1

« L’intégrité physique de la personne humaine est une valeur universellement reconnue
dans le temps et dans l’espace : elle a des racines ontologiques profondément ancrées dans
toutes les civilisations. »1 C’est sur ce fondement intemporel que s’est bâtie « l’obligation de
sécurité », créée au début du XXème siècle par la jurisprudence pour protéger l’être humain
contre la technologie qui semblait le rattraper. En 1911, la Cour de Cassation énonce que
l’« exécution du contrat de transport comporte […] pour le transporteur l’obligation de
conduire le voyageur sain et sauf à destination ».2 C’est donc dans le cadre du contrat de
transport maritime que naît cette obligation, ce lien de droit entre le transporteur et le client,
en vertu duquel le client peut exiger du transporteur qu’il accomplisse l’acte positif d’assurer
sa sécurité pendant le transport. Il s’agit en fait d’une obligation non stipulée dans le contrat
original. La jurisprudence a parfois une certaine latitude pour interpréter les contrats, et
l’obligation de sécurité est un des domaines privilégiés de la technique du forçage du contrat,
où le juge, lorsque le silence des parties sur un sujet nécessaire est impénétrable, ajoute de luimême une obligation non stipulée par les parties. Comme le souligne Geneviève Viney, « il
est très fréquent que les tribunaux exigent du débiteur certains comportements relevant d’une
diligence et d’une prudence normales dans l’exécution de la prestation à laquelle il s’est
engagé par contrat ».3 Cette obligation de sécurité, volontiers admise par la doctrine, se
développe dans une optique toujours plus large de protection de la victime, où la sécurité
semble être érigée en maître mot. Comme le rappelle Yvonne Lambert-Faivre4, cette exigence
est notamment exprimée par la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui proclame
dans son article 3 que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté des personnes ».
L’obligation de sécurité semble acceptée par la jurisprudence aussi bien que par la doctrine,
tant est importante l’idée que la victime doit avoir le plus de chances possibles d’être
1

LAMBERT-FAIVRE, Yvonne, « Fondement et régime de l'obligation de sécurité », D. 1994.81.
Civ, 21 novembre 1911.
3
VINEY, Geneviève ; JOURDAIN, Patrice, Traité de droit civil. Les conditions de la responsabilité. (sous la
direction de Jacques Ghestin), Paris, L.G.D.J, 3e édition, 2006, p. 452, n° 498.
4
LAMBERT-FAIVRE, ibid..
2

2
indemnisée pour ce qu’il lui est arrivé.
Dans ce contexte, il est manifeste que le fil d’Ariane qui guide la jurisprudence dans ses
décisions qui concernent l’obligation de sécurité est l’indemnisation des victimes.
L’obligation de sécurité semble en effet s’appliquer alors même que la doctrine tente encore
d’établir si elle est de nature contractuelle ou délictuelle (I) ; et il apparaît qu’elle engage
presque toujours la responsabilité du débiteur, qu’elle soit de moyen ou de résultat (II).

I. – Une obligation de sécurité qui tend à s’appliquer quelque soit sa nature.
La responsabilité contractuelle est l’obligation pour le débiteur de réparer le préjudice
subi par le créancier du fait de l’inexécution des obligations nées du contrat. Lorsqu’en 1911
la jurisprudence a inféré du contrat de transport l’obligation de sécurité5, elle a créé une
obligation non stipulée par les parties aux termes de l’article 1134 du code civil. Par ce
procédé, la Cour de cassation a clairement établi que l’obligation de sécurité était de nature
contractuelle, liée au contrat, et en tant que telle, qu’elle impliquait la responsabilité du
transporteur.

A. – Une obligation de sécurité toujours en expansion.
Dans un arrêt du 27 janvier 19136, la Cour de cassation confirme la création de
l’obligation de sécurité dans le cadre d’un contrat de transport terrestre. La jurisprudence
applique ensuite cette obligation à des moyens de transports aussi divers et variés que parfois
surprenants. Il semble ainsi que toute activité comportant un déplacement peut constituer un
transport, et ainsi des entrepreneurs d’activités diverses ont été soumis à cette obligation de
sécurité : des exploitants de télésièges, de remonte-pentes, de manèges d’auto5
6

Civ, 21 novembre 1911.
Civ, 27 janvier 1913.

3
tamponneuses…7 Dans la même veine, le nombre de types de contrats différents qui peuvent
être soumis à une obligation de sécurité va connaître un essor du fait de la jurisprudence. Son
champ d’application semble en effet s’étendre avec le temps, et elle a ainsi été introduite dans
les contrats relatifs à des jeux forains ou à des activités sportives ou de loisir.8 Comme le
remarque Geneviève Viney, « l’on peut peut-être se demander si le domaine de cette
obligation ne s’étend pas à toute convention dont l’exécution peut affecter, à un moment
quelconque et de quelque façon que ce soit, la sécurité physique de l’un des contractants ou
même celle des biens qui lui ont été confiés par l’autre partie. »9 En effet, l’obligation de
sécurité a aussi été appliquée à un employeur10, un bailleur11, et du point de vue de la
responsabilité médicale12. De manière intéressante, elle a été utilisée dans le cadre du contrat
de travail. Le 29 juin 200513, la chambre sociale de la Cour de cassation consacre une
obligation patronale de sécurité vis-à-vis du tabagisme passif dans l’entreprise. Comme le
rappelle Stéphanie Porchy-Simon, les arrêts liés aux contrats de travail sont d’une importance
considérable car ils permettent aux victimes d’être indemnisées.14
La sanction prévue dans le cadre d’une obligation de sécurité est donc la responsabilité
contractuelle, prévue aux articles 1146 et suivants du Code civil. L’art 1147 du Code civil
prévoit ainsi que « le débiteur est condamné […] au paiement de dommages et intérêts soit à
raison de l’inexécution de l’obligation, soit à raison du retard dans l’exécution […] ». Cette
sanction n’est pas cumulable avec la responsabilité délictuelle, prévue aux articles 1182 et
suivants du Code civil, et qui vise à l’indemnisation des dommages causés à tiers. Le Doyen

7

Notamment Civ (1), 16 juillet 1980, Bull. civ., I, n°177 ; Civ (1), 8 octobre 1968, JCP, 1969, II, 15745, note
W.R. ; Civ (1) 12 février 1975, D.1975.512, note Philippe Le Tourneau ; cités par VINEY (2006), p455 n° 500.
8
Voir VINEY, ibid., p455 n° 500.
9
VINEY, ibid., p458 n° 500.
10
Soc, 3 février 2010, pourvoi n°96-40.227.
11
Civ (3), 21 novembre 1990, Bull. civ., III, n° 236.
12
Civ (1), 7 novembre 2000, D.2000.293, mentionné par Yvonne LAMBERT-FAIVRE, « La réparation de
l'accident médical », D.2001.570.
13
Soc, 29 juin 2005, D.2005.2565, note Bugada.
14
PORCHY-SIMON, Stéphanie, Droit civil 2e année : Les obligations, Paris, Dalloz-Sirey, 3e édition, 2004, p 160,
n° 319.

4
Carbonnier jugerait ainsi plus rationnel de limiter le cadre contractuel aux prestations
défectueuses et de reporter l’examen des accidents sur le terrain de la responsabilité
délictuelle.15

Cette expansion des cas où l’obligation de sécurité s’applique traduit en fait l’idée que
le plus important est que la victime soit indemnisée de façon correcte ; la différence entre les
responsabilités contractuelle et délictuelle, manifeste d’un point de vue théorique, ne présente
peut-être pas un grand intérêt d’un point de vue pratique.

B. – Une inflexion vers un effacement de la différence entre responsabilité contractuelle et
responsabilité délictuelle.
Pour Yvonne Lambert-Faivre16, l’obligation de sécurité transcende la distinction entre
les deux types de responsabilités par son caractère univoque. Elle analyse ainsi un arrêt de la
première chambre civile du 1er juillet 196917 où il a été établi que l’obligation de sécurité de la
compagnie ferroviaire n’était pleinement applicable que de la montée à la descente du
véhicule ; il apparaît quelques années plus tard que la victime dédommagée au titre de
l’article 1384 al. 1er du Code civil, donc de la responsabilité du fait d’autrui, était mieux
protégée que celle sous la régime de la responsabilité contractuelle des articles 1182 et
suivants du Code civil. L’arrêt Valverde du 7 mars 198918 en tire les conclusions nécessaires.
Il commence par réitérer la limitation de l’obligation de sécurité résultant de l’article 1147 du
Code civil à la période de temps entre le moment où le voyageur commence à monter dans le
véhicule et celui où il achève d’en descendre. Mais surtout, la Cour de cassation énonce
qu’«en dehors de l’exécution du contrat de transport, la responsabilité du transporteur à
15

CARBONNIER, Jean, Droit civil, t. 4, Les Obligations, Paris, PUF, 22e édition, 2000, n° 295, cité par
BÉNABENT, Alain, Les Obligations, Paris, Montchrestien, 9e édition, 2003, p. 218, n° 281, note 48.
16
LAMBERT -FAIVRE, Yvonne, « Fondement et régime de l'obligation de sécurité », D. 1994.81.
17
Civ (1), 1er juillet 1969, D.1969.640, note G.C. –M.
18
Civ (2), 7 mars 1989, D. 1991.1

5
l’égard du voyageur est soumise aux règles de la responsabilité délictuelle ». La règle est donc
que dans la mesure du possible, la victime doit être dédommagée, et ce que la cour utilise la
responsabilité contractuelle ou la responsabilité délictuelle.
Par ailleurs, Yvonne Lambert-Faivre souligne que la législation récente également
semble faire fi de la distinction entre les deux types de responsabilité. Ainsi les victimes
d’accidents de la circulations sont maintenant sous le couvert de la loi du 5 juillet 1985. Celleci s’applique tant dans le cadre classique des dommages causés à un tiers qu’aux victimes
transportées en vertu d’un contrat de transport. De la même manière, la loi du 21 juillet 1983,
qui traite de l’obligation de sécurité du fabricant de produits, mentionne explicitement qu’elle
n’est pas limitée à l’intégrité physique d’un cocontractant : son article 1er mentionne qu’elle
ne doit « pas porter atteinte à la sécurité des personnes » en général. On semble ainsi se
diriger vers un effacement de la distinction entre responsabilité contractuelle et responsabilité
délictuelle en ce qui concerne l’obligation de sécurité, car elle est « univoque, générale et
indivisible et ne se laisse pas enfermer dans un cadre contractuel aussi artificiel dans la réalité
concrète que dans la fuyante analyse juridique ».

L’effacement de la différence entre responsabilité contractuelle et responsabilité
délictuelle, combiné à l’inflation des cas où l’obligation de sécurité a été appliquée, permet de
penser que le plus important reste l’indemnisation de la victime. Pour cette même raison, il
semble que l’obligation de sécurité ait été conçue, ou du moins a évolué, pour que le débiteur
ait du mal à s’exonérer de sa responsabilité.

II. – Une obligation de résultat qui semble toujours engager la responsabilité du
débiteur, quelle que soit son intensité.
Il existe deux types différents d’obligations contractuelles: l’obligation de moyens, par

6
laquelle le débiteur promet au créancier de mettre en œuvre tous les moyens dont il dispose
pour parvenir au résultat envisagé, sans cependant promettre son obtention ; et l’obligation de
résultat, par laquelle le débiteur promet au créancier d’accomplir de façon certaine une
prestation à son profit. La distinction est d’importance, car elle influe sur la possibilité
qu’aura le débiteur de s’exonérer de sa responsabilité.

A. – Une obligation de sécurité le plus souvent de résultat.
L’obligation de moyens est énoncée à l’article 1137 du Code civil, qui dit que :
« L'obligation de veiller à la conservation de la chose […] soumet celui qui en est chargé à y
apporter tous les soins d'un bon père de famille. » La responsabilité du débiteur n’est donc
engagée que s’il commet une faute. En revanche, l’article 1147 du Code civil précise que :
« Le débiteur est condamné, s'il y a lieu, au payement de dommages et intérêts, soit à raison
de l'inexécution de l'obligation, soit à raison du retard dans l'exécution, toutes les fois qu'il ne
justifie pas que l'inexécution provient d'une cause étrangère qui ne peut lui être imputée,
encore qu'il n'y ait aucune mauvaise foi de sa part. » Dans le cas de l’obligation de résultat,
c’est l’inexécution du contrat qui engage la responsabilité du débiteur ; la preuve d’une faute
n’apparaît pas nécessaire. Pour Stéphanie Porchy-Simon, « la qualification de l’obligation de
sécurité est opérée par les tribunaux en fonction d’une variance du critère de l’aléa : le rôle
passif ou actif du créancier victime »19. Lorsque la victime joue un rôle clairement passif, le
débiteur est tenu d’une obligation de résultat. Ainsi dans l’arrêt de la première chambre civile
du 7 mars 198920, le voyageur est passif à partir du moment où il commence à monter dans le
train, et jusqu’au moment où il a fini d’en sortir. Durant cet intervalle, la SNCF est tenu d’une
obligation de sécurité de résultat. En revanche, hors du temps de trajet qui vient d’être défini,
le voyageur est actif, et la SNCF n’est plus tenue que d’une obligation de sécurité de moyens.
19
20

PORCHY-SIMON, ibid., p. 214, n°447.
Civ (2), 7 mars 1989, D. 1991.1

7
Incidemment, depuis cet arrêt, l’obligation de sécurité de moyens de la SNCF est compensée
par sa responsabilité délictuelle.
Alain Bénabent prend acte du « grand désordre en droit positif » quant à la
caractérisation de l’obligation de sécurité, et propose « une piste d’harmonisation dans la
catégorie intermédiaire des obligations de résultat atténuées ».21 Ce type d’obligations, dans
lesquelles le débiteur doit rapporter simplement la preuve de son absence de faute pour se
désengager, a été appliqué pour la première fois à une obligation de sécurité par la première
chambre civile le 21 mai 199622, par rapport à la responsabilité médicale23. La jurisprudence a
cependant connu un revirement manifeste au plus tard le 3 février 201024, lorsque la chambre
sociale de la Cour de cassation a jugé que l’employeur est tenu d’une obligation de sécurité de
résultat à laquelle il manque lorsqu’un de ses employés est victime de harcèlement ou de
violences « quand bien même il aurait pris des mesures pour faire cesser ces agissements ».

Que l’obligation de sécurité soit principalement une obligation de résultat témoigne une
fois de plus de l’importance de l’indemnisation de la victime, et ce d’autant plus au vu des
effets de l’obligation de résultat sur la possibilité pour le débiteur de s’exonérer de sa
responsabilité.

B. – Entre cause étrangère et force majeure : la réduction des possibilités d’exonération pour
le débiteur.
Dans le cas d’une obligation de résultat, l’article 1147 du Code civil met clairement en
évidence le fait que la simple inexécution suffit à engager la responsabilité du débiteur, dont
la faute est irréfragablement présumée, sauf « toutes les fois qu'il ne justifie pas que

21

BÉNABENT, Alain, Les Obligations, Paris, Montchrestien, 9e édition, 2003, p. 218, n° 281.
Civ (1), 21 mai 1996, Bull. civ., I. n° 219.
23
BÉNABENT, Alain, Les Obligations, Paris, Montchrestien, 9e édition, 2003, p. 292, n° 409, note 112.
24
Soc, 3 février 2010, pourvoi n°96-40.227.
22

8
l'inexécution provient d'une cause étrangère qui ne peut lui être imputée ». La seule
exonération possible est donc celle par la cause étrangère, c’est-à-dire la force majeure, le fait
d’un tiers ou le fait du créancier. Ainsi, malgré la présence d’une obligation de sécurité dans
la responsabilité médicale, l’aléa thérapeutique présente tous les caractères de la force
majeure (irrésistibilité, imprévisibilité, extériorité).25 Quant à la cause étrangère du fait du
créancier, celui-ci peut avoir empêché lui-même l’exécution de l’obligation à son égard.
Traditionnellement, si le fait du créancier présente les caractères de la force majeure, le
débiteur est totalement exonéré ; dans le cas contraire, la faute du créancier produit une
exonération partielle, comme en témoigne l’arrêt du 31 janvier 197326. Cette exonération
partielle de la faute du débiteur a été écartée le 13 mars 2008 pour ce qui concerne les contrats
de transport : « le transporteur tenu d’une obligation de sécurité de résultat envers un
voyageur ne peut s’exonérer partiellement et […] la faute de la victime, à condition de
présenter le caractère de la force majeure, ne peut jamais comporter qu’exonération totale ».27
Comme le note Geneviève Viney, la portée de cette solution est importante car « la
jurisprudence fait preuve […] d’une extrême sévérité dans l’appréciation de la force
majeure »28.
Geneviève Viney souligne une conséquence fondamentale de cette décision : « admettre
que la faute de la victime n’a aucun effet d’exonération partielle sur la responsabilité du
transporteur revient pratiquement à créer un régime d’indemnisation qui va au-delà même de
la responsabilité objective et ressemble à une garantie automatique des accidents
corporels ».29 Dans le même sens, Yvonne Lambert-Faivre signale que le terme même
d’« obligation de résultat » « conduit aux pires confusions, car on en arrive à ne plus

25

LAMBERT-FAIVRE, Yvonne, « La réparation de l'accident médical », D.2001.570.
Civ (1), 31 janvier 1973, D.1973.149, note R. Schmeck.
27
Civ (1), 13 mars 2008, D.2008.1582.
28
VINEY, Geneviève, « La responsabilité du transporteur terrestre de personnes en cas de faute de la victime »,
D.2008.1582.
29
VINEY, ibid.
26

9
déterminer l’obligation transgressée, mais à l’induire du seul dommage […]. Au lieu d’établir
les trois éléments de toute responsabilité civile, fait générateur, dommage, lien de causalité,
on induit curieusement le fait générateur du dommage lui-même. »30

30

LAMBERT-FAIVRE, Yvonne, « Fondement et régime de l'obligation de sécurité », D. 1994.81.