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La Révolution.
Un concept soluble dans la postmodernité
« Mais alors reconnaissons qu’on ne peut trancher le cordon 
ombilical qui relie la révolution à la révolte. » 1 
« L’Etat est permanence, et la révolution, rupture. »2 

L’idée de révolution
Le mot  révolution  a  été lui­même  profondément  révolutionné  au cours  du temps. De la
régularité céleste du mouvement des astres, ou de la répétition cyclique d’un temps révolu, ou
encore,   des   événements   accomplis   qui   reviennent   sans   cesse,   de   l’idée   de   retour,
d’achèvement, qui était son contenu sémantique au Moyen Âge, il est venu signifier mutation,
changement, bouleversement, renversement, subversion de l’ordre social.3
Des rébellions  et des révoltes se sont toujours produites sur terre depuis que le pouvoir
politique existe. Les grandes insurrections paysannes et des pauvres des villes qui s’étendent
du XIVe au XVIe siècle en Europe peuvent préfigurer, pour les modernes, l’idée de révolution,
mais ces révoltés­la étaient dans l’impossibilité de la formuler, enfermés corps et âmes par
l’imaginaire millénariste. Hérétiques, mais pas encore incrédules.
L’idée neuve de révolution se construit avec la naissance de l’État moderne. 
Au XVIIe siècle les théories du contrat, qui fondent en droit l’existence du pouvoir politique,
reconnaissent   aux   êtres   humains   leur   capacité   d’instituer   la   société.   L’unité   de   l’espace
politique est assurée par la formation d’un corps politique non naturel mais construit, abstrait,
détenteur de la souveraineté absolue et séparé de la société civile.4
Si les hommes ont créé ce grand Léviathan, ce dieu mortel, alors rien n’empêche a la volonté
des hommes de changer l’ordre qu’eux­mêmes ont instauré. Sûrement, tous les acteurs des
révolutions se sont pensés comme les agents d’un processus qui marque la fin définitive d’un
ordre ancien et qui accouche d’un monde nouveau.
Ainsi, la révolution est vue comme ce moment de rupture  qui divise le temps en un avant et
un après, et qui, dans la fulgurance de son passage, fait les hommes libres et égaux.5 Mais la
rupture  ne  peut  pas  durer,  la  révolution   doit  s’institutionnaliser   en donnant  cet   après  des
révolutions   où   une   nouvelle  topie,   dirait   Landauer,   s’installe,   un   nouveau   régime   surgit,
régime   qui   écarte   et   réprime   les   formes   alternatives   dévoilées   par   la   révolution,   et   que
dorénavant devront attendre  les prochaines révolutions pour pouvoir exister.
Encore, la révolution ne se fait pas dans la subjectivité des consciences éclairées, elle a
besoin de l’action collective, du soulèvement des masses, de l’insurrection.  Et l’insurrection
trouvera toujours devant elle  la force de l’ordre constitué qui pétrit la société hiérarchique, la
force de l’État.

 Lefort, Claude : “La question de la révolution.” In L’invention démocratique. Fayard, Paris, 1981, p. 296

1
2

Colombo, Eduardo : La Révolution. ACL, Lyon, 1986, p. 88
Cf. Rey, Alain : « Révolution ». Histoire d’un mot. Gallimard, Pais, 1989. Chap. 2 “La Révolution descend sur
terre.”
4
Cf. Colombo, E. : “L’État comme paradigme du pouvoir.” In L’espace politique de l’anarchie. ACL, Lyon
(parution prochaine)
5
Cf. Colombo, E. : “Temps révolutionnaire et temps utopique.” In L’espace politique de l’anarchie. Op.cit.
3

 le changement révolutionnaire.  Mais   les   idées  ont   des   formes   d’existence  diverses :  elles peuvent être actuelles  et conscientes dans l’esprit (le mental) d’un individu. n’est pas seulement une idée. elles peuvent mener une vie latente. elle est   aussi   un   fait. ou encore enkystée. Tout cela revient à réactualiser à chaque révolution l’expérience cumulée  de la lutte plébéienne. Ce qu’on trouve toujours dans l’action collective.   écrasées6  –   suppose   une   action   instrumentale   attachée   à   des   valeurs. La révolution. Mais.   un   événement   qui   se   déploie   dans   l’histoire.   il   ne   faut   pas   se   méprendre. est une nouvelle fluidité du lien  social. elles peuvent exister sur le papier.   La   révolution   est   une   volonté   en   action. quand l’insurrection casse le carcan de l’imaginaire établi. les idées son liées à des désirs et des passions. éclairé.2 La révolution comme événement. Les idées révolutionnaires finissent par s’organiser dans un projet collectif d’émancipation. Quand la révolution en acte n’est pas. non. Elles donnent lieu à des “ révoltes logiques” et à des “philosophies féroces”. mais n’empêche qu’il y a des tendances dans l’histoire des hommes. il est nécessaire à tout changement consciemment voulu et orienté par des valeurs et par une finalité.   La   révolution   comme   projet. d’un  Grand soir. expérience qui se trouve au cœur du projet anarchiste : l’action directe. un sens de l’auto organisation. par exemple. avec des objectifs nouveaux. ce n’est pas parce qu’il y à dans notre pensée des relents millénaristes de l’attente du Salut. les assemblées de base et  la délégation avec mandat contrôlé.   Et   le   phénomène   révolutionnaire   est   toujours multiple. conduit à une rupture de type révolutionnaire. 6 . ou d’autonomie.  Donc. Pendant qu’elles sont vivantes. –  qui va se diviser en bourgeoisie girondine  et jacobine –.   L’événement   répond   aux conditions de la société où il se produit. les idées révolutionnaires se nourrissent d’un fond constant de négation de ce qui est. et les sans­culottes impulsant une autre révolution depuis les assemblées primaires des sections de Paris. poussé par une action volontariste. ou dans les pratiques. violente. le projet sera lui aussi transformé et révulsé. de critique de l’établi. un sentiment partagé par tous les insurgés d’avoir récupéré la capacité de décider ici et maintenant. ou dans les institutions.   Quand la révolution arrive. inédit. Si nous regardons l’événement que fut la Révolution française. elles changent constamment en fonction   d’une   dynamique   interne   imposée   par   les   différents   conflits   qui   les   traversent. un changement orienté par un projet de libération.  la grande palingenèse prolétarienne. donc. une image d’anticipation qui contient les lignes de force d’un changement désiré. – même s’il est la suite des révolutions avortées matées. Elles s’articulent alors avec les images de la liberté.   Si   nous   utilisons   l’expression   « rupture révolutionnaire ». il faut prendre en considération plusieurs facteurs qui confluent dans la situation historique : la rébellion paysanne.   une   idée   de transformation  sociale  en  acte. le Tiers État. Par définition il appartient  à l’ancienne société. divers foyers de révolte coïncident  pour  transformer un régime en une image du passé : l’Ancien régime. Chaque événement est unique. contre l’ordre féodal.  Cependant.   une intentionnalité humaine. Toutefois. Les faits historiques ne se reproduisent jamais  à l’identique   ni   dans   les   mêmes   conditions. il faut imaginer plutôt  un processus historique qui s’étale sur de longues  On a pu dire que l’humanité avance à coups de révolutions échouées. Les sociétés n’attendent pas une révolution pour se modifier. ou d’une  Aurore de la Sociale. voulu et réfléchi.

 Deleuze. Dès   lors. le projet révolutionnaire pour devenir une force sociale active doit sortit du niveau utopique de l’idée pour s’incarner dans des passions collectives et dominantes.   sur   le   terreau   du   capitalisme   tardif. voire des siècles. Paris. Les éditions de Minuit.3 années.   a   modifié subrepticement  l’épistémè  de   notre   époque. qui disposent de la propriété. à la fin de ce siècle exaltant et malheureux le climat avait changé. Paul : El proceso social de la revolución. renonceraient spontanément à leurs privilèges.   une   coupure 7 Cité in Medows.  Le   néolibéralisme   conquérant. il est difficile d’imaginer que les puissants de ce monde. 61 . périmés. au niveau épistémique. et même l'apathie des masses. de l’intolérance. des ténèbres de l’ignorance. 1986.   un   nouvel   âge. « Les énoncés ne deviennent  lisibles ou dicibles qu'en rapport avec les conditions qui les rendent tels ». et on a vu dépérir les “illusions” révolutionnaires qui avaient nourri les anciennes générations. qu’il fallait changer la société. Parmi guerres. Mais. Gilles : Foucault. qu’il fallait la libérer des fers de la soumission.   Beaucoup   d’hommes   et   de   femmes pensaient qu’il fallait faire sortir l’humanité de l’état de tutelle. il avait gardé le souffle   émancipateur   qui   lui   venait   des   Lumières. a été vu comme une sortie de la modernité.   Mais. les révolutionnaires n’en sont pas maîtres. appelées “démocraties représentatives”. p. qui ont obtenu le conformisme. qui dans l’après­coup feront apparaître cette ligne de crête où la société bascule. Univ. et à l’installation des oligarchies plus ou moins stabilisées. Les liens sociaux se délient pour laisser apparaître l’individu privatisé avec ses intérêts privés et sa liberté privée.   c’est­à­dire   se considérer   comme   postérieurs   à   une   césure   dans   le   temps. qui modifie aussi bien les institutions  de la société que le type d’homme   qui   pourra   les   faire   vivre. protéiforme et probablement itérative. »7 Nous ne nous occuperons pas ici des aspects sociologiques et politiques qui ont modifié la société pendant ces derniers trente ou quarante années. est une nécessité de la révolution.  Ce sont ces moments d’insurrection où le peuple fait irruption dans l’Histoire fissurant et désagrégeant l’imaginaire établi. La révolte de masses. Comme disait Carl Becker : « le fait que les arguments soient convaincants ou pas dépend moins de la logique qui les sous­tend que du climat d’opinion dans lequel ils se développent.  De surcroît.   il   s’agit   toujours   d’une   rupture   produit   d’un changement profond et qualitatif de la société   La guillotine a tranché le lien qu’unissait le corps politique du roi à la transcendance divine. totalitarismes et révolutions. Des conditions sociales qui pourront permettre cette incarnation. Nacional de México. pour gouverner. nous avons assisté à la proclamation de   la fin des idéologies dans les années 60. 1958.   Donc. Cuadernos de sociologia.   Après les expériences totalitaires et les insurrections ou révolutions perdues.   deux   opérations   idéologiques   se   sont   conjuguées   pour   construire   la postmodernité : une d’elles s’appuie sur le découpage chronologique de l’histoire  qui donne aux contemporains un privilège pour juger le passé et déclarer les temps révolus. Les « postmodernes » Le XXe  siècle croyait encore. Cela a permis la mise en place rapide d’un bloc imaginaire néolibéral qui. et nous nous centrerons sur l’un des facteurs idéologiques intervenants dans ce processus. 17 Voir  aussi : “socle énonciatif ”. p. “classiques”.   et   les   propositions   révolutionnaires   ont   ainsi perdu le socle d’énonciation qui leur permettait d’être audibles. du produit du travail et des armes.   ces   contemporains­là   pourront   « s’autoproclamer  post. Mais. México.

Vol. le changement.  Ou sous la forme de ce qui les fait arriver.   Les   différents   avatars   de   ses   réponses   amènent   à   la   dissolution   du   concept   de révolution et logiquement à son abandon..  On peut décrire ces séries sous la forme de ce qui arrive. dans un monde de significations. que ce qui maintient ensemble le champ des postmodernes sont les   réponses   données   par   ces   auteurs   à   la   question   du   sujet :   le   sujet   décentré. Paris. c’est celle de l’événement même »13 L’histoire. Le splendeur du on. cit.   ce   qui   permet   d’attirer   vers   la   postmodernité   toutes   les   avancées   critiques. quel est le type de problème qui leur serait commun. 178 8 .. « C’est l’on des singularités impersonnelles et préindividuelles. interrogé en  1983 sur le  « poststructuralisme ». Gallimard. 60 9  Foucault. les motifs. 1141 11  Ibid. 1969. »11 Deleuze pense que l’événement arrive en nous et il « se retrouve incorporel et manifeste en nous la splendeur neutre qu’il possède en soi comme impersonnel et préindividuel ». « Les causes et le sens étaient cachés essentiellement. autant je ne vois pas. un fait. Les éditions de minuit.1145 12  Deleuze. c’est essentiellement le produit d’une série ininterrompue d’actions humaines. je pense. il y à  un on qui n’est pas banal.  Il faut donner «un statut et un sens nouveaux à la vieille notion d’événement. était essentiellement visible. Michel : Dits et écrits. ou les décrire en termes d’actions n’est pas un choix trivial. Décrire les processus sociaux en termes de mouvements et d’événements  dont les humains seront seulement le siège. I. lui. les raisons. p. 2001. les intentions. 1983. Michel. chez ceux qu'on appelle les  postmodernes et les poststructuralistes.” Réfractions. Foucault – revisités à partir de  l’accueil donné à   ces   théories   par   des   intellectuels   américains. L’état mental du sujet agent et l’action accomplie sont intégrés dans une structure  Cf. Gilles : Logique du sens. physique. p.  prendre   en  considération   le  sens   que  donnent   les   hommes   à   leur  comportement.   sa fonction actuelle est de faire apparaître l’événement.»10    Foucault   nous   explique   que   si traditionnellement   le   travail   de   l’historien.  Michel Foucault. mai 2008. un événement. Colombo. II. p. Op. p. 10  Foucault.   c’était   de   rechercher   les   causes   et   le   sens. p. Dits et écrits. Vol.12  Et Deleuze ajoute. Paris. Les appellations postmoderne ou poststructuraliste – et dernièrement postanarchisme –  ne sont   pas   très   précises   mais   elles   désignent   une   constellation   de   positions   théoriques   de penseurs français – Althusser. l’on  de l’événement pur où il meurt comme il pleut. Paris. en un  mot. Dans cette perspective nous signalerons trois caractères de l’idéologie dite “postmoderne”. Lacan. L’événement. Eduardo : “L’anarchisme et la querelle de la postmodernité. » L’histoire n’est plus le temps et   le   passé.   les Lumières. »8   Une   autre   consiste   en   l’assimilation   de   la   Modernité   à   un   de   ses   moments   forts. ce qui est à venir. N° 20.   et   en   général   en   dehors   de   France. un comportement corporel. 1266.   Ces positions ont été plus ou moins unifiées sous la dénomination de French Theory. p.4 épistémologique qui condamne la modernité à n’être qu’un reliquat d’une époque qui n’est plus la nôtre.   de Nietzsche à Wittgenstein.. »9   On pourrait dire. le passé. L’événement. Deleuze.   élidé   ou assujetti.   mais   « le   changement   et   l’événement. Penser en termes  d’une théorie de l’action sollicite un schéma conceptuel que relie l’action à son agent. 1972.174 13 Ibid. avait répondu : « autant je vois bien  que derrière ce qu'on a appelé le structuralisme il y avait un certain problème qui était en gros  celui du sujet et de la refonte du sujet.  D’abord considérons l’importance qu’acquiert l’événement.

 c’est­à­dire. p. Le séminaire II. 1964. 1954-1955. Editions du Seuil.. elle occulte ou efface la question de l’agent. p.   apparaissent   dans   les   "lois   de   l'échange ». 1956-1957 Le Seuil. des   paradoxes. il est le lieu de la conscience et remplit la  fonction imaginaire (dans la théorie des trois registres). p.. n’est pas à sous­estimer. d’une “grande voix” qui surveille : le législateur. p. 1966. 14 Il   faut  différencier   le  je  de  l’énoncé  et   le  je  de   l’énonciation   qui  ne  coïncident   pas   et reconnaître   alors   l’excentricité   du   sujet   par   rapport   au   moi.   Le   moi   est   un   objet   dans l’expérience du sujet.  Ainsi. c'est le  nom du père. 72 15  Écrits.  Pour   Lacan   aussi   le   sujet   est   dépossédé   de   toute   velléité   d’autonomie. p. 129 14 . L’influence de la théorisation de Jacques Lacan. la question du sujet comme agent causal. L’événement. morcelé. Il est décomposé. Ce  Lacan. 655 16  La relation d’objet. 1994. La prééminence du signifiant sur le signifié signe la dépendance de la signification à la structure. « le sujet a à surgir de  la donnée des signifiants   qui   le   recouvrent   dans   un   Autre   qui   est   leur   lieu   transcendantal… »15  Lacan insiste : «Le père symbolique. Paris. aspiré par l’image trompeuse de l’autre et de sa propre image spéculaire. 372 18 Ibid. p. 51 21  Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. cause de l’illusion et du leurre. aliénée.   où sceptre   et   phallus   se   confondent.. »16   Tout rapport interhumain est fondé sur une investiture   qui   vient   de   l’Autre   et   cet   Autre   est   en   nous   sous   la   forme   d’inconscient. C’est une unité. 191 20 Ibid.5 intentionnelle.   « Le   sujet   est personne. 364 17  Ibid. Le Seuil.   c'est­à­dire   à   l'ordre   du   pouvoir.»19  Parler   c’est   symboliser. À cette époque – le séminaire de 1954 –. C'est l'élément médiateur essentiel du monde symbolique et de sa structuration. des exceptions. Pais. Jacques : Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. virtuelle. p. articule le langage humain. Le séminaire IV. – les désirs et les croyances –. »18  Et si des bizarreries. fait partie de la structure de l’action. est une notion éminemment impersonnelle. Paris. Lacan pense à la nécessité  pour régler le tout. donc. 364 19 Ibid. Paris. « le sur répondant à la barre qui en sépare les deux étapes ». “ce qui arrive”. » Le sujet se reconnaît comme unité.  le sujet  est symbolisé  par le S  barré  ($) « en  tant que  constitué  comme second par rapport au signifiant.. Le séminaire XI. La prééminence du signifiant. Le Seuil. Dans l’ordre symbolique organisé par le nom du père. »21 Un algorithme représente la position primordiale du Signifiant sur le signifié – inversant le schéma saussurien du signe –.   ce qu’implique aussi l’Autre absolu comme siège de la parole.   et   très   précisément   à   l'ordre   du   signifiant. et “ il faut croire dans son cœur” pour les mêmes   raisons   que   le   dit   l’Ecclésiaste. sur les positions postmodernes – et bien en dehors des cercles psychanalytiques où les différences d’école sont tranchées–. 1978. p.20  Par  conséquent   il  faut   d’abord  croire   au signifiant et à l'idéologie androcentrique – ou phallocentrique – qui sous­tend la théorie du Père symbolique.  parce   qu’il   « est   insensé   dire   une   chose   qui   est contradictoire avec l’articulation même du langage. 19773.     elles   tiennent   «au   contexte politique. »17  Le nom du père.   et  symboliser  veut   dire   être introduit  dans  le   lieu   du  signifiant   comme   tel. Le contenu propositionnel.

 ce qui est placé en dessous.  dans la lignée récupérée par la modernité. soumis  à une  Écrits..   un   projet   d‘autonomie individuel et social. Si on lit le texte de 1970. aux relations de pouvoir. Tout le mystère de cet effet tient (…) dans l’ambiguïté du terme de sujet. sujet signifie en effet 1) une subjectivité libre : un centre d’initiatives. Alain de : Archéologie du sujet. En réalité dans le Sujet assujetti. le néolibéralisme a facilité la rénovation de l’ancienne épistémè de la sujétion..  et  subjectus  mis en relation au Moyen Age avec  subditus  dans son utilisation juridique et politique. »25 Subditi sont les sujets soumis à la volonté politique du prince. Le   sujet   assujetti. qui l’objectivisent en tant que sujet. à côté du sujet logique (« ce dont les prédicats sont dits »). op. ce ne sont pas les hommes qui la font. Louis Althusser pense que les hommes  se leurrent quand ils croient se libérer dans l’histoire. sujet­subjectum fait référence. sujet­ agent de ses actes : actions et pensées.  et   la  force   expansive   du  fait révolutionnaire   avait   aussi   posé   les   bases. Paris. nous dit Lacan.   mais   nous   signalons   ici   seulement   ses   conséquences   qui   sont   la subordination  du sujet  aux conditions  qui le déterminent  dans  la chaîne  du signifiant  qui constitue l’inconscient. On peut dire. au sujet physique (« ce dans quoi » sont les accidents). Etienne Balibar.  auteur et responsable de ses actes . 1248 22 23 . que supposer une « “subjectivité sans sujet” (est) censée définir la condition postmoderne. 121 24  Cf. 2) un  être assujetti. cit. p.  Parler   du   sujet   comme   assujetti   est   à   la   mode   parmi   ceux   qui   se réclament de la postmodernité.24 Ainsi. c’est­elle qui fait les hommes. Idéologie et appareils idéologiques d’État. et la dépossession de l’agent en tant que sujet causal de leur action. alors. Vrin. que traduit le grec hupokeimenon. Alain de Libera. 2007. Dans l’acception  courante du terme. 497  Libera. Les   postmodernes   en   ajoutant   “   assujetti”   à   “sujet”   veulent   montrer   que   le   sujet   est dépendant. Pendant la modernité la rupture révolutionnaire avait permis aux sujets du Roi de devenir des   citoyens. Dans le capitalisme tardif. “suppôt”.   ou   permis   d’esquisser.6 sont   « d’ordres   distincts   et   séparés   initialement   par   une   barrière   résistante   à   la signification »22.   investis  de  droits   et  de   capacités  de  décision. disons plutôt de la French Theory. sous le mirage de la fausse radicalité suggérée par la problématique articulation de la “subjectivité” et de l’“assujettissement”. Alors.   et   « les   sujets “ marchent  tout seuls ”. Ainsi. La suprématie du signifiant  construit une théorie du signe qui nous paraît inacceptable pour nombre   de   raisons. le sujet a troqué sa place contre son antonyme. le sujet devient l’objet du pouvoir. du corps. p. à la structure. Barbara Cassin.   on   apprend   que   « l’idéologie   interpelle   les   individus   en   sujets ». l'histoire est un «processus sans sujet ». avec le sens de la matérialité de la personne. 25   Ibid. Elle perpétue un jeu de mots qui mélange une double étymologie latine : subjectum. l’objet. p. de l’être humain. le mot Sujet in Vocabulaire européen des philosophes. »23 Définir   le   sujet   sous   le   régime   de   la   soumission   est   un   trait   ancien   de   la   réflexion philosophique et historique.  Pour trouver l’autre lignée de sujet­subjectus il faut se retourner vers la Rome impériale et chrétienne et « à sa suite vers l’histoire du théologico­politique et d’une anthropologie morale centrée sur l’obéissance comme voie de salut. obéissant et soumis  à la loi – de l’inconscient ou de l’État –. à l’instar de suppositum.

Louis : Idéologie et appareils idéologiques d’État.   le   pouvoir   s’exerce   sur   la   vie   quotidienne   immédiate.   il   est assujetti »27   Et plus tard avec Guattari : « il y a assujettissement lorsque l’unité supérieure constitue l’homme comme sujet qui se rapporte à un objet devenu extérieur (…) l’homme alors n’est plus composant de la machine. l’article Le sujet et le pouvoir précise le but  d’un travail de   vingt   années   qui   n’est   pas   autre   que   la   production   d’une   histoire   des   « modes d’objectivation qui transforment les êtres humains en sujets. Gilles : Empirisme et subjectivité. et les transforme en sujets.1055 34 Ibid. est constitué comme sujet par la structure. 2001. l’homme. et de l’analyser comme une fonction variable et complexe du discours. et que s’ouvre ainsi un champ de réactions réciproques.   pour   cette   philosophie. »32 Mais. ». cit. Essai sur la nature humaine selon Hume. op. 1042 31  Pour une critique des positions foucaldiennes sur le pouvoir voir mon article : “Les formes politiques du 30 pouvoir”. Paris. La Pensée. II.  qu’a une technique particulière.   classe   les   individus   en catégories. et c’est essentiellement relationnel. ou groupe. Et.  ou classe. Mille plateaux. Juin 1970. « Il y a deux sens au mot “sujet” : sujet soumis à l’autre par le contrôle et la dépendance. Félix . il devient un objet. Dans les deux cas. ce mot suggère une forme de pouvoir qui subjugue et assujetti. 1980. donc pour qu'il accepte (librement) son assujettissement. Presses Universitaires de France. élargir les définitions du pouvoir31 était une nécessité.   Deleuze. une forme de pouvoir. p. Dans son œuvre ou dans ses interventions Foucault évite   de poser ou de répondre à la question Qui ? Le sujet­agent est critiqué et élidé  au cours du débat avec Chomsky (1971). inclus dans un processus de subjectivation collective. II.28 Ce   qui   nous   importe   ici   c’est   de   signaler   encore   une   fois   que. donc pour qu'il “ accomplisse tout seul” les gestes et actes de son assujettissement. 2006 32  Dits et écrits. Foucault  avait formulé clairement l’entreprise en 1969 : « il s’agit d’ôter  au sujet (ou à son substitut) son rôle de fondement originaire. ou  élite. n° 151. mais ouvrier. Gallimard. n° 17. 15 28  Deleuze. et non plus asservi par la machine. sauf celle d’accepter librement sa soumission Cette dernière notation nous donne le sens de cette ambiguïté. 839  Dits et écrits.. »34  Althusser.33 Alors. cit. p. C'est pourquoi ils “ marchent tout seuls ”  ». pour étudier l’objectivation du sujet. pour lui. op. dit Foucault. une  relation de pouvoir  qui s’articule sur deux éléments indispensables : « que l’autre  (celui sur lequel elle s’exerce) soit bien reconnu et maintenu jusqu’au bout comme sujet d’action. Il n'est de sujets que par et pour leur assujettissement. Paris. Vol. p. p. Paris. Les Éditions de Minuit. l’unité supérieure qui régit l’ensemble.26 Althusser n’oublie  pas  de rappeler  que  “ l’interpellation  des  individus  en sujets”  exige l’existence  d’un Autre Supérieur.. le principal objectif de toutes les luttes actuelles « n’est pas tant de s’attaquer   à telle  ou telle  institution  de pouvoir. p. Gilles et Guattari.   Dans cette optique. au Nom duquel l’idéologie nous interpelle. et sujet attaché à sa propre identité par la conscience ou la conscience de soi. 1046 33  Ibid. 570-571 26 27 29 Dits et écrits.. »29  En 1982. Vol I. 1953. Paris. »30 Le sujet est divisé. laquelle ne réfléchit que l'effet qui la produit : l'individu est interpellé en sujet (libre) pour qu'il se soumette librement aux ordres du Sujet. in Réfractions. p. donc dénué de toute liberté. Vol.. usager …il est assujetti à la machine. « le pouvoir n’existe qu’en acte ».  les attache à leur identité.7 autorité supérieure. » . 1046 . p. Presque   vingt   ans   auparavant   Gilles   Deleuze   écrivait :   « L’esprit   n’est   pas   sujet.

  agent   causal   des   actions humaines. des conjurations et des guildes que signalaient Kropotkine et Mumford. se représentait avant elle un Moyen Âge  tout négatif. désavoue d’emblée toute prétention à soutenir   un  projet   révolutionnaire. 1976. sert à condamner   en   bloc   le   sujet   substantialiste   ou   essentialiste. Editions Léo Scheer.   Cette   réduction   –   qui   exclut fondamentalement   la   caractéristique   majeure   de   la   modernité. d’oppression des esprits et d’obéissance aveugle. La rationalité du pouvoir est celle des tactiques qui s’enchaînent les unes aux autres.37 va chercher appui dans la psychanalyse – plutôt Lacan que Freud –. p. emporterait les hommes de façon aussi impersonnelle  qu’un  cyclone ou un tremblement de terre si un jour. soutenues. Judith Butler. doit être aussi magique  que pour un enfant l’image au fond d’un kaléidoscope. par la valence différentielle des sexes.8 Mais.   le   fixisme   identitaire.   essentiellement   événementielle.   l’esprit   d’examen. comme auparavant dans le marxisme. pour construire son image.   qu’effectuent   les   théories   “postmodernes”. Nous pensons qu’on peut accepter. “historique” ou “social”. un “codage” favorable à ce type de changements se produisait . nombre de ces critiques tout en soutenant   une identité en changement (identité  ipse). sûrement.   et l’universalisme d’une Raison unique .   en   les   accablant   de   tous   les   maux   de   l’Occident. La   dépossession. par exemple. cette position passive du sujet­objet. par hasard. de l’anarchisme. p. dominant / dominé. dans la construction de cités libres. les résistances font partie. de la négation. mais constitutive de l’entité “sujet assujetti”. et même accueillir avec enthousiasme.   et   en conséquence tous les moments de la critique. disons nous. disséminés dans le temps et l’espace. Fausse radicalité qui  voile la centralité de la question sociale et la persistance des divisions binaires qui structurent la société hiérarchique : exploiteur / exploité.   individuel   ou   collectif. sa logique peut être claire ou déchiffrable. mais alors ce n’est plus le  La volonté de savoir. de pratiques culturelles horizontales ou en réseaux. ne se privent pas d’accentuer certains traits de la sujétion. je suppose.   de   l’être   humain   en   tant qu’agent intentionnel des actions dans le monde réel. »35 Comme les relations de pouvoir expriment le rapport des forces en lutte. et pourtant « il n’y a plus personne pour les avoir conçues et bien peu pour les formuler : caractère implicite des grandes stratégies anonymes. » Ces résistances se distribuent de façon irrégulière.   et   un   sujet   non   substantialiste. de la déconstruction –. p. un Temps de Ténèbres (Dark Ages). 127 37  Butler. Gallimard. et comme il n’y a pas une main de Dieu. les relations de pouvoir ne sont pas subjectives. mobiles et changeantes.. période de superstition. constituant des points ou des foyers.   Une   révolution. un universalisme de valeurs. laisse indifférents beaucoup d’intellectuels séduits par l’apparente radicalité de nouvelles subjectivités. 125  Ibid. du pouvoir : elles « s’inscrivent comme son irréductible vis­à­vis. Paris. tout en supposant justement que les propositions althussériennes et foucaldiennes de l’assujettissement exigent de « penser ensemble théorie du pouvoir et théorie de la psyché ». en occultant tous les  processus d’entraide. et les problèmes qu’elle pose à tout projet de changement radical de la société. 23 35 36 . ce “codage”. elles aussi. Judith : La Vie psychique du pouvoir. de la même façon. Les nouvelles générations universitaires formées dans la French Theory. les tenants du post veulent réduire la modernité aux Lumières. qui n’est pas un asservissement forcé ou externe. dit maintenant “classique”. 2002. « Et c’est sans doute le codage stratégique de ces points de résistance qui rend possible une révolution ». De la même façon que la Modernité. denses ou instables et changeants. ceux qui se sont appelés postanarchistes ont étendu ces critiques au corpus. virtuelles.36  Pour les hommes que nous sommes. Paris. Cependant.

 le signifiant pur. PUF. Ernesto : La guerre des identités. p. Ernesto Laclau écrit que pour qu’il y ait système « il faut que l’au­delà devienne le signifiant de la menace pure »40. et Alt. il ou elle.9 “sujet” qui « est constitué dans la subordination ». La Modernité commence avec l’injonction de Pico della Mirandola adressée à l’Homme : à « toi.  40 . 1993. Widlöcher. E. Ce qui détermine pour l’enfant « la formation d’une passion primaire pour la dépendance ». deux concepts bien différents. de projeter une société autonome : l’anarchie. construites et proposées pour et par l’action collective. Butler attribue à Freud l’idée qu’un sujet émerge « par le détour de l’attachement à l’interdit »38 Ainsi. La Découverte et Syros. Les “ postmodernes”. le sujet. Le mot révolution n’est pas une révolution comme dirait Magritte. 7-9. 161. sont arrivés à jeter le bon grain avec l’ivraie. Pais. ou bien le tout est un  Ibid. Cf. ce qui revient au même. : Op.. à investir à nouveau l’épistémè de la sujétion. des signifiants vides. – je ne sais pas ce qu’est une “ menace pure”.41   Nous avons maintenant les signifiants vides. des valeurs. En assimilant “attachement” à “investissement”. p. Pris. Une révolution n’est pas pensable dans un monde sans sujet­agent causal assignable. Un signifiant vide : « un être qui est par nature inaccessible ». p 97 41 Hobbes. Combas. paraît­il. et probablement sans le vouloir.. p. la dissociation du signe et l’hégémonie du signifiant nous conduisent dans les errements infinis que dénonçait déjà Hobbes dans la scolastique lorsqu’en dématérialisant les corps  elle s’appuyait sur des mots  pour donner de l’existence à des   essences abstraites et des formes substantielles. le Peuple. 29  Laclau. 4. 1999 Quatrième partie : Du royaume des ténèbres. des moyens et des finalités. D. c’est l’infans. mais  je sais qu’un signifiant  pour exister doit être lié à un signifié. le Prolétariat. aucune restriction ne te bride. l‘être pur. De l’importance des signifiants vides en politique. cit. et de la saisie directe du sens – positivité qui aboutit à la construction essentialiste­identitaire du sujet de la pensée –.   potentielle   ou   en   acte. Emmanuel Kant reconnaît la sortie de l’Homme de l’état de tutelle. c’est ton propre jugement … qui te permettra de définir ta nature. Paris. aussi mon texte “Sexualité et érotisme. La révolution est une idée   globale   de   changement. La Modernité avait regardé plutôt du côté de l’agent intentionnel de l’action  ce qui lui avait permis de penser  à la libération et à l’autonomie de l’homme et. La tradition individualiste   des   sociétés   libérales a produit en philosophie politique une espèce d'impuissance intellectuelle à concevoir des entités du sujet qui ne soient pas définies en termes individualistes ou substantialistes. Ils ont imaginé ainsi une subjectivité sans sujet ou.. » (Oratio de hominis dignitate [1486]43). une histoire événementielle qui produit un sujet assujetti. 2000 39 Ibid. pp. Dalloz. Mais. 2000. par voie de conséquence. enchaîné à la chaîne anonyme du signifiant. formé ou formaté dans la soumission.  naît avec un attachement  passionné à ceux dont il dépend. Et à la veille de la Grande Révolution. De la sexualité au phantasme”.   et   le   projet   révolutionnaire   une configuration plus ou moins définie des “idées force”. par le détour de la critique radicale de la positivité du cogito. 98 43  Giovanni Pico della Mirandola. p.39  Se situant dans la ligne de la théorisation lacanienne de la suprématie du signifiant.. 684 42  Laclau. Ceci   dit. De la dignité de l’Homme. In : 38 Sexualité infantile et attachement. Un monde dépourvu de l’intentionnalité et de la volonté des hommes. c’est­à­dire doit être un signe. « la révolution” sont.   les Masses.   cette   proposition   n’exige   pas   d’aller   chercher   un   Sujet   révolutionnaire. Éd. Ou bien l'individu est tout.42 “ La libération”.  sujet déjà formé et en attente de passer à l’acte. Thomas : Léviathan. de l’Éclat.

on peut le reconnaître sans difficulté. in Réfractions N° 20 déjà cité. Le subjectum. Eduardo Colombo Paris. mon article “L’anarchisme et la querelle de la postmodernite”. hypostasier : créer une entité fictive.  Un noyau cohérent d’idées. (Lalande) 44  Ce suppôt considéré dans l’action révolutionnaire est une pluralité de personnes. du principe traditionnel d’un “droit de contrainte juste” – le droit de glaive – entre les mains d’une instance supra­individuelle instituée : l’État Les révoltes. et plus précisément avec les résolutions du Congrès de Saint-Imier (1872).   le   changement   révolutionnaire   de   la   société   devient   la   finalité   explicite   et politique de l’anarchisme. et c’est à partir de ce noyau identitaire. transformer une relation logique en une substance. se compromet et s’intègre dans l’action. Et.44 L’anarchisme comme mouvement social est né. une abstraction faussement considérée comme une réalité . comme la « question sociale » est au centre de tous les régimes hiérarchiques. l’action directe. l’abolition de l’État et de la propriété privée. le suppôt. »45  De la révolution sociale les anarchistes attendent une conséquence politique : l’abolition.   le   rejet   de   l’obéissance   aussi   bien   que   du   commandement. et ce suppôt se qualifie comme sujet à travers les actions dans lesquelles il s’engage. . que « tout anarchiste se reconnaissait comme tel : la liberté   fondée   sur   l’égalité.10 individu d'ordre supérieur. de propositions et de pratiques se stabilise alors. Difficulté à imaginer un sujet qui ne soit pas nécessairement ou l'individu empirique ou une forme hypostasiée108 du sujet empirique. la non collaboration de classes. et non pas un individu. ou la négation. 45  Cf. Juillet 2008 108 Hypostase. Le sujet révolutionnaire se constitue comme tel dans le processus révolutionnaire luimême. nous pourrions dire. en actualisant le projet. avec la scission de la Première Internationale. Mais le processus de devenir sujet est le même dans la vie individuelle de l’être humain. l’antiparlementarisme. ouvriront des nouvelles possibilités à l’autonomie de l’action humaine.