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DEUX THÉORIES STOÏCIENNES

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DEUX THÉORIES STOÏCIENNES
DES AFFECTIONS PRÉLIMINAIRES
RÉSUMÉ
À partir du témoignage de Sénèque et d’Épictète, le présent article vise
à montrer comment les stoïciens rendent compte des réactions involontaires à partir de leur propre psychologie de l’action. Les références
faites à Zénon et les allusions à Chrysippe prouvent qu’une théorie des
« affections préliminaires » existait dès les débuts du Portique. Le fragment 9 d’Épictète et l’ouverture du deuxième livre du De Ira sont ainsi
interprétés comme deux versions concurrentes se rapportant à deux
théories subtilement différentes. À partir du matériau textuel emprunté
aux premiers stoïciens, on montre l’influence de Zénon sur le De Ira et
celle de Chrysippe sur le passage du livre perdu des Entretiens. Cette
hypothèse a pour conséquence d’accorder l’exposé de Sénèque à l’orthodoxie stoïcienne défendant un monisme psychologique, et non à la
filiation posidonienne, marquée par un dualisme psychologique à tendance platonico-aristotélicienne.

ABSTRACT
Basing itself upon the testimony of Seneca and Epictetus, this article
aims to show how the Stoics give an account of involuntary reactions,
basing themselves upon their own psychology of action. References to
Zeno and allusions to Chrysippus will tend to prove that a theory of
« preliminary passions » existed as soon as the beginnings of Stoa.
Fragment 9 of Epictetus and the opening of the second book of De Ira
are interpreted as two competing versions relating to two subtly different theories. From the early Stoics’ borrowed textual material, we
intend to show the influence of Zeno on De Ira and that of Chrysippus
on the passage of the lost book of Discourses. This assumption has the
effect of attuning the presentation of Seneca to the Stoic orthodoxy
defending a psychological monism, and not to the Posidonian descent
marked by a psychological dualism with a Platonic-Aristotelian trend.

REVUE DE PHILOSOPHIE ANCIENNE, XXXII (2), 2014

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1. Introduction

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Olivier D’JERANIAN

Margaret Graver a montré1 que le concept de προπάθεια n’est pas
une invention tardive de l’époque impériale, mais bien une pièce maîtresse de la théorie stoïcienne des passions, dont l’origine remonterait
au moins à Chrysippe2. La reconstruction de cette filiation historique
et théorique s’appuie sur le traitement chrysippéen des passions
entendues comme mouvements primitivement rationnels et volontaires3. Le terme, d’origine médicale, renvoie aux « premiers symptômes » d’une maladie et a également servi à désigner, chez Hippocrate, la mémoire sensitive « messagère des objets pour l’intelligence »4 (premièrement affectée et ayant une représentation claire),
chez Plutarque5, « les affections éprouvées autrefois », et chez Philon
d’Alexandrie, une « passion anticipée »6, une « joie avant la joie, une
attente d’un certain bien ». Si Sénèque traduit ses concepts et n’écrit
pas en grec, c’est à lui que nous devons, sur les affections préliminaires, le compte rendu le plus abouti complétant les quelques indications fournies par Aulu-Gelle sur le cinquième livre perdu des Entretiens (= Épictète fr. 9)7. Le problème de ce que Inwood appelle les
1 M. Graver, « Philo of Alexandria and the Origins of the Stoic προπαθείαι », Phronesis, 44, 1999, p. 300-325, et Stoicism and Emotion, Chicago
and London, The University of Chicago Press, 2007, 289 p., et notamment le
chapitre 4, « Feelings without assent », p. 85-108.
2 Pourtant, aucune occurrence du mot προπάθεια n’existe dans le SVF, et
aucune des 131 références du TLG n’est stoïcienne.
3 Sur la conception chrysippéenne de la nature rationnelle des passions, cf.
Galien, PHP IV. 2, 1-6 (SVF III. 463 = LS 65 D) ; PHP III. 1, 25 (SVF III. 886,
extrait partiel = LS 65 H) ; PHP IV. 2, 10-18 (SVF III. 462 = LS 65 J) ; PHP
IV. 6, 1-9 (SVF III. 473 ; p. 270, 21 – 272, 6 De Lacy).
4 Praeceptiones, I. 6.
5 De tuenda sanitate praecepta (122b-137e), Quaestiones conviviales
(612c-748d) et fr. 215k, 215l, 216a (dans « Plutarchi moralia, vol. 7 », éd.
Sandbach, F.H. Leipzig, Teubner, 1967).
6 Quaestiones in Genesim et in Exodum. Fragmenta Graeca, 33. 1, fr. 79.
7 Aulu-Gelle, Noctes atticae XIX. 17 (= Épictète, fr. 9 Schenkl).

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« préliminary passions »8 est crucial pour les stoïciens, dans la mesure
où les réactions psychologiques involontaires sont manifestes et remettent sérieusement en question la responsabilité de l’homme face à ses
émotions. Incapables de rendre compte de ces affections sans abandonner leur psychologie moniste et leur morale intellectualiste, les stoïciens « orthodoxes » qui, à l’inverse de Posidonius et Panétius9, ne
concèdent pas la présence d’une partie irrationnelle dans l’âme10,
seraient condamnés à un pur verbiage.
Tel est le sens de la critique de Plutarque : jouer sur les mots en
donnant des noms différents (morsures, ardeur)11 à des affections similaires prouve l’inanité d’une morale trop intellectualiste :

Mais quand ils sont convaincus par leurs tremblements, leurs pâleurs
et leurs larmes, au lieu d’appeler ces mouvements douleurs et craintes
ils parlent de morsures et d’ardeurs, les stoïciens dénigrent les désirs
impétueux et semblent mettre en place des subterfuges et des artifices
dignes de sophistes et non de philosophes en jouant sur les mots pour
cacher les choses.12

Les stoïciens semblent se trouver dans une impasse : soit admettre
pour l’âme une partie irrationnelle et abandonner sur le terrain de la
responsabilité, soit reléguer les réactions involontaires au simple rang
B. Inwood, Ethics and Human Action in Early Stoicism, Oxford/New
York, Oxford University Press, 1988, p. 175-181.
9 Panétius et Posidonius reviendraient en effet à une psychologie de type
platonico-aristotélicienne, cf. T. Tieleman, Galen and Chrysippus on the Soul :
Argument and Refutation in the De Placitis, Books I-III, Leiden, Brill, 1996 ;
Chrysippus’ « On Affections » : Reconstruction and Interpretation, Leiden,
Brill, 2003.
10 Autrement dit, revenir à Aristote qui faisait, par exemple, du cœur agité
l’origine de la peur (De Anima III 9, 432b30-433a1).
11 On retrouve le terme de « morsure » (δηγμός) chez Cicéron (Tusculanes
III. 83) à propos du sage : morsus lamen et contracitiuncula quaedam animi
relinquetur.
12 De virt. Mor. 449a-b.
8

» 13 . et seul ce dernier permet de faire la différence entre deux comportements opposés. Jetées en dehors du champ de la morale. cité par Galien PHP IV. 34 = LS 65 K1) : « Sur ce point. qui ne considèrent pas que les jugements de l’âme eux-mêmes soient ses passions. les rétractions. Pourtant. quelques siècles plus tard. Pour le premier. il est fort probable qu’une théorie des affections préliminaires au moins ait été élaborée par les premiers stoïciens parallèlement aux développements sur la passion. la passion est un mouvement (gonflement. qu’ils ont en partage. parce qu’elles n’impliquaient que l’hégémonique. c’est bien parce que le monisme psychologique leur interdisait de concevoir les mouvements involontaires comme des réactions de l’âme. expansion. (Chrysippe) est en conflit avec Zénon. D’où une distinction anthropologique assez nette : sage et insensé sont bien soumis à des affections premières. Cette légère différence dans l’interprétation de la passion est. 3. Si ces derniers ont affirmé que les passions. bien que seul l’insensé soit en proie aux passions. à l’origine de ce qui séparera. D’une manière générale. les afflictions.02 Revue No 2-2014 s. et bien qu’aucun témoignage n’en fasse directement état. elle doit être strictement identifiée à l’erreur de jugement elle-même14. contraction) résultant de l’erreur de jugement13 . selon nous. Compte tenu de l’enjeu. pour le second. 461) « les passions ne sont pas les jugements eux-mêmes. les gonflements et les expansions. les προπάθειαι tombent sous la coupe de l’assentiment comme « matière à l’usage ». mais les mouvements de contraction et d’effusion. PHP V. les théories de Sénèque et d’Épictète portant sur les affections préliminaires. sans rendre compte de l’expérience commune des émotions. la définition de la passion varie selon qu’on suive Zénon ou Chrysippe. étaient volontaires et rationnelles. avec lui-même et avec beaucoup d’autres Stoïciens. mais qui identifient celles-ci avec les résultats des jugements : les contractions irrationnelles. 1 (= SVF III. de décontraction et de retombée qui les accompagnent. 179-264:k 228 02-12-14 15:28 228 Olivier D’JERANIAN d’altérations physiologiques. » 14 Chrysippe. ceux-ci cherchèrent à montrer que l’impassibilité du sage n’est pas une insensibilité. 2-5 (Posidonius fr. On a pu dire que le De Ira s’inspirait d’un stoïcisme à tendance plaVoir Galien.

Nous ne prétendons pas répondre au problème des filiations du de Ira ou du livre perdu des Entretiens. Stoic philosophy. In Göttingen. c’est dans le cadre de la théorie moniste que le concept de προπάθεια doit 15 Pour Höller (E. 1969. Pour Inwood (op. Nachricht. cit. d’une citation de Zénon (de Ira I 16. etiam cum uulnus sanatum est. Dissert. 16 Aulu-Gelle. la version de Sénèque s’inscrit dans la filiation dualiste initiée par Posidonius : cherchant à définir la προπάθεια. 22). 1881 . Rist (J. K1. Pohlenz. cum eiusmodi aliquid sapiens habebit in manibus. pour son propre compte. Cambridge. 239-241). Teubner. 14) : Atque ibi coram ex sarcinula sua librum protulit Epicteti philosophi quintum dialexeon. Rabbow. Si tel est bien le cas. The Stoics. 1 (= Épictète fr. qui ne considérait pas les passions comme indépendantes de la raison. Der Wiss. 178 ). 1 2. 188-193). nam. . ipsis quidem carebit. p.M. De L. Diss. 1934. dans J. München. P. Göttingen. Rist.. Höller. en suivant peut-être les « post-orthodoxes » Diogène de Babylonie ou Antipater de Tarse. quas ab Arriano digestas congruere scriptis Zenonos et Chrysippi non dubium est. Annaei Senecae librorum de ira fontibus. XIX. l’utilisation. Berkeley/Los Angeles.M Rist. p. Leipzig. I Die Therapie des Zorns. p.02 Revue No 2-2014 s. Lloyd. « Emotion and decision in Stoic psychology ».C. ut dicit Zenon. Der Akad.hist. il modifierait subtilement la position moniste afin qu’elle puisse s’accommoder du phénomène des réactions involontaires. Sénèque aurait dû abandonner le monisme psychologique traditionnel. comme c’est l’avis d’Aulu-Gelle16. 1914. cf. au contraire. in sapientis quoque animo. G. University of California Press. Antike Schriften über Seelenheilung und Seelenleitung auf ihre Quellen untersucht. Sentient itaque suspiciones quasdam et umbras affectuum. 1938 p. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 229 229 tonico-aristotélicienne de Posidonius15. phil. 1978. là où le fragment d’Épictète renverrait à une version plus fidèle à Zénon et à Chrysippe. éd. Toutefois. Contre Pohlenz (M. Cambridge University Press. p. tangetur animus eius ertique solito commotior ? – Fateor : sentiet leuem quemdam tenuemque motum . ont récemment montré que Chrysippe n’avait fait que préciser le monisme psychologique soutenu par Zénon. Allers. 9. 7)17 par Sénèque témoigne d’une volonté de justifier son propos en l’inscrivant dans une tradition qui le relie directement au fondateur du Portique sans passer par Posidonius. 28-33) et Lloyd (A. Seneca und die Seelenteilungslehre und Affektpsychologie der Mittelstoa.9. 17 Quid ergo ? Non. cicatrix mane. « Zenon und Chrysipp ».

Puisque. voilà ce que nous recherchons. Sénèque pose à nouveaux frais le problème stoïcien de l’origine des passions. les passions sont des jugements et que l’âme est une et rationnelle. Mais comme nous espérons pouvoir le montrer ici. an illo assentiente moueatur quaerimus (trad. 2. contrairement à Épictète. quoique sans conséquence pratique. Nous montrerons en quoi ces deux versions concurrentes peuvent légitimement prétendre résoudre l’aporie que nous avons énoncée. Épictète incarnerait quant à lui la ligne intellectualiste dure initiée par Chrysippe. et. Contrairement à l’affection préliminaire. ou s’émeut-elle avec son assentiment. Sénèque suivrait Zénon dans la mesure où il conclut. qui touche même l’âme du sage. il ne saurait même exister de troubles psychologiques involontaires. (II 1. La version de Sénèque Dès le début du deuxième livre du de Ira. inévitable. 3)18 sed utrum speciem ipsam statim sequatur et non accedente animo excurrat.02 Revue No 2-2014 s. En n’admettant pour elle aucun caractère rationnel et dogmatique. que l’affection préliminaire n’est pas un mouvement psychologique mais un trouble de l’âme à caractère non pathologique. est supprimable par l’assentiment droitement donné aux impressions. une « morsure » naturelle. d’autre part. que la passion est un élan irrationnel et non simplement un jugement. la passion est une action. l’affection préliminaire. rémanente et irréductible à la sagesse. un mouvement intentionnel résultant d’un jugement erroné auquel l’insensé aurait donné son assentiment. Bourgery modifiée). selon ce dernier. en rendant compte des affections préliminaires tout en maintenant le monisme psychologique et l’intellectualisme moral défendus par les stoïciens orthodoxes. en proposant pour elles deux sources possibles : la colère suit-elle immédiatement cette représentation (d’offense) et éclate-t-elle sans que l’esprit y ait part. 179-264:k 230 02-12-14 15:28 230 Olivier D’JERANIAN trouver sa place. bien que potentiellement récurrente. 18 . d’une part.

4 où Sénèque pose que l’élan (impetus) implique nécessairement l’assentiment (assensu mentis). 20 Et non un « mouvement » (motus). La représentation d’une offense ou le réflexe corporel ne sont que des mouvements de l’âme. dans l’ab19 Cf. Sénèque procède de manière négative (II 2. deuxièmement. SVF II. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 231 231 La thèse de Sénèque (II 1. non des impulsions. l’expression impetus qui sine uolontate par « élan involontaire ». parce que l’une est un élan fait d’éléments complexes (compositus et plura continens). tandis que l’autre est un élément simple (simplex)20. La seconde est déjà d’ordre psychologique : après avoir observé des différences. 4-5) est double : premièrement. la colère ne peut pas découler de (sequatur) la représentation d’une offense. . II 3. comme le fait Bourgery. Cette distinction recoupe le dualisme moral canonique (ἐφ’ ἡμῖν / οὐκ ἐφ’ ἡμῖν). La représentation d’une offense produit un mouvement psychologique qui ne s’identifie pas à son effet. il faudra se demander si l’une peut engendrer l’autre ou non. Sénèque doit répondre à deux questions au moins : (1) comment éviter de confondre la réaction involontaire de la représentation avec l’élan passionnel ? et (2) un lien peut-il malgré tout être fait entre les deux ? La première question est d’ordre phénoménologique. 266. a. Je ne pense donc pas qu’il faille traduire. 293 et 279. qui sont « insurmontables et inévitables » (inuicti et ineuitabiles)21. Il s’agira de trouver un critère dans l’expérience qui permette de distinguer la colère du mouvement que provoque la représentation d’une offense ou du simple choc physique causé par un contact de type particulier. Niveau phénoménologique Pour saisir ce qu’est la colère.02 Revue No 2-2014 s. 528. Après avoir posé l’existence d’un mouvement volontaire et complexe (la colère) et d’une représentation involontaire et simple (la représentation d’une offense). Puisqu’il s’agit de savoir si l’on peut. 21 Cf. la représentation d’une offense (species iniuriae) « n’est pas un élan involontaire » et ne peut être à l’origine de la passion qui nécessite l’approbation de l’esprit (animo approbante)19 . 1) : on commencera par la distinguer des mouvements involontaires.

dégoût. 22 23 . vertige. il faut opposer celui d’impetus (élan ou impulsion = ὁρμή). deux types de mouvements différemment causés : les mouvements du corps22 et les mouvements de l’âme23. chant ou rythme entraînant. émotion devant une peinture horrible ou devant la torture. « Le destin et ‘ce qui dépend de nous’». autrement dit. qui conçoit la représentation comme primus ictus : Parmi ces derniers. attristement avec la foule. 25 Sur la théorie stoïcienne des causes. (II 2. rougeur. voir l’article d’Isabelle Koch.02 Revue No 2-2014 s. qu’elle nous est entièrement imputable. etc. 2) Au terme d’ictus (choc). Les mouvements psychologiques involontaires seront classés οὐκ ἐφ’ ἡμῖν et seront opposés à l’élan passionnel qui tire de l’assentiment son efficience : Ce sont des mouvements de l’âme qui se refuse à ces mouvements. échauffement devant le combat des autres. elle est au principe d’une action25. Il convient donc de les distinguer de mouvements psychologiques involontaires dont les causes sont externes et ne dépendent pas de nous. la physique stoïcienne n’est pas ignorée de Sénèque.). 367-449. Représentation d’une offense. 24 sed omnia ista motus sunt animorum moueri nolentium. émotions communes : sourire à qui nous sourit. l’âme est choquée par l’objet d’une représentation – actif et volontaire. Sénèque doit résoudre un problème relevant de l’expérience Frisson. p. Études sur la théorie stoïcienne de l’action. Ceci étant posé. il faut placer ce premier choc dont l’âme est ébranlée à la pensée d’une offense. Vrin.-O. le champ de l’involontaire regroupe. dans M. pour Sénèque. spectacle et lecture de l’histoire ancienne. Paris. Goulet-Cazé (éd. (II 2. Or les passions sont des mouvements de l’âme. 2011. Première différence avec Épictète. il est nécessaire de montrer qu’elle dépend de nous. Le mouvement psychologique peut être double : passif et involontaire. etc. 179-264:k 232 02-12-14 15:28 232 Olivier D’JERANIAN solu. éviter la colère. 5)24 Par ailleurs.

1). vois donc si tu penses qu’on puisse attaquer ou esquiver sans l’assentiment de l’esprit. Si la réaction involontaire est bien différente de la réaction volontaire. 99. Sénèque tend vers le dualisme psychologique27. que nous soyons au contact d’une eau froide ou d’un objet qui produit en nous une représentation. implique ce genre de modification. 1-7 . L’utilisation d’un vocabulaire unique (horror-timor) permet à Sénèque d’éviter de tomber dans la critique de Plutarque. 57. involontaire-psychologique. On doit trouver dans l’expérience un critère assez solide pour remplacer le verbiage. si la peur ou la colère impliquent une modification physiologique strictement identique à ce choc qu’a provoqué une représentation effrayante ou offensante. l’agression . un comportement qui ne se trouve pas dans les autres situations. 3-6 . . Toute réaction. 29. 71. Dans d’autres textes. mais dans le de Ira la version proposée est beaucoup plus orthodoxe : on n’utilisera pas de partie irrationnelle de l’âme pour rendre compte des réactions involontaires. Cf. par la vision d’Hannibal devant les remparts (II 2. Nous frissonnons pareillement. 31 . En effet. le frisson (horror-timor) pourrait être différemment causé par le contact d’une eau froide (II 2. 11. 27 . 71. ce ne peut être qu’une question de mots. 74. 5) ou encore par l’assentiment erroné à une représentation effrayante. 14 . qu’elle soit volontaire ou non. (II 3. ou la crainte du simple frisson. LS 65a1. Epist. volontaire-psychologique) s’observent par les mêmes modifications physionomiques : par exemple. 4) 26 27 Cf. Reste à savoir s’il peut se trouver des indices dans le comportement (puisque la passion est une sorte d’impetus excessif et désobéissant à la raison)26 qui permettent de distinguer finement la peur de la crainte.02 Revue No 2-2014 s. 179-264:k 02-12-14 15:28 233 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 233 sensible : comment distinguer la réaction passionnelle de la réaction purement involontaire ? Ce problème se dédouble : les trois réactions supposées (involontaire-corporelle. l’expérience seule le montrera. car On n’a jamais douté que la peur ne provoque la fuite et la colère. elle suppose également une action.

29 Andronicus. 2. puisque Hannibal est vraiment devant les remparts et qu’il est un mal pour moi ». les larmes. l’éclat soudain des yeux ou tout autre phénomène analogue soit l’indice d’une passion et la manifestation de notre état d’esprit. Sénèque est d’accord avec Chrysippe (voir Galien. L’argumentation vise à montrer que la passion s’atteste avant tout comme comportement spécifique. 391. Le recours à l’expérience sensible permet de tirer des conclusions cruciales pour la psychologie. 1. la passion se manifeste à la fois par un mouvement physiologique – comparable à celui causé par les chocs (physiques et cognitifs) involontaires – et comme un mouvement d’entraînement28. et (3) l’assentiment à cette dernière représentation à laquelle on a ajouté et validé un jugement du type « il convient pour moi de fuir. c’est tomber dans l’erreur sans comprendre que ce sont des mouvements purement corporels (fallitur nec intellegit corporis hos esse pulsus). l’excitation génitale. et personne ne trouverait évident de réduire toute la complexité d’un comportement passionnel à un simple réflexe corporel : S’imaginer que la pâleur. 10-15 (SVF III. un profond soupir. Le passionné ne fait pas que pâlir ou trembler. Bourgery modifiée) Cette argumentation subtile est une réfutation du sophisme de l’« affirmation du conséquent »30 : un état physiologique ne prouve rien 28 Sur ce point. si la pâleur peut être différemment causée par (1) le contact du corps avec un aliment pourri. Par exemple. PHP IV. trad. là où il n’y a qu’une relation d’implication a ⇒ b. . extrait partiel) : « La peur est un rejet irrationnel : c’est la fuite devant une chose terrible à laquelle on s’attend (<Φόβος> δὲ ἄλογος ἔκκλισις· ἢ φυγὴ ἀπὸ προσδοκωμένου δεινοῦ). 6. une fuite)29. 179-264:k 234 02-12-14 15:28 234 Olivier D’JERANIAN Autrement dit. à cette dernière forme de pâleur succède nécessairement une action (ici. il fuit ou se porte en avant parce qu’il désire venger ou éviter un mal qu’il croit présent). » 30 Affirmation qui établit une relation d’équivalence logique a ⇔ b. 34-38). Des passions I. (2) la vision d’Hannibal devant les remparts.02 Revue No 2-2014 s. (II 3. il agit selon un jugement complexe qu’il a approuvé et que la simple observation de sa conduite permet d’induire (il s’élance.

et l’argumentation cherchera simplement à montrer : (1) que le physiologique ne permet pas de démontrer le psychologique et (2) que la passion. tout le monde fait bien la différence entre une douleur physique et une réaction faisant suite à représentation effrayante. même si les modifications physiologiques peuvent être identiques (on pâlit parce qu’on a mal au ventre après avoir ingéré une mauvaise boisson ou parce qu’on a été frappé à la vue d’une scène d’horreur). M. δηγμός) de la représentation d’une offense renvoie tout de même à un vécu spécifique incomparable à un vécu strictement corporel. et notamment son euphuia. Implications psychologiques À ce constat par l’expérience sensible. qui s’inscrit dans une théorie moniste. Cambridge. cf. Schofield. Car la « morsure » (morsus. Ceci n’empêche pas que la critique de Plutarque soit mauvaise. Sénèque arguerait de l’évidence. comme la considérait Zénon. Tout ce que l’on peut concéder à la critique de Plutarque. b. Cambridge University Press. 1999 (1991). une montée de sang n’implique ni nécessairement la représentation d’une offense ni même la colère. dans la mesure où certaines (la repréPar exemple. est davantage un comportement qu’un mouvement corporel ou qu’un jugement. 31 . 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 235 235 d’autre que lui-même (puisque les mêmes symptômes peuvent avoir des causes différentes)31. Quant au critère permettant de distinguer le mouvement involontaire issu d’une représentation de celui issu d’un strict contact. 32 Sur la physiognomonie. Toutes les réactions involontaires ne sont pas comparables. même si toute représentation d’une offense et toute colère implique nécessairement une montée de sang (et que la colère implique également une action). Si seul le sage est capable de reconnaître le caractère moral d’un individu32. The Stoic Idea of the City. Il n’est donc pas nécessaire de prouver que tous les mouvements involontaires ne soient pas réductibles les uns aux autres. le froid ne mordant pas comme peut « mordre » la représentation d’une offense.02 Revue No 2-2014 s. fût-il simple ou complexe. et ce. c’est l’emploi inexpliqué de la métaphore. Sénèque rajoute un ordre de la séquence psychologique qui brouille considérablement les pistes. et ce.

tandis que la passion outrepasse la raison au sein même de celle-ci. 462 = LS 65 J). patitur magis animus quam facit. cf. On retrouve le schéma suivant : Non psychologique Psychologique Réaction involontaire Réaction involontaire irrationnelle rationnelle corporis pulsus primus ille ictus animi Réaction volontaire irrationnelle34 impetus Ici. arrivent à l’âme et non seulement au corps. 179-264:k 236 02-12-14 15:28 236 Olivier D’JERANIAN sentation d’une offense. ut ita dicam. 4. 2) n’est identique aux corporis pulsus (II 3. par exemple). la réaction involontaire psychologique suppose la rationalité de l’âme tout en précédant son champ d’action. 1) Le primus ille ictus animi (II 2. comment ne pas admettre pour elle une partie irrationnelle ? La solution de Sénèque est de marquer une distinction au sein même des réactions involontaires : le primus ille ictus animi est. Pour ce dernier. comme chez Zénon. Celles-ci ont bien une portée psychologique.02 Revue No 2-2014 s. 2. Elle est donc rationnelle en son principe mais irrationnelle en son développement . il s’agit d’un rapport d’exclusion. (II 3. IV. Si une réaction involontaire peut engager l’âme. 33 34 . 1018 (SVF III. Galien. Ce point s’accorde paradoxalement avec le monisme psychologique orthodoxe : les représentations des animaux rationnels (les hommes) diffèrent des représentations des animaux non-rationnels en ce qu’elles sont des νοήσεις (penII 3. 2) que du point de vue de son caractère involontaire. le résultat d’un jugement à valeur axiologique (du type : j’estime avoir été lésé)33 et non un simple choc corporel ou mental. puisque l’âme pâtit de leur choc : Nihil ex hi quae animum fortuito impellunt affectus uocari debet : ista. Irrationnel ne prend pas ici le même sens que dans le cas du corporis pulsus. PHP.

mais aussi avoir libre cours. 51 : Ἔτι τῶν φαντασιῶν αἱ μέν εἰσι λογικαί. 4)37 Autrement dit. Ce ne sont pas les mouvements DL VII. hors de notre pouvoir. Se pose à présent le problème de la propathologie et. numquam autem impetus sine assensu mentis est . involontaire. (3. dissuadente aliqua causa statim resedit : hanc iram non uoco. un motif quelconque l’en dissuade et il y renonce : j’appelle cela non de la colère. L’idée d’un ordre de la séquence confirme la volonté de Sénèque de maintenir le monisme psychologique. mais un mouvement de l’esprit qui obéit à la raison . 37 Ira non moueri tantum debet sed excurrere . car c’est un élan . la passion suppose une reprise active par l’âme de la représentation qu’elle vient de subir. une âme active : l’ictus. motum animi rationi parentem . qui l’entraîne avec soi. Cela signifie que toute représentation involontaire possède déjà un contenu propositionnel. neque enim fieri potest ut de ultione et poena agatur animo nesciente. C’est dire que le dualisme moral (ἐφ’ ἡμῖν/οὐκ ἐφ’ ἡμῖν) ne renvoie à aucun dualisme psychologique. volontaire. αἱ δὲ ἄλογοι· λογικαὶ μὲν αἱ τῶν λογικῶν ζῴων. l’élan.02 Revue No 2-2014 s. 1. αἱ δ’ ἄλογοι οὐ τετυχήκασιν ὀνόματος. elle soit classée οὐκ ἐφ’ ἡμῖν36. le choc. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 237 237 sées)35. Sénèque n’ayant nul besoin de s’accorder avec Posidonius. La première. 36 II 3. Or il se trouve que ces deux réactions sont en raisons inverses l’une de l’autre. de l’articulation entre la réaction involontaire rationnelle (proludentia affectibus) et la réaction volontaire irrationnelle (impetus). bien que. ἄλογοι δὲ αἱ τῶν ἀλόγων. la seconde. est enim impetus . tandis que l’impetus. Putauit se aliquis laesum. il veut se venger. αἱ μὲν οὖν λογικαὶ νοήσεις εἰσίν. Tout s’enchaîne dans l’âme seule et tout entière. illa est ira quae rationem transsilit. est initié par elle : La colère ne doit pas seulement se mettre en mouvement. décrit une âme passive. or jamais élan n’existe sans le consentement de l’âme et il n’est pas possible qu’on discute de la vengeance et du châtiment d’autrui à l’insu de l’esprit. 35 . s’imposant à l’âme. Quelqu’un se croit lésé. saisit l’âme. uolit ulcisci. la colère. c’est ce qui outrepasse la raison. donc. quae secum rapit.

38 39 . provoque une conduite sans jamais pouvoir la déterminer. la rupture entre les deux mouvements opposés étant intégralement consommée par l’assentiment de l’esprit (assensu mentis). C’est pourquoi la représentation ne signifie rien pour l’âme (le vice n’est pas caché dans l’âme comme une maladie latente). Abolissant toute idée de consécution. 3. tandis que l’assentiment porte sur la proposition tout entière. ce que confirme l’idée selon laquelle l’impulsion porte sur le prédicat propositionnel. 5. La représentation est un appel qui engage le sujet à donner une réponse. en effet. (II 2.02 Revue No 2-2014 s. Sénèque fait. L’expression prima agitatio animi renvoie à une séquence psychologique autonome et indépendante. 4 . c’est une excitation de l’âme qui marche volontairement et délibérément à la vengeance. 5) Comment comprendre alors l’affirmation de Sénèque selon laquelle « [les mouvements involontaires] sont non des passions. qui a non seulement perçu. mais c’est plutôt l’assentiment qui. pas d’élan sans assentiment39. II 1. Ce trouble s’épuise dans l’âme sans impliquer pour elle aucune impulsion ni aucune autre conséquence manifeste que physiologique. même si elle constitue pour elle un « premier trouble » (prima agitatio animi. l’élan ultérieur. 5). car aucun choc (ictus) ne peut causer un élan (impetus). 179-264:k 238 02-12-14 15:28 238 Olivier D’JERANIAN qui s’accordent entre eux. mais le prélude des passions ». supposant la représentation d’une chose comme existante. (II 3. mais approuvé l’idée de l’offense est la colère. semble-t-il. produit ce troisième mouvement qu’est la passion : Donc ce premier trouble de l’âme que provoque l’idée d’offense n’est pas plus la colère que l’idée même d’offense . à prendre ses responsa- nec affectus sed principia proludentia affectibus. de la précession du choc cognitif involontaire une antériorité sans postérité psychologique40. Il n’y a. 40 Puisque l’impulsion (impetus) ne dépend que de l’assentiment. Seule la représentation influence l’assentiment. 5)38 ? Il ne faudrait pas sur-interpréter l’expression « prélude des passions » (proludentia affectibus). II 3.

IV 6. l’antériorité du pro-pathologique doit être vue comme strictement chronologique et non génétique. La 41 Cf. 2) Dépend de nous Mouvement volontaire rationnel motum animi rationi parentem (II 3. iudicio tollitur (II 4. Ceci explique pourquoi la colère peut être préalablement « chassée par les conseils » (II 2. mais plutôt parce qu’il lui donne son premier élément. il ne signifie rien et n’est l’indice d’aucun trouble pathologique. Ainsi. Mais s’il est possible de supprimer le désir – et donc par avance l’élan passionnel qui en découle41 – celui-ci suppose une représentation posant l’existence de son objet affecté d’un jugement de valeur. me semble-t-il. non pas parce qu’il impliquerait la passion – la rupture au niveau du second mouvement le prouve assez –. Ce sont des mouvements volontaires ayant la raison pour « parent » (motum animi rationi parentem. une opinion à laquelle il est désormais possible d’ajouter une série de jugements pratiques qu’on approuvera ou non par la suite. . 2) Ce type de mouvements a pour cause efficiente des éléments qui se retrouveront dans la passion une fois confirmés par l’assentiment. puis désordonnée (impotens) et enfin. la passion n’est rien d’autre que l’effet d’une volonté sanctionnée par un assentiment. Ou plutôt. La non-implication des mouvements entre eux. 4) et qui se distinguent des mouvements involontaires au niveau moral (ἐφ’ ἡμῖν/ οὐκ ἐφ’ ἡμῖν) : Ne dépend pas de nous Mouvement involontaire (irrationnels et rationnels) nihil in nostrat potestate est (II 2. Cicéron. 2). Quant au mouvement propathologique. C’est en ce sens. est marquée par l’ajout d’une nouvelle catégorie de mouvements causés par la raison. irrésistible au pouvoir de la raison. Tusc. que le primus ille ictus animi est proludentia affectibus. l’absence de dynamisme psychologique. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 239 239 bilités vis-à-vis d’elle.02 Revue No 2-2014 s. II 3. 1) / non potest ratio uincere (II 4. 4) / ille motus qui iudicio nascitur.

le désir de vengeance supposant la représentation d’une offense à laquelle s’ajoute un double jugement pratique. une autre selon laquelle il convient de venger l’offense qu’on m’a faite. indignatus est. 42 . la colère se présente dans l’acte de vengeance provoqué par l’assentiment à une proposition complexe (ἀξιώμα) contenant l’élément involontaire et inévitable (par exemple : la représentation selon laquelle j’ai été offensé). il est indigné. Ce qui donne le schéma suivant : (1) Ne dépend pas de nous : représentation marquante ayant un contenu dogmatique → réaction involontaire/trouble psychologique (2) Dépend de nous : double jugement pratique approuvé ou non par la raison → mouvement de l’âme ayant la raison pour parens (3) Dépend de nous : approbation / refus → passion / impassibilité Le mouvement 2 suppose le mouvement 1 et la colère est la conséquence pratique (la vengeance) de la synthèse critique approuvée par l’âme : Il s’aperçoit que quelque chose est arrivé. nisi animus eis quibus tangebatur assensus est (Je traduis). damnauit. par exemple : « l’insulte proférée contre moi est une offense ») constitue l’élément préliminaire de ce qui cause le πάθος. (1. 5)42 Dans le stoïcisme orthodoxe. ulciscitur : haec non pessunt fieri. 179-264:k 240 02-12-14 15:28 240 Olivier D’JERANIAN προπάθεια n’engendre pas le πάθος (sans quoi nous ne serions plus responsables de nos passions). il se venge : tout cela ne serait pas possible sans que son esprit ne donne son assentiment aux choses qui l’ont touché.02 Revue No 2-2014 s. L’assentiment général à cette proposition déclenche conséquemIntellexit aliquid. Ce n’est qu’après avoir donné son assentiment à tous ces éléments que la colère pourra véritablement naître. il condamne. le désir de vengeance qui combine deux opinions. bien que ce qui cause la προπάθεια (la représentation dogmatique. une selon laquelle je n’aurais pas dû l’être.

II. 45 Ibid. 8 (SVF III. 178. 548 = LS 41 G) . cit. prend seulement comme objet un prédicat (κατηγορήμα) propositionnel et incorporel de type X-τέον (il convient de me venger)43. alors que les impulsions sont dirigées vers des prédicats. Sénèque suivrait Zénon plutôt que Chrysippe. 3 (SVF III. 663 = LS 41 I). 18-23 (SVF III.02 Revue No 2-2014 s. En insistant sur la dimension pratique de la passion (l’emportement irrationnel).. l’ordre de la séquence psychologique proposé par Sénèque est inédit par rapport à l’orthodoxie chrysippéenne. 171 . 22-89. elle. p. préférant identifier la passion au résultat irrationnel d’un jugement erroné plutôt qu’à ce jugement lui-même. n. op. voir Stobée II. 68. LS 33 I) : « Ils disent que toutes les impulsions sont des actes d’assentiment. de Gruyter. 1969. II. Un passage non-orthodoxe ? Comme l’ont remarqué Höller. Hadot. 2-6 (SVF III. 43 . c’est son approbation. 111. c. » 44 Stobée II. Hadot46 et Inwood47. qui sont contenus en un sens dans les propositions. 18-112. 132. Inwood. p. La raison en est la suivante : qu’il puisse exister au moins deux mouvements (involontaire et volontaire) antérieurs à l’assentiment déjoue effectivement l’ordre économique de la Sur l’identification de l’impulsion et de l’action. 4) et n’est pas réductible à la simple erreur de jugement que suscite le désir de vengeance. 378 = LS 65 C). 41. Mais les actes d’assentiment et les impulsions diffèrent en fait par leurs objets : les objets des actes d’assentiment sont des propositions. Sénèque s’accorderait volontiers à réduire la colère à une croyance ou à une opinion faible44 due à une raison pervertie et à une faiblesse de l’assentiment45. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 241 241 ment l’impulsion à la vengeance qui. 47 B. Ce prédicat suppose l’opinion préliminaire (la représentation qui « accepte l’injure » : speciem acceptae iniuriae). Ce qui manque au désir de vengeance pour que la vengeance « se mette en marche ». Seneca und die grieschiche-römische Tradition der Seelenleitung. 46 I. 88. Mais la colère est également un élan (II 3. 88. et que les impulsions pratiques contiennent aussi un pouvoir moteur. Berlin.

cit. c’est une chose de dire que la représentation d’une offense produit un mouvement psychologique involontaire. qui rationem euicit. puisque j’ai été lésé. il triomphe de la raison. sorte de préparation et de menace de la passion . Il y a un premier mouvement involontaire. c’en est une autre d’identifier cette représentation à un mouvement. est primus motus non uoluntarius. Cette idée se retrouverait également chez Plutarque (Adv. GouletCazé (éd. tamquam oporteat me uindicari cum laesus sima ut oporteat hunc poenas dare cum scelus fecerit . tertius motus est iam impotens. Sénèque disant plutôt que l’assensu mentis sanctionne le double jugement pratique produit par la raison (II 3. Si la modification est bien possible. un second accompagné d’un désir qu’on peut dompter : c’est la représentation qu’il faut que je me venge. 22. 179-264:k 242 02-12-14 15:28 242 Olivier D’JERANIAN psychologie de l’action traditionnelle (représentation – assentiment – élan-impulsion / mouvement = action)48. p..02 Revue No 2-2014 s. quasi praeparatio affectus et quaedam comminatio . Sénèque insiste bien sur le fait que l’assentiment ne produit que l’impetus : Voici comment les passions naissent. cit. mais de toute façon .). 49 Et ut scias quemadmodum incipiant affectus aut crescant aut efferantur. 50 Op. op. 1122 b-d). qui non si portet ulcisci uult sed utique. 4). deinde impetum cepit. on se rend compte que le choc est postérieur à la représentation d’une offense : 48 Sur cet ordre et les problèmes textuels et doctrinaux qu’il engendre. deinde adsensio confirmauit hunc impetum. 1-71. il me semble que cela ne modifie en rien l’ordre « orthodoxe » de la séquence psychologique. Ildefonse. et qu’un tel doit être puni. Par ailleurs. se développent et s’exagèrent. dans M. 51 Omne rationale animal nihil agit nisi primum specie alicuius rei inritatum est. Col. voir l’article de F.. « La psychologie de l’action ».-O. puisqu’il a commis un crime . si l’on reprend la lettre du de Ira. Or.1)49 Höller50 suggère que l’impetus de la séquence proposée dans la lettre 113 (18)51 soit identique au mouvement involontaire psychologique décrit par le de Ira. alter cum uoluntate non contumaci. le troisième est déjà désordonné : il veut se venger non pas s’il le faut. . (4. p.

En décrivant le propathologique comme séquence autonome sans postérité psychologique. parvenant à maintenir ensemble le monisme et l’expérience commune des réactions psychologiques involontaires53. 2) Le choc propathologique (primus ille ictus animi) vient après (post) la représentation (opinionem inuiriae). ces réactions physiques ou psychologiques n’ont rien à voir avec des comportements passionnels. objet / croyance (représentation) → choc propathologique . Les mouvements décrits par Sénèque ne sont pas reliés entre eux. Comme le répète à l’envi Sénèque. les conclusions de l’expérience sensible nous ont indiqué qu’il ne s’agissait pas du même type de mouvement. Cela n’empêche pas que le constituant simple (cause efficiente) du mouvement propathologique se retrouve au rang des constituants du mouvement pathologique : corps étranger / contact → choc physiologique . XII. La passion. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 243 243 inter quae et primus ille ictus animi ponendus est qui nos post opinionem inuiriae (II 2. précèdent l’assentiment.02 Revue No 2-2014 s. est un comportement qui ne se réduit pas à la modification physiologique qu’il engendre. 11. au sens d’élans. futur prédicat de l’impulsion pathétique. Ce qui lui donne son rôle de proludentia affectibus (προπάθεια). On aurait donc tort de croire que des mouvements. D’autre part. On retrouvera cette idée chez Aulu-Gelle52. Att. déclenchée par l’assentiment. Noct. croyance + jugement de valeur / assentiment → élan pathologique. Sénèque inclut les réactions involontaires dans l’ordre de la séquence « orthodoxe ». Il est en revanche tout à fait possible que l’insertion de mouvements antérieurs à l’assentiment soit une nouveauté par rapport à la séquence psychologique traditionnelle. Mais comme nous espérons l’avoir montré. c’est la représentation dogmatique qui se donne comme l’occasion d’un jugement pratique et axiologique (de type X-τέον). en leur donnant même un rôle précis. 52 53 . l’antériorité du mouvement est strictement chronologique.

Après avoir exposé la version d’Épictète. afin que.02 Revue No 2-2014 s. » 54 . les pleurs (ploratus) et les gémissements (voces) comme autant de signes trahissant un mouvement pathologique de l’âme. Cette méthode est intéressante. le fracas d’une ruine. la pâleur (expallidum). cet effet n’est point produit par la peur réfléchie d’un mal. il reviendra sur cette interprétation fautive en prenant acte de son erreur55 : Ainsi un bruit formidable dans le ciel. quonam statu animi et an interritus intrepidusque esset. et joue le jeu de l’opinion commune en la matière – tout le monde s’accorde à dire que l’impassibilité « stoïque » est une insensibilité idéale impossible à l’homme. Aulu-Gelle commence par considérer le tremblement (pauidum). sa fermeté (interritus) et son impassibilité (intrepidus) en pleine tempête (XIX 1. Faute d’un sage. Là où Sénèque montrait précisément qu’il ne fallait voir dans les pleurs ou les tremblements aucune manifestation de l’âme (De Ira II 3. 55 XIX 1. intitulé Réponse d’un philosophe [stoïcien] interrogé sur la cause de son pâlissement dans une tempête en mer. la nouvelle subite et inattendue d’un danger. ont pour effet nécessaire d’ébranler l’âme. Aulu-Gelle se tourne vers un stoïcien « célèbre » (celebratus) afin d’observer l’« état de son âme » (statu animi). 2). puisqu’elle emprunte la voie de l’expérience. 179-264:k 244 02-12-14 15:28 244 Olivier D’JERANIAN 3. Aulu-Gelle commence donc par suggérer que la physionomie signifie la pathologie. Le sage lui-même ne saurait s’en défendre . mais par des mouve- Eum tunc in tantis periculis inque illo tumultu caeli marisque requirebam oculis scire cupiens. je me garde de prendre l’effroi et la pâleur d’un moment pour le signe d’un esprit vulgaire et faible. 5)54. ou toute autre chose semblable. vise le même problème. 21 : « J’ai cru devoir en prendre note. Compte rendu phénoménologique Le premier chapitre du dix-neuvième livre des Nuits attiques. condamnant à l’illusion le modèle du sage stoïcien. mais bien de simples corporis pulsus. le cas échéant. de la resserrer et de la faire brièvement pâlir. La version d’Épictète par Aulu-Gelle a.

Épictète considère que même l’âme du sage subit des réactions involontaires psychologiques. cum breuiter et strictim colore atque uultu motus est. 58 Pour les stoïciens. sed quibusdam motibus rapidis et inconsultis officium mentis atque rationis praevertentibus. puisque le lien entre. une impression effrayante et. (XIX 1. le son est produit par un choc qui se propage dans l’air de façon sphérique en formant des vagues qui atteignent les oreilles (cf. puisqu’on voit le sage ne changer que « brièvement » et « superficiellement » de couleur (XIX 1. Sénèque dit bien que la représentation d’une offense est un premier choc de l’âme (II 2. 158). . réduire les chocs strictement physiques (éclat sonore ici)58 à des représentations. d’une part. d’autre part.02 Revue No 2-2014 s. 2) et son premier trouble (II 3. l’ébranlement et la contraction (moueri et contrahi). de l’âme. savoir. 59 Sapiens autem. aut repentinus nescio cuius periculi nuntius vel quid aliud est eiusmodi factum. toutes les affections préliminaires (προπάθειαι) ont pour cause efficiente des impressions 56 Propterea cum sonus aliquis formidabilis aut caelo aut ex ruina. sapientis quoque animum paulisper moveri et contrahi et pallescere necessum est non opinione alicuius mali praecepta. trad. 17 . 20)59. est nécessaire (necessum). 57 Même si cela n’était pas explicite dans le de Ira. 5). de leur manque de considération par la raison (motibus rapidis et inconsultis) et de la brièveté de leur effet. Niveau psychologique Les notes d’Aulu-Gelle s’accordent à la version de Sénèque à deux différences près au moins. b. DL VII. On remarquera qu’Épictète fait ce que Sénèque ne nous a pas semblé faire57. réactions qui ne se réduisent donc pas à de simples changements physionomiques. On aurait tort de séparer radicalement le statu animi de ces manifestations brutales. les exemples confondant les genres. D’une part. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 245 245 ments rapides et inconsidérés qui préviennent l’usage de l’intelligence et de la raison. L’analyse phénoménologique permet de distinguer les réactions involontaires du point de vue de leur rapidité. Charpentier et Blanchet modifiée)56 Comme Sénèque. même brève (paulisper).

XIX 1. parfaitement évitable. dont on sait que.. Att. leur cause peut être double : soit elles sont l’effet de choses « existantes » (ἀπὸ ὑπαρχόντων) et. 15) 60 Noct. 49-53). « altération »)61. ces impressions de l’âme par lesquelles l’esprit d’un homme est immédiatement frappé à la première impression d’une chose qui s’abat sur son âme. . puisqu’il permet d’expliquer le phénomène propathologique des réactions involontaires par la puissance de choc psychologique d’une φαντασία. L’économie du propos rappelle celui de la séquence psychologique orthodoxe. en droit. 50. Par ailleurs. On rappellera que la φαντασία est un processus cognitif double : passive. elle est reprise par l’esprit dans l’acte de représentation.60 Si l’on compare cette définition au résumé de Dioclès de Magnésie sur la représentation et la sensation (DL VII. le vocabulaire employé par Aulu-Gelle rappelle Chrysippe (ἀλλοίωσις. l’esprit de l’homme est aussitôt « frappé » (pellitur) par la vision d’une chose (specie rei) qui s’est d’abord « abattue sur son âme ». quibus mens hominis prima statim specie accidentis ad animum rei pellitur. la croyance en l’existence d’une chose (représentation d’une offense par exemple) reste. Autrement dit. pour les stoïciens. Selon Dioclès. ni même à son contrôle. 15 (je traduis) : visa animi. l’expression visa animi paraît correspondre aux impressions sensibles (αἰσθητικαί) qui « sont reçues d’un ou de plusieurs organes sensibles ». 179-264:k 246 02-12-14 15:28 246 Olivier D’JERANIAN (φαντασίαι). elle ne dépend pas de l’homme. (XIX 1. soit elles ne sont causées par rien et sont de simples apparences (ἐμφάσεις) – comme si elles provenaient d’objets existants. puisque les affections premières ne dépendent que des visa animi.02 Revue No 2-2014 s. Ce point est crucial. il est nécessaire à l’homme de subir ses impressions et d’être perturbé par elles quand elles sont effrayantes puisqu’elles ne sont pas soumises à sa volonté. 61 DL VII. elles s’accompagnent d’un consentement et d’un assentiment (μετ’ εἴξεως καὶ συγκαταθέσεως). d’autre part.. active. dans ce cas.

le sage n’approuve pas (c’est-à-dire. Marc-Aurèle. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 247 247 Ce qui dépend de l’homme. L’insensé. Mais à ce niveau de l’analyse. ne voyant en elles rien à redouter. voir par exemple Entretiens III. ou sunkatatithei oudé prosepidoxazei) tas toiautas phantasias (c’est-à-dire. les approuve kai prosepidoxazei (c’est le terme utilisé par les stoïciens lorsqu’ils traitent de la question). comme si elles étaient réellement redoutables. sed abicit respuitque nec ei metuendum esse in his quicquam videtur. il est dit qu’une fois frappé par la φαντασία. 57. 64 XIX 1. qualia sibi esse primo animi sui pulsu visa sunt saeva et aspera. Et cela. disent-ils. lui. Cet examen est inséparable de l’approbation ou du rejet qu’il occasionne pour les impressions : en revanche. 16) Cela signifie que toutes les impressions – ces « choses premièrement vues par (l’) âme. l’argument devient complexe. sua quoque adsensione adprobat καί “προσεπιδοξάζει” (hoc enim verbo Stoici. mais les rejette et les refuse. ensuite. Entretiens III. par lesquels ces mêmes impressions sont examinées. En effet.02 Revue No 2-2014 s. 63 Épictète. (XIX 1. et. c’est leur « examen » (noscuntur)62. talia esse vero putat et eadem incepta. 18-19 : mox tamen ille spaiens ibidem τάς τοιαύτας φαντασίας (id est visa istaec animi sui terrifica) non adprobat (hoc est οὐ συγκατατίθεται οὐδέ προσεπιδοξάζει). 12. est volontaire et opérée par le jugement de l’homme. cum super ista re disserunt. estime que les choses qui impressionnent violemment son âme sont véritablement horribles et cruelles. cf. les impressions terrifiant son âme). fait la différence entre l’âme du sage et celle de l’insensé. tamquam si iure meteuenda sint. leur approbation (qu’ils appellent sugkatathéseis). Pensées VIII. 20 . .64 La différence entre sage et insensé tient manifestement à une qua- 62 Sur l’examen des représentations. 3. atque hoc inter insipientis sapientisque animum differe dicunt quod insipiens. utuntur). cruelles et pénibles » (primo animi sui pulsu visa sunt saeva et aspera) – passent au crible de l’assentiment63. 14-15.

dans la situation décrite par le fr. La construction de l’argument est problématique et l’on pourrait se demander si l’insensé approuve ses représentations parce qu’il croit qu’elles ont des objets réels – autrement dit. dans la mesure où approuver quelque chose. 65 . mais bien plutôt la proposition selon laquelle cette impression présente un objet cruel ou pénible. c’est déjà en juger. parce qu’il s’est déjà fait l’opinion qu’elles sont telles qu’elles apparaissent. Ces impressions saeva et aspera doivent posséder une puissance propre qui Plutarque. 9.02 Revue No 2-2014 s. Mais nous ne sommes pas. 1056 E-F (SVF II. Ceci explique. du témoignage d’Aulu-Gelle (XIX 1. 20). En présentant l’argument de la sorte. ce que l’insensé reconnaît comme vrai (ce qu’il examine et à quoi il opine) et le sage comme faux. Rep. L’insensé donne donc son assentiment aux impressions qui sont. qui adjoint προσεπιδοξάζειν à συγκατατίθεσθαι. Autrement dit. le sage s’en tient à la stricte position de suspension phénoménologique du jugement (ἐποχή). qui ne saurait donc précéder l’acte d’approbation lui-même. « cruelles et pénibles » (saeva et aspera). De Stoic. effectivement. cette originalité d’Épictète66. Or. Cicéron. 66 Le verbe προσεπιδοξάζω. 16). c’est-à-dire la reconnaître comme étant vraie (XIX 1. dans un cas traditionnel d’assentiment à des impressions quelconques. Cela se comprend tout à fait. 993 = LS 41 E) . c’est l’opinion qui déterminerait l’assentiment. sans assentir ni sans poser un jugement de valeur quant à l’objet qu’il se représente. ce n’est pas la cruauté ni la pénibilité de l’impression. Il est remarquable qu’Aulu-Gelle traduise ces deux termes par le seul verbe probo (approuver). 179-264:k 248 02-12-14 15:28 248 Olivier D’JERANIAN lité d’âme. me semble-t-il. la majorité des stoïciens considèrent l’opinion comme « un assentiment donné au non-cognitif »65. devait être un concept spécifiquement stoïcien et souvent utilisé dans l’école. il est effrayé sans craindre. C’est pourquoi l’assentiment donné dans un cas (celui du sage) ne l’est pas dans l’autre (celui de l’insensé). Académiques II. Or. c’est-à-dire. qui constitue un hapax. 60. en les voyant (en se les représentant activement) comme réellement terrifiantes (metuenda).

ce n’est rien d’autre qu’une impression capable d’impulser d’elle-même une fonction propre. Il ne saurait non plus s’agir des « représentations hormétiques » dont a parlé Arius Didyme. à cause de la faiblesse de notre âme. ») puisque c’est un assentiment qui la suit immédiatement et non une impulsion (un mouvement). 7. On voit ici la distance prise par rapport à l’exposé de Sénèque. dans Stobée II. La version du philosophe de Nicopolis est clairement différente. On trouve un parallèle dans le Manuel. qu’on peut comparer à la leçon du de Ira : Rappelle-toi que ce n’est pas celui qui insulte ou qui frappe qui outrage. dans les mots d’Épictète. C’est cette puissance propre qui rend compte du phénomène propathologique. Mais le léger mouvement (λεῖον κίνημα) psychologique qu’elles sont dites impliquer n’a rien à voir avec une réaction psychologique involontaire de type propathologique dont parle ici Aulu-Gelle. mais bien plutôt l’influence67 néfaste qu’elles peuvent avoir sur nous si. Pour lui. p. disent-ils. prise en elle-même. Quand donc quelqu’un t’irrite. 86 – SVF III. Mais la représentation de l’offense. malgré l’ébranlement de l’âme. 242 : « πιθαναὶ [φαντασίαι] μὲν οὖν εἰσιν αἱ λεῖον κίνημα περὶ ψυχὴν ἐργαζόμεναι »). Ainsi donc. 9. ne prouve rien d’autre que son caractère « pénible ». 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 249 249 rende possible une certaine confusion dans l’interprétation. mais l’opinion (δόγμα) que ces hommes t’outragent. en premier lieu. qui discute des représentations « convaincantes » (πιθαναί) dont parlent les stoïciens. croire en l’offense c’est déjà modifier une impression qui. qui concevait la représentation d’une offense comme naturelle. sois sûr que c’est ton jugement (ὑπόληψις) qui t’a irrité. comme ne dépendant pas de nous. Ce qu’Épictète veut montrer avant tout. Cette impression ne renvoie à aucune offense réelle. qui n’est pas involontaire et inévitable comme elle l’était chez Sénèque. ce n’est pas la folie de ceux qui cèdent à ces impressions violentes. C’est. et ce. essaie de ne pas être emporté 67 L’idée qu’une représentation s’impose à l’attention « en vertu d’une force qui lui est propre » se retrouve chez Sextus Empiricus (Adv. VII. 169 = LS 53 Q : « Ce qui met en mouvement l’impulsion. l’impression violente et saisissante d’une insulte ou d’un coup assené par un agresseur.02 Revue No 2-2014 s. porte déjà la marque de l’activité rationnelle. Math. par exemple. . c’est-à-dire. nous ne sommes pas capables d’y prendre garde.

mais l’opinion (δόγμα) qu’on se fait de la mort – qu’elle est terrible –. mais les opinions qu’ils se font des choses (τὰ περὶ τῶν πραγμάτων δόγματα) : par exemple. Cette faiblesse est égale- . 459). Quand donc nous sommes entravés. la mort n’est rien de terrible (puisqu’elle serait apparue telle à Socrate). je traduis : « Et en effet. puisqu’il admet pour elles un caractère pénible (τραχύς). (je traduis) La passion suppose donc : (1) une représentation dotée d’une force propre pour s’imposer à l’attention et (2) une faiblesse du jugement68 68 Voir Plutarque. bien que celle-ci soit nécessairement relative au jugement (ὑπόληψις). Passer d’une impression pénible à la représentation d’une chose terrible. 179-264:k 250 02-12-14 15:28 250 Olivier D’JERANIAN par la représentation (ὑπὸ τῆς φαντασίας μὴ συναρπασθῆναι) . ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes. il te sera plus facile d’être maître de toi. Ainsi. disposition qui nous fait céder par faiblesse (ὑπ’ ἀσθενείας) à la simple apparence des objets. 1). (Manuel XX . je traduis) Le jugement de valeur (X est outrageant) produit sur l’impression violente de l’insulte ou de l’agression est une opinion et une certaine manière d’en faire usage. comme il est dit dans le Manuel. il leur interdit le champ du psychologique. car dès que tu auras obtenu temps et délai. 441D (SVF III. 1122C : « Quel est donc le seul point qu’ils rejettent ? C’est celui qu’accompagnent toujours la fausseté et l’erreur. si Épictète accorde bien une place aux impressions violentes. Mais l’individu peut être emporté (συναρπάζω) par le poids de l’impression elle-même si le jugement n’est pas ferme. Plutarque. car. Contre Colotès 26. n’en imputons jamais la faute à autre chose plutôt qu’à nous-mêmes. c’est la facilité à croire et à consentir . De Virt. Mor. c’est-à-dire à nos propres opinions (δόγματα). qui dépend de nous (Manuel I. c’est cela qui est terrible. la passion est une raison faible et impuissante à cause de sa médiocrité et qui a gagné sa vigueur et sa grande force d’un jugement erroné ».02 Revue No 2-2014 s. troublés ou affligés. c’est faire un saut interprétatif que n’autorise que le jugement. » Ou encore. Il y a bien une influence réelle de ce que l’on pourrait appeler l’« impression marquante ».

car son âme ne s’y abandonne pas. 16-74. . Sur cette question difficile. 112 = LS 41 H3-4). 17-18) La réaction involontaire à l’impression n’est causée par aucune anticipation d’un mal précisément parce qu’elle précède l’intervention de la raison. voir l’article de M. op. 5-9). 69 Sur la fermeté et la stabilité du savoir scientifique.-O. Καὶ δεῖσθαι μέν. dans Stobée. 20)69.). « À propos de l’assentiment stoïcien ». c’est que le sage subit l’impression pénible tout en restant ferme dans ses convictions (statum vigoremque sententiae suae retinet. XIX 1. μὴ προσδέχεσθαι δέ. (XIX 1. cit.-O. Cette divergence de point de vue par rapport au de Ira s’explique par la définition de la προπάθεια retranscrite par Aulu-Gelle : [qui ne vient pas] de l’anticipation d’un certain mal. Goulet-Cazé (éd. Contrairement à la séquence que l’on trouve dans le de Ira. voir le témoignage d’Arius dans Stobée II. On remarque qu’Épictète suit ici la leçon de Chrysippe. 7. mais de certains mouvements rapides et irréfléchis qui déjouent en la précédant la fonction de l’âme et de la raison. l’opinion est partie prenante dans l’acte d’adhésion à la représentation. 574. est un acte cognitif déjà complexe (et non simplex. 73. La représentation d’une offense. μὴ βασανίζεσθαι δέ· μὴ γὰρ ἐνδιδόναι τῇ ψυχῇ. pour qui le sage souffre mais n’est pas torturé. par exemple. 21 (SVF III.02 Revue No 2-2014 s. Entretiens I 28. S’il y est contraint. comme le soutenait Sénèque) qui dépend du jugement. 73-236. Flor. p. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 251 251 relativement à cette même représentation dont le statut n’est pourtant pas compréhensif. 70 Chrysippe.70 Le passage de la souffrance (ἀλγεῖν) à la torture mentale (βασανίζεσθαι) est opéré par l’assentiment.. pour l’insensé : ment comparée par Épictète à une « mutilation » et un « aveuglement » (cf. Goulet-Cazé. 3 (SVF III. La preuve. dans M. il n’accepte pas. Ce qui donne ce schéma. je traduis) : ἀλγεῖν μὲν τὸν σοφόν.

les qualités de l’impression – qualités qui sont d’ordre strictement phénoménologique – sont représentées comme les propriétés réelles des objets. Autrement dit. ce qui permettait d’expliquer le développement et l’exagération des passions à partir d’un élément naturel et inévitable (de Ira II 4. Dans ce cas. 1). Le glissement s’effectue donc. L’interprétation de l’hégémonique peut être mise en échec par la tension même de l’objet (φανταστόν) qui perturbe ou court-circuite la tension sensorielle. Un objet impressionnant sera représenté. dans la mesure où les stoïciens semblent affir- . comme terrifiant. l’impression dogmatique était primus ille ictus animi. des qualités « physiques » de l’objet impresseur à la valeur « dogmatique » de l’objet représenté. comment la version d’Épictète peut-elle nous permettre de penser les réactions involontaires comme propathologiques ? La seule solution est de considérer le glissement facilement observable de l’impression « pénible » au contenu propositionnel selon lequel celle-ci présenterait un objet réellement effrayant. Or. à cause d’une faiblesse de l’âme. par le prisme d’un jugement faible. Dans la version de Sénèque.02 Revue No 2-2014 s. Ce glissement est rendu possible par le fait que les représentations naissent dans la partie hégémonique de l’âme en recueillant les informations données par les sens. ce trouble de l’âme non pathologique est intégralement supprimé par l’assentiment du sage. 179-264:k 252 02-12-14 15:28 252 Olivier D’JERANIAN (1) Ne dépend pas de lui : impression marquante → réaction involontaire (souffrance) (2) Dépend de lui : assentiment dogmatique et asthénique → impulsion / action (torture mentale) et pour le sage : (1) Ne dépend pas de lui : impression marquante → réaction involontaire (souffrance) (2) Dépend de lui : refus ferme de donner son assentiment → impassibilité (absence de mouvement) Si l’impression occasionne bien une souffrance. si l’âme est trop faible pour en juger droitement.

71 72 Aetius. 72). III. 12 (SVF II. qu’à considérer ce que sont de telles visions. relativisant les qualités physiques de l’impresseur en ne les modifiant par aucun contenu dogmatique. Les stoïciens. 97-125. IV. apud Stobaeum. II. c’est-à-dire. ed. Plac. 23 (SVF II. S’il faut céder devant ce qui relève de l’infirmité de notre condition humaine. Bénatouïl. Le sage ne conservera d’elle que son pur apparaître (φαινόμενον)73. 74). face aux modifications tensorielles produites par n’importe quel impresseur puissant. 8. un nouveau rapport à la φαVoir Porphyre. on comprend qu’un impresseur à forte tension puisse perturber la sensation et faciliter l’apparition d’une impression suffisamment marquante pour qu’un jugement faible puisse s’y laisser « emporter ». Paris. 21) Sur ce point. le mouvement involontaire et passager. Cette démarcation nette entre la προπάθεια. Les Belles Lettres. . voir T. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 253 253 mer que cette tension est liée à l’assentiment. » (XIX 1.02 Revue No 2-2014 s. et l’examen par l’hégémonique. Le passage du propathologique au pathologique va comme suit : (1) Impresseur à forte tension modifiant la tension sensorielle (2) Impression sensible marquante → mouvement propathologique (3) Interprétation de l’hégémonique = assentiment dogmatique asthénique (si insensé) → impulsion pathologique / ou rejet ferme (si sage) → impassibilité Le refus du sage de donner son assentiment à ses représentations sensibles marquantes comme si elles étaient terrifiantes induit pour lui un nouveau type de rapport à l’expérience sensible. voire que la sensation est « assentiment et compréhension »72. p. induit. 74 « Afin aussi de m’appliquer céder davantage à un mouvement passager dû à une infirmité naturelle. l’enjeu éthique consistera à se concentrer davantage sur l’usage critique des impressions74. De 1nima. 2009. 73 Manuel I. 5. qu’elle n’est rien d’autre qu’un assentiment à une représentation sensible71. dans le compte rendu d’Aulu-Gelle. Paris. 349.

le sage aura bien l’impression d’une chose pénible mais non que cette chose l’est réellement. le commentaire de Long et Sedley (vol. 78 Manuel I.02 Revue No 2-2014 s. GF) à propos de l’impression est instructif : il faut distinguer entre l’impression de voir quelque chose. les passions comme le résultat d’erreurs de jugements. exactement comme le spectateur lambda a l’impression de voir Hamlet sur scène. 77 Cf. Maintenue à l’état de pur phénomène. La tâche première étant de réduire la φαντασία. II. au sein même de la psychologie moniste stoïcienne. 35. Manuel IV. considérant. 49 . XLIV. comme Chrysippe. 24 . Il est donc impossible que le sage subisse la représentation d’une offense comme le voulait Sénèque. X. 13. dans la version d’Épictète. quand elle est « pénible ». 48 . Ce que le sage. 8 . 20. 18. II p. à un pur φαινόμενον78. subit. comme ces erreurs de jugements mêmes. 4. au 75 Sur cette question. 18. et l’impression que cette chose existe. 11. Le sage peut subir une προπάθεια et examiner. 24 . 17. Entretiens I. tandis que le fou croit qu’Hamlet est réellement présent sur scène. 24. . 76 Cf. c’est le choc d’une impression qui n’indique rien d’autre qu’elle-même75. De là suivent les techniques d’analyse et d’usage des représentations qu’on retrouve chez Épictète76 et Marc-Aurèle77 notamment. III. 36 . 32. après coup. 5. Comme nous l’avons montré. VI. 7 . 183 éd. Pensées V. des chemins différents pour expliquer les affections préliminaires. Sénèque se sert vraisemblablement de la psychologie zénonienne pour distinguer l’affection préliminaire de la passion. comme Zénon. VII. IX. selon qu’on adopte une ligne plus ou moins intellectualiste. Autrement dit. ou. Conclusion La confrontation de ces deux versions montre qu’il peut y avoir. 179-264:k 254 02-12-14 15:28 254 Olivier D’JERANIAN ντασία. l’impression du sage ne sera contaminée par aucun δόγμα. VIII. l’impression qui l’a causée afin de ne pas lui donner son assentiment. XLV. 13 .

Tout autre est la position d’Épictète. à un niveau strictement physique. tient à la nature exclusivement rationnelle de l’âme humaine. Ces éléments mentaux simples. comme celle d’offense. Pour ce dernier. c’est-à-dire le résultat d’un jugement faux validé par un assentiment faible. dogmatiques et naturels. restera impassible après leur avoir refusé son assentiment. par la nature exceptionnelle de certaines impressions marquantes.02 Revue No 2-2014 s. le caractère dogmatique de certaines représentations involontaires. Épictète est amené à considérer le caractère préliminaire de ces affections involon- . Tout en maintenant le refus clair de faire génétiquement précéder la passion par l’affection préliminaire. ne signifient rien pour l’âme. le mouvement propathologique doit être compris comme une simple réaction involontaire ne pouvant impliquer qu’une modification physiologique. un comportement intentionnel et un emportement irrationnel. Leur refusant un accès privilégié à l’âme afin de maintenir l’indifférence et l’impassibilité du sage. ont la capacité de troubler même l’âme du sage qui. sera la seule cause responsable du mouvement pathologique. en montrant que la passion est une action. et au niveau psychologique. d’une part. en insistant sur le caractère psychologique et inévitable de certaines affections préliminaires. pour autant. Si la passion est un élan. dont la puissance est immédiatement relativisée par la qualité de l’hégémonique. leur usage dans la composition de jugements. les affections préliminaires ne peuvent être affectées d’aucun caractère mental et dogmatique. d’autre part. De manière assez paradoxale. déformant les impressions qu’elle subit. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 255 255 niveau de l’expérience sensible. dans la mesure où le sage ne peut subir de trouble psychologique. C’est parce que l’âme de l’homme est une et rationnelle qu’il existe des affections préliminaires psychologiques issues de représentations mentales. Autrement dit. qui s’inscrit également dans une tradition stoïcienne orthodoxe. Leur reprise active par l’âme. Elles sont causées. Sénèque concède à certaines d’entre elles (telles que la représentation d’une offense) un caractère psychologique involontaire afin d’expliquer d’où viennent les éléments simples qui composeront les propositions complexes d’où sont tirées les passions. nous supposons qu’il faut y voir la conséquence du monisme psychologique adopté ici par Sénèque.

Si les deux philosophes s’accordent à dire que toute passion reste. 20) 79 On trouve également un écho de ce passage chez Cicéron : « En supprimant ce qu’il y a là d’entièrement volontaire. il restera pourtant la morsure de l’âme et le serrement de cœur . 1 : « Nulle sagesse. Selon qu’il soit causé par une impression mentale involontaire ou par une impression non mentale exceptionnellement marquante. pour ainsi dire. § 83. de funeste . si le trouble propathologique peut être récurrent. dont la récurrence et la rémanence posent problème. qu’on dise que ce sont là des faits naturels pourvu qu’on ne les désigne pas de ce nom de chagrin. 2. Paris. sa nature change. cohabiter avec elle. car [le sage considère ces impressions] comme n’étant pas du tout redoutables. la tension sensorielle pouvant être largement perturbée par un impresseur puissant. » (Tusculanes III. 11. la crainte subie est déclarée « vide ». cf. Epist. je souligne). trad. Dès que l’impression est jugée non-cognitive. mais comme terrifiant par un faux semblant (fronte falsa) et une vaine peur (formidine inani). absolument rationnelle. » . rien de pareil ne peut accompagner la sagesse et. provoquant la réponse de l’hégémonique. car la raison n’y peut rien. n’élimine les défauts naturels du corps ou de l’âme : tout ce qui est ancré et congénital est atténué par l’exercice sans être vaincu.80 Quant à Épictète. en droit.02 Revue No 2-2014 s. 80 De Ira II 4. d’affreux. volontaire et donc évitable. 179-264:k 256 02-12-14 15:28 256 Olivier D’JERANIAN taires comme simplement physique. Bréhier dans Les stoïciens. Gallimard (La Pléiade). 7) restent des troubles mentaux dont la « cicatrice demeure »79. avec tout ce qu’il y a en lui de pesant. le propathologique ne possédant aucune réalité psychologique. ils s’opposent finalement sur la définition du trouble propathologique. XXXIV. 1962 . l’habitude peut-être et une attention continuelle (assidua obseruatio) les atténuent. (XIX 1. ou fausse. on supprime l’affliction . il est immédiatement dissipé par un assentiment ferme et stable. les « morsures » du sage dont parlait déjà Zénon (de Ira I 16. en effet. Pour Sénèque.

Cette lecture. Même si ce trouble n’est pas de nature pathologique. que le précepteur de Néron doit sans doute à Zénon. l’exercice de sa sagesse. pour qui l’âme du sage ne peut être inévitablement. un trouble mental rémanent provoqué par des représentations involontaires. mais des craintes « vides » de toute densité psychologique.fr . à chaque nouveau pas. l’exercice continuel de la raison ne pourra qu’atténuer. Olivier D’JERANIAN Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne olivier. aura bien des craintes. dont l’assentiment est inébranlable. même si le sage ne peut en souffrir que silencieusement. le sage d’Épictète. sans jamais parvenir à supprimer. naturelles et inévitables. Pareil aux autres hommes. 179-264:k 02-12-14 15:28 DEUX THÉORIES STOÏCIENNES 257 257 Pour Sénèque. il reste une « cicatrice ».02 Revue No 2-2014 s. durablement et profondément altérée.d-jeranian@univ-paris1. n’est certainement pas celle d’Épictète. une « morsure » qui remet en jeu.

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