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la revue socialiste 59

sommaire

édito
- Alain Bergounioux
Écologie et progrès ........................................................................................................................................................................................................................................ p. 03

le dossier
- Dominique Bourg
« Je n’ai plus aucun doute sur le fait que nous allons décroître » ................................................................................................................ p. 05
- Antoine Maudinet
COP21 : la longue route vers un accord .................................................................................................................................................................................... p. 11
-Stéphane Le Foll
L’agro-écologie .................................................................................................................................................................................................................................................... p. 21
- Barbara Pompili
Les rendez-vous de Paris 2015 ........................................................................................................................................................................................................... p. 25
- Serge Orru
La ville durable sera circulaire ............................................................................................................................................................................................................ p. 33
- Christophe Clergeau
Le progrès peut-il être durable ? ....................................................................................................................................................................................................... p. 41
- Barbara Romagnan et Juliette Perchepied
Urgence climatique et écologique, une urgence sociale pour le XXIe siècle ...................................................................................... p. 49
- François Gémenne
L’Anthropocène et ses victimes. Pourquoi il faut quand même parler
de « réfugiés climatiques » ..................................................................................................................................................................................................................... p. 59
- François Brottes
La transition énergétique, un chemin qui s’ouvre.
La transition énergétique, un chemin de conquête .................................................................................................................................................... p. 69
- Jean-Paul Chanteguet
Les défis de la fiscalité écologique .................................................................................................................................................................................................. p. 77
- Daniel Boy
Où va l'écologie politique ? .................................................................................................................................................................................................................... p. 85

grand texte
- François Mitterrand
Sommet de la Terre, Rio de Janeiro, 13 juin 1992 ............................................................................................................................................................ p. 93

le débat
- Paul Quilès
Dissuasion nucléaire : abandonner les mythes .............................................................................................................................................................. p. 99
- Alain Richard
Dissuasion française : quel avenir ? ................................................................................................................................................................................................................................... p. 107

à propos de…

Jean-Luc Mélenchon, Le Hareng de Bismarck, 2015

- Henri Weber
La couleuvre de Mélenchon ............................................................................................................................................................................................................... p. 121

Henri Verdier, Nicolas Colin, L’âge de la multitude, 2012
- Corinne Erhel
L’âge de la multitude : un électrochoc pédagogique nécessaire ................................................................................................................ p. 133

actualités internationales
- Andreï Gratchev
La Russie réagit comme une « forteresse assiégée » ...................................................................................................................................................................................... p. 141

édito

la revue socialiste 59

Alain Bergounioux

I

Directeur de La Revue socialiste.

Écologie et progrès
l n’est pas étonnant que La Revue socialiste consacre son dossier trimestriel aux défis
et aux problèmes auxquels se confronte la Conférence mondiale sur le climat, la COP 21,
qui va se réunir à Paris, fin novembre. Un succès serait historique, compte-tenu de l’enjeu.

Si la hausse de la température
moyenne sur notre planète
n’est pas contenue autour de 2°C
d’ici la fin du siècle, un point
de non-retour peut être atteint,
entraînant de lourdes conséquences.
Si, en effet, la hausse de la température
moyenne sur notre planète n’est pas contenue autour de 2°C d’ici la fin du siècle, un
point de non-retour peut être atteint, entraînant de lourdes conséquences, en termes
de climat bien sûr, mais également pour
des ressources naturelles, aussi importantes que l’eau, pour les migrations de
population, et, donc, pour les équilibres
géopolitiques, avec des risques de guerre.
Or, il faut trouver un consensus entre 196
pays ! On comprend que cela n’est pas
simple. Et, récemment, Ségolène Royal,

s’est inquiétée de la lenteur des négociations, trop exclusivement prises en main
par les experts, et pas suffisamment par les
responsables politiques. Ce qui rend le problème difficile est qu’il ne s’agit pas
seulement de prendre des mesures de
réduction des émissions des gaz à effet de
serre, mais, en même temps, de déterminer
des mesures d’adaptation aux changements climatiques. Or, ces dernières ont
nécessairement un coût important. Alors
que les Etats riches ont promis, en 2009,
de verser 100 milliards de dollars par an
jusqu’en 2020, le Fonds vert, pour les
répartir, n’a réuni, jusqu’à présent, que
10 milliards de dollars… Les réticences d’un
grand nombre de pays, en Afrique, en Asie,
en Amérique Latine s’expliquent par là.
Pour les grandes puissances, par ailleurs,
comme la Chine ou les Etats-Unis, la tentation est grande de faire fond sur les

4

L
et progrès
Alain Bergounioux - Écologie

Nous devons revenir à ce
qu’était la conception originelle
du progrès, dans l’esprit des
Lumières. Ce qu’il s’agissait de
libérer, c’était l’esprit humain.
évolutions technologiques. L’Union européenne, précédée, il est vrai, par la Suisse,
est la première à avoir communiqué son
plan de lutte contre le réchauffement climatique. Mais, sa force d’entrainement est
problématique. Le travail diplomatique,
mené notamment par Laurent Fabius, revêt
ainsi toute son importance. La mobilisation
des sociétés, de leurs associations pour l’environnement, de leurs entreprises, de leurs
mouvements de pensée, est, dès lors, une
nécessité. Cela devrait être une des actions
des partis politiques, particulièrement le
nôtre, d’aider à ces expressions. On attendrait, de ce point de vue, une action de
l’Internationale socialiste, trop absente de
cette cause.
Ces débats doivent également nous permettre d’approfondir notre engagement
écologiste – réaffirmé, notons le, dans
toutes les motions présentées au dernier
congrès de Poitiers. Car, tenir les engagements pour le climat demande de faire
évoluer nos modes de production et de
consommation. Faute de quoi, ils ne seront

pas tenables dans la durée. Trois dimensions essentielles doivent être prises en
compte : la sobriété énergétique, le développement des énergies renouvelables, une
répartition différente des gains de productivité, pour réduire les inégalités. Ces
politiques ne sont actuellement qu’à leur
commencement. Il faudra leur donner une
plus grande ampleur pour être à la hauteur
des défis. Cela demande des moyens,
évidemment, mais tout autant une explicitation de ce que doit être l’avenir de notre
société. Il ne s’agit pas de renoncer à l’idée
de progrès, mais de la redéfinir. Après tout,
nous devons revenir à ce qu’était la conception originelle du progrès, dans l’esprit des
Lumières. Ce qu’il s’agissait de libérer, c’était
l’esprit humain, comme l’a marqué fortement Condorcet, dans son Esquisse des
progrès historiques de l’esprit humain.
L’émancipation des hommes s’entend,
avant tout, par la capacité qu’ils doivent
avoir d’exercer leur autonomie. Les enjeux
de la Conférence de Paris sont ainsi étroitement liés au paradigme civilisationnel
nouveau que les socialistes doivent porter.
D’ailleurs, nous n’avons guère d’autre choix,
car pour reprendre la formule frappante
de Ban Ki Moon, le Secrétaire général
de l’ONU : « Il n’y a pas de plan B, parce qu’il
n’y a pas de planète B ».

le dossier

la revue socialiste 59

Dominique Bourg

Professeur à l’Université de Lausanne, auteur de La pensée écologique. Une anthologie, PUF, 2014.

« Je n’ai plus aucun doute
sur le fait que nous allons décroître »
La Revue socialiste :Au début de la décennie
2000, alors que Jacques Chirac était président
de la République, vous avez travaillé à défendre
le modèle du développement durable auprès
de Jean-Pierre Raffarin et Nathalie Kosciusko
Morizet. Quinze ans plus tard, vous parlez
décroissance et sobriété, et vous vous référez
au Club de Rome, au rapport Meadows,
à André Gorz et Ivan Illich. Que s’est-il passé ?
Dominique Bourg : La situation a totalement changé. J’ai espéré, dans la
foulée du sommet de Rio de 1992, qu’on
arriverait à réduire nos flux de matières
et d’énergie. Rendons-nous à l’évidence,
le développement durable est un échec
cuisant. Tous les grands indicateurs
se sont puissamment dégradés. Le
découplage 1 est une fable. Je n’ai plus
aucun doute sur le fait que nous allons
décroitre, et cela involontairement. Et je
suis loin d’être le seul. Quand Louis

Schweitzer, par exemple, a lancé Dacia,
c’est parce qu’il avait déjà cette conviction : il préparait Renault au fait que le
revenu des classes moyennes euro-

J’ai espéré, dans la foulée
du sommet de Rio de 1992,
qu’on arriverait à réduire nos
flux de matières et d’énergie.
Rendons-nous à l’évidence,
le développement durable
est un échec cuisant.
péennes allait baisser. Nous basculons
dans l’ère de l’Anthropocène, où nous
subirons les effets de nos débordements. Ceux qui s’obstinent à refuser
cet état de faits l’aggraveront. C’est un
horizon désormais inévitable. Le problème, c’est que le mot décroissance est
politiquement inaudible.

1. Les taux de croissance continuent à augmenter, tandis que les flux de matières et d’énergie décroissent.

6

Dominique Bourg - « Je n’ai plus aucun doute sur le fait que nous allons décroître »

L. R. S. : Pourriez-vous revenir sur le terme de
décroissance, en vous appuyant, notamment,
sur sa place dans la pensée écologique ?
D. B. : Dès l’origine, la pensée écologique
s’est nourrie du constat de la dégradation
du système Terre – ou de la nature, comme
on disait au XIXe siècle. Par la suite, cette
pensée s’est enrichie de deux constats. Tout
d’abord, un scepticisme croissant sur la
possibilité des techniques à nous sortir de
l’impasse. Stuart Mill, par exemple, pensait
que nous devrions, à moment donné,
entrer dans une économie stationnaire.
Ensuite, une critique de l’anthropocentrisme à géométrie variable. Le scepticisme
vis-à-vis de la technique est partagé des
deux côtés de l’Atlantique. En revanche, le
second trait s’est surtout développé chez
les Anglo-saxons. A partir des années 1970,
ensuite, nait l’écologie politique qui fait
le constat que comme on ne peut pas
changer les choses avec la technique, la
seule solution réside dans la modification
des modes de vie et de la société. Cette écologie politique connaît de nombreuses
expressions. Côté nord-américain, elle est
d’inspiration plutôt malthusienne et très
à droite, comme en témoignent, par exemple, les textes de Hardin ou d’Ehrlich. Le
courant arcadien, qui regroupe, notamment, Bertrand de Jouvenel, Ivan Illich,

André Gorz, ou Félix Guattari est, quant à
lui, très représenté en France, à la fin des
années 1960. Pour ses tenants, l’enrichissement matériel est un piège. Plus tard,
viendra Serge Latouche, qui critique l’économisme et la notion de développement et
pour lequel la décroissance est une fin en
soi. En réalité, tous les courants de l’écologie politique sont en un sens décroissants,
même si l’accent varie. Pour ma part, je me
range dans le courant institutionnaliste.
D’autres chercheurs français, comme
Jean-Pierre Dupuy et Bruno Villalba appartiennent au courant apocalyptique et
catastrophiste et réfléchissent, de manière
globale, à la question du collapse. Mais
là encore, l’horizon apocalyptique n’est
jamais très loin. Enfin, il existe une dernière
composante, la tendance anarchiste qui
prône la mise en place de petites communautés autogérées.
L. R. S. : Comment rendre compatible
l’aspiration au progrès social qui se traduit,
le plus souvent, par des avancées
quantitatives et l’impératif de sobriété
que vous mettez en avant?
D. B. : Une manière de concevoir le progrès
– conçue de façon hors sol et hors biosphère – est celle propre à l’économie
néoclassique : l’enrichissement matériel

la revue socialiste 59
le dossier

individuel débouche sur le bien-être. Cet
idéal n’est ni spatialement ni temporellement soutenable et, en outre, la corrélation
n’est nullement systématique : le bien-être
sans un standard matériel n’est certes
guère possible, mais l’accumulation
indéfinie n’entraîne pas, non plus, un
accroissement proportionnel du bien-être.
On ne peut pas réconcilier la première et la
seconde démarche. Les citoyens peuvent
accepter l’idée que, dans un certain nombre
d’années, les ressources vont commencer à
manquer et que, ce qu’on leur propose, c’est
d’affronter ce moment dans un esprit de
solidarité, de partage, notamment en resserrant l’écart des revenus. Ce discours est
moins inaudible que celui de la décrois-

Il ne s’agit pas de consentir
à la pauvreté, qui est synonyme
d’écrasement des potentialités
humaines. Il s’agit d’adopter
une autre conception
de la richesse et du luxe.
sance brute. Il ne s’agit pas de consentir à la
pauvreté, qui est synonyme d’écrasement
des potentialités humaines. Il s’agit d’adopter une autre conception de la richesse et du
luxe. Il faut parier sur ce qu’Amartya Sen
appelle les « capabilités », mais collectives.
Il existe de nombreux exemples d’initiatives

reposant sur ce type de logique : des regroupements de paysans associés pour acheter
une presse à colza ou une station de
méthanisation, l’habitat coopératif, les
crèches collaboratives, les fab lab, plus
généralement ce qu’on appelle les « communs » dont parlent, par exemple, Pierre
Dardot et Christian Laval.
L. R. S. : Pourrait-on assimiler ce type
d’initiatives à l’Economie sociale
et solidaire (ESS) ?
D. B. : Il s’agit d’une démarche plus
exigeante. La prix Nobel, Elinor Ostrom,
montre dans ses travaux, combien
les communs exigent de formes de
gouvernance spécifiques, caractérisées,
notamment, par l’adoption de règles très
strictes : les pâturages de haute montagne, en Suisse, les systèmes complexes
d’irrigation d’eau, en Espagne, qui existent depuis mille ans, sont gérés par des
petits collectifs fonctionnant selon des
principes bien définis. Ce type d’organisation se développe surtout dans un état
d’esprit écologique, puisque, par ce biais,
on tente d’innover en optant pour des
modes de vie moins lourds pour l’environnement et plus conviviaux. Par
ailleurs, ce type de projet a le mérite de
revêtir une signification plus large que

8

Dominique Bourg - « Je n’ai plus aucun doute sur le fait que nous allons décroître »

le fait d’être un principe d’organisation
parmi d’autres : d’une certaine manière,
il contient en lui la possibilité de rester
ouvert à la spiritualité. Aucune société ne
peut exister sans une certaine idée de l’accomplissement de notre humanité. Chez
Homère, la réalisation de soi passe par
l’épopée guerrière, chez Aristote, par le
développement de la raison spéculative,
grâce à la philosophie et aux sciences, de la
raison pratique par la politique et de la sensibilité par les arts. Chez les Chrétiens, c’est
le salut de l’âme. L’enjeu, dans une société
pluraliste, consiste à conjuguer des spiritualités à la fois différentes et compatibles
avec les contraintes environnementales.
Les capabilités collectives sont une réponse
à ce défi : cela a beaucoup plus de sens de
participer à une organisation commune
que d’être salarié d’une entreprise. D’où la
mode de ces petits collectifs.
L. R. S. : Quand vous parlez de capabilités
collectives, vous mettez en évidence des
initiatives autogérées qui impliquent un
nombre relativement limité de personnes.
Quelle est la place de l’Etat dans ce type
d’organisation ? Conserve-t-il un rôle ?
D. B. : Bien-sûr ! L’Etat reste le grand régulateur. Prenons l’exemple de la directive
européenne sur les semences. C’est à

l’Etat de rouvrir le système, de recréer de
la variété génétique. Face à la puissance
des lobbies, lui seul peut le faire. Il doit
aussi faciliter l’organisation des petits
collectifs que je viens d’évoquer, par
exemple, en créant un statut d’expérimentateur écologique. Il doit ménager une
société à plusieurs vitesses : si on ne peut
pas abandonner tout à fait la croissance,
il faut créer des poches d’expérimentation
sur l’ensemble du territoire, permettre
que la partie de la société qui veut aller de
l’avant puisse le faire, avoir une politique
des communs. Mais, si l’on aborde le
sujet de la décroissance de manière frontale, on ne pourra pas s’en sortir.
L. R. S. : Vous êtes revenu de votre optimisme
initial. Mais les discours catastrophistes
ne portent pas leur fruit non plus,
on l’a vu au moment de Copenhague.
D. B. : Le drame de l’environnement, c’est
que les problèmes environnementaux
ne sont pas accessibles aux sens. Ce qui
fait bouger les hommes, c’est la confrontation à une menace visible qu’ils n’ont
pas à interpréter, qu’ils reçoivent comme
immédiate. Le prix Nobel d’économie,
Daniel Kahneman, a bien montré qu’en
l’occurrence, les caractéristiques du problème sont à la fois trop abstraites et trop

la revue socialiste 59
le dossier

éloignées. C’est donc aux élites de proposer à la population d’avancer en donnant
du sens, avec des mesures acceptables,
en faisant transiter le système progressivement, etc.
L. R. S. : Dans vos ouvrages, vous vous
interrogez sur la capacité de notre système
institutionnel à relever le défi de la
transition environnementale et vous
proposez un certain nombre de pistes.
Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?
D. B. : Les hommes politiques sont soumis à de nombreux lobbyings et sont
souvent très mal informés. Plus généralement, la démocratie représentative
n’est pas armée pour affronter les
menaces qui pèsent sur notre planète.
Dans l’ouvrage que j’ai coécrit avec Kerry
Whiteside, Vers une démocratie économique2, nous proposons une réforme
constitutionnelle qui porterait, principalement, sur la Chambre Haute : le Sénat
pourrait être remplacé par une chambre

2. Vers une démocratie économique, Le Seuil, 2010.

spécialisée dans le long-terme, à la composition originale, ne votant plus la loi,
mais pouvant contraindre l’assemblée à
réexaminer un projet. Un « Collège du
Futur », en charge de mener des études

Une autre mesure consisterait
à donner une place aux ONG
dans le processus d’élaboration
des lois, en rendant obligatoire
leur audition en commission, ce
qui permettrait d’impulser une
dynamique de contrepouvoir.
prospectives pourrait « épauler » cette
Chambre Haute. Si l’on juge préférable de
préserver le Sénat, on peut aussi créer
une troisième Chambre, en lieu et place
du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Une autre mesure
consisterait à donner une place aux ONG
dans le processus d’élaboration des lois,
en rendant obligatoire leur audition en
commission, ce qui permettrait d’impulser une dynamique de contrepouvoir.

la revue socialiste 59
le dossier

Antoine MaudineT

Chargé des questions relatives à la transition écologique au Parti socialiste.

D

COP21 :
la longue route vers un accord

u 30 novembre au 11 décembre se déroulera au Bourget la COP21, la 21e Conférence
des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques
(CCNUCC), convention issue du Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Le but est clair :
parvenir à un accord universel et juridiquement contraignant pour limiter le réchauffement de
la planète sous les 2°C, d’ici la fin du siècle, ce qui est sans doute le plus grand défi collectif que
l’humanité ait affronté jusqu’alors.

Le diagnostic du problème l’est tout
autant, une fois dissipée la rumeur climato-sceptique. Rapport après rapport,
le GIEC (Groupement d’experts intergouvernemental sur l’étude du climat) affine
le degré de certitude sur la responsabilité des hommes dans le réchauffement
climatique. Alors qu’il était jugé « probable » (plus de 66 % de chances) dans
le 3e rapport paru en 2001, celui de 2007
le jugeait « très probable » (plus de 90 %
de chances) et celui de 2014 le juge
« extrêmement probable » (plus de
95 % de chances). Les conséquences
de ce réchauffement ne sont pas plus

équivoques : montée des eaux qui
s’accompagne de disparitions de pans
entier de territoires, accroissement des
phénomènes climatiques extrêmes sécheresses, inondations, cyclones - qui
vont se renforcer en fréquence comme
en intensité, déplacements massifs
de populations, réduction des terres
arables et des espaces habitables.
Du constat de départ au but à atteindre,
la route est pourtant encore bien
longue, à seulement cinq mois de la
COP. Le nombre de ses grandes messes
avortées en témoigne : la 21e sera-t-elle
la bonne ?

12

Antoine Maudinet - COP21 : la longue route vers un accord

UN ACCORD MONDIAL
SUR LE CLIMAT :
DOUBLE CASSE-TÊTE HUMAIN
ET JURIDIQUE
Le défi est de taille, car comme le soulignent Dominique Bourg et Kerry
Whiteside, l’enjeu écologique recoupe
difficilement le prisme habituel des
décisions politiques. Les impacts du
réchauffement climatique ne connais-

Les impacts du réchauffement
climatique ne connaissent pas
de frontières, alors que
nos décideurs sont appelés
à ne se préoccuper que
des portions de territoire
qu’ils représentent.
sent pas de frontières, alors que nos
décideurs sont appelés à ne se préoccuper que des portions de territoire qu’ils
représentent. Les changements du climat sont bien souvent impalpables au
quotidien et éloignés, dans leurs effets,
ce qui n’aide pas les citoyens à prendre
conscience du besoin d’agir. Le réchauffement de la planète est également
marqué, d’une part, par l’inertie de sa
progression, qui inscrit dans le moyen
et long terme ses répercussions, et,

d’autre part, par l’irréversibilité de ses
conséquences, qui implique que nous
ne disposons que d’un temps limité
pour agir, après quoi il sera trop tard. La
situation est inédite du point de vue de
la décision politique, car il y a non seulement décalage, mais inversion de
l’ordre habituel entre la phase appropriée pour régler le problème et celle où
les manifestations de ce problème se
font les plus concrètes, comme un coup
de feu que l’on n’entendrait partir
qu’une fois qu’il a déjà atteint sa cible.
Or, la capacité d’anticipation requise
tranche avec le court-termisme auquel
les décisions politiques nous ont accoutumé. S’ajoutent à ces obstacles des
difficultés propres aux caractéristiques
du droit international public quant à
l’obtention d’un accord contraignant. En
l'absence d'autorité politique compétente à l'égard de l'ensemble des Etats, il
n’y a ni sanction sociale organisée, ni
juge obligatoire, de telle sorte que l’on
n’a d’autre choix que de s’en remettre à
chaque Etat pour assurer le respect du
droit. En cas de non-respect de l’accord,
on est en droit de penser que l’Etat
n’agira que dans la mesure où il y a
intérêt. Cette difficulté s’est retrouvée
dans les faits.

la revue socialiste 59
le dossier

CLIMAT ET ENGAGEMENTS,
UNE HISTOIRE CONTRARIÉE
Si l'on reprend l'histoire des négociations
sur le climat, un accord international
avec des objectifs de réduction de GES
n'est pas inédit. Signé en 1997, et entré en
vigueur en 2005, le protocole de Kyoto
incarna cette première impulsion. Néanmoins, cet accord ne saurait être érigé en
exemple, tant il est vrai qu'il était lesté,
dès l'origine, d'un double handicap. Le
premier est la faiblesse de l'objectif de
réduction fixé. Les parties concernées
s'engagent à une réduction de 5 % de
leurs émissions de GES, entre 2008 et
2012, par rapport au niveau d'émission
de l'année 1990. Le second handicap est
l'étendue des pays - et donc la surface
des émissions de GES couvertes - auquel
s'applique les engagements de réductions d'émissions. Seuls les pays de
l'annexe 1 de la CCNUCC sont concernés,
annexe qui regroupe les pays dits industrialisés : États-Unis, Japon, Canada,
Australie, Russie, et les pays européens,
en tout, 55 Etats. D'emblée, seule une portion de la communauté internationale
est mise à contribution pour régler un
problème qui la concerne, elle, tout
entière. Si l'on ajoute à cela les retraits
canadien, russe et japonais, et une ratifi-

cation des États-Unis qui n'arriva jamais,
on mesure la solitude des Européens
pour réaliser un effort, pourtant loin
d'être révolutionnaire.

Comme Kyoto, Copenhague
a abouti à une avancée
historique. La communauté
internationale a, pour la
première fois, reconnu, noir sur
blanc, la nécessité de contenir
le réchauffement de la planète
au-dessous de 2 degrés.
Elle a simplement oublié
de joindre les actes aux paroles.
Lorsque se profile, en 2009, le sommet
de Copenhague (la COP15), le sentiment
partagé est donc celui d'un faux
démarrage dans la course contre le
réchauffement climatique. Les attentes
sont fortes : un accord universel contraignant qui permette de limiter ce
réchauffement à 2 degrés. Comme Kyoto,
Copenhague a abouti à une avancée historique. La communauté internationale
a, pour la première fois, reconnu, noir
sur blanc, la nécessité de contenir le
réchauffement de la planète au-dessous
de 2 degrés. Elle a simplement oublié de
joindre les actes aux paroles. Malgré

14

Antoine Maudinet - COP21 : la longue route vers un accord

l'implication directe des chefs d'Etat lors
de la COP - fait qui relève de l'exception
plus que de la règle sur l'ensemble des
COP -, la montagne a accouché d'une
souris. Aucune mesure concrète engageant quelque pays que ce soit n'a été
signée.

UNE QUESTION
DE MÉTHODE
Comment expliquer l'échec de Copenhague ? Une cause ne saurait à elle
seule cristalliser toutes les frustrations,
mais il est intéressant de se pencher
sur la manière dont, à cette occasion, ce
problème a été politiquement abordé. A
alors dominé une approche top-down
où les tonnes de CO2 à ne pas émettre
étaient divisées, dispatchées par pays,
tel un fardeau à partager. On a ainsi pris
comme point d'entrée ce qu'il fallait
idéalement atteindre, plutôt que ce que
les pays étaient prêts à faire. Face à une
communauté internationale qui n'avait
pas jusqu'alors brillé par sa bonne
volonté sur la question climatique, cette
approche a suscité l'immobilisme et
nourri la défiance. Chacun pouvait aisément prétexter du refus d'un autre
d'assumer sa part d'efforts de réduction
de GES pour se dédouaner de la sienne.

Depuis la COP15 de Copenhague, des
avancées ont bien eu lieu, mais elles restent à concrétiser, à Paris. Pour éviter de
répéter l'échec de 2009, le processus
menant à la COP21 a ainsi été inversé.
C’est une approche bottom-up qui a cette
fois été privilégiée : dans une démarche
reposant sur le bon vouloir des pays, le
secrétariat de la CCNUCC leur a demandé
de formuler et chiffrer eux-mêmes leur

Plutôt que de chercher
à avancer à marche forcée,
c’est une politique des petits pas
qui a été privilégiée,
qui se combine avec des
négociations plus fréquentes
qu’à l’ordinaire.
contribution à la réduction des GES, en
vue du sommet de Paris. L’objectif de
cette approche est d’instaurer et d’entretenir un élément crucial dans les
négociations : la confiance. Floue et
relativement abstraite pour ceux qui
observent ce processus, l’existence d’un
climat de confiance entre les Etats-parties est un élément crucial sur lequel ne
cessent d’insister les négociateurs. Force
est de constater que cet ingrédient est
jusque-là bien présent dans les enceintes

la revue socialiste 59
le dossier

de négociations. Et pour cause, les conditions de cette confiance sont réunies.
Plutôt que de chercher à avancer à
marche forcée, c’est une politique des
petits pas qui a été privilégiée, qui se
combine avec des négociations plus fréquentes qu’à l’ordinaire. En d’autres
termes, une pression moins forte grâce à
des sessions de travail rapprochées pour
ne pas couper le fil des négociations.
Cette année, ce sont ainsi pas moins de 4
intersessions de négociations intermédiaires qui auront programmées : à
Genève, en février dernier, à Bonn, début
juin, puis, début septembre, et enfin, à la
fin du mois d’octobre.
Le prix de cette confiance, c’est d’abord
une souplesse sans doute un peu trop
poussée. La COP de Lima a abouti à un
texte censé être le brouillon de l’accord de
Paris. Allongé de 39 à 86 pages, à Genève,
pour que chaque groupe de pays puisse
y inclure les choix qu’il privilégie, ce texte
contient donc toutes les options possibles, des plus ambitieuses aux moins
exigeantes. Il propose ainsi à la fois d’atteindre zéro émissions net de GES, d’ici
2050, mais aussi de se contenter d’établir
des stratégies de développement bas
carbone. C’est tout le travail des interses-

sions que d’élaguer peu à peu ce texte,
afin d’aboutir à un document d’une vingtaine de pages. Le prix de cette confiance,
c’est aussi un certain retard. Un retard
dans la publication des contributions
d’abord, puisque, fin juin, seuls 44 des
195 Etats-membres de la CCNUCC ont
dévoilé leurs intentions. Parmi ceux qui
manquent à l’appel, le Brésil, l’Inde, et
l’Australie, qui sont parmi les plus
grands émetteurs mondiaux de CO2. Un
retard aussi sur les objectifs de réduction
d’émission de GES. Si l’analyse reste
nécessairement incomplète, en l’absence
de la totalité des contributions volontaires, il apparaît, pour l’instant, que
le compte n’y est pas pour rester sous les
2 degrés.

DE LIMA À PARIS,
UNE CASCADE DE QUESTIONS
Présenter la COP21 par la seule question
des contributions de réduction des GES
serait pourtant extrêmement réducteur.
Cet aspect recouvre, en fait, l’enjeu de l’atténuation du réchauffement climatique à
venir : il s’agit de traiter le problème à sa
racine, en diminuant l’impact de notre
mode de développement qui engendre
ce réchauffement, à savoir nos émissions de GES. Pour majeure qu’elle soit, la

16

Antoine Maudinet - COP21 : la longue route vers un accord

question de l’atténuation n’est pas le seul
objet des négociations. Les pays qui
doivent d’ores et déjà faire face aux
conséquences du réchauffement de la
planète, cherchent eux à pousser le sujet
de l’adaptation au réchauffement climatique, pour améliorer la résilience
des sociétés aux effets. Pour certains
pays comme ceux regroupés dans
l’Alliance des pays insulaires, la question
de l’adaptation est déjà dépassée : la
montée du niveau de la mer va provoquer des conséquences dont on sait,
dès aujourd’hui, qu’elles seront irréversibles. Se pose ainsi la question de la prise
en compte des « pertes et dommages »

Entre atténuation et adaptation,
quelle priorité afficher ?
Voilà une première ligne
de fracture.

qui s’intéresse au dédommagement
des pays touchés. Un mécanisme consacré aux pertes et dommages a été créé
à cet effet, lors de la COP19 de Varsovie,
en 2013, mais reste aujourd’hui une
coquille à remplir.
Entre atténuation et adaptation, quelle
priorité afficher ? Voilà une première
ligne de fracture. D’un côté, les pays dits

en voie de développement (PED) sont,
la plupart du temps, les plus exposés aux
impacts du dérèglement climatique,
et c’est en conséquence qu’ils souhaitent
voir le sujet de l’adaptation placé en
première ligne. De l’autre, les pays dits
développés voient dans la trajectoire
de développement des premiers - similaire à la leur - une source d’émissions
de GES qu’il s’agit d’endiguer pour tenter
de contenir le réchauffement de la
planète, et donnent donc la priorité à
l’atténuation. A la COP20, les PED ont, en
tout cas, obtenu que soient obligatoirement incluses des stratégies nationales
d’adaptation dans les contributions
volontaires nationales transmises au
secrétariat de la CCNUCC.
La question de l’adaptation est intrinsèquement liée à celle du financement, qui
est tout autant potentiel juge de paix
de l’accord que caillou supplémentaire
dans la chaussure des négociateurs. En
effet, le financement et les transferts de
technologie constituent un levier pour
convaincre les PED à s’engager sur des
contributions de réduction ou de nonaugmentation des gaz à effet de serre.
Pour autant, cette question est loin d’être
réglée : lors de la COP16 de Cancun,

la revue socialiste 59
le dossier

en 2010, les Etats-parties à la CCNUCC
s’étaient engagés à constituer un Fonds
Vert pour le Climat qui doit mobiliser
100 milliards de dollars par an, à partir
de 2020. Fin 2014, la communauté
internationale a laborieusement réuni
l’objectif intermédiaire de 10 milliards de
dollars d’argent public. L’engagement de
Cancun paraît encore bien loin, d’autant
que la nature des engagements financiers n’est pas clairement définie. Quelle
est la place des fonds privés au sein de
ces 100 milliards de dollars ? L’aide au
développement déjà existante peut-elle
être comptabilisée ? Entre les pays développés qui vont abonder ce Fonds vert et
les pays en voie de développement qui
en seront bénéficiaires, ce ne sont pas les
mêmes visions qui s’expriment.
La discussion sur le financement peut
être vue comme le point de cristallisation
d’un problème sous-jacent : la notion
de responsabilité face aux dérèglements
climatiques, nœud gordien des négociations. Lors du sommet de la Terre à
Rio, en 1992, un principe de « responsabilité commune mais différenciée » a été
adopté. Pour équilibrée qu’elle soit, cette
formule consensuelle n’aide pas à trancher les responsabilités. D’un côté, les

PED mettent en avant la responsabilité
historique des pays développés dans le
réchauffement de la planète, car c’est leur
industrialisation qui a provoqué les
émissions des GES que nous connaissons actuellement. Ces mêmes PED

Lors du sommet de la Terre
à Rio, en 1992, un principe
de « responsabilité commune
mais différenciée » a été adopté.
réclament, de leur côté, le même droit au
développement. De l’autre, les pays développés gardent à l’esprit que c’est
précisément ce type de développement
qui a provoqué la situation que tous doivent aujourd’hui résoudre, et qu’il ne
peut raisonnablement être généralisé.
Alors que les pays se renvoient la balle,
depuis 20 COP, autour de ce principe, le
sommet de Lima a été le lieu d’une évolution de ce principe, dont rien n’incite à
penser qu’elle ait été positive. Au Pérou,
la communauté internationale n’a pas
départagé qui du caractère « commun »
ou « différencié » de cette responsabilité
devait l’emporter. Au contraire, ce principe a été enrichi de conditions - le texte
évoque ainsi les principes de « responsabilités communes mais différenciées » et

18

Antoine Maudinet - COP21 : la longue route vers un accord

de « capacités respectives », « à la lumière
des circonstances nationales » - qui sont
à lire comme autant de tempéraments
diluant le devoir initial que pose ce principe. La crise des dettes publiques
alimente la réticence de nombre de
pays développés à alimenter le Fonds
Vert pour le Climat.
L’antagonisme qui se lie dans les grands
principes et les grandes priorités se
retrouve aussi dans des détails non moins
importants. C’est le cas de l’enjeu du
contrôle de l’application du futur accord,
connu dans les couloirs de négociations
comme le reporting. Selon les modalités de
mise en œuvre du contrôle, on comprend
bien que le degré de souplesse ou d’intransigeance laissé aux pays, quant au respect
de leurs obligations, variera fortement.
Il y a ainsi un monde entre la vision de l’UE
et celle de la Chine : la première souhaite
mettre en place un contrôle important,
effectué par une équipe de spécialistes,
qui feraient un reporting transparent
et indépendant des pays, la seconde
souhaite, elle, se contenter d’une autoévaluation de chaque pays.
Avant même de vérifier les engagements
qui seront issus de l’accord, l’analyse des

contributions pour vérifier leur compatibilité avec l'objectif de limiter le réchauffement
à 2 °C est déjà révélatrice des rapports de
force. Le principe d’une analyse par un tiers
a été considérablement affaibli à la COP20
de Lima. Suite au refus de la Chine, aucun
mécanisme d’examen comparatif des
contributions nationales n’est prévu. Ainsi,
les pays gardent un libre choix dans la description des informations transmises pour
accompagner les contributions, et ce n’est
seulement que si les Etats jugent ces précisions appropriées qu’ils les transmettent. Le
point de référence, les périodes, les périmètres couverts, l’approche méthodologique,
sont autant de facteurs qui peuvent varier
d’un Etat à l’autre. Par exemple, pendant
que beaucoup de pays s’expriment en
réduction de GES, l’Inde formule sa contribution en intensité énergétique ; alors que
l’année de référence choisie pour l’évolution
des GES est 1990, les Etats-Unis choisissent
2005. Pour faire la synthèse des contributions nationales qui permettra de savoir où
l’on se situe par rapport au fameux objectif
de 2°C, le secrétariat de la CCNUCC va donc
devoir comparer des pommes et des poires.
Certains pays choisissent volontairement
d’exprimer leurs contributions dans des
termes qui leur sont plus favorables, mais

la revue socialiste 59
le dossier

Certains pays choisissent
volontairement d’exprimer
leurs contributions dans
des termes qui leur sont
plus favorables, mais pour
une majorité de pays en
développement cette orientation
est davantage subie que choisie.
pour une majorité de pays en développement cette orientation est davantage subie
que choisie. Le renforcement des capacités
techniques (capacity building) et l’expertise
que peuvent fournir les pays développés à
nombre de PED est donc un autre enjeu de
la COP21. A l’heure actuelle, tous les pays
n’ont pas les moyens de mesurer l’évolution de leurs émissions de GES selon les
mêmes standards, ce qui constitue un
handicap certain pour inclure nombre
d’entre eux dans la dynamique de publication des contributions volontaires qui se
veut globale.
A quelques mois du grand rendez-vous
de Paris, la situation reste encore trouble.
Tous les pays n’ont donc pas dévoilé leur
contribution nationale, et le secrétariat
de la CCNUCC ne dévoilera un rapport faisant la synthèse des contributions que
début novembre. Il ne restera alors
qu’une poignée de semaines pour inciter

les pays à revoir à la hausse leurs efforts.
Pour ce qui concerne le brouillon de l’accord de Paris, il reste toujours long de 85
pages, les deux co-présidents, algérien et
américain, menant les négociations ont
pris le taureau par les cornes et vont proposer aux délégations un texte bien plus
court, pour la fin du mois de juillet.

DES ANGLES MORTS
QUI DEMEURENT
Quelle que soit l’issue des négociations
de décembre, il apparaît d’ores et déjà
que certains sujets d’importance ont été
oubliés des négociations. Il y a, par exemple, la lutte contre la déforestation et la
destruction des forêts, l’acidification des
océans, tous deux de formidables puits
de carbone qui absorbent nos émissions
de GES, mais dont on laisse collectivement l’état se dégrader. On peut
également s’interroger sur les actions
pré-2020. L’accord de Paris doit dessiner
la nouvelle architecture juridique mondiale sur le climat, à partir de 2020. Or,
hormis la prolongation, jusqu’en 2020,
du très imparfait protocole de Kyoto, rien
n’est dit sur les actions à mener entre
2015 et 2020. La communauté scientifique a pourtant souligné, à maintes
reprises, que les premières années sont

20

Antoine Maudinet - COP21 : la longue route vers un accord

les plus décisives pour agir sur le réchauffement de la planète, et que repousser le
début des efforts à 2020 n’allait rendre la
tâche que plus ardue encore.
Un autre angle mort réside dans
les contradictions potentielles entre le
contenu du futur accord et les règles
de l’OMC. Si un accord engageant juridiquement les Etats à réduire leurs
émissions de GES est signé, il impliquera,
pour les Etats, d’appliquer des politiques
plus régulatrices, et d’intervenir pour
changer la trajectoire actuelle de leurs
économies, afin de respecter l’accord
qu’ils auront signé. Or, si les Etats se
mettent à davantage subventionner la
production d’énergies renouvelables,
ou à modifier leurs fiscalités dans un
sens qui pourrait s’apparenter à du
protectionnisme écologique, seront-ils
sanctionnés ? En d’autres termes, qui de
la planète ou du libre-échange primera ?

On peut enfin mentionner un autre sujet
oublié, celui du prix carbone, qui agite la
société civile comme la sphère politique,
qui est même appelé de ses vœux par un
nombre croissant de grandes entreprises,
mais dont peu d’échos nous parviennent
des enceintes de négociations.
Au vu de tous ces éléments, qu’attendre
de la COP21 ? A mesure que se rapproche
l’échéance, de nombreuses voix laissent
entendre que le rendez-vous de Paris
n’est que le début d’un processus, et non
son aboutissement. Mais, la perspective
n’est pas la même chez chacun. Pour
certains, il s’agit de jouer la montre, en
étalant sur plusieurs COP les bonnes
résolutions climatiques à prendre, dès
maintenant. Pour d’autres, la COP21 doit
être le point de départ d’une mobilisation
sans relâche et d’une préoccupation
continue en faveur du climat. Gageons
que les seconds sauront l’emporter.

la revue socialiste 59
le dossier

Stéphane Le Foll

D

Ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt.

L’agro-écologie

epuis des années, et bien avant même d'avoir la responsabilité de ce beau
ministère à la croisée des hommes, des territoires et des produits, j'ai acquis
des certitudes sur la nécessité de produire autrement. En tant que membre de
la commission agriculture, au Parlement européen et au sein du Groupe Saint-Germain,
j'ai rencontré des pionniers de l'agro-écologie et découvert les techniques permettant
de produire, en conciliant performance économique et environnementale.

Quand les ressources se raréfient, nous
devons apprendre à mieux les utiliser. Je
n'ai jamais oublié que l'énergie la plus précieuse est celle que l'on ne gaspille pas.

L'agro-écologie, c'est optimiser les
ressources et mécanismes naturels
grâce à l'agronomie pour rendre
les exploitations agricoles plus
compétitives et durables, car moins
consommatrices en énergie fossile,
en produits phytosanitaires…
Faire autrement, penser autrement notre
rapport à la nature et à l'agriculture, c'est
pour moi un engagement, une certitude et
un espoir. L'agro-écologie, c'est optimiser
les ressources et mécanismes naturels
grâce à l'agronomie pour rendre les exploi-

tations agricoles plus compétitives et durables, car moins consommatrices en énergie
fossile, en produits phytosanitaires… Moins
de gasoil dans son tracteur, moins de pesticides, moins de temps passé à labourer
des sols, tout cela oblige à repenser nos
modes de production.
L'agro-écologie, c’est avant tout un état
d'esprit, une volonté et aussi une forme
d'optimisme et de confiance dans les ressources de la nature elle-même et dans
l'intelligence des hommes. Ce n'est pas une
vision angélique ou marginale, c'est simplement la conviction que nous n'utilisons
pas toujours le potentiel que la nature nous
offre pour se réguler elle-même. Ne pas
labourer un champ et permettre aux lom-

22

Stéphane Le Foll - L’agro-écologie

brics de travailler le sol, en lieu et place des
tracteurs, gérer les successions de cultures,
en tenant compte de la résistance de chacune aux aléas climatiques, privilégier les
auxiliaires de cultures tels la coccinelle pour
combattre les pucerons au lieu d'utiliser un
insecticide, c'est cela, concrètement, l'agroécologie. Mais, derrière ces quelques
exemples il faut aussi voir un incroyable
potentiel de recherche, de développement
de toute une industrie verte comme le biocontrôle. Ce que je veux, c'est développer
une agriculture intensive en savoirs !
Adopter ces nouvelles pratiques ne se fera
pas en un jour, je le sais. Je sais aussi qu'au
sortir de la guerre, les agriculteurs ont su au
moment de la mécanisation de l'agriculture
acheter et mettre en commun les premiers
engins agricoles. Aujourd'hui, c'est exactement la même démarche, si ce n'est qu'ils
ne partageront plus des tracteurs, mais des
connaissances et, surtout, de nouvelles pratiques de culture à la fois plus durables et
plus efficaces, d'un point de vue économique. C'est pour cela que j'ai souhaité,
dans la loi d'Avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt, que les agriculteurs
soient incités à se regrouper pour développer des pratiques agronomiques plus
vertueuses, au plan environnemental. Ces

groupements doivent permettre aux agriculteurs, collectivement, de franchir une
étape, afin d'opérer leur transition agro-écologique, de ne pas se retrouver seuls au
moment de faire de nouveaux choix de
mode de production.
L'agro-écologie est un investissement
d'avenir, elle est aussi pour les agriculteurs
un moyen de répondre aux attentes de la
société toute entière. Moins de pesticides,
moins d'antibiotiques dans les élevages
c'est aussi cela l'agro-écologie. Elle est
aussi, à l'échelle du monde, à un moment
où 1 personne sur 8 souffre de la faim,
un espoir formidable au défi alimentaire,
car elle rend compatible l'augmentation
de la production - pour nourrir une population mondiale en pleine expansion - et
l'exploitation durable des ressources et
espaces - qui sont, eux, en pleine raréfaction. Il faut, en effet, bien avoir en tête que
l’agro-écologie, grâce à ses pratiques, doit
permettre de maintenir des niveaux de
production élevés, en même temps qu’elle
permet de limiter les apports de matières
premières, engrais et autres matières premières extérieures à l’exploitation. Par là
même, l’agro-écologie doit permettre de
produire autant, ou plus, tout en limitant
les coûts de production. Elle a donc pour

la revue socialiste 59
le dossier

L’agro-écologie doit permettre
de produire autant, ou plus,
tout en limitant les coûts
de production. Elle a donc
pour objectif, à terme,
de permettre aux agriculteurs
de mieux gagner leur vie.
objectif, à terme, de permettre aux agriculteurs de mieux gagner leur vie. Cette
élévation de leur niveau de vie doit se
combiner à de meilleures conditions de
travail pour les paysans qui doivent, en
parallèle, pouvoir réduire le temps destiné
à certaines tâches. C’est, par exemple, ce
que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, avec
la limitation du labour.
Nous le disions, l’agro-écologie présente
des avantages du point de vue de la rentabilité de nos exploitations agricoles. Elle
représente aussi un véritable atout, pour
favoriser une croissance verte. Les nouvelles méthodes mises en place, les
nouveaux traitements se basant sur l’utilisation des mécanismes naturels, ou bien
encore le développement de la méthanisation à la ferme, sont autant de secteurs
dans lesquels il est nécessaire d’investir
dans la recherche et développement, afin
de disposer de solutions dont le monde

aura besoin demain. Déjà, les PME françaises, particulièrement avancées dans le
secteur des alternatives aux traitements
phytosanitaires, sont l’objet de la convoitise
de grands groupes. Ces derniers se rendent
bien compte que la croissance de demain
ne peut se concevoir à la seule aune des
solutions chimiques. Il nous faut préserver
ces pépites naissantes, afin qu’elles puissent devenir les champions de demain et
que la France dispose de compétences qui
seront recherchées de par le monde.
L'agro-écologie, en basant son approche
sur le retour à l'agronomie, et en accordant
une attention particulière à la biologie des
sols, porte également des solutions pour
garantir une meilleure sécurité alimentaire.
Elle peut permettre l’amélioration de la
fertilité des sols, en général, voire même
la restauration de sols devenus infertiles,
par l’amélioration de leur taux de matière
organique. C'est pour cette raison que, dès
mon arrivée à la tête du ministère de l'Agriculture, je me suis investi, tant à la FAO
que dans les enceintes de coopération
scientifique euro-méditerranéennes, afin
d’enrichir notre réflexion autour d’expériences et pratiques mises en œuvre
ailleurs, dans le monde, et d'améliorer la
coordination de la recherche agronomique.

24

Stéphane Le Foll - L’agro-écologie

En regardant de plus près les résultats de
ces réflexions, ainsi que les données scientifiques dont nos instituts disposent d’ores
et déjà, je me suis rendu compte que l’agroécologie, en plus de pouvoir être l’une des
réponses de la France pour améliorer la
sécurité alimentaire, pouvait également
être une solution pour lutter contre le
réchauffement climatique. Comment ? En
ne considérant pas seulement les effets
négatifs de l’agriculture sur notre environnement, mais en s’intéressant à sa capacité

L’agro-écologie, loin
de se cantonner à un mode
de production agricole plus
respectueux de la nature
et qui permet aux agriculteurs
de mieux vivre de leur travail,
porte également en elle
des solutions pour lutter contre
le réchauffement climatique.
de séquestration du gaz carbonique de l’air.
Et de fait, si la quantité de matière organique des sols augmentait chaque année
de 0,4 % à l’échelle de la planète, cela
permettrait de stocker, dans les sols, l’équivalent des émissions annuelles de carbone
sur la planète (CO2 en particulier). J’ai fédéré
des chercheurs autour de ce projet et, avec
Laurent Fabius, nous sommes convenus

de tenter de faire figurer certaines pratiques
au sein de ce qui est appelé « l’agenda des
solutions », lors de la conférence Paris
climat. Vous le voyez donc, l’agro-écologie,
loin de se cantonner à un mode de production agricole plus respectueux de la nature
et qui permet aux agriculteurs de mieux
vivre de leur travail, porte également en elle
des solutions pour lutter contre le réchauffement climatique.
Ma charge de ministre sera, par nature,
éphémère, à l'échelle du temps nécessaire
pour faire changer durablement les pratiques, mais je suis fier que la voix de la
France, pionnière en matière d'agro-écologie, ait porté et ait permis d’entrevoir de
nouvelles solutions et, je l’espère, de les
inscrire dans la perspective de la lutte
contre le réchauffement climatique. C’est
là le résultat d’un travail ininterrompu. À
l’automne dernier, déjà, l'organisation du
premier congrès mondial sur l'agro-écologie, dans l'enceinte de la FAO, était un
évènement que la France avait impulsé.
Je suis fier, également, que nous ayons, au
travers de la loi d'Avenir pour l'agriculture,
l'alimentation et la forêt, orienté clairement
notre agriculture vers l'agro-écologie, et que
cela ait pu se faire en rassemblant bien audelà des clivages politiques traditionnels.

la revue socialiste 59
le dossier

Barbara Pompili

I

Députée (EELV).

LES RENDEZ-VOUS DE PARIS 2015

l n’est pas exagéré de considérer qu’à Paris, en cette fin d’année 2015, la planète a rendez-vous avec son destin. L’objectif est aussi simple à énoncer qu’extrêmement difficile
à atteindre : que les 198 pays réunis sachent se fixer des objectifs clairs et précis, en
matière de réduction de gaz à effet de serre. En un mot, sortir, enfin, du chacun pour soi.

Les scientifiques s’accordent à considérer
qu’une augmentation, déjà sensible, de
deux degrés est la limite au-delà de
laquelle les conséquences seraient irréversibles, et difficilement maîtrisables.
Sur cette capacité de parvenir à un
accord, que peut le citoyen, que peuvent
les responsables politiques nationaux ou
locaux ? Rien, ou si peu ? On aurait tort de
le croire : d’abord, parce que les changements de comportement qui sont
nécessaires pour contenir le réchauffement, pour atteindre les objectifs qu’on
espère tous voir définis, ce sont les
citoyens qui les accompliront pour une
grande part. Et aussi parce que le rôle
des politiques est de remettre les choses
en perspectives, de mobiliser la société,
de tracer des pistes et d’accompagner.
Sans noyer les démonstrations dans des

chiffres inutiles, des exemples anxiogènes, des prédictions alarmistes ou
apocalyptiques. C’est l’exercice auquel je
me prête humblement, ici, à la demande
de La Revue socialiste, moi qui ne suis
pas socialiste, mais qui porte une conviction : l’écologie, en général, et la question
climatique, en particulier, ne doivent pas,
ne peuvent pas être l’affaire des seuls
écologistes. Non, la COP 21 n’est pas simplement affaire de diplomates, ce peut
même être un catalyseur essentiel pour
redonner du sens à notre vie politique, et
à l’engagement citoyen. A condition
qu’on ne s’arrête pas au simple rendezvous de décembre, qu’on le remette dans
un contexte plus large, qu’on sache
mesurer et apprécier le chemin parcouru, même si on l’aurait souhaité plus
rectiligne et moins long. Ce n’est pas la

26

Barbara Pompili - Les rendez-vous de Paris 2015

peur, ni le pessimisme qui permettent
d’avancer.
Et si on commençait par une note optimiste ? Comment l’écologiste que je suis
pourrait-elle minorer ou oublier les avancées enregistrées dans la prise de
conscience du réchauffement climatique,
et de ses conséquences ? Certes, il existe
encore des climato-sceptiques. Mais, ils
sont, en Europe, de plus en plus minoritaires. Bon nombre de ces scientifiques,
qui mettaient en cause le rôle de l’action
humaine dans l’évolution climatique, ont
vu révélés les liens étroits qui les liaient

Ces lobbies, qui ont intérêt
à la poursuite du modèle
de développement productiviste
et consommateur d’énergies
carbonées, ont échoué dans
leur tentative de noyer le débat
ou de tromper les citoyens.
avec certains lobbies industriels. Ces lobbies, qui ont intérêt à la poursuite du
modèle de développement productiviste
et consommateur d’énergies carbonées,
ont échoué dans leur tentative de noyer
le débat ou de tromper les citoyens.
Même s’ils continuent à agir, ils ont déjà

perdu la bataille de l’opinion. Ne boudons pas cette victoire. J’ajoute que
même les représentants de pays,
jusqu’ici en retrait sur les questions climatiques, abandonnent l’indifférence ou
le doute, et commencent à s’engager dans
un vrai dialogue, envisagent une véritable
action internationale commune : comment ne pas saluer la récente déclaration
conjointe des autorités chinoises et américaines comme un signe encourageant ?
Cette prise de conscience ne suffit pas ?
Certes, il faut des actes. Mais, sans cette
prise de conscience, il n’y aura pas d’acte.
Comment une écologiste qui a pendant
des années manifesté, témoigné, pour
imposer dans la vie publique la question
du climat, qui a travaillé aux côtés d’Yves
Cochet sur les questions d’énergie et de
ressources pétrolières, et qui a souvent
rencontré quolibets ou sourires polis,
oui, comment une écologiste pourraitelle ignorer ou considérer comme
négligeables ces changements essentiels, qui voient la plupart des dirigeants
du monde convenir de la réalité de la
question climatique ?
Je suis frappée de constater que beaucoup
de dirigeants de la planète arrivent aux
affaires sans avoir une forte conscience

la revue socialiste 59
le dossier

de cette question. Et, au fur et à mesure
qu’ils exercent le pouvoir, qu’ils sont
confrontés à la réalité du monde, qu’ils
consultent leurs experts, la réalité s’impose à eux et ils incluent la question
climatique à leurs agendas et à leur politique internationale, voire à leur politique
économique et énergétique. Vont-ils assez
loin ? A l’évidence non, sinon cette conférence ne serait pas aussi indispensable.
Mais, alors que les tourments ne manquent pas - fondamentalisme, conflits de
territoires, difficultés économiques… -,
inexorablement la question climatique
s’invite dans les préoccupations. Que des
autorités spirituelles et religieuses s’expriment désormais sur le sujet est un signe
positif et encourageant : oui, la conscience
progresse, et le monde est sorti du déni.
Pour réussir, ce n’est pas suffisant. Mais,
c’était nécessaire. Et c’est en bonne voie.
Cette prise de conscience en appelle une
autre : celle de la non soutenabilité du
mode de développement qui prévaut
depuis la Révolution industrielle, soit
deux siècles. Et on ne se débarrasse pas
comme cela de deux siècles ! Pour les
sociétés industrialisées, ou post-industrielles, c’est la prise de conscience de
l’incapacité de poursuivre une consom-

mation des ressources naturelles qui
épuise la planète, la pille au sens premier
du terme, et fait peser sur les générations
à venir une dette environnementale qui
ne peut pas être remboursée. Pour les
pays émergents, c’est l’obligation de concevoir un modèle qui permette tout à la fois
l’accès à un niveau de vie, à des services, à
un confort qui n’aient rien à envier à celui
qui prévaut dans le monde « riche », sans
s’engager dans les mêmes erreurs de
gaspillage, de pollutions. Non pas parce
que ce serait moralement répréhensible.
Simplement, parce que c’est, dans la
durée, impossible, insoutenable. Énergies
renouvelables, sobriété dans les consommations, dépollutions, circuits courts de
production assurant la sécurité et l’autosuffisance alimentaire… La COP 21, c’est
l’occasion de prendre conscience que si
les situations socioéconomiques sont
dramatiquement différentes, inégales,
entre le Nord et le Sud, les solutions sont
les mêmes et que le défi du développement offre aux nouvelles technologies
« vertes » un volume d’activité qui en
hâtera l’équilibre et la rentabilité.
Dernière prise de conscience essentielle
accélérée par ce rendez-vous de décembre : celle de l’interdépendance et de

28

Barbara Pompili - Les rendez-vous de Paris 2015

Dernière prise de conscience
essentielle accélérée par
ce rendez-vous de décembre :
celle de l’interdépendance
et de l’impasse que constituent
toutes les solutions de repli sur
soi prônées par les populistes
ou de profits à court terme
portées par des intérêts
économiques sans scrupules.
l’impasse que constituent toutes les solutions de repli sur soi prônées par les
populistes ou de profits à court terme portées par des intérêts économiques sans
scrupules. Quand la fonte d’un glacier du
Groenland provoque une augmentation
de la hauteur des mers qui menace
les côtes en Asie, quand la sécheresse
sahélienne pousse aux conflits pour les
ressources et aux mouvements désespérés de populations, les frontières n’ont
plus de sens. Quand il y a plus de réfugiés climatiques que de réfugiés de
guerre, quand des hommes et des
femmes sont chassés de leurs territoires,
parce qu’il est devenu invivable ou la
proie de convoitises pour ses ressources
naturelles, la question a changé de
nature : il ne s’agit plus simplement, pour
la communauté internationale, de séparer des belligérants. Il s’agit de recréer

des conditions de vie acceptables pour
que l’exode ne devienne pas un mode
de régulation des conséquences des
dérèglements du climat. Quand le développement des gaz et pétroles de schiste,
extraits, par ailleurs, dans des conditions
environnementales dramatiques, au
mépris de la santé des populations et de
la préservation des milieux, contribue à
perpétuer le recours aux énergies carbonées, c’est en même temps le prix du
charbon qui s’effondre, et redevient compétitif, alors qu’il est une source de gaz à
effets de serre majeure. Une décision
dans un état américain impacte ainsi
directement le mode de production éner-

Alors que nos débats politiques
portent souvent sur la question
de la mondialisation,
l’enjeu climatique nous rappelle
que la dé-mondialisation est
un mythe, le repli sur soi
une illusion : si on ne s’occupe
pas du monde, si on ne se
conçoit pas dans le monde,
le monde nous rattrapera.
gétique, partout ailleurs, dans le monde.
S’engager résolument dans une production d’énergie renouvelable et propre,
c’est une chance pour tous, et c’est une

la revue socialiste 59
le dossier

ET JUSTEMENT, EN CE MOIS
DE DÉCEMBRE, LE MONDE
A RENDEZ-VOUS AVEC LA FRANCE

blement la candidature à l’accueil de la
COP 21 qui constitue un tournant essentiel. La diplomatie française tout entière
est désormais engagée pour la réussite
de la Conférence de Paris. La réorientation de notre politique d’aide au
développement, initiée par Pascal Canfin,
qui a eu pour conséquence de conditionner les aides françaises à des critères
environnementaux et aux conséquences
des projets accompagnés par la France
sur le climat avait été une des premières
étapes d’une stratégie internationale
française plus cohérente. Désormais,
c’est le ministre des Affaires étrangères
qui, sur le plan diplomatique, met tous
les moyens de son ministère en œuvre
pour parvenir à un accord international
sur le climat.

C’est peu de dire que les deux premières
années du quinquennat de François
Hollande auront été peu fertiles en
matière d’écologie. En mettant à l’agenda
du Parlement la loi de transition énergétique, qui sera adoptée définitivement
avant la fin de la session parlementaire
d’été, en accélérant - au moins en première lecture - l’examen de la loi
Biodiversité, le gouvernement a donné
des signes et engage notre pays dans
une nouvelle voie. Mais, c’est incontesta-

Accueillir le monde, c'est aussi se donner
l'opportunité de valoriser ses expériences, ses savoir-faire technologiques
et industriels. Si nous avons tous à
apprendre des autres, je suis convaincue
que les autres ont à apprendre des collectivités françaises engagées dans la
transition énergétique, des collectifs de
citoyens qui, via des associations locales,
imaginent de nouveaux modes de
consommation, des entreprises fran-

raison qui me fait soutenir les efforts de
Jean-Louis Borloo pour l’équipement de
l’Afrique en énergie solaire : toutes les
solutions technologiques que nous mettrons en place là-bas nous seront utiles
ici. Et tout le carbone qui ne sera pas
produit là-bas nous sera bénéfique ici.
Alors que nos débats politiques portent
souvent sur la question de la mondialisation, l’enjeu climatique nous rappelle
que la dé-mondialisation est un mythe,
le repli sur soi une illusion : si on ne
s’occupe pas du monde, si on ne se
conçoit pas dans le monde, le monde
nous rattrapera.

30

Barbara Pompili - Les rendez-vous de Paris 2015

çaises du renouvelable, de la maîtrise et
de la sobriété énergétique, de l'économie
circulaire. La Conférence de Paris, c'est
une occasion unique offerte à ces acteurs
trop souvent ignorés de se faire connaître, apprécier, mais aussi de conquérir de
nouveaux marchés. C'est l'occasion de
promouvoir un développement différencié, qui considère la réponse au défi
énergétique, non comme une contrainte,
mais bien comme une opportunité
d'associer progrès économique et
amélioration de l'environnement. De l'excellence industrielle qui permet à ma
Région, la Picardie, d'être pionnière en
matière d'éolien terrestre, au savoir-faire
d'Alstom en matière d'énergies marines
- et ce ne sont que deux exemples pris au
hasard -, la France a des atouts à faire
connaître. Toutes les entreprises, grandes
ou petites, ont leur place dans ce scénario. C'est aussi un des enjeux de la
Conférence de Paris.

grandes puissances européennes est
révolu. Certains ont acquis une suprématie économique qui ne se traduit pas sur
les plans diplomatique ou culturel. D'autres, dont la France, il faut le reconnaître,
continuent trop souvent de vivre dans le
déni de la réalité : l'organisation de cette
conférence internationale, c'est finalement l'occasion de définir et d'exprimer
enfin l'équation diplomatique de la
France, qui n'est rien sans l'Europe - et de
ce point de vue, l'action française pour
que l'Europe se dote d'objectifs et de
moyens de la transition écologique est
essentielle - et qui, par son histoire,
sa culture, son rayonnement, peut jouer
un rôle essentiel de médiateur entre les
pays du Nord et ceux du Sud, entre les
puissances économiques continentales
américaine et asiatique.

Une diplomatie au service d'une cause :
la lutte contre le réchauffement climatique et au service du développement
industriel et technologique. Mais, aussi,
une diplomatie qui permette de mieux
cerner et redéfinir la place de la France
sur la scène internationale. Le temps des

Je ne sais si on peut parler de « dépression française » ; mais, force est de
constater que sous l’effet de la crise économique, de l’adaptation difficile de
notre modèle social, de l’exacerbation de
réflexes d’exclusion par une partie de la
classe politique, le sens même de ce

ET SI, FINALEMENT, EN CETTE FIN
D’ANNÉE 2015, LA FRANCE AVAIT
RENDEZ-VOUS AVEC ELLE-MÊME ?

la revue socialiste 59
le dossier

qu’est la citoyenneté française est
aujourd’hui interrogé. Un autodénigrement délétère, savamment entretenu,
nourrit le discours du repli sur soi et
l’idéalisation d’un « monde d’avant » qui
n’est qu’illusion. La Conférence de Paris,
outre son rôle essentiel pour la réaffirmation de la France dans le monde, c’est

La mobilisation des ONG
et des entreprises est notamment
une clé de la réussite de la
COP 21. Faire des citoyens
des acteurs et non de simples
spectateurs de ce rendez-vous de
chefs d’États est indispensable.
également l’opportunité, pour les Français, de prendre conscience des atouts de
notre pays, de se projeter positivement
dans l’avenir et de retrouver les ambitions collectives qui permettent de se
dépasser. La mobilisation des ONG et des
entreprises est notamment une clé de la
réussite de la COP 21. Faire des citoyens
des acteurs et non de simples spectateurs de ce rendez-vous de chefs d’États
est indispensable.
De ce point de vue, les forces politiques
portent une double responsabilité : nous

portons collectivement la responsabilité
de faire de la question climatique et des
opportunités qu’elle offre le cœur des
débats publics du dernier trimestre. Je
pense, notamment, aux débats liés au
scrutin régional, car les régions, par leurs
compétences, ont un rôle essentiel à
jouer dans la concrétisation de la transition écologique. Mais, nous portons
également une responsabilité singulière,
nous, majorité issue du scrutin de 2012.
Parce que nous avons un bilan en commun, en la matière, et, parce qu’il nous
faut impérativement retrouver, au-delà
d’une diversité de positions qui sont le
fruit et de l’histoire et des vicissitudes du
moment, un ciment, un socle communs.
Je suis persuadée que, parce qu’elle porte
en elle tant d’enjeux d’égalité sociale, de
solidarité, ici comme sur le plan international, bref, parce qu’elle entre en
résonnance avec les valeurs de la
gauche, la question climatique peut être
ce ciment. Non du point de vue politicien,
mais bien sur le fond, sur les politiques
publiques à mener comme sur les combats idéologiques à mener, que cette
Conférence de Paris soit aussi, pour la
gauche et les écologistes, un nouveau
point de départ et l’occasion d’une nouvelle ambition.

la revue socialiste 59
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Serge Orru

Administrateur de l’Institut de l’économie circulaire.

La ville durable sera circulaire
« Comme cela ne plaisait pas beaucoup au roi que son fils abandonne les sentiers
battus et s'en aille par les chemins de traverse se faire par lui-même un jugement sur
le monde, il lui offrit une voiture et un cheval. "Maintenant, tu n'as plus besoin d'aller
à pied", telles furent ses paroles. "Maintenant, je t'interdis d'aller à pied", tel était leur
sens. "Maintenant, tu ne peux plus aller à pied", tel fut leur effet. »
Gunther Anders, L’obsolescence de l’homme.

F

ace aux mutations contemporaines, nombre de métropoles s’interrogent sur les
voies les plus adaptées pour concilier justice et développement, qui sont aux fondements d’une Ville durable. Les défis urbains sont de taille, nous le savons :
cultiver perpétuellement le lien au sein de la Cité, par le dynamisme économique, social et
culturel ; assurer un haut niveau de service public, en particulier, pour les plus fragiles ; préserver la santé publique face à la pollution de l’air et ses redoutables particules fines et
adapter le métabolisme urbain à l’humain. Autant de défis qui doivent désormais être
relevés, dans un contexte inédit : celui d’un péril climatique avéré et d’un modèle économique omnivore, dévoreur de l’avenir des générations futures.
Nos modes de production et de consommation actuels, issus de de la Révolution
industrielle, qui consistent à extrairefabriquer, puis consommer-jeter, ont
cruellement montré leurs effets néfastes.
Nous engloutissons nos ressources naturelles comme si elles étaient inépuisables.
Nous achetons des produits qui ont une
vie limitée et qui ne seront pas réparables.

Et puis, nous jetons ces produits, pas toujours utiles, sans chercher à en récupérer
la valeur. C’est dans le courant des années
1970 que la consommation humaine
des ressources naturelles a commencé à
dépasser les capacités biologiques de la
Terre. L’empreinte écologique, mise au
point par le WWF, en 1999, constate ce
basculement avec le déclin massif de la

34

Serge Orru - La ville durable sera circulaire

biodiversité terrestre et marine. Le développement industriel s’est mondialisé
et heurte les principes régis par notre

Aujourd’hui, nous constatons
la précarisation des conditions
de survie du monde vivant
et la fragilisation des milieux
naturels. Il ne faut pas être
devin pour comprendre qu’il
s’agit là d’une menace réelle
sur le futur de l’espèce humaine.
biosphère, depuis la nuit des temps.
Aujourd’hui, nous constatons la précarisation des conditions de survie du
monde vivant et la fragilisation des
milieux naturels. Il ne faut pas être devin
pour comprendre qu’il s’agit là d’une
menace réelle sur le futur de l’espèce
humaine.
La logique du profit absolu détruit la
valeur de l’entreprise capitaliste qui est la
pérennité. Nous vivons un monde marqué par une financiarisation outrancière,
faite d’iniquité et de pression mortelle
sur la nature. Ce monde de la finance, qui
ne finance pas l’économie réelle, détruit
le climat, la biodiversité, les emplois et
les entreprises… A l’optimum, l’économie
préfère, aujourd’hui, le maximum pour

1 % de l’humanité. Son approche prédatrice dédaigne prendre en compte les
conséquences de son exploitation des
ressources. Désormais, nous consommons plus vite que la nature ne produit.
À cet égard, Rémy Lemoigne, dans son
ouvrage L’économie circulaire, indique
que les industriels ne sont pas toujours
incités à utiliser, efficacement, les ressources. Le coût des matières est faible,
comparativement au coût du travail.
Dans de nombreux pays, les ressources
naturelles sont subventionnées : chaque
année, dans le monde, 1 100 milliards d’€
sont dépensés pour subventionner la
production et la consommation de ressources. Nous polluons également plus
vite que la nature ne recycle - sans compter nos déchets que la nature ne recycle
tout simplement pas -, en oubliant de
tenir compte des coûts de cette pollution.
En France, les seuls coûts sociaux des
transports routiers - accidents, bruis, pollution, impact sur la santé - sont estimés
à plus de 15 milliards, par an ; il apparaît
difficile, intellectuellement, de porter un
tel chiffre à leur bilan. Et pourtant… Le
processus actuel, linéaire, qui commence
par prélever la nature et qui finit en rejetant les déchets dans cette même nature,
en la détruisant, doit évoluer grande-

la revue socialiste 59
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ment et urgemment ! Nous devons choisir une économie de vaisseau spatial
dont les ressources doivent être optimisées, puisqu’elles sont limitées, et les
déperditions minimisées, grâce à une
consommation différente.
Face à ces défis, la perspective d’une économie circulaire nous ré-enchante. Véritable
projet de société, c’est l’économie du plus
faible impact sur l’environnement, sur le
climat mais également sur la santé. C’est
celle que nous devons mettre en œuvre,

Face à ces défis, la perspective
d’une économie circulaire nous
ré-enchante. Véritable projet
de société, c’est l’économie
du plus faible impact sur
l’environnement, sur le climat
mais également sur la santé.
dans notre vie collective, pour produire
sans détruire, consommer sans consumer
et recycler sans rejeter. L’économie circulaire
est porteuse d’une ambition : l’avènement
d’une économie qui fait le pari d’une réappropriation joyeuse, par l’humanité, de sa
capacité oubliée à prendre des initiatives
pour créer les richesses dont elle a besoin.
Dans un monde au sein duquel le chômage endémique et le travail aliéné ne

cessent de progresser, elle offre la promesse d’activités compatibles à la fois avec
la dignité humaine et le respect de l’environnement. L’emploi en sera favorisé : nous
savons que le recyclage de 10 000 tonnes
de déchets nécessite jusqu’à 250 emplois,
là où l’incinération en implique 20 à 40, et
la mise en décharge seulement 10.
C’est cette modification majeure du fonctionnement global de notre société que
les métropoles doivent développer,
en substituant la logique du réemploi
à celle du remplacement, pour un monde
libéré du gaspillage. En effet, l’économie
circulaire c’est l’avènement d’une économie qui dépasse le seul profit, pour y
inclure des considérations d’environnement, de santé et de prospérité ; vive la
décroissance du gaspillage ! La société
du jetable doit céder la place à la société
du durable. L’économie circulaire existe
depuis la nuit des temps, dans la nature
où tout se transforme. Le XXe siècle a
inventé, dans une pseudo-modernité, le
produit jetable. Nous produisons massivement sans tenir compte du prix de la
pollution sur notre environnement
proche et lointain. Nous produisons en
impactant grandement la santé des
hommes et des femmes. Des archipels

36

Serge Orru - La ville durable sera circulaire

de plastique se forment dans nos océans,
des cordillères de déchets s’étendent sur
terre. Il est urgent d’internaliser le coût de
la pollution de chaque produit fabriqué.
À titre d’exemple, entre 50 et 80 % des
déchets d’équipements électriques et
électroniques sont exportés des pays
industrialisés vers la Chine ou l’Afrique.
Une partie de ces déchets est recyclée dans
des conditions sociales et écologiques que
l’on peut qualifier d’épouvantables.
Pour autant, la nécessaire sobriété
qu’implique l’économie circulaire ne doit
pas être confondue avec la contrition.
Pour François-Michel Lambert, président
de l’Institut de l’économie circulaire :
« L’idée est de faire en sorte, par des boucles d’utilisation et de valorisation, que
la matière soit pleinement utilisée.
Notamment, via la conception d’objets à
durée de vie plus importante, le partage
de produits plutôt que son acquisition,
la fabrication permettant davantage de
réparations ».
L’économie circulaire, loin de segmenter,
vise ainsi à intégrer un ensemble de
valeurs, économiques, sociales et environnementales pour construire une
planète conçue comme un écosystème.

Elle inclut une vision intégrée et systémique, sur l’ensemble de la chaîne
amont-aval et l’utilisation entre les deux.
Par delà le recyclage des déchets à
laquelle elle est - trop - souvent réduite,
elle implique une transition de société
incluant la vision de la fonctionnalité, qui
ouvre des perspectives passionnantes :
• L’écoconception des produits est un des
piliers de l’économie circulaire. Il est
impératif de généraliser l’écoconception
de tous les produits, en rendant leur
usage durable et leur fin assimilable par

La France jette,
enfouit et brûle l’équivalent
d’un Mont-Blanc de déchets
chaque année.
une autre issue que le gaspillage. Nous
souhaitons tous la disparition de ces
emballages qui durent plus longtemps
que le produit ; militons pour qu’un règlement européen puisse enfin imposer
une recyclabilité ou une compostabilité
intégrale de tous les emballages !
• La lutte contre l’obsolescence programmée considérée comme une tromperie
sur la qualité substantielle d’un produit ;
• Trier et trier encore. Bien que la collecte
sélective soit engagée par les collectivi-

la revue socialiste 59
le dossier

tés territoriales, nous sommes encore
très en-deçà de ce que nous pourrions
faire à l’échelle nationale. La France
jette, enfouit et brûle l’équivalent d’un
Mont-Blanc de déchets chaque année.
• L’exploitation des énergies de récupération et des énergies grises ; la valorisation
des bio-déchets.
• La conception des chantiers urbains,
selon les principes de l’économie circulaire.
• La construction d’un projet de territoire
d’écologie industrielle où le déchet de l’un
devient la matière première de l’autre.
• Le développement d’une agriculture
urbaine - fermes urbaines - et de l’agroécologie sans OGM ni pesticides.
• Le réemploi des biens de consommation, grâce à un réseau consolidé
et structuré de ressourceries et de recycleries maillant les territoires.
• Le développement des mobilités douces,
partagées, et respectueuses de l’environnement, et des moyens logistiques
nécessaires au développement des circuits courts.
• L’économie du partage et de la réparation à privilégier.
• L’implantation de l’économie circulaire
dans le processus éducatif et réflexif de
la maternelle aux universités, des

écoles d’ingénieurs aux écoles administratives.
• La trajectoire « zéro gaspillage » et
« zéro déchet », dont la lutte contre le
gaspillage alimentaire, la prévention
des déchets, le tri sélectif et la nécessaire structuration des filières (bois,
verre, papier, carton, textile, déchets
électroniques et électriques, déchets du
BTP, etc.), pour une meilleure efficacité
et éthique.
• Le bio-mimétisme. La nature est tellement inventive. Inspirons nous d’elle
dans la recherche et ses applications.
Le bio-mimétisme est une méthode
d’innovations qui imite les solutions
développées par la nature, depuis
3,8 milliards d’années. Il a été utilisé
pour dessiner le Concorde, inventer
le Velcro, les cellules photovoltaïques en étudiant les feuilles des arbres - ou
encore les colles biodégradables.
Beaucoup, dont je fais partie, poussent
pour une stratégie régionale, nationale et
européenne en la matière, indispensable
pour envisager une bascule à grande
échelle, dans un calendrier compatible
avec la course contre l’échéance climatique. Sans attendre, nous devons nous
approprier cette philosophie-action.

38

Serge Orru - La ville durable sera circulaire

Car, plus qu’une solution unique, l’économie circulaire n’existe précisément
qu’à travers la multitude d’innovations
concrètes simples ou modestes, qui
apportent des améliorations tangibles
dans la vie des citoyens. C’est bien une
nouvelle manière de vivre à laquelle il
nous est demandé de souscrire, sans
égoïsme : une manière de voir plus loin
et de penser l’économie comme un
ensemble supérieur aux moments trop
hâtifs du profit ; une manière de vivre
en citoyens libres : cette réflexion-action
provient de la réalité du terrain, des
entrepreneurs, des associations et des
initiatives locales qui promeuvent, jour
après jour, l’avènement d’un monde plus
écologique et plus équitable.
Les énergies sont déjà là, pour beaucoup
insoupçonnables, inconnues et pourtant
tellement encourageantes. Regardons
la superbe symbolique de la façade du
nouveau siège du Conseil de l’Union
européenne, à Bruxelles, à l’esthétique
réussie, qui est composée de vieilles
fenêtres en chêne, collectées dans
chacun des États-membres. Magnifique
exemple de réemploi, vu dans l’exposition « Matière grise », au Pavillon de
l’Arsenal, à Paris, qui a connu une

affluence record cet hiver. Preuve flagrante que le sujet de la récupération, du
réemploi et du recyclage nous passionne. Regardons cet entrepreneur qui
parvient à produire, dans les caves de
Rungis, près de 500 kg par semaine
de champignons, à l’aide de la seule
récupération de marc de café et de bois

Observons l’ensemble
de ces initiatives, à Paris :
jardins partagés, recycleries
et ressourceries, qui témoignent
du passage à l’œuvre.
franciliens qui, mélangés, lui fournissent
un substrat fertile pour ses pleurotes
livrées au-dessus de sa cave. Observons
l’ensemble de ces initiatives, à Paris :
jardins partagés, recycleries et ressourceries, qui témoignent du passage à
l’œuvre. Mais, également à Bruxelles,
Milan, Berlin et Londres. L’économie
circulaire se satellise autour de nous. Les
métropoles, en tête desquelles Paris, ont
la responsabilité d’encourager cette prise
en main « circulaire », à l’égard des
citoyens, tout autant que de la biodiversité qui les entourent. Faire remonter, par
capillarité, dans la société humaine, les
bonnes idées et procédés de cette écono-

la revue socialiste 59
le dossier

mie légère chère au regretté Thierry
Kazazian - fondateur de 02, auteur de Il y
aura l’âge des choses légères - : tel est le
pari des villes modernes.
À cet égard, la force première de Paris
consiste à ne pas méconnaître les nouveaux défis se présentant à elle, liés à
l’énergie, à la gestion des déchets, à
la végétalisation, à l’approvisionnement, à la mobilité ou encore à la
logistique. Cette pression sans précédent sur les ressources doit conduire à
trouver des solutions pour consommer
moins et mieux, en limitant notre
impact sur les territoires environnants.
C’est dans cet état d’esprit, à la fois
responsable et pragmatique, que Paris
a fait le choix de l’économie du partage
et de l’intelligence collective. Dans
ce contexte, nous savons que nous
devons croire en la force de l’humain
et des idées nouvelles, ne pas craindre
d’essayer, toujours persévérer dans une
voie prometteuse, quelles que soient
les difficultés techniques ou politiques
qu’elles sont susceptibles de poser.
Chercher, expérimenter, explorer de
nouveaux possibles : voilà l’unique
moyen de trouver des solutions inédites
et de bâtir un exemple utile et vivant.

Les États généraux de l’économie circulaire du Grand Paris, voulus par Anne
Hidalgo, maire de Paris, sont une
première étape structurante de cette
démarche. Lancés en mars 2015,
jusqu’aux 14, 15 et 16 septembre, ils ont
pour objectif de développer la pollinisation de l’économie circulaire, à l’échelle
d’un territoire aussi productif que le
Grand Paris. Pour ce faire, ils fédèrent et
mobilisent l’ensemble des parties prenantes, dans une démarcheco-construite
et collaborative : État, Région, collectivités,
associations, ONG, entreprises et monde
académique. Depuis le mois d’avril, plus
de 300 acteurs participent aux groupes
de travail visant à définir les mesures
prioritaires pour ancrer l’économie circulaire dans nos territoires. Ces mesures
aboutiront à la rédaction d’un Livre blanc,
à la rentrée, qui servira à la définition du
plan d’actions de la Ville de Paris et de
ses partenaires. Comment développer
l’écoconception des produits et enrayer
durablement notre civilisation du jetable ?
Par-delà les énergies renouvelables,
comment récupérer les énergies ? Les
métropoles regorgent de ressources
cachées, dans les sous-sols, dans les
égouts, dans les tunnels, dans les data
centers ou encore dans les véhicules,

40

Serge Orru - La ville durable sera circulaire

quand ils freinent, ou les piétons, quand
ils marchent : à nous d’optimiser ces
sources d’énergie et de les mutualiser.
Autant de domaines où il convient d’agir
maintenant. C’est bien collectivement,
par l’émulation et l’innovation que nous
démontrerons qu’il existe de nombreuses
solutions possibles pour préserver la planète et ses passagers dans une démarche
à fort impact social, créatrice d’emplois
locaux non-délocalisables.
La boite à idées circulaires est ouverte
à chacune et à chacun dans sa famille,
son école, son institution, son entreprise
et dans sa ville. Elle doit proposer et

provoquer l’émulation autour de cette
économie, vecteur puissant de la croissance de la conscience. L’économie
circulaire, c’est la bienveillance à l’égard
de la planète et de tous ses passagers.
« Les soleils font la roue, les planètes font
la roue, les remous font la roue, la vie,
dans ses cycles multiples et enchevêtrés,
fait la roue : boucles homéostatiques,
cycles de reproduction, cycles écologiques du jour, de la nuit, des saisons, de
l’oxygène, du carbone …
L’homme croit avoir inventé la roue,
alors qu’il est né dans toutes ces roues. »
E. Morin, La nature de la nature.

la revue socialiste 59
le dossier

Christophe Clergeau

1er Vice-président du Conseil régional des Pays-de-la-Loire. Coauteur, avec Erwan Lecoeur de
Ecologie et politique. Le progrès peut-il être durable ?, Editions de l’Aube, Paris, 2014.

L

Le progrès peut-il être durable ?

e rapport entretenu par le socialisme et l’écologie tourne parfois à la schizophrénie. Pour changer de regard et clarifier le débat, j’ai choisi de dialoguer
avec Erwan Lecoeur, sociologue et militant écologiste. Nos échanges ont
débouché sur Ecologie et politique. Le progrès peut-il être durable ?, publié
fin 2014, aux éditions de l’Aube.
Une autre manière d’agir et de construire
la transition écologique est possible sans
se départir des objectifs de solidarité.
La première des priorités est de cesser
d’opposer le progrès social à l’écologie
et convenir que l’écologie réinterroge la
notion de progrès et l’action de la gauche.
Il n’y a pas deux visions du développement. Chacune doit converger vers l’autre.
Soyons pratique ! Le pragmatisme n’est
pas une mode. C’est une manière concrète
de redonner du sens à l’espace public. Au
sein même du socialisme, il est temps de
sortir de deux visions qui peuvent sembler inconciliables, entre la tradition
marxiste et productiviste et celle de la coopération et de la démocratie locale. Les

modes de vie, de production, les manières
de créer et d’innover ont profondément
changé. Le vivre-ensemble, la démocratie,
la nature des richesses, forment un tout
qui interroge le développement, non
pas en terme de refus, mais de qualité.
Désormais, le développement doit être
synonyme de croissance du bien-être
pour tous et non pas d’accumulation sans
limite de biens matériels. La qualité et
l’équité du développement comptent plus
que le niveau de la croissance mesurée
par le PIB. C’est là que se situe notre
réponse, à travers un projet qui intègre
l’écologie et la solidarité, non pas à
marche forcée, mais comme une évidence, et concrètement.

42

Christophe Clergeau - Le progrès peut-il être durable ?

UN CONTRAT SOCIAL
ET ÉCOLOGIQUE À GAUCHE
Tout contrat social et progressiste repose
sur la réduction des inégalités. Réduction
des inégalités et équilibres écologiques

La précarité et la pauvreté,
comme l’extrême richesse,
nourrissent les déséquilibres
environnementaux.
sont désormais étroitement liés, comme
le montrent les travaux d’Eloi Laurent.
Je ne vois pas comment on peut être écologiste sans considérer la lutte contre
les inégalités comme prioritaire. La crise
écologique est en partie le fruit des
inégalités. Elle les renforce, en faisant
des démunis ses principales victimes.
La précarité et la pauvreté, comme
l’extrême richesse, nourrissent les
déséquilibres environnementaux. J’ai
toujours considéré qu’il était caricatural
de placer l’utopie chez les écologistes
et le sens des réalités sociales chez
les socialistes. Il n’y a pas de socialistes
« écolo-compatibles » ou d’écologistes
« socialo-compatibles ». Notre action
publique passe par de grandes coalitions porteuses d’un contrat de
gouvernement partagé, comme nous

l’avons fait dans les villes, les départements, les régions. Elles sont toujours
menées par des socialistes qui considèrent qu’il n’existe pas de perspectives
écologiques sans réduction des inégalités. Pour fonctionner, le respect des
identités respectives est primordial. C’est
à partir d’un débat intelligent et de
constats partagés que naissent des solutions réalistes et efficaces. Nous savons
parfaitement qu’il s’agit de répondre aux
besoins actuels et légitimes, sans compromettre la capacité des générations
futures à faire leur propre choix. Sur l’ensemble de l’échiquier de la gauche, nous
sommes d’accord sur ce point. Le modèle
à organiser dans ce but doit s’appuyer
sur la démocratie, plutôt que sur la
contrainte. L’élu ne décide plus seul. Sa
décision doit venir d’un processus, parfois long à mettre en œuvre, mais qui
deviendra un réflexe de vie collective.

OUI AU DÉVELOPPEMENT
ET AU BIEN-ÊTRE
La question de la décroissance n’est plus
un débat. Cette vision binaire et stigmatisante a eu au moins le mérite de
réinterroger le sens de la croissance.
Mais, elle reposait sur une vision d’un
monde fini dont l’extension n’était plus

la revue socialiste 59
le dossier

possible. Certaines ressources sont limitées et exigent de faire mieux avec
moins, c’est le cas des énergies fossiles,
de la biodiversité, des terres rares. D’autres ressources ne le sont pas, comme
les énergies renouvelables, la créativité
humaine et l’intelligence collaborative.
Un monde durable en expansion reste
possible, à la condition de transformer
en profondeur nos modes de vie et de

La question de la décroissance
n’est plus un débat. Cette
vision binaire et stigmatisante
a eu au moins le mérite
de réinterroger le sens
de la croissance.
préserver, à tout moment, l’ensemble de
nos capitaux dont le capital naturel. C’est
sur cette conception, qui renouvelle le
vivre-ensemble, qu’il faut s’appuyer. Le
bien-être et la solidarité sont désormais
indissociables. Nous pouvons créer des
richesses, en réparant la planète. Nous
pouvons vivre mieux, tous, solidaires. Le
rôle du socialisme est de donner du sens
au développement. C’est le cœur même
de la transition énergétique et écologique. Pour cela, il faut repartir des
besoins humains réels et de la vision
qu’a chacun de son bien-être.

QU’EST-CE QUE LE BIEN-ÊTRE ?
Nous devons retrouver le sens d’un
développement durable fondé sur l’optimisation du bien-être individuel et
collectif. Le texte du rapport Brundtland
reste d’une grande actualité : « Le développement soutenable est un développement
qui répond aux besoins du présent sans
compromettre la capacité des générations
futures de répondre aux leurs. Deux
concepts sont inhérents à cette notion : le
concept de "besoins", et plus particulièrement les besoins essentiels des plus
démunis, à qui il convient de donner la
plus grande priorité, et l'idée des limitations que l'état de nos techniques et de
notre organisation sociale impose sur la
capacité de l'environnement à répondre
aux besoins actuels et futurs ».
Une écologie de progrès doit d’abord
répondre aux besoins et aux aspirations
des citoyens et, notamment, des plus
démunis : se loger, se nourrir, accéder à
la santé et à l’éducation, à la mobilité.
Chaque citoyen doit également faire
évoluer ses modes de vie et de consommation, pour faire mieux avec moins.
Plus de liens et moins de biens est une
autre clé du bien-être. Nous entrons dans
une société de la relation, où l’échange, le
partage, la solidarité, la coopération - et

44

Christophe Clergeau - Le progrès peut-il être durable ?

donc, la culture et l’éducation populaire trouveront une place centrale dans notre
vie. Dans cette économie du partage et
cette société de la relation, les réponses
collectives prennent définitivement le pas
sur l’individualisme libéral. Ces transformations ne se décrètent pas, mais elles
sont d’ores et déjà amorcées. Ce n’est pas
encore une évidence de construire des
choix de vie qui soient cohérents avec les
limitations des ressources naturelles.
Pourtant, je remarque déjà chez une part

Dans cette économie du partage
et cette société de la relation,
les réponses collectives
prennent définitivement le pas
sur l’individualisme libéral.
de la jeunesse des modes de consommation, de vie, d’échange qui s’inscrivent
dans cette perspective. C’est le besoin d’un
renouveau du lien social qui s’exprime.
La question de la santé publique et environnementale est une clé du bien-être. La
qualité des milieux de vie, le « bien manger » et l’agriculture durable, l’accès à
l’information sanitaire et aux soins de
premier secours pèsent fortement sur
notre espérance de vie et notre qualité
de vie. La lutte contre le changement climatique n’est pas qu’un impératif

écologique, c’est aussi, avec l’adaptation
au changement climatique, un impératif
social pour protéger les populations.
La gestion collective, et non plus assurantielle, de ces risques est devenue
indispensable. Un développement fondé
sur le bien-être appelle la réhabilitation
de l’Etat providence et l’instauration d’un
Etat providence social écologique, basé
sur de nouveaux indicateurs de richesse.
Le bien-être est notre richesse partagée,
laquelle doit s’évaluer à l’aide de nouveaux indicateurs. Le besoin de
production d’information pour cerner
cette richesse et en assurer le suivi est
considérable. Nos capitaux naturels,
humains et relationnels sont très mal
connus. C'est une réforme profonde
de tout l’appareil de statistique et d’évaluation publique qui est désormais
urgent.

OUVRIR LE PARTI
ET SES PRATIQUES
Le Parti socialiste a, en théorie, intégré une
partie de ces éléments dans sa doctrine,
mais y est, en pratique, parfaitement
étranger. La conscience écologique de
notre organisation est faible. L’écologie y
est devenue un chapitre supplémentaire
de nos textes, mais en aucun cas une

la revue socialiste 59
le dossier

grille d’analyse pour revisiter l’ensemble
de notre projet. L’inflation de l’utilisation
du terme « éco-socialisme » n’est qu’un
artefact qui fait écran à toute réflexion
approfondie. Nos instances sont concentrées sur les grands sujets institutionnels,
internationaux, macro-économiques, et
ignorent tout de la vie quotidienne des
habitants, de la créativité des citoyens, de
l’invention dans les territoires de nouvelle
solutions, ou de l’émergence de nouvelles
pratiques sociale ou culturelles, et de nouveaux modèles économiques. La vie est
restée aux portes du Parti socialiste.
Pour sortir des logiques partisanes et
trouver des constructions convergentes,
l’ouverture des partis aux citoyens est
urgente. Recréer du lien entre le politique
et les citoyens, c’est construire non seulement pour eux, mais aussi avec eux. Le
parti politique ne peut plus être le seul
lieu de la réflexion collective. Ce n’est pas
un vœu pieu. Des expériences associant
les citoyens existent déjà dans certaines
villes du grand Ouest français. Il s’agit
bien de dépasser la seule mécanique
électorale et les accords entre partis politiques. Construire, gouverner et évaluer
ensemble n’est possible que dans le
changement radical des pratiques politiques. Les primaires peuvent être un

La citoyenneté active
est la clé du développement
durable. La transition
écologique et énergétique n’est
pas une question d’experts.
Elle a besoin de la
mobilisation collective.
levier pour rendre incontournable un rendez-vous régulier avec la société, en
amont des échéances électorales. La coconstruction des politiques publiques,
l’avènement d’une démocratie de la
contribution, sont la condition du renouveau d’une citoyenneté active.
La citoyenneté active est la clé du développement durable. La transition
écologique et énergétique n’est pas une
question d’experts. Elle a besoin de la
mobilisation collective. Je ne crois pas
plus au changement piloté par des minorités d’activistes que je ne croyais hier à
l’avant-garde éclairée du partenariat.
Cette vision élitiste est inopérante et inefficace. Elle fait obstacle à un changement
de modèle de développement qui repose
sur l’adhésion librement consentie des
citoyens et de nouvelles solidarités. Je ne
crois pas plus au mythe du grand soir
qu’au mirage de la « grande solution ». Le
changement doit se conduire ici et main-

46

Christophe Clergeau - Le progrès peut-il être durable ?

tenant, en empruntant des chemins
adaptés à la diversité des situations et en
valorisant la diversité des solutions, gage

Toute approche autoritaire
et verticale du pouvoir et de
la conduite du changement
est vouée à l’échec dans le
monde qui est devenu le nôtre.
Le mot clé du changement
est désormais la confiance
et la bienveillance.
de pluralisme et de résilience. Le réformisme social-démocrate a donc de
beaux jours devant lui, car il est l’outil
même de la transition. Je rejette également la dictature des « sachants » et le
pouvoir exorbitant des experts qui dépossèdent les citoyens et annihilent la
démocratie. Nous avons, au contraire,
besoin de délibérations, de confrontations, d’expérimentations.
Toute approche autoritaire et verticale du
pouvoir et de la conduite du changement
est vouée à l’échec dans le monde qui est
devenu le nôtre. Le mot-clé du changement est désormais la confiance et la
bienveillance. Nous n’avons pas d’autre
choix possible que celui de faire confiance
aux territoires, aux entreprises, aux
citoyens, à leur créativité, à leurs expé-

riences. C’est le seul moyen de répondre à
ce fameux besoin de reconnaissance,
maladie sociale profonde du XXIe siècle. Il
faut consacrer du temps à mobiliser, à
inciter, à donner de la place aux citoyens.
L’élu doit arrêter de monopoliser le discours sur l’intérêt général, même si je
n’oublie pas que c’est son rôle d’en être le
garant. En assumant les limites de ses
capacités d’action, en appelant à la mobilisation des citoyens et des acteurs privés,
il redécouvre sa vraie mission : celle
d’animateur d’une communauté et d’un
territoire, celle de fédérateur et d’« assemblier ». Fini les rubans à couper, voici venu
le temps du « faire ensemble » et du changement partagé !

CONCRÈTEMENT !
9 000 habitants des Pays de la Loire ont
participé à la prospective « Pays-de-laLoire 2040 ». Cette mobilisation a permis
une expression large des attentes et des
espoirs d’un autre modèle de société. La
richesse de cette action est cette mobilisation territoriale de grande ampleur pour
construire ensemble une vision partagée
de l’avenir. La Stratégie Régionale de Transition Energétique, adoptée en 2014 par la
Région des Pays-de-la-Loire l’a été dans le
consensus, des énergéticiens aux associa-

la revue socialiste 59
le dossier

tions environnementales. Elle décrit la trajectoire de changement des modes de vie,
de déplacement et de production dans
une région qui entend effectivement diviser par 4 les émissions de gaz à effet de
serre, en 2050, et assurer la production de
100 % de son électricité, par les énergies
renouvelables. Le monde patronal s’est
fortement engagé dans cette démarche,
se lançant - comme dans le Nord-Pas-deCalais - dans la mobilisation pour la
Troisième révolution industrielle et agricole (TRIA). Des dizaines de chantiers
opérationnels ont été lancés. Energies
Marines Renouvelables, Smart Grids,
numérique et objets connectés, sont devenus à la fois des leviers de la transition
énergétique et de la création d’emploi.
Après l’adoption des sept objectifs régionaux de développement durable, plus de
40 réseaux syndicaux, professionnels,
associatifs, culturels et sportifs, se sont
fédérés autour du Comité 21 des Pays-dela-Loire pour prendre ensemble des
engagements concrets et inventer un
nouveau pilotage du développement
régional. Ces exemples veulent démontrer
que nous ne sommes plus dans l’attente
du grand soir. Nous sommes, désormais,
dans l’action, en portant une alternative et
des réponses aux attentes des habitants.

UN MODÈLE ?
MAIS QUEL MODÈLE ?
La France aime les modèles à suivre,
mais la réalité résiste à l’uniformité. Le
modèle détourne de l’action. Il est comme
l’horizon qui s’éloigne à chaque pas et qui
laisse les femmes et les hommes épuisés
d’avoir tant espéré et si peu avancé.
La politique n’a pas besoin de modèle,
mais d’aventures collectives enthousiasmantes. Nous pouvons, aujourd’hui,
créer des richesses en réparant la
planète. Nous pouvons vivre mieux, tous,
solidaires. Ce chemin est celui d’un développement qui remet le bien-être
individuel et collectif au cœur de son projet et qui « vise à favoriser un état
d'harmonie entre les êtres humains et
entre l'homme et la nature » (rapport
Brundtland). Ce chemin s’invente en
marchant. Il peut devenir synonyme de
renouveau de la démocratie, du vivreensemble et des solidarités. Il est une
espérance pour les peuples du monde et
un élixir de jouvence pour le projet socialiste. Ce chemin s’invente, aujourd’hui,
dans nos territoires, dans nos familles,
dans nos entreprises, sachons le reconnaître et l’emprunter.

la revue socialiste 59
le dossier

Barbara Romagnan

Députée du Doubs.

A

Juliette Perchepied

Membre du Conseil national du Parti socialiste.

Urgence climatique et écologique,
une urgence sociale pour le XXIe siècle

lors que va s’ouvrir, en décembre, la conférence de Paris sur le climat, nous souhaitions remettre en perspective cette urgence absolue que constitue la lutte
contre le changement climatique et dire en quoi cette urgence est également
une urgence sociale. Seule cette prise de conscience pourra constituer la base d’une
réflexion sur le socialisme du XXIe siècle.

Rappelons qu’à la sortie de la conférence
précédente, celle de Bonn, aucun début
de pré-accord n’a pu être brandi. Les
négociations ont encore une fois
achoppé sur les aides aux pays en développement pour atteindre ces objectifs
climatiques. Le Fonds vert pour le climat,
qui devait recevoir une capitalisation initiale de 10 milliards de dollars avant la
fin de l’année, n’en est qu’à 3 milliards de
promesses de dons des Etats. L’Union
tient une lourde responsabilité dans cet
échec, sans pour autant cesser d’exiger
que les pays émergents s’engagent à
réduire leurs émissions de gaz à effet de
serre. Pourtant, le dimanche 2 novembre
2014, le dernier rapport des scientifiques

du GIEC sur le climat était publié. Comme
les précédents, le bilan s’alourdit à
chaque page. Les politiques de protection du climat mises en place ne suffisent
pas. Les émissions de gaz à effet de serre
n’ont cessé d’augmenter depuis 40 ans.
Elles s’accélèrent même depuis 10 ans, ce
qui fait craindre, d’ici 2100, des températures qui pourraient atteindre de 3,7 à
4,8°C de plus en moyenne, soit 2,7 à 7,8°C,
selon les endroits. Cela a déjà des conséquences catastrophiques : inondations,
désertification, sècheresse - en Chine,
le désert progresse de 1,8 km/an vers
Pékin -, la fonte de la banquise entraîne
une hausse du niveau des mers qui peut
aller de 1 à 7 mètres, avec des implica-

50

B. Romagnan & J. Perchepied - Urgence climatique et écologique, une urgence sociale pour le XXIe siècle

tions inévitables, en terme de disparitions de ressources naturelles, de
territoires, de migrations et de conflits
engendrés.

Les dérèglements climatiques
sont d’abord une conséquence
de la logique de recherche
de profit maximum du système
capitaliste mondialisé
dans lequel nous vivons.
On connaît, pourtant, l’origine de ce phénomène : la croissance démographique,
ainsi que la généralisation d’un modèle
de développement, de consommation,
de mode de vie, incompatible avec les
ressources écologiques de la planète - si
l’humanité consommait comme le font
les Etats-Unis, il faudrait 4 planètes équivalentes à la nôtre. Les dérèglements
climatiques sont, en effet, d’abord une
conséquence de la logique de recherche
de profit maximum du système capitaliste mondialisé dans lequel nous
vivons. Si le sujet environnemental
paraît encore trop souvent éloigné
du logiciel socialiste, il constitue une
excellente illustration des inégalités
engendrées par le modèle de développement capitaliste et des problématiques
écologiques qu’il occasionne, en France

et dans le monde. Au-delà, ces sujets
nous interrogent, à gauche, sur notre
modèle de développement, notre vision
du progrès et de la richesse qui nous ont
amenés dans cette impasse. Le climat et
l’écologie interrogent donc le socialisme,
notre socialisme.

LA RECHERCHE DU PROFIT EST
UNE DES RAISONS ESSENTIELLES
DU DÉRÈGLEMENT CLIMATIQUE…
… car elle « oblige » à puiser toujours
plus dans les énergies fossiles et les ressources écologiques : l’eau potable, aux
terres fertiles, etc… Le libre-échange, une
des manifestations du système économique capitaliste actuel, n’est pas
seulement l’exploitation de l’homme à
l’autre bout du monde, mais également
celle de la planète. Pour s’affranchir de
normes environnementales trop contraignantes, en Europe, on déverse ses
déchets dans les pays les plus pauvres :
les Etats-Unis délocalisent la production
de solvants vers le Mexique, l’UE délocalise l’exploitation minière vers l’Afrique.
Pour consommer toujours moins cher,
on produit à l’autre bout de la planète à
bas coûts sociaux, pour mieux importer
la production en retour vers les pays
riches. Pour produire toujours plus, à

la revue socialiste 59
le dossier

grands frais de gaspillage alimentaire
et d’obsolescence programmée des
produits, on extrait toujours plus de
ressources fossiles, source d’énergie,
alors même qu’on en connaît les limites
et la finitude.
Pour tout cela, nous parlons de dérèglement climatique, et non pas de catastrophe.
Il n’y a rien de divin dans tout cela. Il y a des
choix politiques et économiques, des décisions qu’il nous faut infléchir. Des décisions

Pour produire toujours plus,
à grands frais de gaspillage
alimentaire et d’obsolescence
programmée des produits,
on extrait toujours plus
de ressources fossiles,
source d’énergie, alors même
qu’on en connaît les limites
et la finitude.
éminemment politiques, mais qui n’ont
pas forcément été débattues démocratiquement et qui se retrouvent, de fait, dans
les mains du marché. Pire encore, le marché s’est désormais emparé de l’écologie
pour en faire une source de profits… C’est
pour cela qu’il nous faut, dès le départ, battre en brèche certains mythes ou fausses
bonnes solutions largement répandues :

• La « croissance verte » en fait partie.
Il s’agit de l’illusion qu’il existerait de nouvelles énergies à découvrir qui, sans
remettre en cause le modèle productiviste,
suffiraient à relever le défi climatique.
Or, on ne peut plus, aujourd’hui, faire l’économie d’une interrogation sur la nature
même de la croissance. Autrement dit,
on changerait juste l’énergie à exploiter,
sans remettre en cause la nature de la
croissance.
• Le mythe de la technologie qui nous
sauvera de la catastrophe et nous
préservera d’un changement de comportements en est un autre : il s’agit de
l’idée que nous pourrions, grâce à l’amélioration de l’efficacité énergétique et au
progrès technologique ou à la découverte de nouvelles sources d’énergie,
régler la question du climat. Il est crucial
d’agir sur la demande elle-même.
• Le mythe de l’autorégulation du marché par le système d’échanges des
quotas d’émissions de CO2 mis en place
en place par l’Europe, depuis Kyoto, en
1997, n’est pas non plus la solution. Ses
effets pervers en montrent les limites et
les paradoxes. Ainsi, la fermeture du
site de Florange par Arcelor Mittal,
en octobre 2011, a fait gagner jusqu’à
230 millions d’€ en droits d’émissions

52

B. Romagnan & J. Perchepied - Urgence climatique et écologique, une urgence sociale pour le XXIe siècle

de gaz à effet de serre, sur un marché
qui a rapporté plus d’un milliard à Mittal, depuis 2009… Mittal revend ainsi le
CO2 qu’il n’émet pas, en fermant ses
usines. Pourtant, c’est l’outil principal de
l’UE, dans la lutte pour la réduction des
émissions de C02, et elle ne semble pas
prête à abandonner ce système du
marché.

LES CONSÉQUENCES
ENVIRONNEMENTALES DE LA
DÉRIVE DU SYSTÈME CAPITALISTE
RÉVÈLENT ET ENTRETIENNENT
LES INÉGALITÉS
Au-delà de cette exploitation immédiate
de la nature, la pauvreté est également
indissociable de notre modèle de développement et de ses conséquences
écologiques. L’épuisement des ressources naturelles et la dépendance de
notre économie, de nos modes de vie, de
déplacement ou de consommation, aux
cours du pétrole ne sont pas anodins.
Si le réchauffement climatique paraît
lointain ou étranger, il pourrait, en effet,
avoir des conséquences directes sur
nos modes de vie et notre capacité à
résorber les inégalités sociales. Ce sont
les plus vulnérables qui subissent, au
quotidien, les effets de la crise écolo-

gique. Les questions environnementales
interrogent donc notre socialisme, notre
volonté d’égalité et de meilleure répartition des richesses.

Liberté et égalité mises à mal par
les questions environnementales
Les catastrophes naturelles, la précarité
énergétique, ou encore, les pollutions
industrielles, ne frappent pas de la
même manière toutes les populations.
En France, 8 millions de personnes sont
actuellement en situation de précarité
énergétique, et subissent le froid, l’isolement géographique et social, les
maladies. Ces 8 millions de Français sont
majoritairement des Françaises, puisque
les populations les plus touchées sont les
familles monoparentales, dont plus de

En France, 8 millions
de personnes sont actuellement
en situation de précarité
énergétique, et subissent le froid,
l’isolement géographique
et social, les maladies.
85 % des chefs sont des femmes. Ce sont
aussi souvent des personnes âgées isolées, qui, à partir de 80 ans, sont à 75 %
des femmes, vivant majoritairement en
milieu rural. Des études américaines,

la revue socialiste 59
le dossier

depuis les années 1980, ont corrélé les
codes postaux, les zones à risque environnemental et les lieux de vie des
communautés ethniques aux Etats-Unis.
Les sites d'enfouissement ou l'installation
d'industries à risque environnemental
élevé sont bien situés près des quartiers
défavorisés, majoritairement composés
de populations socialement démunies et
de minorités raciales n'ayant pas les
moyens économiques de quitter ces
zones à risque. L’Environment Agency
britannique affirmait déjà, en 2003, que
les territoires les plus défavorisés étaient
le plus souvent des zones où la qualité de
l’air, résultant des activités industrielles et
des transports, était la plus mauvaise. Les
habitants des Zones urbaines sensibles
(ZUS) françaises représentaient déjà, en
2007, les deux-tiers de la population française totale exposée au risque industriel,
dégradant encore leur santé et leur condition sociale.
Alors même que les ménages les plus
pauvres sont ceux qui auront l’impact le
plus faible sur l’environnement, ce sont
eux qui subissent les effets environnementaux les plus négatifs. C’est donc bien
l’ensemble des aspects de notre modèle
de développement qui asphyxie au quotidien les plus pauvres. Pendant ce temps,

les plus riches demeurent les plus libres
de leurs choix de consommation ou de
contournement des dérèglements clima-

Les habitants des Zones
urbaines sensibles (ZUS)
françaises représentaient déjà,
en 2007, les deux-tiers de la
population française totale
exposée au risque industriel,
dégradant encore leur santé et
leur condition sociale.
tiques. Restent les plus pauvres, ceux qui
n’ont pas les moyens d’avoir le choix,
ceux qui sont captifs de leurs modes
de vie. C’est donc à eux que doivent
s’adresser, en priorité, nos politiques de
réduction des inégalités et nos politiques
écologistes. Il n’y a pourtant pas de liberté
réelle sans égalité. L’accès des plus pauvres au choix, à l’écologie, à l’énergie est
donc une question fondamentalement
économique et sociale, au-delà de son
aspect écologique.
L’exemple de la liberté de choix du lieu de
vie est intéressant, celui de la liberté de
consommation l’est tout autant, emblématique d’une société où la malbouffe, la
nourriture peu chère, la sédentarité et ses
risques pour la santé sont avant tout
réservés aux catégories de populations

54

B. Romagnan & J. Perchepied - Urgence climatique et écologique, une urgence sociale pour le XXIe siècle

captives, économiquement. De nouvelles
maladies sont apparues au XXIe siècle
et progressent de manière beaucoup
plus alarmante que les pandémies de
grippe annuelles. Elles constituent la première cause de décès et d’années de vie en
bonne santé perdues, dans le monde.
Aujourd’hui, deux décès sur trois dans le
monde sont le fait de maladies non-transmissibles ou non-infectieuses : maladies
chroniques, diabète, obésité, cancers, troubles de la reproduction… Elles posent
autant de questions à notre système de
protection sociale, malheureusement
encore davantage axé sur le curatif que le
préventif. La pauvreté, renforcée par les
dérèglements du climat, l’épuisement des
ressources naturelles et la destruction de
notre environnement, comme toutes les
formes d’exclusions, interroge la démocratie et la capacité du socialisme à remettre
l’humain et le politique au cœur du modèle
de développement.

Notre modèle de développement
et notre internationalisme
en question
Selon le dernier rapport du GIEC, le dérèglement climatique va accentuer les
inégalités, déjà existantes, en touchant
plus durement les pays du Sud et en

créant de nouvelles poches de pauvreté.
Ce sont les populations pauvres, vivant
dans les zones à forte densité qui sont
menacées par la hausse du niveau de
la mer. Ceux qui vivent dans les zones
où sévit la sécheresse sont et seront les
principales victimes climatiques. Les
conséquences nous les connaissons :
développement des migrations et des
risques de conflits violents, guerres
civiles et entre groupes rivaux. La diminution des récoltes agricoles et des
stocks de poissons, due aux sécheresses
ou à l’acidification des océans, perturbera fortement la sécurité alimentaire de
tous les pays. Le pouvoir d’achat des
consommateurs européens ne sera pas
épargné par la diminution des productions de riz, blé ou maïs, au moment où
la demande mondiale va augmenter. Là
encore, ce sont les mêmes qui seront
affectés, les plus pauvres.
Les conséquences du réchauffement
climatique sont terribles pour les ressources agricoles traditionnelles de
certaines régions d’Afrique. Elles provoquent des changements de systèmes
agraires. A titre d’exemple, le basculement du système de la culture du millet
et du sorgho arrosée par la pluie à un
système prédominant d’élevage du

la revue socialiste 59
le dossier

Les conséquences du
réchauffement climatique
sont terribles pour les ressources
agricoles traditionnelles de
certaines régions d’Afrique.
Elles provoquent des changements
de systèmes agraires.
bétail, va conduire « six millions de personnes supplémentaires à la malnutrition,
dont 250 000 enfants qui risquent de souffrir de retards de croissance », selon le GIEC.
La même recherche socialiste d’égalité
nous pousse, enfin, à dénoncer les délocalisations de productions polluantes ou
à risques environnementaux aux confins
de la planète pour mieux exporter
risques et pollution loin des pays occidentaux. Notre socialisme écologiste est
donc internationaliste.
Mais, l’accès des pays en voie de développement aux ressources naturelles,
suivant le modèle de développement
destructeur que nous venons de décrire
nous met en porte-à-faux avec l’internationalisme défendu par les socialistes.
Serait-il raisonnable d’exporter un
modèle de développement capitaliste
insoutenable pour les hommes comme
pour la planète ? Peut-on demander les
mêmes efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre aux pays

en voie de développement ? La question
des compensations accordées aux pays
du sud se pose alors avec autant d’acuité
que celles en débat dans les conférences
climatiques. Le sujet reste épineux et
central, celui de la « responsabilité commune, mais différenciée » pour faire que
l‘augmentation du niveau de vie des plus
démunis puisse s’opérer sans accroître
davantage les pressions sur les ressources limitées de la planète.

NOUS POUVONS NOUS SAISIR
DE L’ENJEU CLIMATIQUE
POUR REPENSER LA GAUCHE
Toutes ces questions illustrent l’urgence
des questions posées par l’écologie aux
valeurs socialistes. Pour lutter contre le
réchauffement climatique, il faut lutter
contre la pauvreté et les écarts de
richesses. Quand bien même nous
serions indifférents au sort des plus pauvres, pour sauver la planète sur laquelle
on vit, et donc pour préserver sa propre
vie, il est absolument indispensable de
s'en soucier. L'éradication de la pauvreté
est un objectif écologique. Les questions
écologiques et sociales sont bien à traiter
ensemble et à égalité, même si à gauche,
jusqu'à une période récente, nous pouvions avoir tendance, selon la façon dont

56

B. Romagnan & J. Perchepied - Urgence climatique et écologique, une urgence sociale pour le XXIe siècle

nous étions situés sur l'échiquier politique, à prioriser la question sociale ou la
question écologique.
Jean-Pierre Dupuy dans son livre, Pour
une catastrophe éclairée, avance une
idée intéressante : nous savons que les
catastrophes se produiront, nous
connaissons leurs effets, mais, en réalité,
nous n’y croyons pas. Nous sommes largement héritiers, en Occident, d’une
représentation de la nature et de la
modernité qui nous ont empêché de saisir en quoi la menace écologique est
aussi une menace pour nous-mêmes. La
crise devrait nous rappeler que nous ne
sommes pas des êtres posés dans la

Nous sommes largement
héritiers, en Occident,
d’une représentation de la
nature et de la modernité
qui nous ont empêché
de saisir en quoi la menace
écologique est aussi
une menace pour nous-mêmes.
nature ; nous sommes de la nature. Cette
conception qui faisait de la nature un pur
objet séparé, malléable à notre puissance et à notre désir, explique en partie
la difficulté que nous avons à réellement
croire et s’attaquer au défi climatique.

Elle nous empêche de prendre en
compte la crise culturelle liée au mal-être
de notre mode de vie et de consommation, et de construire une réponse qui ne
peut être que transversale et globale.
Mais, les réponses aux défis climatiques
et environnementaux ne peuvent se faire
dans les seuls termes négatifs de la
dénonciation ou du retour nostalgique à
un modèle passé. Elles ne se trouveront
pas, non plus, dans le seul champ de la
gestion économique ou même écologique des choses. Il s’agit d’une réponse
globale qui doit s’inscrire dans un projet
à construire ensemble, avec l’ensemble
des forces de la gauche sociale et écologique. Notre réponse pourra s’appuyer
sur la richesse des très nombreuses
expériences locales et collaboratives qui
montrent, dès à présent, que l’on peut
construire des alternatives aux impasses
et au mal-être de notre société. Elles
constituent autant de tentatives d’allier
enjeux sociaux et politiques par leur
gestion démocratique et écologique :
démocratie locale, partage de la gestion
des ressources.
Cet imaginaire ne pourra s’affranchir
d’une réflexion pourtant fondatrice pour
le socialisme, celle du droit de propriété.
L’urgence écologique pose la question

la revue socialiste 59
le dossier

de la constante appropriation des
ressources naturelles, au profit de
quelques-uns, et non pour le bien de
tous. On pense ainsi aux exploitations
minières, pétrolières, à la brevetabilité du
vivant par des firmes tentaculaires… Elles
constituent une extension du capitalisme, jusque dans ses formes les plus
délétères de la propriété privée. Notre
socialisme du XXIe siècle ne saurait faire
l’impasse sur le questionnement de
celle-ci et sa remise en cause dans le
sens du commun et du « Buen vivir »
sud-américain. Si la réponse ne saurait
se suffire à elle-même, elle est néanmoins fondamentale et engage une
réflexion collective. Il s’agit donc de
remettre l’Humain au cœur de la nature,
de poser la nature comme source de

valeur en elle-même, de repenser la
valeur comme non uniquement marchande. Il s’agit, finalement, de sortir du
paradigme du progrès capitaliste dépassé
du XIXe siècle, qui consistait à aborder la
nature comme source de richesses privées qu’il fallait dominer, maîtriser, et non
valoriser. En somme, penser la nature
comme une valeur humaine à ne pas
hypothéquer sur les générations futures,
voilà qui pourrait être la base de notre
socialisme internationaliste du XXIe siècle.
Notre vision de l’éco-socialisme radical du
XXIe siècle sera peut-être finalement celle
qui alliera démocratie, liberté et internationalisme, pour construire un nouvel
imaginaire du progrès humain, en faisant
de la notion d’égalité la pierre angulaire de
notre pensée.

la revue socialiste 59
le dossier

François Gémenne

Chercheur en Sciences politiques à l’Université de Liège et à l’UVSQ.
Chercheur associé au CERI.

D

L’Anthropocène et ses victimes.
Pourquoi il faut quand même parler
de « réfugiés climatiques ».

e nombreux géologues estiment que nous sommes entrés dans une nouvelle
époque géologique : l’Anthropocène. L’époque se caractérise par l’avènement des
humains comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces
géophysiques : en d’autres termes, l’Anthropocène, c’est l’âge des humains. Dans son acception traditionnelle, ce terme marque une rupture dans la relation qui unit les hommes à la
Terre, qui oblige à penser une nouvelle géopolitique – les politiques de la Terre. En ce sens,
cette nouvelle ère géologique a largement dépassé le champ de la géologie pour entrer dans
celui des sciences sociales.

LA POLITIQUE
À L’ÈRE DE L’ANTHROPOCÈNE
Il est aussi possible de voir l’Anthropocène
comme une tentative de dépolitisation des
sujets qu’il concerne, et des phénomènes
qui les affectent. Plutôt que l’âge des
humains, l’Anthropocène serait mieux
décrit comme une « oliganthropocène »,
l’âge de quelques hommes - et d’encore
moins de femmes -, pour reprendre une
expression d’Eryk Swyngedouw (2014). Si
ces hommes sont, en effet, devenus les

principaux acteurs des transformations
de la Terre, la majorité des humains sont
aussi devenus les victimes de ces transformations, plutôt que leurs agents.
En 2013, les catastrophes naturelles ont
forcé 22 millions de personnes à quitter
leur lieu de résidence habituel (Yenotani
2014). Un nombre qui dépasse celui des
réfugiés « politiques », dans l’acception
juridique du terme, forcés de quitter leur
domicile à cause de violences et de per-

60

F. Gémenne - L’Anthropocène et ses victimes. Pourquoi il faut quand même parler de « réfugiés climatiques ».

sécutions, et dont le nombre s’établit à
16,9 millions. Ce chiffre n’inclut pas ceux
qui sont déplacés par les impacts plus
progressifs du changement climatique,
et dont le nombre est aujourd’hui impossible à estimer. Les changements
environnementaux sont devenus un des
principaux facteurs, sinon le principal
facteur, de migrations et déplacements
de populations sur cette planète. Et
lorsque nous parlons de l’Anthropocène
comme d’une époque dans laquelle les
humains sont devenus les principaux
facteurs de changements sur Terre, nous
oublions souvent que la plupart d’entre
eux sont, en fait, les victimes de ces changements qu’ils subissent de plein fouet.
Ces victimes de l’Anthropocène sont les
sujets de cet article.

LES DÉPLACÉS
DE L’ENVIRONNEMENT
Les changements environnementaux ont
toujours été des facteurs essentiels de
migration : depuis les temps préhistoriques, la distribution géographique de la
population sur Terre a été largement
déterminée par les conditions environnementales. C’est ceci qui explique, par
exemple, pourquoi l’Europe a été colonisée il y a quelque 40 000 ans, ou pourquoi

tant de gens habitent le long des côtes et
dans des deltas (Beniston, 2004).
Aujourd’hui, c’est aussi l’environnement
qui est responsable de mouvements de
populations de plus en plus importants. Il
ne s’agit pas d’un phénomène nouveau :
à travers l’Histoire, on peut trouver pléthore de cas de déplacements associés à
des changements environnementaux et

Les changements
environnementaux ont toujours
été des facteurs essentiels
de migration : depuis les temps
préhistoriques, la distribution
géographique de la population
sur Terre a été largement
déterminée par les conditions
environnementales.
des catastrophes. C’est le cas du tremblement de terre de Lisbonne de 1755, qui
détruisit l’ensemble de la ville et provoqua un exode massif de la population
dans les campagnes, avant qu’une partie
des déplacés ne puissent finalement
revenir à Lisbonne (Dynes, 1997). La
migration du Dust Bowl, qui toucha le
centre des Etats-Unis dans les années
1930, est un autre exemple classique

la revue socialiste 59
le dossier

d’un mouvement massif de population
associé à des changements environnementaux : des milliers de fermiers du
Texas, de l’Arkansas et de l’Oklahoma
n’eurent alors d’autres choix que de vendre leurs terres et de migrer en Californie.
Le changement climatique donne évidemment, aujourd’hui, un autre relief à
ces migrations provoquées par des dégradations de l’environnement. On distingue
généralement trois types d’impacts du
changement climatique susceptibles de
provoquer des mouvements migratoires
conséquents : la hausse du niveau des
mers, la baisse des précipitations et la
dégradation des sols, et, enfin, les événements climatiques extrêmes, comme les
ouragans ou les inondations. Chacun de
ces impacts provoque, évidemment, des
flux migratoires de nature différente, et
appelle donc des réponses différentes.
Au cours des dernières années, les changements environnementaux sont, en
effet, devenus l’un des principaux facteurs de migrations dans le monde, que
celles-ci soient forcées ou volontaires.
Entre 2008 et 2012, plus de 140 millions
de personnes ont été déplacées à la suite
d’une catastrophe naturelle (Yenotani,

Il y a aujourd’hui au moins
autant de personnes déplacées
dans le monde à la suite de
dégradations de l’environnement
que de personnes déplacées par
des guerres et des violences.
2014), et ce chiffre n’inclut pas tous ceux
qui ont été déplacés à la suite de dégradations plus lentes de l’environnement,
comme la désertification et la hausse du
niveau des mers. Ceux-là échappent à
tout comptage statistique, et leur nombre demeure dès lors inconnu. Il y a
donc, aujourd’hui, au moins autant de
personnes déplacées dans le monde à la
suite de dégradations de l’environnement que de personnes déplacées par
des guerres et des violences.
Le concept de « réfugiés environnementaux » englobe un vaste éventail de
changements environnementaux, mais
également de comportements migratoires. Les principales dégradations de
l’environnement qui peuvent générer des
migrations incluent, notamment, des
inondations, des tremblements de terre,
des sécheresses, des tempêtes et des
ouragans, mais aussi des dégradations
de l’environnement, plus progressives,
comme la hausse du niveau de la mer, la

62

F. Gémenne - L’Anthropocène et ses victimes. Pourquoi il faut quand même parler de « réfugiés climatiques ».

désertification ou la déforestation. Certains grands projets de développement
ou de conservation, comme les barrages
ou les réserves naturelles, sont également
inclus dans les facteurs déclencheurs de
« migrations environnementales ».
Le concept de « migrants environnementaux » ne recouvre pas seulement un
très large éventail de changements environnementaux, mais aussi un grand
nombre de trajectoires migratoires.
Qu’ont en commun, en effet, des retraités

L’ouragan Katrina
avait entraîné l’évacuation
de 1,2 millions de personnes
en Louisiane et dans les
Etats voisins, tandis que
la catastrophe de Fukushima
a déplacé 350 000 personnes.
américains à la recherche du soleil en
Floride, et ceux que l’ouragan Katrina
a forcés à refaire leur vie du côté de
Fort Lauderdale ou d’Orlando ? Pas grandchose, sans doute, sinon le fait d’avoir
migré en Floride pour des raisons environnementales. Ces deux migrations rentrent
pourtant toutes deux dans le vaste cadre
des « migrations environnementales ». A
l’évidence, les réponses politiques appe-

lées par ces deux types de migrations sont
profondément différentes.
Les recherches empiriques montrent que
la plupart des mouvements migratoires
se produisent sur de courtes distances,
souvent à l’intérieur des frontières nationales (Foresight, 2011). Bien que la
plupart de ces migrations aient lieu dans
des pays en développement, et plus particulièrement en Asie du Sud, en Asie du
Sud-est et en Afrique subsaharienne, les
pays industrialisés peuvent également
en faire l’expérience, comme dans le cas
de l’ouragan Katrina qui a frappé le sud
des Etats-Unis, en 2005, ou la catastrophe
de Fukushima au Japon, en 2011. L’ouragan Katrina avait entraîné l’évacuation
de 1,2 millions de personnes en Louisiane et dans les Etats voisins, tandis que
la catastrophe de Fukushima a déplacé
350 000 personnes.
Loin d’être un simple phénomène
conjoncturel, les migrations environnementales sont aujourd’hui devenues une
composante essentielle des dynamiques
migratoires, dans le monde. Ceci est dû à
deux raisons, intrinsèquement liées
entre elles : d’une part, les impacts du
changement climatique ont aggravé et

la revue socialiste 59
le dossier

démultiplié les dégradations de l’environnement, et par là les flux migratoires
qu’elles engendraient ; d’autre part, et
sans doute de ce fait, ces flux migratoires
ont reçu une attention accrue de la part
des chercheurs et des décideurs, qui a
permis de réaliser l’importance croissante des facteurs environnementaux
dans les dynamiques migratoires
(Gemenne, 2011). Le changement climatique a non seulement transformé
l’amplitude des mouvements migratoires liés à l’environnement, mais a
également posé la question de la responsabilité de ces mouvements.

UNE RÉVOLUTION
COPERNICIENNE
Pendant longtemps, les débats politiques ne se sont guère tracassés des
migrations environnementales : les
déterminants des migrations étaient
réduits à des facteurs économiques et
politiques, tandis que les causes environnementales étaient largement ignorées,
tant par les chercheurs que par les décideurs. Les migrants environnementaux
n’existent pas dans le droit international,
et aucune agence de l’ONU ou organisation internationale n’a reçu de mandat
spécifique pour les protéger et les assis-

Les migrants environnementaux
n’existent pas dans le droit
international, et aucune agence
de l’ONU ou organisation
internationale n’a reçu
de mandat spécifique pour
les protéger et les assister.
ter, bien que des organisations comme le
Haut commissariat des nations unies
pour les réfugiés (UNHCR) ou l’Organisation internationale pour les migrations
(OIM) mènent de plus en plus régulièrement des missions pour assister les
victimes de catastrophes naturelles ou
de dégradations de l’environnement.
La migration liée aux dégradations de
l’environnement, et aux impacts du
changement climatique, en particulier,
est souvent perçue comme une décision
de dernier ressort, que les migrants ne
prendraient qu’après avoir épuisé toutes
leurs autres options possibles, lorsqu’il
leur aurait apparu impossible de pouvoir
s’adapter sur place à leur environnement
transformé. De très nombreux rapports
et travaux sur les impacts du changement climatique répètent l’idée que les
migrations environnementales doivent
être évitées à tout prix, parce qu’elles
représenteraient un échec à la fois des

64

F. Gémenne - L’Anthropocène et ses victimes. Pourquoi il faut quand même parler de « réfugiés climatiques ».

politiques d’atténuation et d’adaptation
(voir, par exemple Stern, 2009). Au fil du
temps, les « réfugiés climatiques » sont
devenus les incarnations humaines du
changement climatique, à la fois premiers témoins et premières victimes de
ses impacts, qu’il s’agisse de la hausse
du niveau des mers ou de la fonte du
pergélisol. En particulier, les populations
des petits Etats insulaires ont été décrites
comme des « canaris dans la mine »,
supposées alerter le reste du monde
quant aux dangers du changement
climatique, tandis qu’elles-mêmes
n’avaient d’autre choix que de déménager dans un autre pays (Farbotko, 2010).
Beaucoup de chercheurs, néanmoins, y
compris moi-même, avaient alors pointé
que cette caractérisation des migrants ne
correspondait guère à la réalité, et que la
migration était également, bien souvent,
une ressource mobilisée par les
migrants pour s’adapter aux changements de leur environnement (Rain,
1999, Black et al., 2011). Nous avions rappelé que les migrants ne devaient pas
être perçus comme des individus sans
ressources, des victimes expiatoires du
1. Traduction de l’auteur.

changement climatique, mais plutôt
comme des agents de leur propre adaptation. Nous avions mis en avant le fait
que la migration pouvait, en effet, être
une stratégie d’adaptation efficace : les
migrants pouvaient ainsi diversifier leurs
revenus, relâcher les pressions sur l’environnement dans leur région d’origine,
envoyer des remises d’épargne, ou simplement se mettre eux-mêmes et leurs
familles à Paris. Ce point de vue a été
rapidement partagé par de nombreuses
institutions et organisations, et a été
promu au sein des négociations internationales sur le climat : en 2010, par
exemple, le Cadre de Cancun sur l’Adaptation, adopté lors de la COP16, incluait
les « mesures pour améliorer la compréhension, la coordination et la coopération
quant aux déplacements, migrations et
relocalisations planifiées induites par le
changement climatique (…) ».1
Il s’agissait d’une révolution copernicienne : dans le contexte du changement
climatique, la migration n’était plus une
catastrophe à éviter à tout prix, mais une
stratégie qu’il fallait encourager et faciliter. Peu à peu s’est imposée l’idée que les

la revue socialiste 59
le dossier

négociations internationales sur le climat constituaient le forum le plus
approprié pour traiter cette question : il
ne s’agissait plus d’une affaire de politiques migratoires, mais de politiques
environnementales – une stratégie d’adaptation. Quid de celles et ceux qui ont été
forcés de fuir à la suite de perturbations
de l’environnement, celles et ceux qui
auraient voulu rester, mais n’ont pas eu le
choix ? Ces déplacements étaient désormais considérés comme des dommages
collatéraux, qui pouvaient être traités via le

D’un point de vue rationnel
et néolibéral, les nations
industrialisées n’ont guère
d’incitants à agir :
cyniquement, notre capacité
d’action est oblitérée
par nos intérêts immédiats.
mécanisme « Loss & Damage », mis en
place dans le cadre des négociations internationales sur le climat. La migration liée
au changement climatique a peu à peu
cessé d’être un épouvantail pour devenir
une stratégie que nous pouvions faciliter,
gérer et encourager. Et, c’est là une dérive
que la communauté des chercheurs, moimême en premier, a souhaitée et promue.

POURQUOI NOUS AVONS
TRAHI LES MIGRANTS
Avec le recul, néanmoins, je suis forcé
de réaliser qu’il y a quelque chose que
nous avions oublié dans ce processus de
« dé-victimisation » des migrants : sans
peut-être nous en rendre compte, nous
avions utilisé les changements environnementaux comme un Cheval de Troie
pour dépolitiser la migration. Dans
notre quête perpétuelle à rendre nos
recherches pertinentes pour les décideurs, nous avions laissé les politiques
publiques prendre le dessus sur la politique ; la gouvernance prendre le dessus
sur le gouvernement. En un mot, nous
avions oublié ce que nous faisions aux
victimes de l’Anthropocène. En voulant
souligner la capacité d’action des
migrants, nous avions oublié la responsabilité que nous avions envers eux.
Parce que l’Anthropocène est avant tout
une guerre – une guerre que nous
menons contre les populations les plus
vulnérables de cette planète. Nous,
humains, sommes devenus les principaux agents de transformation de la
Terre. Et le résultat de cette transformation a été de rendre cette Terre de moins
en moins habitable pour un nombre
croissant de populations.

66

F. Gémenne - L’Anthropocène et ses victimes. Pourquoi il faut quand même parler de « réfugiés climatiques ».

Une difficulté fondamentale de l’action
collective contre le changement climatique tient au fait que ceux qui doivent
entreprendre l’essentiel de l’effort pour
réduire leurs émissions de gaz à effet de
serre – les pays industrialisés, donc – sont
aussi ceux qui seront comparativement
moins affectés par les impacts du réchauffement global. D’un point de vue rationnel
et néolibéral, les nations industrialisées
n’ont donc guère d’incitants à agir : cyniquement, notre capacité d’action est
oblitérée par nos intérêts immédiats. Le
changement climatique, en effet, s’ancre
dans les inégalités entre les riches et les
pauvres ; et la migration n’est qu’un catalyseur de ces inégalités. Les premiers
modèles théoriques de la migration,
comme ceux de Lee (1966), postulaient
que la migration pouvait jouer le rôle
d’ajustement entre les inégalités. Or, elle
en est le symptôme, pas le remède.

DÉPOLITISER LA MIGRATION
Dans les médias et les débats publics,
ceux qui sont déplacés, à la suite du
changement climatique, sont souvent
appelés « réfugiés climatiques ». Les
juristes et les organisations internationales, pourtant, ont rapidement réfuté le
terme, qui n’avait aucune base légale

(McAdam, 2009). Techniquement, ils
avaient raison : la Convention de Genève
de 1951 définit une série de critères à
remplir pour prétendre au statut de réfugié, critères qui n’étaient clairement pas
remplis par les « réfugiés climatiques ».
La plupart des chercheurs ont donc logiquement choisi de ne plus utiliser ce
terme, au profit de dénominations plus
cliniques comme « migrants induits par
le changement climatique », ou « personnes déplacées dans le contexte du
changement climatique ». C’est aussi le
choix que j’ai fait, et je pense que j’ai eu
tort. En rejetant le terme de « réfugié climatique », nous avons aussi dépolitisé la
réalité de ces migrations. Un élément

Réfuter le terme de « réfugié
climatique » revient
en quelque sorte, à réfuter le fait
que le changement climatique
soit une forme de persécution à
l’encontre des plus vulnérables.
central dans le concept de « réfugié » est
celui de persécution : celui qui prétend au
statut de réfugié doit justifier d’une persécution, qu’il fuit ou qu’il craint. Et
réfuter le terme de « réfugié climatique »
revient aussi, en quelque sorte, à réfuter

la revue socialiste 59
le dossier

le fait que le changement climatique soit
une forme de persécution à l’encontre
des plus vulnérables. Cette idée avait déjà
été développée par Conisbee et Simms,
en 2003, et il me semble qu’ils avaient
parfaitement compris que les migrations
liées au climat étaient une affaire très
politique, et pas seulement une stratégie
d’adaptation. De ce fait, et contrairement
à ce que j’ai pu penser (et écrire) dans le
passé, et malgré les obstacles juridiques,
je pense qu’il existe une raison très forte
pour réutiliser le terme de « réfugié climatique » : parce qu’il affirme que ces
migrations sont d’abord le résultat d’une
persécution que nous infligeons aux plus
vulnérables..

GARDER LA TERRE HABITABLE
En avril 2013, le Bangladesh a été touché
par la tragédie du Rana Plaza, l’effondrement d’un atelier de confection de
vêtements qui a entraîné la mort de plus
de mille ouvriers. A l’époque, j’avais été
frappé par la réaction internationale à la
catastrophe : non seulement était-on scandalisé des conditions de travail dans ces
ateliers de confection, mais on tenait également les grandes chaînes d’habillement
pour responsables de la catastrophe. Certains ont arrêté d’acheter des vêtements de

ces marques et ont appelé au boycott, ou
ont réclamé de meilleures conditions de
travail pour les ouvriers de ces ateliers –
parfois avec un certain succès. Comme si
l’on avait soudainement réalisé que le
fait d’acheter des vêtements entraînait
des conséquences pour des populations,
à l’autre bout de la planète.
Mais le Bangladesh est aussi un pays situé
en première ligne des impacts du changement climatique, où les déplacements de
population sont déjà monnaie courante.
Pourtant, cette connexion entre les actions
des uns et la souffrance des autres, qui
semblait si évidente à l’occasion de la
catastrophe du Rana Plaza, ne semble pas
être réalisée de la même manière pour le
changement climatique. Et en effet, le plus
grand défi de l’Anthropocène est peut-être
le défi du cosmopolitisme. L’Anthropocène, en tant que concept, peut produire
la fausse impression d’une humanité
unifiée, où tous les humains seraient
également agents des transformations
de la planète. Pourtant, l’Anthropocène
s’ancre aussi dans les inégalités, où les
actions des uns causent la souffrance des
autres. Le risque de l’Anthropocène est donc
aussi celui d’amener à la dépolitisation des
sujets : l’« environnementalisation » de la

68

F. Gémenne - L’Anthropocène et ses victimes. Pourquoi il faut quand même parler de « réfugiés climatiques ».

politique pourrait aussi induire la dépolitisation de l’environnement. C’est ce qui
est arrivé, dans une certaine mesure, aux

réfugiés climatiques. Et c’est aussi pourquoi l’enjeu de l’Anthropocène est d’abord
celui de garder la Terre habitable.

RÉFÉRENCES
- Beniston, M. (2004). Issues Relating to Environmental Change and Population Migrations. A Climatologist’s Perspective. In
J. D. Unruh, M. S. Krol, & N. Kliot (Eds.), Environmental Change and its Implications for Population Migration. Dordrecht
(Pays-Bas): Kluwer Academic Publishers.
- Black, R., Bennett, S. R. G., Thomas, S. M., & Beddington, J. R. (2011). Migration as adaptation. Nature, 478, 447–449.
- Conisbee, M., & Simms, A. (2003). Environmental Refugees. The case for Recognition. Londres: New Economics Foundation.
- De Sherbinin, A., Castro, M., Gemenne, F., Cernea, M. M., Adamo, S., Fearnside, P. M., … Shi, G. (2011). Preparing for Resettlement
Associated with Climate Change. Science, 334, 456–457.
- Dynes, Russell R. 1997. "The Lisbon Earthquake in 1755: Contested Meanings in the First Modern Disaster." In Preliminary
papers, ed. University of Delaware Disaster Research Center. Newark (DE): Disaster Research Center, University of Delaware.
- Farbotko, C. (2010). “The global warming clock is ticking so see these places while you can”: Voyeuristic tourism and model
environmental citizens on Tuvalu’s disappearing islands. Singapore Journal of Tropical Geography, 31.
- Foresight. (2011). Migration and Global Environmental Change. Final Project Report. Londres: The Government Office for
Science.
- Gemenne, F. (2011). How they became the human face of climate change. Research and policy interactions in the birth of
the “environmental migration” concept. In E. Piguet, A. Pécoud, & P. de Guchteneire (Eds.), Migration and Climate Change
(pp. 225–259). Cambridge et Paris: Cambridge University Press/UNESCO.
- Gemenne, F. (2011). Why the numbers don’t add up: A review of estimates and predictions of people displaced by environmental changes. Global Environmental Change, 21, S41–S49. doi:10.1016/j.gloenvcha.2011.09.005
- Lee, E. S. (1966). A Theory of Migration. Demography, 3(1), 47–57.
- McAdam, J. (2009). From Economic Refugees to Climate Refugees? Melbourne Journal of International Law, 10.
- Myers, N. (2002). Environmental refugees: a growing phenomenon of the 21st century. Philosophical Transactions of the
Royal Society B, 357(1420), 609–613.
- Rain, D. (1999). Eaters of the Dry Season: Circular Labor Migration in the West African Sahel. New York: Westview Press.
- Stern, N. (2009). The Global Deal. Climate Change and the Creation of a New Era of Progress and Prosperity. New York:
Public Affairs.
- Swyngedouw, E. (2014) Anthropocenic Promises: The End of Nature, Climate Change and the Process of Post-Politicization.
Séminaire au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI), Sciences Po, Paris, 2 juin 2014.
- Yenotani, M. (2014). Global Estimates 2014. People displaced by disasters. Genève : IDMC.

la revue socialiste 59
le dossier

François Brottes

Président de la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale.

«

La transition énergétique,
un chemin qui s’ouvre. La transition
énergétique, un chemin de conquête.

L’énergie, c’est la vie ! », dit-on aux enfants, pour leur expliquer combien elle est une force
à la fois essentielle, omniprésente et protéiforme. Impossible, dans un monde complexe,
d’embrasser d’un seul trait ses multiples origines, composantes, usages ou avatars. Au
moins peut-on risquer de dire qu’il n’est pas de secteurs qui touchent autant d’acteurs. Engager
une transition énergétique, était donc, pour le législateur, une gageure.

Une gageure nécessaire, cependant, du fait,
d’une part, des déséquilibres qui ont sévèrement érodé l’efficacité de notre modèle
énergétique élaboré il y a quelques décennies. Mais, nécessaire aussi, d’autre part, du
fait de l’émergence de nouvelles réalités,
d’exigences nouvelles. D’un côté, notre
modèle énergétique est, en effet, atteint
d’une triple dépendance et d’une insuffisance: trop dépendant des énergies
fossiles, charbon (très peu), pétrole (surtout) ou gaz (aussi), trop dépendant des
importations (70 Mds € par an pour la
seule « facture » énergétique), trop dépendant encore du mode de production
nucléaire, source de 75 % de notre électri-

cité. Il est également devenu trop « gourmand » en énergie - les prix bas permis par
le nucléaire n’ont pas incité à la frugalité -,
autrement dit, pas assez « sobre ».
Par ailleurs, la certitude de l’origine
humaine du réchauffement planétaire,
et la nécessité de trouver, sans tarder, une
réponse à l’urgence climatique, ont rendu
plus impérative la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Cette urgence
climatique qui menace directement l’existence de centaines de milliers d’habitants
du globe, en bordure des mers et océans,
je l’ai ressentie personnellement, en
décembre dernier, à Lima, aux côtés de
Ségolène Royal et Laurent Fabius, alors

70

F. Brottes - La transition énergétique, un chemin qui s’ouvre. La transition énergétique, un chemin de conquête.

que nous préparions la COP 21, la Conférence internationale sur le climat qui se
tient en décembre à Paris. Cette urgence
climatique exige, c’est tout l’enjeu de ce
sommet international, que tous les pays
de la planète s’accordent et s’engagent,
principaux émetteurs en tête, à réduire
leurs émissions de gaz à effet de serre.
Mais, notre branle-bas n’est pas qu’une
réponse à des nécessités, c’est aussi le
produit de la volonté. Celle du président de
la République, qui a voulu « faire de la
France le pays de l’excellence environnementale ». Celle de la majorité qui, avec
Ségolène Royal, entend « renouer avec le

Notre branle-bas n’est pas
qu’une réponse à des nécessités,
c’est aussi le produit de la
volonté. Celle du président
de la République, qui a voulu
« faire de la France
le pays de l’excellence
environnementale ».
volontarisme énergétique de la France »
et, en particulier, celui du Conseil national
de la Résistance (CNR), qui avait fait de
l’énergie un levier de la reconstruction du
pays. Volonté de gérer et de répartir plus
justement les ressources, d’une part.
Volonté, d’autre part, de tirer parti de cette

« révision » des modes de production
et de consommation énergétique, pour
renouveler certaines filières économiques
et en bâtir de nouvelles, en phase avec la
« révolution » numérique, génératrices de
croissance et d’emplois durables.
La loi sur la Transition énergétique a
donc un enjeu environnemental, car il
nous faut nous libérer des énergies fossiles. Elle a un objectif économique, car
nous avons une facture d’importations
énergétiques trop lourde. Elle a une
dimension de recherche d’équilibre ou
d’harmonie, qui doit aider les énergies
renouvelables, dans leur diversité, à se
déployer, ce que notre mix énergétique
n’a jusqu’alors pas permis. Elle a aussi
une ambition sociale : réduire la fracture
énergétique et créer des emplois. Ces
réponses à la question « Pourquoi changer de modèle » sont aujourd’hui bien
établies, et même de moins en moins
sérieusement discutées.
C’est donc sur le « comment changer »
(ce modèle énergétique) qu’il me semble
aujourd’hui nécessaire d’insister. D’abord,
conscients du nombre très important des
acteurs à entendre autant qu’à impliquer,
nous avons engagé, dès 2013, le débat
national sur la transition énergétique. Dans
tous les territoires, au plus près des acteurs,

la revue socialiste 59
le dossier

de longs mois lui ont été consacrés. Nous
avons ensuite choisi, avec cette loi
aujourd’hui dite « loi Royal », de dessiner
un cadre et de créer des outils, pour qu’un
maximum d’acteurs, citoyens, consommateurs, entreprises, producteurs, intermédiaires, associations ou territoires, s’en
emparent dans les années qui viennent
et donnent corps et chair à ce nouveau
modèle. Entretemps, nous avions, avec la
loi Brottes, adoptée dès avril 2013, instauré
la trêve hivernale sur les coupures de gaz
et d’électricité, élargi le nombre des bénéficiaires des tarifs sociaux et tenté de créer
un bonus-malus incitatif à la sobriété énergétique (voir encadré).
Le texte fixe donc, d’abord, des objectifs
chiffrés de réduction de nos émissions de
gaz à effet de serre1, de baisse de notre
consommation énergétique2, de montée
de la production des énergies vertes3, et de
réduction du nucléaire dans la production
électrique4, avec une production nucléaire
plafonnée au niveau actuel (63,2 gigawatts), et des objectifs intermédiaires en
matière de chaleur ou d’électricité renouvelables et d’incorporation de nouveaux
biocarburants. La loi crée dans son pro1. De 40 %, en 2030, et « facteur 4 », en 2050, par rapport à 1990.
2. De moitié, à l’horizon 2050.
3. A 32 % de notre consommation finale, en 2030.
4. A 50 %, en 2025.

longement une Programmation pluriannuelle de l’énergie (« PPE »), destinée à
préciser les cheminements à effectuer,
pour chacune des énergies concernées,
par périodes de cinq ans.

La première des énergies
renouvelables, c’est l’économie
d’énergie. Le texte fait donc
des économies d’énergie
sa priorité, déclinées
d’abord dans le bâtiment
La première des énergies renouvelables,
c’est l’économie d’énergie. Le texte fait
donc des économies d’énergie sa priorité,
déclinées d’abord dans le bâtiment, avec
des efforts portés sur l’isolation et la rénovation énergétique pour l’existant, la
promotion des bâtiments à énergie positive pour le neuf, et la mise en place
d’outils comme les compteurs communicants, ou d’instruments, comme les
procédures d’effacement ou de capacité.
Le passage à des transports « propres »
est soutenu par le développement d’infrastructures dédiées au rechargement de
véhicules électriques ou hybrides. La lutte
contre le gaspillage et l’adoption de pro-

72

F. Brottes - La transition énergétique, un chemin qui s’ouvre. La transition énergétique, un chemin de conquête.

cess d’économie circulaire sont également
encouragés. Voilà pour les grandes lignes.
Le texte s’attache ensuite à favoriser la
production par les énergies renouvelables en valorisant les ressources locales,
et il réforme leurs mécanismes de soutien en les rapprochant des règles du
marché. Il conforte également la sûreté
des installations nucléaires et l’information des citoyens. Le texte organise
également la transition énergétique dans
les territoires, avec la création d’autres
outils, comme les territoires à énergie
positive, le chèque-énergie ou la prise en

Il s’agit, en effet, de passer
d’un modèle à un autre,
de s’en donner les moyens
sans attendre, dans tous
les domaines - l’énergie,
les transports, les bâtiments,
les déchets… -, sans que tout
ait été défini à l’avance.
compte des spécificités insulaires. Il
s’agit, en effet, de passer d’un modèle à
un autre, de s’en donner les moyens sans
attendre, dans tous les domaines - l’énergie, les transports, les bâtiments, les
déchets… -, sans que tout ait été défini à
l’avance. Mais, en s’y mettant tout de
suite, et en essayant de répondre aux

questions à mesure qu’elles se posent. Si
on prend l’exemple de la construction
navale, pour les bateaux, la transition
énergétique veut dire concevoir des
navires plus économes. Mais, c’est aussi
se poser la question de savoir qui doit
supporter financièrement le recyclage
des épaves. Uniquement le propriétaire
d’un bateau neuf ? Ses futurs propriétaires ? Même chose pour le bâtiment. On
sait qu’à l’avenir nous allons de plus en
plus construire des bâtiments neufs, à
énergie positive. Mais, que doit-on faire
pour l’ancien ? Evidemment, améliorer la
performance énergétique des bâtiments
existants, pas forcément atteindre un
niveau d’excellence parfaite, parce que ce
serait vraiment très coûteux. C’est la
même chose pour la production d’électricité. Impossible de parvenir à 100 %
d’origine renouvelable tout de suite,
parce qu’on ne peut, tout simplement,
pas arrêter complètement l’économie et
paralyser le pays ! Il faut donc que les
énergies renouvelables se développent,
que des problèmes techniques comme la
question du stockage de la production
des énergies renouvelables intermittentes
trouvent des solutions économiquement
viables, que leur essor atteigne une envergure qui génère des économies d’échelle.

la revue socialiste 59
le dossier

Bref, qu’elles parviennent à maturité.
Passer d’un modèle à un autre, cela
signifie organiser le ou plutôt les chemins de la transition. C’est ce que nous
faisons avec la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte. C’est
ainsi que ce texte contient, par exemple,
des éléments de mise en place de ce
qu’on appelle l’économie circulaire. Préserver la planète, c’est, en effet, polluer
moins, générer moins de déchets, mais
c’est aussi limiter autant que faire se peut
la consommation et le gaspillage des
matières premières et des ressources
d’énergie non renouvelables. C’est donc
de plus en plus retransformer les déchets
en matières premières, et, désormais,
réfléchir à l’éco-conception des produits,
en prévoyant d’emblée leur réutilisation
ou celle de leurs composants.
La transition, ce n’est donc pas seulement définir des échéances et des
objectifs. C’est aussi, et peut-être surtout,
trouver le chemin critique pour y parvenir. Ce sont d’ailleurs plutôt des chemins
qu’il faut trouver, dans une multitude
de domaines, en les coordonnant, en
veillant aussi à ce que ces chemins
restent valides, adaptés aux données
d’un monde qui ne cesse de changer.
Un exemple : lorsque nous avons com-

mencé à travailler sur ce texte de loi, personne ou presque ne pouvait s’imaginer
ce que seraient, aujourd’hui, les conséquences de l’exploitation des gaz de
schiste aux Etats-Unis. Un sujet sur
lequel notre ami, Frédéric Barbier, a d’ailleurs produit, pour la commission des
affaires économiques, un excellent rapport. Qui aurait dit, il y a deux ans, que le
prix du baril de pétrole en serait là
aujourd’hui ? Qui peut dire où il sera
dans vingt mois ?
J’ai donc pour habitude de dire que ce
texte de loi ouvre toutes les portes. Pour
filer la métaphore pédestre, il faut être
sûr de garder son souffle et de prendre le
bon chemin. Cette pédagogie-là, certains

Ce manque d’anticipation peut
s’expliquer par le modèle
confortable qui était le nôtre
au plan économique, avec une
énergie électrique longtemps
bien meilleur marché
qu’ailleurs, grâce au nucléaire.
écologistes l’ont bien comprise, d’ailleurs.
On ne peut pas mettre au rencart, du jour
au lendemain, toutes les vieilles voitures.
Surtout quand on se veut attentifs aux
plus modestes ! En même temps, il est

74

F. Brottes - La transition énergétique, un chemin qui s’ouvre. La transition énergétique, un chemin de conquête.

vrai qu’il y a sans doute eu un déficit
d’anticipation, en France. Ce manque
d’anticipation peut s’expliquer, sans
doute, par le modèle confortable qui était
le nôtre au plan économique, avec
une énergie électrique longtemps bien
meilleur marché qu’ailleurs, grâce au
nucléaire. Peut-être avons-nous eu, de ce
fait, un peu plus de mal à concevoir qu’il
fallait changer de modèle.
Changer de modèle, oui donc, mais sans
pour autant porter préjudice au pouvoir
d’achat des ménages et à la compétitivité
des entreprises, y compris les plus
demandeuses d’énergies, sans nuire à la
sûreté du nucléaire, c’est l’autre aspect qui
me semble devoir être souligné. La transition, c’est également une information
et une pédagogie qui doivent progresser.
Ce sont surtout des innovations qui,
une fois validées, peuvent déranger
ou susciter des résistances. Ce sont, en
effet, de nouvelles idées ou concepts performance énergétique, empreinte carbone, économie circulaire -, de nouvelles
technologies - compteurs intelligents,
batteries, capteurs -, de nouveaux outils DPE, chèque-énergie -, de nouveaux
modèles économiques à trouver et à
asseoir - effacement, marché de capacité -,
de nouveaux opérateurs à conforter - pro-

ducteurs, « diagnostiqueurs », régulateurs, etc. -, de nouveaux comportements
à instaurer, aussi. Changer de modèle,
c’est donc, forts de l’énergie initiale que
nous donne cette loi, mettre toutes ces
composantes en mouvement, ensemble.
Cela suppose la mobilisation de chacun.
Tout en sachant qu’il y aura forcément,
dès lors qu’un changement s’accomplit,
des gagnants et des perdants.
Il faut encore avoir en tête que le démarrage peut être difficile. Mais, qu’à l’inverse
des piles - qui se déchargent de plus en
plus vite -, cela ira en s’accélérant ensuite,
suivant une évolution qui n’est pas
linéaire. Un changement d’envergure
n’est, d’ailleurs, jamais linéaire. C’est pour
cela que des accélérations prématurées,
ou des embardées, peuvent en fait retarder la transition. Il nous faut éviter, par
exemple, de reproduire le schéma de la
dépendance. Nous avions une dépendance au nucléaire, aux importations et
au pétrole, nous serions bien inspirés
d’éviter d’y replonger ! Cela explique que
nous étudiions toutes les options dans
les énergies renouvelables, toutes les
données de chacune d’entre-elles et de
leurs modèles économiques, y compris
les plus récentes, parce qu’elles peuvent
être adaptées à tel ou tel besoin particu-

la revue socialiste 59
le dossier

lier, à telle ou telle circonstance, parce
qu’elles peuvent permettre l’émergence
de filières nouvelles, comme l’éolien en
mer, aujourd’hui.
Ce changement de modèle, ce passage
d'une situation à une autre, nous nous
sommes efforcés de veiller à ce qu’il
se réalise sans brutalité sociale, sans
à-coups économiques, sans punition
financière pour les ménages, sans pertes
de compétitivité pour les entreprises,
sans décrochage, par rapport à notre
engagement européen. Les socialistes
n’ont ni à rougir, ni à se flatter de s’être
engagés sur ce chemin de conquête. Ils

Ce changement de modèle,
ce passage d'une situation à une
autre, nous nous sommes
efforcés de veiller à ce qu’il se
réalise sans brutalité sociale,
sans à-coups économiques,
sans punition financière pour
les ménages, sans pertes
de compétitivité pour
les entreprises.
étaient simplement les plus à même de
le faire, car ils sont les plus en phase avec
les trois composantes indispensables
d’une transition réussie : sociale, économique et environnementale.

NUCLéAIRE, TARIfS SOCIAUX, ISOLATION ThERmIqUE : PROmESSES TENUES
Annoncée comme « l’un des textes les plus importants du quinquennat » par le président de
la République, en septembre 2013, la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte
met en œuvre deux des 60 promesses faites par le candidat François Hollande, au cours
de la campagne présidentielle de 2012. En l’occurrence, les promesses 41, sur la réduction à
50 % de la part du nucléaire dans la production d’électricité, qui sera inscrite dans la loi Royal,
et 43, sur l’isolation thermique de milliers de logements par an, qui va en découler.
Seule la promesse 42, à savoir la mise en place d’une tarification progressive de l’eau, de l’électricité et du gaz, que j’avais engagée dans ce qui est devenu la loi du 15 avril 2013 sur la
transition vers un système énergétique sobre, n’est désormais effective que pour l’eau. Pour
le gaz et l’électricité, le Conseil constitutionnel, tout en validant fort heureusement l’extension
des tarifs sociaux de l’électricité de 4 à 8 millions de foyers qu’elle instaurait aussi, l’a hélas en
partie retoquée, au prétexte que le principe d’égalité impose une approche identique pour les
entreprises et les ménages. Il semble pourtant clair que les ressorts de la consommation en
électricité d’une boucherie ou d’un pressing - dont nous devrons également nous soucier - n’ont
que très peu à voir avec ceux de l’appartement ou de la maison d’un ménage.

la revue socialiste 59
le dossier

Jean-Paul Chanteguet

L

Député de l’Indre et président de la Commission du développement durable
et de l’aménagement du territoire de l’Assemblée nationale.

Les défis de la fiscalité écologique

e premier obstacle à surmonter pour faire adhérer les français à la fiscalité écologique est certainement d’ordre sémantique. En accolant l’adjectif écologique
au substantif fiscalité, le discours politique a souhaité simplifier et imager mais,
au final, il en a faussé la lecture et l’interprétation.
Dans l’imaginaire de ceux qui créent l’impôt, donner pour l’écologie ne pouvait
que susciter l’adhésion des Français, tout
comme ces derniers se mobilisent généreusement en faveur de toutes sortes de
nobles causes. On ne parle pourtant pas
de fiscalité sanitaire pour financer les
dépenses de santé ni de fiscalité éducative, militaire ou culturelle pour abonder
les budgets affectés aux différentes politiques publiques. Parler de fiscalité
écologique sous-entend ainsi, que
l’adhésion à ce type de taxe dépend de
l’engagement du citoyen en faveur de
l’écologie et devient donc contestable,
voire facultative, si le contribuable n’est
pas convaincu par le sujet ou si les difficultés du moment font qu’il le rétrograde
après d’autres priorités plus urgentes,
comme le paiement du loyer ou le finan-

cement des études des enfants. La
récente fronde des Bonnets rouges
contre l’écotaxe en est une parfaite illustration, puisque les difficultés des
éleveurs bretons de porcs et de volailles,
confrontés à l’échec d’un modèle de production régional, ont réussi à faire
supprimer une taxe légitime, destinée à
financer des infrastructures de transport
durable, sur l’ensemble du territoire. Certains responsables politiques se sont
même appropriés l’aspect contestable de
cette fiscalité en dénonçant une « écologie punitive ». Dans un état de droit,
l’adhésion au principe de l’impôt et donc
à son paiement, fonde pourtant la
citoyenneté. Tout individu contribue, en
fonction de ses moyens, à la bonne
marche de la société, selon des choix
politiques opérés à l’occasion des élec-

78

Jean-Paul Chanteguet - Les défis de la fiscalité écologique

tions. Et si chacun peut se plaindre, par
exemple, d’un montant jugé trop lourd
des impôts, personne ne peut choisir
quel type d’impôt il règle, sauf à risquer
de légitimes poursuites.
Pour faire accepter par tout un chacun
le principe d’une « fiscalité écologique »,
il faut donc commencer par mieux la
nommer. Et chacun sait que bien nommer les choses nécessite de les concevoir
correctement. Aujourd’hui, les Français
payent des impôts sur ce qu’ils gagnent
- revenus du travail et du capital -, sur ce
qu’ils possèdent - patrimoine mobilier et
immobilier - et sur ce qu’ils consomment
- taxe sur la valeur ajoutée. Cela revient

Pour faire accepter par
tout un chacun le principe
d’une « fiscalité écologique »,
il faut commencer par mieux
la nommer. Et chacun sait
que bien nommer les choses
nécessite de les concevoir
correctement.
à faire reposer les prélèvements sur
le travail, le capital et la consommation
et à taxer les citoyens, dès lors qu’ils
perçoivent des revenus, possèdent des

éléments de patrimoine, ou achètent des
biens et services. Mais, le prix de ceux-ci
ne prend en compte que le travail fourni
et le capital investi, sans jamais comptabiliser les biens naturels, qui ont été
utilisés lors de leur production et de leur
transport. L’usage de l’environnement est
ainsi gratuit, et le coût de la pollution est
supporté par la collectivité nationale ou
reporté sur les générations futures. Les
biens publics, que sont le climat, les
rivières, les océans, les nappes phréatiques, l’air, les sols, les paysages, les
sables, les minerais, mais aussi la diversité des êtres vivants et les services
écologiques, ne sont pris en compte à
aucun moment de la production ou de la
consommation. Ce raisonnement, basé
sur l’idée d’une nature infinie, gratuite et
exploitable sans limites, est aujourd’hui
obsolète. Car ces ressources, renouvelables ou non, en tout cas essentielles à
notre survie, s’épuisent et disparaissent.
Nous pouvons en percevoir les signes
avant-coureurs : la raréfaction des ressources fossiles, des minerais, des métaux
et des terres cultivables, le changement
climatique, l’appauvrissement des sols, la
pollution de l’air et des eaux, l’explosion
des maladies liées à l’environnement, la
dégradation de la biodiversité. Mais, cette

la revue socialiste 59
le dossier

réalité est difficile à appréhender par
l’être humain. Si l’on s’émeut, naturellement, du risque de disparition des
pandas et des éléphants, ou si l’on comprend aisément les conséquences de
l’effondrement des colonies d’abeilles
pour la pollinisation et donc pour l’existence même des plantes composant
notre alimentation, il est beaucoup plus
compliqué de se représenter les conséquences de l’extinction de la moitié des
oiseaux des champs, de la mort des vers
de terre ou de la réduction du nombre
d’espèces d’animaux d’élevage, bref de la
perte de biodiversité. Pourtant, les services
rendus par celle-ci sont considérables. On
les classe en quatre grandes catégories :
les services d’approvisionnement (aliments, eau, médicaments issus des
plantes, matériaux de construction,
chauffage), les services de régulation
(lutte contre l’érosion, pollinisation, climat, purification de l’eau et de l’air), les
services d’entretien (formation des sols,
photosynthèse, cycle des nutriments),
enfin, les services culturels (esthétique,
éducatif, spirituel, récréatif). Cette dégradation de la biodiversité annonce,
pourtant, la sixième grande extinction
des espèces sur la terre, ce qui signifie
l’effondrement de la capacité d’adapta-

tion de l’ensemble du vivant au changement, que l’actuel mode de vie humain
impose à la planète. Ces crises écologiques, au premier rang desquelles celle
du climat, se traduisent et se traduiront
plus encore, à l’avenir, par une explosion
des inégalités, car les populations les
plus vulnérables, non seulement sont
davantage touchées, mais ont moins de
possibilités d’y faire face.
Pour arrêter cette course à l’abîme, nous
devons donc refonder notre modèle, non
pas de croissance mais de développement, qui ne doit pas avoir comme seul
critère de mesure le produit intérieur
brut, mais d’autres indicateurs et, surtout, l’horizon du bien-être humain, au
sein d’une planète préservée. C’est là
qu’apparaît l’intérêt de la fiscalité écologique, qui est un outil de ce changement.
Dans un monde organisé au travers
de multiples marchés, les choix des
acteurs économiques, qu’il s’agisse des
entreprises, des ménages ou des administrations, sont déterminés par l’outil de
base qu’est la valeur marchande. Mais,
donner un prix aux ressources naturelles
suppose qu’elles puissent faire l’objet
d’une transaction, d’un échange, d’une
appropriation. Ce qui reste difficile, non

80

Jean-Paul Chanteguet - Les défis de la fiscalité écologique

seulement à concrétiser, mais même à se
représenter. Pourtant, la dégradation de
ces biens collectifs a un coût. Le nettoyage des plages, après une marée
noire, la remise en état des sols après la
fermeture d’une usine chimique, le traite-

Si l’on ne peut pas transformer
les ressources naturelles
en biens marchands,
et c’est heureux, la façon
la plus efficace de donner
une réalité à leur valeur est
de tarifer, à leur juste prix,
non pas leur propriété,
mais l’ensemble de leurs
usages et de leurs atteintes,
au travers de la fiscalité.
ment des eaux après la pollution d’une
nappe phréatique constituent autant de
réparations de notre environnement plus
ou moins assumées par les pollueurs,
toujours a posteriori, et seulement en cas
d’évidente altération. Les dégradations
quotidiennes sont, elles, prises en charge
par la collectivité nationale, qu’il s’agisse
des maladies liées aux pollutions
urbaines, industrielles ou agricoles ou de
l’appauvrissement des services écosystémiques, comme l’épuration des eaux ou
le stockage du carbone par les forêts ou

les océans. Si l’on ne peut donc pas transformer les ressources naturelles en biens
marchands, et c’est heureux, la façon la
plus efficace de donner une réalité à leur
valeur est de tarifer, à leur juste prix, non
pas leur propriété, mais l’ensemble de
leurs usages et de leurs atteintes, au travers de la fiscalité. Celle-ci va, dès lors,
taxer les activités polluantes et destructrices de ressources et encourager, par
des crédits et des subventions, les
produits et services favorables à l’environnement, et, plus largement, à notre
écosystème. L’objet de cette forme de fiscalité est donc tout à fait différent de celle
pesant sur le travail, le capital et la
consommation, qui cherche à faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat,
pour ensuite l’utiliser, afin de financer des
politiques publiques. La fiscalité écologique, elle, tend à faire changer les
comportements des différents acteurs
de la société, en les dissuadant de persévérer dans des modes de production et
de consommation inadaptés et en les
encourageant à adopter des façons de
faire plus respectueuses de l’environnement, tout cela au travers d’un signal
prix. Celui-ci, pour être accepté, doit être
le plus universel dans son champ, le plus
progressif dans sa mise en œuvre et

la revue socialiste 59
le dossier

le plus stable et prévisible dans son
application. Au final, les individus, les
entreprises, les collectivités publiques
seront conduits à modifier leurs façons
d’agir, de telle sorte que changer les pratiques, en respectant l’environnement,
revienne moins cher que les maintenir
en continuant à détériorer les ressources
naturelles. Enfin, ce que rapporte cette fiscalité ne doit, en aucun cas, accroître le
budget de l’Etat, mais permettre le passage d’un modèle à l’autre en venant en
aide, le temps de leur adaptation, aux
ménages vulnérables et aux entreprises
exposées à la concurrence internationale.
Une fois mieux définie d’un point de vue
économique et social, cette fiscalité écologique doit aussi faire l’objet d’une
approche, qui relève davantage du
champ de la psychologie. Commençons
par déconstruire ce qui la dessert dans
les représentations inconscientes que
l’on s’en fait. Cette nouvelle forme de fiscalité n’est ni une punition, ni un fardeau
supplémentaire, que l’Etat demande aux
citoyens de porter. Elle n’est pas un outil,
qui conduirait à une diminution de notre
confort de vie, à une addition d’efforts
supplémentaires, à une restriction de
nos libertés d’agir ou à de nouvelles

contraintes compliquant notre existence.
Elle est, tout au contraire, l’un des éléments qui doivent nous accompagner
sur le chemin de la transition, afin que
la société ouvre progressivement de nouvelles voies, qui redonnent aux citoyens
l’espoir d’un changement créateur d’une
vie meilleure, de nouveaux métiers et
emplois et de réduction des inégalités
sociales. A l’économie linéaire, dont nous
devons dorénavant sortir, puisqu’elle
n’est pas durable, doivent succéder
l’économie circulaire, l’économie de la
fonctionnalité, l’économie sociale et soli-

Cette nouvelle forme de fiscalité
n’est ni une punition,
ni un fardeau supplémentaire,
que l’Etat demande
aux citoyens de porter.
daire. Demain, nous devrons concevoir
des produits en tenant compte de
leur impact environnemental, organiser
l’industrie au sein des territoires, afin
que les déchets des uns servent de ressources aux autres, réutiliser, réparer,
recycler et, enfin, privilégier l’usage et la
location sur la possession. Bref, lutter
contre les gaspillages, augmenter l’efficacité, admettre la sobriété, pour éviter que

82

Jean-Paul Chanteguet - Les défis de la fiscalité écologique

l’économie de la rareté, dans laquelle
nous évoluons déjà, ne bascule vers de
véritables pénuries, débouchant inévitablement sur des conflits d’appropriation.
Cette fiscalité écologique est donc destinée
à économiser l’énergie, en augmentant
l’efficacité et la sobriété, à lutter contre le
changement climatique, à réduire les
pollutions, à préserver la santé, à sauvegarder la biodiversité et à économiser les
espaces ruraux. Elle doit permettre, par le
signal « prix émis », de mettre en place
des énergies renouvelables - remplacement des subventions aux énergies
fossiles -, d’isoler les bâtiments - subventions aux travaux pour mettre fin aux
passoires thermiques -, de rendre les
transports moins polluants et énergivores, tout en restant performants - fin
des aides au diesel -, de développer une
agriculture restaurant la qualité des sols,
de l’air et de l’eau, tout en préservant la
santé des agriculteurs et la qualité
des aliments - arrêt des subventions
aux pesticides, taxation de l’artificialisation des terres.
A ce stade de la réflexion sur la fiscalité
écologique, on comprend mieux pourquoi sa mise en place suscite tant de

difficultés et de blocages, puisqu’elle est
corrélée à un changement de modèle de
développement, qui bouleverserait nos
façons de penser et notre rapport au
monde, reléguant l’actuelle croissance,
présentée comme l’alpha et l’oméga de
tous nos espoirs, au niveau d’une parenthèse de quelques dizaines d’années de
l’histoire humaine. Pourtant, l’approche
de la COP 21, la conférence des Nations
Unies sur le changement climatique, qui
doit avoir lieu à Paris, en décembre prochain, lui donne, en ce moment, une
visibilité et une crédibilité, dont elle n’a
jamais bénéficié jusqu’ici. Parmi les
économistes, tout d’abord, Christian de
Perthuis, qui pilote la chaire sur l’économie
du climat à l’université Paris-Dauphine,
préconise d’intégrer dans l’économie la
valeur, que nous accordons à la stabilité
du climat. Cette valeur, c’est le prix des
dommages climatiques causés par les
rejets de CO2, que doit payer chaque
émetteur, à hauteur de sa participation.
On sait, pour l’avoir expérimenté depuis
vingt ans, comment faire pour introduire
la valeur de ce carbone dans l’économie,
soit par la taxation, soit par des marchés
de permis d’émission. On pourrait, en
généralisant cette tarification au niveau
mondial, introduire un système de

la revue socialiste 59
le dossier

bonus-malus, qui permettrait de financer
des transferts depuis les pays, qui émettent au-dessus de la moyenne, vers les
autres. De son côté, Jean Tirole, distingué
par le prix Nobel d’économie l’an dernier,
privilégie le système des marchés de

L’approche de la COP 21,
la conférence des Nations Unies
sur le changement climatique,
qui doit avoir lieu à Paris,
en décembre prochain, donne
à la fiscalité, en ce moment,
une visibilité et une crédibilité,
dont elle n’a jamais bénéficié
jusqu’ici.
permis d’émissions, au sein duquel une
organisation multilatérale attribuerait
aux pays participants, ou leur vendrait
aux enchères, des permis échangeables.
Les exemples de l’Union européenne,
mais aussi de la Californie, de la Corée du
Sud ou de certaines régions chinoises,
fournissent des indications sur les succès, mais également sur les échecs de
ce système. Des pénalités commerciales
pourraient être appliquées aux importations venant des pays, qui ne jouent
pas le jeu pour les inciter à adhérer.
Ou encore une insuffisance de permis
détenu à la fin de l’année serait valorisée

au prix du marché et s’ajouterait à
la dette publique du pays fautif. Théorisée
par les économistes, la taxation du
carbone est dorénavant également
revendiquée par les entreprises. Plus
de 6 millions d’entre-elles, réunies en
25 organisations représentant 130 pays,
ont ainsi réclamé, le 20 mai dernier, lors
du sommet climat-affaires, que l’accord
mondial attendu à Paris, introduise un
prix stable et robuste du carbone et élimine les subventions aux énergies
fossiles. Celles-ci atteignent, selon les
chiffres de l’agence internationale de
l’énergie, quelques 500 milliards de dollars par an, dans le monde. D’après le
dernier rapport de la Banque mondiale,
l’Iran et l’Indonésie y ont déjà renoncé et
ont étendu, grâce aux ressources ainsi
dégagées, la protection sociale de leur
population, tandis que le Ghana instaurait la gratuité de l’école. Même les six
géants pétroliers et gaziers européens
ont lancé, le 1er juin dernier, un appel
pour l’instauration de mécanisme de
tarification du carbone. Derrière ce
nouvel enthousiasme, se développe la
conviction que l’adaptation à un nouveau monde ne sera bientôt plus
optionnelle et qu’il vaut mieux prendre
les devants, en exigeant des puissances

84

Jean-Paul Chanteguet - Les défis de la fiscalité écologique

Même les six géants pétroliers
et gaziers européens ont lancé,
le 1er juin dernier, un appel
pour l’instauration de
mécanisme de tarification
du carbone.
publiques l’organisation d’un nouveau
cadre, si possible mondial. Voilà, en tout
cas, la cause de la fiscalité écologique
popularisée par ceux-là même, qui sont
en partie responsables des émissions de
dioxyde de carbone.
Pour sa part, la France vient de réussir,
après deux échecs cuisants, sous des
gouvernements de gauche comme de
droite, à mettre en place une contribution
climat énergie de 7 € la tonne en 2014,
qui est passée à 14,5 € en 2015, et doit
s’élever à 22 € en 2016, mais qui ne s’ap-

plique qu’à la consommation des énergies fossiles. D’une part, cela reste encore
éloigné des 100 € la tonne à atteindre en
2030, si l’on veut diviser par quatre nos
émissions de gaz à effet de serre, condition du maintien du réchauffement
climatique aux 2° qu’il convient de ne
pas dépasser. D’autre part, cela laisse de
côté les autres émissions de CO2, comme
celles issues de l’agriculture, ainsi que les
émissions des autres gaz à effet de serre.
Il est donc urgent, pour notre pays, qui
accueille la conférence climatique mondiale, de démontrer son engagement, en
fixant des objectifs ambitieux et étalés
dans le temps pour taxer le carbone,
mais sans oublier les autres dimensions
d’une fiscalité écologique, qui doit au
plus vite servir de gouvernail, afin de
réorienter l’ensemble de nos modes de
production et de consommation.

la revue socialiste 59
le dossier

Daniel BoY

L’

Centre de recherches politiques de Sciences Po/CEVIPOF.

Où va l'écologie politique ?

écologie politique n'a pas bonne presse et l'opinion publique semble plus critique que
jamais à son égard. Dans le dernier "Baromètre politique" de TNS Sofres, 32 % des personnes interrogées ont « une bonne opinion » et 52 % « une mauvaise opinion »
d'Europe Ecologie Les Verts, chiffres qui témoignent clairement d'une dégradation de l'image du
parti représentant l'écologie politique en france.
Les raisons de cette défaveur ne sont pas
mystérieuses : le refus d'une fraction des
dirigeants de faire partie du gouvernement de Manuel Valls a créé une fracture
au sein du mouvement. Depuis cet événe-

Les Verts ne sont-ils pas
plus motivés pour défendre
les enjeux sociétaux le mariage pour tous,
les immigrés - que pour
participer à la lutte contre
le changement climatique ?
ment, on ne compte plus les rumeurs de
dissidence : certains dirigeants seraient
tentés d'accepter un poste ministériel dans
le gouvernement actuel, en contradiction
avec les décisions du Bureau exécutif
d'EELV. Pire, on laisse entendre qu'une

recomposition politique, intégrant ces
dissidents à d'autres composantes de
l'écologie politique, plus proches du centrisme, serait recherchée par le pouvoir
actuel. Comment un mouvement dont la
fière devise annonçait l'intention de « Faire
de la politique autrement » se trouve-t-il
mêlé à ce qui ressemble à des combinaisons politiques d'un autre temps ?
Dans ce contexte, politiquement néfaste, à
l'image des Verts, les doutes quant à la
capacité d'un parti écologiste à agir utilement pour la défense de d'environnement
n'en sont que plus présents : les Verts ne
sont-ils pas plus motivés pour défendre
les enjeux sociétaux - le mariage pour
tous, les immigrés - que pour participer à
la lutte contre le changement climatique ?

86

Daniel Boy - Où va l'écologie politique ?

En fin de compte, les associations de
défense de l'environnement n'ont-elles
pas fait la preuve d'une meilleure efficacité
pour infléchir la législation environnementale, au temps du Grenelle de
l'environnement ?

LES DEUX STRATÉGIES
POUR FAIRE AVANCER
LA CAUSE ENVIRONNEMENTALE
Comme d'autres causes, celle de l'écologie peut choisir entre deux stratégies de
base : la plus ancienne et la plus commune en politique, consiste à faire
pression de l'extérieur du jeu politique,
aussi bien au niveau local qu'au niveau
politique, tant sur les pouvoirs publics
que sur des partenaires ponctuels autres organisations non gouvernementales, partis politiques. La seconde
stratégie consiste à investir le champ
politique, en créant un parti écologiste
destiné à participer au jeu électoral
et à gagner des postes électifs au niveau
local et national.
La première méthode - l'influence de l'extérieur - a toujours été utilisée par les
écologistes. Dès le début des années 1970,
des groupes de militants écologistes
s'adressaient aux partis dits traditionnels,

pour leur suggérer d'intégrer à leur
programme politique des enjeux environnementaux. Quant aux tentatives de
pression sur les pouvoirs publics, elles
sont ancrées, depuis longtemps, dans les
pratiques des associations de défense de
l'environnement : mobilisations locales,
demandes de concertation, recours en
justice, ont fait partie de tout temps de
la panoplie d'action des écologistes.
Mais, le bilan de ces actions est incertain.
Au niveau local, la ténacité de la pression
a pu remporter des victoires - le Larzac,
l'abandon du projet de centrale nucléaire
de Plogoff. Pourtant, les nombreuses
mobilisations du mouvement antinucléaire n'ont jamais véritablement infléchi
la stratégie d'équipement nucléaire
française. Cet échec tient aux limites
imposées, dans le système politique français à l'accès au pouvoir central : les
partenaires sociaux sont reconnus et la
concertation s'organise assez régulièrement avec eux, malgré les divisions du
mouvement syndical. Mais, cette règle ne
s'applique pas à d'éventuels partenaires
environnementaux : nul critère ne définit
précisément quels sont les représentants
légitimes de l'environnement. Dans ces
conditions, jusqu'à une période récente,
les pouvoirs publics ne consultaient les

la revue socialiste 59
le dossier

organisations environnementales que de
manière épisodique et sans leur concéder
de grands pouvoirs d'influence dans la
concertation.
Exception à cette règle, la tenue d'un
"Grenelle de l'environnement", en 20072008, a pour partie changé les règles
du jeu. Promis par le candidat, Nicolas
Sarkozy, lors de la campagne présidentielle, le "Grenelle de l'environnement" a
inauguré la pratique d'une gouvernance
à cinq des enjeux environnementaux.
Dans cet ensemble réunissant l’État, les
élus, les syndicats représentatifs des salariés, les entreprises et les associations, ces
dernières se trouvent, pour la première
fois, en situation d'influencer, de façon
significative, les politiques d'environnement. Suivi par les lois Grenelle 1 et 2, la
concertation aboutit à une forte impulsion
de ces politiques, même si la phase législative tend à atténuer quelque peu les
ambitions des groupes de travail qui
s'étaient réunis, en 2007-2008. De plus, l'intégration des associations de défense de
l'environnement, au sein du Conseil national de la transition écologique, confirme
la pérennité d'une gouvernance partagée.
Cette novation institutionnelle légitime la
stratégie de pression associative, au détriment de la stratégie partisane.

La seconde stratégie - celle qui consiste
à adopter la forme partisane pour entrer
dans le jeu politique - a été privilégiée
par les Verts, depuis 1984, date de la création officielle de ce parti. Depuis cette
fondation initiale, le parti des Verts transformé en Europe Ecologie Les Verts,
en 2009 - a peu à peu investi le champ
politique, en obtenant des élus, d'abord
au niveau régional (dès 1992), puis
au niveau national, depuis 1997. Cette
stratégie a aussi abouti à la formation
de coalitions électorales et d'accord de
gouvernement avec le Parti socialiste,
d'abord, de 1997 à 2002, lors de la
Gauche Plurielle, puis, plus récemment,
dans le gouvernement de Jean-Marc
Ayrault. Quels ont été les bénéfices de
cette seconde stratégie, du point de vue
de l'inflexion des politiques publiques
d'environnement ? Pour le temps de la
Gauche Plurielle, les bénéfices ont été
bien maigres : l'accord prévoyait essentiellement l'arrêt de la centrale nucléaire
de Creys Malville (le surgénérateur
Superphénix) et l'abandon du canal à
grand gabarit Rhin-Rhône. Une fois obtenues ces deux concessions, les Verts
au pouvoir, avec une ministre de l'Environnement, Dominique Voynet, eurent
bien du mal à faire entendre la voix et les

88

Daniel Boy - Où va l'écologie politique ?

exigences de l'écologie, au sein du gouvernement de Lionel Jospin. La seconde
expérience, issue d'une négociation avec
le Parti socialiste, lors de la campagne
présidentielle de 2012, eut davantage de
poids politique. L'accord prévoyait, en
effet, outre diverses mesures environnementales, la diminution, à 50 %, de la
contribution du nucléaire à la production
d'électricité, en 2025. Ces diverses mesures
trouvent leur aboutissement dans une loi
de transition énergétique, très récemment
adoptée par le Parlement.
En somme, les deux stratégies - externe
ou interne au jeu politique - ont eu chacune leur bénéfice : dans un cas, les lois
Grenelle, dans l'autre, la loi de transition
énergétique. A l'aune de la transformation des politiques publiques induites

En somme, les deux stratégies externe ou interne au jeu
politique - ont eu chacune
leur bénéfice : dans un cas,
les lois Grenelle, dans l'autre,
la loi de transition énergétique.
par ces deux lois, peut-on en conclure
que l'une des stratégies l'a emporté sur
l'autre ? Il est bien difficile de trancher
cette question, car les mesures adoptées

dans l'un et l'autre cas ne concernent pas
les mêmes enjeux environnementaux.
Il faut, enfin, revenir sur le fait que la stratégie d'alliance des Verts avec les
socialistes s'est interrompue au moment
de la formation du gouvernement de
Manuel Valls. Quelles sont les raisons de
ce demi-échec ?

LES VERTS
ET LE POUVOIR
Pendant une période de son histoire, le
parti des Verts a occulté la question de l'alliance, en vue du partage du pouvoir : de
1986 à 1993, les assemblées générales ont
été dominées par les partisans d'Antoine
Waechter qui prônaient une stratégie du
« ni droite ni gauche », interdisant toute
recherche de partenaires politiques. Dans
un second temps, Dominique Voynet et
ses partisans parviennent à obtenir la
direction du mouvement et l'orientent,
très discrètement, vers un dialogue avec
le Parti socialiste, en vue d'une alliance
électorale et programmatique. Cette nouvelle orientation se précise lors des
élections législatives de 1997, précipitées
par la dissolution de l'Assemblée. Un
accord est donc conclu avec le Parti socialiste : il prévoit que dans un certain
nombre de circonscriptions, des candi-

la revue socialiste 59
le dossier

dats Verts auront le monopole de représentation de la Gauche plurielle. Grâce
à ce dispositif, sept députés écologistes,
dont quatre Verts, sont élus. Dominique
Voynet accède au poste de ministre de
l'Environnement. L'accord électoral est
accompagné d'un accord programmatique qui n'est pas très contraignant,
en-dehors de quelques mesures-phares.
Tout au long de cette législature, Les Verts
demeurent fidèles à leur allié socialiste,
malgré la timidité des avancées obtenues
dans le domaine des politiques publiques
d'environnement.
A l'approche des élections présidentielle
et législatives de 2012, la même stratégie
est adoptée par le mouvement devenu
entretemps "Europe Ecologie Les Verts".
Fort de leurs succès aux élections Européennes de 2009 et régionales de 2010,
les écologistes négocient un programme
politique plus ambitieux et une alliance
électorale plus efficace. Lors des élections
législatives de 2012, quatorze écologistes
sont élus, deux postes ministériels sont
obtenus. L'accord programmatique est
cette fois beaucoup plus ambitieux : la
plupart de ses dispositions seront reprises
dans la Loi de Transition énergétique.
Mais, la nomination de Manuel Valls au
poste de Premier ministre met fin à la

participation ministérielle des Verts et,
depuis cette date, les désaccords des Verts
avec le pouvoir socialiste deviennent flagrants. Pourquoi cette rupture ?
Elle s'est faite à l'initiative de Cécile Duflot,
dont on n'ignore pas qu'elle avait des
relations particulièrement tendues avec
Manuel Valls. La rupture a ensuite été
validée par le Bureau exécutif du mouvement, qui comptait suffisamment de
partisans de l'ex-Secrétaire des Verts
pour valider sa prise de position. Mais, ce
choix n'a pas été approuvé par tous. Une
partie des élus (députés sénateurs) l'a
ouvertement regretté. On devine que la
perspective d'occuper un poste ministériel pouvait tenter certains. Mais, au-delà
de ces ambitions personnelles, cette crise
est significative des relations ambiguës
qu'entretiennent les Verts avec le pouvoir.
La difficulté vient du fait que la majorité
des adhérents Verts se situent politiquement « à gauche » du Parti socialiste. Les
différences sont flagrantes, notamment,
en ce qui concerne les enjeux sociétaux Mariage pour tous, immigration - sur
lesquels les Verts prennent toujours des
positions plus radicales que le Parti
socialiste. C'est du reste sur la question de
l'expulsion des Roms que la querelle

90

Daniel Boy - Où va l'écologie politique ?

entre Cécile Duflot et Manuel Valls s'était
envenimée. Paradoxalement, la rupture
avec le Parti socialiste n'est nullement
motivée par des enjeux environnementaux : la loi de Transition énergétique
était en voie de finalisation et l'on peut
penser que, par leur présence au gouvernement, les Verts auraient peut-être
pu l'infléchir dans le sens de leurs choix
environnementaux. En réalité, c'est le
positionnement politique de Manuel
Valls qui est condamné d'avance.
Pourtant, dans leur majorité, les adhérents Verts approuvent l'idée de l'alliance
électorale et programmatique. Ils se sont
même toujours montrés fiers de faire
figurer l'un des leurs dans une équipe
gouvernementale. Mais, il reste une série
de désaccords politiques avec le Parti
socialiste qui complique les relations
entre les deux partenaires. Et l'expérience du pouvoir peut être difficile à
vivre quand les évènements contraignent les Verts à accepter des mesures
gouvernementales contraires à leurs
convictions. Une bonne partie du mouvement Vert se sent probablement plus
proche des positions politiques du Parti
de Gauche que du Parti socialiste. Mais,
la contrainte électorale est là : seul le

Parti socialiste a les moyens de leur proposer une alliance électorale bénéfique.
Entre les impératifs de l'accès au pouvoir
et les contraintes idéologiques, les Verts
n'ont pas véritablement réussi à choisir,
ou, en tout cas, ils ne s'accordent pas

Dans leur majorité,
les adhérents Verts approuvent
l'idée de l'alliance électorale et
programmatique. Ils se sont
même toujours montrés fiers de
faire figurer l'un des leurs dans
une équipe gouvernementale.
entre eux sur la façon de résoudre
ce dilemme. D'autres partis, pourtant,
se trouvent dans des situations analogues : l'alliance avec un partenaire
plus puissant que soi-même se fait, inévitablement, au prix de compromis
idéologiques. Le refus par le Parti Communiste de participer au gouvernement
de Laurent Fabius (1984), a probablement des motivations analogues à la
rupture des Verts avec le gouvernement
Valls. Mais, à la différence du Parti Communiste, par définition discipliné, les
Verts étalent leur divisions sur la place
publique et rendent incompréhensible
leur stratégie politique.

la revue socialiste 59
le dossier

Les conséquences de cet état de fait sont
calamiteuses pour le parti des Verts.
Elles soulignent les points de faiblesse de
ce parti, toujours soulignés dans les
médias et sans doute partagés par le
public : les Verts sont incapables de
s'entendre entre eux, tout en affirmant
leur volonté de se différencier des partis
traditionnels ; ils sont, pour certains
d'entre eux, trop sensibles aux ors du
pouvoir ; enfin, et surtout, les enjeux environnementaux ne sont pas leur première
priorité. Pour se défaire de cette image

négative d'ici les prochaines échéances
électorales, les Verts auront fort à faire.
Sans doute le déficit d'image ne serat-il pas trop handicapant pour les élections régionales à venir, car le niveau
régional leur a toujours été favorable.
Mais, pour les élections présidentielle
et législatives de 2017, leur marge de
manœuvre sera réduite : comment
négocier avec un Parti socialiste qui ne
gardera sans doute pas le meilleur
souvenir de l'alliance de 2012 ? Où chercher d'autres partenaires politiques ?

grand texte

la revue socialiste 59

François Mitterrand

C’

Sommet de la Terre,
Rio de Janeiro, 13 juin 1992

est un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, lorsque l’écologie,
comme politique publique, en était encore à ses balbutiements, sous les deux mandats
de François Mitterrand. Portée par des personnalités de la société civile comme René
Dumont, Brice Lalonde ou le commandant Cousteau, la question écologique, et notamment le dossier de la protection de la Terre contre la destruction de la couche d’ozone, a peu à peu envahi la
sphère des politiques publiques, sous les deux septennats de François Mitterrand. Le premier président socialiste de la Ve République était un amoureux de la nature, et, plus particulièrement, des
arbres, sur lesquels il pouvait disserter des heures durant. Il était ainsi intarissable sur le sort des
ormes, ces grands arbres européens menacés de disparition. Son sceau élyséen était d’ailleurs constitué des branches mêlées du chêne et de l’olivier. Son action en matière d’écologie, qu’il liait de
manière indissociable à un rééquilibrage entre Nord et Sud, est majeure, de la création - annoncée
à Rabat, fin 1988, et concrétisée au sommet du G7 de la Grande Arche, en 1989 - d’un Observatoire
du Sahara et du Sahel jusqu’au discours de Rio, lors du sommet de la Terre, en 1992.

Dans un discours prononcé lors de la conférence internationale de La Haye, le 11 mars 1989, où avait
été adoptée, malgré les vives oppositions américaine, britannique… et soviétique, une déclaration souhaitant la création d’une autorité supranationale de régulation, François Mitterrand affirmait : « La
détérioration de l’atmosphère est aujourd’hui certaine, son traitement ne peut être que mondial.
L’appel que nous allons signer peut constituer une date dans l’histoire de l’humanité si, pour la
première fois, comme nous l’y invitons, elle accepte des délégations partielles de souveraineté dans
le domaine limité nécessaire à notre propre survie. La négociation internationale n’a de chance
d’aboutir que dans le cadre des Nations unies où nous entendons la situer mais cette négociation
devra progresser plus rapidement qu’à l’ordinaire ». Tout était dit, déjà…1
Hélène Fontanaud

Chargée de mission à la direction des études du Parti socialiste.
1. Pour en savoir plus, lire l’article documenté de Jean Adouze, ancien conseiller élyséen de François Mitterrand sur l’environnement, dans
la revue Cairn Info http://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2011-1-page-71.htm.

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François Mitterrand - Sommet de la Terre, Rio de Janeiro, 13 juin 1992

Chaque peuple a conçu, dans son premier âge, ces mythes terribles ou merveilleux sur la création du monde ; mais,
aujourd'hui, c'est de destruction qu'il
s'agit. Dans la longue suite des temps,
nous sommes, en effet, les premières générations, trois millions d'années peut-

Chaque peuple a conçu,
dans son premier âge, ces
mythes terribles ou merveilleux
sur la création du monde ;
mais, aujourd'hui, c'est
de destruction qu'il s'agit.
être après l'apparition de nos lointains
ancêtres, à prendre conscience des lois
physiques qui nous gouvernent. Essayons de formuler celles qui donnent à
notre rencontre de Rio son véritable sens.
La première est que la Terre est un système vivant dont les parties sont interdépendantes et donc que le sort de toutes
les espèces, hommes, animaux, végétaux
est lié. La deuxième nous dit que les ressources de la Terre sont limitées. La troisième qu'on ne peut séparer l'homme de
la nature, car il est la nature même
comme le sont l'eau, l'arbre, le vent, le
fond des mers. Dominé par les éléments
depuis la nuit des temps, il est capable
désormais de tuer toute vie sur la terre et

par là de s'anéantir. Telle est bien la question. Un jour on nous dira, vous saviez
tout cela, qu'avez-vous fait ? Mesdames
et Messieurs, c'est le vrai sujet de notre
conférence.
Notre devoir - il est le même partout et
pour tous - est de faire que la terre nourricière soit à la fois notre maison et notre
jardin. Notre abri et notre aliment. Voilà
qui nous propose une ambition incomparable, un projet pour le siècle, pour les
siècles. Notre terre souffre à la fois des rigueurs des climats et des fureurs des
hommes, on n'apaisera pas les unes
sans maîtriser les autres. Mais comment
définir notre tâche ? Elle est d'imaginer et
de mettre en œuvre un mode de croissance et de développement au Nord
comme au Sud qui préserve et qui restaure dans la biosphère comme dans
chaque région de la planète l'environnement nécessaire aux diverses formes de
la vie. Environnement et développement
vont de pair. Essayons donc de distinguer
les objectifs qui guideront notre action.
J'en vois quatre.
D'abord, mieux connaître notre planète,
à commencer par la biosphère qui
constitue un préalable. Beaucoup d'entre
vous ont réalisé chez eux d'utiles expériences pour contribuer à la réflexion

la revue socialiste 59
GRAND TEXTE

commune. J'indiquerai qu'en 1989,
la France a demandé l'institution d'un
"observatoire de la Planète", qu'elle a
affiné pour que des moyens spatiaux
notamment par le satellite européen
SPOT 4 et son détecteur nommé "végétation", soit davantage mis en usage. En
Afrique, elle est à l'origine de l'observatoire du Sahara et du Sahel, outil majeur
de la lutte contre la désertification. Elle
propose aujourd'hui, avec ses parte-

II conviendrait de mieux cerner
le rôle, ou la responsabilité
des pays du Nord. Je pense
qu'ils ont à préserver et
à restaurer leur propre domaine
(eau, air, villes, paysages),
ce à quoi leurs gouvernements
s'emploient d'inégale façon.
naires européens, que tous les pays du
monde puissent avoir accès aux données
spatiales applicables à l'environnement.
Deuxièmement, il conviendrait de mieux
cerner le rôle, ou la responsabilité des
pays du Nord. Je pense qu'ils ont à préserver et à restaurer leur propre domaine
(eau, air, villes, paysages), ce à quoi leurs
gouvernements s'emploient d'inégale
façon. Qu'ils ont à s'interdire toutes atteintes à l'environnement des pays du

Sud. C'est l'objet de la très stricte législation française sur l'exportation des déchets. Qu'ils doivent contribuer à réduire
les altérations de l'environnement global
(air, atmosphère, océans, climats) et c'est
dans cet esprit que l'Australie et la France
ont été les initiatrices de la protection de
l'Antarctique et que mon pays adhère
aux projets européens de stabilisation,
d'ici à 10 ans, des rejets de gaz carbonique, au niveau de 1990. J'ajoute que la
France approuve la Convention sur les
climats, qu'elle a préconisée naguère à
La Haye et la Convention sur la diversité
biologique, même si elle eut préféré des
engagements plus audacieux. Mais c'est
un début. L'élan est donné ; demain, je
l'espère, on ira plus loin. Pour les mêmes
raisons et avec les mêmes remarques,
la France adhère à la Déclaration sur les
forêts. Je souhaite également que nous
nous attelions sans plus attendre à la rédaction d'une Convention de l'eau potable tout aussi indispensable. On s'étonne
que cela ne soit pas déjà fait. J'attends
enfin que les pays du Nord s'attachent à
la définition des urgences écologiques et
qu'ils encouragent l'action des organisations non gouvernementales du Nord et
du Sud, que je salue en cette occasion.
Troisièmement, les pays du Sud, quelle

96

François Mitterrand - Sommet de la Terre, Rio de Janeiro, 13 juin 1992

que soit leur volonté, légitime, de se développer, ne peuvent s'exonérer de leur
part de solidarité, afin de protéger une
biosphère, qui est la même pour tous. Je
forme des vœux pour qu'ils veillent à leur
environnement immédiat et assurent
leur progrès économique et technique
sans polluer comme l'ont fait les pays
industrialisés dans le passé. Grâce à
la technologie et à l'accélération des
connaissances ils gagneront, au moins,
un siècle ! Mais cela ne sera possible
qu'au prix d'un effort planétaire de solidarité, d'aide au transfert de technologies, de partage qui incombe au premier
chef aux pays développés. Ces pays, je
le répète ici, devraient consacrer avant
l'an 2000, 0,7 % de leur produit national
brut à cette aide. La France dont l'effort
se monte à ce jour à 0,56 % est résolue
à atteindre cet objectif. Elle doublera également sa contribution au Fond d'environnement mondial et œuvre pour la
reconduction de la facilité d'Ajustement
structurel (AID). Elle s'associe à l'initiative
européenne pour le financement de
l'Agenda 21 et elle participera activement
à son exécution. Quatrièmement, l'opinion mondiale et les organisations non2. Fernando Collor a été président du Brésil de 1990 à 1992.

gouvernementales qui en sont souvent
l'expression attendent certes de la Conférence de Rio des résultats immédiats.
Mais, que cette Conférence soit surtout le
début d'un processus destiné à se poursuivre et à s'amplifier. Fixons un nouveau
rendez-vous d'ici trois à cinq ans ; avançons dans la mise en œuvre des quatre
grands chapitres d'un programme pour
le XXIe siècle, l'Agenda 21 élaboré par
cette conférence. Aidons ceux qui en ont
besoin en dégageant des financements
nouveaux. Mettons en place les institutions et les mécanismes permanents qui
assureront le suivi de nos travaux. La
France approuve à cet égard et sans réserve, la création d'une « Commission de
développement durable », premier pas
vers cette haute autorité mondiale que
mon pays avait proposée à La Haye et
vers ce « Conseil de la terre » suggéré par
le Président Collor2, idées moins utopiques qu'il n'y parait. Je me réjouis de
voir les pays de la Communauté européenne resserrer les rangs sur ce point.
Et pourquoi le Secrétaire général des Nations Unies ne recevrait-il pas la mission
de faire le point, tous les ans, sur l'exécution de l'Agenda 21 ?

la revue socialiste 59
GRAND TEXTE

Pour ne pas alourdir cet exposé, je n'ai
pas parlé des pays de l'Europe de l'Est qui
souffrent à la fois de l'industrialisation
mal gérée, comme le Nord, et de l'absence d'infrastructures, comme le Sud.
L'exemple des centrales nucléaires
devrait suffire à mobiliser les pays en mesure d'agir dans ce domaine. Ils le feront,
je le suppose, en d'autres lieux. Toute
réponse aux problèmes posés par l'environnement ne peut qu'être, disonsle sans arrêt, que globale, universelle.
Nous savons qu'il nous reste un immense chemin à parcourir pour rapprocher les points de vue, pour dégager
des solutions communes. Mais, notre
rencontre n'aura pas été vaine si elle
permet de faire comprendre aux peuples
du Sud que l'écologie n'est pas un luxe de
nantis et à ceux du Nord qu'il n'est pas de
vraie protection de l'environnement sans
aide au développement. Mesdames et
Messieurs, jamais l'humanité ne s'est
assignée des objectifs aussi ambitieux.
Mais, jamais non plus cela n'avait été
comme aujourd'hui la condition de sa
propre survie. Nous aurons à expliquer,
à convaincre, à encourager, mais aussi à
empêcher. Notre premier devoir au sein
d'une Organisation des Nations Unies
prête de plus en plus à exercer sa voca-

tion, sera de préserver ou de rétablir
la paix dans le monde, sans quoi rien
d'autre ne sera possible. Mais, aussi d'imposer la coopération contre l'esprit de
clocher, le respect mutuel contre la domination, la solidarité et le partage contre

Notre rencontre n'aura pas
été vaine si elle permet de faire
comprendre aux peuples du Sud
que l'écologie n'est pas un luxe
de nantis et à ceux du Nord
qu'il n'est pas de vraie protection
de l'environnement sans aide
au développement.
le repli sur soi, le souci de l'avenir contre
les calculs à court terme. Le monde a le
plus grand besoin que s'impose à tous,
une obligation d'assistance mutuelle
écologique. On insistera jamais assez sur
ce point, sur le rôle de l'éducation qui mériterait à elle seule que nos pays choisissent d'en faire une action prioritaire.
Nous allons connaître, en effet, une mutation équivalente à celle du néolithique
et du début de l'industrialisation et qui se
déroulera sur des décennies et peut-être
davantage. Le « nouvel ordre international » sera celui qui saura combiner le
désarmement, la sécurité, le développement et le respect de l'environnement.

98

François Mitterrand - Sommet de la Terre, Rio de Janeiro, 13 juin 1992

A nous, responsables, de le préparer et
de le bâtir en prévenant ou en résolvant

Nous allons connaître,
une mutation équivalente à celle
du néolithique et du début
de l'industrialisation et qui
se déroulera sur des décennies
et peut-être davantage.
les conflits. De cet impératif, une éthique
mondiale naîtra qui valorisera les com-

portements allant dans ces sens et stigmatisera ceux qui multiplieront les entraves. Dernière réflexion : ne croyez-vous
pas que la drogue, la violence, le crime, le
fanatisme sont à placer au rang des pires
pollutions et que l'une des biodiversités
à protéger sans perdre de temps est celle
des cultures et des civilisations menacées d'étouffement ? Mesdames et Messieurs, faites, je vous en prie que le nom
de Rio 1992 soit synonyme d'espérance.

le débat

la revue socialiste 59

Paul Quilès

Ancien Ministre de la défense, ex-Président de la Commission de la défense à l’Assemblée Nationale,
ancien délégué national du PS, chargé des questions de défense et de stratégie (1995-2008).

L

Dissuasion nucléaire :
abandonner les mythes

es socialistes sont toujours timides, et parfois gênés sur ce sujet. Il leur arrive d’en
découvrir l’importance quand le président de la République est socialiste et qu’il
apparaît comme le « chef des armées » et le détenteur du « pouvoir nucléaire ». Le
PS s’est exprimé peu souvent sur les questions de défense. Le court paragraphe qui aborde
ces questions à la fin du texte de la Convention internationale du PS d’octobre 20101 montre
bien qu’il faut aller plus loin dans notre réflexion et nos propositions.

Nous devons faire le lien entre nos analyses, nos propositions et les valeurs qui
fondent la tradition internationaliste, à
laquelle nous sommes attachés : la solidarité, la réduction des inégalités, le règlement politique des conflits grâce à
l’arbitrage international, l’utilisation me-

surée de la force en dernier ressort et de
manière proportionnelle pour faire face
aux menaces graves contre notre sécurité, conformément au droit international. Nous devons trier et hiérarchiser nos
thèmes d’intervention, pour être audibles, convaincants et efficaces, en évitant

1. Extrait du texte de la Convention : « Notre action pour assurer la sécurité s’accompagnera d’une position claire et responsable en faveur du désarmement : le désarmement plutôt que la course aux arsenaux défensifs. Sans remettre en
cause la légitimité d’une dissuasion indépendante de notre pays, tant que subsistent d’autres arsenaux nucléaires, la
France reprendra son rôle d’impulsion dans les débats sur le désarmement et la non-prolifération des armes de destruction massive. Celui-ci, appliqué à un cadre régional en particulier, peut contribuer fortement à l’apaisement des
tensions. La France soutiendra activement le projet d’un Moyen-Orient dénucléarisé.
Nous saisirons l’opportunité historique créée par les orientations du Président Obama en faveur d’un désarmement
nucléaire universel, progressif, négocié et efficacement contrôlé. La France exprimera son soutien à la perspective d’un
monde sans armes nucléaires.
Nous prendrons des initiatives afin de relancer les négociations pour un traité d’interdiction de la production de
matières fissiles à usage militaire.
Nous soutiendrons les initiatives tendant à une réduction des armements conventionnels les plus déstabilisants et les
plus dangereux pour les populations, en particulier les armes de petit calibre qui font aujourd’hui des ravages dans
les conflits africains. La vigilance politique sur les ventes d’armement, affaiblie par le pouvoir actuel, sera rétablie. »

100

Paul Quilès - Dissuasion nucléaire : abandonner les mythes

de nous limiter à un catalogue de bonnes
intentions. Nous devons répéter que la
construction de la paix est au cœur du
message internationaliste des socialistes,
tout en étant conscients que c’est un mécanisme complexe, qui passe par :
- la prévention et l’anticipation, à partir
d’une analyse sérieuse de l’état du
monde, de ses dysfonctionnements, des
motivations des acteurs ;
- l’intervention, menée, lorsqu’elle devient
inévitable, sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU ou en légitime défense ;
- la consolidation de la paix, qui a pour
objectif d’éviter qu’un pays ne retombe
dans la crise et qui nécessite un engagement de très long terme de la communauté internationale, pour remettre
sur pied des pays et des économies dévastés par la guerre.
- la maîtrise des armements et le désarmement, notamment nucléaire, qui constitue un élément efficace de ce mécanisme
au service de la paix et de la sécurité.

À QUOI SERT
LA DISSUASION NUCLÉAIRE ?
Mali, Centrafrique, Irak, Syrie, terrorisme
djihadiste, Ukraine… Personne n’en
doute, l’arme nucléaire n’a servi et ne servira à rien dans le déroulement de ces

conflits. Elle ne sera d’aucune utilité, non
plus, dans la réponse à apporter aux menaces qu’ils représentent. Et pourtant,
l’existence de tensions internationales,
qui n’ont pas disparu avec la chute du
Mur de Berlin, mais qui ont pris des

L’existence de tensions
internationales, qui n’ont pas
disparu avec la chute du Mur de
Berlin, mais qui ont pris des
formes nouvelles, est un
argument qu’utilisent les
inconditionnels de l’arme
nucléaire pour refuser
tout débat sur le sujet.
formes nouvelles, est un argument
qu’utilisent les inconditionnels de l’arme
nucléaire pour refuser tout débat sur le
sujet. Pensez donc, disent-ils, il est indispensable, dans ce monde dangereux, de
disposer de l’« assurance vie » que nous
apporte l’armement nucléaire. Mais, ils
refusent tout à la fois d’imaginer les scénarios d’emploi de cette arme, prétendument décrite comme une « arme de non
emploi » et d’autoriser d’autres pays à
disposer de cette assurance ! Ceux qui ne
partagent pas leur conviction sont traités,
au mieux, par le mépris. Il faut dire que
cette conviction a toutes les caractéris-

la revue socialiste 59
le débat

Comme il s’agit d’une religion,
il est impossible de remettre en
cause la doctrine fondamentale,
celle de la dissuasion nucléaire,
présentée comme indispensable
et consubstantielle à la France.
tiques d’une foi, bâtie sur des certitudes
mystérieuses, avec ses dogmes, ses formulations peu accessibles au grand public, ses grands prêtres. Comme il s’agit
d’une religion, il est impossible de remettre en cause la doctrine fondamentale,
celle de la dissuasion nucléaire, présentée comme indispensable et consubstantielle à la France. Etonnante prégnance
de cette approche quasi religieuse de la
sécurité dans un pays, pourtant laïque et
qui ne reconnaît donc aucune religion officielle !

LES DOGMES
Pour étayer mon propos, je prendrai
quelques exemples de ces dogmes.
• Il paraît que la possession de l’arme nucléaire permettrait à la France de jouer
un rôle important sur la scène internationale. Je ne sache pas, pourtant, que
cet argument ait pesé lorsqu’il s’est agi
pour Vladimir Poutine d’accepter de
discuter de la crise ukrainienne avec la

représentante d’un pays non nucléaire,
l’Allemagne.
• Quant à prétendre que le statut de membre permanent de la France au Conseil
de sécurité de l’ONU lui imposerait de
disposer d’un armement nucléaire, c’est
tout simplement méconnaître l’Histoire.
Lors de la création de l’ONU, en 1945, un
seul membre permanent du Conseil de
sécurité possédait des bombes atomiques : les Etats- Unis, qui en avaient
déjà « utilisé » deux contre le Japon.
• Dans les discours officiels, l’armement
nucléaire est présenté comme une
garantie de la stabilité et donc de la paix
dans le monde, à condition qu’il ne
dépasse pas un niveau de « stricte suffisance ». Le concept de suffisance n’appelle, en toute logique, aucun qualificatif.
Un armement est suffisant ou ne l’est
pas. Si on qualifie la suffisance de stricte,
c’est parce qu’on veut faire croire que
l’arme est rigoureusement dimensionnée et, en quelque sorte, calculée au millimètre. Or, il est, en réalité, impossible
de définir en toute rigueur un niveau
de suffisance au-delà duquel l’arme
nucléaire serait déstabilisante et en-deçà
duquel elle perdrait sa crédibilité.
• On affirme que la possession d’un
armement nucléaire est utile pour

102

Paul Quilès - Dissuasion nucléaire : abandonner les mythes

lutter contre la prolifération. Or, c’est
bien au contraire l’addiction des
grandes puissances au nucléaire militaire, qui pousse à la prolifération dans
les pays qui écoutent leurs arguments,
à savoir que la possession de l’arme
nucléaire serait la meilleure façon de
se défendre et de se faire « entendre »
(Inde, Pakistan, Iran…). C’est pourquoi
ces Etats pratiquent délibérément
ce que l’on nomme la prolifération
« verticale », en accroissant leurs systèmes d’armes par des programmes
de modernisation.
• On nous dit que la France respecte le
Traité de Non-Prolifération (TNP), dont
notre pays est signataire, depuis 1992.
C’est inexact, puisque la modernisation
des armes va à l’encontre de l’engagement de l’article VI de ce traité - « Chacune des Parties au Traité s’engage à
poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives
à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et
sur un traité de désarmement général
et complet sous un contrôle international strict et efficace. » - et des décisions
prises lors des conférences d’examen
de ce traité tous les cinq ans.

• Cet armement ne coûterait pas cher.
Tout est relatif, puisque la loi de
programmation militaire annonce
23,3 milliards d’€ de dépenses d’équipement, pour la période 2014-2019, sans
parler de ce qui est caché dans d’autres
chapitres budgétaires. Chaque décision
politique, sur ces équipements, engage
des dépenses pour plusieurs décennies.
• La dissuasion interdirait toute attaque
nucléaire. Si c’était le cas, pourquoi
donc prévoir avec l’OTAN un coûteux
« bouclier anti-missile », qui signe
l’échec de la dissuasion ?
• Bien d’autres contrevérités sont colportées, et pas seulement en France. Leur
répétition n’en fait pas, pour autant,
des vérités. Par exemple, l’affirmation
que le bombardement d’Hiroshima
et de Nagasaki aurait permis de mettre
fin à la Seconde Guerre mondiale,
ou encore que l’amoncellement des
ogives nucléaires ne présente pas
de danger. Trois conférences internationales sur l’impact humanitaire
catastrophique des armes nucléaires,
avec 158 Etats présents lors de la
dernière - décembre 2014, à Vienne,
mais sans la présence de la France ont fait la preuve de l’inexactitude de
ces affirmations.

la revue socialiste 59
le débat

L’ARGUMENT DU CONSENSUS
C’est l’argument suprême : il y aurait un
consensus, en France, sur cette question.
Mais, comment peut-on l’affirmer, en l’absence de véritable débat ? Le débat suppose la confrontation et l’expression des
désaccords, ainsi qu’une information
complète du public, actuellement désinformé par des enquêtes d’opinion mystificatrices. Or, ces conditions ne sont pas
remplies. Le terme de consensus est
donc totalement déplacé. Si on veut
qu’une large majorité se dégage en

« On ne sait jamais ce qui
peut arriver ! ». C’est au nom
de ce principe que le monde
s’est laissé entraîner dans une
folle course aux armements
pendant quarante-cinq ans, qui
a vu le stock d’armes nucléaires
passer de trois, en 1945, à 70 000
au début des années 1990.
faveur de choix clairement définis, qu’il
s’agisse du désarmement nucléaire ou
de toute autre question majeure, il faut,
au préalable, une large information, un
débat national, une confrontation des
points de vue d’experts indépendants. Au
terme du processus, un débat parlementaire doit avoir lieu. Parmi les éléments

du débat, devraient figurer les scénarios
d’emploi, dont on ne parle jamais. Il paraît que le refus de donner des scénarios
serait inhérent à la dissuasion nucléaire.
On laisse donc le flou sur des questions
comme « à quoi ça peut servir et dans
quelles circonstances ? », avec la réponse
censée mettre fin à tout débat : « on ne
sait jamais ce qui peut arriver ! ». C’est au
nom de ce principe que le monde s’est
laissé entraîner dans une folle course aux
armements pendant quarante-cinq ans,
qui a vu le stock d’armes nucléaires passer de trois, en 1945, à 70 000 au début
des années 1990.
En réalité, on se prépare à des emplois
bien déterminés, mais on maintient le secret sur ces scénarios d’emploi, car l’arme
nucléaire serait précisément destinée
à ne pas être employée. Le discours
sur « l’arme de non-emploi », c’est en
quelque sorte « le pari de Pascal ». Il est
dangereux, dans le monde réel, d’adopter
une telle perspective. Parler de la nécessité d’une « autonomie de décision » n’est
pas plus rassurant. Qui décide de la mise
en œuvre de l’arme nucléaire ? En fonction de quelle information ? Avec quelles
concertations ? On répète, depuis des
années, qu’il faut envisager une défense

104

Paul Quilès - Dissuasion nucléaire : abandonner les mythes

européenne. Si la défense européenne est
un objectif, imagine-t-on une autonomie
de décision sur un point aussi essentiel ?
Qui le président de la République va-t-il
appeler, avant de prendre sa décision
d’avoir recours à l’arme nucléaire ou
même de menacer d’y avoir recours ?
Comment définir l’autonomie de décision, au sein de l’Alliance Atlantique, qui
est toujours une alliance nucléaire.
Quelles sont les conséquences de nos
choix pour nos alliés ?
Dans l’élaboration du concept de dissuasion nucléaire, il faut souligner le rôle
joué par le lobby militaro-industriel, dont
on parle trop peu. Les industriels, qui
veulent vendre leurs matériels, exercent
des pressions considérables sur les décideurs, soumis à la double influence des
experts et des lobbies. Il n’est pas interdit,
alors, de se poser des questions sur la rationalité et la justesse de certains choix.
Souvenons-nous du discours édifiant du
Général Eisenhower, en quittant la présidence des Etats-Unis, le 17 janvier 1961 :
« Nous devons veiller à empêcher le complexe militaro-industriel d’acquérir une influence injustifiée dans les structures
gouvernementales… Nous nous trouvons
devant un risque réel, qui se maintiendra

à l’avenir : qu’une concentration désastreuse de pouvoir en des mains dangereuses aille en s’affermissant. Nous
devons veiller à ne jamais laisser le poids
de cette association de pouvoirs mettre en
danger nos libertés ou nos procédures
démocratiques. »

COMMENT AGIR
POUR ALLER VERS UN MONDE
SANS ARMES NUCLÉAIRES ?
Il y a près de vingt-six ans, le Mur de Berlin
tombait. Cet évènement majeur, suivi du
démantèlement du bloc soviétique, mettait fin à la bipolarisation du monde et
marquait une rupture majeure sur la
scène internationale. Pourtant, aucune
nouvelle doctrine de sécurité n’a véritablement émergé de cette mutation géopolitique profonde et la dissuasion nucléaire
- qui consiste à exposer son adversaire à
un risque de destruction massive - reste
le pilier de la politique de défense de la
France. Hier, le contrôle des armes nucléaires symbolisait la volonté de maintenir un équilibre – même fragile - entre les
blocs de l’Est et de l’Ouest. Hier, une certaine pertinence stratégique des armes
nucléaires pouvait se concevoir… encore
que l’on ait, au nom de cette pertinence,
accumulé autant d’armes nucléaires.

la revue socialiste 59
le débat

Aujourd’hui, les menaces auxquelles
nous devions faire face sont à ranger au
nombre des peurs du passé et la théorie
de la dissuasion nucléaire n’est plus
adaptée au monde en mouvement de ce
début de XXIe siècle. Aujourd’hui, c’est
l’existence même des armes nucléaires,
couplée au risque de prolifération et de
terrorisme nucléaire, qui constitue paradoxalement la plus grande menace. On

La nouvelle donne
internationale et son lot
d’instabilités politiques
profondes plaident pour faire
de l’élimination des armes
nucléaires le fer de lance
d’une nouvelle doctrine
de sécurité internationale.
assiste, par exemple, dans le contexte du
conflit ukrainien, à des « gesticulations »
nucléaires russes et américaines, les uns
approchant leurs bombardiers de l’espace aérien des pays de l’OTAN, les autres
s’efforçant de les gêner dans leurs manœuvres et ce, au moment même où les
canaux de communication de crise ne
fonctionnent plus. Dans ce cas précis, la
dissuasion accroît les risques d’escalade,

jusqu’à faire apparaître l’éventualité d’un
chantage nucléaire, alors qu’il faudrait
porter tous les efforts vers la solution politique de la crise et sa « démilitarisation ».
C’est plus par le multilatéralisme et les traités (comme le TNP) qu’on combattra la
prolifération nucléaire que par la dissuasion. La nouvelle donne internationale
et son lot d’instabilités politiques profondes plaident pour faire de l’élimination
des armes nucléaires le fer de lance d’une
nouvelle doctrine de sécurité internationale. Le désarmement nucléaire, présenté
et vécu comme un acte de courage et non
pas comme un acte de faiblesse, passera
par un ensemble d’actions politiques,
diplomatiques et militaires. Chacune a son
importance, chacune est une étape essentielle pour asseoir cette vision d’un monde
sans armes nucléaires.

LE RÔLE DE LA FRANCE
Dans cette nouvelle donne, la France a un
rôle à jouer. Le président de la République, dont les prérogatives sont essentielles dans le fonctionnement de la
Ve République2, a fait un discours à Istres,
le 19 février 2015, dans lequel il a rappelé
les principes classiques de la dissuasion

2. Le décret du 14 janvier 1964 définit le fonctionnement de la « force de frappe » et de la dissuasion nucléaire. Depuis cette date, c’est le
président de la République, et lui seul, qui transmet l’ordre et qui décide, en tant que responsable du Conseil restreint de défense.

106

Paul Quilès - Dissuasion nucléaire : abandonner les mythes

nucléaire, les mêmes qu’à l’époque de la
Guerre froide ! Il est regrettable qu’il n’ait
pas profité de son aura internationale actuelle pour appeler les puissances nucléaires à une conférence internationale,
qui entamerait la marche vers un monde
sans armes nucléaires. Il aurait pu aussi
indiquer qu’il gelait la modernisation des
programmes nucléaires - Sous-marins
nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), missile balistique et aéroporté, têtes nucléaires - et annoncer un programme de
transparence, comme l’ont fait les Britanniques, les Russes et les Américains. Il
aurait pu demander d’inscrire le désarmement nucléaire parmi les priorités de
la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne. Il aurait pu
plaider, au sein de l’OTAN, pour la suspension de la modernisation des armes
nucléaires tactiques américaines et pour
l’ouverture de négociations concernant le
retrait et la réduction de ces armes, en
Europe. Il aurait pu, enfin, rappeler avec

force la nécessité d’une « zone libre
d’armes nucléaires et d’armes de destruction massive » au Moyen-Orient.
L’annonce de ces mesures, qui ne remettraient pas en cause - au moins pour le
moment - l’existence de la dissuasion nucléaire, aurait une valeur symbolique
forte. Elle devrait être suivie d’un vrai
débat parlementaire, associant la société
civile, les scientifiques, les experts officiels
et les militaires sur la possession de cet
arsenal. Une telle démarche, 70 ans après
les bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki, serait certainement saluée et soutenue par une
écrasante majorité des Etats des cinq
continents. La France ne peut plus rester
prisonnière de la pensée d’un monde ancien et vivre sur des mythes. Elle doit redevenir audacieuse et les socialistes
doivent redonner tout leur sens aux
valeurs issues de l’héritage que leur a
légué Jean Jaurès.

BIBLIOGRAPHIE :
- Contribution de Paul Quilès au Congrès de Toulouse du PS (octobre 2012) :
http://www.parti-socialiste.fr/congres/contribution/thematique/le-desarmement-nucleaire-et-la-paix
- « Arrêtez la bombe » (écrit par Paul Quilès, Bernard Norlain et Jean-Marie Collin- Editions du Cherche Midi) :
http://paul.quiles.over-blog.com/article-oui-ce-sera-le-28-fevrier-115517503.html
- Site de l’association ALB (« Arrêtez la bombe ») : http://www.arretezlabombe.fr/

la revue socialiste 59
le débat

Alain Richard

Sénateur, ancien ministre de la défense de 1997 à 2002.

L

Dissuasion française : quel avenir ?

a gauche a connu plusieurs temps dans son approche de la force nucléaire, depuis
l’émergence de cet outil stratégique. Les implications de défense de l’énergie
nucléaire sont apparues presque dès la découverte de l’énergie elle-même, où la
France scientifique de l’entre-deux-guerres a joué un rôle précurseur. Passées la stupeur de
l’utilisation effective de l’arme sur décision du président Truman, et la prise de conscience
de l’intention de l’Union soviétique de s’en doter, les autorités françaises se sont engagées
dans une réflexion sur la place de la France dans ce nouveau rapport de forces mondial.

1945-1981,
LE GRAND ALLER-RETOUR
La politique constante (et non publique)
des gouvernements de la IVe République,
notamment ceux auxquels participaient
les socialistes, a été de soutenir la recherche pour maîtriser l’arme nucléaire,
alors même qu’ils exprimaient une forte
adhésion à l’Alliance atlantique. A mesure
que le programme progressait, les approbations données, en 1954, par Pierre Mendès France, et, en 1956, par Guy Mollet,
furent déterminantes. Lorsque le général
de Gaulle - qui en avait toujours été informé - revint au pouvoir, en mai-juin
1958, l’aboutissement de ce processus

était proche. C’est ce qui permit le premier
essai, en février 1960, proclamé comme
une victoire du nouveau régime, mais hérité, pour l’essentiel, de l’ancien. Entretemps, les socialistes étaient tous entrés
dans l’opposition, avec bien-sûr, de fortes
dissensions entre ceux qui avaient participé à l’avènement de la Ve République et
ceux qui s’y étaient opposés lors du vote
fondateur sur la Constitution. A partir de
positions internationales très différentes,
les composantes de la future recomposition socialiste exprimèrent alors, tout au
long des années 1960, une opposition radicale à l’objectif d’une dissuasion nucléaire propre à la France. C’était l’état de

108

Alain Richard - Dissuasion française : quel avenir ?

la question lors des étapes de l’unification socialiste, entre 1969 et 1975. Le programme commun de 1972, conclu avec
le PCF, entérinait ce refus.
L’architecte de l’unité, François Mitterrand, envisagea, dès lors, la question
sous l’angle de l’accès aux responsabilités et engagea, avec la contribution inlassable de Charles Hernu, une révision

L’architecte de l’unité,
François Mitterrand, envisagea
la question sous l’angle de l’accès
aux responsabilités et engagea,
avec la contribution inlassable
de Charles Hernu, une révision
d’ensemble des options
de défense du Parti socialiste.
d’ensemble des options de défense du
Parti socialiste. Le défi d’une participation
légitime de la France de gauche aux
grands choix internationaux, doublé d’un
enjeu de crédibilité devant une opinion
sensible au thème de l’indépendance nationale, le conduisait à affirmer une politique globale assurant l’opinion la plus
large d’une volonté incontestable de sécurité du pays. Cela se traduisit par le
vote, dans une Convention fort débattue,
en janvier 1978, d’une position publique
entérinant le maintien de la force nu-

cléaire indépendante, mais ouvrant aussi
la perspective d’un désarmement équilibré et contrôlé.

MUTATIONS
DANS LA GUERRE FROIDE
Pendant cette période d’évolution interne,
le contexte nucléaire international se
transformait, on n’en évoque ici que les
grands traits. L’Union soviétique a entrepris, dès 1944, un effort massif pour
développer un arsenal équivalent en
puissance à celui des Etats-Unis, qui
poursuivent la course en tête. La GrandeBretagne s’est dotée d’une force nucléaire
propre, mais techniquement liée au
dispositif américain. La Chine populaire,
dans un processus de plus en plus antagoniste avec l’URSS, dont elle a longtemps
attendu une protection stratégique,
devient plus tardivement une puissance
autonome (premier test, en 1964). Israël,
bénéficiant de transferts techniques de la
France, dans les années 1950, acquiert
une capacité autonome non officialisée,
vers la même époque.
Un premier tournant stratégique de la
guerre froide, au milieu des années 1960,
aboutit à la signature, en 1968, du traité
de non-prolifération qui entérine une distinction entre les « Etats dotés » de l’arme

la revue socialiste 59
le débat

nucléaire et les « non dotés », et établit
une série d’obligations liant les uns aux
autres. Ce système, certes hybride mais
porteur de la seule garantie de sécurité

Un premier tournant stratégique
de la guerre froide, au milieu
des années 1960, aboutit
à la signature, en 1968, du traité
de non-prolifération qui entérine
une distinction entre les
« Etats dotés » de l’arme
nucléaire et les « non dotés »,
et établit une série d’obligations
liant les uns aux autres.
collective, en la matière, et toujours
prolongé, depuis lors, est suivi, dans
les années 1970, d’une série d’accords
stipulant entre Etats-Unis et URSS une
première limitation des arsenaux - à un
niveau très supérieur à ceux des autres
Etats dotés - et aussi des missiles balistiques aptes à porter le feu nucléaire chez
un adversaire éloigné. Le système de
non-prolifération est rejoint progressivement par la très grande majorité des
Etats de la planète, certains - dont la
France, jusqu’en 1992 - se bornant à
en observer les règles, sans y adhérer. Il
obtient, au cours des années 1970-1980,
la renonciation volontaire de puissances

moyennes ayant acquis la maîtrise technologique de l’arme comme la Suède, le
Brésil, l’Argentine et l’Afrique du Sud.

LA GAUCHE
EN RESPONSABILITÉ
C’est dans ce tableau stratégique que
la gauche accède au pouvoir, en 1981.
Le débat sur la dissuasion autonome,
encore vif quelques années plus tôt,
s’éteint rapidement au sein du PS. La
politique suivie par François Mitterrand,
maintenue dans une forte concentration
au sein de l’exécutif, sera, dans la durée,
fondée sur deux axes cohérents. D’une
part, la capacité opérationnelle de la force
sera maintenue au plus haut niveau par
des modernisations successives, poursuivant la planification définie depuis
l’ère gaullienne. D’autre part, des initiatives seront prises pour insérer la France
dans les accords entre Etats détenteurs
qui tendent à limiter la taille des arsenaux, à limiter, puis interdire, les essais,
et à développer des échanges techniques
au service de la sécurité de gestion de ces
armes. C’est, au fond, la traduction en
politique d’Etat des options arrêtées au
sein du parti, quelques années plus tôt.
Cette politique, peu controversée dans le
pays, malgré la persistance d’un mouve-

110

Alain Richard - Dissuasion française : quel avenir ?

ment antinucléaire soutenu par d’autres
forces de gauche, sera approuvée par
le Parlement à de multiples reprises,
en particulier lors du vote des lois de
programmation militaires et budgets
successifs et du Livre Blanc de 1994 - la
gauche au pouvoir ayant maintenu
formellement inchangées les options
du précédent Livre Blanc adopté, en 1972.
Le PS, pendant toute cette période, maintient en son sein une réflexion de défense,

Le retour de la gauche au
gouvernement, en 1997,
confirme les positions définies
sous le leadership de François
Mitterrand, auxquelles Lionel
Jospin avait été associé,
politiquement, en tant que
dirigeant du parti. .
mais n’exprime pas de divergence à
l’égard de cette politique fortement marquée par l’autorité du chef de l’Etat. Face
aux controverses suscitées par le Premier
ministre, Jacques Chirac, lors de la cohabitation de 1986-88, le parti exprime son
soutien à la prééminence présidentielle.
Le retour de la gauche au gouvernement,
en 1997, confirme les positions définies
sous le leadership de François Mitterrand,
auxquelles Lionel Jospin avait été associé,

politiquement, en tant que dirigeant du
parti. Des éléments de doctrine et des
choix de modernisation de l’arme donnent alors lieu à débat avec le président
Chirac, mais sans faire apparaître de divergences publiques de stratégie. Dans
cette période de pouvoir, comme dans les
précédentes, les autres partis associés au
gouvernement, PCF et écologistes, maintiennent leurs positions de principe opposées à la dissuasion nucléaire, mais n’en
font pas une base de divergence dans
l’exercice des responsabilités d’Etat.

NOUVELLES RÉALITÉS
POST GUERRE FROIDE
Les dix années de pouvoir de la droite qui
suivent ne font guère changer les lignes
du débat en France, qui reste atone, alors
que le contexte stratégique mondial évolue substantiellement. Deux réalités essentielles se révèlent. D’abord, bien-sûr,
l’antagonisme Est-Ouest, structuré,
depuis la fin des années 1940, par la
« Guerre froide », se conclut par la disparition de l’Union soviétique - suivie, on l’a
un peu oublié, par la dénucléarisation
négociée des Etats successeurs autres
que la Russie - et par une diversification
de la scène stratégique, qui met en question, dans une certaine mesure, l’équili-

la revue socialiste 59
le débat

En 2008, apparaît, aux EtatsUnis, un débat sur l’intérêt
d’une réduction négociée
des armements nucléaires
comme réplique au risque de
prolifération, pouvant aller par
étapes jusqu’à « l’option zéro ».
bre nucléaire antérieur. Ensuite, une
poussée de la prolifération, marquée, notamment, par les premiers essais de
l’Inde et du Pakistan, en 1998, par l’incertitude persistante entretenue par l’Irak,
par l’annonce, par la Corée du Nord, en
2003, de son programme de développement de l’arme, et par la montée en puissance de l’Iran, à partir de 2006.
En 2008, apparaît, aux Etats-Unis, un
débat sur l’intérêt d’une réduction négociée des armements nucléaires comme
réplique au risque de prolifération, pouvant aller par étapes jusqu’à « l’option
zéro » qui serait la renonciation multilatérale des Etats détenteurs à l’arme
nucléaire. Ce n’est pas l’initiative de pacifistes progressistes, mais d’un groupe de
stratèges très expérimentés, et « réalistes »
des deux camps politiques - H. Kissinger,
G. Schultz, R. Perry et S. Nunn -, qui argumentent qu’à terme la prolifération
représente un risque supérieur à la
garantie de sécurité de la dissuasion. Ils

obtiennent l’approbation des deux candidats en lice dans l’élection de 2008.
Barack Obama expose cette option, peu
après son élection, dans un discours à
Prague, en mars 2009, et un ensemble
d’initiatives, tentant de contourner les
autorités en place des Etats détenteurs,
se développe avec un soutien marqué
des diplomaties américaine et britannique. La France, sous la présidence
Sarkozy, exprime, en 2010, son scepticisme devant ce mouvement, en lui
objectant l’instabilité internationale.

L’ATONIE STRATÉGIQUE DE 2012
Lors de l’élection présidentielle française
de 2012, le débat est réduit à sa plus simple expression : Sarkozy confirme la posture classique du sortant porteur de
l’expérience et garant de la sécurité nationale. François Hollande s’appuie sur la
« tradition Mitterrand-Jospin » pour affirmer sa crédibilité en matière de défense.
La seule différence, détectable par
quelques spécialistes, est que son discours mentionne l’attachement traditionnel de la France à une réduction négociée
et contrôlée des arsenaux, alors que pendant tout son mandat, Sarkozy s’abstenait délibérément d’exprimer cette
position. Les autres candidats ne font pas

112

Alain Richard - Dissuasion française : quel avenir ?

figurer cet enjeu dans leurs grands
thèmes ; même Eva Joly se borne aux références traditionnelles de son mouvement, tandis que Jean-Luc Mélenchon,
personnellement favorable à la dissuasion, évite la question qui fait problème
avec le PCF.
Au fond, la rétrospective rapide de cette
période 1981-2012, du point de vue de la
gauche, dégage trois traits dominants :
la suprématie intellectuelle de la tradition
gaullienne, reconnue implicitement par
le ralliement de 1978 ; la stabilisation
des positions à gauche sous l’autorité
de François Mitterrand, renforcée par
les gains d’influence internationale,
dont il fut unanimement crédité ; et un
PS approbateur de la dissuasion, sans
approfondissement de ses implications
stratégiques. Cette stabilisation s’est réalisée dans une sorte d’ombre politique
maintenue, du fait même de la marge d’incertitude qu’exige la conception française
de la dissuasion, qui évite de désigner un
adversaire prioritaire et contourne toute
définition formelle des « intérêts vitaux »,
au nom desquels s’exerce la dissuasion.

UN DÉBAT À ROUVRIR ?
Si on cherche, du point de vue socialiste,
à dessiner le débat en ces années 2010,

70 ans après la naissance de l’arme nucléaire et 40 ans après la tentative de stabilisation construite autour du régime de
non-prolifération et des accords de limitation, il convient de recenser les réalités
politiques et stratégiques qui justifieraient d’adopter une position différente
de celle de la tradition établie. Il faut reconnaître que ces réalités transformées
sont substantielles, et justifieraient amplement une discussion politique plus
ouverte sur ces grands enjeux. Toutefois,
ne nous dissimulons pas que l’apparent
désintérêt de la grande opinion sur une
éventuelle actualisation de la dissuasion
peut recouvrir une réalité : l’acceptation
largement majoritaire, même avec des
motivations floues, de cet élément de
notre équation de sécurité nationale. On
observe un « désir de consensus » persistant au sein de notre opinion démocratique, inquiète du contraste entre la
virulence de certains échanges et la faible
emprise de la décision politique sur l’évolution de la société. La défense, en général, est le domaine par excellence où nos
concitoyens valorisent ce consensus. En
outre, nous connaissons tous la profondeur du soupçon persistant d’une partie
de la population contre la gauche, en matière de sécurité et d’autorité internatio-

la revue socialiste 59
le débat

nale. Si nous nous engagions dans un
débat public sur le bien-fondé de la dissuasion, aussi justifié et responsable soitil, de multiples précautions seraient à
prendre, pour éviter qu’il soit exploité par
la droite, comme un signe de manque de
détermination. Mais, ce n’est certes pas
un motif pour renoncer à échanger nos
réflexions dans le cadre de notre revue !

CHANGEMENTS
ET CONSTANTES STRATÉGIQUES
Première donnée de la situation actuelle,
et prévisible dans le futur discernable : la
fin d’un jeu stratégique ordonné par de
grands acteurs prééminents. L’apparence
d’ordre née de la Guerre froide avec son
système de régulation s’est envolée. Le
monde multipolaire s’est installé. Cela
change indéniablement les données de
la dissuasion, dans son interprétation de
la « période classique ». Ensuite, la période est marquée par la multiplication
de conflits régionaux ou intérieurs, de faibles répercussions stratégiques, malgré
leurs drames humanitaires et les défis
qu’ils portent à la régulation mondiale.
Cette réalité de dispersion stratégique est
amplifiée par la participation d’acteurs
non étatiques d’un certain niveau de
puissance et d’organisation, devenus une

des sources majeurs d’instabilité internationale et d’autant plus redoutables que
certains ne se soumettent à aucune
norme reconnue et basculent dans la
barbarie et le terrorisme. Gardons-nous,
cependant, de proclamer qu’on aurait là
une rupture complète avec le passé. La
dialectique des Etats perturbateurs et des
mouvements non étatiques est fort an-

L’apparence d’ordre née de
la guerre froide avec son système
de régulation s’est envolée.
Le monde multipolaire
s’est installé. Cela change
indéniablement les données
de la dissuasion, dans
son interprétation de la
« période classique ».
cienne - qu’on songe aux enchaînements
des crises balkaniques ayant conduit au
premier conflit mondial ou aux crises
liées à la décolonisation. Et il serait erroné
de supposer éteinte la dialectique des alliances dans le monde actuel, qu’il
s’agisse de l’alliance atlantique, toujours
voulue par ses 28 membres et quelques
candidats à l’entrée, mais aussi de systèmes régionaux de sécurité collective et,
parfois, d’accords moins formels révélant
une coopération développée, telle l‘orga-

114

Alain Richard - Dissuasion française : quel avenir ?

nisation de coopération de Shanghai où
collaborent Chine et Russie avec des partenaires régionaux.
Il y a donc des données partiellement
renouvelées dans le paysage stratégique
actuel. Elles ne font pas disparaître les
grandes constantes de la sécurité internationale, et n’éliminent, par elles-mêmes,
aucun des outils de défense reconnus aujourd’hui. On doit noter que les données
disponibles sur les conflits armés (Centre

Il est réaliste de constater
que des risques de confrontations
armées subsistent et ont toutes
chances de perdurer aux bordures
orientales de l’Europe et
dans l’environnement maritime et peut-être continental de l’Asie de l’Est, sans écarter
de nouvelles tensions,
en Afrique subsaharienne.
de recherches de l’Université d’Uppsala)
démontrent, malgré le nombre des
conflits et leur insuffisante régulation, un
nombre global de victimes plus faible,
ces dernières années, que durant celles
qui suivirent la fin de la guerre froide. La
thèse alarmiste du « monde toujours
plus dangereux » n’est pas étayée par les
faits. Pour affirmer que les changements

stratégiques récents justifient une remise
en question de notre dissuasion, il faudrait pouvoir les déclarer durables et irréversibles. ET devrait être postulée la
disparition des conflits interétatiques, qui
sont le domaine d’exercice de la dissuasion. La question n’est pas l’apparition effective de ces conflits, mais leur
potentialité. Sans détailler le tableau, il est
réaliste de constater que des risques de
confrontations armées subsistent et ont
toutes chances de perdurer aux bordures
orientales de l’Europe et dans l’environnement maritime - et peut-être continental - de l’Asie de l’Est, sans écarter de
nouvelles tensions, en Afrique subsaharienne.
En outre, le phénomène global des Etats
émergents, qui est loin d’avoir révélé
toutes ses conséquences, ne joue pas
uniquement dans le domaine de la compétition économique. Il s’accompagne de
poussées d’affirmation nationaliste, alimentées - comme dans l’Europe de 1900
- par des récits nationaux incluant une
paranoïa historique construite, et dont la
maîtrise n’est pas garantie à moyen ou
long terme. Le sentiment de dépassement des rivalités nationales qui a traversé l’Europe des vingt dernières années
- et qui risque bien de régresser dans ses

la revue socialiste 59
le débat

troubles actuels - ne pourrait être extrapolé au monde que par une dangereuse
illusion d’optique. La compétition entre
Etats jaloux de leur souveraineté, accédant à des niveaux de puissance sans
précédent, maintient, comme une réalité
durable, le risque de répercussions armées non contrôlées.

RÉVISER
LA STRATÉGIE FRANÇAISE ?
Ces données ne donnent pas de base solide à une renonciation unilatérale de la
France à sa dissuasion indépendante.
Celle-ci n’est certes pas la réponse « clés
en mains » à toutes les menaces affectant notre sécurité, notamment les
conflits asymétriques donnant lieu à des
débordements de type terroriste sur
notre sol - cela n’a jamais été son objet.
Mais, elle reste un facteur essentiel de
protection de notre sécurité ultime, pour
le cas où une montée de tension entre acteurs internationaux menacerait notre indépendance. Et la volonté de notre pays
d’agir dans les crises pour combattre les
agressions, en ligne avec les valeurs que
nous portons, doit d’autant plus nous
convaincre de ne pas renoncer à un outil
de protection de notre liberté de décision.
Du fait même de cette situation incer-

La politique de modernisation
de l’arsenal nucléaire français
n’est pas une fuite en avant
déstabilisante, elle reste dans la
ligne du « maintien en état ».
taine, il est nécessaire que cette force
s’adapte et se modernise, en restant dans
la doctrine de « stricte suffisance », c’està-dire la préservation d’un nombre limité
d’armes assurant la crédibilité. Cela a pu
concerner, d’une part, la capacité d’extension géographique de nos moyens de
projection, d’autre part, la précision des
armes offrant un ciblage centré sur les
centres de pouvoir d’un adversaire. La
politique de modernisation de l’arsenal
nucléaire français n’est pas une fuite en
avant déstabilisante, elle reste dans la
ligne du « maintien en état » qui est la
condition de sa crédibilité, et donc de la
garantie stratégique qu’elle procure.

FACE AU RISQUE
DE PROLIFÉRATION
L’inquiétude demeure devant l’inefficacité perçue du régime issu du Traité de
non-prolifération. Il est convenu de relever, notamment lors des revues quinquennales - la dernière, en 2014 -, les
risques subsistants qu’il n’a pu éliminer.

116

Alain Richard - Dissuasion française : quel avenir ?

Ces faiblesses ne produisent pourtant
pas de progression historique de la protestation anti-nucléaire, comme si l’affaiblissement d’une des deux principales
puissances détentrices faisait reculer l’urgence d’une abolition de cette arme. Biensûr, ce système est loin d’être parfait et il
procède d’un compromis conjoncturel
entre deux Etats dominants, dans une situation révolue. Il n’empêche qu’il a atteint des résultats, comme il y a quelques
années, la renonciation publique de la
Libye à son programme, après une
longue négociation, qu’il représente une
obligation juridique de modération, dont
les Etats détenteurs doivent justifier en
permanence, et qu’il offre un système de
contrôle mutuel ayant produit un grand
nombre d’accords concrets faisant obstacle à la diffusion des technologies nucléaires militarisables. Avant de l’écarter,
rappelons-nous que plus de 180 Etats
souverains non nucléaires l’ont ratifié
et le considèrent comme une garantie,
certes incomplète, mais réelle, de leur
propre sécurité.
La France, aujourd’hui, sert utilement la
poursuite de ce régime international, en
apportant tout son savoir-faire aux actions de contrôle, en offrant toute la
transparence nécessaire sur ses propres

armes, et en prenant une part décisive
aux négociations actuelles sur le nucléaire iranien, dossier déterminant pour
la crédibilité de la non-prolifération. Cette
négociation est plus que laborieuse et
encore incomplète, on le sait. Elle n’en a
pas moins marqué deux avancées substantielles : le maintien d’une coopération
solide entre les 5 Etats détenteurs, Chine
et Russie notamment, pour la bonne
application du traité ; et la confirmation
d’un impact très concret de sanctions
économiques bien dirigées sur la politique du régime iranien. La gestion de ce
risque spécifique de prolifération a indiscutablement progressé par rapport aux
risques observables, il y a quelques années ; et elle influe positivement sur la
stabilité toujours précaire du MoyenOrient. Songeons à ce que serait l’évolution de la Turquie, de l’Egypte et de
l’Arabie Saoudite, si cette négociation
échouait.
Plus profondément, la France est un partenaire reconnu dans les concertations
poursuivies entre les pays détenteurs du
TNP, groupe coïncidant avec les membres permanents du Conseil de Sécurité
de l’ONU. Elle a contribué aux progrès relatifs de la transparence réciproque et du
« contrôle gouvernemental » - c’est-à-

la revue socialiste 59
le débat

dire, les mesures assurant la fiabilité, en
toute circonstance, de la ligne de commandement du dirigeant politique aux
militaires opérationnels. Elle est active
dans les débats entre experts qui permettent d’anticiper les mesures de confiance
et de soutenir la dialectique de contrôle
des armements. C’est cet esprit de responsabilité qui pourrait donner à la
France un rôle politique actif dans une
phase nouvelle des discussions de limitation de l’armement nucléaire, stagnantes, après une période active, en
2009-2010. Dans l’hypothèse d’un aboutissement complet de l’accord avec l’Iran
assurant l’absence vérifiée de programme militaire, ce succès commun
ouvrirait une opportunité de dialoguer
avec les quatre autres Etats détenteurs
sur une nouvelle phase de réduction des
arsenaux pour relancer le mouvement
de non-prolifération, en mettant au pied
du mur les Etats nucléaires n’adhérant
pas au traité. Notre arsenal de forte capacité stratégique, malgré sa taille limitée,
nous met en position favorable pour
soutenir un tel projet, en agissant auprès
des Etats-Unis et de la Russie, qui se sont
entendus, dans leurs derniers accords,
pour conserver des capacités de l’ordre
du décuple des nôtres.

INDÉPENDANCE
ET ALLIANCE
L’existence de la dissuasion crée une originalité, ou plutôt une singularité de la
France au sein de l’Union européenne et
de l’OTAN. La mesure et la volonté de
transparence qu’elle démontre, de
longue date, ont dissipé les réticences
que créait cette différence. La dissuasion
française ne deviendra pas européenne,

La dissuasion française ne
deviendra pas européenne,
comme on l’a un temps imaginé ;
son mécanisme stratégique ne
relève que d’une nation, et nos
partenaires, à commencer par
l’Allemagne, n’imaginent pas
d’autre protection ultime que
celle des Etats-Unis.
comme on l’a un temps imaginé ; son
mécanisme stratégique ne relève que
d’une nation, et nos partenaires, à commencer par l’Allemagne, n’imaginent
pas d’autre protection ultime que celle
des Etats-Unis. Ce n’est ni un obstacle
à l’Europe de la défense, qui ne peut se
développer que sur le champ conventionnel pour des interventions limitées,
ni un affaiblissement de l’alliance atlantique, qui s’est toujours accommodée

118

Alain Richard - Dissuasion française : quel avenir ?

d’une France indépendante, mais loyale.
La dissuasion française offre, en outre, un
élément critique envers la tentative des
Etats-Unis de développer une stratégie
antimissiles, fondée sur l’espoir d’un
nouveau dépassement technologique
de la Russie comme à l’époque Reagan,
qui ne pourrait - si elle atteignait un jour
la suprématie espérée - que renforcer la
subordination européenne.
La difficulté, pour le Parti socialiste, devant la dissuasion nucléaire, ne me semble pas être sa réalité stratégique, qui
reste cohérente avec la réalité des menaces à long terme et compatible avec
notre éthique de régulation internationale, fondée sur le droit. Elle ne tient, et
ce n’est pas un mince obstacle, qu’au sou-

hait prudent de préserver la crédibilité de
notre famille politique dans la conduite
des destinées du pays et à la tradition
d’un débat étroitement cantonné au cercle
limité des stratèges de l’Etat-major des
Armées, de la diplomatie nationale et des
dirigeants du CEA, tandis qu’une composante antinucléaire traditionnelle préconise le désarmement unilatéral avec un
argumentaire éloigné des réalités stratégiques. Il est pourtant désirable, pour une
démocratie ayant choisi avec un large
soutien de ses citoyens d’assumer toute
sa part des responsabilités internationales,
que cette réalité politique devienne un
objet de confrontation d’idées. L’initiative
de La Revue socialiste n’en est que plus
méritoire. Puisse-t-elle être suivie d’autres.

à propos de…

la revue socialiste 59

Le débat intellectuel a toujours été consubstantiel au socialisme, dont les grands combats
sont d’abord des combats d’idées.

Conscients de cet héritage et soucieux du lien avec les intellectuels, nous avons mis en place
une rubrique, intitulée « A propos de… » entièrement consacrée à un livre.

Nous nous attachons à sélectionner des ouvrages émanant d’auteurs déjà connus ou encore
en devenir, français et étrangers, couvrant largement la palette des savoirs, développant des
idées fortes et des analyses nouvelles de nature à faire débat et à contribuer à la nécessaire
rénovation intellectuelle de la gauche française.
Nous avons retenu

« LE HARENG DE BISMARCK »
Jean-Luc Mélenchon
Député européen.

Réaction de :
Henri WEBER

Directeur des études européennes, auprès du Premier secrétaire du Parti socialiste.

« L’ÂGE DE LA MULTITUDE »
Henri Verdier

Directeur d'Etalab (service du Premier ministre en charge de l'ouverture des données publiques).

Nicolas Colin

Co-fondateur et partenaire de l’accelérateur de Start-up «The family».

Réaction de :
Corinne ERHEL

Députée des Côtes d’Armor.

la revue socialiste 59
à propos de…
Jean-Luc Mélenchon, Le hareng de Bismarck, 2015

Réaction de

Henri Weber

Directeur des études européennes,
auprès du Premier secrétaire du Parti socialiste.

J

La couleuvre de Mélenchon

ean-Luc Mélenchon file un mauvais coton, celui du nationalisme agressif. Dans son dernier
livre, Le Hareng de Bismarck, il désigne à la vindicte des Français un nouveau bouc-émissaire, source de tous nos maux : les Allemands ! Les Allemands, en général, ceux de droite
comme ceux de gauche (Verts inclus), les bourgeois comme les prolétaires. Seuls les électeurs de
la gauche radicale - Die Linke : 8 % des votants, 5 % des inscrits - trouvent grâce à ses yeux.

En période de crise, un populisme
xénophobe est toujours d’un meilleur
rendement politique et électoral qu’un
populisme humaniste. Ce n’est pas tout de
vilipender les élites1 et de magnifier le Peuple2, encore faut-il lui fournir des ennemis.
La xénophobie anti-arabe et antimusulmane étant incompatible avec les valeurs
de la gauche radicale, ce sont les Allemands
que Jean-Luc Mélenchon a décidé de cibler,
sous couvert d’anti-impérialisme, dans un
pamphlet d’une violence inouïe. A Cécile
Duflot, qui dénonçait dans une tribune de
Libération cet « anti-germanisme aux

accents déroulédiens »3 et en profitait pour
rompre avec le Parti de gauche, Jean-Luc
Mélenchon opposait son amour de la vérité
et du peuple allemand4. Qu’on en juge :
« L’Allemagne est un paradis de discipline et de silence sur un océan de misère,
d’exploitation et d’asservissement », écrit
le leader du Front de gauche à la page 18
de son brûlot.
« Son présent est calamiteux et son futur
pitoyable » (p. 13). Elle est le « roi des pollueurs irresponsables, avant-garde de la
destruction des acquis sociaux » (p. 20).

1. Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous !, Editions Flammarion, Paris, 2010.
2. Jean-Luc Mélenchon, L’Ere du Peuple, Editions Fayard, Paris, 2014
3. Cécile Duflot, « L’Allemagne n’est pas notre ennemie », Libération, 19 mai 2015
4. Jean-Luc Mélenchon, « Chère Cécile, la convergence se fera », L’Humanité, 27 mai 2015

122

Henri Weber - La couleuvre de Mélenchon

« Pays le plus sale d’Europe, elle marche
en tête pour la malbouffe » (p. 23). « La pollution y est une culture nationale (…)
La grosse voiture individuelle polluante
y est essentielle » (page 32).
« Les Allemands ne font pas d’enfants. Qui
a envie d’être allemand ? » (p. 49).
Heureusement que notre démographie
à nous, Français, est excellente « car, avec
un tel voisin, nous avons intérêt à protéger
nos arrières » (p. 51)… « maintenant que
nous connaissons leur roublardise et leur
capacité à enfumer tous leurs partenaires
avant de les regarder de haut… » (p. 60).
Ami du genre humain, Jean-Luc Mélenchon ne peut s’empêcher de s’apitoyer :
« Pauvres Allemands : pas de bébés, leurs
jeunes les quittent, leurs vieillards sont
expatriés de force. Des gens qui meurent
plus vite qu’ailleurs. Et tout le monde qui
les déteste » (p. 62).
Mais, il se reprend vite, après tout ils n’ont
que ce qu’ils méritent : « Car l’Allemagne
a pris l’habitude de vivre sur le dos des
autres » (p. 101). « Le modèle allemand est,
pour l’essentiel, seulement un mode
d’exploitation particulièrement féroce et de
brutalisation des populations qui lui tombent sous la main » (p. 108). « L’un après
l’autre, tous les anciens pays du bloc
de l’Est sont annexés sous couvert d’adhé-

sion au « rêve européen », devenu une
escroquerie » (p. 16).
« Il s’agit de la plus vaste et la plus implacable annexion jamais vue sur le Vieux
Continent » (p. 189).
Ainsi, « un monstre est né sous nos yeux »,
son « poison produit la violence dans les
Nations et entre elles » (p. 8).
Au lieu de faire courageusement face,
« les moutons français bêlent pitoyablement quand claque le fouet des faces de
pierre qui gouvernent outre-Rhin » (p. 13).
La clé de tout cela se trouve dans l’essence de nos deux peuples… « L’Empire
romain a installé il y a 2000 ans deux
mondes de part et d’autre de son limes :
en deçà, la cité et le citoyen, au-delà
la tribu et l’ethnie. Ici, la cité, lieu de tous
les mélanges et de toutes les agoras…
Là-bas, la tribu vissée dans la tradition
ethnique… Ces deux cultures ont irrigué
tout l’espace mental et politique de notre
longue histoire » (p. 193).
« Si en France les Lumières gagnent
toujours à la fin, elles ont toujours perdu
en Allemagne » (p. 195).
On pourrait multiplier ces citations internationalistes et ce ne sont pas les deux ou trois
phrases en sens contraire qu’on trouve
en fin d’ouvrage qui modifient l’économie
du texte et sa signification d’ensemble.

la revue socialiste 59
À propos de…

PLUS C’EST GROS, MOINS ÇA PASSE
Si on laisse de côté les innombrables
injures et invectives dont nos principaux
partenaires dans l’Union européenne sont
gratifiés, pour s’en tenir au fond, ce livre est
d’abord un incroyable déni de réalité. La
réunification de l’Allemagne, ardemment
désirée par les Allemands de l’Est, qui ont
fait tomber le Mur de Berlin au péril de leur
vie, au terme de manifestations monstres ;
comme par ceux de l’Ouest, qui ont
consenti en quinze ans 2 000 milliards de
transferts de richesses de la République
fédérale allemande à l’ex-RDA pour remettre les Länder de l’Est à niveau, cette
réunification est qualifiée sans vergogne
« d’annexion » ! Que tout ce processus ait
été approuvé régulièrement par les électeurs n’interpelle pas notre contempteur
du « nouvel Impérialisme allemand ».
Annexion, répète-t-il toutes les dix pages,
qui préfigure ce qu’il va advenir des autres
pays de l’Est, puis de l’Europe tout entière,
si nous ne nous dressons pas contre l’arrogance de Berlin. Du bilan économique de
l’Allemagne, le leader du Front de gauche
ne retient que le nombre élevé de travailleurs pauvres : 16 % de la population active,
contre 14 % en France. Cocorico ! Auxquels

il faut ajouter toutefois, oublie-t-il, 10 %
de chômeurs ici, contre 4,7 % là-bas. C’est
pour réduire cette masse de salariés sous-

Si on laisse de côté
les innombrables injures
et invectives dont nos principaux
partenaires dans l’Union
européenne sont gratifiés,
pour s’en tenir au fond,
ce livre est d’abord
un incroyable déni de réalité.
payés - 7,3 millions sur 43 millions d’actifs que le SPD a imposé un smic horaire de
8,50 € comme condition à sa participation
au gouvernement de coalition d’Angela
Merkel et que les syndicats revendiquent et obtiennent ! - des augmentations de
salaires de 3 % par an, depuis 2011.

« UN PRÉSENT CALAMITEUX » ?
Au terme d’un compromis historique
passé au début du siècle entre syndicats
et patronat, SPD et CDU, l’Allemagne a
consolidé sa puissance industrielle et
exportatrice. La part de la valeur ajoutée
de l’industrie au sens large dans son PIB
est de 31 % en 2013, contre 20 % pour
la France5. Ses excédents commerciaux,

5. Rapport de la Banque Mondiale - 2013. La part de l’industrie manufacturière (hors énergie et bâtiment) est de 22 %, contre 12 %
pour la France.

124

Henri Weber - La couleuvre de Mélenchon

Au terme d’un compromis
historique passé au début du
siècle entre syndicats et patronat,
SPD et CDU, l’Allemagne
a consolidé sa puissance
industrielle et exportatrice.
récurrents, dépassent les 217 milliards
d’€ en 2014 (7 % du PIB !), alors que notre
balance commerciale est dans le rouge
depuis 2002 (53 mds €, en 2014). Et cela,
avec un coût du travail égal ou supérieur
au nôtre dans le secteur industriel manufacturier - salaire horaire de 36 €, contre
35 € en France. Et un revenu moyen
par tête d’habitant plus élevé également 47 250 € par an en Allemagne, 43 520 €
en France, selon l’Atlas de la Banque
Mondiale. Ces résultats, elle les doit à un
ensemble de facteurs : l’excellente spécialisation de son économie dans le haut de
gamme et les industries d’équipements
(voir encadré), peu sensibles à la concurrence par les prix ; la densité de son
tissu de PME et d’ETI (Entreprises de taille
intermédiaire), innovantes et exportatrices - le « Mittelstand » - 310 000 pour
l’Allemagne, 121 000 pour la France, selon
la Banque publique d’investissement - ;
son niveau d’automatisation de la pro-

6. Guillaume Duval : Made in Germany, Seuil, 2013

duction - 157 000 robots, contre 34 000
pour la France - ; la qualité des relations
entre les partenaires sociaux ; son
système d’apprentissage - 1,5 millions
d’apprentis - et de formation permanente
pour adulte ; la qualité des relations entre
grandes entreprises donneuses d’ordre et
PME sous-traitantes… Une politique intelligente, aussi, de délocalisation dans les
pays de l’Est limitrophes : les entreprises
allemandes y créent ou y trouvent des
sous-traitants qui les fournissent à bon
marché en composants et en produits
intermédiaires. Elles conservent et renforcent en Allemagne les activités à haute
valeur ajoutée. L’emploi manufacturier
s’élève à 24 % de la population active en
Allemagne, contre 12 % pour la France.
La modération salariale et l’incitation à
retrouver rapidement un emploi - du fait
de la réduction de l’assurance-chômage de
32 à 12 mois - instituées par les lois Hartz,
sous le mandat de Gerhard Schröder, ont
aussi joué un rôle, mais pas le principal.
Guillaume Duval a montré que les mêmes
brillants résultats auraient été obtenus avec
des sacrifices moins lourds imposés aux
travailleurs6. Une large fraction de ceux-ci

la revue socialiste 59
À propos de…

n’a toujours pas pardonné au SPD le compromis, à ses yeux trop désavantageux,
accepté en 2003, avec « l’Agenda 2010 ».
Force est de constater, pourtant, ce que
Mélenchon se garde bien de faire, qu’ils ne

Contrairement aux Français,
les Allemands ne sont pas
en dépression collective.
Pour la première fois depuis
la guerre, ils sont en harmonie
avec eux-mêmes.
reportent pas leur suffrage sur la gauche
radicale allemande - Die Linke d’Oskar
Lafontaine plafonne à 8 % -, mais sur l’abstention et sur la CDU, le parti d’Angela
Merkel. Celle-ci bat des records de popularité dans l’opinion, et a gagné, pour la
troisième fois consécutive, les élections
législatives en 2014. Contrairement aux
Français, les Allemands ne sont pas en
dépression collective. Pour la première fois
depuis la guerre, ils sont en harmonie avec
eux-mêmes. Selon les enquêtes d’opinion,
70 % d’entre eux, 81 % des jeunes, ont
confiance dans leur avenir7. Cela n’empêche pas Mélenchon d’affirmer que les
Allemands aiment si peu leur vie qu’ils se
refusent à la transmettre et ne font plus

d’enfants ! Il lui a sans doute échappé que
la chute de la natalité est un phénomène
général en Europe, à l’exception de l’Irlande
et de la France - pourtant qualifiée de
« social-libérale » par le Front de gauche.

LES VRAIES COULEUVRES
DE LA DROITE ALLEMANDE
En second lieu, la thèse qu’essaie d’étayer
ce tissu de contre-vérités est fausse. Elle
impute à l’Allemagne la responsabilité
de la politique d’austérité généralisée
pratiquée en Europe, depuis 2008. C’est
oublier que cette politique conservatrice
libérale, d’inspiration anglo-saxonne
plus qu’allemande, était l’apanage de
toutes les droites européennes, à commencer par l’UMP sarkozyste. Selon ces
disciples de Reagan et Thatcher, l’austérité était censée ramener la confiance des
investisseurs, et le retour des investisseurs en Europe devait ressusciter la
croissance. Il s’agit d’idéologie et de politique, non de nationalité.
Mélenchon accuse l’Allemagne d’imposer
son joug à des partenaires soumis et
tétanisés. En réalité, les gouvernements
allemands ont dû accepter bien des évo-

7. Voir l’étude menée par la Fondation Hamburger BAT, et publiée le 21 décembre 2013. Elle a été réalisée sur un échantillon représentatif de 2 000 citoyens allemands.

126

Henri Weber - La couleuvre de Mélenchon

lutions qui ne leur plaisaient guère, généralement voulues par les Français, à
commencer par le renoncement au mark
et l’avènement de l’euro, imposés par la
France. Pour ne nous en tenir qu’aux trois
dernières années, citons :
1) l’élargissement des missions de la
Banque centrale européenne (BCE), sous
la houlette de Mario Draghi, qui rachète
chaque mois pour 60 milliards d’€ d’obligations d’Etat, afin d’éviter la déflation et
réduire la valeur de l’euro par rapport
au dollar. Deux représentants de la
Bundesbank à la BCE, Jürgen Stark et
Axel Weber, ont successivement démissionné avec éclat pour protester contre
ce crime contre l’orthodoxie libérale et ce
pied de nez fait aux Traités ;
2) l’institution de l’Union bancaire, qui
autorise la BCE à superviser 6 000
banques européennes, dont celles des
Länder allemands, qu’Angela Merkel
aurait préféré tenir à l’abri des regards ;
3) l’allongement des délais du retour des
déficits budgétaires sous la barre des
3 %, pour les pays surendettés, dont
les gouvernements français ont beaucoup profité.
4) le plan Juncker de relance de la croissance européenne par l’investissement,
dont Schaüble contrôle l’utilité ;

5) le maintien de la Grèce dans l’euro,
assumé par Angela Merkel dès juillet
2012… ;
6) l’élection du président de la Commission européenne au suffrage universel
indirect : Jean-Claude Juncker a été élu
par les députés européens parce que
la liste du PPE qu’il conduisait était
arrivée en tête de l’élection européenne
de juin 2014. Angela Merkel préférait
l’ancien système qui réservait au
Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement - en réalité aux trois plus
puissants d’entre eux - le choix du président de la Commission.
On a connu des jougs plus pesants !
Quant à la thèse démographique, selon
laquelle l’Allemagne, société vieillissante,

La meilleure manière
de garantir les retraites et un
système de protection sociale
généreux, c’est de se doter d’une
solide base industrielle, ce que
les Allemands ont fait mieux
que quiconque en Europe.
veut des budgets en équilibre et une monnaie forte pour garantir ses retraites, alors
que la France, société jeune, a besoin au
contraire de croissance et d’investisse-

la revue socialiste 59
À propos de…

ments, pour assurer ses emplois, elle est
juste, mais un peu courte. La meilleure
manière de garantir les retraites et un système de protection sociale généreux, c’est
de se doter d’une solide base industrielle,
ce que les Allemands ont fait mieux que
quiconque en Europe.

L’Allemagne défend âprement ses
intérêts nationaux, comme le font
tous les autres Etats en Europe,
à commencer par le nôtre.

L’Allemagne est une grande démocratie, la
grande majorité de sa population ne veut
pas une Europe allemande, qu’elle sait
hors de portée, mais une Allemagne européenne. Beaucoup lui reprochent de ne
pas assumer des responsabilités politiques à la hauteur de sa puissance
économique ; de se comporter comme
une « grosse Suisse », une Nation marchande, heureuse de prospérer à l’abri
du bouclier américain. Pour progresser,
l’intégration européenne a besoin d’une
force motrice, d’une avant-garde agissante, dont le moteur franco-allemand
doit être le cœur. Certes, l’Allemagne
défend âprement ses intérêts nationaux,
comme le font tous les autres Etats en

Europe, à commencer par le nôtre, mais
elle a montré à maintes reprises qu’elle
savait aussi prendre en compte l’intérêt
général européen, même s’il lui en coûte.
Plus que jamais, la relance et la réorientation de la construction européenne passent
par la coopération franco-allemande.
Coopération conflictuelle, sans doute, car
nos pays sont à la fois alliés et concurrents.
Mais, coopération qui peut être mutuellement avantageuse, et sans laquelle l’Union
européenne n’a pas d’avenir.

DES STRATÉGIES ÉCONOMIQUES
« NON COOPÉRATIVES »
Confrontés aux mutations du capitalisme
contemporain - mondialisation de la production, financiarisation de l’économie,
révolution numérique, urgence écologique - les gouvernements européens,
de droite comme de gauche, ont mis
en œuvre des stratégies étroitement
nationales, non coordonnées, souvent
contradictoires. Il est difficile de leur en
faire grief : l’Union européenne n’est toujours pas une Fédération, elle n’est pas les
« Etats-Unis d’Europe », même si elle est
déjà beaucoup plus qu’une simple confédération d’Etats indépendants, « l’Europe
des patries », chère au général de Gaulle.
Elle est une entité politique hybride, en

128

Henri Weber - La couleuvre de Mélenchon

transition. Elle rassemble 500 millions
de citoyens, plus ou moins conscients
de leur interdépendance, et 28 Etatsmembres, tous jaloux de leur
souveraineté et de leur identité nationales. Sur tous les sujets qui fâchent - la
fiscalité, les droits sociaux, la politique
industrielle -, elle décide à l’unanimité.
Autant dire qu’elle décide peu et souvent trop tard. Tant que la croissance
était au rendez-vous et les menaces aux
abonnés absents, cette impotence relative n’était pas trop grave. Mais, au
tournant du siècle, avec l’accélération de
la mondialisation et la nouvelle révolution technologique, nous sommes
entrés dans une zone de tempêtes. La
politique ayant horreur du vide, les gouvernements ont mis en œuvre, chacun
selon ses ressources et ses intérêts propres, des stratégies nationales pour
faire face aux nouveaux défis.

FACE À LA GLOBALISATION,
CHACUN POUR SOI !
Les socialistes et les syndicats allemands
ont conclu, on l’a dit, un « compromis
historique » avec leur patronat et la CDU
pour sauver la puissance industrielle
et exportatrice de l’Allemagne. Il avait
pour termes : modération salariale

et reconfiguration de l’Etat-Providence,
contre maintien de l’industrie sur le sol
national et reconquête du plein emploi.
La consommation intérieure allemande
a stagné pendant que les exportations
explosaient. Aujourd’hui, les salariés
allemands exigent - et obtiennent - la
contrepartie de leurs efforts : chômage
à 4,7 %, SMIC à 8,50 €, augmentation
régulière des salaires… Les travaillistes
britanniques ont confirmé le choix de
leurs prédécesseurs conservateurs de
spécialiser l’économie du Royaume-Uni
dans l’industrie financière et les services
à haute valeur ajoutée. Ils ont conservé
une fiscalité favorable au capital et
aux grandes fortunes et se sont opposés
à toute harmonisation fiscale et sociale
par le haut dans l’Union européenne.
Les Espagnols ont profité des bas taux
d’intérêt que leur garantissait l’euro pour
surinvestir dans l’immobilier au soleil
et les infrastructures, afin de faire de
l’Espagne la Floride du vieux continent…
On pourrait allonger cette liste, et les
gouvernements français n’en seraient
pas exclus, qui n’ont pas réformé
leur Etat-Providence - contrairement aux
Scandinaves - et ont financé beaucoup de
nouvelles avancées sociales par la dette
et la dépense publique.

la revue socialiste 59
À propos de…

Ces politiques du « chacun pour soi » ont
davantage profité aux Etats les plus
industrialisés, du fait de cette loi de la
géographie économique, qui veut que
dans une zone monétaire imparfaite c’est-à-dire sans banque centrale complète, sans budget véritable, sans
gouvernement économique… -, les investissements productifs vont aux régions
les plus industrialisées, celles qui disposent déjà des écosystèmes d’innovation
et de développement, et désertent les
régions les moins industrialisées8. Il n’est
pas surprenant, en conséquence, que ce
soient les gouvernements conservateurs
de ces Etats qui se montrent les chantres
les plus zélés des idéologies ultra, néo,
ou ordo-libérales et des politiques qu’elles
inspirent. Mais, elles se révèlent finalement préjudiciables pour tous, y compris
pour les pays excédentaires de l’Europe
du Nord. Malgré ses excédents commerciaux record, l’Allemagne n’enregistre,
sur la dernière décennie, qu’1 % de
croissance annuelle. L’excédent de son
commerce avec les pays de l’Union
européenne est tombé de 51 milliards,
en 2003, à 24 milliards, en 2013, en raison
de la stagnation de la demande dans les

pays de la zone euro, sous l’effet de la crise
de 2008, et surtout des politiques d’austérité drastique menées depuis 20119.

UN MODÈLE NON TRANSPOSABLE
Aucune de ces stratégies nationales de
réponse à la mondialisation capitaliste ne
peut être érigée en modèle généralisable,
auquel tous les Etats-membres devraient
se conformer, et surtout pas la stratégie
allemande. Et cela, pour deux raisons :

Si tous les pays européens
avaient comprimé pendant
dix ans leur demande intérieure
en bloquant, voire, dans bien
des secteurs, en réduisant
le pouvoir d’achat de leurs
salariés, qui aurait absorbé
les exportations allemandes ?
la première, c’est que rares sont les pays
de l’Union européenne qui disposent des
ressources dont bénéficie l’Allemagne,
évoquées ci-dessus : excellente spécialisation économique, dense réseau de PME,
culture du compromis et de la coresponsabilité entre partenaires sociaux…
La seconde raison qui rend la stratégie
allemande intransposable, c’est que si

8. cf Michel Aglietta : « Zone euro : éclatement ou fédération », Editions Michalon, 2012
9. H. Brodersen, « Le commerce extérieur allemand et les BRICS » in http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/note_du_cerfa_117.pdf

130

Henri Weber - La couleuvre de Mélenchon

tous les pays européens avaient comprimé pendant dix ans leur demande
intérieure en bloquant, voire, dans bien
des secteurs, en réduisant le pouvoir
d’achat de leurs salariés, qui aurait
absorbé les exportations allemandes ?
Celles-ci sont destinées aux deux tiers au
marché européen, même si la part de
l’Asie monte continuellement.10 Les excédents allemands sont les déficits des pays
européens, et inversement. C’est parce
que le pouvoir d’achat a continué de croître dans la plupart de ces pays, jusqu’en
2008, que la stratégie allemande a été
possible. Si elle venait à être généralisée,
elle se verrait privée des conditions de
son succès. C’est ce qui s’est passé avec
la politique d’austérité généralisée que
les droites européennes ont imposé,
après la crise des dettes souveraines,
en 2009, et qui explique en partie la faible
croissance allemande. On trouve là le
« noyau rationnel » de la thèse des procureurs de « l’hégémonisme allemand » :
en exigeant de tous les Etats-membres
de l’UE qu’ils suivent son exemple, l’Allemagne, et au-delà d’elle tous les pays de
l’Europe du Nord, perpétuent un système
qui leur est favorable et qui est préjudi-

ciable aux Etats du Sud. Les inflexions
récentes montrent que les intérêts légitimes de ces derniers peuvent être pris en
compte par l’Union européenne, au nom
de l’intérêt général européen et de la
poursuite de la construction de l’UE.

POUR UN NÉO-KEYNESIANISME
ÉCOLOGIQUE ET CONTINENTAL
Pour promouvoir une nouvelle croissance
en Europe, distincte de la croissance prédatrice et inégalitaire du siècle dernier,
mais suffisamment forte et durable pour
reconquérir l’emploi, il faut combiner
des stratégies nationales coopératives et
une stratégie macroéconomique continentale : mettre en œuvre un programme
européen de relance de la croissance par
l’investissement, plus ambitieux que l’actuel Plan Juncker et assurant la transition
écologique et numérique ; transformer la
BCE en banque centrale complète, payeur
en dernier recours et préoccupé de croissance et d’emploi, à l’instar de la FED
américaine, autant que de stabilité monétaire ; parachever l’Union bancaire en
édifiant son troisième pilier - la garantie
des dépôts à hauteur de 100 000 € par
épargnant - ; instituer un véritable budget

10. http://www.tatsachen-ueber-deutschland.de/fr/leconomie/main-content-06/un-site-economique-performant-sur-le-marchemondial.html1.

la revue socialiste 59
À propos de…

européen, doté de ressources propres,
en lieu et place du mini-budget actuel,
inférieur à 1 % du PIB continental - contre
22 % pour le budget fédéral américain - ;
harmoniser progressivement la fiscalité et
les lois sociales dans la zone euro ; mutualiser les dettes souveraines, au-delà de
60 % du PIB, comme le proposent les
« 5 sages », conseillers du gouvernement
allemand ; démocratiser l’Union européenne, en donnant une organisation
politique aux pays de la zone euro, car
plus de solidarité appelle plus d’intégra-

tion européenne, et plus d’intégration
exige plus de démocratie.
Ces objectifs dessinent une figure de l’intérêt
général européen, à laquelle les progressistes allemands et français peuvent
souscrire. Pour les approcher et les atteindre, la coopération entre nos deux Etats est
une nécessité. François Hollande, Manuel
Valls, Laurent Fabius l’ont bien compris,
qui ont rétabli, chacun à son niveau,
des liens de confiance et d’action commune
avec leurs homologues allemands.

UNE PUISSANCE INDUSTRIELLE
Présenter l’Allemagne comme « essentiellement un grand magasin d’automobiles »,
comme le fait J.L. Mélenchon (p. 81), c’est allonger la liste des contre-vérités, dont son livre
est rempli : outre l’industrie automobile, l’Allemagne excelle dans la construction mécanique, l’industrie électrique et électronique, la chimie et la pharmacie, les bio et les
nanotechnologies, les services à haute valeur ajoutée - assurances, services financiers -,
et même dans l’agro-alimentaire, où elle nous a ravi la première place, en 2006.

Regards droites

sur
les

UNE PUBLICATION GRATUITE
et en ligne sur le site du Parti socialiste
dirigée par Alain Bergounioux,
directeur aux études auprès du Premier Secrétaire, et
élaborée par le Service Veille-Riposte du Parti socialiste.

UN TRAVAIL DE CARACTÉRISATION
ET D’ANALYSE CRITIQUE DE LA DROITE,
DE L’EXTRÊME DROITE
ET DE LA DROITE EXTRÊME
Les témoignages de politologues, de sociologues,
d’universitaires, d’intellectuels et de responsables politiques
sur les droites, les populismes, en France et en Europe,
le « déclinisme », le « déclassement » et ses conséquences,
la sociologie électorale…

http://www.parti-socialiste.fr/dossier/le-kiosque

la revue socialiste 59
à propos de…
Henri Verdier, Nicolas Colin, L’âge de la multitude, 2012.

Réaction de

Corinne ERHEL

E

Députée des Côtes d’Armor.

L’âge de la multitude :
un électrochoc pédagogique nécessaire

n publiant, en 2012, leur ouvrage L’âge de la multitude, Henri Verdier et Nicolas
Colin ont jeté les bases d’une prise de conscience et d’une ambition numérique qui
devaient profondément changer notre approche du sujet. Force est de constater que
trois ans plus tard, et malgré l’accélération des initiatives en matière de numérique, cet
ouvrage est toujours redoutablement d’actualité.

Par leurs profils très complets, à la fois au
fait de la réalité de la révolution numérique et disposant d’une connaissance
aigue de l’Etat, ainsi que de compétences
techniques reconnues, les auteurs disposaient d’une réelle légitimité pour délivrer
une analyse complète de ce sujet transversal qui irrigue tous les aspects de notre
société. A mon sens, L’âge de la multitude
pourrait presque être considéré comme
un guide pour se mouvoir avec pertinence dans un monde qui s’est redessiné.
Le calendrier a fait que cet ouvrage est
paru juste avant l’élection de François
Hollande à la présidence de la République
et l’arrivée d’une majorité de gauche à
l’Assemblée nationale, permettant ainsi

à une nouvelle ambition politique de
s’exprimer. En 2012, nous étions déjà
beaucoup à penser que le numérique
serait un allié précieux du changement

Le premier constat, essentiel,
établi par cet ouvrage est
que la révolution numérique
est déjà passée.
que nous souhaitions impulser en France.
En 2015, j’espère que nous sommes une
majorité à en être convaincus. Toute politique innovante doit reposer sur un
constat aussi sincère que possible de l’état
des lieux. Le premier constat, essentiel,
établi par cet ouvrage est que la révolu-

134

Corinne Erhel - L’âge de la multitude : un électrochoc pédagogique nécessaire

tion numérique est déjà passée. Il s’agit
désormais de comprendre les enjeux et
d’accepter les changements qui ont définitivement modifié nos modèles, tant
économiques, que sociaux, politiques
ou culturels. Nous sommes désormais
devant un nouveau monde plein d’opportunités, un nouveau monde qui s’ouvre à
nous et que nous devons conquérir.
L’âge de la multitude propose un certain
nombre de clés de lecture pour comprendre les nouveaux codes qui régissent
notre quotidien, pour mieux appréhender
ceux qui, plus que la technologie, sont les
réels vecteurs du changement et les
leviers à notre disposition pour participer
à cette nouvelle conquête. Ces créateurs
et ces innovateurs qui façonnent et changent le monde sont pour certains, qui sont
issus « du monde ancien », des « barbares ». Le terme n’est pas anodin, il est au
contraire d’une grande pertinence, tant il
est révélateur du fossé qui se creuse, parfois, entre, d’une part, le monde connu et,
d’autre part, ces conquérants, enfants
d’un nouveau monde, qui repoussent nos
limites et défient nos modèles. Emparonsnous de cette dynamique, cessons de
craindre, et à notre tour, collectivement,
repoussons les frontières, sans essayer vai-

nement de dresser des digues de sables
inutiles, en résistant au confort de l’immobilisme. Il nous faut, en effet, conformément
à l’intitulé du rapport parlementaire que
j’ai co-écrit, en mai 2014, et qui reprenait
pour partie un propos tenu par Danton,
en 1792 : « de l’audace, encore de l’audace,
toujours de l’audace ».
Comme pour tout ouvrage de référence,
qui dresse des constats et élabore des propositions sur de très nombreux sujets,
il est tentant de commenter chaque point
dans le détail. Mais, je vais me limiter à
quelques points marquants, voire décisifs
à mon sens. Le premier mérite de cet
ouvrage est de qualifier les trois
évolutions essentielles de la révolution
numérique qui ébranle le monde d’aujourd’hui : la baisse continue des coûts de
la technologie, l’entrée dans un monde
d’innovation permanente et inachevée,
ainsi que la démultiplication de la puissance créatrice et du désir de créer
en-dehors des organisations traditionnelles. C’est sans doute ce troisième point,
et la qualification de l’externalité créatrice,
qui constitue le vrai tournant de ce livre.
En effet, les auteurs invitent à penser la
création de valeur en-dehors et au-delà
des schémas traditionnels auxquels nous

la revue socialiste 59
À propos de…

avons tous été formés. Même si je suis
persuadée que de la valeur peut encore
être créée à l’intérieur des organisations,
considérer les externalités positives, aider
à faire prendre conscience de la puissance
qui réside en cette multitude est salvatrice.
Salvatrice, non seulement pour les acteurs
économiques, qui doivent opérer leur
mutation et adapter leurs modèles à un
monde en mutation, mais également
pour les composants de cette multitude
qui doivent prendre conscience de la
valeur qu’ils représentent tous ensemble.
Comme le disent les auteurs, les gens ne
tarderont pas à réclamer une « rétribution
pour l’utilisation de leur liberté ». Cette
puissance de la multitude modifie nombre d’aspects et, notamment, au-delà de la
localisation, les conditions de la captation
de la valeur, sa mesure, l’innovation et le
financement.
Je souhaitais, tout d’abord, revenir sur la
captation de cette énergie et sa démultiplication. Dans leur ouvrage, Nicolas Colin et
Henri Verdier insistent sur la différence
fondamentale entre application et plateforme. Même si, globalement, en 2015, les
deux concepts ne se superposent plus
dans l’esprit des observateurs avertis, il
apparait toutefois toujours important de
préciser et de différencier les deux, les pla-

teformes étant présentées comme les infrastructures génératrices de valeur et comme
le modèle vers lequel doivent tendre les

Poussant le raisonnement
plus loin, les auteurs annoncent
l’émergence de plateformes
au service de la multitude,
des plateformes « multitude
to multitude », permettant
de capter la « puissance
bouillonnante » de la multitude.
applications pour assurer leur pérennité.
Ainsi, si les applications sont conçues pour
un usage précis, que, certes, certains utilisateurs peuvent détourner, mais qui ne
génèrent pas d’autres fonctions, la plateforme, elle, permet le développement
d’autres applications qui en tirent profit.
Poussant le raisonnement plus loin,
les auteurs annoncent l’émergence de
plateformes au service de la multitude, des
plateformes « multitude to multitude »,
permettant de capter la « puissance
bouillonnante » de la multitude pour lui
redonner les moyens d’être encore plus
puissante. Cette perspective, tout à la fois
fascinante et porteuse de bouleversements radicaux, interroge sur ce que sera
le monde de demain, la place de l’Etat et

136

Corinne Erhel - L’âge de la multitude : un électrochoc pédagogique nécessaire

du politique, dans cette effervescence de
la multitude.
Alors que la multitude n’a de cesse
d’influencer et d’attendre l’évolution permanente des outils qu’elle utilise, L’âge de
la multitude se penche sur un autre
aspect fondamental : l’itération. La nouvelle place accordée à la sensibilité, à la
créativité et à l’expérience de l’utilisateur
est au fondement l’évolution permanente
et du caractère inachevé des applications
dont s’empare la multitude. Les auteurs
avancent également qu’au-delà de la
« simple » itération de l’application en ellemême, que ce soit par les utilisateurs, par
le contenu ou de nouvelles fonctionnalités, le numérique appelle également une
itération du marketing, du prix et des
canaux de distribution. Souscrivant à cette
analyse, je m’interroge encore sur l’application de cette nouvelle approche à
l’économie, dans son ensemble, et surtout
sur notre capacité à accompagner les
acteurs d’aujourd’hui pour appréhender
ces nouvelles règles.
Autre thématique liée : celle de l’innovation. Les auteurs reviennent longuement
sur le fait que, au moment de l’écriture de
leur ouvrage, l’encouragement se concentrait essentiellement sur la R&D, que
les grands groupes n’étaient pas nécessai-

rement les meilleurs endroits pour innover,
etc. A mon sens, ce sujet a évolué, depuis
2012, de même que notre réflexion sur l’innovation de rupture ou l’open innovation.
Par exemple, nous avons fait le choix de ne
plus nous cantonner au simple crédit
impôt recherche, mais avons lancé des initiatives comme le crédit d’impôt innovation,
un dispositif sans doute encore imparfait,
mais qui marque un changement d’approche palpable. Les grands groupes, eux
aussi, semblent amorcer un mouvement,
ainsi les partenariats avec des start-ups ou
des TPE se multiplient à la faveur de l’évolution des mentalités. Je suis parfaitement
en accord avec la nécessité de développer
la culture de l’innovation, au sein des
entreprises. J’ai d’ailleurs proposé, dans
un rapport parlementaire sur le développement du numérique, en France, puis,
par voie d’amendement sur le projet de
loi pour la croissance, l’introduction, au sein
des conseils d’administration ou des
conseils de surveillance des entreprises,
un représentant au fait des problématiques
d’innovation, de création et de développement d’entreprises innovantes. Pour le
moment, seuls les établissements publics
industriels et commerciaux seraient concernés, mais j’espère que cette philosophie
se répandra plus largement.

la revue socialiste 59
À propos de…

Globalement, on ne peut que souscrire
aux constats faits par les auteurs : l’analyse des phénomènes, l’appréhension
des nouvelles règles en font, comme je
le disais au début de mon propos, un
ouvrage de référence. Entre deux lectures
de L’âge de la multitude, en 2012 et 2015,
on peut quand même se réjouir d’une
avancée, relative, certes, au regard des
enjeux énormes, mais avancée incontestable quand même. Ainsi, je souhaiterais
saluer les politiques déployées par le gouvernement, depuis 2012, et que l’on peut
mettre en regard de certains des paradoxes et faiblesses de la France énoncés
par les auteurs. Ainsi, à la faveur des projets de loi de finances, le gouvernement
s’est engagé dans une action volontaire
sur le capital-risque, afin de régler notre
problème de financement dans le postamorçage et en phase développement.
Le projet de loi pour la croissance et l’activité a également permis des avancées
majeures. D’autre part, le lancement
du label FrenchTech a permis de renforcer
les écosystèmes dans nos territoires,
afin de leur donner les outils pour faire
émerger les champions de demain et de
les promouvoir au niveau international.
Dernier exemple : nous avons amorcé un
travail de fond, au niveau européen et

au sein de l’OCDE, tant sur les questions
de stratégie industrielle que sur celle de
la fiscalité. Il était, en effet, urgent de
donner à la vision et aux acteurs français
une dimension et une existence supranationale, condition sine qua non de leur
développement futur.

Je me réjouis que la gauche
française se soit enfin emparée
de cette question majeure.
Elle doit désormais en faire
un levier de promotion
de ses valeurs fondatrices.
La mise en œuvre d’une politique ambitieuse, en matière de numérique, prend
du temps et nécessitera de s’adapter en
permanence à un contexte en constante
évolution, mais je suis convaincue qu’un
mouvement est en marche. Il s’agira,
maintenant, de réfléchir en temps réel
avec les évolutions, afin d’arrêter de courir
après des réalités ou une vision dépassées et, comme nous y invitent les
auteurs, à penser le numérique, non
comme une seule filière industrielle, mais
comme une révolution qui irrigue toute
la société. Penser le numérique, c’est
penser le monde dans lequel on veut
vivre. Je me réjouis que la gauche fran-

138

Corinne Erhel - L’âge de la multitude : un électrochoc pédagogique nécessaire

çaise se soit enfin emparée de cette question majeure. Elle doit désormais en faire
un levier de promotion de ses valeurs fondatrices. Par exemple, alors que le
gouvernement s’est lancé dans une
grande réflexion sur l’Etat, le numérique
nous offre la possibilité de le faire évoluer,
non vers « un moins d’Etat », mais vers
« un mieux d’Etat », pour reprendre une
expression d’Henri Verdier. Le numérique
constitue, en effet, à mon sens, une formidable chance de moderniser l’État, et ce,
afin de le renforcer. Pendant trop longtemps, l’informatisation des services de
l’État a été perçue comme un moyen de
réaliser d’importantes économies, via une

Les réformes à venir
prendront également en compte,
je l’espère, l’invitation
des auteurs à réfléchir à
un Etat plateforme et à saisir
cette opportunité formidable
de construire un Etat par
et pour les citoyens.
rationalisation des procédures, et une
réduction de ce que certains appellent
la « machine administrative ». La réforme
de l’État doit être avant tout guidée par la
volonté d’améliorer la qualité et l’efficacité

du service public et de garantir l’égalité
des citoyens. Les réformes à venir prendront également en compte, je l’espère,
l’invitation des auteurs à réfléchir à un
Etat plateforme et à saisir cette opportunité formidable de construire un Etat par
et pour les citoyens. Afin de se muer en
plateforme, l’État doit susciter la création
de nouveaux services publics. Pour ce
faire, une triple évolution est nécessaire :
les administrations doivent accepter que
leurs données relèvent du bien commun,
dans le respect des règles de sécurité
adaptées, les données seront exposées
conformément à un cadre d’architecture
unique et l’accès aux données se fera
par le biais d’interfaces (API) ouvertes.
La nomination d’Henri Verdier au poste
d’administrateur général des données,
récemment créé, est déjà un signe d’ouverture fort et marque la volonté de donner
une place de choix à cette question.
Dernier point, majeur, que je souhaiterais aborder : la question du droit et des
libertés. Alors qu’Internet offre des opportunités fabuleuses de communication,
la question récurrente des libertés, de
la vie personnelle, du secret des affaires
revient constamment sur le devant de la
scène. Depuis 2012, et la sortie de cet

la revue socialiste 59
À propos de…

ouvrage, les cartes ont été plusieurs fois
rebattues en Europe, tout d’abord, par le
scandale qui a éclaté à la suite des révélations faites par Edward Snowden sur la
NSA, mais aussi par la montée constante
de la menace terroriste extérieure et intérieure. Il me semblerait intéressant que les
auteurs précisent leur vision, sur ce point
sensible. Face à ces réalités, il est essentiel
de se préserver l’équilibre entre impératifs
de sécurité et libertés publiques. Alors que
nos sociétés traversent des crises importantes, remettant parfois en question le
contrat social qui nous lie les uns aux
autres, il apparaît important de s’interroger sur cet équilibre à trouver entre libertés
individuelles et intérêt général. Alors que,
comme l’écrivent Nicolas Colin et Henri
Verdier, « les solutions à imaginer d'urgence n’iront pas sans modifier la nature
et la portée voire la définition de libertés

que l'on croyait simples », pour le législateur, le chemin sera étroit et le défi de taille,
mais il est inévitable et nécessaire de
s’interroger plus avant. C’est le sens de la
commission transpartisane, créée il y a
près d’un an, réunissant parlementaires
et personnalités de la société civile, et à
laquelle Henri Verdier prend d’ailleurs part.
L’âge de la multitude a livré, dès 2012, une
analyse précieuse, en posant les vraies
questions et en essayant de dresser
un état des lieux objectif et réfléchi. Des
premières réponses sont apportées par
la politique menée par la gauche, depuis
près de trois ans, mais il est évident que
face à l’urgence et aux enjeux tant économiques que sociaux, il faut accélérer et
approfondir notre travail pour bâtir, sur
des constats sérieux, les fondations
solides du monde de demain.

140

Andreï Gratchev - La Russie réagit comme une « forteresse assiégée »

Andreï Gratchev est né en 1941, dans une Union soviétique jetée dans
« la grande guerre patriotique » contre l’Allemagne nazie. Mais, il est
avant tout un « enfant du dégel », comme ces millions de Russes, les
« chestidessiatniki » (« ceux des années 60 »), nés sous Staline et dont la
jeunesse s’est déroulée au moment où Khrouchtchev a entrouvert le rideau de
fer. Son livre Le Passé de la Russie, Journal de Bord d’un enfant du dégel,
publié en octobre 2014 chez Alma Editeur, nous entraîne dans un voyage dans
le temps, et ce pour mieux éclairer le présent. Du « printemps de Prague »
aux conflits en Géorgie et en Ukraine, en passant par la « perestroïka » de
Gorbatchev, dont il reste un avocat fervent, Andreï Gratchev est l’un des
témoins les plus avertis des bouleversements de la fin du XXe siècle et du début
du XXIe siècle en Russie. Formé aux relations internationales dès son
adolescence, comme responsable des Jeunesses communistes, il analyse avec
précision et finesse l’espoir d’ouverture vers l’Occident, qui a couru tout au
long de ces années. Un espoir encouragé sous Khrouchtchev, éteint sous
Brejnev, puissamment rallumé par Gorbatchev, avant d’être entretenu puis
bridé par Poutine. Le récit est ponctué d’anecdotes, souvent très drôles.
Comme lorsqu’il résume la déception des Russes après la chute du Mur de
Berlin et les premiers contacts avec un Occident en proie à un système
capitaliste que l’ancien communiste ne peut juger qu’avec sévérité. « Avec
l’effondrement de l’URSS, nous avons découvert que tout ce que la
propagande officielle nous disait du communisme était faux, mais que tout ce
qu’elle disait du capitalisme était vrai », plaisante-t-il. Optimiste, Andreï
Gratchev veut croire qu’un nouveau projet, unissant utopie et démocratie,
parviendra à s’installer au cœur de sa chère Russie. L’espoir ne meurt jamais.
Hélène Fontanaud,

chargée de mission au secteur études du Parti socialiste

actualités internationales

la revue socialiste 59

Andreï Gratchev

Ancien conseiller et porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev.

La Russie réagit
comme une « forteresse assiégée »
Alain Bergounioux : Merci d’avoir accepté
cet entretien avec la Revue socialiste. Il y a,
aujourd’hui, des problèmes de compréhension de la Russie, notamment par rapport à
sa politique interventionniste, sur la nature
du régime politique et l’état de la société
russe. Comment surmonter la défiance évidente qui existe actuellement entre l’Europe
et la Russie ? Tout dépend-il de la crise ukrainienne ou y a-t-il un contexte plus large dans
lequel s’inscrivent ces problèmes ?
Andreï Gratchev : Ce n’est pas la crise
ukrainienne qui a changé la relation
entre la Russie et l’Europe, peut-être
même plus largement avec l’Occident.
C’est plutôt le résultat d’une double crise
vécue par les relations entre la Russie et
le monde occidental, à la sortie de la
Guerre froide, sortie qui a été en quelque
sorte ratée des deux côtés. Car, si l’on revient au point de départ, c’est-à-dire l’ef-

fondrement du système communiste, en
Union soviétique, et l’effondrement de
l’URSS, en tant que superpuissance, cogérante de l’ordre international après la
Seconde Guerre mondiale, le constat
principal, c’est que des deux côtés, russe
et occidental, on n’a pas su utiliser cette
chance historique que représentait la
perspective de la transformation démocratique de la société et du système politique en ex-URSS, souhaitée, voulue et
initiée par le processus gorbatchévien de
la Perestroïka. En Occident, on a mal
compris la logique intérieure de ce processus qui, en fait, aux yeux d’un ex-Soviétique et d’un proche de Gorbatchev, à
l’époque, était un processus engagé volontairement et qui reposait d’abord sur
le souci de l’abandon, et même de la destruction de l’ancien système bureaucratique et autoritaire, mais aussi sur
l’espoir de l’ouverture vers le monde, et,

142

Andreï Gratchev - La Russie réagit comme une « forteresse assiégée »

surtout, vers l’Europe ; avec l’espoir de la
« maison commune européenne » de
Gorbatchev, qui, dans ses grandes lignes,
coïncidait avec la vision presque antique
du général de Gaulle d’une Europe de
l’Atlantique à l’Oural, mais aussi, et il ne
faut pas oublier, avec la vision de François Mitterrand. J’ai eu la chance d’assister à la dernière rencontre officielle entre
Mitterrand et Gorbatchev, à Latche, en
1991. J’ai pu voir cette réflexion partagée
par les deux hommes sur la perspective
de la construction d’une union commune, avec une Europe occidentale
consolidée, avec la progression de son
projet d’intégration, mais aussi avec, à
l’Est, une Europe démocratisée, en commençant par l’Union soviétique et ses
alliés de l’époque. Le tout, formant un
nouveau pôle politique, et même stratégique, avec deux parties complémentaires, qui auraient fait de cette grande
Europe un ensemble capable de faire
face aux défis du monde globalisé.
Côté occidental, la version atlantiste et
américaine des raisons de l’implosion du
communisme, à l’Est, et de l’éclatement
de l’Etat soviétique a prévalu. On a interprété ce démontage graduel, volontaire
et politique, du système politique, en

URSS, comme la simple capitulation d’un
régime et d’un adversaire qui avaient fait
faillite et disparaissaient complètement

C’était, à mon avis, une erreur
grave de croire qu’avec
la disparition de l’Union
soviétique, c’est la Russie
elle-même en tant que réalité
historique, économique,
stratégique, culturelle,
qui allait disparaître.
de la scène internationale. C’était, à mon
avis, une erreur grave de croire qu’avec
la disparition de l’Union soviétique, c’est
la Russie elle-même en tant que réalité
historique, économique, stratégique, culturelle, qui allait disparaître. Et c’est cette
fausse interprétation des raisons de la fin
de la Guerre froide qui a amené de mauvais résultats. S’en est suivie une tentative
de gestion occidentale unilatérale, monopolistique, peut-on dire, des affaires du
monde, avec les échecs qu’on a connus,
surtout au Proche-Orient et, aussi, dans
les relations avec la Russie.
La Russie n’a pas été encouragée, encore
moins accompagnée, dans son processus de transition démocratique, notamment dans la rencontre avec l’Europe,

la revue socialiste 59
Actualités internationales

son allié souhaité. Mais, elle s’est sentie
traitée comme un pays vaincu dans une
troisième guerre mondiale, la Guerre
froide. Logiquement, ce traitement de
la Russie a provoqué des sentiments
de frustration populaire, nationale, et a
aggravé la crise de la transition. La Russie
n’a pas été vraiment soutenue, alors
qu’elle avait été dévastée économiquement, politiquement, spirituellement par
les 70 ans de son expérience communiste. Elle n’a pas pu profiter, par exemple, d’un plan Marshall, comme l’Europe
avait pu en bénéficier, après la Seconde
Guerre mondiale, ni de l’accompagnement politique, psychologique, qu’elle
méritait. Au contraire, elle s’est sentie
marginalisée, même repoussée par
l’Europe, en observant, de l’extérieur,
la constitution de la maison commune
européenne. Ainsi, elle s’est trouvée rejetée à la fois politiquement et géographiquement, en-dehors de l’Europe, vers
l’Est, l’Asie, et donc vers son propre passé,
politique, soviétique, antidémocratique.
Une des conséquences de ce processus,
sur le plan de la politique internationale,
a été la naissance, à l’intérieur de la société et des élites russes, en plus d’une
sorte de déception, d’un sentiment de re-

vanche, stratégique, politique, psychologique, accompagnant ainsi la recherche
du rétablissement d’une certaine dignité
et de la grandeur du pays. Après tout, la
Russie est restée un grand pays, un partenaire incontournable de la gestion des
affaires du monde. Il y a un autre aspect,
en partie lié au premier, mais cette fois

Ce pays a déjà, à travers
les siècles, été marqué par
une certaine dualité,
une hésitation entre les modèles
européen et asiatique,
entre un modèle ouvert sur
le monde et une crispation,
une tentation de se refermer.
beaucoup plus négatif pour les Russes
eux-mêmes : ce sont, évidemment, les caractéristiques du nouveau système qui
s’est installé, un système qui reprend
beaucoup au passé soviétique, mais
aussi au passé classique, on peut dire
« génétique», de la Russie. Ce pays a déjà,
à travers les siècles, été marqué par une
certaine dualité, une hésitation entre les
modèles européen et asiatique, entre un
modèle ouvert sur le monde et une crispation, une tentation de se refermer, de
trouver une voie autonome, autosuffisante, ce qui produit des régimes du type

144

Andreï Gratchev - La Russie réagit comme une « forteresse assiégée »

Poutine, qui ont peur d’affronter le
monde globalisé, de plus en plus en
contradiction avec ce monde. Ceci reflète
une sorte de peur de ne pas pouvoir
maintenir un système qui n’est plus compétitif dans le monde moderne et sur la
scène internationale. D’où le retour à des
méthodes du siècle passé, à des moyens
qui redonneraient à la Russie l’image de
la force. D’où, également, ce retour incessant aux épisodes qui, dans l’Histoire,
rappellent cette grande Russie, qui, parfois, cherchait à dominer l’Europe, au lieu
de s’allier avec elle, mais qui, de toute
façon, a été une des forces déterminantes
de la libération de l’Europe au cours de la
Deuxième Guerre mondiale. L’ensemble
nous donne ce malaise politique, qui,
malheureusement, ne relève pas que
d’une psychologie nationale blessée,
mais est constitutif d’un régime qui stimule ce climat d’une « forteresse assiégée ». Climat qui devient, ce qui est
classique, un moyen de consolidation
des relations entre le pouvoir et la société.
Alain Bergounioux : Quand on regarde ce
qui se passe avec Poutine et son entourage, on
a l’impression qu’au début des années 2000,
il y avait la recherche d’un partenariat
avec l’Europe, mais aussi avec les Etats-Unis.

Et, qu’au fur et à mesure, quand la Russie a
reconstitué ses forces, notamment militaires,
le nationalisme l’a emporté. Les choses n’ont
pas été linéaires. Et aujourd’hui, il peut paraître que ce qui constitue l’idéologie fondamentale, c’est le retour à un nationalisme de type
« grand-russe », avec cette volonté de constituer, non pas un empire, mais une influence
impériale sur les pays voisins. On a eu, avant
la crise ukrainienne, la crise géorgienne.
Il y a cette volonté de reconstituer une sphère
d’influence, en testant les résistances occidentales et en allant le plus loin possible. La
Russie est une forteresse assiégée, oui, mais du
côté occidental, on a l’impression d’une force
qui va le plus loin possible… D’où des difficultés avec l’Ukraine. C’est quand même un
Etat reconnu comme tel, internationalement.
Cette crise est peut-être grave, car on a
l’impression que les accords de Minsk ne sont
qu’une trêve et peuvent être remis en cause,
selon la fluctuation des rapports de force…
Andreï Gratchev : Vous avez raison de
souligner que le scénario de cette crise
n’était pas écrit dès le départ. Il y avait
d’autres chances, qui n’ont pas été saisies. Après l’effondrement de l’URSS - oublions le chapitre Eltsine, chaotique, qui
a évidemment aggravé l’état intérieur de
la Russie -, Poutine n’envisageait pas ce

la revue socialiste 59
Actualités internationales

type de retour à un climat de Guerre
froide. Au contraire. Au départ, Poutine
préside un pays en crise, qui cherche des
portes de sortie dans l’état de faiblesse où

Au départ, Poutine préside
un pays en crise, qui cherche
des portes de sortie dans l’état
de faiblesse où il se trouve.
Il faut bien rappeler que le
premier partenaire auquel
il s’adresse, c’est l’Europe.
il se trouve. Il faut bien rappeler que le
premier partenaire auquel il s’adresse,
c’est l’Europe. C’est même en partie, au
tout départ, les Etats-Unis, mais cela n’a
pas duré longtemps, jusqu’à l’aventure
américano-britannique, en Irak, et aussi
en raison du comportement de Bush fils,
avec pratiquement l’abandon de toutes
les négociations sur le désarmement nucléaire et la sortie unilatérale des accords
sur le traité ABM (Anti-Balistic Missile).
Cela a bien montré aux Russes que les
Américains ne voulaient plus considérer
la Russie post-soviétique comme un partenaire, mais à nouveau comme un adversaire et un rival. C’est donc l’Europe
qui est alors devenue, en toute logique, le
partenaire souhaité par Poutine, mais
aussi Medvedev. D’où toutes les tenta-

tives de construction d’un partenariat
stratégique entre la Russie et l’Union européenne, qui ne se limiterait pas uniquement au partenariat dans le domaine
énergétique -, l’échange des hydrocarbures contre les investissements, les
technologies. A l’époque, les Russes, que
ce soit Poutine ou Medvedev, n’hésitaient
pas à inviter l’Europe à être un partenaire
de la modernisation de la Russie, dans ce
tunnel de la transition.
Sauf que, là encore - et il faut analyser
cette étape -, on n’a pas vu l’apparition
d’une nouvelle « Ost-politik » européenne,
en référence à cette Ost-politik des années
1970, qui prend ses racines avec de
Gaulle, mais a été surtout formulée par
les sociaux-démocrates allemands,
comme Willy Brandt, et qui s’est matérialisée, à Helsinki. C’est ce qu’on pourrait
appeler un so power européen, qui,
après tout, a joué un rôle plus important
dans la transformation intérieure, et
dans l’implosion du système communiste à l’intérieur de l’URSS, que le hard
power des Américains. Alors que ce hard
power, cette tentative de chantage, de
bras de fer des Américains servait politiquement le régime en place, la recherche
du changement par le rapprochement a

146

Andreï Gratchev - La Russie réagit comme une « forteresse assiégée »

réussi pour l’Allemagne, mais aussi pour
l’Union soviétique, parce que, dans une
grande mesure, le processus de la Perestroïka gorbatchévienne, la recherche de la
démocratisation, l’abandon de l’ancien
système sont issus de cet espoir d’une
communauté de valeurs politiques et
démocratiques, de cette sorte de dégel
politique, d’où le sous-titre de mon livre.
Cela a été déterminant pour les transformations importantes qui se sont produites à l’intérieur de la Russie. N’oublions
pas, d’ailleurs, que le départ des anciens
membres du pacte de Varsovie a été
consommé et acté par la Russie très tranquillement, car la Russie faisait alors une
claire distinction entre l’élargissement de
l’Europe vers l’Est et l’extension de l’Otan,
qui revêtait des aspects beaucoup plus
menaçants et humiliants pour elle.
Malheureusement, la politique russe de
l’Union européenne a été déléguée aux
instances de Bruxelles, qui l’ont gérée
d’une façon plutôt technocratique, sans
voir toutes les politiques qui devaient
l’accompagner, ainsi qu’à la nouvelle
Europe, selon la qualification de Rumsfeld, c’est-à-dire une Europe à dominante
atlantiste, avec la Pologne, les Pays
Baltes, qui, bien-sûr, avaient des comptes

à régler, non seulement avec la Russie
soviétique, mais avec la Russie éternelle,
et pour qui il s’agit là de l’empire du Mal
permanent, qu’il soit communiste ou
pré-soviétique. Mais, je pose la question :
est-ce que l’Europe entière, comme projet, comme acteur sur la scène internatio-

Malheureusement, la politique
russe de l’Union européenne a
été déléguée aux instances de
Bruxelles, qui l’ont gérée d’une
façon plutôt technocratique.
nale, pouvait se permettre de déléguer
l’expression de sa politique russe à cette
fraction, qui cherchait à se séparer définitivement de la Russie plutôt que de
l’associer au nouveau chantier commun ?
A cela, il faut ajouter autre chose : autant
la Russie d’alors était prête à s’accommoder d’une existence avec un nouvel espace européen, avec une Union élargie
jusqu’à l’Est, autant la Russie de Poutine,
qui n’est plus faible, ou qui se croit suffisamment forte, souveraine, capable de
réaliser son retour sur la scène internationale, réclame un statut, qui ne serait certes
pas celui d’une ancienne superpuissance,
mais d’un acteur majeur, incontournable
sur la scène internationale. C’est une
Russie qui annonce son ambition, qui,

la revue socialiste 59
Actualités internationales

en passant par la tête de Poutine, hypothétiquement, bien-sûr, veut en quelque
sorte rétablir politiquement le « droit de
veto » symbolique gagné par l’URSS,
grâce a sa contribution primordiale
à la victoire lors de la Seconde Guerre
Mondiale, au prix d’un sacrifice terrible
payé par le peuple soviétique.
La Russie de Poutine a donc pour ambition d’être considérée comme un acteur
incontournable, dans sa zone traditionnelle de présence, correspondant à l’espace de l’ancienne Union soviétique et de
l’ex-Empire russe, où elle se sent menacée par l’expansion occidentale. D’où les
deux crises, géorgienne et ukrainienne.
Si les Russes étaient prêts à accepter la
« décolonisation », en Europe centrale et
orientale, ils refusaient, en revanche,
d’admettre les tentatives de l’Occident,
et des élites pro-occidentales dans ces
deux anciennes républiques soviétiques,
géorgienne et ukrainienne, d’opérer une
rupture définitive avec la Russie. On ne
parle pas seulement d’une communauté
historique, politique ou culturelle, mais
aussi humaine, car il y a un mélange
extraordinaire des populations, en Géorgie
comme en Ukraine, dont une partie importante a été non seulement russo-

phone mais russe. Les tentatives d’intégrer ces deux anciennes parties de l’URSS
dans les structures de l’Otan ont provoqué cette sensibilité. Il s’agissait là, pour
les Russes et Moscou, d’un syndrome qui

La Russie de Poutine
a pour ambition d’être
considérée comme un acteur
incontournable, dans sa zone
traditionnelle de présence,
correspondant à l’espace
de l’ancienne Union soviétique
et de l’ex-Empire russe.
signifiait la deuxième mort de l’Union soviétique, définitive, privant ainsi la nouvelle Russie du droit de construire autour
d’elle un espace - l’union eurasienne pour
Poutine -, qui devait d’ailleurs s’inspirer
du modèle de l’Union européenne : association volontaire basée sur le passé
commun et sur les intérêts présents. Cela
explique l’extrême violence, peut-être mal
comprise en Occident, de la crise ukrainienne. Parce que l’Ukraine, par contraste
avec la Géorgie, est étroitement associée
à la Russie pré et post-soviétique. L’Etat
ukrainien reste un Etat neuf, composite,
au sein duquel sont réunies des parties
qui appartenaient encore récemment
à l’Empire catholique austro-hongrois,

148

Andreï Gratchev - La Russie réagit comme une « forteresse assiégée »

et d’autres, orthodoxes, russes et russophones. Ceci a transformé potentiellement l’Ukraine en une nouvelle
Yougoslavie. D’où la nécessité de gérer
cette situation avec une extrême précaution, et, surtout, avec l’impératif de ne pas
écarter la Russie. L’erreur a été commise,
dans un premier temps, par l’Union européenne qui a estimé que la Russie n’avait
rien à faire dans la gestion de l’affaire
ukrainienne, alors que, vu de Moscou,
après la deuxième révolution de Maïdan,
on assistait, à Kiev, à une prise du pouvoir,
par une fraction de la société ukrainienne,
moins pro-européenne qu’anti-russe.
Cette situation a été aggravée par la perspective, pratiquement annoncée par
le nouveau pouvoir, de reléguer une partie importante de la population dans la
catégorie des citoyens de seconde zone,
avec l’intention d’interdire l’usage de
la langue russe, en tant que langue officielle - alors qu’elle reste a langue maternelle de beaucoup d’Ukrainiens -, et de
rejoindre l’Otan, en brisant l’équilibre
déjà précaire de l’Europe actuelle, en
défaveur de la Russie.
Malheureusement, un an a passé, avec
des dégâts matériels, mais surtout des
pertes humaines - 6 000 morts, des

dizaines de milliers de personnes déplacées, des fractures à l’intérieur de la société ukrainienne - qui, je le crains, sont
irréparables. On voit d’ailleurs difficilement comment cet Etat pourra se reconstruire, sans passer par un processus de
décentralisation, dans le cadre d’une
structure plus souple. Et, au bout de la
première année de la crise ukrainienne,

Au bout de la première année de
la crise ukrainienne, l’Europe,
la « vraie », à savoir la France et
l’Allemagne, a pris conscience
de la gravité de la situation, de
sa complexité, et de la nécessité
de gérer la crise, cette guerre au
centre de l’Europe, en associant
la Russie, au lieu de l’écarter.
l’Europe, la « vraie », à savoir la France et
l’Allemagne, a pris conscience de la gravité de la situation, de sa complexité, et
de la nécessité de gérer la crise, cette
guerre au centre de l’Europe, en associant la Russie, au lieu de l’écarter. D’où
les mots particulièrement sages de François Hollande, qui annonce que l’Ukraine
n’a pas sa place dans l’Otan, à court
terme, les déclarations d’Angela Merkel,
qui se dit favorable à la création d’un
espace commun de l’Atlantique au

la revue socialiste 59
Actualités internationales

Pacifique, propice à une coopération
entre l’Union européenne et l’Union
eurasienne, intégrant certaines ex-répu-

Après avoir rattaché la Crimée
à la Russie, Poutine a perdu pour
longtemps la possibilité de rétablir
des relations de bon voisinage,
de cordialité et de coopération
avec le reste de l’Ukraine.
bliques soviétiques. On assiste à un
retour de la raison et du bon sens politiques, qui ont rendu possibles les accords de Minsk, encore très précaires.
Gare, toutefois, aux tentatives des extrémistes de tous bords, de l’autre côté de
l’Atlantique, à l’intérieur de la société
ukrainienne et chez les minorités russophones de l’Est de l’Ukraine. Ces forces ne
trouveraient, en effet, pas d’intérêt à un
arrangement à l’amiable et souhaitent
qu’une nouvelle frontière fractionne
l’Europe. Au risque de « couper » l’Ukraine
et de la transformer en une variante de
l’Allemagne des années 1950 ! Avec une
partie qui pourrait être récupérée par
l’Occident, au détriment de la Russie,
comme ce fut malheureusement le cas
entre la Russie et l’Ukraine. Après avoir
rattaché la Crimée à la Russie, Poutine a,
en effet, perdu pour longtemps la possi-

bilité de rétablir des relations de bon voisinage, de cordialité et de coopération
avec le reste de l’Ukraine.
Alain Bergounioux : Cette situation ukrainienne est un facteur de crise durable entre la
Russie et l’Europe. Or, la situation économique est aussi une donnée. La Russie est aux
prises avec des difficultés économiques. On
voit bien que les Européens n’ont, pour seule
arme véritable, que les sanctions économiques. La durée de ces sanctions est donc un
facteur d’aggravation de la situation économique. Alors, comment la société russe vit-elle
cette situation ? En 2012-2103, il y avait une
société vivante et une opposition. Et puis, la
crise internationale a eu pour effet de conforter le régime politique de Vladimir Poutine, et
l’on a bien vu que l’opposition avait des difficultés - l’assassinat de Nemtsov, les violences
à son endroit. Quelle est votre analyse de la
société russe et de ses évolutions possibles ?
Andreï Gratchev : Nous vivons une sorte
de moment charnière. La Russie est à la
croisée des chemins mais, et il faut bien
s’en rendre compte, côté occidental, surtout en Europe, il existe encore des possibilités pour influencer ses choix. En
quoi s’agit-il d’un moment charnière ?
Deux grands malentendus subsistent :

150

Andreï Gratchev - La Russie réagit comme une « forteresse assiégée »

l’Occident soupçonne la Russie de Poutine
de revanchisme pur et dur, comme ce fut
le cas au XIXe ou au début XXe siècle, avec
l’ambition de reconstruire un empire ou
l’Union soviétique, dans ce qu’elle fut.
Vu de Russie, il ne s’agirait que d’une
démarche défensive. Une tentative de se

La Russie cherche
le rétablissement de relations,
qui ne seraient peut-être pas
aussi romantiques que celles
imaginées par Gorbatchev
et Mitterrand, mais fondées sur
le respect mutuel et la prise en
compte d’intérêts réciproques.
protéger contre une offensive d’ordre
stratégique - sous la forme de l’extension
de l’Otan, cette approche non justifiée
des frontières de la Russie, après la fin
de la Guerre froide et la disparition de la
menace soviétique, à des fins de domination mondiale américaine - et politique. Il
s’agit, pour Poutine, de protéger le système qu’il a mis en place. Pas seulement
pour maintenir son pouvoir, mais parce
qu’il le juge mieux adapté à la réalité
de son pays, hostile aux modèles étrangers, d’autant que les tentatives faites
par l’Occident - en Irak, en Afghanistan,
en Libye - ont échoué.

En 2008, le message est bien passé. Au
point que la France et l’Allemagne ont précisé qu’il n’était pas question d’intégrer la
Géorgie et l’Ukraine dans l’Otan. Mais, cette
leçon n’a malheureusement pas été retenue, lors de la crise ukrainienne. Tant et si
bien que les malentendus subsistent.
Il existe un deuxième danger politique
pour le système Poutine : celui de voir les
scénarios des printemps arabes se reproduire, dans la périphérie de la Russie.
Une sorte de répétition générale, en prévision d’une prise d’assaut éventuelle du
Kremlin. D’où une crispation du pouvoir
à l’intérieur du pays, et la tentative de
Poutine de rechercher un « mur » de protection, en alimentant le sentiment nationaliste anti-occidental, anti-européen.
Parfois même, l’Europe, l’Occident, les
Etats-Unis et l’Otan sont mis dans le
même panier. Ce n’est qu’à partir du moment où la position européenne, formulée par François Hollande et Angela
Merkel, a commencé à se démarquer du
point de vue atlantiste, que le ton russe a
changé. C’est ce qui explique que, chaque
fois qu’il y a eu des initiatives, qu’il
s’agisse de la rencontre en Normandie,
ou de l’escale de François Hollande à
Moscou, après son passage au Kazakhs-

la revue socialiste 59
Actualités internationales

tan, la tonalité a été différente. La Russie
cherche le rétablissement de relations,
qui ne seraient peut-être pas aussi romantiques que celles imaginées par Gorbatchev et Mitterrand, mais fondées sur
le respect mutuel et la prise en compte
d’intérêts réciproques. Ceci est capital
pour l’Europe, comme pour la Russie. Ce
d’autant plus que le choix de l’avenir de la
Russie n’est pas encore fait. Ses dirigeants
hésitent entre l’Europe et la tentation eurasienne. Peut-être entendent-ils constituer une alliance anti-occidentale avec
la Chine et le monde émergent. D’où des
« gesticulations » incessantes et la tentative de construire un camp de tous les opposants à l’Occident dans le monde, en
ratissant très large, de la Chine en passant
par l’Iran, jusqu’aux dissidents, au sein
même de l’Union européenne.
N’oublions pas que la question des relations avec la Russie est aussi dangereuse
pour la cohésion européenne, parce
qu’elle risque de faire exploser l’Union,

comme ce fut le cas lors de la guerre
anglo-américaine, en Irak. Au sein de
l’Union européenne, certains pays contestent ainsi le régime des sanctions, au
motif qu’elles jouent le jeu de Poutine. Ceci
l’encourage, en effet, à renforcer l’image
d’une Russie menacée, assiégée par les
Occidentaux, en lui permettant de trouver
le soutien de 60 à 80 % de la population,
avec le risque de provoquer des dégâts
dévastateurs, voire même irréparables, au
sein de la société. Cela ne concerne pas
seulement le régime et les élites politiques.
Au sein des élites, les choses vont et viennent, on s’arrange. Il en va tout autrement
pour la population. Pour peu que les
jeunes russes soient élevés dans le ressentiment à l’égard de l’Occident - l’église
orthodoxe profite naturellement de la situation, puisqu’elle est marquée par la
méfiance séculaire à l’encontre du catholicisme -, on peut craindre le point de nonretour. Ce n’est pas encore le cas, mais il
nous faut rester vigilants.

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Démocratie sociale ?
Les défis écologiques
N° 59 - 3e tr. 2015

Frais de port unitaire* : France métropolitaine : + 2 € - Europe : + 3 € - Autres pays et Dom-Tom : + 4 €
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