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Numéro 5

juillet 2015

LE COURRIER

DES !DÉES
L’ÉDITORIAL
d’Alain Bergounioux

RENTRÉE…

C’

est un mot qui n’a plus guère de
sens aujourd’hui en politique.
Tous les événements ne cessent
de s’accumuler, vacances ou pas. Tout
juste la période de l’été permet-elle de
prendre un peu de distance par rapport
à la pression de l’actualité quotidienne.
Une réflexion ne peut que venir. La crise
grecque a dominé les semaines de juillet.
Celle des réfugiés, la fin août. Les difficultés
des éleveurs français ne concerne pas que
la France –et des manifestations ont lieu
aujourd’hui en Allemagne. Le tout étant
dominé par les incertitudes concernant
la conjoncture économique mondiale avec
les problèmes de la Chine. À chaque fois,
l’Europe est en cause. Les solutions –que
l’on critique l’issue de la crise grecque
ou que l’on se désole des lenteurs de
l’Union européenne concernant les
réfugiés, et plus encore, des divisions des
États européens- demandent de toute
manière, pour trouver leur efficacité,
une
forte
dimension
européenne.
Cela suffit à discréditer tous les prophètes
du repli national qui ne ferait qu’accroître
la difficulté des problèmes. La recherche
de la coopération n’est certes pas aisée
actuellement en Europe. Sans aucun doute
une configuration politique différente est
à chercher. Mais le monde du XXIe siècle,
vérifie pleinement l’adage latin : « Malheur
aux solitaires »…
> Alain Bergounioux

Armer les socialistes
dans la bataille culturelle

#Courrierdesidees

LE CHOIX DES MOTS COMPTE :
« PLATEFORME »

L

a régulation des plateformes est un thème récent et pourtant
essentiel pour anticiper l’évolution de notre économie.
Les plateformes bouleversent nos économies puisqu’elles
rompent avec le modèle traditionnel de la grande entreprise qui
crée de la valeur avec un processus interne de transformation des
intrants. En effet les plateformes, elles, captent la valeur créée par
des acteurs extérieurs qu’elles hébergent.
L’exemple canonique est l’AppleStore : Apple bénéficie d’une offre
de 1,2 million d’applications pour ses téléphones, sans en avoir créé
une seule, grâce à sa plateforme mettant en contact développeurs
d’applications et utilisateurs.
Réguler les plateformes reste une tâche difficile à laquelle se
heurtent les régulateurs actuellement.
La première difficulté vient de la définition d’une plateforme.
Youtube, par exemple, peut être vue non comme une plateforme
mais comme un service de messagerie ou un espace de stockage
puisqu’une grande partie des vidéos ne sont pas rendues publiques.
Une seconde difficulté vient de savoir quelle régulation mettre en
place dans un secteur où la très forte concurrence et l’innovation
permanente n’empêchent pas la domination temporaire du secteur
par certains acteurs.
Comprendre l’importance des plateformes dans l’économie de
demain est essentiel afin, peut-être, de faire évoluer l’État vers ce
modèle comme le suggère Tim O’reilly.
Pour aller plus loin : governement as a platform by Tim O’Reilly
> Victor Cheng

DES CHIFFRES COMPTENT

C’

3

est le nombre de lois ou règlements en cours pour réguler le secteur du numérique.

• Au premier semestre 2016, le règlement européen sur la
protection des données entrera en vigueur. Il devrait permettre de
renforcer les mesures de protection de la vie privée sur internet.
• En France, la première « loi numérique » devait paraître il y a
presque trois ans mais sortira vraisemblablement en septembre
2015. Le projet de loi devrait traiter de protection des données
personnelles et d’ouverture des données publiques (Open data).
• Une seconde « loi numérique » portant sur « l’innovation » avec
une approche plus économique est prévue en 2016.
> Victor Cheng

Ont collaboré à ce numéro : Mathieu Guibard, Léa Martinovic, Amélie Morineau, Antoine Nesko, Victor Cheng et Adrien Rogissart

POING DE VUE
LE FÉMINISME
AUJOURD’HUI :
CONDAMNER À SE
RENOUVELER ?

2

015 aurait du être une grande fête pour les militantes féministes et pour les femmes françaises
: il y a soixante-dix ans, pour la première fois, un
scrutin était ouvert à tous les Français et donc aux
femmes. La Constitution d’après-guerre reconnaissait enfin les femmes et les hommes égaux. Pourtant, cet anniversaire symbolique est resté plutôt
confidentiel.

Etre féministe, combattre pour l’égalité réelle, aujourd’hui, semble pour beaucoup de jeunes (filles)
et de moins jeunes (femmes) être dépassé. Dans le
droit, l’égalité civile et l’égalité politique sont réalisées. Mais la difficulté, c’est de passer du droit au
réel. Dans tous les domaines de la société, nous observons des inégalités persistantes, en raison des
représentations d’une hiérarchie qui se maintient
dans l’imaginaire collectif. Les difficultés ne sont pas
du même ordre qu’au milieu du XXe siècle mais persistent.
Alors qu’il reste tant à faire, l’héritage féministe et
l’avenir de la lutte pour l’égalité sont incertains : il y a
ainsi de nombreuses associations mais de moins en
moins de militant-e-s pour faire vivre un combat toujours actuel. Il semble même que deux visions irréconciliables du féminisme s’affrontent âprement sur
les terrains sociologique, philosophique et politique.
Le 8 mars dernier, journée mondiale de lutte pour
l’égalité des droits entre les femmes et les hommes,
pour la deuxième année consécutive, deux rassemblements concurrents étaient organisés à Paris ; un
par les associations féministes « traditionnelles »
avec les syndicats et les principaux partis de gauche,
et l’autre par un collectif « 8 mars pour toutes » rassemblant des associations comme le Strass (Syndicat du travail sexuel), Act-Up Paris, ou encore l’Ac1

tion antifasciste Paris-banlieue. Ce dernier cortège
revendiquait la défense des droits de toutes les catégories de femmes, y compris ceux des prostituées ou
des femmes voilées, mal perçues par les féministes
traditionnelles. Une incompréhension totale grandit
donc au sein de la sphère féministe.
D’un côté, un renouveau incarné par les Femen,
revendications faites seins nus pour dénoncer rigoureusement le patriarcat, l’église, l’intégrisme
religieux et revendiquer la fin de la sexualisation à
outrance du corps des femmes. Argument à double
tranchant puisque se dénuder attire curieux et journalistes, médiatisant ainsi les luttes féministes tout
en banalisant les corps dévoilés des femmes. La
ligne des héritières du Mouvement de Libération des
Femmes (MLF) est simple : la libération du patriarcat
et l’égalité partout immédiatement. Pour ces militant-e-s, il n’existe pas d’un côté la lutte des femmes
et de l’autre la lutte pour l’égalité et la justice. Alors,
pourquoi ce divorce dans un mouvement où il faut
avoir sans cesse à l’esprit de n’exclure personne,
surtout pas les plus exclues par la société, celles qui
souffrent le plus ? Avec les transformations économiques et sociales, les femmes sont les premières
touchées, sept smicards sur dix sont des smicardes.
Alors que le sujet est plus que jamais d’actualité,
comment en sommes-nous arrivé-e-s là ?
Michelle Perrot, historienne et grande militante féministe, regrettait récemment le manque d’ « un
mouvement féministe populaire, avec un côté un
peu massif qui toucherait un plus grand nombre de
femmes ». Pire, seul un Français sur deux se dit aujourd’hui féministe : 58 % des femmes et seulement
42 % des hommes1 . Pourtant, une vision populaire et
plus jeune du féminisme se propage dans le monde.
En leader, les stars américaines : Beyonce se revendiquant féministe à chacune de ses interviews et de
ses concerts, Emma Watson lançant une campagne à
l’ONU pour l’égalité entre les filles et les garçons. Si
ce féminisme marqueté peut avoir un goût amer pour
toutes les femmes qui se battent ou se sont battues
sur le terrain pour le droit d’exister, il permet d’aborder le féminisme avec des nouvelles générations, qui
ont l’impression que tout est acquis. Il suffit de voir
les réactions sur le net pour comprendre que la partie est loin d’être gagnée : la création récente d’un
mouvement Women againts feminism avec une page

Sondage « Les Français et le féminisme » Harris interactive pour Grazia, novembre 2014)

2

POING DE VUE
Facebook très active et un Tumblr où de nombreuses
jeunes filles expliquent pourquoi elles ne sont pas féministes : elles aiment les hommes, elles sont pour
l’égalité pas la suprématie des femmes. Cet exemple
montre à quel point l’histoire, l’utilité, les finalités du
mouvement féministe sont méconnues.
À l’origine de ces différentes ruptures, il y a une opposition politico-philosophique entre les tenantes de
ce que certains ont appelé la deuxième vague2 et
entre les disciples des théoriciennes anglo-saxonnes
postmodernes, poststructuralistes, postcoloniales,
Teresa de Laureti ou Judith Butler ont imposé de
nouveaux thèmes liés aux « gender studies » et à
la théorie « queer », notamment la notion clef d’intersectionnalité. L’intersectionnalité, c’est la prise
en compte des effets concomitants des formes de
domination et de discriminations liées à la race, au
genre, à la classe et à la nation, entre autres, et qui
construisent l’identité sociale, le positionnement social de chaque individu et les inégalités que cela entraîne. Les féministes de la troisième vague prônent
un « féminisme de la rue » et se revendiquent plus
proches des femmes. Cette nouvelle génération
pointe le manque d’attention portée à la diversité de
situations des femmes, de leurs classes, de leurs origines, au profit des inégalités de genre. D’universel
le féminisme s’individualise et change de forme. En
2010, la revue Sciences Humaines publiait un dossier
entier sur « L’ère du postféminisme » où de nombreuses chercheuses voyaient le féminisme comme
une sorte d’empowerment c’est à dire la volonté et la
capacité virtuelle des individus à améliorer la qualité
de leur vie, réclamant moins une stricte égalité entre
les sexes que la reconnaissance de leur identité, de
leurs capacités et de leurs choix personnels.

société fondamentalement inégalitaire et de mettre
en évidence le caractère global du féminisme, comme
mouvement de critique de la domination, point central d’une possible convergence des luttes (sociales,
pour la liberté de son orientation sexuelle, etc.). Les
progressistes doivent tirer les enseignements de la
stagnation du mouvement féministe actuel. Mais
nous devons également réhabiliter et transmettre
les combats que nos aîné-e-s ont menés pour la libération des femmes. Cette voie française passe par
la prise en compte des logiques intersectionnelles,
sans renoncer pour autant à l’égalité républicaine. Il
s’agit de mettre au jour les luttes des invisibilisé-e-s
dans toute leur diversité et de considérer que lorsqu’un nouveau droit est conquis il l’est pour l’ensemble des citoyens. Déconstruire les identités de
genre, c’est aussi libérer les hommes des injonctions
virilistes, lutter pour l’égalité réelle dans la société.
Une conquête féministe, c’est un progrès pour l’ensemble de la société.
> Léa Martinovic

Repenser le féminisme en termes d’enchevêtrement
d’identités, c’est souligner que le fait d’être femme
ne peut constituer une base suffisante pour le mouvement féministe et que celui-ci est traversé par des
rapports sociaux autres que les rapports genrés.
Il s’agit pourtant de concilier à la fois l’inclusion de
toutes les femmes, qui subissent les inégalités d’une
Les chercheurs considèrent que la première vague de féminisme commence avec les suffragettes (années 1910 à 1930) et que la deuxième commence
avec mai 68 et la création juste après du MLF. La troisième vague débute dans les années 90 avec l’émergence d’une nouvelle génération de chercheuses
anglo-saxonnes et la création des « gender studies » puis la création du concept d’intersectionnalité

2

Voir notamment : Histoire du féminisme, Michèle Riot -Sarcey, éditions La Découverte et Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe Elsa
Dorlin, PUF

3

LIRE ET RELIRE
LIRE ET VOIR : L’ART DE LA RÉVOLTE ET CITIZENFOUR

L

e 6 avril dernier, un buste d’Edward Snowden
était érigé pour quelques heures dans un parc
de Brooklyn à New York avant d’être rapidement
recouvert d’un bâche puis démonté par des agents
municipaux. En février, c’est aussi de Snowden qu’il
s’agissait lorsque l’Oscar du meilleur film documentaire a été remis à Laura Poitras pour « Citizenfour »,
le film que la réalisatrice américaine lui a consacré.
Et en janvier, sortait « L’art de la révolte » chez Fayard,
un essai du philosophe Geoffroy de Lagasnerie
consacré aux lanceurs d’alertes et sous-titré «Snowden, Assange, Manning». Presque deux ans après le
scandale d’État qu’elle a provoqué, l’action d’Edward
Snowden fait toujours autant débat. Mais au-delà de
ses révélations, ce film et cet ouvrage nous aident
surtout à nous interroger plus généralement sur la
démarche du lanceur d’alerte et son rôle dans le paysage politique du XXIe siècle.
Au-delà de ces qualités artistiques, « Citizenfour » a
avant tout le mérite de nous faire vivre ces quelques
jours pendant lesquels la vie d’Edward Snowden
bascule en même temps qu’il révèle la plus importante fuite de données connue de l’histoire de la
communauté du renseignement américain. Surtout,
le film permet à Snowden d’expliquer longuement sa
démarche. Car la première question que se pose le
spectateur, plongé dans cette petite chambre d’un
hôtel de Hong-Kong où Snowden fait ses révélations
devant quelques journalistes, c’est ce qui anime cet
homme qui a décidé de tout quitter et de tout risquer
– y compris la prison à vie. Le jeune informaticien est
loin d’être un «activiste» au sens classique du terme,
il ne fait pas partie d’une organisation politique et
serait difficilement classable au sein d’une idéologie
politique définie. Ainsi, si le film prend clairement le
parti de Snowden, il n’interdit pas de s’interroger sur
le sens politique de son action.
Au spectateur de Citizenfour, on ne pourrait alors que
conseiller la lecture de L’art de la révolte, un ouvrage
qui montre en quoi Snowden (avec d’autres lanceurs
d’alerte) est à l’origine d’une pratique radicalement
nouvelle de la révolte contre l’oppression et la violence de l’ordre social et juridique. Pour l’auteur, la
démarche des lanceurs d’alerte réinterroge les fondements mêmes de la politique, et notamment le
rapport à l’État et la notion de citoyenneté.
De Lagasnerie rappelle que les mouvements politiques, même contestataires, s’inscrivent bien sou-

vent dans un «répertoire de l’action collective», selon le concept formulé par le sociologue américain
Charles Tilly. Les sit-in des mouvements Occupy ou
des Indignados, les pétitions et le lobbying des organisations non gouvernementales ne débordent pas
des cadres de l’action politique posée par une société dont ils portent la critique par ailleurs. Même les
mouvements de désobéissance civile restent au sein
d’une forme prescrite de la contestation, parce que
leurs auteurs acceptent les conséquences de leurs
actes vis-à-vis du système judiciaire de leur pays, et
on n’a vu aucun «faucheur volontaire» fuir à Moscou
pour échapper à la justice française.
Or c’est exactement ce qu’a fait Edward Snowden.
Et c’est ce qui – selon De Lagasnerie – explique la
violence des attaques qu’a subies le lanceur d’alerte
de la part de l’administration américaine. Au-delà de
l’humiliation que lui a infligé Snowden, au-delà de la
crainte qu’il lui a inspiré (personne ne sait, à ce jour,
l’exacte étendue des informations que ce sous-traitant de la NSA a pu récupérer), c’est bien parce qu’il
remet en question son appartenance même à la société américaine et sa loyauté envers lui que l’État
américain a réagi si violemment. Le secrétaire d’État
américain John Kerry qualifiant ainsi Snowden de
«lâche» et de «traître» et lui adjurant de se comporter «comme un homme» et d’affronter «la justice de
son pays». Pour l’auteur de l’Art de la révolte c’est
justement là que réside l’intérêt d’une démarche
comme celle de Snowden: « La fonction de la politique, et donc de la théorie politique, est de nous permettre de nous réapproprier ce qui nous est imposé,
d’étendre l’espace de la démocratie, du choix, etc.
C’est la raison pour laquelle il y a une grandeur de
Snowden et d’Assange [autre lanceur d’alerte, fondateur de Wikileaks]. Ceux-ci représentent, au sens
fort, des sujets politiques, c’est-à-dire des figures
qui politisent des questions dépolitisées et qui, par
là même, portent l’attaque au cœur du système juridico-politique ». Ce que la démarche de Snowden
interroge donc, ce sont les modalités d’expression
qui visent à réguler la parole politique. Actions individuelles, initialement anonymes et ne se sentant pas
soumises à l’État, elles se distinguent radicalement
des mouvements de contestations traditionnels, collectifs et qui agissent «au grand jour».
Si l’ouvrage de De Lagasnerie et, encore plus, le film
de Poitras ne sont à aucun moment véritablement
critiques de l’action d’Edward Snowden il ne s’agit
4

LIRE ET RELIRE
pas pour autant d’en faire des héros modernes, mais
simplement de montrer qu’ils posent des questions
cruciales pour la vie politique de notre siècle. Questions auxquelles, pour l’instant, les organisations politiques traditionnelles ont bien du mal à répondre.
Car il faut le dire, de tout ça, la gauche politique est
bien embarrassée. La responsabilité qui incombe à
la pratique du gouvernement n’interdit-elle pas de
légitimer le vol de données confidentielles et stratégiques ? Par ailleurs, la démarche de Snowden ne
se rapproche-t-elle pas du mouvement libertarien,
aux antipodes du corpus idéologique de la gauche ?
Mais de l’autre côté ces révélations n’ont-elles pas
été précieuses pour le citoyen et pour le débat démocratique ? Et ce, aux États-Unis – l’oscar décerné
à Citizenfour est venu le saluer, comme en Europe
– où les révélations des écoutes de la NSA ont directement affecté les relations diplomatiques. Comme
Edward Snowden le dit lui-même dans une récente
interview : « Une étude canadienne récente3 [a montré que] 60 % des 3 milliards d’utilisateurs d’internet
du monde entier ont entendu parler des révélations
et parmi eux 40 % ont agi pour rendre leur vie plus
sûre4 . Cela représente environ 702 millions de personnes de toute nationalité qui sont maintenant plus
en sécurité et mieux protégés dans leurs communications, dans leur expression politique, dans leurs
habitudes de lectures et dans leur relations avec
leurs amis partout dans le monde.» Surtout, et c’est
là l’apport principal de « Citizenfour » et de L’art de
la révolte, ces «lanceurs d’alerte» ne nous aident-ils
pas à agir différemment – et mieux – là où la démocratie est en danger ? Après tout, la gauche s’est toujours construite par la contestation et la remise en
question des formes de gouvernements existantes.
Ce que proposent ce film et cet essai, à leur manière, c’est une réflexion sur l’État et le pouvoir que
les citoyens acceptent de lui céder. À l’heure où la
lutte contre le terrorisme se renforce – à raison – à
l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières, il
est aussi du devoir de la gauche de s’interroger sur
la garantie des libertés individuelles. Surtout, il est
essentiel de comprendre cette nouvelle forme de
contestation, qui doit interroger tous ceux qui ont
l’habitude de battre le pavé entre la place de la Bastille et de celle de la République.
> Antoine Nesko

3

Étude realisée par le think-tank canadien CIGI et Ipsos https://www.cigionline.org/sites/default/files/survey/slides.pdf

4

Traduction de l’auteur de ces lignes

5

LIRE ET RELIRE
LIRE :
LAURENT DAVEZIES, LE NOUVEL ÉGOÏSME TERRITORIAL,
LE GRAND MALAISE DES NATIONS

D

ans Le nouvel égoïsme territorial, Le grand
malaise des nations, paru en mars dernier au
Seuil, Laurent Davezies, professeur au CNAM
et spécialiste du développement territorial, porte un
regard critique sur la montée des régionalismes en
Europe .

perdante, alors qu’une autre région européenne, de
niveau de développement égal ou supérieur, mais
« pauvre » dans un pays riche, se retrouvera systématiquement gagnante. ». Ce phénomène peut expliquer, par exemple, la virulence de l’autonomisme
catalan.

Quelques mois après le référendum écossais, il y voit
avant tout la remise en cause par les régions les plus
riches des systèmes nationaux de solidarité territoriale : selon lui, « les causes identitaires anciennes se
combinent avec le fait nouveau que les régions riches
ne veulent plus payer pour leurs voisines pauvres ».
Contrairement aux mouvements de décolonisation et
d’indépendance de la deuxième moitié du 20e siècle,
largement fondés sur un véritable « sentiment national » et la volonté d’être libre, les mouvements régionalistes reposent aujourd’hui souvent sur de simples
calculs.

L. Davezies remarque aussi que ces nouveaux régionalismes camouflent leur « égoïsme territorial » en
rassemblant derrière eux de larges coalitions politiques et en s’appuyant notamment sur des idées
de gauche : « De nouvelles idéologies, critiques de
la mondialisation, prônant les circuits courts, le retour vers une démocratie de proximité et portant au
pinacle le beau concept de « bien commun », permettent d’habiller de façon flatteuse ce qui n’est
qu’une prosaïque « idéologie de la calculette » ».

Avec la mondialisation et le passage d’une économie
industrielle assez bien répartie sur le territoire à une
économie de services qui concentre la valeur ajoutée
dans les métropoles et quelques régions bien dotées, ces territoires les plus riches ont compris qu’ils
n’ont plus de « bénéfice » à tirer des mécanismes
de solidarité nationale dont ils deviennent des contributeurs nets de plus en plus importants du fait de
la crise économique et de la raréfaction des deniers
publics. Selon L. Davezies, « aujourd’hui, sur le plan
productif, les régions riches n’ont presque plus besoin des régions pauvres, ou, du moins, des régions
pauvres de leur pays ». Cette fin du « keynésianisme
territorial » fait courir le risque d’une nouvelle augmentation des inégalités régionales après plusieurs
décennies de rééquilibrage.
La construction européenne accroît ce phénomène :
l’absence de mécanismes puissants de cohésion
territoriale à l’échelle européenne crée des inégalités entre des régions de niveaux de richesse équivalents mais qui, selon qu’elles se trouvent dans un
pays pauvre ou dans un pays riche, contribuent ou
bénéficient des systèmes nationaux de solidarité interrégionaux. Pour L. Davezies, « quand vous êtes
une région riche d’un pauvre, vous êtes clairement
5

L’ « égoïsme territorial » est pourtant porteur de
risques importants. Il appauvrirait les nations dont
se détachent les régions riches. En créant de multiples petits États, il accroîtrait les comportements
« non-coopératifs » (paradis fiscaux, dumping fiscal)
et de « passagers clandestins (en matière de défense
par exemple) et rendrait les pouvoirs publics très
vulnérables aux lobbys. En accordant l’indépendance
à de nombreuses régions, les États européens donneraient également un « mauvais exemple » au reste
du monde en légitimant tous les séparatismes sans
pouvoir éviter tout risque de guerre civile.
L. Davezies conclue en rappelant l’importance de la
redistribution interterritoriale qui n’est pas « une
charité, mais une sorte d’assurance mutuelle sur le
long et le court terme. […] Si le Nord-Pas-de-Calais
ou le Michigan avaient pris leur indépendance après
la guerre, il n’est pas sûr que la Bretagne ou l’Alabama seraient aujourd’hui aussi développées. ».
> Mathieu Guibard

Notre continent concentre 40 % des 300 mouvements revendiquant l’autonomie ou l’indépendance d’une région.

6

LIRE ET RELIRE
RELIRE :
PIERRE BOURDIEU, SUR L’ÉTAT

R

éédités récemment au format de poche, les
Cours au Collège de France « Sur l’État », tenus entre 1989 et 1992 par Pierre Bourdieu,
interpellent. Deuxième auteur le plus cité au monde
après Michel Foucault (source : Institute of Scientific Information de Thomson Reuters), le sociologue
mort en 2002 est devenu selon le mot d’un de ses
continuateurs français, Loïc Wacquant : «le nom
d’une entreprise collective de recherche qui traverse
les frontières des disciplines et des pays». Son cours
« Sur l’État » met en cohérence de nombreux travaux
plus anciens au service d’une approche théorique
globale de l’État.

pera t-il toujours à l’analyse ? En effet, l’État est un
« méta-champ », à la fois arbitre, prescripteur et
producteur du monde social, dont la prégnance rend
difficile toute pensée hors de ses propres catégories, le renforçant encore dans son monopole de la
production de principes de vision et de divisions du
monde social.
Cette leçon majeure est indispensable au lecteur
avide de développer une compréhension plus lucide
et plus complexe des dominations politiques et sociales.
> Adrien Rogissart

De solides notions bourdieusiennes - espace social,
champs, capitaux, particulièrement le capital symbolique et une culture épistémologique conséquente
- seront nécessaires pour aborder l’ouvrage dans
toute sa complexité. Mais le lecteur retrouve ici un
Bourdieu inhabituel – fascinant dans ses digressions,
ses « cafouillages » selon ses mots, ses précautions
et son ambiguïté prophétique - puisqu’il s’agit de
cours enregistrés, retranscrits et publiés par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et
Marie-Christine Rivière, dans la Collection Raisons
d’Agir, créée par des chercheurs et des militants en
1996.
L’État traverse l’œuvre de Pierre Bourdieu. En reprenant des études parfois anciennes - enquêtes de
terrain en Kabylie en plein guerre d’Algérie, stratégies domestiques des paysans du Béarn, « noblesse
d’État » et reproduction sociale, politiques du logement - la leçon propose un aboutissement théorique
des travaux du chercheur sur l’État, entamés dans
les années 80. Le sociologue propose dans ce cours,
non seulement un système explicatif sous forme de
sociogenèse de l’État « de la maison du roi à la raison d’État », mais également un programme de recherche, appuyé par une bibliographie multidisciplinaire décloisonnée.
S’appuyant sur des éléments théoriques développés
tout au long de son œuvre, Bourdieu ouvre de nouvelles perspectives sur l’État et promeut l’étonnement sociologique face aux banalités extraordinaires
du quotidien, comme compléter un formulaire ou
veiller à la rectitude de l’orthographe. L’État échap7

PROSPECTIVE
PROSPECTIVE :
TRANSHUMANISME, LA PUISSANCE DU MYTHE ?

C

es derniers mois furent l’occasion pour la
presse française de multiplier les sujets plus
ou moins catastrophistes sur le « transhumanisme ». Une vague d’articles telle qu’un tenant modéré de ce courant de pensée pourrait qualifier nos
organes de presse de « bio-conservateurs ». Une
nouvelle « techno-religion », écrivent dans le quotidien Libération Jean-Christophe Féraud et Lucile
Morin. Un journaliste de Causeur s’alarme du projet,
qui mènerait à « l’obsolescence de l’homme ». Corinne Lesnes, « depuis San Francisco » où siègent
les grands patrons de l’économie digitale, témoigne
dans le journal Le Monde des « vertiges du transhumanisme »… Natacha Polony constate « cette année
[2014] l’émergence d’un discours qu’on pourrait qualifier de ‘transhumaniste’ ».
On le voit, l’irruption du terme dans la sphère politico-médiatique, qui emprunte au religieux et aux
fondations artistiques et intellectuelles de la modernité occidentale, ne laisse personne indifférent.
Projet explicitement politique, puisqu’il entend utiliser la technologie pour libérer les corps et les sociétés, il est porté par des nouvelles puissances de
notre temps, les grandes entreprises de la Silicon
Valley, et promeut des technologies nécessairement
libératrices. Le « tranhumanisme » rassemble, en
somme, la puissance du mythe et les capitaux de
visionnaires autoproclamés et guettés par l’ivresse
prométhéenne.
Le « transhumanisme » regroupe des courants intellectuels issus principalement des laboratoires
d’idées des géants du numérique californiens. Il promeut le dépassement de notre condition humaine,
particulièrement du corps, soumis à la maladie, à
la souffrance et à la mort. À travers la réunion de
plusieurs technologies, existantes : robotique, TIC,
génie génétique, microélectronique ; ou en développement dans les domaines des biotechnologies, de
l’intelligence artificielle, des nanotechnologies, il annonce le prolongement de la vie, la réparation des
handicaps, voire le basculement du monde dans une
nouvelle ère, celle de l’humanité augmentée.
LE TRANSHUMANISME, LA PUISSANCE DU MYTHE
ET LA BANALITÉ DU QUOTIDIEN
De nombreux exemples illustrent les avancées
considérables en matière technologique et l’irrup-

tion dans nos vies quotidiennes et nos imaginaires
des machines, qui reconfigurent le corps humain
lui-même et se posent en challengers de l’esprit humain. Banalement, des super serveurs battent des
champions d’échecs depuis plusieurs années.
Une entreprise française, Carmat, a réussi en 2014
et 2015 la greffe de cœurs totalement artificiels. Des
personnes handicapées contrôlent des prothèses
robotiques par impulsion électronique induite par
la pensée. Séquencer un gène ne coûte plus que
quelques centaines de dollars. Des firmes japonaises
développent des robots de plus en plus habiles, aux
algorithmes de plus en plus raffinés. IBM vend des
systèmes d’information et de communication pour
gérer les infrastructures urbaines de plusieurs métropoles dans le monde.
Oscar Pistorius, amputé des deux tibias à l’âge de
onze mois, se transforme néanmoins en sprinteur
une fois munis de deux lames aux pieds. Surnommé
« Blade Runner » - hommage au roman de Phillip K.
Dick et au film éponyme de Ridley Scott - il rivalise au
début des années 2010 dans une compétition face à
des coureurs valides.
Avant même la réalisation de ces prouesses techniques, à une fréquence telle qu’elles sont devenues
banales, de nombreuses fictions mettent en scène
un futur où la technologie a non seulement surpassé
les capacités humaines, mais a totalement échappé
au contrôle des êtres humains. Dans ces futurs fictionnels, le destin du monde et de l’humanité sont
aux mains d’organisations qui ne sont ni des États,
ni des entreprises transnationales, comme la Data
Recovery Fundation (DRF) de Tsutomu Nihei, dans la
bande dessinée japonaise Biomega.
Le transhumanisme a en effet la puissance du
mythe, mobilisé par et mobilisant un imaginaire et
une iconographie. Puisant au mythe du Golem, réactualisé au XIXème siècle par Mary Shelley dans son «
Frankenstein », que l’on retrouve également dans la
« Nouvelle Eve » d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam,
nous rappelle Brigitte Munier dans « Technocorps »,
le transhumanisme veut faire de chaque individu son
propre golem.
Et en effet, comment ne pas comparer les tubes omniprésents dans la vie quotidienne du film Brazil, de
Terry Gilliam, avec la profusion des câbles de nos in8

PROSPECTIVE
térieurs ou d’une start up créée par des développeurs
informatiques ? Comment relire le cycle des Robots
d’Isaac Asimov sans une légère appréhension au regard des développements récents de l’intelligence
artificielle ? Le courant littéraire (littérature et bande
dessinée), cinématographique et vidéo-ludique du
cyberpunk, né au tournant des années 80, à travers
ses œuvres majeures – américaines, européennes
et japonaises -, proposent de nombreuses dystopies
ultra futuristes où la technologie évolue seule, aberrante et sans contrôle. Il faut citer le chef-d’oeuvre
fondateur du genre, Neuromancien de Gibson, ou
Ghost in the Shell (« le fantôme dans la machine »,
expression empruntée au philosophe anglais Gylbert
Ryle) du dessinateur japonais Masamune Shirow,
adapté au cinéma par Mamoru Oshii.
Ce riche imaginaire a inspiré et préparé tout à la
fois le courant transhumaniste. Et la réalité des pratiques quotidiennes a rejoint la fiction. Ne dit-on «
se déconnecter » pour qualifier son séjour de vacances ? Ne sommes nous pas déjà des êtres pris
dans les flux d’information, connectés aux réseaux,
par l’intermédiaire de prothèses « intelligentes » que
concrétisent les smartphones ? Larry Page, le cofondateur de Google l’explicite clairement : « nous voulons construire une technologie qui aide et que tout
le monde aime, et qui affecte tout le monde. Nous
voulons créer des services et des technologies intuitives qui sont si incroyablement utiles que les gens
l’utilisent deux fois par jour. Comme ils utilisent une
brosse à dents. » Le transhumanisme allie la puissance du mythe et la banalité du quotidien.
LE TRANSHUMANISME, UNE AMBITION DÉMIURGIQUE
Taper « transhumanisme » dans le moteur de recherche Google permet d’accéder au site d’Humanity + qui se décrit comme : « une organisation à but
non lucrative menant un plaidoyer pour l’utilisation
éthique de la technologie afin d‘augmenter les capacités humaines. En d’autres termes, nous voulons
que les gens aillent mieux que jamais.6 » . Financée
par des fortunes faites dans l’économie digitale, cette
organisation est un des fers de lance de la promotion
de l’utilisation de la technologie pour réparer, modifier et augmenter les capacités du corps et de l’esprit
humains.
Le Directeur de l’Ingénierie de Google, Ray Kurzweil,
est un des chefs de file de ce courant, destiné à porter
l’humanité à un nouveau stade d’évolution. À la tête
de la Singularity University, il explique lors de conférences TED que « nous serons capables de créer des
nouvelles cellules pour votre cœur depuis celles de
votre peau et les introduire dans le système sanguin.

Avec le temps, les cellules du cœur seront remplacées avec ces nouvelles cellules et le résultat sera
un “ jeune ” cœur régénéré avec votre propre ADN. »
C’est l’ambition démiurgique qui guide les porte-parole du transhumanisme, eux qui projettent la venue
de la Singularité. « Le moment où on va engager un
processus inédit qui produira des créatures inouïes
et dans lequel on aura perdu le contrôle », explicite le
philosophe français Jean-Michel Besnier.
Le transhumanisme des « technologues », ou « techno-prophètes » – qui font étrangement écho aux «
Techno-pères » de Jodorowski, publiés par aux éditions des « Humanoïdes Associés », laissant planer
le doute quant à leur nature réelle depuis 40 ans -,
est non seulement un récit très puissant et structuré,
non seulement s’agit-il d’un discours qui rencontre
chaque jour nos pratiques quotidiennes, mais il est
également un projet politique et surtout économique
réel. Il s’agit bien de conquérir des marchés.
LE TRANSHUMANISME, UN PROJET ÉCONOMIQUE…
Le projet Calico de Google représente un exemple
pur où le récit transhumaniste rejoint un projet de
développement destiné à commercialiser des innovations technologiques de pointe. L’objectif est
simple : il s’agit de lutter contre le vieillissement,
voire d’accroître très sensiblement l’espérance de
vie grâce à de nouvelles techniques. « Tuer la mort
» titrait même le Time Magazine. Cet exemple parmi
d’autres n’est que la partie médiatisée de l’iceberg.
Apple, Facebook et Amazon, qui forment avec Google
les GAFA’s, mènent la même politique d’investissements.
L’étude Gafanomics produite par le cabinet FaberNovel, nous apprend qu’à eux quatre, ils génèrent
déjà le PIB du Danemark. Le transhumanisme est
un grand récit, l’équivalent d’une prophétie, certes,
mais auto-réalisatrice, prophétie en marche, soutenue par des investissements massifs.
Entre janvier 2012 et octobre 2014, les GAFA’s ont investi à hauteur de 45 Md$ dans des start-ups spécialisées dans les industries clés du XXIe siècle. Ces
quatre entreprises se sont massivement positionnées, (offres, rachats, partenariats) sur les 7 industries qui comptent aujourd’hui : les télécoms et l’IT,
la santé, la distribution, les énergies, les média et le
divertissement, la finance ainsi que le voyage et les
loisirs.
Or, la même étude estime que 55 % de la vie numérique (e-mails, e-commerce, musique, vidéo, réseaux sociaux…) d’un utilisateur moyen est passée
sur ces quatre plates-formes. Yves Lacoste écrivait «

« an international nonprofit membership organization which advocates the ethical use of technology to expand human capacities. In other words, we want
people to be better than well »

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la géographie sert d’abord à faire la guerre ». Comment interpréter le projet de cartographie globale
proposé par Google avec Google Maps ? Ces entreprises collaborent activement avec les agences de
sécurité américaines, comme l’ont révélé différents
lanceurs d’alerte à travers le monde, espionnant
même Angela Merkel, régulièrement surnommée
la « femme la plus puissante du monde », surveillée comme on écoute un individu suspecté de terrorisme. Le transhumanisme s’appuie sur des projets
de pouvoir, politique et économique.
LA CYBERNÉTIQUE, COMPRENDRE LE TRANSHUMANISME COMME UN PROJET DE GOUVERNANCE
Le transhumanisme est issu d’une vision particulière
de l’humanité et du fonctionnement des sociétés humaines. Il trouve sa source dans des théories déjà
anciennes mais qui ont accompagné son émergence
en tant que projet politique. Le transhumanisme
puise aux sources de la science cybernétique.
Cybernétique (du grec kubernêtikê, de kubernân,
gouverner) désigne en grec ancien l’art du pilotage
d’un navire, au riche héritage étymologique. Platon
utilisait le terme pour désigner l’art du pilotage des
navires ou la science du gouvernement des hommes.
Norbert Wiener, brillant mathématicien américain
ayant mené des recherches sur l’automatisation des
systèmes de DCA pendant la seconde Guerre Mondiale, repris ce mot très ancien pour qualifier la nouvelle science qu’il fonda à la fin des années 40 : la
cybernétique.
Bien avant Marshall MacLuhan, qui 20 ans plus tard,
développera les premières analyses politiques et
sociales de notre mondialisation fondée sur la puissance exponentielle des réseaux de communication,
Norbert Wiener et d’autres théorisent la réunion des
progrès des sciences informatiques, « automatiques
» et électroniques, alors balbutiantes.
Il élabora les grandes lignes de cette nouvelle discipline avec – entre autres - un ingénieur du MIT,
Claude Shannon, Gregory Bateson, anthropologue à
Harvard, fondateur de l’école de Palo Alto ou John
Von Neumann, inventeur de la théorie des jeux, dont
l’apport fut décisif à la théorie néolibérale.
La discipline à proprement parler ne fit pas long feu,
et la mort de Wiener en 1964 mit un terme aux recherches, mais ses travaux furent particulièrement
féconds dans de nombreuses disciplines. Le réseau
des réseaux développé par l’armée américaine dans
les années 60 et 70, Arpanet, devenu Internet, n’aurait jamais vu le jour sans les travaux de Wiener sur
la cybernétique, appuyés par des mathématiciens et
ingénieurs qui ont repris ses idées.

L’innovation de Norbert Wiener est de proposer une
« théorie entière de la commande et de la communication, aussi bien chez l’animal que dans la machine ». La non-distinction est centrale. Il n’y a pas
de « fantôme dans la machine », le cogito cartésien
n’existe pas. L’intelligence nait d’elle-même, de la
complexité d’un système, comme les organismes
unicellulaires ont émergé de l’océan primitif de notre
planète il y a des milliards d’années.
La cybernétique ne se préoccupe pas des distinctions
anciennes entre l’être vivant et la machine, le neurone et le transistor. Un corps humain, un ordinateur,
une cellule primitive, une société, une économie sont
autant de systèmes d’échanges d’information, dans
lesquels les principes d’action et de rétroaction («
feedback ») assurent l’équilibre. Il n’y a pas d’intériorité mais uniquement des systèmes d’échanges
d’information.
En d’autres termes, la cybernétique postule que
l’être n’existe pas, qu’il n’y a que des systèmes de
communication, eux-mêmes enserrés dans d’autres
systèmes, produisant des flux de données dans cesse
mis à jour et augmentés. D’emblée, la cybernétique
et son avatar portent un projet ontologique.
Dès lors, c’est une humanité augmentée mais vide
que promet le transhumanisme. Nous sommes réduits à des flux de données (le profilage des individus
à travers leurs métadonnées est aujourd’hui banal),
bientôt téléchargeable sur les réseaux en tant que
flux d’information comme le prévoient les intégristes
transhumanistes.
Le transhumanisme met en narration une nouvelle
science du gouvernement, des corps et des sociétés,
profondément différent de la modernité politique issue des Lumières. À une économie politique fondée
sur le « for intérieur », et leurs corollaires, la liberté d’expression, les droits civiques plus largement,
se substitue une science de la gouvernance fondée
sur la transparence des individus, prisonniers volontaires de flux de données (à la fois récepteurs et
producteurs) et subordonnés à leurs choix présents
et futurs – d’inspiration libertarienne - et aux infrastructures réticulaires.
Qui refusera de s’insérer dans les flux de données de
Facebook sera peut-être suspecté de vouloir cacher
quelque chose. Qui ne s’équipera pas d’augmentations électroniques sera réduit à devenir le représentant d’une humanité dépassée. Une fois de plus, la
technique prend de cours la politique et il est urgent
de se remettre à penser.
> Adrien Rogissart

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