GEJ4 C62 De la légitimité de la protection des biens 1.

(Le Seigneur :) « Ton excuse ici est sans doute ta pauvreté et celle de bien d'autres hommes, et, contre la loi divine qui protège les biens, tu veux avoir le droit en cas de nécessité pressante, lorsque tu as faim et soif, de prendre sans pêcher contre cette loi ce qu'il te faut pour te rassasier. Je peux cependant te dire de source sûre que Yahvé, lorsque il a donné Ses lois au peuple d'Israël à travers Moïse, a bien songé à ce besoin et l'a même fait comprendre aux hommes par une loi formelle en disant : "Tu n'empêcheras pas l'âne qui travaille sur ton champ d'y prendre sa pâture, et tu ne muselleras pas le bœuf qui tire ta charrue. Et lorsque tu porteras les gerbes liées dans ta grange, tu laisseras sur le champ les épis tombés, afin que les pauvres les ramassent pour leur besoin. Que chacun cependant soit toujours prêt à secourir le pauvre, et si quelqu'un te dit : "J'ai faim." ne le laisse pas repartir qu'il ne soit rassasié ! Voistu, cela aussi est une loi de Yahvé, et il Me semble qu'ainsi la pauvreté n'a pas été oubliée. 2. Mais il est visiblement dans la nature des choses que chacun des hommes nés sur cette terre ne puisse être ou devenir propriétaire d'une terre. Les premiers hommes, qui étaient peu nombreux, ont bien sûr pu se partager aisément la possession des sols, car la terre tout entière était alors sans maître : mais à présent, la terre, particulièrement dans les régions fertiles, est peuplée d'hommes presque sans nombre et l’on ne peut plus guère désormais contester aux familles qui y travaillent le sol depuis si longtemps à la sueur de leur front, et qui l'ont nettoyé et rendu fertile au péril de leur vie, la partie qu'ils en ont conquise : au contraire, pour le bien commun, la terre doit être défendue à toute force afin que leur part ne soit pas arrachée à ceux dont le zèle a béni son sol, parce que ce n'est pas pour eux seuls qu'ils doivent chaque année travailler cette terre, mais aussi pour les centaines d'autres hommes qui ne peuvent en posséder aucune. 3. Celui qui possède des terres nombreuses doit avoir de nombreux serviteurs, qui tous vivent du même sol que son propriétaire. Serait-ce une bonne chose pour ces serviteurs si on leur donnait à chacun une terre égale ? Un homme seul pourrait-il la travailler comme il faut ? Et même s'il le pouvait pour un temps, qu'arriverait-il s'il tombait malade et s'affaiblissait ? N'est-il pas bien meilleur et plus intelligent qu'un petit nombre possède un bien solide avec des magasins et des réserves, plutôt que de faire de tous les hommes, jusqu'aux enfants nouveaux-nés, de vrais propriétaires fonciers individuels, organisation avec laquelle il est certain que pour finir, en temps de misère, plus personne n'aura de réserves ?! 4. Et Je demande encore ceci à ta raison mathématique : si, dans la société qui rassemble les hommes, il n'existait pas de loi protégeant la propriété, Je voudrais bien voir la tête que tu ferais s'il en venait d'autres qui, n'ayant jamais eu de goût particulier au travail, emportaient ta petite réserve pour se nourrir ! Ne les interpellerais-tu pas en disant : "Pourquoi donc n'avez-vous pas travaillé et récolté ?" ? Et s'ils te répondaient : "Parce que nous n'en avions pas envie et savions bien que nos voisins travaillaient !", ne trouverais-tu pas alors fort opportune une loi qui te protégerait, ne souhaiterais-tu pas que ces audacieux scélérats soient châtiés par quelque jugement et exhortés ensuite à servir et à travailler, et ne voudrais-tu pas que les provisions qu'on t'aurait emportées te soient alors restituées ? Vois-tu, la raison humaine pure exige aussi tout cela ! 5. Cependant, si tu considères vraiment tes principes mathématiques comme les meilleurs du monde, va à cent lieues* d'ici en direction de l'est : tu y trouveras en abondance, dans les hautes et vastes montagnes, un sol absolument sans maître ! Là, tu pourras en toute tranquillité prendre immédiatement possession d'une terre longue et large de plusieurs lieues,

et personne ne viendra te la disputer. Tu pourras même prendre avec toi deux ou trois femmes et quelques serviteurs et t'édifier dans cette contrée montagneuse quelque peu lointaine un État en bonne et due forme, et en mille ans pas un homme ne te dérangera dans tes terres : seulement, il te faudra d'abord ôter de ton chemin quelques ours, loups et hyènes, sans quoi ils pourraient bien t'empêcher de dormir la nuit. De la sorte, tu apprendrais du moins toutes ensemble les grandes difficultés qu'ont dû affronter les possesseurs de ce sol pour l'amener à son état présent de culture ! Si tu essayais toi-même de faire tout cela, tu comprendrais aussi combien il serait injuste d'ôter maintenant leur bien aux premiers possesseurs pour le donner à des gredins paresseux et ennemis du travail. 6. Vois-tu, c'est parce que tu n'es toi-même pas particulièrement ami du travail et encore moins de la mendicité que tu as toujours eu en aversion la vieille loi qui défend la propriété, et c'est pourquoi tu t'es donné à toi-même le droit de prendre chaque fois que tu pouvais prendre sans être vu et puni ! Tu n'as acheté que ton champ de deux arpents et ta cabane, mais cela avec un argent que tu avais gagné non par ton travail, mais en le subtilisant très astucieusement à Sparte à un riche marchand. Il est vrai que le vol était autrefois permis à Sparte lorsqu'il était commis par la ruse : mais il existe aujourd'hui à Sparte, et depuis de nombreuses années, les mêmes lois de protection de la propriété qui sont en vigueur ici, tu as donc volé ce marchand d'une façon parfaitement illégale en le soulageant de ces deux livres d'or. Et c'est ainsi qu'après ta fuite tu as acheté ici ledit champ et ta cabane : mais tout ce que tu possèdes d'autre, tu l'as volé à Césarée de Philippe et dans ses environs ! 7. Pourtant, malheur à celui qui t'aurait subtilisé quelque chose : car tu lui aurais enseigné cette loi sur la propriété qui te contrarie si fort d'une manière qui n'aurait pas déshonoré un sbire romain ! Ou aurais-tu par hasard trouvé agréable qu'un autre, parce qu'il était vraiment pauvre, récoltât les fruits mûrs de ton champ ? Vois-tu, ce qui est injuste pour toi le sera aussi pour un autre, si, selon tes principes de vie et d'éducation mathématiquement vrais et justes, tu veux lui voler sa récolte ! Si donc, dans la pratique, il ne peut en être autrement que Je viens de te le démontrer, tiens-tu encore tes principes de vie pour les seuls vrais et incontestables ? » 8. Là-dessus, Zorel reste tout interdit, car il se voit confondu et vaincu.