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ARISTIDE BRIAND, PAUL LÉAUTAUD ET LE FOYER

On sait qu’entre Mirbeau et Léautaud, nombreuses sont les convergences, relevées par Samuel Lair1 : non-conformisme, individualisme farouche, goût de la provocation, amour des animaux. On sait aussi que Mirbeau, en décembre 1903, aurait bien aimé lui voir décerner le premier prix Goncourt, pour son Petit ami. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est qu’il a essayé de lui rendre un autre type de service en lui trouvant un emploi digne des qualités qu’il lui reconnaissait et qui pût lui assurer quelques subsides réguliers, dont l’absence se faisait cruellement ressentir. L’arrivée à la présidence du Conseil de son ami Georges Clemenceau, le 25 octobre 1906, et au ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts de l’ancien compagnon Aristide Briand, d’abord dans l’éphémère ministère Sarrien, constitué le 14 mars précédent, puis dans le durable ministère Clemenceau, allait lui offrir une belle opportunité de mettre à profit son entregent en faveur de l’impécunieux misanthrope. Aristide Briand est en effet une vieille connaissance : les deux hommes se sont rencontrés jadis, vers 1894, dans l’atelier de Maxime Maufra, et ont par la suite été signataires de l’appel de la Coalition révolutionnaire en octobre 18982, en pleine bataille dreyfusarde, à une époque où le futur ministre faisait l’apologie de la grève générale et était encore proche des libertaires. Il est, certes, douteux que Mirbeau ait beaucoup apprécié le rôle joué, dans l’édulcoration de la loi de séparation de 19053, par ce « socialiste papalin », selon le mot vachard de Clemenceau, mais le souvenir de luttes communes et d’emballements partagés ne pouvait que l’inciter à chercher auprès de lui une oreille plus réceptive que celle d’un Georges Leygues, si souvent brocardé. Briand et Le Foyer Avant d’intercéder pour le jeune Léautaud, il fait appel au nouveau ministre pour son propre compte, lors du premier acte de la bataille du Foyer4, lorsque, le 24 juillet 1906, il a la mauvaise surprise de voir le faible Jules Claretie lui refuser sa nouvelle pièce5 et qu’il espère encore qu’une intervention du ministre de tutelle de la Maison de Molière, soutenu par le ministre de l’Intérieur et homme fort du cabinet Sarrien, Clemenceau himself6, sera suffisante pour faire céder celui qu’on surnommait Guimauve le Conquérant. Le 4 août au matin, un quart d’heure après Claretie, qui a été dûment convoqué, il est reçu par Briand au ministère, lui expose la situation, se targue du soutien des interprètes sollicités, et s’entend proposer de lire sa pièce aux sociétaires : façon de leur rendre le droit de regard que leur avait enlevé le décret supprimant le comité de lecture, le 12 octobre 1901, au cours de la bataille de Les affaires sont les affaires... Léon Blum juge « fort ingénieuse » ce qu’il appelle « la combinaison Briand », d’autant qu’elle devrait valoir, au dramaturge pourfendeur de la cabotinocratie, le paradoxal soutien collectif des comédiens, que Mirbeau a par ailleurs réussi parallèlement à séduire individuellement7 : « Je crois comme vous que les comédiens, au moins pour cette fois, sauront vous marquer leur gratitude de cette victoire imprévue qu’ils vous devront 8 », lui écrit-il le 8 août. L’épreuve n’en est pas moins fort risquée, car nombre de comédiens ont
1 Voir son article « Paul Léautaud et Octave Mirbeau – Arlequin, l’animal et la mort », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, mars 2005, pp. 154-167. 2 Cet appel « Aux hommes libres » a paru dans Le Père Peinard le 23 octobre 1898. Il est reproduit dans notre édition de L’Affaire Dreyfus, Librairie Séguier, 1991, pp. 139-141. 3 Voir notre article « Octave Mirbeau et le poison religieux » dans L’Anjou laïque, n° 75, 2006 (accessible sur Internet : http://membres.lycos.fr/fabiensolda/darticles%20francais/PM-OM%20et%20poison%20religieux.pdf). 4 Voir notre article « La Bataille du Foyer », dans la Revue d’histoire du théâtre, 1991. 5 Mirbeau lui a lu Le Foyer, dans sa version primitive en quatre actes, le 17 juillet précédent. Claretie avait alors demandé un délai de réflexion, mais il était épouvanté et jugeait la pièce « impossible à la Comédie ». 6 C’est le 30 juillet que Clemenceau rencontre Claretie. Mais leur entrevue ne donne rien. 7 Il a déjà obtenu le soutien de Julia Bartet, de Blanche Pierson, de Le Bargy, et, avec quelques réticences, de Maurice de Féraudy. 8 Lettre de Léon Blum à Octave Mirbeau du 8 août 1906 (collection Pierre Michel).

encore en mémoire le fameux pamphlet d’octobre 18829, et certains sociétaires ne lui pardonnent pas non plus d’avoir fait accorder, cinq ans plus tôt, les pleins pouvoir à l’administrateur, qui, de son côté, dispose de nombreux moyens de pression. Cela explique le peu d’enthousiasme du dramaturge, qui aurait à coup sûr préféré que Briand tranchât plus clairement en sa faveur et imposât à Claretie de programmer sans attendre la pièce par laquelle ne peut qu’arriver le scandale. Par ailleurs, les confidences faites un peu à l’étourdie, le 5 août, au journaliste Georges Bourdon, compagnon de Mirbeau lors de sa bataille pour un théâtre populaire, quelques années plus tôt, et qui se retrouvent dans Le Figaro du 7 août, risquent de se révéler contre-productives, pour peu que le ministre s’offusque de voir prématurément dévoiler son « moyen de trancher la question », comme l’écrit Mirbeau10. Aussi prend-il aussitôt les devants :
Mardi soir 7 août [1906] Cormeilles-en-Vexin (S. & O.) Mon cher Briand, Je ne veux pas vous poursuivre de nos histoires. Mais je tiens à vous dire que Natanson et moi sommes complètement étrangers à l’article du Figaro11, qui prête à Claretie, d’ailleurs, un rôle qu’il n’a pas eu, et que nous avons dû rectifier, sur deux points purement matériels12. Quant à Claretie, pas un seul mot de lui. Il devait m’écrire, le samedi soir13. Et je n’ai rien. Il fait annoncer qu’il est parti pour la Normandie14, et il est à Paris, où il fait, paraît-il – je tiens ce renseignement d’un sociétaire qui ne s’expliquait pas pourquoi, et que l’article du Figaro éclaire – une propagande contre moi et contre ma pièce15. J’ai accepté de lire, devant l’assemblée, Le Foyer, avec joie. Je le lirai, quoi qu’il arrive, mais je voudrais bien ne pas aller sûrement à un échec. Car cet homme va tout employer, promesses, terreur, calomnie, pour s’assurer de la victoire. Ceci, seulement pour vous renseigner. Cela ne fait que commencer. Nous en verrons bien d’autres. Je vous renouvelle, mon cher Briand, tous mes remerciements, et toute mon amitié fidèle. Octave Mirbeau J’écris à Claretie pour amorcer sa réponse.16

Pour finir, la lecture à l’assemblée générale des sociétaires, que Mirbeau demande à Claretie de programmer à leur retour de vacances, n’aura pas lieu. Sans doute parce qu’il ne croit plus à la possibilité de conquérir de nouveau de haute lutte cette Bastille qu’est la Comédie-Française, en l’absence d’un soutien véritable de l’ancien compagnon Briand, comme il l’explique à Auguste Rodin le 21 août :
Je continue la lutte, sans trop m’illusionner sur son résultat. Briand est gentil, mais c’est un homme politique. Il n’ira sans doute pas jusqu’au bout. J’ai essayé de lui faire comprendre
« Le Comédien », Le Figaro, 26 octobre 1882 (recueilli dans les Combats politiques de Mirbeau, Librairie Séguier, 1990, pp. ). 10 Octave Mirbeau, lettre à Jules Claretie du 8 août 1906 (collection Jean-Claude Delauney. 11 Allusion à un article de Georges Bourdon, paru le 7 août et signé « Un renseigné ». C’est le 5 août que Mirbeau a reçu, à Cormeilles, la visite de Bourdon et lui a raconté son entrevue de la veille avec Briand. Il n’est donc nullement « étranger » à l’article ! 12 Mirbeau passera le jour même au Figaro, à quatre heures de l’après-midi, pour préciser ces deux points à Georges Bourdon (voir son interview dans Le Figaro du 8 août). D’abord, Claretie n’a pas demandé aux auteurs de corriger ou modifier leur pièce, « il a péremptoirement refusé de la jouer, comme il avait refusé, deux mois durant, d’en entendre la lecture ». Ensuite, il n’a cherché aucune solution amiable : s’il s’est rendu chez Briand, c’est uniquement parce que le ministre l’avait convoqué. 13 Soit le 4 août, après avoir rencontré Briand. Le lendemain, 8 août, Mirbeau écrira à Claretie : « Briand m’avait affirmé que vous deviez m’écrire le samedi soir » (loc. cit.). 14 C’est annoncé le 6 août dans le « Courrier des théâtres » du Figaro. Dans sa lettre à Claretie du 8 août (loc. cit.), Mirbeau en conclut que celui-ci a « renoncé à la solution proposée par lui [Briand], acceptée par moi, avec confiance, malgré tous les dangers ». 15 Ce singulier – « moi », « ma » – est révélateur du rôle accessoire de Thadée Natanson, qui a, certes, participé à la genèse du Foyer, mais qui n’en a pas écrit une ligne, comme l’atteste le manuscrit. 16 Archives du Ministère des Affaires étrangères, PA-AP 335 Briand, vol. 26, f. 467.
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qu’il avait l’occasion, magnifique, de séparer l’Institut et l’État, et de remettre, à leur place, tous ces bonshommes médiocres et malfaisants de l’Académie. Il le comprend, mais le fera-til ? Je n’ose pas l’espérer. Il est bien évident que, dans cette circonstance, il est pour moi. Mais il est pour moi, sans vouloir prendre position contre les autres. Alors, c’est moi qui trinquerai, comme on dit.17

Et puis, craignant un échec qui eût été humiliant, il a préféré confier sa pièce à un autre théâtre : il n’avait même que l’embarras du choix ! Dès l’annonce du refus de Claretie, trois directeurs de théâtre se sont en effet empressés de solliciter le dramaturge et se sont dits prêts à monter la pièce : Porel, qui se manifeste dès le 9 août, mais qui incarne trop le théâtre de boulevard pour que Mirbeau lui laisse le loisir de vulgariser son œuvre ; Antoine, qui lui propose de la monter sans attendre que ce soit du réchauffé, mais en qui il n’a guère confiance, depuis le massacre de L’Épidémie en mai 1898 ; et surtout son ami Lucien Guitry, qui devait déjà monter Les affaires lors de son trop bref passage au Français, comme directeur de la scène, et qui lui propose de donner Le Foyer au Théâtre de la Renaissance, comme jadis Les Mauvais bergers, en décembre 1897. Mais cet engagement oral tarde à se concrétiser et, le 11 septembre, Mirbeau s’impatiente : « Rien de Guitry, rien de Briand, rien de personne », écrit-il à son collaborateur Thadée Natanson18. Dix jours plus tard, en présence du ministre de l’Instruction Publique, Aristide Briand, qui y trouve visiblement son compte, et de l’administrateur de la Comédie-Française, Jules Claretie, est officialisé l’accord entre Mirbeau et Lucien Guitry. On sait que le projet fera long feu : dès le 20 octobre suivant, en effet, le dramaturge se résignera à lui retirer sa pièce, sans pour autant solliciter les indemnités auxquelles n’a droit que moralement, en l’absence de contrat écrit 19, et ce parce que les exigences d’Henry Bernstein et de son interprète féminine, Mme Le Bargy – future Madame Simone –, qui exigent la priorité pour Le Voleur, apporté du Gymnase, risquent de renvoyer la première du Foyer aux calendes grecques. Comme Les Affaires cinq ans plus tard, Le Foyer se retrouve donc dans un tiroir, et il faudra l’intervention d’Alice Mirbeau, en décembre, pour que Claretie condescende à une nouvelle lecture, après suppression du superfétatoire acte II, et finisse par accepter Le Foyer, en caressant probablement l’espoir de l’édulcorer. Mais, on le sait, il faudra à Mirbeau attendre encore deux ans, et mener une longue bataille, pour que la première finisse par avoir lieu, le 7 décembre 1908. Briand et Léautaud La deuxième intervention de Mirbeau auprès de Briand est en faveur de son protégé, Paul Léautaud, dont il suit avec intérêt les publications dans le Mercure de France. Déjà, en 1903, il avait apprécié Le Petit ami, même si, pour finir, il n’a pas voté pour lui lors de l’attribution du premier prix Goncourt20, et il en parle encore élogieusement dans une interview d’août 1904 – « sujet scabreux, mais des dons étonnants21 » –, ce qui lui vaut une première lettre de remerciement du débutant22. Deux ans plus tard, il fait savoir en tous lieux qu’il est prêt à voter pour Amours, qui a paru en octobre dans les colonnes du Mercure de France, et s’inquiète de savoir quand va paraître le volume. Mais, pas plus que l’année précédente avec In memoriam, paru les 1er et 15 novembre 1905, Léautaud ne peut se résoudre à publier en volume un texte qui ne lui donne pas satisfaction et
Octave Mirbeau, Correspondance avec Rodin, Le Lérot, 1988, p. 226. Lettre d’Octave Mirbeau à Thadée Natanson du 11 septembre 1906, collection Paul-Henri Bourrelier. 19 Lucien Guitry lui répond cependant le jour même, avec panache : « Ma parole vaut un écrit. Je verse à la Société des Auteurs le dédit réglementaire » – c’est-à-dire 3 000 francs (catalogue de vente de 1987, Hôtel Drouot, n° 96). Mais dès le lendemain Mirbeau réitère son refus, comme l’atteste le Gil Blas du 22 octobre. 20 Voir l’article de Paule Adamy, « Paul Léautaud et le premier prix Goncourt », http://www.freresgoncourt.fr/leautaudgoncourt/pageune.htm. 21 Octave Mirbeau interviewé par Louis Vauxcelles, Le Matin, 8 août 1904 (Combats littéraires, L’Âge d’Homme, 2006, p. 569). 22 Datée du 13 août 1904, elle est recueillie dans la Correspondance générale de Léautaud, Flammarion, 1972, pp. 142-143. Léautaud y remercie aussi Mirbeau de « la sympathie » pour son « petit ouvrage », que celui-ci avait précédemment exprimée auprès de leur commun ami Marcel Schwob. Il y manifestait aussi sa timidité et sa crainte de l’importuner
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qui, au demeurant, est de nouveau bien trop court pour prétendre au prix Goncourt23, qui sera finalement décerné, le 14 décembre, aux frères Jean et Jérôme Tharaud pour Dingley, l’illustre écrivain. Cet enthousiasme ne manque pas de susciter l’étonnement du postulant malgré lui : « Toujours Mirbeau qui ne m’oublie pas et qui, d’après Le Journal, trouverait très bien In memoriam24. Et je ne connais pas Mirbeau ! Je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai jamais fait ma cour25 ! » Il pourrait ajouter qu’il n’a même jamais lu aucune de ses œuvres26... On comprend qu’Alfred Vallette, qui connaît et soutient Léautaud depuis onze ans, ait eu l’idée de solliciter l’écrivain au bras long, pour qu’il utilise ses liens amicaux avec le ministre, dans l’espoir qu’une place puisse lui être proposée dans l’administration – mais quelle ? Pour qui connaît le peu de goût de ce qui pourrait le détourner de son seul véritable bonheur, l’écriture27, l’idée de le voir s’astreindre à des horaires fixes et se soumettre à des supérieurs paraîtra fort incongrue... La lettre de Vallette, non retrouvée, a dû partir le 2 décembre, si l’on en croit le Journal de Léautaud à la date du 3 décembre : « Reçu ce matin un mot de Vallette, avec le fac-similé de la lettre qu’il a écrite hier à Mirbeau pour moi28. » Le 12 décembre, il s’impatiente : « Toujours pas de réponse de Mirbeau. Déjà dix jours, pourtant » (ibid., p. 341). Datée du 17 décembre, la missive espérée finit pourtant par arriver au Mercure et lui est communiquée le 18 – mais c’est Vallette qui répondra pour remercier et accepter le rendez-vous proposé (ibid., p. 347) :
Cher ami, Excusez-moi de mon silence, et ne l’attribuez, je vous en prie, qu’à ma vie désorbitée par la maladie de ma femme. Certes, tout ce qu’on pourra faire pour M. Léautaud, je le ferai avec joie. Si cela ne le dérangeait pas trop, ne pourrait-il venir me voir, jeudi prochain, à 2 heures ½29. Nous causerons. J’ai déjà vaguement dit deux mots à Briand, pour l’habituer à ce nom de Léautaud. Après notre conversation, je ferai une démarche précise. Voulez-vous me rappeler au souvenir de Madame Rachilde30 et croire que je suis tout à vous.

23 Mirbeau le regrettera le 18 décembre 1906 dans le Gil Blas : « Il y a, par exemple, le roman de Léautaud, dont je vois le nom cité là. Mais nous ne pouvions pas lui donner le prix. L'Amour, qu'il a publié dans le Mercure de France, est une chose délicieuse, mais ça n'a pas paru en volume, nous ne pouvions donc rien faire... Du reste, il n'aurait pas eu le prix cette année ; il y avait Dingley » (Combats littéraires, loc. cit., p. 577). Léautaud est satisfait des « termes très flatteurs » dans lesquels il est nommé, mais «également de ne faire partie des mauvais perdants, comme CharlesLouis Philippe et Eugène Montfort, qui protestent publiquement, puisque lui au mois n’a rien publié en volume (Journal littéraire, t. I, p. 346). 24 Paru dans les colonnes du Mercure de France dans les livraisons du 1er et du 15 novembre 1905, In memoriam aurait pu concourir pour le prix Goncourt 1905, comme le proposait Lucien Descaves, s’il avait été publié très rapidement et si sa taille avait été moins rachitique : deux conditions qui n’étaient pas remplies. 25 Paul Léautaud, Journal littéraire, Mercure de France, 1954, t. I, p. 322. 26 Il s’en explique dans son journal, le 12 décembre 1906 : « C’est toujours la même raison : moi seul m’intéresse. » (op. cit., p. 341). Et, le 21 janvier 1908 : « Si j’étais curieux, je serais poussé à lire tous ces livres. Alors qu’on me paierait, je refuserais encore. Cela ne m’intéresse pas » (t. II, p. 117). Mirbeau n’est évidemment pas seul à être négligé de la sorte : Léautaud avoue ne rien lire des « jeunes romanciers », ni de la plupart de leurs « aînés », n’a pas lu une ligne de Charles-Louis Philippe, refuse de lire L’Enfer de Barbusse, et n’a lu du Régnier et du Gourmont que parce qu’il les connaissait. 27 Léautaud écrit, le 4 avril 1907 : « Je n’ai vécu que pour écrire. Je n’ai senti, vu, entendu les choses, les sentiments, les gens, que pour écrire. J’ai préféré cela au bonheur matériel, aux réputations faciles » (Journal littéraire, t. II, p. 28). 28 Paul Léautaud, Journal littéraire, t. I, p. 334. Commentaire de Léautaud : « Excellent Vallette. Celui-là ne fait pas de phrase. Il a une idée, il vous la propose, et si c’est oui, il exécute aussitôt. » 29 Soit le 20 décembre. 30 Rachilde avait pourtant éreinté Le Journal d’une femme de chambre dans le Mercure de France n° 130, d’octobre 1900 (pp. 183-186). Elle terminait ainsi son fielleux compte rendu : « Il n’y a au monde qu’un mauvais livre de plus, correctement écrit, avec ingénuité, pour purifier les mœurs. Je ne doute pas de la bonne foi du traducteur de Céline [sic], la femme de chambre, seulement, je lui dois mon avis de petit pornographe retiré des affaires : quand, sans hypocrisie, on fait un livre “cochon” bien ou mal écrit, on n’a qu’une excuse : nous offrir un piment inédit. Or, Céline, à part l’antisémite violeur et assassin de petite fille, n’a rien inventé, pas même le prurit de la délation, si commun chez les salariés de toutes les classes. »

Octave Mirbeau31

Léautaud ne semble pas particulièrement chaud : « Que sortira-t-il de ma visite à Mirbeau, de son appui, s’il me le donne réellement, et dans quel monde vais-je me trouver ? Je me suis tant habitué aussi à la complète indépendance » (t. I, p. 347). Le soir même de son entrevue avec Mirbeau, le 20 décembre à 14 h. 30, il note son « impression », qui « n’est pas bonne » : « un homme qui fait des phrases, qui parle, mais qui ne vous écoute pas. » Il est, certes, flatté, mais aussi un peu déçu de la « fadeur » et de la « politesse presque bête » des compliments adressés à « un tout jeune écrivain » par un auteur reconnu qui le remercie « des heures délicieuses » qu’il lui doit. Il est choqué aussi que son interlocuteur débine Descaves et lui impute l’échec de Léautaud pour le prix Goncourt, alors qu’il s’est au contraire beaucoup décarcassé pour lui 32. Léautaud met aussi en doute l’affirmation de Mirbeau, « ridicule » à ses yeux, quand il prétend qu’Aristide Briand a déjà eu l’occasion de lire des textes de lui, alors qu’il n’est qu’un simple débutant et que le ministre ne doit pas avoir une minute à perdre. Il part donc persuadé que Mirbeau, dont il ignore quasiment tout, ne fera rien en sa faveur, en quoi il se trompe. Enfin, il rapporte les propos, tout à fait plausibles, de l’auteur du Foyer sur la bataille en cours : « À propos du Foyer, j’avais demandé à Briand d’intervenir auprès de Claretie. Mais je l’ai prévenu. Surtout, mon cher, ne faites pas de discours, n’essayez pas de discuter. Posez vos conditions : je veux ceci, je veux cela. Eh bien, il n’a pas voulu m’écouter, et c’est Claretie qui l’a emporté. Je vous le dis, c’est un homme rudement fort, ce Claretie. » Conclusion désabusée de Léautaud : « Une girouette, un parleur, rien au fond », et il est bien d’accord avec Vallette pour juger qu’on ne peut décidément pas « compter sur lui » (t. I, pp. 354-356). Ils ont tort, car en réalité l’affaire suit bien son cours, mais au train de sénateur propre à la bureaucratie française. Le 8 mars 1907, Mirbeau informe Alfred Vallette, qui fait suivre l’information à Léautaud, de l’évolution de la situation :
Mon cher ami, Je n’ai point oublié Léautaud. Mais vous savez les lenteurs administratives. J’ai encore revu Briand hier à son sujet. Il est des mieux disposés, et va certainement trouver quelque chose, tout de suite. Il m’a prié de lui envoyer Léautaud. Briand l’attendra mercredi prochain33, à 10 heures, au ministère. Voulez-vous le faire savoir à Léautaud34? Toutes mes amitiés. Octave Mirbeau

Quatre jours plus tard, il informe le ministre :
Mardi [12 mars 1907] Mon cher Briand, J’ai prévenu mon ami Léautaud35 que vous vouliez bien le recevoir demain mercredi vers dix heures. Il est très heureux36. Je ne veux pas vous en parler davantage, sinon que tout ce que vous ferez pour cet homme, très méritant, vous le ferez pour moi. Et je vous en aurai une vive reconnaissance. Merci encore. Et tout entièrement à vous.
Bibliothèque Jacques Doucet, Ms 7621-15. Trois jours plus tard, Léautaud prend Descaves en flagrant délit de mensonge et en est écœuré : « Ce que je commence à avoir assez de tout ce manège. » Descaves lui a cependant dit, parlant de Mirbeau, qu’il l’aurait toujours pour lui (t. I, p. 361). 33 Soit le 13 mars. 34 Léautaud écrit dans son Journal, à la date du samedi 9 mars (t. II, p. 24) : « Reçu ce matin à 10 h. un pneumatique de Vallette contenant une lettre que Mirbeau vient de lui écrire à mon sujet. Mirbeau lui dit qu’il ne m’a pas oublié, qu’il a encore vu Briand hier. Il faut que j’aille voir Briand au ministère, où il m’attendra mercredi prochain à 10 heures. » 35 Par l’intermédiaire d’Alfred Vallette (voir supra sa lettre du 8 mars). 36 Cela signifie-t-il que Mirbeau et Léautaud se sont rencontrés ? Ce n’est pas exclu, mais cette rencontre n’est pas attestée par le Journal de Léautaud, qui ne contient aucune information sur les journées du 10, du 11 et du 12 mars..
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Octave Mirbeau P. S. Que dites-vous de Monsieur Alphonse37 ? En vous annonçant, l’autre jour, cette reprise, je voulais croire encore que Claretie38 ne persisterait pas dans cette bouffonnerie. Vous voyez qu’il y persiste. Et tout cela parce qu’en pleine saison théâtrale, il n’a pas un seul de ses acteurs nécessaires, pour jouer une pièce nouvelle !

L’entrevue ainsi obtenue de haute lutte ne dure que « trois minutes » – juste le temps de remettre à Briand « une note de 10 lignes sur mes antécédents de bureau et ma littérature » – et laisse Léautaud tout désappointé, et par sa faute, selon lui : « Je ne savais quoi dire, et j’aime si peu raser les gens. En revenant furieux après moi. Briand, par ma faute, ne s’est arrêté qu’à mon passé de procédure » (t. II, p. 25). Le soir même, il écrit à Mirbeau pour le remercier. Pendant les trois minutes où il l’a reçu, Briand « a bien voulu me dire que vous m’aviez chaudement recommandé à lui, ce qui m’a rempli de confusion ». Il espère que l’entrevue donnera un résultat, et prie Mirbeau de faire « encore un effort, au hasard de vos rencontres avec le ministre », « après toute la bienveillance que vous m’avez montrée et la peine que vous avez prise, presque sans me connaître ». Il lui conseille de parler de lui comme « d’un jeune écrivain doublé d’un employé sérieux », plutôt que comme un « procédurier peu utilisable dans son département » : « Je ne retrouverai jamais un appui comme le vôtre, ni une circonstance pareille. Je serais au désespoir que le résultat en fût faussé. / Il me reste à vous exprimer ma gratitude. Je n’ai pas été gâté par la vie, et quand une sympathie comme la vôtre m’arrive, j’en suis touché à ne pouvoir le dire. C’est encore plus avec plaisir que parce que je vous la dois que je vous prie d’être assuré de ma respectueuse reconnaissance39. » On le sent quelque peu gêné aux entournures, coincé entre la reconnaissance à manifester et le souhait, au risque d’abuser de sa bonne volonté, de voir son protecteur poursuivre son effort en réorientant le ministre pour le mettre sur la bonne voie : dosage qui n’a rien d’évident pour un homme aussi peu enclin aux politesses du monde... Pour finir, et sans qu’on en sache plus sur la réponse ultérieure du ministre, Léautaud ne deviendra pas fonctionnaire, perspective qui ne l’emballait visiblement pas : « Fonctionnaire ! Cela m’a jeté comme un petit froid. Ce sera vrai, pourtant, si toutes ces promesses de tous ces gens se réalisent. Ah ! j’espère bien prendre le dessus tout de même, comme je l’ai toujours pris » (t. II, p. 27). À défaut, pour assurer sa très modeste subsistance, à compter du 2 janvier 1908, il se verra contraint d’accepter, à trente-six ans, le poste de secrétaire de rédaction du Mercure de France, mais son enthousiasme brille de nouveau cruellement par son absence, comme il le note le 15 octobre 1907, quand Vallette lui propose la place : « Mon Dieu ! cela n’emballe jamais de perdre sa liberté. Surtout, s’il [Vallette] doit me donner cent cinquante francs par mois pour m’occuper de neuf heures du matin à six heures du soir, cela me refroidit plutôt » (t. II, p. 54). Léautaud, Mirbeau et Le Foyer Malgré le peu de réussite de l’entremise de Mirbeau, Léautaud n’en conservera pas moins à l’égard de son grand aîné une dette de reconnaissance, régulièrement renforcée par les manifestations d’estime qui lui sont rapportées : Descaves lui confie que Mirbeau et lui auraient bien voté pour lui pour le prix Goncourt 1907, s’il avait publié un volume40 ; Ernest Gaubert raconte que Mirbeau se dit prêt à voter pour Léautaud quand même41 ; Rachilde, que Mirbeau ne cesse de
Comédie en trois actes d’Alexandre Dumas fils, créée en 1873, et qui vient d’être reprise à la ComédieFrançaise. Une autre reprise est annoncée le même jour : celle de Marion Delorme, dont les répétitions ont commencé. Ces reprises inattendues retardent d’autant les répétitions du Foyer. 38 Le Figaro du lendemain 14 mars annoncera que Jules Claretie est alité pour deux ou trois jours. 39 Paul Léautaud, Correspondance générale, Flammarion, 1972, p. 246. Dans son journal (t. II, p. 25), il note : « Aussitôt rentré, j’ai écrit à Mirbeau pour lui rendre compte, le remercier, et le prier d’orienter le Ministre davantage vers un poste à peu près pour jeune écrivain. » 40 « Descaves me raconte que je l’ai bien embarrassé en ne publiant pas, lui, Mirbeau, et ceux qui auraient voté pour moi. Lui et Mirbeau comptaient sur moi. Mirbeau, à la nouvelle à lui donnée par Descaves, que je ne publierais pas, a été navré », note-t-il le 30 octobre 1907 (t. II, p. 63).
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parler de lui en bien42 ; Vallette, qu’il apprécie les premières chroniques de Maurice Boissard et qu’il aurait bien, dans la foulée de l’élection de Jules Renard, fait décerner le prix Goncourt à Léautaud43 ; Charles-Henri Hirsch, qu’il lui a parlé « de cette admiration » sans savoir qu’ils se connaissaient, ce qui l’oblige « à croire à la sincérité de Mirbeau » (t. II, p. 89). Là-dessus, un exemplaire de La 628-E8 lui arrive, « avec une dédicace charmante, quoiqu’elle me fasse un peu sourire : “Affectueuse admiration” » (t. II, p. 82)... Parallèlement, la bataille menée pour faire élire l’auteur de Poil de Carotte, l’altercation de Mirbeau avec le requin de la scène Henry Bernstein, qui s’est imposé à Lucien Guitry aux dépens du Foyer à la même époque, puis le sacrifice de La Mort de Balzac pour ne pas commettre ce qui apparaîtrait comme « une vilaine action » à l’encontre « de la vieille dame de 82 ans », achèvent de séduire Léautaud et de le convaincre des rares qualités humaines de son frère spirituel, en attendant qu’il ne découvre bien tardivement ses qualités littéraires : « N’empêche que tout cela [les potins sur son mariage] n’entame en rien la sympathie que j’ai, et que j’avais, avant même de le connaître en aucune façon, pour Mirbeau. [...] Ce qui compte, c’est le courage et le va-de l’avant de Mirbeau comme écrivain, son manque d’hypocrisie littéraire, et son désintéressement : il a souvent écrit pour rien dans des journaux qui l’intéressaient44 [...] Je me suis trouvé en cinq minutes, d’instinct, résolument, du côté de quelqu’un de chez soi, contre l’être différent de vous » (t. II, pp. 80-81). La lecture de la « fort belle » dédicace de La 628-E8 au constructeur Fernand Charron, qu’il parcourt d’emblée le 20 novembre, lui révèle une facette, nouvelle pour lui, de l’écrivain Mirbeau, et il est conquis, au point d’envisager d’en tirer « un article de trois ou quatre pages pour le Mercure45 ». Il se prépare même à lui expédier une longue et élogieuse lettre de remerciement46, qui attendra, il est vrai, 25 jours avant d’être postée, ce qui transforme sa rédaction en « une vraie corvée » (t. II, p. 102). Sur le coup, il note dans son journal que La 628-E8 « est un livre neuf, de grand air, qui nous repose des livres savants, des livres faits avec d’autres livres. La dédicace est du courage, comment dirais-je ? esthétique, quoique j’aie horreur de ce mot. Je l’ai feuilleté çà et là, ce livre. On retrouve bien Mirbeau, dur, ironique, méprisant, épris de liberté, de force, de santé. [...] Des passages comiques, satiriques. Tout Mirbeau. Les pogroms sont terribles d’émotion et de cruauté » (t. II, pp. 82-84). Quand il achève sa lecture, le 24 novembre, il note avec admiration le « passage sur la tendresse intérieure de Mirbeau, sincère et profondément sensible » (t. II, p. 90). Ce premier contact avec l’œuvre littéraire de son aîné47 lui permet – enfin ! – de mieux apprécier la sincérité de ses compliments et la fraternité de leurs esprits :
Je comprends son goût pour moi, et je crois que je peux le croire sincère. Nous avons en effet le même goût pour le trait vif, dit sans ménagement ni périphrases, pour l’anecdote et le mot
« Au sujet du prix Goncourt, Mirbeau dit partout : “Moi, je donne le prix à Léautaud. Il n’a rien publié ? Ça ne fait rien. Je lui donne le prix quand même.” Brave Mirbeau. Toujours exagéré » (t. II, p. 66). 42 « Ah ! nous avons joliment entendu parler de vous hier, par Mirbeau. Votre nom lui revenait à chaque instant, livre, prix, etc. » (t. II, p. 69). 43 Journal littéraire, t. II, p. 70. L’élection de Jules Renard au poste de Huysmans, le 31 octobre 1907, n’a été possible que par la menace de démission de Mirbeau, suivi par Lucien Descaves. Léautaud apprécie Renard, mais comme apparemment la réciproque n’est pas vraie, il ne se réjouit pas autant qu’il le devrait du triomphe remporté par ses défenseurs (t. II, p. 69).. 44 Allusion aux article de L’Aurore, de L’Humanité et du Journal du peuple. Il faudrait y ajouter l’abandon de tout droit de reproduction en faveur de La Révolte de Jean Grave. 45 Vallette l’en dissuade, de peur qu’il ne donne l’impression, en étant « élogieux », de faire « acte de plat courtisan » (t. II, p. 85). 46 Elle est datée du 15 décembre 1907 (mais il dit l’avoir expédiée le 18) et recueillie dans la Correspondance générale de Léautaud, pp. 258-259. Il y écrit notamment, à propos de La 628-E8 : « Je me disais [...] : Voilà un livre, un livre d’aujourd’hui, et voilà un homme. Je suis si fatigué de ces livres où on ne trouve que des phrases, de l’érudition, l’éternelle intrigue amoureuse, et un auteur poltron et hypocrite. Vous, au moins, dans vos livres, on vous retrouve, on vous voit, on vous entend, et comment ne pas vous aimer, si brave, si vivant, si clairvoyant, si amer, aussi, si sensible ! Cela, se montrer dans un livre l’homme qu’on est, les phraseurs ont beau dire, c’est la perfection littéraire. » Parmi ces « phraseurs » qu’il épingle, Léautaud place visiblement son ami Remy de Gourmont, qui, à son grand étonnement, prétend ne voir, dans La 628-E8, que « de la littérature de sport » (t. II, p. 83) et juge « l’automobilisme une chose stupide » (p. 92). 47 Il avait tout de même assisté à une représentation de Les affaires sont les affaires.
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méchants, l’ironie mauvaise, le trait satirique dur. Je comprends qu’il ait aimé In memoriam, où il y a un peu de tout cela, avec la morale très libre qu’il montre aussi lui-même dans ses livres, la blague pour les préjugés de société autant que de sentiments » (t. II, p. 85).

De sa dette de reconnaissance il ne tardera pas à s’acquitter à l’occasion de la bataille du Foyer, dans deux de ses chroniques du Mercure de France signées de son habituel pseudonyme, Maurice Boissard, dont il signe désormais ses critiques dramatiques48. Lorsqu’il apprend par la presse, le 5 mars 1908, ce qu’il appelle « la rupture Mirbeau-Claretie » – le 4 mars, l’administrateur a interrompu sine die les répétitions du Foyer – , il songe à écrire un écho ironique, où il s’amuserait à inverser les rôles, le dramaturge souhaitant « adoucir son œuvre » et Claretie exigeant de jouer la pièce « telle qu’elle a été reçue » et menaçant « d’en référer au Ministre », c’est-à-dire Aristide Briand (t. II, p. 147). Il y renonce dès le lendemain, faute d’avoir, sur le fond de l’affaire, des informations de première main. Mais ses commentaires dans son journal sont nettement favorables à Mirbeau, puisque sa comédie a clairement été reçue et mise en répétitions et que, à en croire la presse, les changements exigés par Claretie « modifient complètement la pièce » (t. II, p.148). Ce n’est donc que le 1er juin, soit après l’épilogue du procès, qu’il fera paraître un articulet où, tout en regrettant de n’avoir pas été « bon prophète » à bon compte, il tire de la bataille du Foyer une leçon destinée à tous les écrivains : il importe de résister aux pressions visant à édulcorer ou dénaturer leurs œuvres, et la fermeté de Mirbeau et de son acolyte Thadée Natanson devrait rallier à leur cause tous les auteurs soucieux de leur dignité. Le deuxième article est un élogieux compte rendu de la pièce, qui paraîtra le 1er janvier 1909. Mais, tout en louant la fermeté du style, « la sobriété » des effets, les éminentes « facultés d’observation », « la puissance » de ce qui n’est que « suggéré », les « scènes poignantes » et la capacité à révéler, en toute « impartialité », ce qu’il y a sous les « belles apparences sociales » des nantis, Léautaud regrette un peu que la pièce ne recèle pas « de révoltantes nouveautés » comme il l’espérait sur la foi de « l’effarouchement » de Claretie, et que les auteurs ne soient pas allés jusqu’au bout de leur dessein primitif en renonçant au deuxième acte initial. Reste qu’il a dégagé un des intérêts majeurs de la pièce : cette capacité de Mirbeau à ne pas en rajouter et à faire comprendre le plus, et du même coup à toucher le plus, avec le minimum de mots, « sur le ton de conversation ordinaire ». Voici ces deux articles49. Pierre MICHEL Université d’Angers PAUL LÉAUTAUD : ARTICLES SUR LE FOYER I Je voudrais bien dire un mot sur l’affaire du Foyer. On sait que le jugement a été rendu et que M. Claretie a été condamné à reprendre les répétitions. Ce résultat était à prévoir, au point que je me suis étonné plus d’une fois qu’on pût en douter, et je regrette bien de ne pas l’avoir écrit au début du litige. J’aurais passé à bon marché pour bon prophète. Il était en effet impossible qu’une pièce reçue, distribuée et mise en répétition pût être soudain rendue à ses auteurs sous prétexte qu’ils se refusaient à apporter des modifications telles qu’elles en changeaient du tout au tout le fond et le caractère du personnage principal. Des corrections de détails peuvent être faites au cours des études, cela se pratique tous les jours, mais on ne voit jamais mettre en répétition une pièce à laquelle doivent être apportés des changements dans les situations et dans les caractères. Ce serait de la besogne inutile, et apprendre une pièce pour en jouer une autre. Mais ce qui m’a surtout étonné, c’est de ne voir personne envisager un autre côté de la question. Pour une fois,
C’est le 6 juin 1907 que lui est confiée la succession de André-Ferdinand Hérold, qui ne lui rapportera que 28 francs par chronique (t. II, p. 43). La première paraît le 1er octobre suivant Boissard, écrit-il dans son Journal littéraire, est « le vrai nom de [sa] marraine Bianca » (t. II, p. 33). 49 Je remercie vivement Victor Martin-Schmets, qui m’a facilité la tâche en m’envoyant les deux textes dactylographiés.
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nous voyons des auteurs résister aux exigences coutumières de la Comédie-Française, ne pas avoir en vue que le désir d’être joués, maintenir au contraire l’intégralité de leur œuvre. Ignore-ton que sur cinq pièces représentées à la Comédie-Française, il n’y en a pour ainsi dire pas une qui le soit dans son texte original, tant les réclamations de celui-ci, de celui-là, corrections, suppressions augmentations, adoucissements, etc., ajoutées à la faiblesse ambitieuse de l’auteur, l’ont modifiée, transformée, faite tout autre. Je rencontrais dernièrement un jeune auteur dramatique qui a eu une fois une pièce refusée à la Comédie-Française. « Il y a le mot “fichu” dans votre pièce », lui avait dit d’un ton sévère le lecteur ? « “Fichu” ! Sachez-le, Monsieur, on ne dit pas ce mot-là ici. » C’est une excellente image pour ce que je veux dire. MM. Mirbeau et Natanson ont dit : « Il y avait “fichu” dans notre pièce. Vous le saviez. Vous l’avez reçue et mise en répétition. Vous la jouerez avec “fichu” ». – Je n’ai peut-être pas beaucoup qualité pour donner mon avis, n’ayant rien d’un auteur, mais il me semble que cette seule fermeté de MM. Mirbeau et Natanson devrait ranger de leur côté tous les écrivains. . Maurice Boissard, Mercure de France, n° 263, 1er juin 1908, pp. 545-546 II À la représentation, à la lecture, on ne peut avec netteté se rendre compte pour quels motifs tant d’obstacles ont rendu difficile et tardive la mise à la scène de MM. Mirbeau et Natanson : Le Foyer. Il est rare qu’on ait l’occasion, au théâtre, d’entendre des dialogues d’une langue aussi ferme, aussi sûre, conduits avec une maîtrise d’effets aussi savamment calculée, aussi contenue par la volonté des auteurs. On nous a dit à quel point il est indécent d’avoir, sur la première scène française, où tout ce qui s’y montre prend tout de suite un caractère officiel, fait d’un sénateur philanthrope et réactionnaire, d’un académicien et sociologue éminent, un personnage louche, intéressé, égoïste, hypocrite et corrompu. Mais la surface est si brillante et si hautaine, il met tant de soin à en conserver, fût-ce par des ignominieuses lâchetés, l’éclat intact, que véritablement on se demande par quel manquement au respect des choses établies MM. Mirbeau et Natanson ont pu provoquer l’effarouchement de M. l’Administrateur de la Comédiefrançaise et exciter la réprobation d’une partie, infime d’ailleurs, du public 50. Dans le plus banal des romans, le moindre pleutre de lettres en dit bien davantage ! Qu’on ne le lise pas, c’est possible, et, la plupart des fois, on a raison ; même si on lit, c’est en secret, on n’invite pas les voisins à prendre part à son émoi, à son inquiétude, ou à son plaisir. Plus tard, après réflexion, quand on s’est ressaisi et quand on s’est, à loisir, composé une moyenne et saine opinion, on peut même se vanter d’avoir goûté un tel passe-temps, et on acquiert une réputation enviable d’esprit fort et libre de tous préjugés. Mais en présence de MM. Mirbeau et Natanson, dont le vigoureux talent étreint et secoue, dans une salle de spectacle où l’on se voit, où l’on s’observe et se surveille, où chacun trouve dans ce qui s’est dit une allusion maligne à l’adresse de son voisin, les plus affectés et les plus impassibles courent par trop le risque de se sentir désignés et meurtris, et ce ne serait pas du ton de la bonne compagnie. Les situations par lesquelles se déroule la pièce de MM. Mirbeau et Natanson ne se présentent pas, néanmoins, sous l’aspect de révoltantes nouveautés. Malgré le désir qu’ils ont avoué de mener le procès de la charité et des institutions charitables, ils ont renoncé à leur dessein, le jour où ils ont retranché à leur œuvre un acte, celui qui précisément nous faisait assister au fonctionnement d’un asile d’enfants, Le Foyer, qui a donné son titre à la pièce51. La mauvaise administration de cet asile, les malversations de l’homme de bien qui le protège et le soutient, après avoir eu l’idée de le fonder, la rivalité grinçante de l’aumônier et de la directrice, le régime de sévérités et de douceurs excessives et injustifiées que cette dernière pratique à l’égard des fillettes confiées à sa garde, ce n’est pas, comme on a tenté de le faire croire, le sujet
Le chahut organisé par les Camelots du Roy n’a guère troublé sérieusement que la deuxième représentation, le 9 décembre. Mais plusieurs représentations données en province par les Tournées Baret au cours de l’hiver 1909 seront perturbées, notamment à Angers et à Nantes. 51 L’acte II paraissait à Claretie inutile dramatiquement, et Mirbeau l’a reconnu dès la fin décembre 1906. Mais il l’a publié en annexe des deux éditions de la pièce, dans L’Illustration et chez Fasquelle.
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traité. C’est le prétexte seulement qui met en lumière les tristesses ridicules, les hontes navrantes et la loqueteuse splendeur du ménage du baron et de la baronne Courtin. Bien des scènes sont poignantes, parmi les plus osées, ou, comme on dit, scabreuses. Néanmoins, et il est vrai que par là l’effet en est centuplé, elles ne comportent pas une violence de langage, tout s’y passe presque (selon une expression frappante de Stendhal) « sur le ton de la conversation ordinaire ». Quand, pour faire face à ses obligations d’argent, le baron insinue à sa femme que nul recours ne lui reste qu’auprès de son ami52, le richissime brasseur d’affaires, Biron, elle se refuse tout d’abord à comprendre ; mais Courtin s’emporte en lui expliquant les conséquences inévitables de sa détresse :le déshonneur, la prison, la pauvreté ; elle s’effare, et lorsque enfin il laisse échapper le mot qui révèle que, des anciennes relations de sa femme et de son ami il a tout accepté sans en ignorer rien53, la baronne, apitoyée et effrayée, cède et promet d’aller solliciter l’ami par qui leur luxe fut depuis si longtemps entretenu. Une telle scène est pathétique en raison même de sa sobriété, et c’est peut-être ce qui est sous-entendu et seulement suggéré qui en a fait la puissance. Autrement traitée, elle ne serait guère personnelle ; elle est de mode, presque identique par l’intention, dans la plupart des pièces qu’on a jouées, depuis quelque temps, dans les théâtres de Paris. Elle a trouvé ici a forme définitive et supérieure, voilà tout. Des trente-six situations dramatiques, que, pour complaire à une boutade de Goethe, M. Polti54 naguères a pris soin d’énumérer et de décrire, deux ou trois ont la vogue durant une ou plusieurs saisons, et se retrouvent inlassablement les mêmes 55. Les plus ingénieux auteurs dramatiques ne soupçonnent plus qu’il en puisse exister d’autres ; il faut une poigne robuste comme celle de M. Mirbeau pour nous en débarrasser : où il a passé, il épuise la matière. Un des grands ressorts qu’il met en jeu, et qui implique une sûreté implacable des facultés d’observation, c’est l’impartialité qui laisse à ses personnages, dont l’état social fait nécessairement des coquins sans scrupule, une âme au fond parfaitement candide et ingénue56. Ils sont menés par les circonstances qui seules dictent leurs actes au mieux des intérêts qu’ils aperçoivent dans le moment, sans clairvoyance, sans prévision et sans autre calcul ; si on leur disait qu’ils ne cherchent et ne font que le mal, de très bonne foi ils pourraient protester : les choses se sont présentées de telle ou telle façon ; pour en surmonter les inconvénients ou en éviter les fâcheuses conséquences, auraient-ils pu choisir et se comporter de façon différente ? Non, sans doute, et, dès que leur intérêt n’est pas en jeu, ils sont parfaitement sensibles, compatissants et bons. Une telle méthode, qui scrute un peu mieux les motifs, ou le manque instinctif de motifs, dans les actions humaines, présente en outre au théâtre le précieux avantage de le débarrasser de la présence sermonnaire et sentencieuse du raisonneur chargé d’appuyer, jusqu’à en lasser, la thèse des auteurs57 ! Depuis Becque, si j’en excepte Les affaires sont les affaires, dont la réalisation était d’une portée générale plus évidente58, aucune pièce autant que Le Foyer n’a peint avec une simplicité aussi vigoureuse les dessous faussement enchanteurs et familiers des plus belles apparences sociales59. M. Natanson, pour ses débuts au théâtre, peut être fier et heureux d’avoir attaché, avec celui de M. Mirbeau, son nom à une telle œuvre. Jamais, à la Comédie-Française, on ne joua avec une perfection plus simple et plus efficace. Le soin qu’ont mis à composer leurs rôle selon la vérité MM. Huguenet et de Féraudy est
Acte II, scène 14. « Je vous ai pourtant laissée vivre à votre guise... Cent fois j’aurais pu... j’aurais dû vous jeter à la porte de chez moi... » (Théâtre complet, Eurédit, 2003, t. III, p. 113). 54 Georges Polti, né en 1868, est l’auteur de Les Trente-six situations dramatiques, qui, après prépublication, paraîtra en volume aux éditions du Mercure de France en 1912. 55 C’est ce que Mirbeau, pour sa part, ne cesse de répéter depuis plus de trente ans. 56 Ce point très important était également souligné par Léon Blum, dans son compte rendu paru dans Comoedia le 8 décembre 1908. Et c’est aussi en quoi Le Foyer peut être considéré comme supérieur aux Affaires. 57 À cet égard, Le Foyer est de nouveau supérieur aux Affaires, où Lucien Garraud incarnait quelque peu ce personnage du « raisonneur ». 58 Cette « portée générale » est notamment signifiée par le titre. À cet égard, Les Affaires se rapproche des “moralités” recueillies dans Farces et moralités. 59 Ce sont aussi ces « dessous » peu ragoûtants que nous dévoilait la chambrière Célestine.
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fort apprécié et justement acclamé par l’enthousiasme admiratif des spectateurs, et du jeu si savamment jeune et passionné de Mme Bartet, il convient de retenir l’éclat soudain d’un regard levé en souriant vers les yeux de son désireux admirateur, qui est bien, avant l’abandon entier, la promesse la plus enivrante et la plus chaleureuse que puisse la femme faire d’elle-même. Les rôles épisodiques et secondaires sont tenus dans l’ensemble avec une perfection parfaite par M mes Pierson, Persoons, Amel, par MM. Jacques de Féraudy fils, Numa, Ravet et Croué60. Maurice Boissard, Mercure de France, n° 277, 1er janvier 1909, pp. 151-153

60 Blanche Pierson joue le rôle de la Rambert, Mmes Amel et Persoons sont des dames quêteuses, Jacques de Féraudy – fisls de Maurice – incarne Robert d’Auberval, cependant que Numa, Ravet et Croué interprètent respectivement les rôles de Charles Dufrère, d’Arnaud Tripier et de Célestin Lerible.

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