Variations

La Géorgie et ses « hôtes ingrats »
par Thornike Gordadze

Les vestiges historiques et les lieux de mémoire diront la vérité, diront qui occupait ces lieux dans le passé et qui les occupe aujourd’hui. Tout comme ces pierres, les monastères, les cathédrales et d’autres édifices hurlent que dans le passé les Géorgiens vivaient ici. Ilia Tchavtchavadze (1837-1907), Kvata Ghaghadi [Les pierres hurlantes]

n 1924 paraît le roman de Mikheil Djavakhichvili (18801937) Jaqos Khiznebi, dont l’intrigue a pour toile de fond l’abolition du servage dans un village de Kartlie. Un Ossète, Jaqo, réussit à s’emparer de la richesse du noble et décadent Géorgien Teimuraz Xevistavi, dont les parents l’avaient accueilli généreusement sur leurs terres en tant que fugitif-journalier (khizani). Le rustre et sauvage Jaqo lui prend tout, y compris sa femme et son nom de famille issu de la noblesse1, et l’accule au suicide. La publication coïncidait avec la proclamation à Tskhinvali de la Région autonome d’Ossétie du Sud. Aucun ouvrage de la littérature
1. La passion pour les titres de noblesse est un phénomène qui ne pouvait échapper aux nombreux observateurs de cette région, où la Géorgie était l’un des rares pays à disposer d’une caste relativement nombreuse de nobles. Mais la division sociale s’y définissait également en termes d’ethnicité. Les nobles étant quasi exclusivement des Géorgiens, l’appartenance à cette classe était une preuve absolue de géorgianité. Avec le développement du capitalisme et des nouvelles formes de production et d’accumulation des richesses, la noblesse géorgienne a progressivement perdu la partie en faveur de la bourgeoisie naissante, essentiellement composée d’Arméniens. L’acquisition de titres de noblesse par des bourgeois et même par d’anciens paysans a été amèrement ressentie, comme le montre la littérature géorgienne du XIXe siècle, engendrant une forme particulièrement conservatrice de nationalisme. À l’exception du court intervalle de la terreur des années 1930, le port des noms de famille nobles est demeuré un signe ostentatoire par excellence, y compris à l’époque communiste.

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soviétique géorgienne n’a sans doute suscité autant de polémiques. C’est que l’auteur touchait du doigt l’épineuse question de l’autochtonie en Géorgie : les Ossètes, même si leur présence est attestée depuis au moins trois siècles, restent (ainsi que les Arméniens, les Azéris, les Grecs, etc.) « étrangers », au mieux des stumrebi (invités) sur la terre géorgienne, et les maspindzeli (hôtes) géorgiens sont, dans le livre, punis de leur générosité. Le grand narratif national(iste) géorgien, à la fois alimenté par l’historiographie nationale et inspirateur de celle-ci, assigne ce statut d’étranger à tous ces gadamt’ielebi (ceux d’au-delà des montagnes), en soulignant avec insistance la date de leur arrivée sur la terre géorgienne2. Cette dialectique de l’hôte et de l’invité, si populaire dans la culture des peuples caucasiens et qui a laissé son empreinte sur l’historiographie géorgienne, a le plus souvent eu pour effet (il existe, il est vrai, des exceptions intéressantes, comme on le verra plus loin) d’irriter les autres groupes ethniques installés en Géorgie depuis plusieurs générations, voire plusieurs siècles, a accentué leur isolement et stimulé leurs revendications. Dans de nombreux cas, elle a aussi créé des sentiments de frustration et donné une expression radicale au nationalisme du groupe dominant – les Géorgiens. Il faut néanmoins souligner le rôle joué dans ce processus par deux siècles de domination russe et soviétique. D’après les auteurs géorgiens libéraux et occidentalisants3, c’est l’administration tsariste, et plus tard soviétique, qui a empêché l’assimilation des minorités vivant en Géorgie en les dotant de statuts spécifiques et en contribuant ainsi à la fabrication de leur conscience ethnique propre. Or, s’il y a bien eu un dessein russe d’exacerber le sentiment ethnique de ces groupes pour contrecarrer le nationalisme géorgien, l’influence de la politique impériale puis soviétique sur la « fabrication des nationalités » n’est certainement pas la seule responsable. L’idéologie nationaliste géorgienne a toujours eu comme composante non négligeable un corpus d’idées fondées sur la peur du métissage avec les « étrangers », catégorie d’ailleurs élastique. Les Géorgiens, nobles, civilisés et européens, sont ainsi opposés aux autres peuples du Caucase : musulmans turcophones (Azéris), peuple « marchand » (Arméniens) et toute la kyrielle des peuples montagnards « guerriers » tels que Tchétchènes, Tcherkesses, Abkhazes etc. La Géorgie étant définie, par le récit national, comme une terre généreuse pour tous les persécutés de la région (qui au surplus n’ont pas la chance d’habiter un territoire aussi agréable, avec accès à la mer), la peur de la convoitise est immense. Celle-ci peut être particulièrement pernicieuse quand les « invités », ayant profité de cette hospitalité pendant plusieurs générations, se comportent comme s’ils étaient chez eux, réclament l’autonomie et vont parfois jusqu’à s’allier à la puissance ennemie. Toutes les « minorités » ne se reconnaissent pas dans ce rôle d’invités, mais elles ne remettent pas en cause pour autant le principe de l’autochtonie. Les porte-parole de ces groupes proposent une lecture différente de l’histoire, nécessairement antagoniste, ce qui suscite des débats incessants. Ces versions diverses des mêmes évé-

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nements ont une fonction de confirmation et d’objectivation d’identités construites dans un passé pas si lointain. L’autochtonie reste l’arme suprême pour qui réclame des droits spécifiques pour sa communauté ; la prouver demeure la tâche principale, souvent au prix d’acrobaties, d’amnésies ou de mauvaise foi. Un bel exemple de la façon dont les droits du peuple autochtone sont considérés comme pleinement « naturels » est proposé en 1996 par le programme du Parti républicain unifié de Géorgie4 : « Étant donné que le peuple géorgien est autochtone sur le territoire de la République de Géorgie, ses membres ont des obligations spécifiques pour garantir les intérêts transhistoriques du peuple géorgien et la pérennité de sa nation.[...] Le territoire de la Géorgie est cette partie du globe terrestre où le peuple géorgien assure l’éternité de sa nation et exerce son droit de construire une société en fonction de ses caractéristiques naturelles ou culturelles.[...] Le territoire autochtone est un territoire unique pour l’autoréalisation d’un peuple.[...] Il est acceptable que, sur certaines questions, les voix de citoyens de nationalité (natsionalnost) géorgienne soient considérées d’une manière différente de celles des autres »5. Ce type d’attitude n’est propre ni au Caucase ni à la fin du XXe siècle, mais semble bien relever d’un comportement social universel même si ses manifestations varient dans leur échelle et dans le type de groupes qu’elles opposent (ethnies, communautés linguistiques, clans et familles etc.). Istvan Bibo6 se trompait quand il insistait sur le caractère « hystéroïde » des nationalismes est-européens, sous-entendant que la formation des États-nations d’Europe occidentale n’aurait pas connu ces « excès » du nationalisme culturel7. Pour lui, la « déformation du caractère politique de la nation » en Europe de l’Est est due à l’anéantissement des royaumes médiévaux dans leurs guerres contre les trois Empires qui dominèrent la région. Cette situation aurait conduit à la naissance du nationalisme linguistique en l’absence « de cadre
2. Ce sont les années 1830 pour les Arméniens de Javakheti, 1860 pour ceux d’Abkhazie, le XVIIe siècle pour les Ossètes, il y a vingt-six siècles pour les juifs, etc. 3. Cette thèse est bien résumée dans G. Jorjoliani, S. Lekichvili, L. Toidze, E. Xochtaria-Brosset, Istoritcheskie i PolititcheskoPravovye Aspekty Konflikta v Abxazii [Les aspects historiques, politiques et juridiques du conflit en Abkhazie], Tbilissi, Samchoblo, 1993. 4. Ce parti est issu de la dissidence, ce qui constitue encore aujourd’hui une sorte de caution de bonne moralité. Précisons toutefois que l’alliance des partis historiques de la dissidence n’a pas atteint, aux élections de l’automne 1999, les 7 % de suffrages requis pour avoir une représentation au Parlement. 5. Sakartvelos ertiani respublikuri partiis erovnuli koncepcia [Programme national du Parti républicain unifié], Sakartvelo, numéro spécial, 1996. 6. I. Bibo, Misère des petits États d’Europe de l’Est, Paris, Albin Michel, 1993. 7. Voir également la critique par D. Brown (« Are there good and bad nationalisms ? », Nations and Nationalism, vol. V, IIe partie, pp. 281-303) et W. Kymlicka (Multicultural Citizenship, Oxford, Clarendon, 1996) de la distinction idéal-typique opérée par Hans Kohn entre nationalismes ethnique et civique, qui soulignait le caractère ethnique du nationalisme de l’Est et le caractère civique de celui de l’Ouest de l’Europe dans The Idea of Nationalism : A Study of Its Origins and Background, New York, Macmillan, 1945, pp. 18 et sq. ; et, plus explicitement encore, dans « Western and Eastern nationalism », dans J. Hutchinson, A.D. Smith, Nationalism, Oxford, Oxford University Press, 1994, pp. 162 et sq.

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national ou étatique propre, d’une capitale, d’une cohésion politique et économique ». Elle aurait créé dans ces sociétés les conditions d’une affirmation excessive de soi, insistant lourdement sur l’autochtonie et les exploits accomplis dans le passé. Mais les autres articles rassemblés ici sur ce thème montrent bien que le nationalisme ethnique et les arguments fondés sur l’autochtonie ne sont pas une spécialité est-européenne. Et l’on sait maintenant que la distinction entre nationalismes ethnique et civique est idéal-typique et ne se vérifie guère dans les cas concrets.

L’autochtonie dans le dispositif national géorgien
La problématique autochtone/allogène est l’une des constantes de l’historiographie géorgienne depuis la période nationaliste. Le nationalisme géorgien est fortement tourné vers le passé. L’idéologie nationale est concomitante de la rédaction du grand récit de la nation vers la fin du XIXe siècle. On peut affirmer sans risque que l’historiographie géorgienne et l’idéologie nationaliste ne font qu’un. De nombreux polémistes, en Géorgie et ailleurs, ont analysé cette passion pour le passé comme un signe d’immobilisme, la marque d’une société incapable d’innovation. Pourtant, le passé réinventé peut agir comme une utopie puissante pour une population confrontée aux conditions incertaines du présent. L’idéologisation croissante du politique à la fin des années quatre-vingt et au début de la décennie suivante (surtout par comparaison avec la période immédiatement antérieure) doit être rapportée à ce phénomène. Le passé reconstruit fonctionne comme un modèle performatif plus que descriptif. Le nationalisme géorgien a tenté, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, de réaliser la coïncidence des frontières ethniques et politiques, en cherchant à établir un État indépendant vis-à-vis de l’Empire tsariste, puis de l’Union soviétique. Le problème de l’autochtonie se pose à l’intérieur de cet État (d’abord virtuel, mais bien réel depuis 1991) : c’est autour de cette notion que s’organisent et se négocient les rapports entre les groupes ethniques, ou plus exactement entre le groupe ethnique dominant (les Géorgiens) et les autres, qualifiés de « minorités ethniques ». En revanche, le débat sur l’autochtonie est à peu près absent quand il s’agit de la distinction entre citoyens et non-citoyens. En effet, la loi sur la citoyenneté est relativement peu contraignante : contrairement à la voie choisie par les pays baltes, par exemple, la citoyenneté géorgienne a été octroyée à pratiquement tous les résidents du pays, sans condition de maîtrise de la langue nationale ou de lieu de naissance des parents. Mais cet apparent libéralisme cache une autre réalité, à savoir qu’il est tout à fait possible d’être à la fois un concitoyen et un « étranger », tant dans les classifications populaires que dans la réalité concrète. « Étranger » se dit le plus communément ara-kartveli, c’est-à-dire « non géorgien », non seulement dans les conversations privées, mais aussi dans les médias et le discours

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politico-administratif8. Ainsi, personne ne semble remettre en cause la qualité de citoyens des arménophones de Javakheti ou des turcophones du Kvemo Kartli, mais celle de « géorgiens » leur est refusée. D’après le dernier recensement de la population (1989), environ 30 % des citoyens de la Géorgie ne seraient pas géorgiens9. D’ailleurs, la mention de l’identité ethnique (la « nationalité ») sur le passeport, supprimée au début de l’indépendance par les jeunes dirigeants réformateurs sous l’influence, notamment, des intellectuels pro-occidentaux, a très vite été rétablie. Or l’une des différences fondamentales entre citoyen géorgien et citoyen non géorgien est le caractère « autochtone » du premier. Même dans une région où les « non géorgiens » sont largement majoritaires depuis des générations (c’est le cas de Javakheti qui compte 90 % d’Arméniens, de l’Ossétie du Sud qui compte 65 % d’Ossètes, etc.), les Géorgiens jouissent du statut de peuple autochtone. Pour le justifier, le discours nationaliste géorgien, qui revendique le monopole de l’espace public de discussion sur la communauté, recourt à l’imaginaire historique10. Mais le même type d’imaginaire est proposé par les discours concurrents. Ainsi, les leaders du mouvement en faveur de l’autonomie des Arméniens de Javakheti, au lieu de se contenter de l’argument de la majorité démographique, recourent, pour rendre leur revendication plus légitime, à une invention du passé selon laquelle les Arméniens auraient été les premiers habitants de ces lieux. Devenus minoritaires pendant des siècles, ils seraient revenus après la conquête de la région par la Russie en 1829... En Géorgie, l’invention nationaliste du passé se fait par un récit historique11 qui lisse les incohérences de l’histoire afin de faciliter l’affirmation de l’identité, de remédier à la perte de mémoire et de créer une certaine continuité entre les temps pré-national et national. Nombre d’auteurs ont souligné le caractère exclusif du nationalisme géorgien qui, bloqué par sa conception ethnique de la nationalité, aurait échoué à « intégrer » les minorités. Or la réalité est plus nuancée. Il existe ainsi des groupes qui ont une langue vernaculaire propre sans intercompréhension avec le géorgien (les Mengréliens et les Svan), ainsi qu’un groupe de confession musulmane (les Adjar), qui se considèrent comme ethniquement géorgiens et sont globalement reconnus comme tels par l’opinion savante12. Il n’existe pas de critère culturel valable pour
8. Cela est d’autant plus intéressant à souligner que la dichotomie entre les termes désignant les citoyens et les non-citoyens (mokalaké/ara-mokalaké) est quasiment absente aussi bien du discours politique que de la langue quotidienne. 9. Les résultats de ce recensement sont longuement analysés dans un numéro spécial du journal Eri [Nation], 10 avril 1991. 10. Voir T. Gordadze, « Critique d’une illusion : l’invention du passé géorgien », mémoire de DEA, Institut d’études politiques de Paris, 1997. 11. Voir J. Armstrong, Nations before Nationalism, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1982 et A.D. Smith, The Ethnic Origins of Nations, Oxford, Blackwell, 1986. 12. Malgré les efforts des intellectuels nationalistes, il n’est pas rare d’entendre le discours populaire opérer nettement la distinction entre les Svan, les Adjar ou les Mengréliens et les autres Géorgiens, à l’avantage, bien sûr, de ces derniers. Mais leur autochtonie n’est jamais remise en cause.

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tous les groupes ethniques puisque, d’un autre côté, les Ossètes, les Kistes (descendants des Tchétchènes installés en Géorgie) ou même les juifs sont considérés comme non géorgiens, même si le géorgien est très souvent leur langue maternelle. Pour expliquer cette « bizarrerie », il faut faire un détour par l’autochtonie. L’une des composantes de la théorie locale de l’ethnicité est l’adéquation entre le « peuple » (nation, ethnie...), le territoire, et l’unité politique de ce peuple en tant qu’État ou autre type d’organisation (voir le programme du PRUG cité plus haut). Le peuple qui s’autodétermine sur un territoire donné est inévitablement un peuple autochtone. En Géorgie, seuls sont autochtones les citoyens ethniquement géorgiens et, inversement, tous les autochtones sont géorgiens. Les Mengréliens, les Svan et les Adjar sont considérés comme autochtones, donc ils font à tout jamais partie du peuple géorgien. Selon cette logique, les juifs géorgiens peuvent s’autodéterminer en Israël et les Grecs en Grèce, même si la présence de ces deux communautés en Géorgie est bien antérieure à la naissance d’Israël ou de la Grèce moderne. Chacune des « minorités ethniques » aurait une « patrie historique » (Israël, l’Arménie, la Russie, l’Azerbaïdjan, l’Ossétie du Nord). Toutefois, une exception a été admise récemment : après la défaite des troupes gouvernementales en Abkhazie13, les Abkhazes sont également considérés comme autochtones (avec les Géorgiens) dans « leur » région. C’est le seul argument « raisonnable » qui permette d’accepter l’autonomie abkhaze en Géorgie. Reconnaissant la qualité d’autochtone aux Abkhazes, les autorités géorgiennes ont par là-même admis le droit de ces derniers à leur propre organisation politique : une République autonome au sein de la Géorgie. Mais aujourd’hui, la Géorgie a du mal à garder le contrôle de régions entières dans lesquelles la population ethniquement géorgienne est minoritaire et qui affichent des velléités autonomistes, voire séparatistes. Les nationalistes géorgiens expliquent le fait que leur pays soit devenu multiethnique par les deux siècles de domination russe et soviétique qui auraient favorisé l’installation de non-Géorgiens sur les terres de la Géorgie historique vidées par les guerres incessantes contre les envahisseurs ottomans et persans. En fait, la part des populations ethniquement géorgiennes a été étonnamment stable pendant toute la durée de la période impériale et soviétique. Une augmentation légère mais constante des « Géorgiens » est même observable à partir des années 1960. Ces nationalistes oublient soigneusement le fait que le roi Erekle II (1744-1798) a lui-même favorisé l’installation de colonies grecques et arméniennes pour redonner vie à des régions dévastées par les guerres. Au XVIIIe siècle, l’installation des étrangers sur les terres du royaume n’était pas perçue comme « une plaie sur le corps de la nation » (pour reprendre les termes du grand nationaliste hongrois du XIXe siècle, Kossuth), mais au contraire comme une richesse et un élément favorable au développement économique.

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Cette contestation de la domination géorgienne prend la forme du séparatisme ou du régionalisme. Au niveau du pouvoir central, le rôle dominant des Géorgiens n’est pratiquement pas contesté. De plus, même localement, les débats sur l’autochtonie ne mobilisent que certains groupes ethniques. En effet, les entrepreneurs politiques azéris, kurdes, slaves, grecs et juifs négocient généralement leur statut sur la base de l’acceptation de leur qualité d’allogène. Les problèmes sont plus âpres dans les cas abkhaze, ossète ou javakh. Comment expliquer cette différence de comportement ? Les conflits réels sur l’autochtonie sont moins nombreux que les conflits potentiels, ce qui conduit à penser que l’autochtonie est un registre mobilisé pour donner une plus grande légitimité à des conflits politiques et économiques. Les juifs appellent affectueusement la Géorgie leur « seconde patrie », les Azéris14, majoritaires dans plusieurs districts du Kvemo Kartli, la « remercient » de son hospitalité, alors que les Arméniens de Javakheti, installés dans la région par l’administration tsariste à partir des années 1830 à la place des musulmans15 poussés à s’exiler dans l’Empire ottoman, s’estiment autochtones et utilisent activement le registre du « retour » sur leurs terres historiques. Ce même registre est utilisé par les Géorgiens dans leur litige avec les Abkhazes : largement majoritaires avant le conflit sécessionniste, les Géorgiens savent qu’ils ne l’étaient que depuis le début du XXe siècle, mais n’en parlent pas moins de « retour » des autochtones « après trois siècles d’absence ». Il est vrai que, dans la région de Javakheti ou en Abkhazie, les conflits politiques se structurent selon les schémas ethniques depuis plusieurs décennies. La capacité de légitimation de la lutte pour la reconnaissance de l’autochtonie est favorisée par des nationalismes fondés sur la réinvention de l’histoire et par des identités collectives qu’a notablement modelées une politique soviétique des nationalités caractérisée par la réification des groupes ethniques, leur « enracinement » territorial et l’érection de l’ethnicité en ressource politique.

13. Les sécessionnistes abkhazes, bien que désespérément minoritaires, ont défait les troupes unionistes (nous préférons ce terme à celui de « loyalistes », puisque parmi les groupes armés combattant pour l’Abkhazie géorgienne, il y avait des opposants déclarés du gouvernement central) en septembre 1993, avec l’aide de diverses unités russes et nord-caucasiennes. Le résultat en fut l’expulsion des représentants de l’ethnie géorgienne (principalement mengréliens), c’est-à-dire de la majorité de la population, et la proclamation d’une République indépendante non reconnue par la communauté internationale. 14. Le cas de la minorité azérie est intéressant à plusieurs égards. Les tribus turcoman Bortchalo et Tarakma sont installées dans les contrées méridionales de la Géorgie orientale depuis le XVIIe siècle. On les appelait usuellement « Tatars de Bortchalo » jusqu’à ce que le nom d’« Azéri » leur fût attribué par les Soviétiques, qui décidèrent de regrouper tous les turcophones de la Transcaucasie sous ce label, avec ouverture d’écoles azéries, inscription dans les recensements, etc. 15. Après le rattachement des régions d’Akhaltsikhe et d’Akhalkalaki à l’Empire russe au terme de la guerre russo-turque de 1828-1829, ces terres ont été vidées de leurs habitants (musulmans d’ethnie géorgienne) et repeuplées par des colons arméniens fuyant les régions anatoliennes. Il en a été de même pour l’Abkhazie puisque les Abkhazes, jugés inassimilables (par suite de leurs révoltes fréquentes), ont été poussés à émigrer dans l’Empire ottoman. L’image des Arméniens en Géorgie est souvent celle de colons ou d’alliés de l’administration coloniale.

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Spécificités géorgiennes de l’autochtonie
On peut dégager au moins trois phénomènes qui font du registre de l’autochtonie une problématique pertinente pour analyser les rapports politiques entre les groupes ethniques en Géorgie. Ce sont la place très importante des règles de l’hospitalité (stumar-maspindzloba), la concomitance du nationalisme géorgien avec l’imaginaire historique, enfin l’achèvement de l’ethnicisation de la société à l’époque soviétique, propagatrice de la théorie de l’« ethnogenèse ». Les rites d’hospitalité sont, dans les sociétés caucasiennes, à la fois très complexes et très contraignants. Ils sont au fondement même de la société, et force légendes, contes, proverbes et poèmes leur sont consacrés16. L’hôte a de fortes obligations vis-à-vis de son invité. Il lui doit la sécurité absolue, le dévouement de tous les membres de la famille, et des égards particuliers : l’invité est un envoyé de Dieu (comme l’affirme la maxime stumari ghvtisaa), et l’on ne peut refuser de l’accueillir sous peine de sanctions divines et sociales. L’hospitalité de quelqu’un est jugée par la société en fonction du degré de satisfaction de l’invité. De son côté, l’invité a aussi des devoirs : il doit se comporter discrètement et montrer qu’il est conscient de ne pas être chez lui, rendre dès que possible la pareille à son hôte, et surtout partir à temps. Le personnage de l’invité ingrat occupe, dans la littérature et le folklore des peuples caucasiens, la place diamétralement opposée à celle de l’hôte généreux. Si le thème de l’hospitalité dans les relations individuelles est relativement ancien, son transfert au niveau collectif est plus récent et coïncide avec l’avènement de l’ère nationaliste. Les propagateurs de l’idée nationale au XIXe siècle se sont vite rendu compte de la diversité culturelle des populations à qui ils devaient enseigner la nation. Ils ont parfois connu le succès, comme avec le réseau scolaire parallèle soutenu par l’Association pour l’alphabétisation des Géorgiens (créée en 1879)17, mais ont rencontré plus de résistance dans d’autres cas. C’est à ce moment précis que la métaphore du peuple invité est apparue. Comme l’homogénéité culturelle est l’une des conditions sine qua non du nationalisme, les groupes rétifs ont deux solutions : « s’intégrer » dans la nouvelle culture ou partir. La solution du départ plus ou moins forcé est alors légitimée par la métaphore de l’hospitalité, puisque tout invité doit s’en aller tôt ou tard. Une mythologie appropriée est parallèlement produite, décrivant le processus d’installation du groupe visé sur le territoire géorgien. Selon le schéma classique, ceux qui s’y sont établis (Arméniens, juifs), opprimés là où ils résidaient antérieurement, ont trouvé refuge en Géorgie où, en vertu des règles de l’hospitalité, ils ont été accueillis, assistés, hébergés. En échange, ils doivent se comporter en invités et ne jamais commettre l’erreur de se croire propriétaires de cette terre, c’est-à-dire autochtones. Dans le cas contraire, « les pierres crient à l’ingratitude ». Cette problématique resurgit vers la fin de la période soviétique, quand Moscou tenta d’utiliser les minorités pour saper le

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mouvement en faveur de l’indépendance (troubles en Kvemo Kartli en 1989, en Ossétie du Sud, etc.). Les minorités, majoritaires dans certains districts, se sont attiré les foudres des intellectuels nationalistes qui ont utilisé une fois de plus le registre de l’hospitalité pour se plaindre de l’ingratitude des allogènes. Inversement, certains hommes politiques « allogènes » ont construit leur capital politique sur l’acceptation de leur statut d’invité : leur méthode consiste à exprimer leur reconnaissance au peuple géorgien pour sa générosité et ensuite seulement à réclamer (éventuellement) des droits spécifiques. Cette stratégie peut s’avérer payante pour celui qui cherche à s’instituer représentant de la communauté auprès des autorités centrales. Un cas emblématique est celui des juifs. Arrivés en Géorgie il y a vingtsix siècles selon la version officielle, ils représentent l’exemple même de l’intégration à la géorgienne : les porte-parole de la communauté remercient fréquemment leur « seconde patrie » de son accueil et de son absence d’antisémitisme. Ceux qui partent en Israël maintiennent des liens avec le pays et, « les larmes aux yeux », suivent de loin son évolution. Rien ne saurait mieux flatter le narcissisme des Géorgiens, qui se plaisent à démontrer aux agences internationales leur respect des minorités. Mais que ces juifs soient considérés comme une communauté étrangère ne choque personne. En 1999, la Géorgie a célébré en grande pompe le 2600e anniversaire de leur arrivée : une manifestation avant tout politique, visant à ériger ce cas en modèle de tolérance aux yeux du monde et des autres communautés ethniques de Géorgie, à gagner la bienveillance d’Israël et surtout des États-Unis où, déclarent explicitement certains responsables géorgiens, « les juifs représentent une force politique, économique et financière non négligeable ». Le deuxième facteur important est la place qu’occupe la réécriture de l’histoire. Les nationalistes géorgiens du XIXe siècle étaient des représentants d’une noblesse déchue de ses prérogatives politiques, qui acceptaient toutefois de renoncer à invoquer la légitimité de l’ordre traditionnel. Ce cercle d’intellectuels appelés tergdaleulni18 a opté pour la solution de « réforme de la tradition »19. Devenus porte-

16. Par exemple, le poème Stumar-maspindzeli de Vaja Pchavela relate l’histoire d’une rencontre dans la forêt de deux chasseurs : Djokola, le Kiste (tchétchène), et Zviadauri, le Xevsur (géorgien). Djokola invite Zviadauri dans sa demeure pour y passer la nuit. Or les Xevsur et les Kistes sont ennemis de sang. Mais les règles de l’hospitalité priment sur tout. Zviadauri est recherché pour des faits d’armes contre les Kistes. Les autres Kistes du village, apprenant sa présence, exigent que Djokola le leur livre. Mais celui-ci refuse et défend son invité les armes à la main, au prix de sa propre vie. 17. Cette association fut à l’origine de l’un des plus grands succès des nationalistes géorgiens, car elle réussit à diffuser le géorgien littéraire parmi les paysans dans des régions où cette langue n’était parlée qu’à l’église ou par l’aristocratie. Sous son égide furent rédigés les premiers manuels scolaires, ainsi que de nombreux ouvrages d’histoire, de géographie et d’ethnographie géorgiennes. 18. Le mot tergdaleuli (pluriel tergdaleulni) signifie « celui qui a bu l’eau du fleuve Tergui », la frontière naturelle entre la Géorgie et la Russie. Il désignait les jeunes gens partis faire leurs études dans les universités russes ou européennes. Une fois revenus au pays, ils devinrent le fer de lance du mouvement national, qu’ils baptisèrent « Renouveau géorgien ». 19. Au sens de Anthony Smith dans Theories of Nationalism, Londres, Duckworth, 1971.

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parole de la nation, ils ont cherché à rendre sa dignité à la communauté dominée par le colonialisme tsariste en lui réécrivant un passé héroïque : « Nous pensons que la dégénérescence de la nation commence quand la nation oublie son histoire », écrivait le leader des tergdaleulni, Ilia Tchavtchavadze20. Un autre tergdaleuli, Guiorgui Chervachidze, écrivain et fils du dernier prince d’Abkhazie, écrivait : « Notre patrie a connu par le passé une grande réussite culturelle, mais notre histoire s’est figée à un moment fatal où nous avons perdu notre chemin naturel. Oui, nous pouvons déclarer sans hésitation que, sans la malédiction du destin, nous aurions même pu devancer l’Europe. Car à l’époque où l’apôtre André prêchait chez nous la religion chrétienne, les ducs d’Europe, vêtus de peaux de bœufs, chassaient dans les forêts.[...] Nous avons conservé notre culture, toujours luttant, jusqu’au règne de Thamar, âge d’or de l’Ibérie [ancien nom de la Géorgie]. Ensuite tout a régressé. Les envahisseurs ne nous ont pas laissés en repos et le peuple s’est lassé. Le potentiel intellectuel et matériel s’est progressivement éteint. La langue s’est appauvrie, la morale avilie, les vertus se sont perdues, les traditions chevaleresques et l’honnêteté ont disparu »21. L’arme de l’autochtonie fut pour la première fois utilisée à cette époque à l’occasion des débats arméno-géorgiens sur l’appartenance des régions limitrophes de Lori, de Mesxeti et de Tao-Klarjeti. Cette controverse s’est déroulée dans les revues d’histoire et d’archéologie qui se sont développées très rapidement pendant les deux dernières décennies du XIXe siècle. Chaque pierre, chaque inscription, chaque vestige était susceptible de donner l’avantage à un camp ou à l’autre. Le camp géorgien et le camp arménien commencèrent à utiliser de nouvelles techniques telles que la photographie pour fixer les inscriptions géorgiennes ou arméniennes sur les pierres et les monuments de la vallée de Tchorokhi. Les deux camps ont mobilisé orientalistes, archéologues, historiens et linguistes venus des quatre coins du globe. Ils s’accusaient mutuellement de voler des stèles et de les remplacer par d’autres, ou par des faux. Le moindre article, le moindre geste était considéré comme une déclaration de guerre. L’expression des « pierres hurlantes » date de cette époque. Son inventeur, le journaliste russe Golmstrem de Peterburgskie Vedomosti, qui avait pris passionnément parti pour le camp arménien, s’adressa à tous ceux qui ne partageaient pas son opinion en ces termes : « Les pierres hurleront, les pierres ne mentent jamais ! ». Enfin, troisième facteur, la prégnance de l’autochtonie doit beaucoup à la politique soviétique des nationalités. Staline avait en 1913, dans Le marxisme et la question nationale, forgé le concept de « nationalité » (natsionalnost) : toute entité politique nationale devait correspondre à une « nationalité titulaire ». La nationalité vue par les Soviétiques était une communauté ethnique qui conservait, et avait conservé à travers l’histoire, une identité fondée sur la langue. Elle était une donnée naturelle, indépendante de toute volonté politique. La matrice marxiste inter-

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venait pour proposer les différents stades du développement politique, associés aux différents modes de production22. Cette théorie a été revue et corrigée par Y. Bromlej23, qui appelle ethnos l’invariant qui se maintient à travers l’histoire. Cette conception a tout naturellement entraîné des recherches sur « l’ethnogenèse », c’est-à-dire l’histoire des ethnos à travers les différents stades de leur développement, puisque le postulat essentialiste affirmait qu’ils avaient toujours existé, sous des formes il est vrai différentes. Trouver un ancêtre était devenu une condition sine qua non de l’existence d’une nationalité. Les Azéris ont été considérés comme les héritiers du royaume d’Albanie (du IVe siècle avant J.C. au VIe après) alors que la première apparition des tribus turques dans la région date seulement des Xe-XIe siècles. Les Abkhazes ont trouvé leurs ancêtres dans les tribus abazgues et apsiles qui habitaient le territoire au début du Ier siècle de notre ère. Toutes ces considérations plus ou moins fantaisistes étaient produites par des organismes scientifiques très officiels, comme les instituts d’histoire, d’ethnographie ou de linguistique auprès des différentes Académies des sciences. Cette littérature pseudo-scientifique a créé des identifications inédites et a provoqué des guerres sans merci entre auteurs à propos des droits historiques d’une nation (ou nationalité) sur tel ou tel ancêtre. Ainsi, toute l’historiographie géorgienne de la période soviétique (de P. Ingoroqva à M. Lortkipanidze) se consacre à la tâche ardue de démontrer que les mêmes Apsiles et Abazgues ainsi que les Heniokh (tribus vivant sur le territoire de l’actuelle Abkhazie) étaient des tribus proto-géorgiennes (kartvéliennes) qui, en réalisant une fusion avec d’autres tribus de même nature (laz-mengréliens, svanes et kartes), ont contribué à la création de « l’ethnos géorgien ». Ces querelles ont été un véritable prélude à la guerre abkhazo-géorgienne. Elles ont même permis à certains savants zélés d’indiquer aux groupes ethniques concurrents leur « patrie véritable », qui selon les goûts pouvait se situer soit en Mésopotamie, soit en Mongolie, et de « prouver » l’antériorité du groupe qu’ils défendaient sur les terres contestées. Les nationalités se sont vu octroyer, sous le régime communiste, une forme étatique (République fédérée, République autonome, Région autonome, etc.), un appareil politique (le Parti communiste de la République et les Comités du parti pour les niveaux inférieurs), une langue nationale et une organisation de l’intelligentsia (l’Union des écrivains d’Abkhazie, par exemple). Les instruments conceptuels (historiques, linguistiques et ethnographiques) donnaient à ces nouvelles

20. Ilia Tchavtchavadze, « Eri da Istoria » [Nation et histoire], 1888, dans Rtcheouli Natserebi, Tbilissi, 1988, p. 622. 21. G. Chervachidze, « Mze Tavisouplebisa » [Le soleil de la libération], Sakartvelo n° 37 (140), 1917. 22. Le premier stade est celui de la tribu (plemya en russe), le plus « évolué » et le plus tardif est celui de la nation (natsya). Le premier correspond au communisme primitif, le dernier au capitalisme et à la société marchande. 23. Youlian Bromlej (dir.), Etnitcheskie processy v SSSR [les processus ethniques en URSS], Moscou, Nauka, 1971.

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formations les éléments de leur légitimité. « Le personnel politique, la bureaucratie et l’enseignement sont autant d’institutions susceptibles de devenir les vecteurs d’un véritable nation building process. Le territoire, les symboles nationaux, la langue, les références scolaires à une culture nationale aussi superficielle soit-elle, entraînent l’enracinement d’une vision du monde, non pas nationaliste, mais tout simplement nationale. Le nationalisme ici n’est pas une idéologie, c’est un habitus, une manière d’être qui est intériorisée et qui s’accommode fort bien d’une authentique idéologie », constate Olivier Roy24. La structuration du Parti communiste sur la base territoriale, l’obligation de décliner de façon strictement univoque sa « nationalité » à de très nombreuses occasions (recensement, imprimés administratifs), ainsi que l’ethnicisation systématique de l’identité (l’intériorisation de l’identité ethnique autour de critères définis par l’anthropologie et par le système administratif soviétique) ont créé des phénomènes de subjectivation de l’ethnicité. La période soviétique est aussi un grand moment de promotion de l’élite intellectuelle autochtone. Les écrivains, les peintres ou les acteurs sont des fonctionnaires du ministère de la Culture et des diverses « unions » (des écrivains, des cinéastes, des architectes etc.), et ils perçoivent un traitement. Dans chaque entité politique, les représentants de l’ethnie titulaire bénéficient d’avantages substantiels. Avec la « titularisation » des Abkhazes et des Ossètes (respectivement en République soviétique socialiste autonome d’Abkhazie et en Région autonome d’Ossétie du Sud), on a créé des élites culturelles et politiques abkhazes et ossètes qui vont devenir les principaux acteurs des revendications politiques adressées à la République soviétique socialiste de Géorgie à partir des années soixante. Les élites « autochtones » sont promues au sein de la direction politique de la région même en cas d’infériorité numérique. D’où une surreprésentation qui fait de l’appartenance à l’ethnie titulaire une ressource non négligeable pour la réussite d’une carrière. Cette politique, également appelée « enracinement » (korennizatsia), dote la République de professionnels du parti indigènes qui vont effectuer assez rapidement la traduction politique des demandes nationalistes. La korennizatsia se transforme, en Géorgie, en une véritable communautarisation de la politique, orchestrée par le parti (via des nominations sur critère ethnique à des postes de responsabilité politique, administrative, économique ou culturelle). La grille ethnique devient la seule grille de lecture possible, ce qui radicalise le processus de « clôture identitaire »25 et aboutit à la réification et à l’objectivation des groupes ethniques. La korennizatsia a eu également pour effet la promotion des élites issues des campagnes, ce qui a accentué le localisme et le sentiment d’autochtonie parmi les citoyens. En ethnicisant à outrance la société, elle a créé une conscience ethnique chez chaque citoyen soviétique, performance jamais atteinte par les nationalistes aristocratiques du XIXe siècle. Le résultat a été différent selon les lieux, mais avec comme dénominateur commun la promotion d’une élite politique fortement enracinée localement26.

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L’autochtonie, un enjeu en soi ?
Après la défaite en Abkhazie, nombreux sont ceux qui ont constaté un certain désenchantement vis-à-vis de la politique en Géorgie. La deuxième guerre civile qui a suivi aurait même provoqué une sorte de « nihilisme national »27. D’autres se sont empressés de conclure que l’avènement de l’âge de raison était proche, ou encore que la sagesse était survenue « au prix du malheur »28 : le traumatisme causé par la défaite aurait été si fort qu’aucun messianisme nationaliste, aucun débat sur l’autochtonie, ne pourrait plus mobiliser la population. Je voudrais ici nuancer ces propos. Même si le statut autochtone a été concédé aux Abkhazes, cela ne prouve nullement que le concept soit devenu inopérant dans la politique géorgienne. Au contraire, il demeure fortement ancré dans les esprits et fait partie de la culture politique locale. Sa présence est cependant plus diffuse et, si les pratiques anti-allogènes restent fréquentes, la propagande se fait plus discrète dans les médias. L’endroit où l’autochtonie est le plus directement convertible en avantages particuliers est l’Abkhazie. Après la victoire des sécessionnistes sur les troupes gouvernementales et l’expulsion de la quasi-totalité des habitants d’ethnie géorgienne, l’appartenance à l’ethnie abkhaze est devenue, avec le prestige gagné lors des combats, l’atout principal lors de la redistribution des positions administratives et des richesses. Fortement minoritaires avant la guerre (17,5 %), les Abkhazes n’ont pas encore atteint la majorité absolue (d’après nos estimations, ils représentent entre 35 et 40 % de la population totale de la région) malgré le départ des Géorgiens. Comme la loi de la majorité continue à jouer contre eux, la nouvelle Constitution leur garantit le droit du peuple autochtone : ainsi le président de la république doit obligatoirement être un Abkhaze. La domination du personnel politique abkhaze est d’ailleurs indéniable : la quasi-totalité des ministres et l’écrasante majorité des parlementaires (80 %) appartiennent à cette ethnie. Les autres communautés, tout en reconnaissant aux Abkhazes le statut d’autochtones, ne sont pas toujours satisfaites de leur rôle subalterne dans la vie politique et économique. Le mécontentement règne en particulier chez les russophones, qui n’ont pratiquement pas bénéficié de la grande redistribution après la fin de la guerre. Beaucoup d’entre eux sont en effet des citadins, sans guère de liens avec un milieu rural qui semble bien être la meilleure base de légitimité pour tout entrepreneur politique local. Ayant

24. O. Roy, La nouvelle Asie centrale, Paris, Le Seuil, 1997, p. 10. 25. Nous empruntons ce terme à J.-F. Bayart dans L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996. 26. Avec l’Abkhazie, le cas le plus caricatural est celui de la République autonome d’Adyguei, où les Adyghes (15 % de la population) et même, étant donné les caractéristiques particulières de la formation de la nationalité adyguei à l’époque soviétique, les habitants d’un seul village, disposent de la quasi-totalité des postes de responsabilité. 27. C’est ce qui nous a été déclaré, par exemple, par le président du parlement Zurab Jvania en février 1997. 28. Voir G. Nodia (dir.), Tchkoua vaisagan [La sagesse au prix du malheur], Tbilissi, 1997.

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peu participé à la guerre, ils sont restés en dehors du partage des secteurs lucratifs. La majorité a émigré en Russie, et ceux qui restent sont pressurés par les nouvelles autorités issues des rangs des anciens combattants, généralement abkhazes. Le sort des Arméniens est un peu meilleur. Troisième communauté ethnique avant la guerre (75 000 personnes, après les 247 000 Géorgiens et les 93 000 Abkhazes), elle serait, selon certaines estimations, devenue la première. Mais évidemment la seule évocation d’une telle possibilité est politiquement incorrecte à Soukhoumi. Les Arméniens, ayant dans l’ensemble soutenu la cause sécessionniste, ont obtenu plus de dividendes de la guerre que les russophones. Sur le plan politique toutefois, ils restent sous-représentés29, même si leur rôle dans le commerce transfrontalier et la contrebande avec la Russie est important. La démographie a toujours été un sujet très sensible en Abkhazie. L’ethnie abkhaze est minoritaire depuis que sa conscience nationale existe. Cette infériorité numérique a laissé son empreinte sur le programme national abkhaze, qui voyait dans la purification ethnique des allogènes le seul salut possible. Au surplus, les Abkhazes ont toujours reproché aux Géorgiens et aux Arméniens de profiter plus qu’eux-mêmes de l’économie de la région (exportation des agrumes et tourisme). Le privilège des autochtones est souvent invoqué en cas de litige sur la propriété de la terre et des ressources naturelles (bois, minerais, etc.). La phrase : « C’est notre terre ! » est fréquemment utilisée. Elle est chargée d’une signification complexe : étant donné que l’Abkhazie a perdu plus de la moitié des 525 000 habitants qu’elle comptait avant la guerre, la terre y est abondante. Si l’on décide que ses propriétaires doivent être les autochtones, on en est réduit à cinquante ou soixante mille personnes, nombre insuffisant pour faire fonctionner l’économie de la région. Conscients de cette contrainte, les Abkhazes ne s’opposent pas à l’utilisation de « leur » terre par les autres nationalités, mais tiennent à maintenir l’expression « terre des Abkhazes » pour désigner l’Abkhazie, aussi bien lors des négociations au sommet (demandes de garanties constitutionnelles par exemple) que dans les discussions informelles. Ces termes décrivant l’appartenance de la terre et invoqués lors de ces disputes sont d’autant plus nouveaux que la question de la propriété privée de la terre ne se posait pas à l’époque soviétique. Avant cela, les Abkhazes étaient confinés dans les contrées les plus inhospitalières de la région, et les terres appartenaient soit aux colons russes et arméniens, soit aux paysans mengréliens. La terre n’ayant jamais été leur au sens marchand du terme, elle est définie par les nationalistes abkhazes dans ces termes à la fois chargés d’émotion et abstraits. Ce flou au sujet de la propriété constitue en même temps l’un des aspects de la formation de l’État sécessionniste. Car il laisse aux autorités l’avantage inestimable de déterminer au cas par cas les règles d’usage des bénéfices de la terre. Des « impôts » inédits peuvent apparaître, d’autres disparaître, au gré des événements.

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L’autochtonie est moins directement convertie en pouvoir dans le reste de la Géorgie, mais constitue toujours un schéma mental puissant dès qu’un problème est susceptible de se poser en termes de relations interethniques : elle apparaît alors comme une vérité absolue et un principe de justice infaillible. Mais, au-delà de ce domaine traditionnel d’application, elle peut surgir aussi dans des conflits d’autres types, où elle accompagne un localisme croissant. Il n’est pas rare d’entendre des familles affirmer qu’elles n’ont pas quitté le domicile de leurs ancêtres depuis des générations. Dans plusieurs villes, des appellations telles que naghdi tbiliseli (authentique habitant de Tbilissi) ou dzirdzvele vereli (enraciné dans le quartier de Vere) se développent. Ces qualificatifs sont souvent revendiqués par des personnalités publiques en mal de reconnaissance. Clubs et titres honorifiques inspirés de ces notions pullulent. La perception des relations entre groupes humains en termes d’opposition autochtone/allogène fait partie du référent culturel largement partagé par la population. Elle façonne les attitudes et le système de valeurs, elle fait partie du savoir populaire. Pis, elle est désormais moins présente dans les cercles scientifiques que dans la conscience des Géorgiens. Elle resurgit à tout instant dans les relations quotidiennes, au marché, dans les rapports de voisinage...

L’exemple géorgien peut apporter beaucoup d’éclaircissements sur les raisons de
la redoutable efficacité de l’arme « autochtonie ». Ainsi, l’histoire du nationalisme géorgien, qui met particulièrement en lumière les « affinités électives » entre le thème de l’autochtonie et l’illusion historique30, permet de mieux comprendre pourquoi les nations, formations objectivement modernes, tiennent à se donner pour anciennes, pour reprendre le paradoxe relevé par Benedict Anderson. Mais la thématique apparaît surtout au moment des crises de légitimité, effondrement des Empires, transitions démocratiques et nouveaux partages des ressources de l’État. Sa force consiste à créer, par l’efficacité macabre des nettoyages ethniques, des nouveaux apartheids et des exclusions, de nouvelles communautés imaginées réunies autour de leur qualité d’autochtone ou d’allogène par les prophètes et idéologues de la communauté. Arme à double tranchant par excellence, l’autochtonie peut engendrer les mobilisations des groupes se situant aux antipodes de ces nouveaux classements : à leur tour, les invités « ingrats » peuvent se plaindre de mauvais accueil, d’humiliations et de traitements inhumains. Pris d’un regain de fierté entretenu dans les camps de réfugiés, ils peuvent réagir avec une violence rare. Le risque d’explosion

29. Il y a un seul sous-secrétaire d’État d’origine arménienne dans le gouvernement instauré par les sécessionnistes après leur victoire, et il est chargé des poids et mesures. 30. Voir M. Finley, The Use and Abuse of History, Londres, Hogarth Press, 1986. Finley discute de la force symbolique et de l’autorité particulière que confère le sentiment d’ancienneté réelle ou imaginaire, qu’il nomme « la constitution des ancêtres ».

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est très grand dans le cas des réfugiés d’Abkhazie à Tbilissi ou des Tchétchènes fuyant la guerre dans la vallée de Pankissi ou en Ingouchie. La véracité de ces constructions intellectuelles étant au mieux indémontrable, il existe souvent plusieurs versions du récit sur l’autochtonie invoquées en fonction des situations31. Cette volatilité donne certes à penser que la notion dispose d’une forte efficacité politique ; mais il ne faut pas tout miser sur l’explication instrumentale. Quoi qu’il en soit, tout laisse penser que le thème de l’autochtonie, loin d’être l’apanage du mouvement national et indépendantiste passé, a de beaux jours devant lui. La globalisation, ainsi que la forte pénétration des nouveaux acteurs non nationaux (investisseurs étrangers, notamment dans les grandes entreprises énergétiques privatisées, organisations internationales intervenant pour résoudre les conflits, agences bilatérales, etc.) dans la politique et l’économie du pays, au lieu de rendre le thème inopérant, peuvent au contraire fournir aux acteurs politiques locaux des opportunités intéressantes pour négocier leur statut en recourant à la problématique de l’autochtonie.

31. Ainsi, le but de l’historiographie azerbaïdjanaise soviétique et post-soviétique fut la démonstration de l’autochtonie des Azéris, qui parlent un idiome turc (les Turcs étant par définition allogènes dans le Caucase) : on y invoque un « fonds génétique » caucasien (Albanais du Caucase) qui serait resté inchangé avec l’adoption de la langue turque. Voir A. Sumbat-Zadeh, Azerbaidjancy, etnogenez i formirovanie naroda [Les Azerbaïdjanais, l’ethnogenèse et la formation d’un peuple], Bakou, Académie des sciences d’Azerbaïdjan, Institut d’histoire et d’orientalisme, 1990.

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