À PART ÇA

GOG, Desura, itch.io
Les alternatives à Steam pour les indés
Entre début 2008 et fin 2013, environ 2 000 jeux au total
sont sortis sur Steam. Entre début 2014 et début juin 2015,
on compte en revanche déjà près de 3 000 nouvelles
sorties. Autrefois prescriptrice, la plateforme de Valve se
noie aujourd'hui sous les jeux indés, qui peinent à trouver
un quelconque public. Quelles sont les alternatives,
et à quoi correspondent-elles ?
PAR NETSABES

P

our le joueur découvrant Steam
aujourd’hui, la boutique de Valve doit
donner l’impression d’un immense
magma de jeux, avec de gigantesques
vagues quotidiennes ajoutant sans cesse
de nouvelles sorties. Il n’en a pas toujours
été ainsi : autrefois, Valve pratiquait une
sélection sévère, ne laissant passer que
des AAA et une poignée d’indés. Cela
n’assurait pas le succès des jeux, mais leur
offrait tout de même une bonne chance
de s’en sortir. Pour beaucoup d’indés, une
sortie Steam était même un argument
marketing à présenter à la presse, prouvant
l’intérêt du jeu. Mais depuis, Valve a
lancé Greenlight, un processus plus
ouvert et surtout plus public, permettant
à grosso modo n’importe qui de faire
voter la sortie de son jeu sur Steam. En
près de trois ans, 5 500 titres y ont été
proposés, et plus de 4 000 ont déjà été
acceptés. Ce qui n’implique pas une sortie
immédiate : encore faut-il finir le jeu et
signer des papiers… mais maintenant
qu’existe aussi Steam Early Access, finir le
développement ne constitue plus vraiment
un obstacle. Les titres qui parviennent à se
démarquer se font du coup rares, et Reddit
ou Twitter regorgent de développeurs
annonçant 5 ou 20 exemplaires vendus
le jour du lancement. À vouloir devenir
trop accueillant, Steam perd du coup
de son attrait et de son intérêt pour les
développeurs indés.

UNE TOUTE PETITE GALAXIE

Mais où pourraient-ils aller ? Sur quelle
plateforme sortir ? Sur le papier, GOG
76 | Canard PC

Regular Human Basketball,
de Powerhoof, sur itch.io

souhaite se positionner comme le principal
concurrent de Steam, et vient meme de
lancer GOG Galaxy, son propre client
(qui, comme Steam, permet de mettre
à jour les jeux sans se fatiguer). Mais en
pratique, la plateforme lancée par CD
Projekt n’accepte les jeux récents que
depuis relativement peu de temps et
procède surtout à une sélection encore
plus sévère que ne l’était celle de Valve au
bon vieux temps. À vue de pif et au doigt
mouillé, il y a ainsi à peine un nouvel indé
tous les deux jours sur GOG. Le choix est à
l’avantage des clients, qui peuvent toujours
tomber sur un mauvais jeu, mais pas sur
une blague complète comme on en trouve
maintenant sur Steam. Exit GOG, donc, et
par charité zappons aussi Origin et Uplay,
parce que ça ne se fait pas trop (paraît-il)
de tirer sur des ambulances en flammes.
Restent les boutiques moins connues,
comme le Humble Store (surtout célèbre
pour ses bundles), Desura ou itch.io.

The Next Penelope,
d’Aurélien Regard, sur Steam

LA COUR DES MIRACLES

Desura est un nom qui vous dit sans
doute quelque chose : le site est en activité
depuis une demi-douzaine d’années et
avait à l’origine été lancé par les équipes
de ModDB et IndieDB. À l’époque où
GOG se spécialisait dans les « good old
games », c’est Desura qui s’était approprié
le titre de principal concurrent de Steam,
sans remporter un franc succès pour
autant. Il faut dire que le catalogue de
Desura a toujours été pour le moins
curieux. On y retrouvait autrefois les jeux
repoussés par Steam, ainsi que la plupart

Lost Constellation,
d’Alec Holowka, Scott Benson
et Bethany Hockenberry, sur itch.io

Naut, de Tom Victor, Lucie Viatgé 
et Titouan Millet, sur itch.io 

des projets issus des communautés
ModDB et IndieDB. Ça ne signifie pas
qu’on ne dénichait pas de temps en
temps des perles en fouillant un peu
(Quadsmash reste un excellent petit jeu
introuvable ailleurs, par exemple), mais
l’ensemble avait le plus souvent des airs
de deuxième ou troisième division, pour
rester diplomatique. C’est là-bas qu’on
retrouvait, avant qu’ils n’envahissent
Steam, toutes les productions RPGmaker,
tous les FPS indés trop ambitieux pour
leur propre bien et réalisés par une seule
personne, mais aussi le pire des jeux de
l’Est, qui n’arrivaient pas à trouver de
distribution occidentale ailleurs. Autant
dire que personne n’y a jamais fait
fortune.
DESURA QUITTE LE NAVIRE

Hot Date, 
de George Batchelor, sur itch.io 

Selective Memory Erase Effect, 
de Nekomura Games, sur Steam et itch.io 

Enfin si, une personne a finalement
connu le succès grâce à Desura : le
créateur de Five Nights at Freddy’s, qui
a d’abord lancé son jeu là-bas en août
dernier. C’est peut-être le seul moment
de gloire de la boutique. Depuis, son
propriétaire (Linden Labs, l’éditeur de
Second Life) a revendu Desura à Bad
Juju, une entreprise créant des outils de
statistiques à l’usage des développeurs de
jeux, et tout semble aller de mal en pis
pour la boutique. Rapidement, les indés
voulant être payés (ce qui ne va pas de
soi : Desura impose un chiffre d’affaires
minimal de 500 dollars pour procéder
au moindre versement, ce qui représente
déjà un nombre non négligeable de
ventes) ont commencé à signaler de
légers retards de paiement… retards
qui ont fini par se transformer en mois
d'attente. Ajoutez-y une communication
catastrophique (« oui on ne paye pas, mais
c’est parce que rien n’est automatisé, on
vous payera dès que le patron sera sorti de
l’hosto ») et la réputation de Desura était
faite. Quelques développeurs (comme
Flying Interactive) ont même exigé
le retrait de leur jeu de la plateforme.
Officiellement, Desura dit avoir la
situation en main et procéder aux
réglements au fur et à mesure, un point
qui reste bien entendu impossible à
vérifier.

PETIT MAIS COSTAUD

Enfin, tournons-nous vers le petit
dernier : itch.io. Créé en 2013 par le
développeur Leaf Corcoran sur son
temps libre, le site a depuis grossi, en
grande partie grâce aux game jams
qu’il héberge (dont l’édition 2015 du
concours Make Something Horrible
de Canard PC). Aujourd’hui, itch.io
revendique près de 15 000 jeux pour
55 000 utilisateurs, soit une goutte
d’eau par rapport à Steam, mais une
bonne petite croissance pour une
boutique hébergeant surtout des jeux
« différents ». Car voilà : la plupart du
temps, les jeux présents sur itch.io sont
de petits titres expérimentaux et à fort
parti pris (le genre qu’on retrouve ensuite
dans le Cabinet de Curiosités de Maria
Kalash), qui se bouclent en quelques
minutes et qui sont vendus pour une
misère, voire en « pay what you want ».
Itch.io attire du coup un tout autre public
de développeurs (et de joueurs) que ses
concurrents et itch.io assume à fond :
« Toutes nos décisions sont basées sur l’intérêt
des créateurs, explique Amos Wenger, un
Lyonnais qui a rejoint Leaf Corcoran
début 2015. Les développeurs peuvent choisir
eux-mêmes le pourcentage qu’ils reversent
à itch.io, ils peuvent même décider de tout
garder. La plupart décident de nous soutenir
au moins à hauteur de 10 %, ce qui nous
permet de tourner. » La boutique espère
continuer à prendre de l’ampleur, tout en
conservant ses spécificités : « On e ssaie
de donner à tous les dévelop­peurs les
mêmes outils pour réussir, le contrôle des
prix, pouvoir organiser des bundles ou
communiquer avec leurs clients, mais sans
être coincé par des barrières artificielles
comme Greenlight et sans avoir besoin d’un
éditeur qui va se servir au pa ssage. » Pas
tout à fait de quoi remplacer Steam pour
tout le monde, mais de quoi fournir des
conditions plus agréables pour ceux qui
peuvent s’en passer.  
DERNIÈRE MINUTE :

On apprend juste avant d'envoyer à
l'imprimeur que Bad Juju, le propriétaire de
Desura, vient de se déclarer en faillite.
Canard PC | 77