le travail n’est pas un
fardeau pour la croissance ; il en est la clé.
Le travail n’est pas une marchandise, il
est source de richesses.

15. Cf. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Seuil, 2010.
16. L’activité des commissaires au redressement productif devrait offrir de belles perspectives d’études pour les chercheurs en sciences sociales.
17. FranceTVinfo.fr, 17 juin 2014.

la revue socialiste 58
le dossier

Michel Wieviorka

D

Directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)
et administrateur de la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme (FMSH).

Reverrons-nous des mouvements sociaux ?

urant environ un siècle et demi, la France a été une société industrielle, structurée
autour du conflit opposant le mouvement ouvrier aux maîtres du travail. Enraciné
dans l’usine, dans l’atelier, ce conflit pouvait mettre en jeu des significations de haut
niveau de projet, même si, concrètement, les luttes n’allaient pas au-delà de revendications
limitées. Le sens de l’action ne s’arrêtait pas à des problèmes inscrits dans la vie de l’entreprise,
il concernait vite toute la société, et touchait au pouvoir d’Etat. Il s’étendait bien au-delà du monde
ouvrier, et bien des mobilisations associatives, dans les quartiers, dans les campagnes, à
l’Université, etc., se réclamaient, elles aussi, du mouvement ouvrier.

DU MOUVEMENT OUVRIER
AUX NOUVEAUX
MOUVEMENTS SOCIAUX
La construction du socialisme, en France
comme dans bien d’autres pays, a largement reposé sur les luttes ouvrières et les
espoirs qu’elles portaient. Elle est venue,
dans la théorie comme dans la pratique,
proposer les modalités d’un passage
du bas vers le haut, d’une action proprement sociale à la conduite de l’Etat. L’idée
de « mouvement social » s’origine dans
ce constat : le « mouvement social »,
dont le mouvement ouvrier est la figure
fondatrice, paradigmatique, est cette

En mai 1968, le mouvement
étudiant a inauguré
une nouvelle ère, ce fut une
« brèche » ont écrit Edgar
Morin, Claude Lefort, et,
sous pseudonyme, Cornelius
Castoriadis. A partir de là, le
mouvement ouvrier, déclinant,
perdait de sa centralité,
tandis qu’émergeaient
des nouveaux acteurs.
composante des luttes, parmi d’autres,
qui en appelle à l’émancipation de ceux
qu’elle mobilise tout en visant, bien plus
largement à un monde meilleur, plus

116

Michel Wieviorka - Reverrons-nous des mouvements sociaux ?

juste, en rêvant – reprenons des expressions qui peuvent paraître désuètes - de
lendemains qui chantent et en pouvant
être identifiée au sel de la terre. Le mouvement social ainsi compris met en jeu les
orientations les plus générales de la
société, son modèle culturel, ce qu’il s’agit
de faire de la part du surplus économique
qui n’est pas consommé. Et cette idée,
donc, est datée et située, propre d’abord à
des sociétés occidentales industrielles.
En mai 1968, le mouvement étudiant
a inauguré une nouvelle ère, ce fut une
« brèche » ont écrit Edgar Morin, Claude
Lefort, et, sous pseudonyme, Cornelius
Castoriadis. A partir de là, le mouvement
ouvrier, déclinant, perdait de sa centralité, tandis qu’émergeaient des nouveaux
acteurs, à la charge souvent plus culturelle que proprement sociale, et aux
adversaires moins facilement identifiables que les maîtres du travail pour le
mouvement ouvrier : mouvements de
femmes, d’homosexuels, régionalistes,
écologistes, antinucléaires, etc. Ces
contestations dessinaient l’image d’une
société qui, faute de meilleure définition,
a été qualifiée de « postindustrielle », en
France, par Alain Touraine, aux EtatsUnis, par Daniel Bell.

ANALYSTES
ET ACTEURS POLITIQUES
Quand le mouvement ouvrier occupait le
cœur de la vie collective, puis, lorsque les
« nouveaux mouvements sociaux » ont
fait leur apparition, la réflexion théorique,
sociologique, et la mise en perspective
historique tout aussi bien, non seulement, étaient denses et riches, mais
aussi alimentaient le débat d’idées bien
au-delà des spécialistes. Les acteurs et les
analystes faisaient preuve souvent d’une
grande exigence conceptuelle, le débat
d’idées était actif, la production des
sciences sociales intéressait les partis
politiques de gauche, et les approches
du « mouvement social » étaient l’objet
de bien des passions. Fallait-il suivre
Serge Mallet et les apôtres de la « nouvelle classe ouvrière » ? Alain Touraine,
annonçant le passage d’un type de
société à un autre, chaque type ayant
son mouvement social propre ? La
lutte ouvrière demeurait-elle première,
ouvrant éventuellement la voie à des
succès sur d’autres « fronts », femmes,
écologistes, par exemple ? Le marxisme
apportait-il encore un cadre « indépassable », comme avait dit Jean-Paul Sartre,
pour l’analyse politique, y compris celle
des mouvements sociaux ? Mais alors,

la revue socialiste 58
le dossier

quel marxisme, celui de Louis Althusser
et des structuralistes ? Celui des léninistes, pour qui le sens de l’action relève
d’une avant-garde qui seule le détient,
tandis que le prolétariat ouvrier, livré
à lui-même dans ses luttes, ne peut
être que « trade-unioniste » ? Celui des
lecteurs de Gramsci et des eurocommunistes, proposant, dans l’éphémère
période bénie qu’a constituée pour eux
la deuxième partie des années 1970, de
valoriser dans l’analyse la culture et la
démocratie, et pas seulement l’économie ?
Ne fallait-il pas, comme André Gorz, faire
ses « Adieux au prolétariat » ?

CHANGEMENT DE DONNE
Mais que tout ceci semble éloigné ! Où en
sommes-nous ? Le syndicalisme n’a pas
été entraîné par le déclin historique du
mouvement ouvrier, il conserve un rôle
important, mais ce n‘est plus une figure
centrale, et il a disparu de bien des entreprises, pour exister surtout dans la fonction
publique et quelques grandes firmes. Il est
de moins en moins enraciné en bas, sur les
lieux de travail, son influence est devenue
plus politique que sociale, il demeure une
force incontournable quand il s’agit de
grands dossiers comme les retraites ou les
assurances sociales.

Certaines des contestations nouvelles
ont pratiquement disparu de la scène
publique, ce fut le cas, notamment, avec
les régionalistes ; d’autres se sont fortement institutionnalisées, notamment
avec l’essor de forces politiques se réclamant de l’écologie, ou avec les progrès
des droits des femmes. Et le débat sur
la nature et le sens des mouvements

Les eaux se sont séparées,
entre l’analyse de type
sociologique, et la vie politique.
Il n’y a plus, depuis longtemps,
la densité et la qualité
des relations intellectuelles qui
s’étaient nouées, autour
des mouvements sociaux,
entre les acteurs politiques
et sociaux, syndicalistes,
animateurs d’associations,
et les sciences sociales.
sociaux a connu une évolution marquée
par deux caractéristiques principales.
D’une part, les luttes les plus significatives susceptibles d’être analysées à la
lumière d’un concept de mouvement
social se sont globalisées, avec, notamment, l’alter-mondialisme, et du coup, les
efforts pour les penser, voire les théoriser,
se sont eux aussi globalisés, ce qui veut

118

Michel Wieviorka - Reverrons-nous des mouvements sociaux ?

dire aussi, en l’occurrence, qu’ils se développent sous hégémonie anglo-saxonne.
La France a cessé d’être au cœur de la
réflexion théorique, notamment sociologique, dans ce domaine, ce qu’elle était
dans les années 1960 et 1970. Et, d’autre
part, les eaux se sont séparées, entre
l’analyse de type sociologique, et la vie
politique. Il n’y a plus, depuis longtemps,
la densité et la qualité des relations intellectuelles qui s’étaient nouées, autour
des mouvements sociaux, entre les
acteurs politiques et sociaux, syndicalistes, animateurs d’associations, et les
sciences sociales, lorsqu’elles continuaient à se préoccuper de mouvements
sociaux. L’activité des « think tanks » de
la gauche, la Fondation Jean Jaurès et
Terra Nova, apparu plus récemment, ne
permet guère de nuancer nettement
cette appréciation.

LES MOBILISATIONS
AUJOURD’HUI EN FRANCE
Peut-on envisager qu’il soit mis fin à
cette situation, et que nous retrouvions
le souci et la capacité, théorique, conceptuelle, et pratique, de penser un renouveau
des « mouvements sociaux » ? Il faudrait
d’abord, en France, que des luttes
pouvant justifier une telle hypothèse

imposent concrètement de s’y atteler –
j’y reviendrai. Cela impliquerait aussi de
reconstruire le concept de « mouvement
social », de renouveler cet outil analytique pour qu’il ne soit pas daté et situé
dans les seules sociétés occidentales des
années 1960 et 1970. Peut-être même
conviendrait-il d’abandonner le qualificatif de « social », tant les dimensions
culturelles et politiques me semblent
désormais primer : les luttes les plus
significatives en appellent à la dignité,
au respect, à la reconnaissance de l’identité individuelle et collective de ceux
qui se mobilisent, à la démocratie, aux
droits humains, à la citoyenneté, et pas
seulement ni même toujours ou principalement aux dimensions proprement
sociales de l’existence.
Cela impliquerait encore de s’intéresser à
deux dimensions classiquement sous-estimées dans les approches du mouvement
ouvrier, et même des nouveaux mouvements sociaux de la fin des années 1960
et des années 1970 : d’une part, il
convient de sortir, comme disait le sociologue, Ulrich Beck, du « nationalisme
méthodologique », de penser global –
aujourd’hui, des luttes locales s’inscrivent vite dans des logiques mondiales,

la revue socialiste 58
le dossier

qu’elles soient réelles, imaginaires ou
symboliques, ce qui n’est pas du tout la
même chose que de considérer les
dimensions internationales de l’action. Et
d’autre part, prendre la mesure des luttes

Il est certainement utile de
compléter l’idée de mouvement
par celle d’anti-mouvement,
qui renvoie à l’image d’une
inversion dans laquelle les
significations du mouvement
sont perverties, retournées
en logiques de violence,
de rupture, de haine, de
non-rapport social ou politique.
actuelles impose de s’intéresser à la subjectivité personnelle des acteurs, qui
choisissent, comme individus, de participer à l’action, de s’engager, mais aussi de
se dégager. Ce qui oblige aussi de s’écarter des explications déterministes, qui
partent de la situation, par exemple, économique, pour rendre compte de la
formation et de la mobilisation des mouvements. De plus, il est certainement utile
de compléter l’idée de mouvement par
celle d’anti-mouvement, qui renvoie à
l’image d’une inversion dans laquelle
les significations du mouvement sont
perverties, retournées en logiques de vio-

lence, de rupture, de haine, de non-rapport social ou politique.
De ce point de vue, comment analyser la
scène nationale française contemporaine ?
Peut-on parler de « mouvements », d’action de haut niveau de projet liée
à des dimensions d’émancipation, de
construction d’un monde meilleur ?
D’anti-mouvements ? Tournons-nous,
d’abord, du côté des luttes proprement
sociales, qui mettent en jeu les positions
économiques, le revenu, l’emploi, l’accès
au logement, à la santé, à l’école pour les
enfants. Dans la France d’aujourd’hui,
celles-ci ne s’élèvent pas au niveau de
projets d’émancipation, et de visées politiques générales, pouvant concerner
toute la société. Elles sont, au mieux,
défensives, sans capacité offensive, portées, par exemple, par des travailleurs
refusant la fermeture de leur usine, la
suppression d’emplois et recourant, à la
limite, à des modes d’action quelque peu
violents – séquestration de dirigeants,
par exemple. Elles sont, ensuite, catégorielles ou corporatistes, portées par des
groupes capables de mobiliser des ressources pour faire valoir des demandes
qui leur sont propres, sans portée universelle, malgré d’éventuels discours

120

Michel Wieviorka - Reverrons-nous des mouvements sociaux ?

prétendant le contraire : grève des pilotes
d’Air-France, par exemple, inquiets des
décisions de leur entreprise mettant en
cause leur modes actuels d’emploi et de
rémunération. Elles sont, enfin, parfois
un mélange de corporatisme ou d’action
catégorielle, et de défense d’un modèle
économique, pourtant contestable : les
« bonnets rouges » bretons, par exemple,

Le travail ne peut plus
constituer le centre de la vie
sociale, l’activité à partir
de laquelle se construisent
des luttes de portée générale,
dotées de projets et lourdes
d’une charge émancipatrice.
à partir de leur refus d’une mesure fiscale, l’écotaxe, ont défendu tout à la fois
des intérêts particuliers, ceux notamment des camionneurs, et un modèle
économique qui fait de la Bretagne le
contraire de ce que l‘on peut attendre en
matière de développement durable et de
sensibilité écologique. Et, en conférant
un caractère régionaliste à leur action, ils
ont joué sur une fibre populiste et démagogique. Tout ceci confirme que le travail
ne peut plus constituer le centre de la vie
sociale, l’activité à partir de laquelle se
construisent des luttes de portée géné-

rale, dotées de projets et lourdes d’une
charge émancipatrice.
Considérons, maintenant, les luttes à
dimensions culturelles plus que sociales.
La plus importante de ces dernières
années, et de très loin, a été la mobilisation contre le « mariage pour tous » -,
une action conservatrice, voire réactionnaire, souvent homophobe et perméable
à des courants idéologiques d’extrêmedroite, même si elle comportait aussi des
interrogations qui auraient mérité débat,
notamment à propos de la procréation
médicalement assistée et de l’adoption.
Les contestations écologistes et antinucléaires se sont, pour l’essentiel,
dissoutes dans le débat politique et les
jeux politiciens, et le peu qui y a échappé,
comme on l’a vu à propos de l’aéroport
de Notre-Dame des Landes puis, plus
récemment, du barrage de Sivens, revêt
l’allure de la marginalité et d’une radicalisation elle-même plus ou moins
ouverte à la violence, et favorisant la
contre-violence de l’Etat - le 16 octobre
2014, un opposant au projet, Rémi
Fraisse, était tué par une grenade lancée
par les forces de l’ordre. Le paysage français des luttes, sociales comme
culturelles, ne permet guère, aujourd’hui,

la revue socialiste 58
le dossier

Le paysage français des luttes,
sociales comme culturelles,
ne permet guère, aujourd’hui,
de parler de « mouvement »,
au sens d’une signification
de l’action témoignant
d’un haut niveau de projet
et d’une capacité à lui conférer
une portée universelle
d’émancipation et de justice.
de parler de « mouvement », au sens
d’une signification de l’action témoignant
d’un haut niveau de projet et d’une capacité à lui conférer une portée universelle
d’émancipation et de justice. Il témoigne,
plutôt, d’une résistance à tout effort pour
en finir avec la longue sortie des Trente
Glorieuses et inventer, pour la France, un
nouveau modèle, économique, social,
culturel, politique.
Par contre, les anti-mouvements font
flores dans notre pays, qu’il s’agisse
du terrorisme global, de l’antisémitisme,
du racisme. Ces expressions, éventuellement violentes, sont l’aboutissement d’une
longue période marquée par l’incapacité à
donner forme collective et contestataire
à des demandes qui auraient peut-être,
dans un autre contexte, pu prendre
l’allure d’un mouvement portant des

revendications et obtenant leur traitement politique et institutionnel ; elles
expriment une perte de sens. Depuis la
fin des années 1970, en effet, bien des
questions, de plus en plus aigües, ont été
formulées, plus ou moins confusément,
qui n’ont trouvé ni traitement politique
satisfaisant, ni capacité à animer l’action
collective de forces se structurant : chômage, exclusion, précarité, « banlieues »,
mise en cause de la laïcité, etc. En 1983, le
racisme subi, les discriminations vécues,
l’injustice sociale avaient suscité la «
Marche contre le racisme, pour l’égalité »,
un mouvement, au sens que nous en
proposons ; la mobilisation s’est perdue
dans l’institutionnalisation incarnée par
Sos-Racisme. Elle a laissé la place
à des conduites émeutières, avec un
sommet, en octobre-novembre 2005,
constitué par les trois semaines de violences urbaines dans toute la France,
consécutives à la mort de deux adolescents qui s’étaient réfugiés dans un
transformateur électrique pour échapper
à un contrôle de police. Et, aujourd’hui,
les carences de l’action politique et
l’inexistence d’une capacité à construire
une action collective aboutissent à des
discours et à des conduites de haine qui
expriment la fragmentation de la société

122

Michel Wieviorka - Reverrons-nous des mouvements sociaux ?

française, la poussée des identités, avec
leur face d’ombre et de violence, en
même temps qu’ils témoignent de
l’échec de l’Occident, plus profond, et qui
n’est pas spécialement français, à assurer le passage postcolonial, à réussir la
décolonisation.
En proie à des anti-mouvements, et bien
incapable, aujourd’hui, de construire
les conflits qui permettraient à des mouvements de s’affirmer, la France est,
paradoxalement, le pays où a pu être
lancé, sous la plume de Stéphane Hessel,
un appel à s’indigner qui a été un formidable succès de librairie. Mais guère plus.

Le déficit de mouvements est source
d’anti-mouvements, il est aussi source
d’apathie, il encourage le « présentisme »
si bien décrit par l’historien, François
Hartog, l’incapacité à se projeter vers
l’avenir. Il contribue à la crise du système
politique, puisque la gauche ne peut plus
se poser la question de savoir comment
représenter un mouvement qui la porterait. Il est au cœur de la crise de sens
contemporaine. On ne crée pas de mouvements d’en haut, par volontarisme
politique, certes. Mais on passe à côté
de leur ébauche éventuelle lorsque, à
gauche, on construit l’action politique de
façon à désamorcer tout conflit naissant.

grand texte

la revue socialiste 58

Albert Gazier (1908-1997).

L

Député socialiste de la Seine, puis, ministre
sous la Quatrième République.

Témoignage sur les grèves de 1936

e texte qui suit livre un témoignage sur ce qu’ont été les grèves de 1936, dans le secteur
des Grands magasins qui n’avait pas l’habitude de ce type d’action. Il est le fait d’une
personnalité importante du syndicalisme français, avant 1940, puis du socialisme,
Albert Gazier (1908-1997). Aujourd’hui, un peu oublié, celui-ci a pourtant été une personnalité
importante qui a participé à tous les grands évènements et les grandes épreuves de la gauche,
depuis 1936. Syndicaliste, résistant à Libération-Nord, député, huit fois ministre sous la
IVe République, acteur important du renouveau de la gauche, dans les années 1960 et 1970 - il
animera le groupe des experts dans le parti d’Epinay, jusqu’en 1977, auprès de François
Mitterrand -, il a le bonheur de connaître la victoire de 1981 et il siègera au Conseil supérieur
de la magistrature, jusqu’en 1988. Dans ses archives, ont été retrouvées les pages d’un journal,
avec des témoignages sur des moments importants de sa vie et de l’histoire. Le tout a été publié,
grâce aux soins de Frédéric Cépède et Gilles Morin, dans un ouvrage de 2006, chez l’Harmattan, avec des hommages de Pierre Mauroy, Lionel Jospin et Marc Blondel.1
Alain Bergounioux.

Directeur de la Revue socialiste

Plutôt que de dresser un tableau général
des grandes grèves de 1936, je préfère
analyser un cas concret et vécu, d’ailleurs
caractéristique, le conflit des employés
parisiens des Grands magasins et Prix
uniques2. Les employés sont en général

individualistes. On a toujours trouvé chez
eux des conservateurs, des radicaux, des
socialistes, des communistes mais aussi,
plus qu’ailleurs, des anarchistes et des
trotskistes. Leur histoire syndicale est
riche de luttes et de réalisations. Depuis

1. « Une grève en 1936 », témoignage d’Albert Gazier, Secrétaire de la chambre syndicale des employés de la région parisienne, paru dans Albert Gazier, Autour d’une vie de militant, L’Harmattan, coll. Des poings et des roses, 2006, pp. 91-97.
2. Il s’agit des magasins à prix uniques, grandes surfaces de centre-ville, portant souvent ce nom sous différentes formes
(Uniprix, Prisunic, etc.) qui se sont multipliés dans cette période.

124

Albert Gazier - Témoignage sur les grèves de 1936

la moitié du XIXe siècle, elle présente des
cycles successifs : pendant des années, le
syndicat est faible ; la masse semble indifférente, seul un noyau de militants
courageux et persévérants mène le combat. Puis, soudain, une explosion se produit et les masses entrent dans l’action
en nommant comme leurs représen-

Pour les salaires, dans
les grands magasins,
les vendeuses majeures
recevaient de 600 à 800 francs
par mois, les mineures
de 400 à 600, les débutantes
200, parfois moins.
tants les militants du noyau dur et fidèle3.
Il en fut ainsi, par exemple, en 1869, pour
le repos dominical, en 1919 pour les salaires, la journée de huit heures et la « semaine anglais4 », et en 1936. Au début de
1936, la Chambre syndicale des employés de la région parisienne (CGT)
comptait environ 5 000 adhérents. En
quelques semaines, ce chiffre est multi-

plié par 18, donc 90 000 syndiqués dont
30 000 pour la section « nouveautés »
(Grands magasins et Prix uniques).
Quelle est à cette époque la situation de
l’employé parisien ? Comme tous les travailleurs, il subit durement les effets de
la crise mondiale et de la déflation qui a
atteint la France, notamment en 1935 :
bas salaires, chômage et insécurité,
conditions de travail tout à fait scandaleuses. Pour les salaires, dans les grands
magasins, les vendeuses majeures recevaient de 600 à 800 francs par mois,
les mineures de 400 à 600, les débutantes
200, parfois moins. Les vendeurs gagnaient 700 à 900 francs et certains d’entre eux, les débiteurs, 300 ou moins. Dans
les bureaux et dans les Prix uniques, les
salaires étaient plus bas encore. De 1936
à 1976, l’indice du coût de la vie a été multiplié par 100 environ. Actualisés au prix
de 1975, ces salaires correspondent aujourd’hui à la même somme en nouveaux francs. Par exemple, la vendeuse
de Prix uniques à 500 francs (il y avait des

3. La fédération nationale des employés compte après l’explosion sociale de mai-juin 1936 près de 260 000 adhérents.
Ces effectifs diminuent rapidement pour atteindre 160 000 en 1939. En Région parisienne, le nombre d’employés syndiqués était, environ, de 16 000 au lendemain de la Première Guerre mondiale. En 1935, il était de 20 000 adhérents.
Pour la CGTU, les chiffres suivent une courbe descendante, entre 5 000 et 3 000. Après le Front populaire, les effectifs
du syndicat des employés de la Région parisienne représentent entre le quart et le tiers des effectifs nationaux de la
Fédération.
4. 5 jours de travail dans la semaine.
5. 500 Francs, en 1936, correspondent à 300 euros constants en 2006 ; 1 franc de 1936 correspond à 0,59 euro actuel.

la revue socialiste 58
GRAND TEXTE

salaires inférieurs) touchait à l’époque, en
pouvoir d’achat, les trois quarts de l’allocation minimale servie aujourd’hui aux
personnes âgées5.
Évidemment, ces comparaisons ne doivent pas être prises à la lettre. En quarante ans, le niveau de vie et le mode de
vie ont été modifiés profondément dans
leurs structures, des besoins nouveaux
sont nés, des produits autrefois inconnus
ont été créés. Traduire du franc de 1936
en franc de 1975 peut donner une idée

Une grande partie de ce
que Émile Zola a décrit
dans Au bonheur des dames
est toujours vraie : travaux
en sous-sol, dérogations
au repos hebdomadaire,
nourriture très médiocre,
discipline de fer, intervention
de l’employeur dans
la vie privée des travailleurs.
générale de la situation, mais le chiffrage
qui vient d’en être fait doit être interprété
avec prudence. Il faut ajouter que le
salaire indirect, les avantages sociaux,

représentaient en pourcentage du salaire, environ la moitié de ce qu’ils sont
actuellement. Il n’y a pas alors de sécurité
sociale, mais des assurances sociales
créées en 1930 qui accordent des prestations en cas de maladie et la promesse
d’une retraite pour… 1960. Il n’existe
aucun régime légal d’allocations familiales, pas d’allocation logement, etc. Il n’y
a pas non plus d’indemnités de chômage, mais des allocations d’assistance
attribuées dans un total arbitraire.
Ces travailleurs n’ont pas de congés
payés. Ils travaillent dans des conditions
matérielles et morales très pénibles. Une
grande partie de ce que Émile Zola a décrit dans Au bonheur des dames est toujours vraie : travaux en sous-sol,
dérogations au repos hebdomadaire,
nourriture très médiocre, discipline de
fer, intervention de l’employeur dans la
vie privée des travailleurs. Il suffit d’une
simple mésentente avec le chef, il suffit
d’une plainte d’une cliente, justifiée ou
non, pour que l’employé soit immédiatement licencié. Beaucoup de femmes sont
occupées dans le commerce. La plupart

6. Les premières grèves commencent le 11 mai 1936 à l’usine Bréguet du Havre. Le 13 à Toulouse une deuxième grève éclate.
Elles sont suivies par une troisième, le 14, à l’usine métallurgique Bloch de Courbevoie, puis, touchent principalement les
usines métallurgiques de la région parisienne, à partir du 24 mai. Un accord global est conclu, le 4 juin ; c’est l’accord dit
Matignon.

126

Albert Gazier - Témoignage sur les grèves de 1936

font une double journée de travail : l’entreprise, le foyer. Celles qui n’ont pas reçu
de formation professionnelle valable
sont les premières victimes des licenciements. Parfois, le chef renvoie l’employée
qui repousse ses avances. Aussi, n’est-il
pas étonnant que les revendications essentielles des employés portent sur les
salaires, la durée hebdomadaire du travail répartie sur 5 jours (les 5 x 8) et le
Conseil de discipline permettant un examen paritaire et public des décisions de
renvoi. L’action engagée par les employés
pour appuyer leurs revendications fut
quasi-unanime (sauf dans la maîtrise) et
spectaculaire.
Comme les usines, les grands magasins,
dans leur majorité, et beaucoup de Prix
uniques furent occupés6 ; la grève se déclencha le 4 juin, lendemain du second
tour des élections législatives. Ceux des
responsables syndicaux qui vivent encore
aujourd’hui se souviennent avec émotion
de cet extraordinaire spectacle : les discours prononcés sur l’escalier d’honneur
des grands magasins (entre deux chanteurs ou musiciens) devant ces jolies filles

s’accoudant aux balcons de tous les
étages, rieuses et multicolores avec leur
corsage de printemps. Les élus du personnel faisaient assurer l’ordre et la discipline. Le ménage et l’entretien étaient
effectués chaque jour avec soin. Défense
de toucher aux marchandises. J’ai vu
dans des Prix uniques, des vendeuses
acheter à la charcuterie d’en face le jambon de leurs sandwiches plutôt que de se
servir dans leur propre rayon d’alimentation. Ce n’était peut-être pas très rationnel
mais très émouvant. La grève des grands
magasins était populaire. Les bulletins
de paye collés par les grévistes dans les
vitrines surprenaient les passants. Journaux, radio, cinéma consacraient beaucoup de place à ce conflit.
En raison de son caractère national, Léon
Blum confia le règlement de ce conflit au
ministre de l’Intérieur Roger Salengro7 (le
ministre du Travail, Jean Lebas8, était
souffrant). Salengro était un homme exceptionnel. Sa distinction, son autorité
ferme et souriante, sa volonté résolue et
calme firent sur le patronat une visible
impression. Devant lui, s’effectua un

7. Salengro Roger (1890-1936), député-maire socialiste de Lille. Ministre de l’Intérieur du Front populaire, il se suicide, le
17 novembre 1936, épuisé par une campagne de calomnies.
8. Lebas Jean (1878-1944), employé, député-maire socialiste de Roubaix, secrétaire de la fédération socialiste du Nord et
membre de la direction nationale de la SFIO, depuis la Première Guerre mondiale. Il meurt en déportation, en 1944.

la revue socialiste 58
GRAND TEXTE

La grève des grands magasins
était populaire. Les bulletins
de paye collés par les grévistes
dans les vitrines surprenaient
les passants. Journaux, radio,
cinéma consacraient beaucoup
de place à ce conflit.
grand déballage : la misère des employés, leurs salaires, les amendes, leurs
privations, les renvois, le droit de cuissage, les suicides, toute une série de faits
accablants. Les patrons baissaient la tête.
Oreste Capocci, le secrétaire général de la
Fédération des employés, leader de la délégation, mena cette bataille avec sa
fougue, son éloquence et sa foi. Le règlement du conflit demanda deux semaines. Il fut grandement facilité par les
accords intervenus dans la métallurgie9.
Sur bien des points, la Convention collective de la Nouveauté se bornait à reproduire les clauses arrachées par les
métallos, preuve concrète de la solidarité
qui unit l’ensemble des salariés. Mais les
employés, on l’a vu, avaient aussi des revendications particulières, par exemple
le Conseil de discipline.

Finalement, Salengro fit accepter son arbitrage avec deux parties. Il décida la
création du Conseil de discipline, les
salaires minima et aussi, ce que peu de
professions avaient obtenu : l’échelle mobile des salaires comme dans le livre. Les
salaires minimaux étaient ainsi : pour un
vendeur de 21 ans, 1 175 F par mois, et
1 275 F à 24 ans ; vendeuse respectivement
1 000 et 1 100 F. Dans les Prix uniques, les salaires garantis à 24 ans étaient de 1 025 F
pour les hommes et 875 F pour les
femmes. Si l’on se reporte aux exemples
cités au début de cette étude, la Convention collective apporte une certaine amélioration au personnel confirmé, mais
surtout, elle met fin aux salaires épouvantablement bas que la crise tendait à
généraliser. Dans ce dernier cas, mai
1936 a littéralement sauvé de nombreux
travailleurs de la malnutrition et de la
mort. J’ai entendu plusieurs de ces salariés dire que la Convention collective leur
avait apporté 5 kilos. Le Conseil de discipline a mis fin aux abus les plus criants
en obligeant l’auteur de la sanction à la
justifier devant le représentant du minis-

9. Il n’existe pas d’accords globaux dans le monde du travail avant 1936. Les lois votées par le Front populaire et les
Accords Matignon du 6 juin consacrent les 40 heures par semaine, les congés payés et les conventions collectives.
Néanmoins, il existait un certain nombre de conventions collectives dans plusieurs entreprises, depuis la fin du premier conflit mondial.

128

Albert Gazier - Témoignage sur les grèves de 1936

tre du Travail. Les clauses secondaires de
la Convention, sans avoir la même importance, n’étaient pas dénuées d’intérêt :
majoration d’ancienneté, congé supplé-

Mai 1936 a littéralement
sauvé de nombreux travailleurs
de la malnutrition et de la mort.
J’ai entendu plusieurs
de ces salariés dire que
la Convention collective
leur avait apporté 5 kilos.
mentaire pour les employés travaillant
en sous-sol, indemnité de licenciement,
allocations journalières en cas de maladie ou de maternité, afin de compléter les
prestations des assurances sociales.
Voilà donc une grève puissante qui
aboutit à l’une des conventions collectives les meilleures de cette époque. Cette
convention va donc faire l’objet d’attaques virulentes du patronat. Après la
victoire, les employés retournent progressivement à la passivité d’autrefois.
Heureusement, le syndicat a prévu que
la date du renouvellement annuel de la
Convention se situerait en décembre,
mois pendant lequel les directions sont
plus vulnérables à cause des gros chiffres d’affaires qu’apportent les fêtes de

Noël et du jour de l’an. En décembre 1937,
les avantages acquis y compris l’échelle
mobile sont maintenus, mais de justesse.
Mais le climat social s’alourdit. La combativité syndicale faiblit, non seulement
chez les employés, mais dans toutes les
professions. Le patronat essaye de récupérer le coût de ses concessions par des
réorganisations de travail entraînant des
licenciements ou en favorisant les syndicats maison (dont malgré tout l’influence
est restée limitée) et encore en majorant
leurs prix. En 1937, le coût de la vie augmente en douze mois de plus de 20 %. Il
est évident que l’attaque patronale va se
concentrer sur celles des clauses de la
Convention les plus exceptionnelles, surtout l’échelle mobile. D’autre part, la situation internationale, la guerre d’Espagne,
la poussée du fascisme, les grondements
de la guerre qui approche contribuent
eux aussi à la baisse de la combativité.
J'ai revu Salengro peu de temps avant sa
tragique disparition. Léon Jouhaux
m’avait demandé de l’accompagner à
propos de licenciement de délégués. « Si
on licencie les délégués, disait le secrétaire général de la CGT, il n’y a plus de délégués ». Salengro approuvait. Il était
triste et déçu, heurté par l’abominable
campagne de calomnies. Quelque chose

la revue socialiste 58
GRAND TEXTE

avait cassé en lui. Il devait se tuer
quelques jours plus tard. Le jour de ses
grandioses obsèques à Lille, nombreux
furent les employés parisiens qui vinrent
lui apporter l’hommage de leur reconnaissance. Une grève surprise organisée
par le syndicat, le 14 décembre 1937, permet d’obtenir la reconduction intégrale
de la Convention. Les facteurs qui expliquent l’affaiblissement de la pression
syndicale, en 1937, s’aggravent encore, en
1938 et en 1939. Le coût de la vie aura
augmenté de 50 % en trois ans. Les dangers de guerre s’amplifient. Le gouvernement Daladier-Reynaud n’est plus un
gouvernement de Front populaire. La
grève générale organisée par la CGT, le 30
novembre 1938, pour protester contre les
décrets Daladier-Reynaud échoue sévèrement. Pour toutes ces raisons, la reconstruction de la convention de la
Nouveauté pour 1939 est amputée de
l’échelle mobile des salaires, c’est-à-dire
de la garantie de maintien du pouvoir
d’achat qui en découlait.
Ainsi, en mai 1936, les employés du
grand commerce parisien, après une
longue période de résignation apparente
ont engagé une lutte remarquable de dignité, de persévérance et d’unité. Puis, le
reflux s’est produit. Faut-il conclure

Après une avancée
spectaculaire, le reflux
s’est produit. Mais la situation
n’est pas revenue à son état
antérieur. Des conquêtes ont été
maintenues et consolidées.
comme certains l’ont fait qu’il n’est rien
resté de 1936 et que ces luttes ont été tout
à fait vaines ? Ce jugement est excessif et
injuste. Il y eut, bien-sûr, des déceptions.
Mais des progrès durables ont été réalisés au cours de cette période. Retenons
seulement les principaux :
- les salaires minimaux et les conventions
collectives,
- les congés payés,
- les délégués du personnel et les Conseils
de discipline,
- les changements dans la conscience
des travailleurs, le sens de la dignité des
travailleurs avec la volonté de la faire
respecter.
Après mai 1936, les relations n’étaient plus
ce qu’elles étaient auparavant : rapports
hiérarchiques, rapports vendeurs-clients,
communications entre les différentes catégories d’employés. La mémoire collective
de la classe des salariés, plus sage que les
doctrinaires, ne s’y trompe pas à considérer 1936 comme l’une des étapes histo-

130

Albert Gazier - Témoignage sur les grèves de 1936

riques les plus importantes dans la lutte
pour son affranchissement. Après une
avancée spectaculaire, le reflux s’est produit. Mais la situation n’est pas revenue à
son état antérieur. Des conquêtes ont été

maintenues et consolidées. La leçon de
1936 est aussi que des réformes de répartition sont précaires et toujours menacées
lorsque les structures capitalistes ne sont
pas profondément transformées.

le débat

la revue socialiste 58

Benjamin Stora

Président de la Cité de l’Immigration. Auteur de Les clés retrouvées.
Une enfance juive à Constantine, Stock (2015),
et La guerre des mémoires (entretiens avec Thierry Leclère),
suivi de Algérie 1954, L’Aube (2015).

Unité et diversité françaises
Alain Bergounioux : Je veux avoir avec vous une réflexion sur l’état de la société française, sur les contradictions qui la travaillent, sur les problèmes de l’intégration, du
« vivre-ensemble ». Evidemment, cette réflexion se situe après les événements de janvier
où l’on a vu, très clairement, qu’il y avait plusieurs France qui coexistaient. Quelle est
donc votre analyse globale sur la société française, aujourd’hui ?
Benjamin Stora : D’abord, la société française a été profondément touchée par les
attentats de janvier, qui ont révélé à la fois
une immense émotion, sur la peur de la
perte des acquis démocratiques, une
grande peur adossée, en même temps, à
l’espérance que notre société démocratique puisse vivre et se développer. Et, cela
est partagé par une immense majorité de
nos concitoyens. On l’a vu avec les cinq
millions de manifestants, ce qui ne s’était
jamais produit, des mouvements d’une
telle masse, d’une telle ampleur, y compris depuis la Libération. Pendant qu’il y
avait à la fois cette peur et cette espérance,

il y avait ceux qui s’étaient mis en retrait
de cette immense mouvement citoyen ;
ou plutôt qui regardaient ce qui se passait, non pas avec hostilité, refus, ou par
séparation, mais tout simplement parce
qu’ils avaient, quelque part, le pressentiment que cette histoire pouvait se retourner contre eux. Et, donc, pour certaines
parties de cette population, notamment
d’origine immigrée, il n’y a pas eu de participation massive aux manifestations, ce
que j’avais pu constater très vite, dès le
soir du 11 janvier. Il y avait cette absence
relative de ceux qui appartiennent aux
quartiers populaires, aux banlieues po-

132

Benjamin Stora - Unité et diversité françaises

pulaires et qui sont issus des immigrations. Cette question de la « séparation de
« plusieurs France » est peut-être une
source d’inquiétude, mais elle est aussi
la photographie de l’état du monde dans
lequel nous vivons.
Il y a deux manières d’aborder cette question. La première, c’est de manière
extraordinairement pessimiste et catastrophiste. Ce qui est le cas d’un certain
nombre de polémistes, d’idéologues,
d’essayistes, qui considèrent que la
France s’est disloquée et que, désormais,
il est trop tard. Pour eux, nous sommes
rentrés dans une situation de confrontation, d’affrontement généralisé, d’impossibilité de conciliation des points de vue,
de séparation des mondes, à la fois sur le
plan culturel, religieux et idéologique. De
sorte qu’il n’y aurait plus, maintenant,
qu’à construire des ghettos à la place
d’autres ghettos. La France serait devenue cette juxtaposition de communautés, de sensibilités, de corporatismes, etc.
Il y a, dans cette façon de voir le monde
d’aujourd’hui, des aspects, des réalités
qu’il ne faut pas dissimuler. Il y a des aspects de réalité avec des tentations de séparation réelles, avec des tentations de
communautarisation très fortes.

Mais, mon point de vue consiste à dire
que nous ne vivons plus, dans le fond, au
XIXe siècle. Nous ne vivons même plus au
XXe siècle. Nous sommes entrés dans le
XXIe siècle, qui est celui de la mondialisation culturelle, économique et sociale. Et,
il faut l’affronter. C’est un défi extraordinaire, difficile. Les sociétés et les nations
ne peuvent plus vivre entre elles comme

Les sociétés et les nations
ne peuvent plus vivre entre elles
comme au XIXe siècle où
les moyens de voyager étaient
très limités, la circulation
des idées très faible, comme celle
des marchandises.
au XIXe siècle où les moyens de voyager
étaient très limités, la circulation des
idées très faible, comme celle des marchandises, finalement. Aujourd’hui, nous
vivons dans un monde extraordinaire de
circulation et de fluidité. Les phénomènes
migratoires ont trait au monde dans lequel nous vivons, aujourd’hui, qui est
celui du franchissement perpétuel des
frontières personnelles, sentimentales,
politiques, culturelles, sociales. Il y a cette
volonté du déplacement qui existe. Ce qui
fait que la façon de construire des nations et des sociétés a changé. Et, pas

la revue socialiste 58
le débat

seulement en France. Il n’y a pas de suicide français singulier. Toutes les nations
sont en proie à une sorte de redéfinition.
Je cite, par exemple, l’Algérie. Ne croyez
pas qu’au sud de la Méditerranée ces problèmes que nous posons, en France, sont
absents. La question berbère, aujourd’hui,
n’existait pas comme elle se pose aujourd’hui. Elle n’existait pas de cette manière-là. C’est-à-dire, cette volonté d’une
identité particulière. La volonté d’appartenance à des régions comme les Aurès,
ou la Kabylie, n’existait pas comme elle
existe, aujourd’hui, dans un pays comme
l’Algérie, très centralisé, très « jacobin »,
fondamentalement. La crise, aujourd’hui,
en Espagne, en Grande-Bretagne, avec le
parti écossais, ce qui se passe en Allemagne, en Afrique du sud, en Afrique tout
court… La France ne peut pas s’abstraire
de ce processus en voulant retourner
en arrière, c’est ce qu’on appelle la pensée
réactionnaire. Revenir à ce qui existait
avant, le XXe siècle, une République qui
arrive, qui s’installe, et qui apprend à lire
aux enfants, cela, c’était la IIIe République,
qui était un programme de combat.
Aujourd’hui, la République est une évidence, les gens sont en grande partie
alphabétisés. Il existe un niveau culturel
très élevé et pas seulement en France,

mais à l’échelle mondiale. Donc, cette
question est difficile pour les Français :
s’apercevoir qu’ils sont dans un monde

Les Lumières, la Révolution
française, la puissance
de ses idées philosophiques,
tout cela a été important, mais,
aujourd’hui, la France
doit redéfinir sa place dans le
monde. C’est une tâche
gigantesque et on ne peut pas
le faire par un refuge
dans un passé rassurant.
plus complexe où d’autres nations autrefois pauvres, ont émergé. Ils ne sont plus
simplement dans un pays qui domine le
monde, comme cela a été le cas aux
XVIIIe, XIXe, XXe siècles, avec la colonisation, où la France était au centre du
monde et de la Méditerranée, quelque
part. Les Lumières, la Révolution française, la puissance de ses idées philosophiques, tout cela a été important, mais,
aujourd’hui, la France doit redéfinir sa
place dans le monde. C’est une tâche gigantesque et on ne peut pas le faire par
un refuge dans un passé rassurant. Et,
c’est un historien qui dit ça ! Les grands historiens, de Michelet à Vidal-Naquet, ne
sont, par ailleurs, pas des historiens qui

134

Benjamin Stora - Unité et diversité françaises

restaient enfermés dans le passé poussiéreux, éternel et fixe ! Je m’inscris dans ceux
qui pensent l’Histoire de manière dynamique, pour faire en sorte qu’on puisse
avancer, donner de l’espoir, et ne pas rester
enfermés dans la tyrannie du passé. L’Histoire ne doit pas être un poids, mais un
outil pour avancer et construire cette nouvelle place de la France dans le monde.
Regardons les Etats-Unis. Qu’est ce qui a fait

la victoire du Parti démocrate ? L’alliance
entre les minorités ethniques et les Blancs
du Parti démocrate ! C’est de cette manière
que le Parti démocrate a gagné les élections et placé un Noir à la tête des EtatsUnis, en étant le creuset entre différents
« natives », provenant d’histoires différentes.
Le Parti démocrate a fait cela. On peut faire
le parallèle avec le Parti socialiste français. Il
ne faut pas avoir peur des choses.

A. B. : Justement, en parlant du PS, on voit bien, et cela depuis le début des années
1980 que les socialistes et la gauche ont une difficulté à penser ensemble, dans un
même mouvement, la diversité et l’unité, autrement dit le multiculturalisme et la République. Et cela fait depuis presque 40 ans que les débats ne cessent de resurgir, et
on constate, à chaque fois, une difficulté à les appréhender. Qu’avons-nous manqué
dans le fond ? Il faut faire une « histoire sincère » de la gauche face à la diversité.
Quelles erreurs ont été commises ? Avons-nous sous-estimé la dynamique interne de
l’immigration, n’avons-nous pas compris quel choc représentait, pour les populations
d’origine immigrée, l’insertion dans des sociétés différentes avec des histoires différentes, et surtout, au vu de la chronologie, dans des sociétés qui entraient dans une
crise assez profonde, avec un chômage de masse, les effets de la mondialisation et une
interrogation sur la place de la France ?
B. S. : Immense question. D’abord, il y a
peut-être un manque d’anticipation généralisé des élites, et pas seulement de la
gauche, à partir des années 1960-1970, sur
le fait que les générations qui viennent

construire le pays, pendant les Trente
Glorieuses, ne sont plus seulement européennes. D’autres immigrations non
européennes proviennent d’une histoire
forgée par le temps colonial. Les immigra-

la revue socialiste 58
le débat

Il y a peut-être un manque
d’anticipation généralisé des
élites, et pas seulement de
la gauche, à partir des années
1960-1970, sur le fait que les
générations qui viennent
construire le pays, pendant les
Trente Glorieuses, ne sont plus
seulement européennes.

tions de masse du Maghreb, d’Afrique
Noire, en particulier, commencent dans les
années 1950, 1960, 1970. Il ne faut donc pas
s’étonner que, quarante ans plus tard, les
enfants ou petits-enfants de ces immigrations désirent avoir un statut correct, reconnu et être respectés dans la société
française. Cela, il faut l’accepter, il faut le
regarder en face, et je crois qu’on n’a pas
suffisamment anticipé ce que cela pouvait
représenter. Dans les questions migratoires, intervient le temps qui passe. La
deuxième génération, c’est celle qui reste.
Elle ne partira pas. Elle ne partira plus. Cette
immigration avait des comportements,
des croyances, des jugements différents
des immigrations polonaise, italienne,
espagnole, portugaise, etc. En particulier,
avec deux questions fondamentales qu’il
fallait prendre en compte – je parle des
années 1970, bien avant l’arrivée de la
gauche au pouvoir –, la question de l’islam
et celle de la fracture coloniale. Ces deux
interrogations importantes étaient portées
dans ces vagues migratoires.

J’étais pratiquement seul. Il y avait très peu
de chercheurs français qui travaillaient sur
ces questions. Les phénomènes d’étude
liés aux immigrations du Maghreb n’existaient pas. Il y avait quelques personnes,
comme Abdelmalek Sayad, qui avait travaillé avec Bourdieu, quelques chercheurs,
mais il s’agissait d’objets de recherche très
périphériques, alors que les immigrations
maghrébines, africaines arrivaient en
masse ! On a commencé à s’y intéresser
à la fin des années 1980. C’est vous dire
le décalage entre la présence sur le sol
français de ces immigrés et la façon qu’on
a eu de les analyser, proposer des solutions… Premier point.

La gauche n’a pas de singularité là-dessus.
C’est un phénomène qui n’a pas été pris en
charge par l’ensemble des élites politiques.
Dans les années 1970, j’ai travaillé sur
Messali Hadj, l’immigration algérienne, etc.

Il y a un second point : la France a tenté des
choses. Elle a essayé plusieurs approches.
D’abord, l’approche différentialiste, je parle
des années 1980, avec, par exemple, le fait
de donner des droits différents, de respec-

136

Benjamin Stora - Unité et diversité françaises

ter des cultures différentes. Cela a d’ailleurs
été combattu dès l’époque. Pierre-André
Taguieff critiquait, ainsi, cette approche différentialiste, en expliquant que c’était un
danger et que l’antiracisme différentialiste
pouvait ouvrir la voie à des phénomènes
de séparation et de rupture. Et puis, il y a
eu une approche intégrative. Je me souviens d’avoir participé - j’étais alors membre du Parti socialiste - à la commission

On est entré, dans les années
1990-2000, dans quelque chose
qui était totalement nouveau :
la guerre des « mémoires »,
une guerre idéologique
qui préfigurait ce qu’on
allait connaître plus tard,
dans les années 2010…
immigration - en 1986-1988 - qui a remis
le rapport sur le refus du différentialisme
et le choix de l’intégration. C’était le grand
tournant vers l’intégration. C’était une
forme de compromis, entre accepter la culture de provenance et en même temps
dire qu’il y avait des valeurs françaises nationales, républicaines qu’il fallait que l’immigré adopte, pour s’intégrer dans la cité.
Le problème, c’est qu’ensuite, on est entré,
dans les années 1990-2000, dans quelque
chose qui était totalement nouveau : la

guerre des « mémoires », une guerre idéologique qui préfigurait ce qu’on allait
connaître plus tard, dans les années 2010…
Cette guerre des « mémoires » commence
dans les années 1990, où chacune des
communautés veut privilégier sa mémoire souffrante, par rapport aux autres,
en situation de séparation. Cela aboutit à
des conflits mémoriels, avec les Arméniens, les quelque part, le socialisme d’un
adversaire, d’un contre-référent, c’est-à-dire
qu’il se retrouve seul face à lui-même. Il
doit redéfinir sa position par rapport aux
marchés, à l’économie, à la diversité, etc.
Mais, aussi par rapport aux droits individuels et collectifs, au type de parti… Et, nouveauté qui n’a pas été appréhendée, la
montée des communautés qui commence
sous le masque des guerres mémorielles.
Il y a une hésitation très forte, à ce moment-là. La réponse apportée par la
gauche, et le socialisme, en particulier,
c’est le retour à l’assimilation. Après le
différentialisme, après l’intégration, on revient à l’assimilation pour essayer de colmater, sans accepter le mot. C’est le retour
aux valeurs républicaines, aux principes
de la République, sans prononcer un mot
très péjoratif, très connoté, comme celui
d’assimilation. La gauche s’est posée la

la revue socialiste 58
le débat

question des célébrations mémorielles.
Il y a eu la journée de l’esclavage, en 2001.
La gauche a aussi entériné le discours de
Chirac au Vel d’Hiv. Il y a eu à gauche, aussi,
la tentation de régler la question mémorielle par un surcroît de procédures commémoratives. On a cru à l’installation d’un
récit national par les commémorations. La
gauche a plaidé pour cela : essayer d’installer des jalons, des repères, dans la commémoration.
En dépit de tous ces débats, de toutes ces
tentatives, il y a un élément, un grand problème qui est venu perturber la bataille
que la gauche pouvait mener sur toutes
ces questions, c’est le chômage ! Il est venu
percuter, de plein fouet, tous ces problèmes de redéfinition de ce qu’on peut
appeler l’identité nationale ou autre.
Le chômage - 4 millions de personnes -,
la panne d’espérance pour les jeunes,
le refuge dans les stratégies communautaires, religieuses ou individuelles, la rage
de la jeune génération devant la sensation
de ne pas être représentée politiquement
et médiatiquement… Ce sont des éléments
très récents, que je date de 2005, au
moment des émeutes de banlieue, où on
a vu une jeunesse qui est entrée dans une
sorte de rage, qui ne porte pas de solutions

politiques, d’ailleurs. C’est venu compliquer
les choses pour les socialistes. On est dans
une situation où le monde a changé, où

Le chômage - 4 millions
de personnes -, la panne
d’espérance pour les jeunes,
le refuge dans les stratégies
communautaires, religieuses
ou individuelles, la rage de
la jeune génération devant
la sensation de ne pas être
représentée politiquement
et médiatiquement…
l’histoire rattrape toujours les politiques
définies à un moment.
Insistons aussi sur internet, sur la révolution du numérique, dans les années 2000.
C’est un accélérateur du mouvement, à
la fois de l’individualisme et du communautarisme. Cela marche ensemble. Et là,
le défi à relever, pour les partis politiques,
est gigantesque. La solitude devant l’écran,
c’est un défi monumental pour les partis.
L’introduction de la distance physique
entre un individu et un parti ! La médiation, c’est souvent l’écran, aujourd’hui.
Tout cela vient compliquer la chose. Comment sortir de cela ? C’est important de
poser le diagnostic…

138

Benjamin Stora - Unité et diversité françaises

A. B. : Trop de solutions, aujourd’hui, sont proposées sans diagnostic préalable.
B. S. : Il faut, en effet, une mémoire des
batailles livrées. Elles se sont menées.
Moi, je ne suis pas d’accord pour dire que
rien n’a été fait, « on n’a rien vu venir, on
a pris du retard ». SOS Racisme, en son
temps, c’était une bataille, c’était important. Les batailles derrière les mouve-

Dans les jeunes générations,
souvent, on dit « on ne s’occupe
pas de nous, il n’y a rien
qui a été écrit sur nous »,
ce n’est pas vrai ! Il y a
des intellectuels, des historiens,
des partis qui se battent.
ments associatifs, type Ligue des droits
de l’homme, sur la question des lois
mémorielles, ce sont des batailles. Les
journées de commémoration, ce sont
des batailles. Le discours du président de
la République, à Alger, en décembre
2012, sur la question coloniale, c’est une
bataille. La gauche a tenté des choses, et
j’oserais même dire que Chirac a tenté
des choses, comme dans son discours
sur la colonisation, à Madagascar, en
1995 où il reconnaît un massacre, celui
de 1947. Dans les jeunes générations,

souvent, on dit « on ne s’occupe pas de
nous, il n’y a rien qui a été écrit sur nous
», ce n’est pas vrai ! Il y a des intellectuels,
des historiens, des partis qui se battent.
Mais, on est rattrapé par le mouvement
du monde, qui, quelque part, va plus vite
que nous. C’est un vrai problème.
Le point commun des idéologues du catastrophisme consiste à dire que l’histoire est terminée, qu’elle est accomplie.
Maintenant, on fait la guerre. L’étape
d’après, en effet, c’est la guerre. Moi, je ne
suis pas partisan de cela. Je pense que
l’histoire est loin d’être achevée, c’est une
histoire qui continue. Une bataille idéologique et culturelle qui commence, qui
passe par la reconquête de l’hégémonie
culturelle de la gauche, sur les valeurs
d’égalité, de République, en trouvant le
bon point de compromis avec la diversité. Parce qu’il faut faire l’effort de le trouver ! Il faut la volonté politique de le
trouver, parce que, si on abandonne la
volonté politique, alors on va vers des
situations de catastrophe. Il faut avoir le
point de vue de celui qui veut absolument maintenir le fil de l’unité de la
République et de l’acceptation de la diver-

la revue socialiste 58
le débat

sité. Il faut maintenir ce cap. Il y a, pour
cela, deux aspects importants.
Il y a, d’abord, les programmes scolaires,
c’est important. Avec un aspect majeur,
qui est la connaissance de l’histoire
des parents et des grands-parents des
élèves – 80 % des musulmans, en France,
sont originaires du Maghreb. Or, il y a
quatre professeurs d’histoire contemporaine sur le Maghreb à l’université, ce

Pourquoi ne pas faire
de ces médiathèques des lieux
de rencontre, d’effervescence
culturelle dans les mairies,
en faisant venir des politiques,
des chercheurs, des
intellectuels, qui viennent
expliquer cette histoire
française. Pour cela, il faut
se déplacer physiquement.
C’est le modèle des
universités populaires.
n’est pas possible ! Il faut qu’il y ait vingt
ou trente postes de gens spécialistes du
Maghreb contemporain et qui forment
les maîtres. Il faut développer ces programmes. Le second aspect, sur lequel
je réfléchis beaucoup, concerne la manière de s’adresser aux familles. Il n’y a

pas que les professeurs, les enseignants, qui essayent de faire ce qu’ils
peuvent. Dans les quartiers populaires,
les médiathèques, qui ont remplacé les
MJC, sont prises, elles aussi, de plein
fouet par le numérique. Les gens restent
chez eux à regarder des VOD, et à utiliser
internet. Pourquoi ne pas faire de ces
médiathèques des lieux de rencontre,
d’effervescence culturelle dans les mairies, en faisant venir des politiques, des
chercheurs, des intellectuels, qui viennent expliquer cette histoire française.
Pour cela, il faut se déplacer physiquement. C’est le modèle des universités populaires. C’est ce que faisaient les partis
politiques de gauche, avant la guerre.
Cette tradition s’est perdue. Mais, il y a
une idée forte. Pourquoi le PS n’arriverait-il pas à mettre en place ce système,
par régions, par exemple ? C’était l’idée
utopiste de Vincennes, il y avait Foucault, Deleuze, Guattari, toute l’intelligentsia française était là, même Lacan.
Les gens venaient écouter, ils n’avaient
pas le bac ! Je suis pour donner un choc
culturel, il faut un lieu de savoir ouvert
à tous. Avec le numérique, les gens peuvent apprendre sans le lycée ! La bataille
culturelle est très violente, compliquée,
mais il faut un choc à ce niveau-là.

140

Benjamin Stora - Unité et diversité françaises

A. B. : Dans ce que vous dites, on voit bien l’interaction entre la crise sociale et la crise
culturelle. Il est toujours difficile de faire la part entre malaise social et crise identitaire.
Evidemment, les choses se compliquent, surtout dans la période actuelle, avec les guerres
de religion qui ravagent le Proche et le Moyen-Orient. La question de l’islam résume
toute cette difficulté. Quelle est la part du problème avec cette religion jeune, dans une
société qui n’était pas prête à l’accueillir ? Il y a la volonté, on le voit, de donner une
interprétation plus rigoureuse à la laïcité. Récemment, un ancien président de la République en faisait un marqueur pour son futur programme, avec une vision qui se veut
intransigeante, Marine Le Pen, elle, en fait un instrument d’exclusion, par rapport à
une religion, et la gauche oscille entre plusieurs interprétations, l’une libérale et l’autre
plus contraignante. Ce facteur de la religion, comment l’interprétez-vous ? Et comment
se situer face à l’islam ?
B. S. : Sur la question de l’islam, il faut élargir le point de vue. On ne peut pas la dissocier de ce qui se passe dans le monde
musulman, aujourd’hui. Si on regarde uniquement la question de l’islam au prisme
français, on ne s’en sort pas. La France ne
va pas réformer seule l’islam. Il faut être
extraordinairement attentif au processus
pratique de sécularisation qui se passe en
ce moment, dans le monde musulman.
La bataille qui se déroule en Iran est fondamentale, parce que ce pays a trente ans
de régime théocratique derrière lui et on
voit une jeunesse impatiente de se débarrasser de cette théocratie. On a également
une bataille qui se mène en Tunisie sur la
question de la Constitution. En Egypte, elle
est très politique, avec les Frères musul-

mans et la confiscation du pouvoir politique par un parti religieux, etc. La France
et ses élites intellectuelles ne peuvent pas
s’abstraire de ce qui se passe ailleurs.
Autre aspect : on adopte un point de vue
sur la présence d’un islam, en France, qui
n’arriverait pas à se séculariser. Et, alors,
on pense que l’on va inexorablement
vers le ghetto et la séparation. Ou, au
contraire, on adopte un point de vue,
peut-être optimiste, qui est de dire oui, on
assiste à un processus de sécularisation,
un mouvement pratique, qui touche des
millions de Français musulmans, même
s’il y a une avant-garde radicalisée et
violente, qu’il faut combattre sur le plan
politique et sécuritaire, et qui résiste à

la revue socialiste 58
le débat

ce mouvement de sécularisation. En ce
qui me concerne, je perçois un mouvement réel de sécularisation au niveau
des élites culturelles, politiques. J’ai enseigné à l’Inalco, aux Langues orientales,
j’ai enseigné quinze ans à Paris XIII, à
Villetaneuse… Quand on voit les étudiants, on assiste à un véritable mouvement de sécularisation, sous la forme de
l’appropriation du savoir. Plus vous avez
d’autonomie de la pensée, plus vous avez
un détachement de la pensée exclusivement religieuse. Je l’ai vu de mes yeux,
chez la jeune génération, depuis une
vingtaine d’années.
Le troisième point, c’est que ce processus
de sécularisation, il faut lui donner une
traduction politique. Il faut s’appuyer sur
le fait qu’énormément de jeunes doivent
occuper des fonctions politiques ou syndicales, mais de manière visible, et pas
seulement symbolique. Il faut qu’ils puissent être en capacité d’accéder à la fonction de secrétaire général d’un parti
politique, d’un syndicat, député, bienentendu, chef d’entreprise, journaliste,
etc. Or, ce mouvement de sécularisation
pratique ne trouve pas sa traduction politique. La tâche de la gauche, c’est d’aider
à cela. Plus on laïcise le politique, plus on

éloigne le religieux. Ce n’est pas en changeant les sourates du Coran qu’on va
réussir à réformer l’islam de France.

Ce processus de sécularisation,
il faut lui donner une traduction
politique. Il faut s’appuyer sur
le fait qu’énormément de jeunes
doivent occuper des fonctions
politiques ou syndicales,
mais de manière visible,
et pas seulement symbolique.
En tout cas, ce n’est pas par la réforme du
religieux, ce n’est pas par la réforme du
Coran, et en France seulement, que l’on
va arriver à la mise en place d’un islam
de France ! La réforme de l’islam se fera
par la laïcisation des élites séculières.
Plus il y aura d’élites séculières, plus on
tendra vers le progrès général. Pour cela,
je ne suis pas opposé à la discrimination
positive, comme sur la parité « hommesfemmes ». On peut, dès lors, réfléchir à
des formes de choix, de quotas. Sinon,
on n’y arrivera pas. Le PS pourra, s’il
adopte cette posture, reconquérir ce qu’il
a perdu dans les quartiers populaires.
Parce qu’il a perdu beaucoup, dans
la jeunesse, en particulier. Mais pour
peu qu’il réajuste son discours sur ces
questions-là, il a tout à y gagner.

142

Benjamin Stora - Unité et diversité françaises

A. B. : L’autre dimension, c’est aussi les politiques actuelles de l’immigration. On voit
bien avec la crise au Proche et au Moyen-Orient et les bouleversements de l’Afrique,
que les pressions migratoires sont là et seront peut-être plus fortes dans les décennies
à venir, avec un prix humain incommensurable, comme on le voit chaque semaine, en
Méditerranée… On peut considérer que, durant les années Jospin, les socialistes étaient
arrivés à un équilibre sur la politique d’immigration, après, notamment, le rapport
de Patrick Weil. Cet équilibre est-il toujours d’actualité ? En sachant qu’il n’y a pas de
solution sans approche européenne ?
B. S. : Je suis tout à fait d’accord avec
le rapport qu’avait rédigé Patrick Weil :
essayer de trouver un équilibre sur le
plan politique. Depuis que ce rapport a
été rendu, il y a quinze ans, on a encore
été rattrapé par l’histoire. D’abord, il y a
un élément qu’on n’avait pas prévu à
l’époque : les réfugiés climatiques. Il n’y a
pas que les guerres. Le climat, c’est des
millions de réfugiés. Ici, à la Cité de l’Immigration, on a prévu d’organiser une exposition sur ces migrants, qui sont des
millions, du Bangladesh au Sahel. C’est
un élément de réflexion tout à fait
nouveau dans la mondialisation d’aujourd’hui. Et puis, il y a un second facteur,
qu’on n’avait peut-être pas imaginé à ce
point, c’est l’aggravation des conflits au
Moyen-Orient et le redécoupage des frontières, qui fait qu’il y a un effondrement
de certains états-nations avec de nouvelles frontières. Bien-sûr, je pense à l’Irak

et la Syrie… Personne n’aurait pu imaginer l’Erythrée comme un goulag à ciel
ouvert, les crises et séparation d’Etat
comme au Soudan ou en Libye aussi.
C’est un autre facteur d’aggravation dans
la circulation migratoire, qu’on n’avait
pas anticipé.
Les migrations, trop longtemps, ont été
seulement perçues comme migrations
de travail. Aujourd’hui, vous avez une migration climatique et une migration causée par les guerres. Ce sont deux faits
nouveaux, on ne peut pas les résoudre
par le biais national. Ceux qui disent
« vive la seule France ! » et fermons les
frontières, mettons des barbelés et restons entre nous, revenons aux années
1950, avec nos clochers, « la terre et nos
morts », la Marseillaise, Yvette Horner,
Jean Gabin, Brigitte Bardot, René Coty,
c’est fini ! Il faut une politique européenne
qui puisse déterminer des chiffres, des

la revue socialiste 58
le débat

Les migrations, trop longtemps,
ont été seulement perçues
comme migrations de travail.
Aujourd’hui, vous avez
une migration climatique
et une migration causée par
les guerres. Ce sont deux faits
nouveaux, on ne peut pas les
résoudre par le biais national.
quotas, des possibilités d’accueil des migrants. Développer l’aide aux pays qui
s’effondrent, avoir une politique agressive sur la question du climat. Ce sont
des questions qui ne relèvent pas seulement de l’écologie nationale, ce n’est pas
possible. La question migratoire devient

une question mondiale. Ce n’est plus seulement une question française, en termes
de réservoir de main-d’œuvre. Cela, c’est
la vieille conception des années 1960,
1970, 1980 ! Depuis les années 2000, c’est
un point névralgique. La frontière entre
les Etats-Unis et le Mexique est le plus
grand mur du monde ! Il faut voir ce qui
se passe aujourd’hui. À partir de là, il
nous faut définir une politique européenne, qui détermine tout cela. Faut-il
des chiffres, des quotas, venir en aide aux
pays ? C’est bien une révolution intellectuelle qu’il nous faut mener. À partir de
là, on arrive à ce qui m’intéresse aujourd’hui, la Cité de l’Immigration.

A. B. : Vous présidez le Conseil d’orientation de la Cité de l’Immigration. Que pouvezvous faire, par rapport à l’ensemble de ces problèmes ?
B. S. : C’est à la fois un musée et une cité.
Un musée, parce qu’il faut avoir la mémoire des batailles livrées sur la question
migratoire aux XIXe et XXe siècles. C’est
fondamental, c’est ce qui a fabriqué ce
qu’on a appelé, « l’identité française ».
L’apport des immigrations italienne,
espagnole, les batailles contre le racisme,
livrées par les partis politiques notamment, le fait que la gauche ait été un

immense outil d’intégration de ces populations, dans l’entre-deux guerres, les
années 1930, toute cette mémoire là, il ne
faut pas la perdre. A ceux qui nous disent,
aujourd’hui, comme le Front national,
« nous n’existons qu’avec des gens qui
vivent ici depuis mille ans », il faut répondre que c’est une insulte à l’Histoire.
Et, c’est cela aussi qui doit faire vivre ce
musée. Dans le fond, ce musée de l’immi-

144

Benjamin Stora - Unité et diversité françaises

gration, c’est le seul musée, aujourd’hui,
d’histoire de France ! Je pèse mes mots
en disant cela. C’est un musée de l’his-

Il faut avoir la mémoire
des batailles livrées sur
la question migratoire aux
XIXe et XXe siècles. C’est
fondamental, c’est ce qui a
fabriqué ce qu’on a appelé,
« l’identité française ».
toire de France, ce n’est pas seulement un
musée de l’histoire migratoire, parce qu’il
nous dit, en partie, comment a été
construite l’histoire de France contemporaine. Par les Polonais, les Italiens, les
juifs d’Europe centrale, les batailles livrées, le Front populaire, la Main-d’œuvre
immigrée (MOI), la Résistance – le nombre d’étrangers dans l’armée française !
J’ai reçu, récemment, une association
extraordinaire de gens qui sont venus
m’expliquer comment les juifs allemands
étrangers se sont engagés, en 1939,
dans l’armée régulière. Ce n’était pas les
maquis, mais ceux qui étaient envoyés
en première ligne avec les coloniaux. Il

y a eu 100 000 morts, en mai 1940. Ils
se sont battus vraiment avec acharnement, l’amour de la France chevillée au
corps. L’histoire extraordinaire de ces
volontaires juifs étrangers dans l’armée
française, il faut la faire connaître ! La
montrer au public, dans un temps qui est
celui, aujourd’hui, de l’antisémitisme. Il
s’agit là d’un apport extraordinaire.
Il y a donc tout cet aspect mémoriel. Et
puis, il y a les défis d’aujourd’hui, c’est-àdire, par exemple, cette exposition sur les
migrants climatiques, les batailles sur
les désintégrations identitaires… Il nous
faut trouver des partenariats tout à fait
nouveaux pour aller ailleurs, dans les
banlieues. La prochaine exposition aura
pour titre emblématique « Frontières »
et, nous tenterons de construire une
série de manifestations et d’événements,
autour de la frontière, traversée de manière tragique… Mais, nous aborderons,
aussi, la frontière en privilégiant l’aspect
ludique, avec les hommes qui y vivent,
au contact de différentes cultures. Tout
ceci sera organisé dès la fin de l’année.

à propos de…

la revue socialiste 58

Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme, dont les grands combats
sont d’abord des combats d’idées.

Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels, nous avons mis en place
une rubrique, intitulée « A propos de… » entièrement consacrée à un livre.

Nous nous attachons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore
en devenir, français et étrangers, couvrant largement la palette des savoirs, développant des
idées fortes et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire
rénovation intellectuelle de la gauche française.

Nous avons retenu

« Dans la tête De VlaDimir Poutine »
Michel ELTCHANINOFF

Rédacteur-adjoint de Philosophie Magazine.

Réactions de :
Hélène FontanauD

Chargée de mission à la direction des études du Parti socialiste.
Chargée des questions européennes au Parti socialiste.

Philippine Brygo

la revue socialiste 58
à propos de…
Réaction de

Hélène Fontanaud

Chargée de mission à la direction des études du Parti socialiste.

V

Voyage au pays des influences culturelles
de Vladimir Poutine
ladimir Poutine inquiète ou fascine, et intrigue. la politique du président russe, le
conflit ukrainien, l’assassinat de l’opposant Boris nemtsov posent des questions
sur l’avenir de la russie, dirigée depuis 15 ans par le même homme.

Le président russe a conquis toute une
partie de la classe politique française, de
Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en
passant par François Fillon. Il est difficile
de parler de lui sans susciter des réactions allant de la franche hostilité à une
sorte d’admiration. Voilà pourquoi le travail effectué par le philosophe Michel
Eltchaninoff tombe à point nommé
puisque, sans empathie ni caricature, il
nous emmène dans un voyage passionnant « Dans la tête de Vladimir Poutine ».
Ce travail minutieux, qui peut parfois
dérouter tant les « penseurs » convoqués
pour illustrer le cheminement intellectuel
du président russe sont nombreux et
complexes, vise à expliquer comment
« les sources philosophiques du pouti-

nisme, si diverses soient-elles, reposent
toutes sur deux piliers : l’idée d’empire et
l’apologie de la guerre ». « C’est le noyau
commun du soviétisme, de l’impéralisme
« blanc » d’Ilyine, du conservatisme de
Léontiev (dans certaines de ses œuvres),
du panslavisme de Danilevski, de l’eurasisme, que ce soit celui des fondateurs
ou celui de Douguine aujourd’hui ». Le
livre s’ouvre sur une anecdote édifiante :
« Russie. Début janvier 2014. Les hauts
fonctionnaires, les gouverneurs des
régions, les cadres du parti Russie unie
reçoivent un singulier cadeau de Nouvel
An de la part de l’administration présidentielle : des ouvrages de philosophie !
Nos missions d’Ivan Ilyine, La Philosophie de l’inégalité de Nicolas Berdiaev,
La Justification du bien de Vladimir

148

Hélène Fontanaud - Voyage au pays des influences culturelles de Vladimir Poutine

Soloviev, œuvres de penseurs russes du
XIXe et du XXe siècle ». Ceux qui ont lu
attentivement ces ouvrages « ont trouvé
des formules qui résonnent étrangement,
et ont senti comme une concordance des
temps : le rôle du guide de la nation dans
une démocratie authentique, l’importance d’être conservateur, le souci d’ancrer
la morale dans la religion, la mission historique du peuple russe face à l’hostilité
millénaire de l’Occident », écrit Michel
Eltchaninoff. Ainsi est planté le décor
idéologique du « poutinisme », qui veut,
aujourd’hui, rétablir la Russie comme un
grand parmi les Nations.
Car Vladimir Poutine est ce que Michel
Eltchaninoff décrit comme « un Soviétique de base ». « Il a été élevé dans le
respect quasi religieux des livres et des
grands noms de la culture ». Et « il a évolué de 2000 à nos jours. Il n’a pas changé
ses convictions, mais il a de plus en plus
osé les exprimer, à mesure qu’elles se
cristallisaient et profitaient de références
nouvelles. Son deuxième mandat, de
2004 à 2008, est marqué (…) par une
nette crispation. Son troisième, commencé en 2012, a carrément débuté
sous le signe de la revanche – contre les
manifestants opposés à son retour au

pouvoir et contre l’Occident. Il a pris un
tournant conservateur en 2013. Il est
devenu impérialiste l’année suivante.

Vladimir Poutine est ce que
Michel Eltchaninoff décrit
comme « un Soviétique de base ».
« Il a été élevé dans
le respect quasi religieux
des livres et des grands noms
de la culture ».
De plus en plus nettement, Poutine
incarne la revanche de ceux qui n’ont pas
supporté la chute de l’URSS et sa métamorphose en démocratie. Le président
russe veut également laisser sa marque
dans l’histoire. Pour cela, des idées profondément ancrées dans l’histoire du pays
sont indispensables », souligne le rédacteur en chef de Philosophie Magazine.
La « doctrine » poutinienne s’étage sur
plusieurs plans, insiste Michel Eltchaninoff : « à partir d’un héritage soviétique
assumé et d’un libéralisme feint, le premier plan est une vision conservatrice. Le
deuxième, une théorie de la Voie russe. Le
troisième, un rêve impérial inspiré des
penseurs eurasiens. Le tout sous le signe
d’une philosophie à prétention scienti-

la revue socialiste 58
À propos de…

Quand, s’appuyant sur le
philosophe Emmanuel Kant,
Vladimir Poutine tient un
langage proche des idées
libérales aux dirigeants
occidentaux, il prend soin
d’atténuer considérablement
ce discours lorsqu’il commence
à mener une politique étrangère
tournée vers l’Asie.

fique. Cette doctrine hybride et mouvante
nous promet à tous un avenir agité ».
Michel Eltchaninoff explique qu’il n’y a
aucune adhésion au communisme chez
Vladimir Poutine, qui a déclaré lors d’un
show télévisé : « Celui qui ne regrette pas
la destruction de l’Union soviétique n’a
pas de cœur. Et celui qui veut sa reconstruction à l’identique n’a pas de tête ».
Mais le dirigeant russe veut garder de
l’époque soviétique la glorification de l’armée, des services secrets et de la défense
des populations russes. « Qu’est-ce que la
chute de l’Union soviétique ? Vingt-cinq
millions de citoyens soviétiques, des
Russes ethniques, se sont retrouvés hors
des frontières de la nouvelle Russie.
Et personne n’a pensé à eux ». Le cheminement est dès lors assez simple : avec
l’opération militaire en Géorgie puis en
Ukraine, Poutine commence à réparer les
effets de cette « tragédie ». Auparavant, a
commencé la réhabilitation des anciens
dirigeants de l’URSS, comme Staline ou
encore le fondateur de la Tcheka, Félix
Dzerjinski…

d’atténuer considérablement ce discours
lorsqu’il commence à mener une politique
étrangère tournée vers l’Asie et lorsque,
notamment, il critique le droit d’ingérence
occidental devant les dirigeants chinois.
« Lorsqu’on lui demande s’il a toujours un
portrait de l’empereur occidentaliste Pierre
le Grand dans son bureau du Kremlin, il
s’en excuse presque : « Je n’ai aucun portrait
accroché dans mon bureau aujourd’hui,
même si effectivement j’ai eu un portrait de
Pierre Ier dans mon cabinet de travail à
Petersburg(…) J’ai un grand respect pour
Pierre Ier comme réformateur ». « Et non
comme dirigeant pro-occidental », ajoute
Michel Eltchaninoff.

Quand, s’appuyant sur le philosophe
Emmanuel Kant, Vladimir Poutine tient
un langage proche des idées libérales
aux dirigeants occidentaux, il prend soin

Le point le plus fort du livre réside dans
la démonstration du tournant idéologique pris après la tragédie de l’école de
Beslan, l’adhésion des pays baltes à

150

Hélène Fontanaud - Voyage au pays des influences culturelles de Vladimir Poutine

l’Otan et les révolutions de couleur, en
Ukraine et Géorgie. Vladimir Poutine
devient le promoteur à la fois d’une « voie
russe » qu’il faut, à ses yeux, défendre face
à l’agression de l’Occident, d’un rejet de ce
même Occident, jugé décadent, notamment sur le plan religieux, alors que la
Russie exalte ses racines chrétiennes, et
de la construction d’une Union eurasiatique, destinée à contrecarrer la puissance
occidentale. Il s’appuie, dès lors, sur les
textes d’Ivan Ilyine, un philosophe russe «
blanc » émigré en Europe, tout aussi anticommuniste qu’antidémocrate, mais
aussi sur ceux des très conservateurs
Nicolas Berdiaev ou Constantin Leontiev.
Parmi les penseurs de l’eurasisme qu’affectionne le président russe figure aussi le
très étrange Alexandre Douguine, proche
de la nouvelle droite française et d’Alain
Soral… Michel Eltchaninoff s’est entretenu
avec Alexandre Prokhanov, un idéologue
d’extrême droite, aujourd’hui chroniqueur
très suivi par Vladimir Poutine. Pour lui,
« la confrontation avec l’Occident va se
poursuivre et s’aggraver ». « La Russie va
se tourner de plus en plus vers la Chine et
l’Inde, afin de construire un front antiocci-

dental. Deux camps ennemis se forment
et nous allons vers une nouvelle guerre
mondiale. C’est Dieu qui en décidera »,
assène Prokhanov.
Au terme de ce voyage chez ceux qui
nourrissent le cerveau du président
russe, Michel Eltchaninoff n’est guère
réconfortant. Pour lui, « Poutine rend à la
Russie sa vocation idéologique internationale ». « Le conservatisme identitaire
doit devenir un phare pour tous les
peuples du monde. La mobilisation
conservatrice, initiée par le Kremlin, n’a
plus de frontières. L’URSS n’était pas un
pays mais un concept. Avec Poutine, la
Russie est à nouveau le nom d’une idée ».
Les questions qui se posent à l’issue de
cette lecture restent néanmoins nombreuses. Je n’en retiendrai que trois : quel
est l’accueil réservé par la population russe
à cette idéologie poutinienne, et notamment à l’exaltation du sentiment guerrier ?
Comment l’Occident peut-il agir face à
Poutine ? Enfin, comment le président
russe se situe-t-il par rapport à l’émergence
d’un autre fait tout aussi important, la
montée de l’islamisme extrémiste ?

la revue socialiste 58
à propos de…
Réaction de

Philippine Brygo

Chargée des questions européennes au Parti socialiste.

L

Géopolitique de la Russie

’ouvrage très documenté de michel eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine,
conduit le lecteur à travers une analyse des influences religieuses, culturelles, politiques, des références intellectuelles convoquées par le chef de l’etat russe, et qu’il
oriente, afin de donner une armature à sa politique, qu’elle soit intérieure ou extérieure.

En matière de géopolitique, l’essayiste rappelle l’importance du discours de Vladimir
Poutine du 18 mars 2014, l’« Adresse à la
Fédération de Russie », dans lequel le chef
de l’Etat affirme la « russité » de la péninsule de Crimée et légitime le référendum
qui entérinera son rattachement à la Russie, trois jours plus tard. Il s’agit, pour
Poutine, de préciser ce qu’est la « voie
Russe », et de justifier ainsi le « droit (de la
Fédération) à suivre son propre chemin »,
selon les termes d’Eltchaninoff. En effet, les
relations de la Russie avec les pays voisins
ont été marquées par de nombreuses violations du droit international, aux yeux
des Occidentaux, qui constituent autant
de tentatives auto-légitimées de « rendre
au pays son prestige et son rôle majeur

Les relations de la Russie
avec les pays voisins ont été
marquées par de nombreuses
violations du droit international,
aux yeux des Occidentaux, qui
constituent autant de tentatives
auto-légitimées de « rendre au
pays son prestige et son rôle
majeur dans le monde ».
dans le monde » : « indépendance » de
l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud reconnues par la Russie, en 1992 et 2008,
respectivement, référendum de Crimée, le
21 mars 2014, guerre en Ukraine…
Michel Eltchaninoff souligne l’importance
de la décennie de crise des années 1990
et de l’humiliation de la fin de l’Empire,

152

Philippine Brygo - Géopolitique de la Russie

vécues par la Russie dans le désir de
Vladimir Poutine de conduire la Russie
vers le grand destin qui doit être le sien,
et dans la certitude qu’elle a un rôle universel à jouer. La voie Russe « fait reposer
la politique de la nation sur certaines qualités attribuées au peuple russe », selon
une réinterprétation des orientations
slavophiles. S’il n’est pas question d’impérialisme politique chez les premiers
slavophiles – qui définissent ce mouvement de pensée dans une perspective

L’effondrement du bloc
soviétique a été perçu comme
la plus grande catastrophe
géopolitique du siècle par
la Russie. L’ambition de
Vladimir Poutine de rendre
au pays sa grandeur
et son rang dans les relations
internationales se traduit
dans le projet eurasiatique
porté par ce dernier.
intellectuelle et religieuse initialement –,
la conception qu’en propose Vladimir
Poutine sert à donner un corps politique
à la « voie russe ». Il tord ainsi le sens
donné par les penseurs slavophiles, au
gré de l’inspiration que suscite la lecture
de Nicolas Danilevski, qui « a montré que

l’Occident n’est pas universel et que
la Russie ne pouvait pas faire partie de
l’Europe », pour des raisons à la fois géographiques, culturelles et religieuses.
S’ensuit l’idée d’une « réalisation de la voie
russe à travers une confrontation avec
l’Europe occidentale », analyse l’essayiste.
Le concept de « démocratie souveraine »
est aussi invoqué par Poutine pour justifier le refus de la démocratie russe de vivre
« au rythme des puissances occidentales ».
L’effondrement du bloc soviétique a été
perçu comme la plus grande catastrophe
géopolitique du siècle par la Russie. L’ambition de Vladimir Poutine de rendre au
pays sa grandeur et son rang dans les
relations internationales se traduit dans le
projet eurasiatique porté par ce dernier. Il
rêve, en effet, que la Russie soit « un pont »
entre l’Europe et l’Asie. Michel Eltchaninoff
rappelle la signature du traité d’union
économique signé par la Russie, le
Kazakhstan et la Biélorussie, le 29 mai
2014, afin de mettre en place la libre-circulation des personnes, des capitaux, des
marchandises et des services. Un projet de
monnaie et de citoyenneté communes a
été évoqué, mais ne fait pas partie de cet
accord. La Russie de Vladimir Poutine
semble considérer que sa zone d’in-

la revue socialiste 58
À propos de…

fluence « naturelle » s’étend du Caucase
aux pays baltes, de l’Ukraine à l’Asie centrale, et que si la Russie n’impose pas son
emprise sur ces territoires – par la force,
l’union ou la coercition –, d’autres le feront
à sa place. Cependant, note l’auteur, les
récents événements en Ukraine, et
l’aggravation du conflit armé viennent
contrarier ce projet géopolitique : l’Ukraine
est considérée comme le cœur de la
« grande Russie », et Poutine n’envisage
pas l’union eurasiatique sans l’Ukraine,
qui, pourtant, tourne le dos à la Russie et
semble lui préférer l’Union européenne.
De plus, la guerre menée au nom des
populations russes, en Ukraine, a eu pour
effet de refroidir quelque peu les populations kazakhes et biélorusses, selon
Michel Eltchaninoff.
Il touche là à une dimension fondamentale de la politique et des ambitions
poutiniennes. La Russie s’est développée
sur l’idée d’un « Etat civilisation », constitué par un peuple, une culture, une
langue, et une religion dominante, le
christianisme orthodoxe. Deux conséquences découlent de cette conception :
il s’agit, d’une part, de « suggérer la supériorité de la « civilisation russe » sur un
Occident vu comme décadent », et, d’autre

part, de considérer que les populations de
culture et de langue russes doivent être
protégées par la mère-patrie. C’est donc au
nom de la défense humanitaire des popu-

La Russie s’est développée sur
l’idée d’un « Etat civilisation »,
constitué par un peuple,
une culture, une langue,
et une religion dominante,
le christianisme orthodoxe.
lations russes que la Russie intervient
dans son voisinage. L’argument humanitaire est ainsi systématiquement réutilisé
– pour justifier l’intervention militaire en
Crimée et en Ukraine, notamment.
Vladimir Poutine se réapproprie des penseurs, philosophes et écrivains russes ou
soviétiques, tels qu’Ivan Iliyne, théoricien
de la justification de la violence, au nom
du bien et de la violence d’Etat. En prenant
ce qui l’intéresse dans les travaux intellectuels de la culture russe, il cherche, d’une
part, à inscrire ses actions dans une histoire
nationale et une tradition intellectuelle, et,
d’autre part, à tracer une cartographie
intellectuelle de ses ambitions politiques
et géopolitiques. On voit se dessiner une
volonté très nette de repositionner la Russie

154

Philippine Brygo - Géopolitique de la Russie

dans le monde des Grands, en acquérant
les moyens de peser fortement sur les relations internationales – comme c’est le cas
au Conseil de sécurité des Nations unies
sur le dossier syrien ou sur la Géorgie –,
et en cherchant à redevenir le centre
« naturel » de la région eurasienne. La
Russie se veut un pont jeté entre les deux
rives de son monde, Europe – la Russie
s’éloigne de plus en plus des valeurs européennes de démocratie, de respect des
droits de l’Homme, mais Michel Eltchaninoff souligne qu’elle souhaite « devenir le
champion de la cause conservatrice en
Europe » – et Asie centrale.
Les anciens pays satellites soviétiques,
devenus, pour la plupart, des républiques,
doivent revenir dans le giron de l’influence
Russe, selon Poutine : Arménie, Bulgarie,
Ukraine, Kazakhstan, Biélorussie, Géorgie…
La Russie, par le biais de l’union douanière
dont elle a posé les bases avec les pays
d’Asie centrale, par la reconnaissance de la
« légalité » des référendums « d’indépendance » de certaines de ces régions (Ossétie
du sud et Abkhazie, anciennes régions de
Géorgie, et la Crimée, région ukrainienne),
par la force (en Ukraine, que la Russie ne
souhaite pas envahir, mais sur laquelle elle
met fortement la pression) dessine une

nouvelle carte des relations géostratégiques de la région. Elle accorde une
grande importance aux relations avec la
Chine, son premier partenaire commercial,
même si l’essayiste note le caractère
somme toute assez déséquilibrée des relations entre ces deux puissances.
La Russie est une puissance incontournable dans le jeu multilatéral des relations
internationales, de par son histoire, étroitement mêlée à la puissance de l’Union
soviétique, auréolée du prestige des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.
Elle est aussi, de ce fait, un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité
des Nations unies, un membre avec un
droit de véto – régulièrement utilisé, ces
dernières années, dans les crises internationales majeures, notamment à deux
reprises avec la Chine sur les résolutions
sur la Syrie. La Russie est un grand pays,
dans le sens géographique du terme,
mais aussi une nation qui a une histoire
politique très riche et tourmentée. C’est un
pays qui a des ressources naturelles énergétiques, en particulier, et qui a, de ce fait,
une importance géostratégique forte.
Vladimir Poutine a orchestré plusieurs
coups de force, ces dernières années, dans
ses relations avec les états voisins de la

la revue socialiste 58
À propos de…

Russie. Le travail très documenté et intéressant de Michel Eltchaninoff permet de
découvrir les influences intellectuelles et
culturelles qui sont convoquées par le Président russe pour reconstruire une histoire
nationale, et servir de cadre à sa politique.
L’ouvrage montre que ces influences sont
souvent « réinterprétées », redirigées par
Poutine. On aurait, cependant, aimé en
savoir davantage à propos de l’influence
de la pensée occidentale sur la vision du

dirigeant russe. Il aurait été intéressant,
aussi, d’en apprendre plus sur la société
russe : dans quelle mesure la société russe
est-elle aussi perméable à l'idéologie poutinienne sur les questions de géopolitique ?
L'opinion publique suit-elle son président
sur la stratégie qui consiste à faire de la
Russie la « référence » pour son voisinage,
que ce soit par la coercition, par la force ou
par la coopération ? Est-ce d’ailleurs réellement un sujet dans le pays ?

actualités internationales

la revue socialiste 58

Jacques Huntzinger

L

Ancien ambassadeur de France en Israël, Estonie et Macédoine.
Ambassadeur auprès de l’Union pour la Méditerranée.
Auteur de Les printemps arabes et le religieux : la sécularisation de
l’islam, Parole et Silence Éditions, 2014.

Géopolitique de la Méditerranée

a Méditerranée d'aujourd'hui est complexe, presque insaisissable, tant elle est formée
de réalités contradictoires. Et cette complexité est croissante. La Méditerranée, c'est
Daech et ses actions spectaculaires et terrifiantes, mais la Méditerranée, c'est
également l'évolution positive de la Tunisie vers une démocratie solidifiée et consensuelle.

La Méditerranée est grosse de ses
conflits et de ses fractures mais elle est
devenue, depuis 2011, porteuse de dynamiques et d'une véritable renaissance,
d'une vraie Nahda. Elle est d'autant plus

On ne peut bien comprendre
la géopolitique actuelle
de la Méditerranée,
qu'en remontant le temps
et en faisant le lien entre
son épaisseur historique
et son actualité présente.
convulsive que ses strates actuelles
accumulent des couches très anciennes
et des couches très récentes, et que ces
dernières ont réveillé, si l'on peut dire,
les couches anciennes. La Méditerranée

actuelle est faite de son épaisseur historique. Ainsi, les révolutions démocratiques de 2011 ont réanimé les
islamismes politiques issus des frères
musulmans, apparus dans les années
vingt. De même, on ne peut rien comprendre à Daech si l'on n'est pas
conscient que Daech est un enfant,
monstrueux certes, mais un enfant
quand même de la longue histoire
de l'Irak et des discriminations et exactions subies par la minorité sunnite
de ce pays depuis la chute de Saddam
Hussein. Autrement dit, on ne peut bien
comprendre la géopolitique actuelle
de la Méditerranée, qu'en remontant
le temps et en faisant le lien entre
son épaisseur historique et son actualité
présente.

158

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

A nos yeux, il s'est produit un véritable
basculement, en Méditerranée, avec
l'explosion des Printemps arabes de
2011. Il y a un « avant 2011 » et un
« après 2011 ». La géopolitique actuelle
de la Méditerranée est le produit de ce
basculement et de ses conséquences sur
les réalités sociopolitiques et diplomatiques existantes. Quelles étaient ces
réalités existantes ? Quatre choses : la
configuration politique du monde arabe
par l'entente franco-britannique de 1916,
les accords Sykes-Picot et les accords de
paix de 1920 ; le triomphe de l'Etat khaldounien et d'un certain despotisme
oriental ; l'apparition, après la décolonisation et le retrait des puissances
occidentales, d'un nouveau grand jeu
de puissances mettant en présence
l'Egypte, l'Arabie Saoudite et l'Iran ; l'apparition spectaculaire, avec le 11 septembre 2001, du mouvement d'Al Qaida
ouvrant la voie a l'apparition du djihadisme, un courant politico-religieux
faisant de la violence et de la lutte armée
les armes d'un combat pour l'instauration d'un Etat islamique. Les révolutions
arabes, ouvertes en 2011, auront des
conséquences, directes ou indirectes, sur
ces quatre réalités géopolitiques existantes. Revenons sur ces quatre compo-

santes de la géopolitique de la Méditerranée d'avant 2011.

LA MÉDITERRANÉE DES ÉTATS
D'abord, au XXe siècle, en 1920 et en 1960,
la Méditerranée des Empires va faire
place à la Méditerranée des Etats. C'est
une transition historique essentielle,
constitutive de l'émancipation politique
des trois plaques musulmanes de la
Méditerranée, la Turquie, l'Iran et le
monde arabe. Pour la première fois de
son histoire multimillénaire, après la
« Mare Nostrum » romaine, après
l'Empire byzantin, après l'Empire arabe,
puis, ottoman, après les empires coloniaux européens, la Méditerranée est
enfin rendue à elle même. Les lendemains de la Première Guerre mondiale et
la décolonisation des années 1960,
conduisent à l'émergence de l'Etat Nation, tout autour du bassin méditerranéen. Ces Etats sont de nature très
diverses. Les uns, tels l'Egypte, le Maroc,
mais également la Tunisie et l'Arabie
Saoudite forgée par la dynastie des
Saoud au début du XIXe siècle, sont solidement établis dans leur longue histoire
multimillénaire, millénaire ou séculaire,
tandis que d'autres, tout nouvellement

la revue socialiste 58
Actualités internationales

institués à la suite des découpages et des
arbitrages diplomatiques des puissances
européennes, n'ont aucune racine historique. C'est totalement le cas pour l'Irak, la
Transjordanie, la Libye, les monarchies du
Golfe, et c'est partiellement le cas pour la
Syrie et le Liban. Tous ces nouveaux Etats
sont autant « d'Etats sans nations » qui
vont s'établir aux côtés des perdants des
accords de la Première Guerre mondiale,
« les nations sans Etats », pour reprendre
l'image de l'historien Jean-Pierre Chagnollaud, les peuples arménien, kurde et
palestinien. Cette nouvelle donne aura son
importance dans toute la suite de l'histoire
de la région. Les uns, « les Etats sans
nation », tels le Liban ou l'Irak, vont révéler
leur fragilité et leurs instabilités, et les
autres, les « nations sans Etats » que sont
les Kurdes et les Palestiniens vont générer
des conflits sans fin. L'instabilité des uns
et la conflictualité provenant des autres
vont créer une Méditerranée fragile.
Outre les conflits internes propres aux
nouveaux Etats fragiles et les conflits
externes liés aux revendications des nations sans Etats, notamment « le grand
conflit » de la région qu'est la question de
la Palestine, presque tous les nouveaux
Etats de la rive sud vont se disputer,

se déchirer, ou se combattre : Maroc et
Algérie, dont l'hostilité va se prolonger

Tous ces nouveaux Etats sont
autant « d'Etats sans nations »
qui vont s'établir aux côtés
des perdants des accords
de la Première Guerre mondiale,
« les nations sans Etats ».

dans le conflit du Sahara interdisant
toute coopération maghrébine ; Tunisie
et Libye ; Egypte et Libye ; Liban et Syrie ;
Arabie Saoudite et Yémen ; Syrie et Irak ;
Irak et Koweït ; Irak et Iran. Incontestablement, la logique des souverainetés a pris
tout de suite le pas sur l'esprit de l'Umma,
malgré les appels répétés des dirigeants
arabes et de la Ligue Arabe à l'unité
arabe. Faut-il s'en étonner ? Il s'agit simplement de cette phase historique - classique dans les relations internationales de « l'accommodation » des rapports de
voisinage de jeunes Etats qui sont à vif
quant à leur affirmation de souveraineté
et à leur fierté nationale, et dont beaucoup ont hérité, à leur indépendance, de
sujets de querelles frontalières ou territoriales créées par les découpages opérés
par leurs anciens tuteurs coloniaux.

160

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

LE TRIOMPHE
DE L’ÉTAT KHALDOUNIEN
Le second trait distinctif de la géopolitique méditerranéenne d'avant 2011 est
le triomphe de l'Etat khaldounien, ce que
certains orientalistes ont appelé le « despotisme oriental ». A la disparition des
Empires a succédé une Méditerranée
des Etats-nations. Mais, on vient de voir
que beaucoup de ces Etats ne sont pas
de véritables Etats solidifiés. Et de plus,

La constitutionnalité arabe
élaborée par les premières
dynasties combinera le religieux
et le politique pour créer
un type de régime qui ne
se fonde pas sur l'Etat, au sens
classique du terme, dans
la mesure où le pouvoir n'est
pas dissocié de la personne
détentrice de ce dernier
et du clan, du groupe social
dont est issu le « despote ».
ces Etats-nations ne sont ni de véritables
Etats ni de véritables nations. Pour retracer l'histoire du politique dans la région
arabo-islamique, il faut remonter à l'analyse élaborée par le grand historien
arabe, Ibn Khaldoun. Les dynasties
omeyade et abbasside qui bâtiront

l'Empire arabe initial mettront en place
un système despotique particulier qu'Ibn
Khaldoun viendra théorisé. La constitutionnalité arabe élaborée par les premières dynasties combinera le religieux
et le politique pour créer un type de
régime qui ne se fonde pas sur l'Etat,
au sens classique du terme, dans la mesure où le pouvoir n'est pas dissocié de
la personne détentrice de ce dernier et
du clan, du groupe social dont est issu
le « despote ». Le système politique
khaldounien repose sur l'apparition
d'un pouvoir patrimonial issu de la prédominance de ce qui est appelé une
« Assabyia ». Les Assabyias sont les solidarités propres à chaque tribu, d'abord,
à chaque groupe social, ensuite. Dès lors
qu'une Assabyia va l'emporter sur les
autres, celle-ci construira un pouvoir destiné à renforcer le groupe social dont elle
est issue, en occupant le poste de Calife
et en se dotant des pouvoirs religieux liés
au Califat, tout en gratifiant les autres
groupes existants. Ainsi, une société est
simplement l'assemblage de voisinages
familiaux, tribaux, ethniques, religieux.
Cette « constitutionnalité » spécifique est
tout à la fois l'absence de droit public,
d'Etat, de législateur, de citoyenneté, mais
c'est également, à partir de l'obsession de

la revue socialiste 58
Actualités internationales

l'unité de l'Umma, le rejet de toute dispute, de tout débat, donc de tout pluralisme et de toute opposition. Ce système
khaldounien ne bougera pas et traversera les quatorze siècles d'histoire du
monde islamique, au travers des empires seljoukide, mongol et ottoman. Il
sera accepté par la grande masse des populations et ne subira de critiques que de
la part de minorités jugées illégitimes ou
impies. Il faudra attendre le XIXe siècle et
le choc de la rencontre avec les puissances européennes pour qu'émergent
des tentatives de réforme, d'abord celle
menée par Mehemet Ali, ensuite, le moment libéral ouvert par le sultan ottoman, Abdulhamid II, avec l'appui des
libéraux ottomans, puis, le second moment libéral, dans l'entre-deux-guerres,
mené dans les Etats en transition l'Egypte, la Syrie, l'Irak - à partir d'un
système monarchique constitutionnel
et parlementariste. Tous ces moments
échoueront.
Il se mettra en place dans l'ensemble des
Etats arabes, comme l'ont montré avec
pertinence Burhan Ghalioun, Olivier
Carré et Michel Seurat, un système inscrit
dans la continuité du khaldounisme, un
néo-khaldounisme. Le nassérisme, les

baasismes syrien et irakien, les mouvements nationalistes maghrébins bâtiront
des systèmes autoritaires qui viendront
combiner la tradition khaldounienne du
sultanisme reposant sur le pouvoir patrimonial d'un clan, d'une famille, d'un
groupe militaire ou civil, avec « la modernité perverse » importée des régimes
totalitaires européens du fascisme et du
stalinisme, le parti unique ou dominant,
un appareil sécuritaire perfectionné, le
contrôle absolu des médias, l'absence
des libertés publiques, le développement
de mouvements de masse. Ainsi, derrière
des occidentalisations de façade, il se
crée des despotismes durs, très différents
du despotisme doux ottoman. C'est cette
« modernité perverse », pratiquée par des
despotes non éclairés, qui gouvernera
le monde arabe à partir des indépendances, et ce, jusqu'aux printemps
arabes de 2011. La formule célèbre de
Michel Seurat selon laquelle « l'Etat moderne dans le monde arabe, c'est une assabiya qui a réussi » est on ne peut plus
fondée. Minorité alaouite en Syrie,
familles tribales devenues royales dans
le Golfe, armée et anciens moudjahidines, en Algérie, grandes familles fassi
et tangéroises constitutives du makhzen,
au Maroc, clan sunnite de Tiktrit, dans

162

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

Avant 2011, les seules forces
organisées qui ont eu la volonté
et la capacité de contester
les régimes néo-khaldouniens
en place ont été les acteurs
politiques formés dans
le moule de l'islamisme
politique, à savoir les partis
politiques issus de la mouvance
des frères musulmans.
l'Irak de Saddam Hussein, tribu des
khadafis, en Libye, familles Moubarak et
Ben Ali, en Egypte et en Tunisie.
Avant 2011, les seules forces organisées
qui ont eu la volonté et la capacité de
contester les régimes néo-khaldouniens
en place ont été les acteurs politiques formés dans le moule de l'islamisme politique, à savoir les partis politiques issus
de la mouvance des frères musulmans
apparue en Egypte, dans les années 1920.
C'est à cette époque que naît l'islamisme
politique. Celui-ci est, en fait, une réaction
nationaliste face au colonialisme européen, tout comme le nationalisme arabe.
Comme le rappelle Mathieu Guidère,
« le nationalisme et l'islamisme sont
depuis plus d'un siècle les deux idéologies
dominantes au Maghreb comme au
Machrek ». Au penseur du nationalisme

arabe qu'a été le syrien chrétien, Michel
Aflak, a répondu le penseur de l'islamisme, le piétiste égyptien Hassan el
Banna. Ces deux idéologies dominantes
partagent toutes deux un même postulat
de départ, l'existence d'un front de
combat anti-occidental, à partir d'un
sentiment de révolte contre l'ordre international et ses traductions internes,
considérées comme injustes. Mais l'islamisme politique va se distinguer profondément du nationalisme arabe, par le
rejet, dans le même mouvement, et du
colonialisme et de la modernité européenne, à partir de la conviction que le
salut du monde arabe passe par le retour
aux « fondamentaux de l'islam », c'est-àdire le religieux, fondateur de l'identité et
de la grandeur arabe. L'islamisme politique fondé par Hassan el Banna se veut
un mouvement d'indépendance, non
seulement politique, mais également culturel. En un sens, l'islamisme politique
est un mouvement moderne par le fait
qu'il se veut une idéologie politique porteuse d'un projet de conquête du pouvoir
contre les élites en place. Mais, cette idéologie politique est entièrement fondée
sur le religieux, à l'image du slogan des
Frères Musulmans égyptiens selon lequel « l'Islam est la solution ». Face au

la revue socialiste 58
Actualités internationales

sentiment de dépossession, l'islamisme
politique, construit par les Frères, se veut
un retour aux sources de la grandeur
arabe, à partir d'un intégrisme théorisé,
mais il se veut être également un mouvement politique pratiquant le combat
politique. Cette ambivalence l'amènera,
au fil du temps, à évoluer vers un certain
pragmatisme, dont la principale traduction sera, dans les années 1980/1990, la
renonciation, par les Frères Musulmans
égyptiens, à la violence, au profit de la
conquête du pouvoir « par le bas » au
sein de la société, par le travail caritatif
social et éducatif. Ce passage de la radicalité doctrinale à un certain pragmatisme politique effectué par les Frères
égyptiens fera tache d'huile dans tous les
mouvements islamistes nationaux issus
des Frères égyptiens, au Maghreb, en Jordanie, en Syrie. Mais, face aux ambiguïtés
profondes des partis islamistes, les régimes en place puiseront une légitimité
nouvelle par leur discours sur « la lutte
contre le danger islamiste », à l'image
de l'Algérie face à la guerre civile et des
régimes de Moubarak et de Ben Ali. C'est
cette instrumentalisation politique du
couple « du pharaon et du barbu » décrite
par Gilles Kepel qui bloquera complètement toute dynamique politique, toute

possibilité de réforme, toute perspective
d'ouverture démocratique, dans l'ensemble du monde arabe, pendant des décennies, au point que la thèse dominante
admise communément, aussi bien par le
monde européen et occidental que par le
monde arabe, sera la résignation liée à
l'incompatibilité apparente des régimes

Face aux ambiguïtés profondes
des partis islamistes, les régimes
en place puiseront une légitimité
nouvelle par leur discours sur
« la lutte contre le danger
islamiste », à l'image
de l'Algérie face à la guerre
civile et des régimes
de Moubarak et de Ben Ali.
du monde arabe avec la démocratie. Il est
important de réaliser que le chaos actuel
de ce monde arabe, apparu depuis 2011,
s'explique, en grande partie, par ce blocage complet du politique et du culturel
pratiqué par les dirigeants en place dans
le monde arabe et légitimé par les Etats
de la rive nord de la Méditerranée. Il est
logique qu'après des décennies de despotisme immobile, le bouchon ait sauté
et que toutes les composantes sociales
comprimées par le despotisme surgis-

164

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

sent avec vigueur. L'essentiel de la géopolitique actuelle de la Méditerranée est lié
à cette explosion de sociétés trop longtemps étouffées.

LE JEU DES
PUISSANCES RÉGIONALES
Le troisième trait distinctif de cette
géopolitique méditerranéenne, d'avant
2011, est le tournant de 1979. 1979 est

Au lendemain de la révolution
islamique de 1979, c'est vis-à-vis
du grand voisin iranien
que va se constituer le front
des monarchies du Golfe,
sous la houlette de Ryad.
l'avènement de la révolution islamique
iranienne. Jusqu'à 1979, le jeu des puissances sera assez simple et relativement
stable. Alors que dans le Maghreb les
deux puissances que sont le Maroc et
l'Algérie se concurrencent non seulement
à propos de l'ex-Sahara espagnol mais
dans l'ensemble du continent africain,
dans le reste du monde arabe, l'Egypte
est la grande puissance régionale incontestée. L'Egypte bénéficie alors de tous les
atouts d'une puissance que sont le prestige politique hérité de Nasser, l'influence

religieuse exercée par l'Université d'AlAzhar dans tout le monde sunnite, la
force militaire de son armée, la richesse
de sa tradition culturelle et artistique, le
poids de sa diplomatie, au sein du tiersmonde et aux Nations Unies. L'Egypte
exerce son influence, soit directement,
soit par le truchement de la Ligue Arabe
qu'elle contrôle sans discussion. Mais, la
déroute de 1967 face à Israël, la fin de la
guerre du Yémen dans laquelle l'Egypte
combattait par procuration l'Arabie
Saoudite par le soutien au Yémen du sud
révolutionnaire contre le Yémen royaliste
du nord, et la disparition de Nasser, en
1970, marquent le début de la fin de la
prépondérance égyptienne sur le monde
arabe. La longue guerre du Yémen,
menée entre 1962 et 1970, vient marquer
l'entrée de l'Arabie Saoudite dans le jeu
de puissance régionale. L'Arabie ne veut
plus être simplement un producteur de
pétrole et un allié fidèle des Etats-Unis.
Elle veut devenir une vraie puissance politique et diplomatique, et, en premier
lieu, dans ce qu'elle considère comme
son jardin, la région du Golfe, dont elle
veut être le garant de la stabilité monarchique et le gendarme. D'abord, cette ambition de l'Arabie s'exprime face à la
puissante et dynamique Egypte nas-

la revue socialiste 58
Actualités internationales

sérienne. Mais, au lendemain de la révolution islamique de 1979, c'est vis-à-vis
du grand voisin iranien que va se constituer le front des monarchies du Golfe,
sous la houlette de Ryad. La révolution islamique d'Iran de 1979 a une double dimension, religieuse et politique. La
dimension religieuse est celle d'un souffle nouveau et d'une revanche historique
pour le monde chiite, traditionnellement
défavorisé dans le monde arabe. Rappelons que dans le monde sunnite largement majoritaire, le chiisme, héritier
de la bannière religieuse de la révolte
contre la dynastie légitime des califes
omeyades, n'est même pas considéré
comme une religion reconnue, mais est
perçu comme une sorte de paganisme.
Les chiites, qui vivent en terre sunnite, seront des parias exclus du système social,
à la différence des minorités chrétiennes
et juives issues du Livre. Le wahabisme
saoudien viendra alimenter cette « haine
religieuse » du sunnisme à l'encontre du
chiisme, considéré comme apostat et
non musulman. C'est ce « poids de haine
interreligieuse » qui éclaire aujourd'hui
l'attitude des militants de Daech, organisation « ultra sunnite » si l'on peut dire, à
l'encontre des alaouites syriens, des
chiites irakiens et des yézédis kurdes. La

révolution accomplie par le peuple
iranien, sous la direction de l'ayatollah
Khomeiny, est perçue dans tout le
monde chiite du Liban, d'Irak, d'Arabie,
du Bahrein, comme la revanche de l'histoire, la victoire de la « révolution chiite »
amorcée depuis le XXe siècle. Quant à la
dimension politique de la révolution de
1979, elle est la consécration d'une nouvelle grande puissance dans la région,
déjà amorcée par la dynastie Pahlevi, au
moment même ou l'Arabie Saoudite succédait à l'Egypte, comme la grande puissance arabe sunnite.

Au XVIe siècle, sous l'impulsion
de la dynastie savafide,
la population iranienne,
majoritairement sunnite,
se convertit au courant principal
du chiisme, le chiisme
duodécimain. Cette décision
de passer au chiisme
est délibérément prise
pour sortir l'Iran de l'orbite
de l'arabisme sunnite.
La relation entre l'Iran et le monde arabe
est une longue histoire, depuis la
conquête du royaume sassanide par
les forces arabes du calife Omar, au

166

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

VIIe siècle. Si la Perse va être islamisée,
elle ne sera jamais arabisée. L'histoire
perse est bien plus ancienne que l'histoire arabe. Et cette histoire éclaire le sentiment de supériorité, voire de mépris,
que l'Iranien a toujours eu à l'égard de
l'Arabe. Rappelons que l'Iran du Shah
était bien plus proche d'Israël que des

La longue et très meurtrière
guerre entre l'Irak et l'Iran,
entre 1979 et 1988, marque
le début de la nouvelle
conflictualité entre l'Iran
et le monde arabe, laquelle
n'a pas cessé depuis, avec
des hauts et des bas.
pays arabes. Au XVIe siècle, sous l'impulsion de la dynastie savafide, la population iranienne, majoritairement sunnite,
se convertit au courant principal du
chiisme, le chiisme duodécimain. Cette
décision de passer au chiisme est délibérément prise pour sortir l'Iran de l'orbite
de l'arabisme sunnite. Dès lors, il va se
produire un long processus de fusion
entre le chiisme et la profonde « iranité »
du peuple qui va faire du chiisme l'une
des composantes essentielles de la nation iranienne. Une fois encore, dans le
monde de l’Islam, le religieux vient s'en-

tremêler au politique pour renforcer et
légitimer ce dernier.
Le nouveau régime islamiste iranien
s'affirme très vite comme révolutionnaire, à l'extérieur, développant un discours anti-impérialiste. L'adversaire est
« le Grand Satan américain », mais il
s'agit également de lutter contre les protégés de l'Amérique que sont les régimes
voisins de l'Iran, les pétromonarchies
du Golfe, lesquelles voient avec frayeur
apparaître à leur voisinage une puissance révolutionnaire décidée à exporter
sa révolution, et qui compte, pour ce
faire, s'appuyer sur les minorités chiites
installées chez elles. La longue et très
meurtrière guerre entre l'Irak et l'Iran,
entre 1979 et 1988, marque le début de la
nouvelle conflictualité entre l'Iran et le
monde arabe, laquelle n'a pas cessé
depuis, avec des hauts et des bas. Cette
conflictualité va se cristalliser autour de
la rivalité régionale entre les deux nouvelles puissances de la région, l'Iran et
l'Arabie. Comme l'a analysé Clément
Therme, « entre elles deux, il va s'agir
d'une guerre froide régionale avec un
affrontement indirect pour contrôler les
évolutions politiques régionales ». L'actuelle guerre du Yémen, par houtistes in-

la revue socialiste 58
Actualités internationales

terposés, en est la dernière illustration.
Cette guerre Iran/Monde arabe a une
dimension religieuse indéniable. D'un
côté, il y a l'orthodoxie majoritaire du
sunnisme, dont la bannière est tenue fermement par l'Arabie Saoudite, gardien
des lieux saints musulmans, habitée par
l'idéologie wahabite, et convaincue d'être
la puissance garante de la préservation
de la religion issue du Prophète. Et de
l'autre côté, il y a la « dissidence » chiite
vécue par les différentes communautés
chiites du Liban, du Bahrein, d'Arabie
ayant un lien spirituel et affectif avec
l'Iran. Ce religieux n'est pas un simple
« habillage », comme le prétendent beaucoup d'experts. Il a une réalité sociale et
culturelle profonde. Il vient « booster »
une guerre d'influence géopolitique
régionale entre puissances, une formidable lutte d'influence entre l'Iran et l'Arabie
Saoudite, sous le regard inquiet des autres pays arabes. Ce qui crée d'ailleurs
une alliance stratégique implicite entre
les monarchies du Golfe, l'Egypte et
Israël, dans la mesure où l'ennemi
premier est bien l'Iran, et non plus « l'entité sioniste », alliance implicite qui vient
d'ailleurs affaiblir encore un peu plus
le soutien du monde arabe à la cause
palestinienne.

Ainsi, à l'image de « l'ancien grand jeu »
du XIXe siècle entre l'Angleterre et la Russie sur l'Afghanistan, « le nouveau grand
jeu » entre l'Iran et le monde arabe est la
résurgence du conflit de longue durée
dont les racines remontent aux sources
de l'histoire de la Perse, ainsi qu'aux
sources de l'histoire de l'islam. Aujourd'hui, on assiste au face à face entre
deux puissances, la puissance perse,
vieille de vingt cinq siècles, obsédée par
la Méditerranée, depuis Darius et Cyrus,
et une toute nouvelle puissance, l'Arabie,
forte de son pétrole et de son idéologie
religieuse du wahabisme, mais surtout
convaincue d'être, aujourd'hui, après le
déclin égyptien, la grande puissance du
monde arabe responsable de son destin.
Dans cet affrontement ressuscité en ce
début de XXIe siècle, la première date importante est 1979, celle de la « renaissance » de I'Iran, mais il est une seconde
date importante, qui est 2003, la seconde
guerre d'Irak menée par les Etats-Unis du
président Bush contre « l'axe du mal »
représenté par Saddam Hussein. Les
Américains vont éliminer toutes les
traces du pouvoir tenu par la minorité
sunnite, dont l'armée irakienne, et vont
ouvrir la voie au pouvoir de la majorité
chiite, par le biais des élections de 2005.

168

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

Pour la première fois dans l'histoire de
l’islam, un grand pays arabe est dirigé
par un régime dominé par les chiites,
naturellement soutenu par l'Iran qui n'en
demandait pas tant. Bagdad, l'ancienne
capitale du monde arabe au temps du
califat abbasside, est passée à l'ennemi.
C'est un véritable traumatisme pour le
monde arabe et sunnite. Cette formidable
victoire du chiisme et de l'Iran, fabriquée
par les Etats-Unis, va ouvrir la voie à une
résistance sunnite. Celle-ci sera amorcée

Bagdad, l'ancienne capitale
du monde arabe au temps
du califat abbasside, est passée
à l'ennemi. C'est un véritable
traumatisme pour le monde
arabe et sunnite.
par la constitution de groupes d'anciens
officiers limogés par l'administration
américaine d'Irak, qui vont bientôt pactiser avec les groupes sunnites irakiens
d'Al Qaida, pour former ainsi le noyau
du futur Daech. Face à la campagne
meurtrière d'épuration de la population
sunnite de Bagdad perpétrée par les
milices chiites, à partir de 2005, et face à
la répression anti-sunnite pratiquée par
le nouveau régime chiite dirigé par

Maliki, l'homme de Téhéran, une guerre
de religion sans précédent s'ouvre en
Irak, alimentée par une haine interconfessionnelle, jamais égalée dans toute
l'histoire de l'islam. Cette nouvelle guerre
de religion sunnisme/chiisme va enflammer tout le Proche-Orient, sous l'œil très
intéressé des deux superpuissances
chiite et sunnite de la région. En réalité,
comme l'a analysé Pierre-Jean Luizard,
derrière la haine religieuse, il y a la haine
et la revanche sociale entre deux communautés, une communauté chiite
traditionnellement dominée et une communauté sunnite, traditionnellement dominante. Et on est désormais avec cette
« guerre de religion », tout autant religieuse que sociale, dans l'ère de la
revanche chiite marquée, en 2004, en
Irak, puis, en 2006, au Liban, au lendemain de la « victoire » du Hezbollah chiite
sur Israël, et d'un Hezbollah devenu désormais la première force politique du
pays du Cèdre au détriment des sunnites.

L’IRRUPTION DU DJIHADISME
Le quatrième trait distinctif de la géopolitique de la Méditerranée d'avant les
révolutions arabes est l'apparition du
djihadisme islamique. Le 11 septembre

la revue socialiste 58
Actualités internationales

2001 en est la première manifestation
spectaculaire. D'abord, il faut dire à quel
point le terme de djihad est polysémique.
Il ne faut pas confondre les différents sens
du terme de Djihad, en ce sens que dans
la pensée et l'histoire de l'islam, depuis
le Prophète, la distinction est faite entre le
« grand » djihad, qui est la conduite morale et spirituelle du croyant par la lutte
intérieure pour être en paix avec soimême, et le « petit » djihad, qui est le combat armé mené au nom de la défense de
la religion naissante. Le djihad, en ce
second sens, est l'équivalent musulman
de la « guerre juste », théorisée par les
théologiens et les penseurs européens du
Moyen-Âge. Ce « petit djihad » sera mené,
en premier, lieu par Mahomet lui-même
dans ses combats en faveur de l'Umma de
Médine, puis, dans son entreprise d'élargissement de l'Umma, au-delà de Médine.
Dans la continuité du Prophète, les premiers Califes mèneront le djihad qui permettra de bâtir l'Empire arabe. Puis, les
juristes musulmans viendront codifier,
très strictement, le djihad et en faire un
droit régalien de l'Etat, s'inspirant ainsi de
la théorie chrétienne de la guerre juste. On
ne parlera plus du djihad, à l'exception de
la période des croisades, jusqu'au milieu
du XXe siècle.

C'est au sein du nationalisme arabe religieux apparu avec les Frères Musulmans
que ressurgira une doctrine du droit à
la « violence restauratrice » fondée sur
le religieux. Cette pensée radicale sera

Le djihadisme islamique,
au-delà de ses comportements
et de ses gestes meurtriers
spectaculaires, est un
nationalisme exacerbé obsédé
par l'humiliation subie par
un monde arabe en crise, et pour
qui le salut réside dans
le fantasme du retour de gré
ou de force à la pureté islamique
des premiers califes.
introduite par la seconde figure importante des Frères musulmans, aux côtés
d'Hassan el Banna, Sayud Qotb, théoricien d'un islamisme radical et violent,
à la différence d'El Banna. Tout comme
El Banna, il affirme la nécessité d'une
réforme restauratrice pour le monde
musulman, par un retour à la loi divine.
Mais, dans les geôles où Nasser l'a
enfermé et torturé avant de le pendre, il
va élaborer une théologie du djihad
fondé sur le takfir, la guerre légitime
contre les impies et les régimes impies,
non rigoureusement conformes aux

170

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

principes de la sunna. Qotb fonde le radicalisme sunnite sectaire, dont Al Qaida,
en 1998, et Daech, aujourd'hui, sont les
héritiers idéologiques et politiques. De ce
point de vue, le djihadisme islamique,
au-delà de ses comportements et de ses
gestes meurtriers spectaculaires, est un
nationalisme exacerbé obsédé par l'humiliation subie par un monde arabe en
crise, et pour qui le salut réside dans le
fantasme du retour de gré ou de force à
la pureté islamique des premiers califes.
Les ennemis sont tous ceux qui ne sont
pas sunnites, mais également tous les
régimes arabes sunnites dévoyés. Mais,
dans les différents djihadismes, il y a toujours un mélange du politique et du religieux. Ce dernier n'est pas seulement un
habillage, mais bien une source idéologique profonde. Cela étant, ce religieux se
combine avec du politique. Ainsi, comme
on l'a dit, Daech est en partie le produit

Le salafisme, l'islamisme
politique et le djihadisme
se rejoignent dans l'affirmation
de la restauration de la loi
islamique, de la charia,
dans toute sa pureté. Mais,
ils diffèrent totalement dans
les moyens à employer
pour arriver à cet objectif.

de l'entrée en résistance d'un certain
nombre d'anciens officiers de l'armée irakienne démantelée par l'administration
américaine, en 2003. Ces derniers ont
réagi, en partie, comme sunnites et en
partie comme des irakiens désireux de
retrouver leur honneur perdu. Et, à la différence des autres, cofondateurs de
Daech venus d'Al Qaida irakien et syrien,
ils sont plus intéressés par l'avenir de
leur pays que par la construction d'un
Etat islamique.
Ainsi, il ne faut pas confondre le djihadisme, l'islamisme politique des Frères
Musulmans et de leurs épigones, et le salafisme, issu du wahabisme saoudien.
Dans l'ordre de leur apparition historique, le salafisme, l'islamisme politique
et le djihadisme sont les trois courants
qui se sont voulus être des réponses
« intégristes » à l'interrogation sur l'avenir du monde arabo-islamique face à la
modernité occidentale. Ces trois courants
se rejoignent dans l'affirmation de la restauration de la loi islamique, de la charia,
dans toute sa pureté. Mais, ils diffèrent totalement dans les moyens à employer
pour arriver à cet objectif. Le wahabisme
et les salafismes se veulent une action
morale, sociale, juridique, dans le cadre

la revue socialiste 58
Actualités internationales

des systèmes politiques existants qu'ils
ne contestent pas. A l'inverse, l'islamisme
politique se veut une action de conquête
du pouvoir aux fins de l'établissement
d'une société fondée sur la loi islamique.
Quant au djihadisme, il se veut une action sectaire et guerrière nationale ou internationale contre tous les impies
destinée à bâtir, par la violence, l'Etat islamique et la loi islamique. Les racines de
ces différents acteurs « intégristes » actuels du monde de l'islam se sont entremêlées, au départ. Mais, chacun a creusé
sa voie. Les frères musulmans ont creusé
la voie ouverte par El Banna, tandis que
le djihadisme a suivi littéralement la voie
bâtie par Qotb. Les Frères Musulmans
jordaniens, syriens, marocains, tunisiens,
mais aussi les frères égyptiens, dès avant
la révolution de 2011, ont évolué vers une
stratégie de conquête pacifique du pouvoir politique, au sein de leur Etat et ont
ratifié la voie électorale, alors que les djihadistes sont restés fidèles au modèle de
la lutte armée internationalisée et souhaitent, en tout cas, une partie d'entre
eux, bâtir un Etat islamique qui renouerait avec l'ancien califat. Il ne faut pas se
contenter de condamner la violence et de
s'émouvoir de la barbarie du djihadisme.
Il faut analyser ce courant, tel qu'il est

dans son histoire et sa spécificité. Même
si, demain, Al Qaida et Daech disparaissaient, ce qui est peu probable, un nouveau courant djihadiste apparaîtrait
dans le monde islamique, car il correspond à une sensibilité existante, au sein
du monde sunnite. Ben Laden, issu d'une
très bonne famille de la bourgeoisie
saoudienne, a toujours trouvé des soutiens moraux et financiers dans différentes mouvances religieuses et sociales,
notamment dans les pays du Golfe.

La multinationale qu'est alors
Al Qaida va éclater en plusieurs
morceaux. Al Qaida
commandement général, l'aile
historique, reste située dans
les zones tribales, aux confins
de l'Afghanistan et du Pakistan.
De leur côté, les nombreuses
organisations franchisées ont
pris leur autonomie, et mènent
toutes un combat régional.
A la suite du 11 septembre 2001, la
guerre de coalition internationale menée
par l'Otan, en Afghanistan, qui durera dix
ans, aboutit à la mort de Ben Laden, en
2011. Ben Laden est mort, mais Al Qaida,
contrairement à certaines analyses un

172

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

peu optimistes, continuera d'exister.
La multinationale qu'est alors Al Qaida
va éclater en plusieurs morceaux.
Al Qaida commandement général, l'aile
historique, reste située dans les zones
tribales, aux confins de l'Afghanistan et
du Pakistan. De leur côté, les nombreuses
organisations franchisées ont pris leur
autonomie, et mènent toutes un combat
régional. C'est le cas de l'Apqa yéménite,
de l'EEIL en Irak, matrice de Daech,
de l'Aqmi, issu du GSPC algérien, au
Sahel, des chehabs somaliens.
Ainsi, dans cette géopolitique méditerranéenne marquée par la prééminence de
l'Etat khaldounien, les contentieux interétatiques classiques dans un monde de
jeunes Etats, les relations entre des régimes despotiques et des mouvements
islamistes tournés vers le passé, l'apparition d'un nouveau grand jeu régional
entre les nouvelles grandes puissances
iranienne et saoudienne, la guerre de religion entre le sunnisme et le chiisme, il
y a surtout l'entremêlement du politique
et du religieux, les deux paramètres importants du monde arabo-islamique, depuis la crise et la chute du nationalisme
arabe laïc. Islamisme contre despotisme,
sunnisme contre chiisme, Iran chiite

contre Arabie sunnite et wahabite. De
cette géopolitique, le sociétal était absent.
Les sociétés étaient muselées et semblaient résignées à l'être. Les révolutions
arabes de 2011 vont venir bouleverser
ce tableau.

LES PRINTEMPS DE 2011
Si l'on devait choisir une image pour parler, aujourd'hui, des printemps arabe
de 2011, on pourrait prolonger l'image
des saisons et dire ceci : il y a eu dix printemps, il n’y a eu qu’un seul été, et il y a
plusieurs hivers. Les dix printemps ont
concerné la Tunisie, l'Egypte, le Maroc,
le Yémen, Bahrein, la Libye, la Syrie, la
Jordanie, mais également, dans une certaine mesure, Gaza, et, en-dehors du
monde arabe, la Turquie, ainsi que le
printemps iranien de juin 2009. Le seul
été est celui de la transition tunisienne
actuelle, et les grands hivers sont ceux
que connaissent la Syrie, le Yémen et la
Libye. Les printemps de 2011 ont été une
totale surprise pour tout le monde, dirigeants politiques des deux rives de la
Méditerranée et experts du monde arabe.
Comme l'a rappelé Pierre-Jean Luizard,
« personne n'avait pu imaginer que l'immolation par le feu d'un jeune Tunisien de

la revue socialiste 58
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26 ans en signe de protestation contre la
confiscation de sa charrette allait être
l'étincelle qui devait aboutir à un bouleversement majeur dans le monde arabe, la
fin d'un ordre qui avait dominé le monde
arabe depuis les années 1960 ».
En fait, tout le monde avait occulté, dans
ses réflexions et ses analyses, l'existence
des sociétés et les dynamiques propres à

Personne ou presque
n'a pleinement appréhendé
la relation complexe
et spécifique dans le monde
de l'islam méditerranéen
entre une réelle sécularisation
en marche et un religieux
profond, lui-même en
transformation.
celles-ci, de même que tout le monde, en
Europe, allait, dans un deuxième temps,
mal interpréter la présence et le rôle
du religieux dans les sociétés arabes. Personne ou presque n'a pleinement appréhendé la relation complexe et spécifique
dans le monde de l'islam méditerranéen
entre une réelle sécularisation en marche
et un religieux profond, lui-même
en transformation. Les printemps arabes
ont été, en réalité, un révélateur du

« mixte » actuel des sociétés arabes. Ce
« mixte » est formé des modernités en
cours, mal perçues jusqu'ici - et révélées
par la place Tahrir de janvier 2011 -, mais
aussi d'un religieux identitaire dans sa
double nature de l'islam traditionnel et
de l'islamisme politique, révélé par les
victoires électorales en 2012 des frères
musulmans égyptiens et d'Ennahda
en Tunisie, mais aussi par l'irruption,
sur la scène politique, des mouvements
salafistes. Les sociétés arabes actuelles
consistent en cette cohabitation d'une
religiosité multiséculaire, profondément
enracinée, et d'une sécularisation
récente, mais accélérée et irréversible,
d'une sécularisation implicite mais profonde, d'une sécularisation sans laïcité,
ce que nous avons du mal à comprendre.
La « lame de fond » de la sécularisation
des sociétés arabo-musulmanes modernes remonte à une quarantaine d'années. Elle a touché tous les domaines
de la vie sociale et aura des retombées
logiques dans le domaine politique. Elle
s'est accomplie au sein du monde de
l'islam, d'abord en Turquie et en Iran,
puis, dans le monde arabe, une révolution culturelle portée par la « révolution
générationnelle ». Cette révolution cultu-

174

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

relle est surtout marquée par la montée
de l'individualité dans des sociétés restées très patriarcales et communautaires.
Elle s'est inscrite dans la modernisation
de la cellule familiale, la modernisation
du rôle de la femme et de son statut au
sein de la famille, exprimée dans la chute
significative du taux de fécondité, la
modernisation sociale avec le développement du syndicalisme, l'apparition de

Les printemps arabes
sont les révoltes des sociétés.
Elles sont des révolutions
« tocquevilliennes ».
sociétés civiles liées à la formation
de nouveaux acteurs et de nouveaux
groupes sociaux, laïcs et religieux, et de
plus en plus rétives au despotisme patrimonial des régimes en place, exprimant
des demandes nouvelles de droits individuels et collectifs. Les grandes grèves
égyptiennes et tunisiennes de 2008
avaient déjà manifesté la force du
bouillonnement social de ces deux pays,
précédant l'explosion de 2011. Cette
explosion est à l'image de l'explosion
des cocottes minutes. Elle est la résultante de la contradiction croissante entre
les régimes khaldouniens existants et
des sociétés en pleine modernisation.

Dans son introduction à l'ouvrage collectif consacré à l'étude des sociétés civiles
dans le monde arabo-musulman, PierreJean Luizard estime qu'il y a quatre éléments d'explication de cette vague qui
va submerger le monde arabe : le fossé
culturel creusé entre les générations
élargi par la scolarisation qui a conduit
une nouvelle génération individualiste à
revendiquer une « dignité » que leurs
ainés ne revendiquaient pas ; le rejet
d'une conception de l'Etat héritée de
l'Empire ottoman, au profit d'un espace
public moderne ; la revendication généralisée des libertés publiques universelles ; enfin, la construction de chaque
printemps dans le cadre national, en
faisant fi de l'Umma et de la nation arabe,
ce qui est une consécration de l'Etatnation par les jeunes révolutionnaires.
Les printemps arabes viennent donc de
loin. Ils sont le rendez-vous enfin accompli entre le monde arabe et la modernité,
un siècle après l'échec de la première
tentative de la Renaissance arabe, la
Nahda, et après la parenthèse de l'âge du
nationalisme arabe laïc qui, à son tour,
a échoué sur tous les plans, politique,
culturel, économique. Les printemps
arabes sont les révoltes des sociétés. Elles
sont des révolutions « tocquevilliennes »,

la revue socialiste 58
Actualités internationales

en ce sens qu'elles résultent de la distorsion croissante entre des Etats despotiques immobiles et des sociétés
dynamiques, une distorsion devenue,
à un certain moment, intolérable pour
les peuples et conduisant à ce qu’une
étincelle suffise pour faire sauter le système. Cette première étincelle aura lieu
en Tunisie, d'autres étincelles suivront en
Egypte, au Yémen, au Maroc, au Bahrein,
en Libye, en Syrie. Et ce n'est pas un
hasard que la Tunisie ait donné le branle.
Depuis l'époque du réformateur qu'a été
Kerreidine Pacha, le vizir de la régence
ottomane de Tunis au milieu du XIXe siècle, la Tunisie est de loin la société arabe
la plus modernisée, la plus laïcisée,
la plus ouverte sur le monde. Signe caractéristique de la grande différenciation
du monde arabe, c'est à peu près au
même moment que la Tunisie s'ouvrait
au grand vent de la modernité, avec
Kerreidine et que la tribu arabique des
Saoud faisait alliance avec le wahabisme, version ultra-intégriste de l'islam.
Il y a une double dimension des révolutions arabes, universelle et nationale.
La dimension universelle a été celle de la
révolte des sociétés arabes contre les systèmes politiques en place, liée à la mo-

dernisation généralisée des sociétés, et
s'est exprimée dans les maitres-mots
de la « dignité », de la révolte contre
le despotisme, de la demande de libertés
publiques et de démocratie. Mais, il y
a également une spécificité de chaque
révolution liée au contexte historique,

On a comparé la période actuelle
que vit le monde arabe à ce
qu'avait vécu l'Europe, en 1848,
une contagion démocratique qui
avait avorté, mais qui avait semé
des graines pour la seconde
moitié du XIXe siècle.
culturel, politique de chaque pays arabe.
Ainsi, l'évolution rapide et profonde
du parti islamiste tunisien, Ennahda, a
contrasté avec la crise dans laquelle se
sont enfermés les Frères Musulmans
égyptiens. Le monde arabe n'est pas
encore, et de loin, devenu un monde démocratique. Mais il est entré à son tour,
de façon chaotique, mais irréversible,
dans ce cycle historique. Les révolutions
arabes doivent être inscrites dans leur
dynamique temporelle. Les printemps de
2011 sont le début d'un long processus,
instable et incertain. Si l'on prend en
compte les deux expériences égyptienne

176

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

et tunisienne, ainsi que les évolutions actuelles de la situation politique yéménite
et libyenne, on voit bien à quel point les
différents printemps ont présentement
des destins divers. On a comparé la période actuelle que vit le monde arabe à
ce qu'avait vécu l'Europe, en 1848, une
contagion démocratique qui avait avorté,
mais qui avait semé des graines pour la
seconde moitié du XIXe siècle. D'autres
étincelles se produiront dans le futur, car
les modernisations en cours continuent
de se développer, les nouvelles couches
sociales, plus revendicatives et plus audacieuses, continuent de croître, les
dynamiques des nouvelles sociétés
civiles sont de plus en plus présentes.
Et tout cela provoquera, immanquablement, des collisions avec les systèmes
politiques en place, si ces derniers ne
s'adaptent pas, ne se démocratisent pas.
Demain, de nouvelles explosions se produiront, en Algérie, au Maroc, en Egypte…
Mais, présentement, l'ébranlement des
régimes, la mise à bas de nombre d'Etats
khaldouniens, ont créé plus de vide que
de démocratie. Ce n'est pas une surprise,
tant les Etats existants, on l'a dit, n'étaient
pas de véritables Etats, mais bien plutôt
des systèmes patrimoniaux fonctionnant

de façon féodale, à partir des assibyias et
des liens personnels. En renversant ou en
affaiblissant les pouvoirs établis, la plupart des révolutions arabes vont provoquer le vide étatique et le chaos politique.
Et ce vide étatique et ce chaos politique,
issus de l'effondrement du système
khaldounien, viendront faire bouger tous
les autres paramètres géopolitiques, les
acteurs internes que sont les forces salafistes et islamistes, le « grand jeu » pratiqué par les puissances régionales, les
acteurs djihadistes. Les révolutions
arabes, enclenchées en 2011, ont mis en
branle l'ensemble du tableau géopolitique méditerranéen, mais il est très difficile d'en discerner les nouvelles arêtes.
Personne ne parlait de Daech il y a encore
une année, et il n'est pas assuré que l'on
en reparle autant dans un ou deux ans.
Personne ne peut prédire, avec certitude,
dans quelle direction vont évoluer les
chaos libyen et yéménite entretenus par
les différentes factions régionales, tribales, et religieuses, et dont chacune a
son protecteur extérieur. En réalité, les
cinq principales révolutions en cours - tunisienne, égyptienne, yéménite, libyenne,
syrienne - connaissent des transitions
dans lesquelles il y a des éléments de différenciation et des éléments communs.

la revue socialiste 58
Actualités internationales

Les éléments de différenciation portent
sur le cours des différentes transitions.
La Tunisie est la seule révolution qui ait
débouché, au bout de trois années difficiles, marquées par un premier gouvernement dominé par le parti islamiste
Ennahda et les deux assassinats de
personnalités laïques de l'année 2013,
sur un véritable système démocratique
consensuel. L'Egypte a connu, en trois
ans, une succession d'épisodes contrastés, la révolution de la place Tahrir amenant avec l'appui de l'armée à la
disparition du système de Ben Ali, une
victoire électorale des Frères musulmans, une crise politique et un divorce
entre les frères musulmans et la population égyptienne manifesté dans les journées de juin 2013, le renversement,
par l'armée, du président frère musulman élu, Mohamed Morsi, et la mise en
place d'un régime militaire, autoritaire et
répressif. La révolution yéménite menée
par une coalition entre révolutionnaires
laïcs et islamistes a déboulonné le
régime du président Saleh, mais a
débouché, ensuite, sur un chaos tribal et
régional dans lequel s'affrontent tribus,
clans pro-Saleh et anti-Saleh, islamistes
sunnites, minorité zaidite de confession
chiite, les houtistes, soupçonnés de liens

avec l'Iran, et auxquels il faut ajouter le
groupe franchisé régional d'Al Qaida,
qu'est l'AQPA. La révolution libyenne,
avec l'aide des puissances occidentales,
a conduit à l'effondrement du système
Khadafi, mais il s'en est suivi un chaos, là
encore, entretenu par les rivalités claniques, tribales et régionales. Quant à la
Syrie, le printemps de 2011, mené par la
jeunesse, au sud, et au nord du pays, de
Deraa à Alep, auquel s'est joint très vite

La révolution libyenne,
avec l'aide des puissances
occidentales, a conduit
à l'effondrement du système
Khadafi, mais il s'en est suivi un
chaos, entretenu
par les rivalités claniques,
tribales et régionales.
une partie de la population sunnite majoritaire, en Syrie, a débouché, du fait de
la résistance opiniâtre du régime dominé
par la minorité alaouite autour du clan
familial des Assad, sur le drame actuel
marqué par 200 000 morts et un ensemble de conflits sanglants et interminables, mêlant toute une série d'acteurs
syriens et autres laïcs, alaouites, islamistes, djihadistes sunnites, groupes

178

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

chiites du Hezbollah et d'Iran, population
et mouvements kurdes. On l'a déjà dit,
il est assez logique que la seule transition
réussie soit celle de la Tunisie modernisée, depuis plus d'un siècle, de Kheireddine à Bourguiba.
Les éléments communs à toutes ces transitions en cours sont la rencontre entre
chacune de ces révolutions et les autres
paramètres géopolitiques de la région,
l'action des acteurs islamistes et salafistes,
l'action des principales puissances régionales pour attiser, contrôler ou museler
lesdites révolutions, et l'action des acteurs
djihadistes anciens et nouveaux. En Tunisie, le gouvernement islamiste d'Ennahda
allait devoir très vite affronter les groupes
salafistes radicaux nouvellement apparus
aux lendemains de la révolution de 2011,
les groupes d'Ansar al-Charia, très probablement responsables des deux attentats
terroristes destinés à déstabiliser le pays.
Le gouvernement islamiste d'Ennahda allait également devoir tenir compte, tout à
la fois, de l'hostilité de l'Arabie à l'encontre
de tout régime dominé par un parti
proche des Frères musulmans et de l'intérêt politique très pressant de la Turquie
d'Erdogan, ainsi que du régime qatari
pour devenir le protecteur attitré de la

nouvelle Tunisie. Ce cas de figure va se
répéter à l'égard de toutes les révolutions.
Les nouvelles puissances régionales que
sont la Turquie, le Qatar, et l'Arabie, voudront jouer leurs jeux propres, la Turquie
vantant son système politique d'un islamisme démocratique pour acquérir, dans
le monde arabe, une nouvelle influence, le
Qatar affichant, par sa diplomatie, ainsi
que par l'action médiatique de la chaîne
Al Jezziraa, sa solidarité active avec les
Frères Musulmans et les partis proches
pour damer le pion à l'Arabie, et l'Arabie
exerçant, au contraire, des pressions destinées à empêcher les Frères Musulmans,
leur ennemi historique, de prospérer sur
les révolutions en cours, notamment, en
soutenant les forces salafistes, en Egypte
en en Libye. En parallèle, les djihadistes
s'engouffreront dans les vides béants ouverts en Libye et dans le Sud tunisien, à tel
point que le sud de la Lybie est devenu,
aujourd'hui, le repaire central des principaux groupes de l'Aqmi, la franchise
d'Al Qaida, au Maghreb. La mouvance
djihadiste post-2011 s'est diversifiée.
Aux côtes des groupes franchisés liés à
Al Qaida, on a assisté à l'apparition de
nouveaux mouvements radicaux nationaux, tous appelés « Ansar al-Charia »,
c'est-à-dire la victoire de la charia, de dou-

la revue socialiste 58
Actualités internationales

ble inspiration salafiste et djihadiste, formés d'anciens cadres d'Al Qaida revenus
d'Afghanistan dans leurs pays, ainsi que
d'une nouvelle génération apparue grâce
aux nouvelles libertés publiques et au
chaos sécuritaire, et dont l'objectif est l'instauration d'Etats islamiques.
S'est développé également le mouvement
djihadiste de Daech, qui n'est pas, on
l'a dit, un nouveau venu, puisqu'il
est issu de la fusion entre la branche
irakienne d'Al Qaida, un ensemble d'ex-officiers irakiens, et une partie de la branche
syrienne d'Al Qaida. Toutes ces organisations djihadistes vont profiter du vide
étatique et du chaos politique pour s'implanter, accroître leur influence, développer des stratégies de lutte armée et de
terrorisme, créer des zones « libérées » qui
doivent devenir autant d'Etats islamiques.
Mais, la situation syrienne est de loin la
plus illustrative de cette nouvelle donne
géopolitique. La Syrie actuelle est devenue
l'épicentre géostratégique de l'action de
tous les acteurs politiques de la région,
puissances régionales comme mouvements djihadistes. La Syrie est devenue,
en effet, le théâtre, par excellence, de
l'affrontement bipolaire noué entre l'Iran
et l'Arabie Saoudite. Les monarchies du

Golfe, toutes réunies, pour le coup, et emmenées par l'Arabie, voient dans la crise
syrienne l'occasion privilégiée de se venger de la perte de l'Irak. Face aux menées
du monde arabe sunnite se dressent
l'Iran, allié historique de la Syrie alaouite,
et son allié libanais, le Hezbollah. La coalition arabe, accompagnée de la Turquie, va
soutenir tous les groupes hostiles au

La Syrie actuelle est devenue
l'épicentre géostratégique
de l'action de tous les acteurs
politiques de la région,
puissances régionales comme
mouvements djihadistes.
régime syrien, mais, plus particulièrement, les groupes salafistes et djihadistes
apparentés à Al Qaida, ce qui amènera
cette coalition arabo-turque à soutenir,
dans un premier temps, les groupes affiliés à Daech. Dans cette mêlée confuse, il
ne faut pas confondre les frères musulmans syriens d'avec les djihadistes de tout
poil, opérant en Syrie. Les frères musulmans syriens luttent pour leur pays aux
côtés des laïcs et ne veulent pas se confondre avec les groupes radicaux d'Al Qaida
et de Daech, même si, dans certains combats, ils luttent les uns aux côtés des

180

Jacques Huntzinger - Géopolitique de la Méditerranée

autres. Le démantèlement actuel de la
Syrie a d'abord été le fait de la lutte interne
entre les forces fidèles au régime et les
forces hostiles au régime de Bachar el
Assad. Celui-ci, conscient de son affaiblissement interne, jouera le jeu du démantèlement de son propre pays, à partir du
principe « diviser pour mieux régner», afin
de préserver ce qui lui est essentiel, Damas
et la région alaouite. De fait, aujourd'hui,
personne ne peut plus contrôler la Syrie,
tout entière, ni le régime de Bachar, ni
aucun groupe armé hostile au régime. La
partition de facto de la Syrie en plusieurs
morceaux est acceptée par chacun des acteurs en présence qui en tient une partie.
Quant au pouvoir militaire de Bachar el
Assad, il ne tient plus par lui-même, mais
par ses soutiens extérieurs.
C'est le drame actuel de la Syrie. La situation est telle que les Syriens ne peuvent
pas résoudre entre eux leur guerre civile.

C'est toute la différence avec les situations de l'Egypte, de la Libye, et du Yémen
dans lesquelles les acteurs locaux,
malgré leur hostilité, peuvent quand
même se parler, voire s'entendre. Du
coup, la Syrie, incapable de résoudre par
elle-même le blocage de sa situation, est
en proie à la rivalité absolue des puissances de l'Iran et de l'Arabie, dont profite
présentement Daech, dans son objectif
d'implantation d'un Etat islamique,
à cheval sur l'Irak et la Syrie. A terme,
une solution au drame syrien ne pourra
surgir qu'à partir d'un accord « inclusif »,
implicite ou explicite, à deux étages.
Un accord entre les différentes factions
politiques syriennes sur un changement
de régime qui respecte tous les groupes
religieux et ethniques d'une Syrie qui
est un véritable kaléidoscope, mais
également un accord qui respecte les
équilibres entre les puissances de la
région. Mais on n'en est pas là…

la revue socialiste 58
Actualités internationales

Arthur Quesnay

PhD candidate in Political science (Paris-1, Panthéon-Sorbonne).
Chercheur associé à l’Ifpo (Institut français du Proche-Orient) (Irak).

« Ces situations s’expliquent
par la faiblesse des états après plusieurs
décennies de dictatures »1
La Revue socialiste : Y a–t-il une explication purement géographique à l’expansion
de l’Etat islamique ?
Arthur Quesnay : L’Etat islamique est
d’abord un groupe clandestin qui se
forme au cours de la guerre en Irak, en
profitant de la nébuleuse d’Al Qaïda. Ses
membres sont surtout irakiens, et se forment dans l'insurrection contre les forces
américaines, tout en étant aidés et instrumentalisés par les services de renseignement syriens, et iraniens dans une
moindre mesure. Pendant dix ans, ces
militants vont apprendre à s'organiser
dans une guérilla très dure, au sein de laquelle ils subissent des pertes énormes.
C'est là une première rupture avec la
branche mère d’Al Qaïda, qui n'avait jamais eu l'occasion de s'engager dans des
affrontements militaires directs, profitant
1. Propos recueillis par Hélène Fontanaud

de sanctuaires, au Pakistan, en Afghanistan, ou au Soudan pour préparer ses
opérations. Or, la guerre civile irakienne
offrait un nouveau terrain. Tandis que le
conflit politique se confessionnalise entre
chiites et sunnites, Al Qaïda-Irak se retrouve non seulement à se battre contre
les partis chiites soutenus par l’Iran, mais
également contre les autres groupes de
l’insurrection, très nationalistes, comme
le Conseil révolutionnaire irakien, l’exparti Baas, ou les groupes salafistes. Loin
d'être unis, ces derniers s'affrontent sur
des motifs purement politiques, mais
aussi selon des intérêts économiques ou
tactiques très locaux, dont l'enjeu est de
contrôler le territoire pour bénéficier du
racket de la population dans des grandes
villes - Mossoul par exemple -, capter les
ressources et se positionner comme l’in-

182

A. Quesnay - « Ces situations s’expliquent par la faiblesse des Etats après plusieurs décennies de dictatures »

terlocuteur de référence pour les agents
du Golfe qui peuvent apporter des financements, ou pour les services de renseignement syriens. Le groupe Al Qaida-Irak
est ainsi obligé de se transformer pour
survivre. Il ne peut plus être dans une logique uniquement de lutte contre les Occidentaux, et doit prendre en compte le
contexte local. C'est dans ce sens qu'il
met en place une stratégie d’expansion,
à l’intérieur de l’Irak. Il massifie son recrutement. On passe d’attaques préparées,
par quelques dizaines d’individus, à des
attaques de centaines, voire de milliers
de combattants, ce qui modifie profondément la structure et la hiérarchie du
groupe, lui-même.
Dans un contexte de guerre civile extrêmement brutale, il s'agit de porter le niveau de violence à un degré tel qu’il n’y
aura pas de retour en arrière possible
pour des individus dorénavant stigmatisés, selon leur identité religieuse. Face à
un gouvernement, lui aussi de plus en
plus confessionnalisé, cette stratégie a
malheureusement assez bien fonctionné.
Des événements extérieurs viennent en
appui : Al Qaïda, en Irak, est confronté à
l’intervention des puissances régionales,
avec, notamment, la présence des ser-

vices de sécurité syriens, turcs, mais
aussi à l’expansion de l’Iran, et au jeu pas
très clair des pays du Golfe vis-à-vis des
groupes les plus radicaux. Au lieu de
jouer la carte nationale pour stabiliser
la situation, les Américains choisissent,

C'est dans la prison de Bouka,
dans le sud de l’Irak, près
de Bassorah, qu’al-Baghdadi
a été détenu plusieurs années.
Alors que la répression rend
difficile les mouvements
des insurgés, leur détention leur
permet de nouer des contacts
et de s'organiser.
de leur côté, une stratégie répressive qui
favorise le développement des groupes
les plus radicaux de l'insurrection : leur
instrumentalisation des élites locales tribales, notabilités urbaines - dans la
contre-insurrection conduit à détruire ces
dernières, tandis qu'aucun gage d'intégration n'est donné à la population. Suite aux
rafles systématiques, le passage par les
prisons devient un lieu privilégié de recrutement. C'est dans la prison de Bouka,
dans le sud de l’Irak, près de Bassorah,
qu’al-Baghdadi a été détenu plusieurs années. Alors que la répression rend difficile
les mouvements des insurgés, leur déten-

la revue socialiste 58
Actualités internationales

tion leur permet de nouer des contacts et
de s'organiser. C’est dans les prisons qu’est
sélectionnée la majorité de l'élite militaire
et des cadres de l’insurrection. A partir
de 2009, les Etats-Unis tentent de se dégager de l’Irak et passent un accord avec la
Syrie, afin que Damas gèle son soutien
aux groupes les plus radicaux. En 2011,
lorsque les forces américaines quittent le
pays, l’insurrection irakienne est isolée,
sans raison objective d'exister. Militairement, elle est à bout de souffle.
L. R. S. : Que se passe-t-il alors?
A. Q. : Commence alors l’insurrection, en
Syrie. Bachar el Assad décide aussitôt d’instrumentaliser les groupes les plus radicaux
pour stigmatiser la révolution pacifique, en
présentant ses membres comme des djihadistes. Il libère, ainsi, les militants irakiens
les plus radicaux et leur permet de réactiver
leurs réseaux. Pour avoir été en Syrie à cette
époque avec deux autres chercheurs, Adam
Baczko et Gilles Dorronsoro, nous avons vu
monter en puissance le Jabhat-al-Nosra,
puis, l’Etat islamique, qui, de quelques dizaines de combattants, est passé à une organisation de plusieurs milliers d’hommes.
Ces groupes mènent des attaques systématiques contre le reste de l’insurrection, jamais contre le régime syrien. Leur objectif

Le futur Etat islamique profite
de la vague de contestation
contre les dérives autoritaires
du gouvernement de al-Maliki
pour reprendre pied en Irak.
Sa base arrière, en Syrie,
lui donne les ressources
nécessaires pour s'imposer,
les armes à la main, au reste
de l'insurrection irakienne.
est, depuis le début, de profiter des mobilisations contre le régime pour faire leur propre révolution. De la même façon, le futur
Etat islamique profite de la vague de contestation contre les dérives autoritaires du gouvernement de al-Maliki pour reprendre pied
en Irak. Sa base arrière, en Syrie, lui donne
les ressources nécessaires pour s'imposer,
les armes à la main, au reste de l'insurrection irakienne.
L. R. S. : Cette stratégie fonctionne-t-elle ?
A. Q. : L'organisation arrive à se transformer en un mouvement militaire ultra
structuré. Au même moment, l’Irak
connaît une phase très importante de
mobilisations sociales, comme dans le
reste du monde arabe. Les manifestations, qui commencent le 25 février 2011,
ont lieu dans les grandes villes et regroupent chiites, sunnites, et chrétiens, qui

184

A. Quesnay - « Ces situations s’expliquent par la faiblesse des Etats après plusieurs décennies de dictatures »

tous se mobilisent contre la corruption,
pour la hausse des salaires. Evidemment, les sunnites sont en première
ligne, puisque largement stigmatisés par
le gouvernement. Ils demandent le retour
d’un Etat neutre, non confessionnel. La
répression du régime de al-Maliki communautarise, très rapidement, ces mobilisations, et les groupes de l’insurrection
les infiltrent pour tenter de se créer une
nouvelle base sociale. Mais, tous ces
groupes, mal coordonnés, voire même
isolés, vont être dépassés par un acteur
autrement plus efficace, l’Etat islamique,
qui impose un jeu transnational.
L’expansion territoriale de l'organisation
commence en Syrie, avec un moment-clé,
en janvier 2013 : l’offensive de l’insurrection
syrienne contre l’Etat islamique. Cela
marque le début d’une phase de polarisation et de territorialisation. Polarisation,
parce que, désormais, on peut faire la différence entre des groupes qui prêtent allégeance à l'Etat Islamique et des forces qui
ont d’autres objectifs, nationaux, de lutte
contre les régimes en place, à Bagdad et
Damas. Territorialisation, parce que l’Etat
islamique entre dans une phase de
construction d’un territoire, ce qui n’avait
pas été le cas jusque-là. Il se substitue à

tout ce qui existait avant, pour créer son
propre tissu social. En Irak, cela prend plus
de temps, car les combattants de l’EI sont
confrontés à des groupes insurrectionnels
plus structurés. A Ramadi et Falloudjah,
l'organisation commence à s’imposer. Et
puis, elles accélèrent son retour en Irak,
en essayant de trouver des cadres, notamment, en attaquant les prisons, pour libérer les prisonniers. Ainsi, l’offensive contre
Mossoul commence par une attaque
contre la prison, une des plus grandes
du pays, extrêmement bien gardée. Deux
autres attaques sont lancées sur la base
militaire et la ville, pour faire diversion,
pendant que les combattants libèrent les
prisonniers. Puis, l’Etat islamique occupe
rapidement l’ensemble des zones arabes
sunnites où l'armée irakienne déserte.
En réaction, le clergé chiite décrète une mobilisation générale, avec un soutien massif
de l’Iran et le retour des milices chiites
irakiennes parties se battre en Syrie. On
entre alors dans un nouveau jeu, avec une
amplification du conflit sunnite-chiite.
L. R. S. : Quel est le rôle exact de l’Iran ?
A. Q. : Déjà très présent dans le pays, l'Iran
officialise son ingérence dans les affaires
irakiennes. L’Iran intervient militairement
en Irak, depuis juin 2014, de façon mas-

la revue socialiste 58
Actualités internationales

sive. Téhéran envoie des divisions de
chars, d’artillerie, mène plusieurs séries
de frappes aériennes. Ce sont, en partie,

L’Iran intervient militairement
en Irak, depuis juin 2014,
de façon massive. Téhéran
envoie des divisions de chars,
d’artillerie, mène plusieurs
séries de frappes aériennes.
les forces iraniennes qui bloquent l’Etat
islamique, lorsqu’il lance son attaque sur
Erbil, en août 2014. Dans le Sud, l’Iran
constitue différentes milices encadrées
par les brigades Badr. Des conseillers militaires sont également là pour reformer
l’armée irakienne. C’est la même chose en
Syrie, où le Hezbollah et l’Iran sont aux
commandes pour reformer l'armée syrienne, en constituant des brigades et des
milices d’autodéfense. En jouant sur la
création de milices chiites, l'intervention
iranienne contribue, ainsi, à confessionnaliser le conflit.
L . R. S. : Quelles en sont les conséquences ?
A. Q. : Engagé militairement contre les
forces des régimes irakiens et syriens,
soutenus par l'Iran, et la coalition internationale, l'Etat islamique se retrouve lé-

gitimé comme la principale référence militaire sunnite. De là vient, assez logiquement, l’allégeance de différents groupes
djihadistes à l’Etat islamique. Cela ne
veut pas dire que l’EI recrute en Libye, en
Algérie ou en Egypte. Ni qu’il finance ou
arme ces groupes. Il s'agit d'une sorte de
communauté imaginaire. Dans ce sens,
la création du califat répond au besoin de
matérialiser un territoire auquel peuvent
se référer tous les membres de cette
communauté. C’est extrêmement rationnel, car cela donne à l'Etat islamique une
aura qu’aucun groupe dans le monde
arabe n’a jamais eue. Pourquoi les autres
groupes font-ils allégeance ? Parce que

Engagé militairement contre
les forces des régimes irakiens
et syriens, soutenus par l'Iran,
et la coalition internationale,
l'Etat islamique se retrouve
légitimé comme la principale
référence militaire sunnite.
cela leur donne de la visibilité. Ils sont
tous enclavés dans des combats extrêmement difficiles, que ce soit Aqmi, au
Mali, ou Boko Haram, au Nigeria. Si, militairement, le jeu se resserre contre ces
groupes, les combats gagnent en inten-

186

A. Quesnay - « Ces situations s’expliquent par la faiblesse des Etats après plusieurs décennies de dictatures »

sité, en violence, ce qui permet à l’Etat
islamique de gagner des soutiens.
En tant qu'organisation, l’Etat islamique
a toutefois des moyens limités pour agir.
Il ne peut fonctionner qu’avec un maximum de 30 000 ou 40 000 combattants.
Au-delà, la logistique devient difficile, il
manque de cadres, de ressources pour
payer les salaires. De plus, si les unités

Le recrutement des étrangers
garde une portée symbolique
centrale. Le but est de créer
une sorte d'« internationale »
islamiste.
sont trop nombreuses, elles gagnent en
autonomie, alors que l’Etat islamique est
dans une stratégie de contrôle idéologique et individuel de ses combattants.
Le recrutement des étrangers garde une
portée symbolique centrale. Le but est de
créer une sorte d'« internationale » islamiste. L’Internationale communiste était
perçue comme une menace majeure,
pas tellement pour son efficacité militaire, mais parce qu'il s'agissait d'un
mouvement transnational susceptible
de se matérialiser dans tous les Etats.
Elle était synonyme de déstabilisation

interne. C’est exactement ce que recherche
l’Etat islamique. Maintenir son expansion
symbolique, alors que, militairement, il
commence à subir des revers. C’est un
mouvement extrêmement moderne dans
sa compréhension des sociétés occidentales comme moyen-orientales qui lui font
face, y compris dans l’analyse des rapports de forces sociaux et politiques. C’est
aussi un mouvement révolutionnaire,
car il cherche à modifier le tissu social, à
homogénéiser la population des territoires qu'il contrôle, à créer une nouvelle
forme d’individu. Loin de l’image qu'on lui
appose de militants archaïques. Il s’agit
plutôt d'individus modernes, parfaitement
adaptés à la société du XXIe siècle. Le profil-type mis en avant par l’Etat islamique,
c’est celui de l’ingénieur londonien, marié
et intégré dans sa ville natale qui, après
avoir fait des études en Angleterre, décide
de rejoindre le mouvement pour défendre
sa communauté religieuse, au nom de
mobiles politiques.
L. R. S. : Sont-ils parvenus à créer un Etat ?
A. Q. : Avec trois autres chercheurs, Adam
Baczko, Gilles Dorronsoro et Maaï Youssef, nous venons de passer un mois en
Irak pour interroger les individus qui
sont parvenus à quitter le territoire de

la revue socialiste 58
Actualités internationales

l’Etat islamique. Il y a un va-et-vient très
limité de la population, car l’EI leur interdit de circuler sans autorisation. Ce qu’ils
nous apprennent, c’est que l’Etat islamique ne cherche pas à se constituer
une base sociale : il se contente de gérer
le territoire et la population, par la coercition et la répression. Pour ce faire, il dispose de listes constituées, à partir de
données récupérées dans les commissariats et les bases de l'armée irakienne. De
façon intermittente, pour cause de bombardements, il fournit les services élémentaires : électricité, eau, ramassage
d’ordures, en recourant aux services
d’anciens fonctionnaires municipaux.
Plus important, on observe la constitution d’une administration judiciaire.
Mais, on touche peut-être là aux limites
de l’Etat islamique car, à travers ces cours
de justice, la construction de l’Etat passe
par une phase répressive. L'organisation
ne cherche pas à intégrer la population.
En juin 2014, les gens se satisfaisaient du
retrait de l’armée irakienne, parce qu’elle
était très corrompue. Mais, le modèle que
propose l’EI n'est pas viable, puisqu’il ne
dispose pas des ressources suffisantes,
pour les salaires, notamment. L'organisation se focalise sur l'entretien de ses

propres militants et exclut l'immense
majorité de la population, qui est obligée
de fuir, ou vit dans des conditions très
difficiles, avec une hausse généralisée
des prix. Les habitants ont deux moyens
de s’adresser à l’EI : par l'intermédiaire
de la police des mœurs, qui, dans chaque
localité, contrôle les prix sur le marché et
réprime les atteintes aux mœurs ou les
tentatives de mobilisation contre l’Etat
islamique, et des tribunaux, où des gens
peuvent porter plainte, mais qui, en fait,
leur servent surtout à demander des
autorisations de sortie du territoire,
d’ouverture de magasins, de réparation
de certains dommages. Donc, oui, c’est
un Etat au sens institutionnel, mais qui
fonctionne selon un système très particulier. Un Etat très répressif et quasi en faillite, qui fonctionne sans le soutien de
la population.
L . R. S. : Quelle est la situation en Libye ?
A. Q. : Le groupe dit de Derna, qui a fait
allégeance à l’Etat islamique, a opéré de
la même façon que ce dernier, en Irak et
en Syrie. Le contexte libyen d'affaiblissement de l'Etat et de lutte pour la conquête
des ressources du pays ouvre la voie à
tous types d'aventures politiques et militaires. Deux coalitions se sont formées,

188

A. Quesnay - « Ces situations s’expliquent par la faiblesse des Etats après plusieurs décennies de dictatures »

très divisées en interne et qui ne représentent pas de territoires cohérents ; d’un
côté, la coalition dite islamiste, Farj Libya,
qui contrôle Tripoli, et de l'autre, celle du
gouvernement issu des dernières élections, dont la principale figure militaire
est celle d'un ancien kadhafiste, le général Haar. Il faut compter aussi avec le jeu
régional de l’Egypte, qui, depuis le début,
s’emploie à appuyer le gouvernement

La question, aujourd’hui,
est de savoir si les différents
groupes prêtant allégeance
à l’Etat islamique peuvent
arriver ou non à se coordonner,
sachant qu’ils sont à des
milliers de kilomètres
les uns des autres.
issu des élections, avec un enjeu énergétique évident, et avec la Tunisie, qui tente
aussi de jouer ce rôle de médiateur, dans
la mesure où elle est très inquiète de la
radicalisation, en Libye, où s’entrainent
bon nombre de combattants tunisiens.
L'avenir du groupe de Derna qui a rejoint
l'EI dépend, ainsi, avant tout, de l'évolution du contexte politique local. Or, la
question, aujourd’hui, est de savoir si les
différents groupes prêtant allégeance à

l’Etat islamique peuvent arriver ou non à
se coordonner, sachant qu’ils sont à des
milliers de kilomètres les uns des autres.
L. R. S. : Comment stopper l’EI ?
A. Q. : En Irak, il faut une politique inclusive, notamment vis-à-vis des Arabes
sunnites, en prenant en compte leurs
élites et en reconstruisant le territoire,
grâce à leur aide. Une opération militaire
est contre-productive si elle n’intègre pas
la population civile. En Syrie, on ne peut
lutter efficacement contre l'Etat islamique, tant que Bachar al Assad reste au
pouvoir. La seule solution est de soutenir
l'insurrection syrienne qui continue de
progresser, notamment dans le sud du
pays. Les conflits communautaires sont
d'abord des conflits politiques. Il faut
considérer l’Etat islamique comme un
acteur politique révolutionnaire doté
d'une cohérence propre. On ne peut comprendre ce mouvement en s'intéressant
uniquement à ses déclarations idéologiques. Il s'agit d'un appareil très autoritaire, avec une stratégie de contrôle du
territoire, de gestion de la population,
de mise en place de nouvelles politiques
publiques extrêmement cohérentes,
par rapport à ses objectifs de rupture
vis-à-vis du système international. L’inté-

la revue socialiste 58
Actualités internationales

gration des puissances régionales est
ainsi centrale. Il faut modérer leur jeu, les
inclure. Or, quand on voit la stratégie
confessionnelle et de « milicisation » que
mène l’Iran en Irak et en Syrie, c’est extrêmement inquiétant. Et personne n’est
capable de s’y opposer, ce qui augmente
la durée de vie de l'Etat islamique.
Toutes ces situations s’expliquent par la
faiblesse des Etats. Après des dizaines
d’années de dictatures, d'ailleurs soutenues par les Occidentaux, il n'existe
actuellement aucune tentative de construction d'une communauté nationale.
On n’est cependant pas dans une phase
d’éclatement en Irak, ni en Libye, ni en
Syrie. Ces Etats continueront sans doute
à exister. Mais, sous quel type de régime ?
En Irak, on assiste à une réorganisation

ultra-centralisée de l'Etat, sous le contrôle
des organisations chiites. Les sunnites
ont un statut de citoyen de seconde zone.
Après la dictature de Saddam Hussein,
on risque de se retrouver face à un
régime autoritaire chiite ultra répressif.
La seule stratégie viable, pour la Coalition, c'est de soutenir, à défaut d'acteur
unanimiste, des minorités et des partis
qui ont un jeu communautaire : les
chiites et les kurdes, ou les milices chrétiennes, yézidis et autres. Or, c'est une
erreur énorme, puisqu'aucun de ces
acteurs n'a de stratégie nationale. Au
contraire, chacun d'entre eux, au nom de
la lutte contre l’Etat islamique, légitime
sa stratégie de conquête territoriale et
de nettoyage ethnique contre les Arabes
sunnites. Cette dynamique promet un
conflit sur le temps long.

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Revue trimestrielle de débat et d'idées publiée par le Parti socialiste. Fondée par Benoît Malon en 1885.

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