537.

1SSN 0048-6493
e
za
littéraire
DU 1
er
AU 31 AOÛT 1989/ PRIX: 25 F (F.S. : 8,00 - CON: 5,50)
Structures traditionnelles. La longue his-
toire de la sécularisation. La laïcité. Le
retour du religieux. Formes nouvelles inso-
lites ou aberrantes du besoin de croire.
André-Marcel dtAns
t
Louis Arénilla, John Atherton, Vladimir Berelowitch, Car-
men Bernand, Jean Chesneaux, Michel Clévenot, Maurice Coyaud, Xavier Del-
court, François Dubet, Roger Gentis, Claude Glayman, Georges Hourdin, Gil-
les Kepel, Jean Lacoste, Claude Liauzu, Maurice T. Maschino, Maurice Nadeau,
Claude Nicolet, Thierry Paquot, Emile Poulat, Maxime Rodinson, Fernand Rude,
Gérard Soulier, Alain Touraine, Daniel Vidal, Eugen Weber, Michel Wieviorka.
M2425 - 537 - 25 00 F
III i
3792425025009 05370
Les romans que vous lirez
cet automne.
537.
Publié avec le concours du Centre National des Lettres
Direction: Maùrice Nadeau.
Comité de rédaction: André-Marcel d'Ans·, Louis Arénilla, Françoise Asso, Alexis Berelowitch, Marcel Bisiaux, Robert Bon-
nàud, Bernard Cazes, Jean Chesneaux, Xavier Delcourt, Christian Descarnps, Marie Etienne, Anne Fabre-Luce, Serge
Fauchereau, Lucette Finas, Jacqueline'Forni, Roger Gentis, Jean-Paul Goux, Jean Lacoste, Gilles Lapouge, Francine de Mar-
tinoir, François Maspero, Gér!lfd Noiret, Pierre Pachet, Evelyne PieiIler, Agnès Vaquin, Gilbert Walusinski, Michel Wieviorka.
Arts: Georges RaiIlard, Gilbert Lascault, Marc Le Bot. Théâtre: Monique Le Roux. Cinéma: Louis Seguin.
Musique: Claude G1ayman. Danse: Julia Tardy-Marcus.
Secrétaire de la rédaction, documentation, bibliographie: Anne Sarraute.
Courriériste littéraire: Jean-Pierre Salgas.
Publicité: General medias, Sophie Gaisseau, 40-28-48-48.
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La rentrée littéraire
par Eugen Weber
par Claude Nicolet
par François Dubet
par Jean Lacoste
Propos recueillis par la Q.L.
par John Atherton
par Roger Gentis
par Thierry Paquot
par Jean Chesneaux
par Maurice Nadeau
par Anne Sarraute
par Gilles Kepel
par Michel Clévenot
par Georges Hourdin
par Claude Liauzu
par Gérard Soulier
par Maurice T. Maschino
Propos recueillis par la Q. L.
par Michel Wieviorka
par Louis Arénilla
par Daniel Vidal
par Carmen Bernand
par Xavier Delcourt
par Claude Glayman
par Michel Wieviorka
par Fernand Rude
par Alain Touraine
par André-Marcel d'Ans
par Maurice Coyaud
Histoire de la France religieuse
L'Evangile et l'église sous Luther
Religion et politique à l'Est
Dieu ? Combien ?
La dernière tentation de l'écrivain
De la religiosité tellurique à l'écologie politique
De bonnes cartes, un jeu déplorable
La laïcité: seul terrain d'entente .
La crise de la laïcité
Une entorse à la laïcité, le statut de l'Alsace-Lorraine
Entretien avec Emile Poulat
J. Le Goff! R. Rémond
Marc Lienhard
Périls en la demeure
La dérision et le feu purificateur
Crimen, delictum, culpa, peccatum·
Mozart. Méhul compositeurs des Lumières
La France et les Juifs
Terminer la Révolution
La modernité politique ne commence-t-elle pas llvec Machiavel?
Le Vaudou, théologie de la Libération?
Pouvoir et religion au Japon
Religion et politique à la fin du xx
e
siècle
Dans l'Eglise catholique débats politiques et théologiques
Engagement politique et loi religieuse, les chrétiens démocrates
L'Islam. Vendée de l'Occident
La République islamique et la loi internationale
Bruno Etienne La France et l'Islam
Entretien avec Maxime Rodinson
Pouvoir religieux, pouvoir politique
Crédits photographiques
P. 5 Encyclopedia Universalis
« Religions »
P. 6 Encyclopedia Universalis
« Religions »
P. 7 D.R
P. 8 D.R.
P. 9 Larousse « Journal de
l'année »
P. 10 Gallimard « Mahomet la
parole d'Allah »
P. Il Seuil « Histoire de la France
religiease »
P. 12 Seuil « Histoire de la France
religieuse »
P.13 D.R.
D.R.
P. 14 Filipacchi « Images de Jacques
Prévert»
P.15 D.R.
P.16 D.R.
P.17 D.R.
P.18 D.R.
P.19 D.R.
P.20 Seuil, « Histoire de la France
religieuse»
P.22 D.R.
P.23 D.R.
P. 24 Herscher, « Religion et France
révolutionnaire»
P. 26 Centre Georges Pompidou
« Censures»
Seuil « Histoire de la vie pri-
vée »
P. 28 Centre Georges Pompidou
« Censures»
D.R.
P. 30 Encyclopedia Universalis
« Religions »
P.31 D.R.
P.34 D.R.
3 ÉDITORIAL
4 LES STRUCTURES
5 TRADITIONNELLES
8
7
8
9
11 UNE LONGUE HISTOIRE
12
13
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17
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20
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24 L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
25
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28
29 UN ANIMAL RELIGIEUX
31
33
35
Droits réservés
3
ÉDITORIAL
Pouvoir religieux
pouvoir politique
Le projet de ce numéro spécial est né de l'Affaire
Rushdie.
Khomeiny, appelant au meurtre d'un écrivain, coupable,
dans un roman, d'avoir offensé Mahomet, nous en aurions
ri il y a quelques années encore. Depuis les Grecs, l'homme
a fort maltraité les dieux qu'il a créés, soit pour s'en attirer
des faveurs plus grandes, soit pour exprimer ses déceptions
et sa colère à leur endroit. Pour les Occidentaux, le livre saint,
la Bible, a fait dès le XVIe sièclerobjet d'examens critiques
et de contestations. Depuis Théophile de Viau, Claude Le Petit
brûlé en place publique, les "libertins" du XVIIe, les' d'Hol-
bach et les Sade du XVIIIe, longue est la liste de ceux qui ont
fait plus ou moins prudemment profession d'athéisme, au
point que les agnostiques, aujourd'hui, sont plus nombreux
que les sectateurs de n'importe quelle religion.
L'anachronique Khomeiny n'était pourtant ni un fou ni
un fanatique isolé. Son appel au meurtre est immédiatement
entendu et approuvé par les millions de ses coreligionnaires
en tous pays. Notre étonnement redouble à le voir "compris",
en somme excusé, par certains dignitaires de religions qui n'ont
,cependant ni les mêmes dieux ni les mêmes prophètes, voire
par des laïcs qui, au nom du "respect (sic) qu'on doit aux
croyants", se trouvent d'accord avec les premiers pour con-
damner ce qu'ils considèrent comme "blasphème" et "sacri-
lège". Placer le Prophète dans des situations incongrues ou
donner à Jésus-Christ des "tentations" trop humaines, c'est
attenter à ce qui se trouve au cœur de toute religion : la notion
du "sacré".
*
L'homme religieux, le croyant, non seulement ne souf-
fre pas qu'on donne à ses dieux des passions trop humaines,
mais il est lié à tous ceux qui partagent le même besoin d'une
transcendance et qui visent à en faire bénéficier, à la limite,
l'humanité entière. Dès lors qu'il a entendu la parole qui sauve
et possède la vérité, il estime de son devoir de la faire enten-
dre à son tour, de la répandre, de la faire triompher sur le
mensonge, le scepticisme efl'indifférence. C'est du bonheur
des hommes qu'il s'agit, de leur salut, dans ce monde-ci et
dans l'autre. S'il échoue à convaincre, comment ne viserait-
il pas à se donner les moyens d'imposer cette vérité, comment
ne chercherait-il pas à l'institutionnaliser ? Le pouvoir sur les
âmes n'est rien s'il n'est en même temps un pouvoir sur les
corps, sur la vie de chacun dans son quotidien et sur la "polis"
dans son ensemble. Dans les guerres de religions, chaque camp
affirme vouloir faire triompher "la vraie foi", il vise plus sûre-
ment à conquérir le pouvoir qui permettra de l'imposer.
Bien avant Khomeiny, l'Histoire a· gardé le souvenir de cette théo-
cratie parfaite que fut l'état jésuite du Paraguay. Sous le nom de Cité
du Soleil, les missionnaires Jésuites avaient réussi à édifier un Etat où l'on
ignorait l'argent, où les Indiens possédaient le sol en communauté et où
ils avaient en outre acquis, écrit un historien catholique du XVIIIe siècle
pour s'en féliciter, le goût du mystère et de l'autorité. Avec entrain, ils
confessaient leurs péchés, acceptaient les pénitences les plus sévères, nour-
rissaient un sentiment de culpabilité tel qu'il constituait pour leurs sur-
veillants et leurs maîtres jésuites "un outil de gouvernement idéal". Ludo-
vico Antonio Muratori décrit cette "expérience sacrée" dans un livre fort
lu à l'époque, admiré, et qui porte un titre explicite: "La Chrétienté heu-
reuse" (1).
L'état jésuite du Paraguay a duré un siècle et demi, il était florissant
et prospère, les Indiens eux-mêmes s'y croyaient heureux. Il avait en outre
pour lui d'être isolé du reste du monde, les Européens et même les Espa-
gnols n'ayant le droit d'y pénétrer qu'en envoyés du Roi très catholique
et acceptant d'y être étroitement surveillés afin, dit la chronique, "que
les méchants ne contaminent les bons par leur conduite". N'est-ce pas
là le rêve de toute théocratie : contraindre les hommes au bonheur ima-
giné par leurs maîtres? Les Jésuites du XVIIe siècle n'étaient pas plus
des utopistes (ou pas moins) que ne l'ont été Hitler et Staline au nom de
fois différentes.
*
Dans notre Occident, c'est à travers une lutte séculaire que le pou-
voir politique a fini par se différencier du pouvoir religieux, à lui ravir
peu à peu les tâches que celui-ci assumait dans les domaines divers qui
tiennent à la vie et à la mort. L'Etat, gagnant en puissance, prenait le
,relais, mais finit par renvoyer les fidèles à leurs églises tout en garantis-
sant le libre exercice de leur culte. Tolérance, laïcité. « Le processus de
sécularisation, dit ci-après Gilles Képel, avait atteint un point de non-
retour ». La religion devenait affaire privée.
Nous nous bercions de cette douce assurance quand l'appel au meurtre
lancé par Khomeiny a sonné le réveil. Si un chef religieux et politique se
permet de bafouer le droit international, c'est parce qu'il sait compter
sur l'assentiment des millions d'hommes qui partagent sa foi, seconde-
ment sur l'impuissance des Etats réputés laïcs à contrecarrer sa volonté,
troisièmement et enfin, sur la complicité (ou la passivité) de tous ceux
qui, sensibles à la dégradation des valeurs "humanistes" (ou qui, même,
en sont victimes) cherchent refuge dans n'importe quelle transcendance.
Il leur faut des raisons de vivre et de mourir. -Nation, patrie, ethnie, foi
en Dieu, bonheur pour tous, tout est bon qui, d'une part confère une iden-
tité, de l'autre promet un avenir moins calamiteux que le présent.
*
De ce « retour du religieux » la montée spectaculaire de l'islamisme
dans le monde en est aujourd'hui le phénomène le plus voyant. Il appa-
raît cependant aussi chez les catholiques qui se sont donné un Pape com-
battant. Indulgent aux "intégristes" et adversaire déclaré de ceux qui vou-
draient adapter au monde moderne une cléricature obsolète. Il nourrit
les syndicalistes polonais dans leur volonté de changer les règles du jeu
politique, comme les "fondamentalistes" américains dans celle de retrou-
4
ver l'Eden. Les Israéliens ont leurs rabbins racistes et pousse-au-crime.
Dans le pays même où la religion était combattue en tant qu' « opium du
peuple », la foi orthodoxe et slavophile taille des croupières à celle, en
déconfiture il est vrai, des lendemains qui chantent.
*
Ce « retour du religieux» alimente des politiques. Bénéfique à court
terme, semble-t-il, pour les Polonais. Généralement nuisibles à la liberté
des citoyens, voire criminelles quand elles mènent à la prise d'otages et
au terrorisme. Par la grâce des "fondamentalistes"; les femmes améri-
caines risquent de perdre le droit à l'avortement, par celle du Pape, pas-
sage risque d'être livré au sida, et si on écoutait les extrémistes religieux
d'Israël la paix avec les Palestiniens se confondrait avec leur extermina-
tion. En France même, les manifestations en faveur de "l'école libre"
ont montré que si l'Etat tient encore les rênes de l'éducation, il n'en pos-
sède plus la légitimité.
« Afin de se situer dans le monde, afin de donner à sa propre exis-
STRUCTURES TUDln.NELLES
tenceun sens universaliSable », l'homme, nous dit Roger Gentis, a besoin
de solutions religieuses. Notre ami psychiatre en décrit de curieuses, fon-
dées sur le Corps, la Science ou le Tarot, et qui mêlent l'idéalisme au mer-
cantilisme. Dans tous les cas, il s'agit de se fabriquer un absolu et d'y
croire.
Croire, alors que l'exercice de la pensée, suggérait déjà Montaigne,
commence avec le doute. Libre à chacun d'adopter la solution religieuse
qui comble en lui le vide d'une existence dans un monde où les conquêtes
"de la pensée sont loin d'être toutes admirables, mais libre à chacun, éga-
lement, de la dénoncer lorsqu'elle prétend contraindre et régenter la vie
de la cité dans son ensemble. .
Sur ce mariage, de nouveau à l'ordre du jour, entre religions et poli-
tique, les collaborateurs de ce numéro - ils sont de divers bords - appor-
.tent quelque lumière. Nous les en remercions, comme nous remercions
notre ami Michel Wieviorka, de les avoir rassemblés.
Maurice Nadeau.
1. Cité par Herling dans Journal écrit la nuit 0' Arpenteur éd.).
LES STRUCTURES TUDITIONNELLES
Gilles KepeI
Religion et politique
à la fin du XX
e
siècle
1
Au long des décennies de l'après-guerre le désenchante-
ment du monde a semblé à beaucoup d'observateurs le cri-
tère ultime de la modernité. Le triomphe d'Etats utilisant
(dans une proportion inconnue jusqu'alors) les ressources des
sciences et des techniques pour asseoir leur autorité et ordon-
ner les sociétés a paru démontrer que le processus de sécula-
risation avait atteint un point de non-retour. Cette situation
est advenue tant dans les Etats nouvellement indépendants
que dans les pays occidentaux.
Dans les deux cas, les systèmes de
légitimation religieuse du pouvoir
comme les fonctions sociales du sacré
ont présenté les symptômes d'une crise
inouïe. Le rôle des clergés et des insti-
tutions gérées par lui a été considéra-
blement relativisé, et le religieux a,
d'ordinaire, effectué Un repli vers la
piété privée ou les affaires de statut per-
sonnel : la dissociation explicite entre
religion et politique se prolongeait dans
le domaine social avec l'étatisation
et/ou la laïcisation de nombre de ser-
vices assurés traditionnellement par les
institutions religieuses, comme l'éduca-
tion, les fonctions caritatives, la santé,
etc.
Au milieu des années soixante-dix, ce
processus qui paraissait inéluctable con-
naît son premier essoufflement, avec
l'apparition de signes épars qui témoi-
gnent d'une réémergence du religieux
sur des espaces sociaux et politiques
d'où on l'avait cru disparu. Le surgis-
sement de l'Islam comme force de
mobilisation populaire, le charisme
retrouvé d'un pontife romain soucieux
de peser sur les relations internationa-
les ainsi que sur les valeurs et les com-
portements sociaux, la puissance
médiatique et politique des réseaux
évangéliques aux Etats-Unis, en sont
parmi les signes les plus connus ; mais
d'autres événements comme la progres-
sion de la violence confessionnaliste en
Inde, la, référence au catholicisme en
Pologne et à l'orthodoxie en Russie
face à l'Etat socialiste s'inscrivent dans
une même séquence historique.
Par-delà la diversité des situations,
on observe un semblable mouvement
qui voit le religieux repartir à l'assaut
du politique depuis les sphères privées
où il avait fait retrait, et cela en
empruntant les voies du social. Ce
mouvement est rendu possible par le
recul de l'Etat, incapable de gérer, dans
des pays de plus en plus nombreux, des
phénomènes sociaux qui se pervertis-
sent sous l'effet de contraintes écono-
miques et démographiques dramati-
ques : le développement d'un chômage
structurel massif et la remise en cause
des systèmes de santé publique en sont
parmi les illustrations les plus connues
dans les sociétés développées. Dans les
Etats autorit.aires du bloc communiste
et du tiers-monde, la débâcle du
système social précipite la crise de légi-
timité de pouvoirs politiques qui
avaient cru pouvoir s'émanCiper dans
les faits de références au sacré pour fon-
der leur assise.
Ce recul de l'Etat, partiellement déli-
béré, partiellement involontaire et con-
traint, libère un espace, crée un « appel
d'air» par où s'engouffrent les mou-
vements politico-religieux ; il ne cons-
titue pas pourtant un facteur explica-
tif suffisant du phénomène...
Si ces mouvements connaissent le
succès, c'est très largement grâce au
profond renouvellement de leur dyna-
mique interne par rapport aux organi-
sations cléricales traditionnelles, à
l'émergence de nouveaux groupes intel-
lectuels formés aux techniques de pen-
sée et de communication contemporai-
nes et qui sont capables d'accéder au
registre transcendantal tout en s'adres-
sant aux masses grâce aux médias les
plus modernes, audio-visuels en parti-
culier. Ces groupes recrutent le gros de
leurs partisans dans une vaste couche
socio-culturelle qui apparaît pour la
première fois dans l'histoire en cette fin
de siècle, et qui est composée de
« diplômés » ayant eu accès à un savoir
fragmentaire dispensé par les institu-
tions éducatives de masse. Qu'ils appar-
tiennent à une première génération
ayant accès à la lecture, comme dans
le tiers-monde, ou à l'enseignement
supérieur, comme dans les pays déve-
loppés, ces diplômés font l'expérience
au sortir de leurs études du gouffre
séparant leurs aspirations et leurs atten-
tes de l'emploi et du statut social déva-
lorisés qui sont d'ordinaire leur lot.
C'est dans cette faille que vient s'ins-
crire l'appel au sacré, perçu comme
ordre, comme cohérence retrouvée, par
opposition à la désarticulation cultu-
relle et sociale de ce monde.
Deux grands types
Les mouvements politico-religieux
qui structurent l'appel au sacré se
répartissent en deux grands types. Le
premier, qui est le plus répandu dans
les pays en développement, trouve son
relais dans une contestation de l'ordre
social débouchant éventuellement sur la
prise de pouvoir révolutionnaire dont
l'Iran a fourni le paradigme, ou sur le
harcèlement du régime comme c'est le
cas en Pologne. Le second, qui s'ex-
prime d'abord par le piétisme, évite la
confrontation directe avec l'Etat, mais
a souci de créer des structures intermé-
diaires sous diverses formes commu-
nautaires, qui permettent tant la reso-
cialisation des adeptes que la constitu-
tion de groupes de pression ou d'inté-
rêt. Présent dans les pays en dévelop-
pement, ce type de mouvement est très
puissant dans les pays développés de
l'univers protestant, notamment aux
Etats-Unis, et son importance ne fait
que croître en Europe, et en France,
sous la forme du « renouveau charis-
matique » qui touche aussi bien les
catholiques.
Les structures tradi tionnelles des
Eglises ou les docteurs de la loi n'ont
d'ordinaire participé que marginale-
ment au départ à ces mouvements dont
ils n'avaient pas l'initiative; si certains
Le sommet islamique de Lahore (1974)
L'ÉGLISE CATHOLIQUE
les ont combattus, voyant en eux une
insupportable concurrence, la plupart
se sont employés par la suite à les cana-
liser, les accueillir ou les récupérer.
A des degrés divers, l'Eglise catholi-
que ou l'establishment des oulémas -
surtout les mollahs du chiisme - figu-
rent parmi les institutions cléricales qui
om su le plus efficacement réinvestir ces
mouvements politico-religieux, se refai-
sant par là-même une modernité. Dans
les deux cas, il en va de leur capacité
à guider, par delà les mouvements eux-
mêmes, de grandes masses humaines
désenchantées à l'égard des idéaux
sécrétés par les Etats de l'aprés-guerre,
et qui voient s'éloigner les perspectives
de bien-être et de partage équitable des
ressources qui avaient nourri les aspi-
rations démocratiques ou socialisantes
des décennies cinquante et soixante.
Lorsqu'elles défraient la chronique,
les manifestations politico-religieuses
sont généralement interprétées comme
l'expression de révoltes contre l'ordre
établi dans un pays donné ou dans le
monde, révoltes parfois exacerbées en
un fanatisme spectaculaire - dont la
forme islamiste a connu une grande
faveur médiatique. Pourtant, ce mou-
vement est également investi par des
forces conservatrices qui confortent le
système dominant : la « moral majo-
rity »d'outre Atlantique et son avatar
le plus visible, le télévangélisme, en
témoignent éloquemment.
La deuxième moitié des années
soixante-dix voit l'acmè des utopies
révolutionnaires socialisantes - avec la
prise de Saïgon qui se prolongera en la
tragédie des boat-people; elle marque
aussi l'essoufflement des idéaux de
nation et de patrie issus de la Révolu-
tion Française, tant dans les Etats-
nations européens que dans les pays
décolonisés. La réémergence du reli-
gieux sur la scène politique qui advient
alors se manifeste par la capacité des
mouvements qui s'en réclament à maî-
triser les processus par lesquels la
société désigne les problèmes sociaux,
puis à susciter une mobilisation pour les
résoudre dans le sens souhaité - pre-
nant ainsi le relais des progressistes ;
elle participe d'une grande redistribu-
tion des cartes idéologiques et symbo-
liques de cette fin de siècle.
Mais en s'inscrivant en faùx contre
5
toute une tradition intellectuelle qui
remonte à l'interprétation française des
Lumières et idéalise l'Etat démocrati-
que sous forme d'un absolu, elle
retrouve une autre tradition, qui veut
que l'Etat comprenne « qu'il existe un
ensemble de vérités qui ne sont pas sou-
mises au consensus, mais le précèdent
et le rendent possible» - comme le
note le cardinal Ratzinger. Cette tradi-
tion se présente aujourd'hui sous les
traits avenants de la critique des systè-
mes totalitaires, dépeints comme le.
terme inéluctable de la laïcisation, et
fait de la réconciliation de l'homme
avec Dieu le garant de la liberté. Elle
met en cause la relégation du religieux
dans le domaine de la piété privée, et
revendique une situation de droit public
qui permette d'intervenir, au nom de
valeurs révélées, dans l'élaboration de
la loi. En ce domaine, et par-delà leurs
divergences, fondamentalistes protes-
tants, intégristes catholiques et militants
islamistes se rejoignent.
Reste à savoir si le recours au sacré
pour défendre contre la toute-puissance
de l'Etat les valeurs humaines n'ouvre
pas la voie à une remise en cause fon-
damentale des notions d'égalité et de
liberté, en établissant tant une hiérar-
chie des croyances qu'une cascade de
statuts discriminatoires à l'encontre de
ceux qui ne professent pas la foi .

Gilles Kepel est ·chercheur au
CNRS et professeur à l'Institut
d'Etudes politiques de Paris.
Auteur de : le Prophète et le pha-
raon. les mouvements islamiques
dans l'Egypte contemporaine, (La
Découverte, 19841 et de les Ban-
lieues de l'Islam, naissance d'une
religion en France, Seuil, 19871.
Michel Clévenot
Dans l'Eglise catholique
débats politiques et théologiques
Depuis six mois, un vent de contestation souffle sur
l'Eglise catholique.
Le 26 janvier, cent soixante-trois
théologiens germanophones dénoncent
la «mise sous tutelle croissante des
Eglises locales » et plaident pour « une
catholicité ouverte ». Le 28 février, cent
trente théologiens francophones et
cinquante-deux Flamands leur emboî-
tent le pas (les Espagnols suivront en
avril, les Italiens en mai). Le 8 mars,
un collectif baptisé"Jonas" s'inquiète
de « la crise conservatrice que connaît
aujourd'hui l'Eglise catholique ». Le
20, l'hebdomadaire Témoignage chré-
tien lance un « Appel au dialogue »qui
recueille rapidement des milliers de
signatures. Le 25. dans le Monde, le
supérieur des dominicains de la pro-
vince de Lyon publie un « Avis de coup
de vent sur l'Eglise» et estime qu'« un
débat doit s'ouvrir de toute urgence ».
Peu après, Marcel Légaut s'adresse à
ceux qui, hors du monde catholique,
« souhaitent que beaucoup de choses
changent en profondeur dans
l'Eglise ». Dans le Monde diplomatique
de mai, Henri Quillemin dénonce la
politique de remise en ordre du Vati-
can.
Toutes ces interventions entendent
protester contre une stratégie que le car-
dinal Ratzinger a lui-même qualifiée de
"restauration" et qui se manifeste
depuis quelques années par un certain
nombre de faits, parmi lesquels on peut
noter: la tenue, en 1985, du synode
extraordinaire chargé de «célébrer,
vérifier et promouvoir le concile Vati-
can II » ; l'échec du synode sur les laïcs
en 1987 ; les nominations d'évêques
conservateurs en Hollande, Espagne,
France, Allemagne, Autriche, Suisse,
Amérique du Sud, Etats-Unis; la mise
au point d'un statut juridique visant à
diminuer l'importance des conférences
épiscopales nationales; l'affaire du
catéchisme françàis, modifié sur ordre
de Rome ; la réintégration en douceur
des intégristes liés à Mgr Lefebvre ;
l'interdiction d'enseigner portée contre
le théologien américain Charles Cur-
ran ; le rappel à l'ordre des universités
catholiques de Lille, Louvain et Nimè-
gue à propos des fécondations "in
vitro" ; la suppression du débat avec
Mgr Gaillot le minitel de "Chré-
tiens-médias" ; la brusque mise à pied
du père Valadier, directeur de la revue
Etudes; l'obligation de prêter un
serment de fidélité faite à tous les curés,
théologiens et responsables dans
l'Eglise, etc. Parm'i les protestataires,
beaucoup soulignent que la restaura-
tion en cours met en cause le concile
Vatican II, qui avait soulevé un
immense espoir, et dont ils souhaitent
poursuivre le mouvement d'ouverture.
Pour ou contre Vatican II ? Il se pour-
rait que ce soit un faux débat.
En effet, plutôt que d'ouvrir une ère
nouvelle, il semble que le concile ait
surtout clos une époque révolue. Il a
marqué la fin de la période inaugurée
par le concile de Trente (1545-1563),
qui fut dominée par une attitude
contre-réformiste et contre-révolu-
tionnaire. La condamnation des thè-
ses luthériennes et des principes de
1789 trouvait son apothéose dans la
proclamation de l'infaillibilité pontifi-
cale par le concile Vatican 1 en 1870.
Par rapport à cette époque, Vatican II
constitue une double fin, car c'est au
moment où commence ce que Henri
Mendras'appelle "la Seconde Révolu-
tion" que le concile décide d'entériner
(oh! prudemment) les acquis de la Pre-
mière. En d'autres termes, il adhère à
la modernité quand celle-ci fait place
à la postmodernité.
La crise actuelle de l'église catholi-
que tient en somme à ce qu'elle se
trouve assise entre trois chaises. La
postmodernité se caractérise par la
sécularisation de la société, l'atomisa-
tion des individus, la perte de contrôle
des appareils, et la fin des "grands
récits légitimateurs" (foi, raison, pro-
grès) qui donnaient sens à l'existence.
En même temps qu'une extrême vulné-
rabilité, eUe provoque des réactions de
peur qui favorisent les courants de
reprise en main autoritaire et d'affir-
mation identitaire. Elle semble donner
raison aux "prémodernes" qui n'ont
jamais accepté le passage à la moder-
nité et croient le temps venu de bran-
dir à nouveau leurs anathèmes. Face à
eux, les "modernes" (ou "modernis-
tes" ?) ne font guère le poids, avec
leurs timides tentatives de replâtrage
idéologique et de rééquilibrage institu-
tionnel (déclarations épiscopales tous
azimuts, synodes diocésains dont les
décisions les plus audacieuses, à Limo-
ges par exemple, sont bloquées par
Rome).
Des bâtiments
de trois étages
Dans I.'Etat des religions, Paul Blan-
quart compare les religions constituées
à des bâtiments de trois étages : « Au
niveau inférieur, le symbolique qui
donne sens. A l'échelon supérieur, les
appareils et les institutions. Entre les
deux, les rationalisations, dogmatiques
et théologies ». Dans l'église catholique
romaine, la situation actuelle se carac-
térise par la quasi ç1isparition de l'éche-
lon intermédiaire. Dénoncés, menacés,
6
condamnés, réduits au silence, les théo-
logiens se sentent tellement promis à
l'extinction que ce sont eux qui ont été
les premiers et les plus nombreux à pro-
tester contre la politique vaticane. Pour
ne voir là qu'une réaction corporatiste,
il faudrait ignorer l'apport considéra-
ble de ces hommes qui, de Bonhoeffer
et Teilhard à de Certeau et Morel (pour
ne parler que des morts), ont contribué
à maintenir vive la grande tradition de
la foi en quête d'inteIligence.
Cependant, les théologiens ne sont
pas les seuls en cause. Leur mise entre
parenthèses permet au pape (étage
lean-Paul II
Georges Hourdin
supérieur du bâtiment) de se brancher
directement sur l'étage inférieur Oe
symbolique, ou "religieux flottant"),
grâce à son incontestable talent média-
tique qui, comme l'avait bien vu Mc
Luhan, opère davantage comme un
"massage" que comme un "message".
Les gens qui admirent les prestations de
Jean-Paul Il sans écouter ce qu'il dit
n'en sont pas moins façonnés par cette
stratégie qui vise à annihiler l'esprit cri-
tique, base de la modernité.
Par un curieux paradoxe, ce pape
prémoderne peut avoir des allures post-
modernes, à force de tomber à bras rac-
courcis sur la mOdernité. mais il ne faut
pas s'y tromper, et c'est pourquoi les
débats récents dOIvent être approfon-
dis jusqu'à I;enjeu essentiel. Un seul
exemple, mais fondamental. nous ser-
vira à l'exprimer: celui des Droits de
l'homme. On sait que Jean-Paul II et
ses émules passent pour en être d'ar-
dents défenseurs. Or, à y regarder de
près, on s'aperçoit par exemple qu'ils
pratiquent toujours une véritable dis-
crimination sexuelle à l'égard des
femmes, que les décisions concer-
nant la procréation sont prises sans
consultation des experts les plus qua-
lifiés, que le nouveau Code de droit
canonique contredit explicitement
L'ÉGLISE CATHOLIQUE
bon nombre des droits inaliénahl...
universellement reconnus aux incul-
pés, que la sécularisation est toujours
vue comme un mal, contre lequel
on en appelle à une réaffirmation de
l'identité chrétienne. Bref, on ne parle
pas de la même chose. Les droits défi-
nis par Jean-Paul II ont peu de choses
à voir avec ceux de la Déclaration uni-
verselle de 1948, qu:avaient reconnue
Jean XXlIl et Paul VI.
Sans effet
Dans ces conditions, des protesta-
tions, même nombreuses, même vigou-
reuses, resteront sans effet. Si ce qui
menace l'Eglise, comme la société tout
entière, c'est bien une "défaite de la
pensée", le seul véritable remède con-
siste à redoubler d'efforts pour que la
postmodernité ne s'effectue pas en
enjambant la modernité, au détriment
du principal acquis de cette dernière :
la raison. Alors peut-être pourra-on
redire le vers d'Apollinaire :
Seul en Europe tu n'es pas antique
Ô Christianisme

Michel Clévenot fut prêtre jusqu'en
1972. Journaliste historien, il est l'au-
teur de Approches matérialistes de la
Bible, (Cerf, 1976). L'état des religions
dans le monde (direction de l'ouvrage
collectif), (La Découverte-Cerf, 1987).
Les hommes de la fraternité (Histoire
du christianisme), (Retz, dont le tome
9 (Xvn· siècle) paraîtra en septembre
sous le titre Ombres et lumières du
Grand Siècle). Haut-le-pied. Itinéraire
d'un homme de foi (La Découverte à
paraître en septembre). L'Eglise entre
trois chaises, (Syros à paraître en octo-
bre), qui développera l'analyse présen-
tée dans cet article.
Engagement politique et foi religieuse
Les chrétiens démocrates
J'ai toujours voulu que mon engagement politique soit
la conséquence de ma foi religieuse et de mon appartenance
à une église. L'Evangile du Christ auquel je crois n'est pas
neutre. Il nous apporte des vérités totales.
Ces vérités concernent notre attitude
par rapport à Dieu, à la connaissance
et à la morale. Il identifie le Christ, fils
de Dieu, aux pauvres, aux infirmes, aux
marginaux, à tous ceux qui sont socia-
lement en dessous de nous ou en dehors
de la norme pour tenter de les replacer
à nos côtés dans la plénitude de leur
dignité humaine et de la joie de vivre.
L'Evangile affirme, en effet, et nous
devons le croire, que les institutions
sociales sont au service de l'homme.
Elles doivent être conçues et fonction-
ner pour lui et non pas le contraire !
Tels sont les principes qui guident, à
mon avis, l'engagement politique du
chrétien. Le dieu un et trinitaire auquel
je crois veut la joie et la santé des hom-
mes qu'il a créés! Il a besoin de notre
aide pour parvenir à son but !
Je ne suis pas parvenu à ces affirma-
tions d'un seul coup. Il m'a fallu pour
en arriver là 70 ans d'action militante
entre 1919 et 1989. J'ai d'abord été, au
sortir de la première guerre mondiale
et du collège religieux où j'avais pour-
suivi mes études, un catholique social
et un démocrate chrétien. L'église jan-
séniste de cette époque m'apparaissait
impraticable dans ses commandements.
Un prêtre paysan du collège où j'avais
grandi me fit connaître la grande aven-
ture du Sillon et de Marc Sangnier. Il
m'offrit la possibilité de participer à
une action positive, concrète et d'ins-
piration fortement évangélique. Il
m'initia, il me prêta les livres de ceux
qu'on appelait à cette époque les abbés
démocrates chrétiens.
La troisième république venait de
naître. La majorité des catholiques
votaient à droite. Ils regrettaient la
monarchie. Les fondateurs de ce nou-
veau régime ne voulaient pas que la
France nouvelle fût officiellement bap-
tisée contre le gré d'une partie de ses
citoyens. Ils voulaient la liberté de pen-
sée. Ils votèrent la séparation de l'Eglise
et de l'Etat. Cela changeait tout. Il fal-
lait en tenir compte. Je suis donc
devenu, au fil des ans et de batailles
pour la justice, chrétien démocrate.
Cette formule nouvelle ne correspond
à aucune formation constituée. Que
signifie-t-elle ?
Elle signifie deux choses. D'abord
elle affirme que dans tine époque de laï-
cité et de liberté religieuse j'ai choisi
d'être chrétien. J'appartiens à une
église. C'est de ce dieu-là que je parle.
Non pas pour évangéliser par la con-
trainte un pays affronté aux difficultés
de la modernité mais pour l'aider à
construire une démocratie moderne où
la tolérance, la liberté d'expression et
la justice sociale peuvent être prati-
quées.
Et la seconde conséquence de mon
affirmation d'être un chrétien démo-
crate est là, dans cette participation à
J'édification d'une démocratie d'un
type nouveau. Je dis bien démocratie
et non pas république. Au temps du Sil-
lon, au début du siècle, les chrétiens aux
groupes desquels j'appartiens se sont
battus pour que soit rejetée la pensée
nostalgique d'un retour à la monarchie
qui hantait alors les catholiques. Ils ont
lutté ensuite contre l'idée de ralliement
donné à la république du bout des bul-
letins de vote. Je ne suis ni royaliste,
ni rallié, ni « libéral » au sens purement
économique du terme. Je suis vraiment
démocrate. Je veux que ce soient les
électeurs qui décident, que le maximum
de chances dans l'éducation soient
offertes à tous, de même que l'accès
L'ISLAM 7
aux connaissances scientifiques et lin-
guistiques nouvelles. Et cela, quelle que
soit l'origine sociale des élèves des col-
lèges, des lycées et des universités. Je
demande aussi que les réfugiés politi-
ques, que les étudiants étrangers soient
accueillis, que l'égalité professionnelle
soit accordée aux jeunes filles et aux
jeunes femmes, que les enfants soient
protégés, aimés et reconnus, que cette
démocratie nouvelle s'étende politique-
ment à toute l'Europe.
Le problème de faire individuelle-
ment un choix politique ne s'est posé
aux croyants que récemment, depuis
deux siècles, et encore! Pendant quinze
siècles, entre l'édit de Milan et la décla-
ration des droits de l'homme, l'église
catholique était une église d'Etat où le
bénéfice de l'état civil était réservé aux
citoyens qui pratiquaient les sacrements
chrétiens! Quelle intolérance! La
reconnaissance durable de la laïcité de
l'Etat, de la légitimité de la pluralité des
opinions et de la liberté religieuse date
de 1904 et de la séparation de l'Eglise
et de l'Etat. C'est à partir de cette épo-
que seulement que les chrétiens purent
vraiment choisir leur camp.
Pendant les deux siècles qui viennent
de s'achever les catholiques français,
même favorables à un régime nouveau,
ont beaucoup hésité entre l'attitude
apostolique des démocrates chrétiens et
l'attitude plus libre, plus laïque (dans
tous les sens du terme) des chrétiens
démocrates. Ils ont choisi les uns ou les
autres suiva,pt leur sensibilité et les cir-
constances. On peut peut-être dire que
Lacordaire, Montalembert, Albert de
Mum, l'abbé Sturzo, Robert Schuman,
Adenauer, Gasperi, furent des démo-
crates chrétiens ou des catholiques
sociaux. Il existe un courant distinct:
Lamennais, Ozanam, l'abbé Naudet et
ses émules, Sangnier et ses disciples,
furent des chrétiens démocrates. Pour
définir cette forme d'engagement peut-
être faudrait-il reprendre la vie de
l'abbé Lemire. Ce député-maire d'Ha-
zebrouck consacra son action à créer
des conditions de vie favorables pour
les familles notamment (logements et
jardins). L'Eglise lui interdit la politi-
que et de célébrer la messe parce que,
après avoir voté contre les lois de sépa-
ration, il s'était rallié au régime nou-
veau de la laïcité. Il lui fut interdit aussi
de se présenter aux élections. Il resta
fidèle à sa foi religieuse mais n'accepta
pas la sanction politique. Il continua
d'être candidat et ses électeurs le suivi-
rent. Il alla s'asseoir désormais à gau-
che, au milieu des députés démocrates.
La première guerre mondiale lui donna
raison, à lui et à Marc Sangnier. Cela
se passait entre 1914 et 1930.
Les circonstances ont à nouveau évo-
lué. Les chrétiens démocrates travail-
lent aujourd'hui avec les socialistes.
Certains d'entre eux acceptent pleine-
ment la laïcité. Mais cela c'est une autre
histoire qui a commencé vers 1950.

Georges Hourdin: journaliste.
mêlé. depuis les années 20. â tous
les combats de catholiques de gau-
che. Une trentaine de livres dont un
Simone Veil, qui vient de paraître
â La Découverte. -
Claude Liauzu
L'Islam
Vendée de l'Occident?
revendicatifs et les émeutes de la faim
marque l'absence de régulation, autre
que par la violence, des contradictions
sociales et l'échec du développement,
autre promesse non tenue qui soulevait
les masses dans les années 1960.
Opposer aux eschatologies, aux sec-
tarismes religieux, au totalitarisme
communautaire un contrat social et la
libération de l'individu exige un
immense travail militant d'autonomi-
sation de la société. Pour être clair,
cependant, il est évident que l'expé-
rience de l'Europe, où - à un prix con-
sidérable et à travers les crises du XIX·
et de la première moitié du xx· siècles,
oubliées aujourd'hui - des équilibres
entre forces sociales ont été trouvés et
un consensus élaboré autour d'un
modèle de progrès n'est pas transposa-
ble tel quel. La faiblesse des assises
économiques des classes sociales con-
fère à l'Etat, qui organise en grande
partie la vie, voire la survie, du pays un
surpouvoir. Ce qui, par contre, est -
et sera - une donnée clef c'est le rôle
des intellectuels, leur engagement ou
leur désistement.
Le risque serait que les forces suscep-
tibles de promouvoir une démocratisa-
tion - classes moyennes, monde du
travail, femmes - se cantonnent dans
la société "civilisée", celle qui échappe
à la précarité, et se détournent des
Un immense travail
militant
modernité dans le Tiers Monde révèle
l'impuissance des intellectuels et des éti-
Otes à briser leo dilemme entre authenti-
cité et progrès, qui domine les esprits
depuis deux siècles, à élaborer une
alternative. La promesse de cette alter-
native, sur laquelle Fanon terminait les
Damnés de la terre, ne s'est pas con-
crétisée. L'islamisme revendique donc
la réunification de ce qui a été disloqué
- le privé et le public, le sacré et le pro-
fane, l'individu et la collectivité - en
reconstituant une totalité, un sens
nécessaire à l'existence de toute société.
Il occupe, enfin, l'effrayant vide poli-
tique da à l'absence de culture démo-
cratique, au fait que dans l'Etat-nation,
la figure du Père de la Patrie, du Raïs
ou du Zaïrn, a écrasé le citoyen. La
répression frappant les mouvements
prophéties de Marx et celles des natio-
nfilismes, poUrquoi les répudiations en
anachronisme des laïcs
sur une utopie qui résiste aux faits qui
la démentent, qui apparaît comme un
recours contre le déclin historique dont
le système de pensée islamiste est la
cause même? Ce "mouvement de l'im-
possible" (comme le définit justement
A. Khatibi) apparaît aux "Déshérités"
(dans le vocabulaire chiite) comme une
issue à une situation non moins impos-
sible, entre le monde ancien mourant'
et la liberté négative de la déréliction.
Car si l'islam peut être utilisé comme
une légitimation des pouvoirs - celui
du magistère des clercs, celui de
l'homme sur la femme, celui du possé-
dant. .. - il porte aussi en lui la con-
damnation, toujours latente, du souve-
rain injuste, au nom d'une légitimité
supérieure, de la Loi révélée. Mythe
fondateur de la Oumma (communauté"
des croyants), modèle d'action incarné
dans l'histoire, Age d'Or, il est demeuré
à la fois un dogme, une société et une
culture.
L'impact de sa contestation de notre
Le Pape et le "commandeur des croyants"
mutations contemporaines, la disloca-
tion des anciennes structures commu-
nautaires et l'instabilité affectant les
trois continents.
Tout le problème est de savoir com-"
ment il peut fournir un mythe mobili-
sateur pour les masses nouvelles enva·
hissant la vie publique. Pourquoi les
« Le progrès est une vérité qui s'im-
pqse dans notre vie, on le voit, on
le sent, mais nos esprits lui restent
encorefermés et c'est pour cela que
nous vivons, nous les Africains, dans
deux mondes contradictoires, au
profit de celui qui nous domine. »
Tahar Haddad, Les Pensées, 1933.
(1)
Ces deux citations traduisent bien la difficulté de penser
l'altérité à partir de tout ethnocentrisme, les cultures et le reli-
gieux à partir du rationalisme, bref, de rendre compte des con-
figurations extérieures à notre modernité. Elles traduisent aussi
les contradictions de cette modernité dans les sociétés du Tiers
Monde.
« Le fanatisme est impossible en
français. Jamais un Musulman qui
sait le français ne sera un Musulman
dangereux ».
Renan (in Todorov, « Nous
et les autres », Le seuil, 1989).
La dénonciation de l'intolérance
dont est victime Rushdie, la défense des
droits de l'homme et de la liberté n'ont
guère été accompagnées par une inter-
rogation tout aussi indispensable sur le
pourquoi des avancées de l'islamisme.
On a surtout opposé la raison des
Lumières à l'épistémé théologique, ou
le cosmopolitisme euratlantique à une
identité folle et close. Aussi désespérant
d'écraser l'Infâme, les enfants de Vol-
taire redécouvrent-ils cet islam immua-
ble à quoi il est tentant de réduire le
devenir heurté du monde musulman.
Notre religion serait faite sur la religion
de l'Autre: l'Orient, prisonnier du
fanatisme, du désordre ou du despo-
tisme, est redevenu la représentation
dominante dans les modes littéraires, la
culture de masse, les médias et la pro-
duction intellectuelle, dans une sorte de
néo-orientalisme. Tiers Monde à la fois
le plus proche et le plus éloigné de nous,
il apparaît comme l'antithèse absolue
de la civilisation.
Ce n'est pourtant pas le Coran qui
a fait tomber la monarchie iranienne,
ni le communisme afghan, pas plus
qu'il n'a empêché l'élection de Be-
nazir Bhutto ou fait imploser le Liban.
La redécouverte étonnée du religieux
tient d'abord au fait qu'il est demeuré
longtemps ignoré par les catégories des
sciences sociales, prisonnières de la
dichotomie tradition-progrès. Le néo-
orientalisme actuel interdit tout autant
de comprendre les processus en cours.
Car l'islam politique est étroitement
lié à la modernité: il est l'une des idéo-
logies rationalisant les gigantesques
8
vements sociaux, des conditions d'ac-
cès des masses au politique. Une telle
déconnexion, qui semble une tentation
'grandissante, réduirait le démocrate au
statut "d'afrancesado". Dans cette
perspective, l'islamisme deviendrait le
seul recours des générations arrivées
après les indépendances, des nouvelles
intelligentsias, si mal formées dans les
Univers,ités privées d'insertion sociale
et de fonctions dans la société civile
embryonnaire, bref de tous les laissés
pour compte. Dans cette perspective
aussi, contre la carte des Etats, étroite-
ment dépendante de l'ordre économi-
que et géopolitique mondial, souvent
Gérard Soulier
artificielle, et contre l'injustice de l'or-
dre international, serait réactivé le
mythe d'origine de la Oumma.
L'issue, la seule, est la réinvention
d'une universalité dépassant les limita-
tions de tous les systèmes culturels. La
pauvreté théorique de l'herméneutique
islamiste est à la mesure de l'universa-
lisme abstrait et déclamatoire. Car l'is-
lamisme c'est aussi le miroir déformant
dans lequel nous pouvons reconnaître
les effets pervers de l'occidentalisation
du monde et du mal développement.
Sauf, bien sûr, à préférer l'affronte-
ment entre notre rationalisme musclé et
les Vendées des trois continents, ce qui
semble bien être la pente principale.

r. Militant syndicaliste, Tahar Haddad
a été mis à l'index de la société tuni-
sienne par les Oulémas pour avoir
écrit un ouvrage défendant l'éman-
cipation de la femme. En arabe, car
il était de formation exclusivement
théologique.
L'ISLAM
Cette tentative de cerner les rapports
entre Occident et le monde musulman
est développée dans la Crise orientale
de l'Occident. Arcantère éd.
Claude Liauzu professeur d'histoire à
Paris VII, a publié l'Enjsu tisrmondists,
d6bats st combats. L'Harmattan. 1987.
La République islamique
et la loi internationale
C'est surtout l'atteinte aux droits fondamentaux de la
personne - droit à la vie et liberté d'expression en l'occur-
rence - qui a été fortement ressentie dans l'affaire Rushdie.
Cette sentence de mort représente, il est vrai, un déni et un
mépris total de ce que l'on nomme les droits de l'homme.
Ce n'est pourtant pas le seul aspect qu'il faut retenir: dans
le même temps, elle manifeste un égal dédain à l'égard d'une
règle indiscutée du droit international suivant laquelle nulle
autorité ne peut s'ingérer dans une affaire qui relève de la
compétence nationale d'un Etat.
La compétence exclusive des autori-
tés du Royaume-Uni à l'égard des per-
sonnes vivant sur son territoire ne sem-
ble pas avoir effleuré l'esprit de
l'Imam; pour lui, seule compte la loi
islamique, ou plutôt l'interprétation
qu'il fait de la loi islamique. Une telle
attitude renvoie à une conception du
droit, et singulièrement du droit inter-
national, qui pose de sérieux problè-
mes. Circonstance aggravante, il ne
s'agit pas là du premier Cl\S où l'Iran
de Khomeiny s'est affranchi d'une règle
Khomeiny
essentielle du droit international, sans
que le reste du monde ne réagisse avec
la clarté nécessaire.
Pour caractériser le régime de Kho-
meiny, de nombreux commentateurs
ont parlé d'un retour au Moyen Age.
Il s'agit la plupart du temps d'une for-
mule polémique visant à stigmatiser la
brutalité et l'arbitraire de ce régime.
L'analogie est cependant frappante. Le
Moyen Age chrétien fut dominé par la
double affirmation de Saint Augustin :
primauté du spirituel sur le temporel;
vocation universelre de l'Eglise. Au
XIIIe siècle, Saint Thomas réaffirme
encore la priorité de la théologie sur la
philosophie, en dépit de tout ce qu'il
concède à la raison. La théocratie ira-
nienne réaffirme, dans son langage, la
primauté de la loi religieuse, et même
son exclusivité. Un discours du Moyen
Age en effet, mais dans une autre épo-
que que le Moyen Age.
Ce que l'on appelle le droit interna-
tional s'est constitué à partir du
moment où ont commencé à s'organi-
ser les Etats modernes. Les premières
théories du droit international apparais-,
sent ainsi à la Renaissance. Significati-
vement, Vitoria (1480-1546), juriste
tout autant que théologien, propose de
substituer à la notion romaine de jus
gentium celle de jus inter gentes: ainsi
y aurait-il un droit qui serait moins un
droit de la communauté humaine prise
dans son ensemble qu'un droit entre les
nations.
Un siècle plus tard, un autre théolo-
gien espagnol, Suarez (1548-1617) va
inaugurer la distinction du droit natu-
rel et du droit positif: il y aurait, cer-
tes, la loi naturelle, c'est-à-<lire la loi de
Dieu, immuable et universelle, mais il
y aurait aussi les pratiques, les usages,
les coutumes, liés aux nécessités, suivis
par les Etats dans leurs relations entre
eux. Très rapidement, deux règles
essentielles se sont imposées: l'invio-
labilité des représentations diplomati-
ques (plénipotentiaires, ambassadeurs
et ambassades) et ce que l'on appelle
aujourd'hui la non-ingérence dans les
affaires intérieures d'un autre Etat qui
implique en particulier le respect absolu ,-
de la souveraineté territoriale.
Il serait inexact de dire que l'Occi-
dent chrétien les a inventées. Ces règles
sont inéluctables autant qu'indispensa-
bles dès lors qu'existent des entités poli-
tiques ayant le caractère de l'Etat (un
pouvoir s'exerçant en monopole sur un
territoire déterminé). Ainsi peut-on
citer cet antique exemple donné par
l'Orient du traité passé en 1728 avant
Jésus-Christ entre Hattousilis, roi des
Hittites, et Ramsès Il roi d'Egypte,
dans lequel les deux souverains s'enga-
gent notamment à respecter leurs ter-
ritoires réciproques. On sait par ailleurs
Des règles
inéluctables
que les relations diplomatiques étaient
assurées par des envoyés royaux pro-
tégés par des privilèges spéciaux. Ces
règles, dépourvues de marques religieu-
ses, ne peuvent être identifiées à aucune
civilisation particulière. Elles ne repré-
sentent rien d'autre que les conditions
minima et incompressibles des relations
inter-nationales.
La théocratie iranienne semble n'ac-
cepter d'autres règles que les siennes,
ou celles qui lui conviennent. La prise
en otages, en novembre 1979, de
cinquante-deux membres de l'ambas-
sade américaine pendant 444 jours a
montré très vite le peu de cas qui était
fait de la loi internationale générale.
Les Américains ont négocié. Le monde
a suivi sans rien dire les péripéties du
maquignonnage. C'est un signe -
regrettable - que l'ensemble de la
communauté internationale, tous systè-
mes confondus, n'ait pas pris les mesu-
res propres à imposer le respect de cette
règle élémentaire. Après tout, l'Iran est
membre de l'ONU et tenu, à ce titre,
de respecter ce traité qu'est la Charte
des Nations Unies. Fâcheux précédent:
la France, à sa manière, retint Wahid
L'ISLAM
Gordji dans l'ambassade d'Iran, cernée
par des forces de police, pendant tout
le temps qu'on négociait.
Le reste du monde a donc, d'urie cer-
taine façon, accepté les pratiques de la
République islamique d'Iran, ce qui est
le signe inquiétant d'une forme de désa-
grégation des règles du droit internatio-
nal. Ce que l'on a appelé l'/rangate
a élé finalement détourné en une affaire
interne à l'administration américaine.
Joli coup! Incroyable affaire cepen-
dant : l'Amérique vertueuse de M. Rea-
gan, traitée de grand Satan par l'Imam,
lui vendait des armes par l'entremise
d'Israël, tous les jours menacé de mort
par le même Imam, afin d'entretenir
des mercenaires tentant de renverser le
régime d'une petite république d' Amé-
rique centrale! Qui peut faire la
morale?
La crise iranienne n'est peut-être pas
une crise locale; peut-être est-elle
davantage le reflet de la crise générale
du monde qui, derrière le mot d'inter-
dépendance, organise de façon chaoti-
que son unité, avec pour l'instant une
seule loi : celle du marché, ou plutôt
celle des marchands. A nouveau la jun-
gle. Le monde est à réinventer. •
Entretien
Insipide
Bruno Etienne
La France et l'Islam
Paternaliste et insupportablement fran-
çais, prétentieux dans la forme ("onosma-
tique", "paradigme", "système parochial",
"vivre sa transculturation" ... : ah, ce jargon
des Trissotins de fac 1), vide quant au fond
(puisqu'il se contente de répéter ce qui s'est
déjà publié), le dernier livre de Bruno Etienne
n'a aucune raison d'être. Sinon la mode,
l'actualité et l'existence d'un "créneau" édi-
torial (l'.islam), où il peut être utile, à toutes
fins personnelles, de se placer.
N'ayant rigoureusement rien à dire, mais
pressé de se faire entendre, B. Etienne
exploite donc à fond la "ficelle" classique
du prof: présupposant que son public ne
sait rien, il lui "apprend" l'a.b.c. de la ques-
tion.
Ainsi lui explique-t-il gravement que la
France est un Etat centralisateur et assimi-
lateur (d'où des différences qui font pro-
blème - on l'ignoràit), ce que sont les dog-
mes et les rites de l'islam, ou la fonction
d'une mosquée, quelles ont été les relations
entre la France et les pays arabes, ce qu'il
en est du code de la nationalité, combien
il y a d'immigrés, de musulmans, de beurs
dans l'hexagone...
Ajoutons à cela quelques tableaux de chif-
fres, une page d'annuaire téléphonique (se
demandant qui est musulman à Marseille,
B. Etienne s'adresse aux PTT et parcourt la
liste des Chaban, Chabanne, Chabani -
cheval qui se cabre, en arabe; oui,
mais quand on s'appelle Chabani Robert,
est-on musulman? - sic 1), ajoutons
encore, pour faire vrai et rendre son, cours
plus vivant, quelques anecdotes (sur les
corridas), et l'affaire est réglée: au bout
du compte, on fabrique un anti-livre.
Ou un livre fourre-tout. Où ne pointe
nulle part quelque réflexion personnelle,
mais où s'étale, partout, la plus plate suffi-
sance: là encore, en parfait universi-
taire, B. Etienne fait montre de sa culture
- d'où ces constantes allusions aux ancê-
tres - Durkheim, Mauss, Freud, Sartre (les
analyses sur le rapport à l'autre, évidem-
ment). ..
S'il n'y avait que ces tics professionnels,
ou si l'ouvrage ne contenait que des infor-
mations (même archiconnues), on passerait.
Mais ce qui le rend détestable, c'est cette
bêtise cocardière qu'il manifeste, ici et là,
comme cette conception policière de la reli-
gion qu'il célèbre dans ses dernières pages.
Appeler la France "la patrie des droits de
9
l'homme" et raconter complaisamment
comme on a tressailli de joie, à Marseille, en
entendant des Beurs chanter "Douce
France" en dit long sur la lucidité politique
de l'auteur.
Comme est révélateur d'une position réac-
tionnaire et, finalement, colonialiste, le rôle
qu'il assigne à l'islam de France: enrégimen-
ter, surveiller, quadriller: « Le quadrillage de
l'islam (mosquées, associations, catéchèse,
viande 'halai', mort, aumôneries) peut assu-
rer la paix sociale et faciliter le combat con-
tre la délinquance, la drogue, voire enrayer
partiellement l'échec scolaire... A tout pren-
dre, je préfère que les mosquées soient
vaguement contrôlées par les R.G. français
plutôt que manipulées par les "services
secrets d'Etats fort peu démocrates... ».
La mosquée au service du commissariat.
en attendant le flic-imam: si
j'étais L. Joxe, j'engagerais sur-le-champ cet
émule de Khomeiny ! Mais vous, si vous
préférez les intellectuels aux flics, et les cher-
cheurs aux compilateurs, ne perdez pas
votre temps avec ce livre insipide, et tournez-
vous vers ceux qui; sur l'islam, nous en
apprennent bien plus que cet apprenti-
commissaire: Jacques Berque, Maxime
Rodinson, Darius Shayegan, Mahmoud
Hussein...
Maurice T. Maschino
Maxime Rodinson
Islam et révolution
L'ayatollah Montazeri surveille le départ pour l'offensive
Spécialiste de l'islam et du monde arabe, Maxime Rodinson est éga-
Iement connu pour ses idées marxisantes, ainsi que pour ses prises de
position en faveur des Palestiniens et de plusieurs revendications arabes
dès 1948. Ses ouvrages sur Mahomet (Le Seuil, 5" éd., Coll, Points, 19791,
Islam et capitalisme (Le Seuil, 1966), Marxisme et monde musulman (Le
Seuil, 1972) ont eu un écho et une influence considérables. Il achève
actuellement, pour les Editions de La Découverte, une nouvelle édition
de la Fascination de l'Islam.
M. R. - Khomeiny a mené les gens sur
un programme politique et social, ce
que n'avait jamais fait un révolution-
naire religieux d'autrefois. Il voulait
aussi rétablir la foi blessée par l'impiété
des gouvernants, mais, en arrivant au
pouvoir en 1979, il a fait une constitu-
tion et des élections ! Ce sont des cho-
ses qui n'existaient pas dans l'islam. On
y a commencé à emprunter ces insti-
tutions aux Européens vers 1850, à la
France, à l'Angleterre.
OL. - /1 y a dix ou quinze ans, en
France ou en Grande-Bretagne,
l'idée que l'on puisse blasphémer du
point de vue de l'islam est une idée
que personne n'aurait perçue. Est-
ee que le thème du blasphème s'est
renouvelé?
_M.R. - On n'y pensait même pas, on
blasphémait tout le temps sans y faire
attention. On outrageait sans complexe
croyances et rites chrétiens, juifs;
musulmans. Si on parle comme si on
n'y croyait pas, on blasphème. Je suis
pour la liberté d'exprimer son
incroyance, donc, dans ce sens, je suis
pour le blasphème ! On assiste actuel-
lement à une transformation du rôle de
la religion: ce n'est plus seulement
l'expression d'une foi, c'est un éten-
dard national, une valeur nationale,
c'est vrai pour l'islam et pour le
judaïsme. Les musulmans protestent
sans arrêt contre ce qu'ils perçoivent
comme des injures à l'endroit de Maho-
met. Ils y voient un mépris racial ou
politique à leur égard. Mais ce n'est pas
toujours le cas ! Si l'on écrit que Maho-
met est un faux prophète, que ce soit
dans un livre du Moyen Age ou d'au-
jourd'hui (c'est une chose que n'im-
porte quel chrétien ou n'importe quel
juif est forcé de dire, sinon il serait
musulman !), ils disent: on nous
méprise. Ce n'est pas toujours qu'on
les méprise! Des "injures" de ce genre,
il yen a eu du Moyen Age aux Temps
modernes, contre les chrétiens qui, par
exemple au IV· siècle, osaient dire que
la nature divine l'emportait sur la nature
humaine dans le Christ - ou l'inverse 1
- ou que le Saint-Esprit n'était pas sur:
le même pied que le Père et le Fils. On
a dit bien pire sur Arius et Nestorius,
plus tard sur Luther, que sur Mahomet.
Mais les musulmans qui protestent ne
connaissent pas l'histoire de la pensée
européenne ni le caractère courant du
blasphème dans notre culture.
Une chose est très difficile à faire
comprendre, aussi bien aux Occiden-
taux qu'aux Orientaux: il y a une
espèce de laïcisation interne de l'islam,
sur un certain plan, que l'on voit éga-
Iement dans les autres religions. Un
aplatissement. Vers 1830, Alfred de
Vigny pouvait écrire: « Et Dieu, tel est
le siècle, ils n'y pensèrent pas », à pro-
pos de deux amants qui s'étaient sui-
cidés par amour dans la forêt de Mont-
morency. y en a-t-il beaucoup qui pen-
sent à Dieu maintenant? Pour ce qui
est de l'Islam, l'essentiel, pour tout
musulman jusque vers 1850, qui l'est
encore pour beaucoup, quand même,
c'est que Mahomet est celui qui
apporte le message de Dieu, d'Allah
pour expliquer comment gagner le
paradis et éviter l'enfer. C'était le plus
important. Aujourd'hui, c'est en prati-
que très secondaire.
OL. - La révolution iranienne n'est-
elle pas, à certains égards, une
manifestation de cette évolution ?
10
Q.L. - Voussymbolisezreffortpour
associer le monde arabe - ou le
monde islamique - à une certaine
conception du progrès, et autrefois
au marxisme. Diriez-vous
aujourd'hui que la poussée de l'is-
lam est un peu l'échec de cet
espoir?
M.R. - Vers les années 1960 je
croyais, de façon très schématique -
moins que d'autres, mais tout de même
- que la lutte étant terminée et l'indé-
pendance gagnée, le monde arabe allait
entrer dans l'ère de la lutte des classes.
Je croyais aussi que la lutte de classes
irait avec la laïcisation. Que nous
entrions donc dans une ère qui serait
probablement difficile, mais ferait péné-
trer petit à petit la lutte de classes et
les idées de laïcité, comme cela avait
été le cas en Europe. J'ai fini par com-
prendre que ce n'est pas tout à fait la
mi:me chose. Ce schéma se réalisera
peut-être, je n'en suis pas sûr, mais à
très longue échéance, et avec des
hauts et des bas. Après tout, en
France, on peut dire qu'il a fallu qua-
tre ou cinq révolutions après 1789 Pour
que la laïcité entre dans les institutions.
Pour le monde arabe, rien ne prouve
que cette évolution est inéluctable. Elle
se fera peut-être dans un sens con-
traire. Le monde sera peut-être entiè-
rement cléricalisé et reviendra à un nou-
veau Moyen Age. C'est ce qu'a prédit
Berdaiev. Quant à la lutte de classes,
c'est un des dynamismes perpétuels de
l'histoire qu'on n'idéologise pas tou-
jours, mais qui subsiste toujours (sans
être le tout de l'histoire).
Q. L. - D'après vous, quandles cho-
ses ont-elles commencé à évoluer
dans un sens différent de celui que
vous prévoyiez à l'époque 1
M. R. - Des tas d'événements ont
convergé, et cela dépend des pays. En
Algérie, on a vu tout de suite, au bout
d'un an ou deux, que cela n'allait pas
dans ce sens-là.
Toutes les variétés
d'attitudes
Il y a toutes les variétés d'attitude vis-
à-vis de la religion dans les pays musul;:
mans, et j'ai appelé l'une d'elles la "reli-
giosité respectueuse". C'était le cas de
Nasser. Il était croyant, comme de
Gaulle était croyant, mais pas plus. Il
était très fin et très sincère, et avait
peut-être une piété très grande, mais
il ne la montrait pas trop. Il n'en mon-
trait que ce qu'il fallait pour combattre
les Frères Musulmans qui l'attaquaient,
et il n'allait faire son pèlerinage à La
Mecque pour montrer qu'il était un bon
musulman. Peut-être était-il sincère.
Mais il avait beaucoup de bon sens. Il
a dit un jour: « Je n'ai jamais compris
comment on peut gouverner un peu-
ple uniquement avec le Coran ».C'était
du bon sens pur et simple. C'était l'épo-
que où Bourguiba, pour promouvoir
une attitude la'lQue, buvait en public un
verre d'eau au milieu du ramadan. Tou-
tes ces tentatives pour aller dans le sens
d'une laïcisation, d'une limitation de la
zone du religieux, ont finalement
échoué. On a bien vu que ce sont les
forces contraires qui l'ont chaque fois
emporté, qui ont mobilisé les masses.
La révolution iranienne a été la culmi-
nation. On accuse toujours notre aveu-
glement. Peut-être qu'en effet, on
aurait dû mieux analyser les choses,
mais ce n'était pas tellement visible, et
c'était dans des secteurs de la société
que nous jugions négligeables du point
de vue politique, du genre des théolo-
giens de Qom.
Dans chaque pays, il y a des cou-
rants contraires et la tendance cléricale
ne domine pas totalement. On assiste
à son retour en force dans certains cas,
mais elle ne domine tout à fait qu'en
Iran pour le moment. LesTégimes ira-
kien et syrien sont toujours fidèles au
parti Baas, dont le programme est laï-
que. Jusqu'à présent, ni Assad, ni Sad-
dam Hussein n'ont capitulé purement
et simplement devant l'élément reli-
gieux - ils ont fait quelques gestes
pour montrer qu'ils n'étaient pas si irré-
ligieux que ça.
Est-ce qu'il ne
vaudrait pas
mieux...
Q.L. - Le drame, c'est'que les régi-
mes qui résistent le plus à la pous-
sée religieuse ne sont pas forcément
plus sympathiques que les autres !
Entre les régimes irakien ou syrien
et le régime iranien, il est bien diffi-
cile de dire lequel l'emporte en
sympathie!
M. R. - Du point de vue des droits de
l'homme, ce n'est pas beaucoup mieux
d'un côté que de l'autre. Je le dis par
manière de paradoxe et de provocation,
mais au fond est-ce qu'il ne vaudrait
pas mieux pour le Liban qu'il soit tota-
lement sous la coupe syrienne ? On
pourrait au moins se balader sans ris-
que dans les rues de Beyrouth : Hafez-
el-Assad a massacré dix mille types à
Hama. Résultat, on se balade tranquil-
lement dans les rues de Damas.
Femme chercheur en Egypte
Q. L. - Quel est l'état du marxisme
dans le monde musulman actuel 1
M. R. - Je ne crois pas qu'il y a "un"
marxisme et que c'est une doctrine
"totale". Il n'y a plus nulle part beau-
coup de gens qui se réclament du
marxisme, mais tous sont pénétrés de
pensées, d'idées sociologiques, philo-
sophiques, théoriques, d'origine
marxiste. Même Khomeiny, même
Khadafi. Je l'ai dit un jour à Khadafi,
il a ri et dit que Marx était musulman.
Les Palestiniens mènent une lutte
nationale, or ils tiennent beaucoup à ce
qu'on la nomme "révolution palesti-
nienne". Même Khomeiny est pénétré
d'idées marxistes, quand il met au pre-
mier plan l'idée de révolution 1Certes,
il y a toujours eu des révolutions en
Islam, pour installer un bon gouverne-
ment à la place de celui qui est devenu
mauvais, parce qu'impie. Mais l'idée
que la révolution est quelque chose de
louable en soi, qu'il faut faire la révo-
lution pour la révolution, qu'il faut être
révolutionnaire, est une idée complè-
tement absurde du point de vue de l'Is-
lam classique pendant treize siècles !
Les gens n'ont plus conscience de l'ori-
gine de cette idée, mais c'est le
marxisme - parmi les autres tendan-
ces socialistes du XIX· siècle - qui l'a
imposée en Occident.
Q. L. - Que sont devenus les intel-
lectuels du monde arazbe qui ont été
identifiés au marxisme ?
M. R. - Beaucoup sont devenus isla-
mistes. Il y en a dans l'état-major de
Khomeiny, dans les opposants, dans
les Moudjahidines du peuple. Une
grande partie de ces gens-là se décla-
raient marxistes il y a vingt ans. Cer-
tains sont sincères, d'autres pas. Pour
certains, c'est le vieux principe du
L'ISLAM
marxisme militant, selon lequel il faut
être "avec les masses!' - c'est l'en-
trisme - et par conséquent utiliser tous
les mouvements allant dans un sens
révolutionnaire, même s'ils paraissent
complètement farfelus.
La crise
du marxisme
Q.L. - N'est-ce pas la crise du
marxisme qui a suscité, là où il a
échoué, le passage à l'Islam ?
M.R. - Il ya vraiment tous les cas.
Regardez l'évolution des juifs: beau-
coup, qui étaient parfaitement déjudaï-
sés - quelquefois comme moi depuis
trois générations, mais même moins -
ont retrouvé, à cause de l'Holocauste,
une tendresse pour la tradition juive
qu'ils n'avaient absolument pas. Ils ont
commencé à s'intéresser à l'histoire
juive, aux pratiques juives, ils se sont
mis à lire des bouquins, à se plonger
dans la Bible, puis à fêter quelques
fêtes, certes religieuses, mais qui peu-
vent passer pour communautaires, etc.
C'est le processus que Pascal avait très
bien compris : abêtissez-vous, priez et
la foi viendra. C'est la même chose
dans l'islam. Il ya des trajectoires stric-
tement parallèles : des gens sont reve-
nus à l'islam de leur enfance, aux rites
d'abord, puis ont commencé à lire, et
ont fini par se convaincre. Sur le nom-·
bre, on en voit qui sont devenus des
croyants musulmans tout à fait nor-
maux, parfois excessifs.
Q. L. - A quelles conditions l'islam
peut-il, en son sein ou malgré lui,
rouvrir l'espace d'une certaine
modernité, d'une certaine laïcité,
retrouver notre conception occiden-
tale du progrès 1
M. R. - La laïcisation est un processus
très lent, qui a des retours en arrière,
et qui varie selon les pays musulmans.
Il y a dix-huit pays arabes, et les Ara-
bes sont le cinquième de l'islam (pas
plus, contrairement à ce que l'on croit
souvent en France). Il y a des musul-
mans un peu partout. Une partie d'en-
tre eux sera peut-être de plus en plus
fidéiste. Mais il y aura aussi des tendan-
ces la'lQues - et il y en a déjà beaucoup
- d'abord dans le secret, puisque c'est
mal vu. Il yen a qui resteront souter-
raines pendant un certain temps. Mais
je crois que toutes les idées qui ont été
semées pendant la période d'occiden-
talisation, qui a duré un siècle et demi
à deux siècles, ne sont pas perdues.
Elles existent. Je l'ai vu, en Algérie ou
ailleurs. Si vous croyez que des filles à
qui on a appris que la femme est l'égale
de l'homme sont toutes résignées à
obéir à n'importe quel connard qui vient
leur parler au nom du Prophète 1Tout
cela est enfoui, secret, implicite, mais
un jour ou l'autre, surgira au grand jour.
Ce qui ne veut pas dire que tout abou-
tira à une laïcisation universelle ! L'his-
toire ne promet rien et surtout pas le
triomphe définitif de la rationalité !
(Propos recueillis
par Robert Bonnaud
et Michel Wieviorka)
11
UIE LOIGUE HISTOIRE
Michel Wieviorka
Un lien profond
entre la France et le christianisme
tement varié en France, depuis l'épo-
que héroïque des premiers chrétiens,
qu'il s'agisse de la liturgie, de la prédi-
cation, du baptême, de l'ascèse et de
l 'érémitisme, de la conversion, de la
confession (dont l'usage se développe
au XIII" siècle), de la messe, qui con-
naît à certains moments un usage
"fou", démesuré, du rapport à la mort
ou encore des superstitions. Des ordres
apparaissent, se fortifient, déclinent,
bénédictins de Cluny, cisterciens, puis
dominicains, franciscains, béguines et,
plus tard, ursulines, etc. Le jansénisme
fait son apparition.
Dans cet ouvrage, qui reconnaît ce
qu'il doit à la sociologie - celle de Dur-
kheim, de Le Bras et du Chanoine Bou-
lard plus que celle de Max Weber -
une'place non négligeable est accordée
aux hérésies et aux mouvements qui
cristallisent, sous forme religieuse, des
demandes politiques ou sociales, aux
vaudois, aux cathares, aux différents
courants qu'on peut appeler évangélis-
tes, et qui annoncent la Réforme pro-
testante. De beaux portraits jalonnent
le parcours (et nous ne parlons pas ici
de l'iconographie, très réussie), tels
ceux de Louis IX, canonisé en 1297,
haute figure de roi très chrétien, de
Jean XXII, ce pape répressif dont le
pontificat d'Avignon marque un début
de rupture entre l'Eglise et la religion
populaire, ou encore, beaucoup plus
tard, de François de Sales, dont l'in-
fluence intellectuelle fut considérable.
A partir du XVIe s.
A partir du XVI" siècle, on le sait,
apparaissent le protestantisme, et les
"troubles politico-religieux" qui, plus
que partout ailleurs en Europe, accom-
pagnent son émergence. Au-delà des
événements, mais sans les négliger, les
auteurs savent mettre en lumière la
manière dont le protestantisme s'établit
puis, lui aussi, produit un travail sur
lui-même, avant comme après la répres-
sion, puis la révocation de l'Edit de
Nantes qui entraîne la fuite vers le
"refuge" mais aussi les Assemblées du
Désert, le prophétisme, ou la révolte
des camisards. Mais faut-il expliquer
l'engagement de l'Eglise catholique
comme une simple réaction au protes-
tantisme ? Le grand mérite de l'ou-
vrage, ici, est de rompre avec cette thèse
courante. Dès le XI" siècle, avec la
réforme grégorienne (contre la simonie
et le mariage des prêtres, pour mieux
christianiser la société - d'où la néces-
sité de clarifier la différence entre laïcs
s'approprient, non sans à-coups, les
moyens et les concepts de l'Eglise, qui
a elle-même longtemps fonctionné sur
un mode quasi étatique, prélevant la
dîme, assurant, du moins en partie, la
justice, gérant l'état civil, bien avant
le pouvoir royal, prenant en charge la
maladie ou l'éducation, et même s'ar-
rogeant, avec une incroyable brutalité
sous l'Inquisition, le droit d'user de la
violence. Ce n'est pas seulement l'Etat
qui, en France, doit ainsi beaucoup à
sa relation souvent difficile et sans cesse
renouvelée avec le christianisme, ce sont
aussi la culture, le temps, l'espace -
« celui des nécropoles comme celui des
Vivants », christianisé dès les VI et VII"
siècles. Et simultanément, ce que les
deux volumes parus nous donnent à
voir, et de belle façon, c'est le travail
de la religion sur elle-même, ses chan-
gements, ses transformations.
Les pratiques et les attitudes ont for-
l'expérience anglaise, n'a jamais abouti
à la rupture entre le pouvoir royal et la
papauté.
En fait, le pouvoir royal, en se ren-
forçant progressivement jusqu'à l'apo-
gée du roi-soleil, à su s'assujettir
l'Eglise, tout en évitant le schisme.
D'une certaine façon, ce que f'Histoire
de fa France religieuse nous donne à
voir est une sorte de transfert où les rois
Jacques Le Goff,
René Rémond
(ss la dir. de)
Histoire de la France
religieuse
Longtemps, l'histoire religieuse a été subordonnée aux
passions, aux idéologies, à l'apologie confessionnelle ou à l'ha-
giographie laïque. La grande force de l'ouvrage dirigé par Jac-
ques Le Goff et René Rémond est de rompre avec toute subor-
dination de ce type, et de tenir les promesses d'une introduc-
tion qui annonce « une nouvelle histoire religieuse, décléri-
calisée, prolongée dans le collectif et le social, reconnaissant
l'importance du sentiment religieux et des pratiques ».
Ces deux volumes déjà disponibles et
qui nous mènent jusqu'à l'aube des
Lumières, c'est d'abord l'image d'un Chapiteau de la 3
e
abbatiale de Cluny (XIe s.)
lien profond, intime entre la France et
le christianisme qui s'impose. Celui-ci
ajoué un rôle fondamental dans l'uni-
fication et dans l'identité de la France,
et, pour être plus précis, dans la for-
mation de l'Etat français plus que dans
la cristallisation de la Nation. « De Clo-
vis à Jeanne d'Arc, écrit Jacques Le
Goff, la religion est au cœur de la
genèse d'un esprit patriotique, sinon
national, français. Le baptême du pre-
mier roi franc (... ) marque dans l'his-
toriographie française l'acte de nais-
sance spirituel de la France ». Dès lors,
il n'est pas surprenant que le roi de
France puisse être dit "Très Chrétien",
à partir de Philippe Le Bel. Le dévelop-
pement de l'Etat français, on le cons-
tate, repose à bien des égards sur ce que
lui enseigne l'Eglise catholique, en
matière juridique par exemple, avec
l'apport des "canonistes" au droit civil,
en matière répressive également, puis-
que les techniques de l'Inquisition vont
être empruntées par le pouvoir royal à
la papauté, surtout lorsqu'elle est ins-
tallée à Avignon.
L'histoire de la relation entre le reli-
gieux et le politique en France ne se
réduit pas pour autant à l'idée d'un rap-
port symbiotique. Elle est faite aussi de
conflits et de rapports de force, souvent
inscrits dans un jeu à trois où intervien-
nent le pouvoir royal, l'Eglise et le pou-
voir pontifical. Jeu international, qui
a pu aller jusqu'à de très fortes tensions
(notament entre Philippe Le Bel et le
Pape Boniface 'vIII au début du XIV"
siècle), qui a produit et alimenté le gal-
licanisme, mais qui, à la différence de

Luther prêche dans l'église de Wittenberg
12
et clercs, et donc l'importance prise par
le thème de la sexualité), l'Eglise catho-
lique a été le lieu d'intenses efforts pour
promouvoir un renouveau. Au XVIe
siècle, elle est sensible aux demandes
qui en appellent, là encore, au renou-
vellement. C'est pourquoi les auteurs
de l'Histoire de la France religieuse
n'hésitent pas à parler de réforme à
propos du catholicisme, au XVIe siècle,
indiquant bien, à juste titre nous
semble-t-il, que la Contre-Réforme est
Louis Arénilla
Luther
Marc Lienhard
L'Evangile et l'église
chez Luther
On peut penser que tout a été dit sur
l.uther, l'un des personnages les plus étu-
diés de l'histoire, à qui près de mille études
sont consacrées chaque année. Mais en rai-
son justement de cette abondance de publi-
cations, le petit livre de Marc Lienhard cons-
titue un remarquable état de la question.
Il ne s'agit pas d'un travail de vulgarisa-
tion soucieux de mettre la pensée de Luther
à la portée du plus grand nombre, mais plu-
tôt d'une série de mises au point. Ainsi, l'au-
teur insiste sur l'équilibre à respecter entre
l'interprétation à dominante spiritualiste et
l'insistance sur l'aspect socio-politique du
luthéranisme. Le retour à l'évangile, la jus-
tification par la foi témoignent bien d'une
promotion de l'intériorité; mais le combat
de Luther pour les éléments extérieurs que
sont la Parole, les sacrements et même, con-
trairement à des idées reçues, son intérêt
pour les images, soulignent l'enracinement
de la doctrine dans la réalité; inversement,
on déforme les intentions de Luther,
lorsqu'on met au premier plan, comme les
interprétateurs marxistes, sor! rôle d'initia-
teur révolutionnaire. La doctrine luthérienne
se place dans un juste milieu; elle affirme
la primauté de la spiritualité dans la réalité
d'une foi exclusive qu'aucun pouvoir exté-
rieur ne saurait imposer ni créer; simulta-
nément, elle souligne qu'il est indispensa-
ble, pour la vie des hommes, que soient res-
Daniel Vidal
indissociable d'un mouvement de
réforme dont un sommet est le Concile
de Trente (1563), mais qui n'a pas
attendu le protestantisme pour se mani-
fester.
Peut-être faut-il généraliser cette
remarque, et dire plus nettement à quel
point les idées reçues sont bousculées,
arguments et démonstration à l'appui,
dans cet ouvrage qui sait promouvoir
des raisonnements originaux, rejeter les
hypothèses non documentées, marquer
pectées certaines conditions élémentaires de
l'existence humaine; l'autorité civile doit
garantir ces droits humains fondamentaux.
La même volonté d'équilibre s'impose
dans le traitement du conflit avec Rome.
« Je ne serai jamais un hérétique» affirme
le moine contestataire en 1518 ; il entend
agir dans le cadre de l'église; ses protesta-
tions et ses accusations ne sont pas neuves.
Elles s'élèvent dans un relatif anticlérica-
lisme, manifeste dans la critique du clergé
les limites du connu et de l'inconnu,
mais aussi apporter la synthèse des con-
naissances disponibles.
Donnons simplement, en conclusion,
un dernier exemple : si nous voulons
comprendre comment, dans une France
si imprégnée de christianisme, a pu se
développer la science et le recours à la
raison, nous devons chercher, contrai-
rement à une idée reçue, au sein de ce
même christianisme et nous tourner,
notamment, vers ces esprits chrétiens
par les laïcs et surtout dans les conflits
locaux entre autorités temporelles et auto-
rités ecclésiastiques. Elles trouvent surtout
un aliment dans le vieux conflit entre con-
ciliarisme et papalisme, entre partisans de
la supériorité des conciles sur le pape et
tenants de l'infaillibilité pontificale. Luther
n'est pas plus critique que d'autres. « Ce qui
est neuf, c'est qu'il donne un fondement
plus religieux, plus théologique à des criti-
ques qui n'étaient pas toutes neuves» écrit
Lienhard. La théologie de Luther cherche à
UNE LONGUE HISTOIRE
qui, tel Abélard, ont engagé une « en-
treprise de désacralisation de la nature
qui marque dans le domaine conceptuel
la fin du monde enchanté» - et qui
ont su associer leur foi et l'appel à l'in-
telligence, l'idée que l'homme est un
être à l'image de Dieu, et qu'il lui est
donné « de connaître la réalité des cho-
ses par la raison ».
Editions du Seuil.
libérer la Parole de Dieu des interprétations
humaines. Ce n'est donc pas la volonté de
rupture qui commande l'action de Luther,
mais une conception précise de la constance
et de la continuité de l'église. La reprise des
dogmes christologiques de l'église ancienne,
la conception du salut, le maintien de l'or-
dre traditionnel de la messe attestent la fidé-
lité de Luther à la pensée originelle chré-
tienne. L'incompréhension et la conjoncture
historique firent-elles de Luther un réforma-
teur malgré lui?
La lecture de ce livre démontre que les
notions de mission spirituelle ou d'objectif
social, de continuité ou de rupture consti-
tuent des catégories trop simplificatrices
pour décrire le phénomène Luther. L'étude
que fait Lienhard des approches qui ont eu
cours dans l'histoire pour étudier la Réforme
- nationaliste, marxiste, catholique, protes-
tante, nazie, etc. - accentue la vanité et la
fausseté de tout parti-pris idéologique. En
même temps, elle dégage l'influence d'un
climat œcuménique qui aujourd'hui, nous
semble-t-il, relativise les différences entre les
églises catholique et protestante pour met-
tre en évidence un dénominateur commun:
la fidélité aux évangiles.
Il n'en reste pas moins qu'il n'y a pas cinq
siècles, le mouvement de libération religieuse
initié par Luther a charrié pas mal de dra-
mes et de cadavres dans le cours impétueux
de son histoire pour aboutir finalement à la
formule « cujus regio, ejus religio ». Cette
distance que crée Marc Lienhard entre la
sérénité actuelle et le tragique du passé doit
nous interpeller au moment où les intégris-
mes réveillent les exigences d'églises jusque-
là tolérantes.

Les éditions du Cerf, 1989, 287 p.
Périls en la demeure
Toujours les monstres sont froids. Ainsi du politique
et de la religion: ce sont formes muettes qui ne parlent qu'à
ceux, sans désir ni dessein, n'ayant plus vocation à saisir d'au-
tres voix.
Non pas quelque rumeur venue <lu
dedans de ces choses en évidence, qu'un
simple remuement de fond autoriserait
à entendre. Mais cela qui, en toute rai-
son, ne cesse de se dire à l'écart de ces
restes peu à peu poussés hors du monde
- immondes par là. Plus encore: reli-
gion et politique ne se connaissent et
n'ont de commun destin qu'aux temps
croisés de leur décomposition. Quand
quelque foudroiement tiers, de corps,
de symbolique ou de doctrine, les indis-
pose l'un et l'autre.
Si l'on s'aventure d'aval en amont,
voici trois figures d'histoire. Soit déjà,
au mitan du XVIIIe siècle, l'efferves-
cence janséniste, ses miracles et convul-
sions, sa quête obstinée d'un univers
tragique, inhabitable et que l'on hait,
sol même, cependant, que l'on veut
habiter, en forme ultime de désespoir.
Au principe du mouvement, gagnant
Paris, provinces et écarts, toutes posi-
tions sociales intriguées du haut d'une
société en ses fonds les plus bas, et tou-
tes places dans la hiérarchie ecclésiale,
prêtres indignes de paroisses sans éclat,
évêques possesseurs de diocèses émi-
nents, théologiens gérant au mieux l'hé-
ritage de Port Royal - en son principe,
cette question : comment assumer en
pleine lucidité l'impératif du mal -
malheurs, certes, du temps, malheur de
la créature dont s'évanouit le rapport
de visibilité à Dieu, mal de l'être en sa
négativité même -, et en quel site.
Ici, point de tiers-lieu: ni quelque
paradis décliné au futur, ni quelque
retraite ici-bas où faire secte et retrou-
ver quiétude. Mais ce monde même, en
ses revers et ses terres échouées, ce
monde comme seul réel impossible,
destiné cependant: il n'est d'autre hori-
zon. Pas plus que, du mal, il n'est de
négociation qui le puisse alléger, abré-
ger, ou en rompre l'encerclement. Car
le mal n'est cercle ni temps: il est ce
centre seul qui confère sens à l'exis-
tence, et l'instant même, hors passé,
hors avenir, pure présence qui vaut
éternité. C'est de se disposer entre ces
deux impératifs - mal sans héritage,
entière donne d'origine; temps sans
autre scansion que sa propre actualité
UNE LONGUE HISTOIRE
13
INSTITUT
DES HAUTES ÉTUDES
EN ARTS PLASTIQUES
Du même auteur :
- l'Ablatif absolu -le discours cami-
sard en Europe (Anthropos 1977).
- Le malheur et son prophète (Payot
1983).
- Miracles et convulsions jansénistes
Le mal et sa connaissance (PUF, 1987).
- Le «Livre» de Margery Kempe
(trad. et préface: M.K. ou la dévora-
tion du temps) éd. J. Millon, 1987.

APPEL DE CANDIDATURES
INTERNATIONALES
INSTITUT
DES HAUTES tTUDES
EN ARTS PLASTIQUES
Directeur : Pontus Hulten
Professeurs : Daniel Buren, Serge Fau-
chereau, Sarkis
lieu de réflexion et de recherche, de
débat et d'analyse sur la création con-
temporaine et sur les relations de l'art
avec d'autres disciplines, l'institut se
propose d'encourager des je\lnes artis-
tes en déblJt de carrière à élargir leur
champ, de réflexion.
Deuxième session: Automne 1989, du
20-11 au 22-12-1989 - Printemps 1990.
Thème de la session :
"L'lmRPRtTlnO. DES OEUVRES
Mise en scène, mise en espace
La présélection s'effectuera sur dossier
à demander en écrivant à l'institut et à
renvoyer au plus tard le 4 septembre
'1989.
L;acceptation définitive des candidats
présélectionnés interviendra après l'en-
tretien personnel avec le Comité scien-
tifique les 5 et 6 octobre 1989.
Institut des Hautes Etudes
en Arts Plastiques
9, rue Gaston de Saint-Paul
75116 Paris - France
lité abstraite: au carrefour d'une
mystique spéculative de l'essence et
d'une mystique victimale, la Règle
anéantit la créature jusqu'à la produire
sujet, libéré de la pesanteur de son moi
et de ses qualités propres', et décide d'un
Dieu absent du monde, centre vide et
exorbité d'où ce monde s'engendre
comme intrigue croisée de sujets en
équivalence. Il advient ceci: l'énoncé
monétaire parle même langage - nul
objet n'entre en échange généralisé avec
tout autre qui ne soit dessaisi de toute
valeur propre, et toute monnaie par
principe s'abolit en tant que marchan-
dise, abstraite ainsi du cycle de la repro-
duction. Conjonction intime de la
mystique et de la finance. Ainsi peut se
prolonger, sur cet autre versant,
l'analyse webérienne : la mystique du
XVIIe siècle 'commençant entretient un
rapport électif avec la raison centrale
du déploiement généralisé des formes
les plus fécondes du capitalisme comp-
table, en sa « rationalité» même.
En ce précipité, allégeances politi-
ques et mouvances religieuses ne valent
plus comme repères centraux. Qu'on
soit ligueur ou fidèle au Roi, venu de
la Réforme ou dévôts en catholicité, il
peut suffire que l'on fréquente les ave-
nues de la finance pour que s'ouvrent
les voies de la mystique abstraite. Poli-
tique et religion, à rigoureusement par-
1er, désormais ne font plus sens majeur,
n'étant plus principes organisateurs du
rapport social. Ce sont là garants vides
que l'analyse porte à plus de vacuité
encore.
"
••
saires. Si tel était le droit public que
seuls les Betes pussent §tre poursuivis,
les pBroles n'étBnt jBmBis punies, de
semblables séditions ne pourraient se
parer d'une apparence de droit, et les
controverses ne se tourneraient pas en
séditions. Puis donc que ce rare bon-
heur nous est échu de vivre dans une
République, où une entière liberté de
juger et d'honorer Dieu selon sa com-
plexion propre est donnée à chacun, et
où tous tiennent la liberté pour le plus
cher et le plus doux des biens, j'ai cru
ne pas entreprendre une œuvre d'ingra-
titude ou sans utilité, en montrant que
non seulement cette liberté peut être
accordée sans danger pour la piété et
la de l'Etat, mais que même on ne
pourrait la supprimer sans détruire la
paix de l'Etat et la piété. Telle est la
thèse que mon principal,objet a été de
démontrer dans ce Traité. L.)
Traité théologico-politique
Traduction de Charles Appuhn
(Garnier-Flammarion)
qui, saisissant tout inspiré, menaçait
d'éteindre le foyer même où celui-ci
avait pris corps ? Etrange alliance : le
trône et le temple, celui-là sans doute
requis de détruire celui-ci, tous deux
pourtant de connivence pour réassurer
aux ordres institutionnel et politique
leur légitimité mise en défaut par la
geste prophétique. Que se brouillent les
marques d'une identité séculaire, et
l'axe même du social, et l'instance du
politique qui en assure la configuration
stable, risquent alors infiniment de déri-
ver.
Péril en la demeure: de religion, de
politique. Un siècle plus tôt, voici
Benoît de Canfield, puritain anglais
converti à Rome, mystique d'excellence
en sa « Règle de Perfection », fonda-
teur de l'école « abstraite» annoncia-
trice du « siècle des saints ». Spiritua-
Spinoza
s'entreprennent: non plus désaveu
direct du politique par retournement de
ses assises, mais son désarroi par mise
en équivoque des identités culturelles
sur lesquelles il se bâtit. Sans doute tout
prophète use-t-il de son propre fonds
cultuel comme principe de vocation. Et
frontière de sa culture. Mais prophé-
tisme est diction, et fabrique, de
déserts : il saccage cela qui le met à
mort, par sa posture dévastée. Fuient
alors référents institutionnels et repè-
res identitaires.
On sait l'âpreté de la lutte qui s'en-
gagea contre lui. Pouvoir royal, bien
sür, acharné à réduire un ilôt de rebel-
lion. Mais aussi bien puissance protes-
tante, du refuge ou de l'intérieur, que
des temps de moins forte contrainte
autoriseront à faire retour. Et qui
dénoncera cette passion d'indifférence


Mais si le grand secret du régime
monarchique et son intérêt majeur est
de tromper les hommes et de colorer
du nom de religion la crainte qui doit
les maitriser, afin qu'ils combattent
pour leur servitude, comme s'il s'agis-
sait de leur salut, et croient non pas
honteux, mais honorable au plus haut
point de répandre leur sang et leur vie
pour' satisfaire la vanité d'un seul
homme, on ne peut, par contre, rien
concevoir ni tenter de plus facheux
dans une libre république, puisqu'il est
entièrement contraire à la liberté com-
mune que le libre jugement propre soit
asservi aux préjugés ou subisse aucune
contrainte. Quant aux séditions exci-
tées sous couleur de religion, elles nais-
sent uniquement de ce que des lois
sont établies concernant les objets de
spéculation et ·de ce que les opinions
sont tenues pour coupables et condam-
nées comme si elles étaient des 'cri-
mes ; leurs défenseurs et partisans sont
immolés non au salut de l'Etat, mais à
la haine et à la cruauté de leurs adver-
Philippe de Champaigne, Les religieuses de Port-Royal
- que le jansénisme vient à ses convul-
sions.
Convulsions du corps, massives,
indexant les miracles à leur seule raison.
Mais convulsions aussitôt politiques:
dix ans, vingt ans, un demi-siècle avant
la Révolution, la grande convulsion est
décidée, du corps biologique au corps
social, du corps comme métaphore au
politique comme réel. Le jansénisme
consomme le corps comme nudité du
politique, et consume le politique
comme nudité du réel. De l'un à l'au-
tre, le mal transite, et les qualifie sans
recours: le trône est haut-lieu d'abjec-
tion -l'apocalypse est d'aujourd'hui.
Elle est pour demain, puisqu'elle est
de notre passé, tragique lui aussi, tout
le siècle en hostilité : ainsi disaient les
prophètes en Languedoc calviniste,
camisards insurgés. Mais d'autres issues
Spinoza
"Mon principal objet"
14
Carmen Bernand
La dérision
et le feu purificateur
UNE LONGUE HISTOIRE
Jacques Prévert: « D'après Philippe de Champaigne"
« La Vierge ne monte pas au ciel en priant. Elle y monte
par la propre force de ses anti-protons », disait Salvador Dali
(1) en 1952. Ces commentaires, prononcés par le peintre dans
les années de plomb du franquisme, dont il vantait d'ailleurs
la mission rédemptrice, auraient dû normalement lui attirer
les foudres du clergé espagnol - qui dans ces temps-là était
tout naturellement intégriste - mais ils furent pris pour des
boutades émanant d'un artiste excentrique qui se définissait
lui-même comme catholique apostolique et romain.
S'il y avait blasphème dans les pro-
pos de Dali, ce n'était pas dans l'image
de la Vierge Marie représentée sous les
traits de Gala, ni dans celle de l' As-
somption conçue comme un ascenseur,
qu'il fallait le chercher. L'offense blas-
phématoire, maniée sciemment par l'ar-
tiste, s'adressait à une autre paroisse,
qui avait de la messe et du catéchisme
une opinion bien différente: celle de
Pablo Picasso et de ses amis, choqués
par les louanges réitérés du Grand Mas-
turbateur à l'égard de la dictature fran-
quiste.
De surcroît, la bienveillance de Fran-
co envers les formules lapidaires qui, ja-
dis, auraient indisposé l'inquisition con-
trastait avec un climat général de répres-
sion et de "bondieuserie", où le juron le
plus anodin prenant à partie la Sainte
Trinité ou la hiérarchie ecclésiastique,
était, du moins en théorie, puni
d'amende lorsqu'il retentissait sur la
voie publique. Nous sommes nombreux
à avoir lu, durant les années cinquante,
des écriteaux disant : « se prohibe blas-
femar », ce qui en dit long sur les pra-
tiques. Une telle disparité de traitement
montre bien que le blasphème existe
moins par son contenu spécifique que
par l'utilisation que l'on en fait dans
des situations politiques précises et par
l'intention de celui qui l'exprime.
Dans le monde hispanique qui nous
sert ici de source d'inspiration, tant il
est vrai que son destin historique
incarne le catholicisme triomphant, le
blasphème oral a toujours été l'arme
individuelle par excellence, maniée,
avec plus ou moins de talent, par les
hérétiques, les sorciéres ou tout simple-
ment les mécréants, rebelles à la respec-
tabilité conventuelle symbolisée à mer-
veille par l'Escurial. La formulation
blasphématoire est à la fois fantaisiste
et conventionnelle. Si la sophistication
à la Dali est appréciée des intellectuels
et imitée, voire dépassée à l'occasion,
tant la surenchère dans ce domaine est
tentante, on préfère de loin les formu-
les plus ramassées, la concision univer-
selle de la scatologie (le registre excré-
mentiel l'emportant nettement sur le
sexuel) qui introduit, là où l'on ne s'at-
tendait pas, une dimension grotesque
inspirant selon le cas le rire ou la répul-
sion.
Cette tradition contestataire de la
parole s'est maintenue en Espagne
jusqu'à une époque récente. Les répu-
blicains espagnols exilés s'en servirent
pour exprimer leur identité laïque,
bafouant ainsi l'ennemi dans ce qu'il
avait de plus essentiel, ses croyances et
ses racines, à la manière de celui qui
jette la figure de son contraire l'in-
conduite de sa mère. La modernité, je
pense, fut fatale à cette parole déstabi-
lisante : les mœurs s'adoucirent peu à
peu, de profonds clivages partagèrent
le clergé, des curés empruntérent le lan-
gage des communistes, les communis-
tes adoptèrent la prudence feutrée des
presbytères, et dans cette confusion, ou
dans ce rapprochement des contraires,
le blasphème devint désuet, voire mal-
séant. A quoi bon maudire si désormais
la malédiction n'injuriait plus per-
sonne? L'imprécation malsonnante
déserta le champ du clérical, ouvert
désormais à toutes les tendances, à tous
les syncrétismes, et se résigna à ne plus
être autre chose que curiosité folklori-
que ou coup d'éclat publicitaire pour
épater des braves gens qui avaient déjà
presque oublié la différence entre l'As-
cension et l'Assomption.
Pourtant la conduite blasphématoire
en tant que thème littéraire ou cinéma-
tographique inspire toujours des senti-
ments troubles, où l'admiration l'em-
porte de beaucoup sur la peur ou l'in-
dignation. Comment expliquer sinon le
succès du film de Werner Herzog,
Aguirre, fondé sur un fait historique
dont la truculence dépasse largement la
fiction ? Car ce conquistador défiant
jusqu'à ses dernières conséquences l'au-
torité du Roi - le vrai Lope de Aguirre
réussit à descendre l'Amazone sur son
radeau mais finit par être pris et exé-
cuté - est une figure comparable par
son audace et par sa démesure à don
Juan, celui de Tirso de Molina avant
celui de Molière, et surtout, celui de
José de Zorrila, auteur dramatique du
XIX· siècle, dont une tirade célèbre
soulève toujours l'enthousiasme popu-
laire, dans tous les pays hispanophones
où la pièce est encore jouée.« J'ai
appelé le Ciel et il ne m'apas répondu/
Puisqu'il me ferme ses portes/ De mes
pas ici-bas/ Qu'il en soit le seul respon-
sable ».
Populaires, ces défis lancés aux
Grandes Puissances l'ont toujours été,
me semble-t-il, à la manière des jeux
dont l'issue est mortelle car la dispro-
portion entre les deux camps est trop
évidente pour qu'il en soit autrement.
Sans doute le succès littéraire de don
Juan - et celui plus limité d'Aguire
- relèvent l'attrait que ressent une
société catholique pour le personnage
du blasphémateur, seul face à Dieu et
opposant sa singularité au conformisme
ronronnant de la majorité silencieuse.
Contempleur irrécupérable, le blasphé-
mateur authentique n'est-il pas celui
que chacun de nous rêve d'être? Celui
qui incarne l'individualité totale dans
toute sa force subversive? Car pour
qu'il y ait blasphème, il faut qu'il y ait,
chez celui qui le prononce, une parcelle
de cette croyance qu'il injurie et qu'il
rabaisse chez les autres, il faut qu'il y
ait passion et déni, respect et raillerie.
Dans tous les pays méditerranéens,
les mots qui blessent comme un dard
sont en principe irréparables à moins
qu'il y ait de la part de celui qui les pro-
fère repentir et humiliation. Cette force
attribuée à la parole et typique des civi-
lisations où l'oralité était le mode de
transmission principal, subit une modi-
fication importante avec la découverte
de l'imprimerie. Les blasphèmes tout en
restant répréhensibles - l'inquisition
les considérait comme des délits -
devinrent moins dangereux, du fait de
leur singularité même, que tous les pro-
pos non conformistes figés par l'écri-
ture, et susceptibles de se propager et
de faire des.adeptes. Là encore l'Espa-
gne abonde en exemples et il serait fas-
tidieux de les énumérer.
Les "idolâtries"
En somme, la haine à l'égard de tout
écrit non orthodoxe n'eut d'égal que
celle suscitée par les images et les repré-
UNE LONGUE HISTOIRE
sentations des peuples non chrétiens, les
« idolâtries ». Hernan Cortès cassant
les « idoles» des Anciens Mexicains,
Francisco Pizarro jetant à terre l'Inca
du Pérou, le Père Diego 4lnda brûlant
les codices' mayas (dont ir admirait par
ailleurs la beauté), l'inquisition censu-
rant et brûlant des milliers de livres, les
anarchistes de la guerre civile incen-
diant les églises, sont autant de gestes
comparables accomplis dans un con-
texte de conflit militaire ou politique où
la victoire encore incertaine ne peut être
assurée que par la disparition de tout
ce qui donne à l'ennemi son idendité et
sa raison d'être (2). Alors que le blas-
phème ouvre un combat inégal perdu
d'avance et suscitant, de ce fait, la
sympathie des faibles et des minorités,
la destruction physique des supports
Xavier Delcourt
matériéls de la croyance de l'Autre-
images, objets, livres - traduit tou-
jours le triomphe - durable ou éphé-
mère - d'une orthodoxie sur toute
forme possible d'expression: les
Indiens d'Amérique, parmi d'autres
peuples, en firent les frais.
Nul besoin pourtant de se limiter au
domaine du religieux, pour compren-
dre la fureur destructrice justifiée par
le dessein de combattre toute forme
d'idolâtrie. L'auto-da-fé des livres de
don Quichotte, organisé par le curé et
le barbier, avec la sollicitude de la nièce
et de la gouvernante de l'hidalgo, relève
d'une même obsession et traduit une
même tactique : déraciner la mémoire
pour soumettre complètement l'irré-
ductible afin d'ériger l'unique vérité.
Pour mener à bien une telle entreprise,
il n'est pas requis d'être fanatique.
Triant la bibliothèque de don Quichotte
et l'expurgeant systématiquement de
tout roman de chevalerie, le barbier
tombe sur trois titres anodins, trois
récits d'amour aussi insignifiants
qu'inoffensifs et, hésitant, les tend au
curé. Et celui-ci de répondre: « Il n'y
reste autre chose à faire sinon les con-
fier au bras séculier de la gouver-
nante ? », sachant que cette femme les
livrera sur-le-champ au feu purificateur.
Et, pour couper court à toute discus-
sion, le curé ajoute à l'adresse du bar-
bier : « surtout, qu'on ne me demande
pas pourquoi, car on n'en aurait jamais
fini ». •
1. Propos cités par Gilbert Lascaux
dans. « Une Schéhérézade du
15
gluant », texte inséré dans le Cata-
logue de l'Exposition Salvador Dali
à Paris-Beaubourg, en 1980.
2. Pour une analyse de ces questions,
voir Carmen Bernand et Serge Gru-
zinski : De l'idolâtrie. Une archéo-
logie des Sciences religieuses. Le
Seuil. 1988.
Carmen Remand a publié en collabo-
ration avec Serge Grudzinski de l'Ido-
liiw, une archiologie des sciences reli-
gieuses (Seuil, 1988), voir.la Q.L. nO
523).
Crimen, delictum, culpa, peccatum
Ex voto napolitain, Homme soumis à la torture
Voilà donc une fois enC'ore la même scène de cauchemar.
Des silhouettes en transe, gesticulant et psalmodiant autour
de flambées de livres et d'effigies. Un pontife halluciné, qui
fulmine un décret d'assassinat urbi et orbi. Un déferlement
de fanatisme aveuglé par la passion...
Aveuglé? Il faudrait y regarder d'un peu plus près.
Actes irréfléchis, figures périodiques
de la déraison universelle, ces brasiers
qui courent sur le globe à travers les siè-
cles ? Des livres infâmes, l'Occident
aussi en a brûlé par milliers, d'Athènes
à Berlin, de Lisbonne aux Nouvelles
Indes. Mais à trop fixer les flammes,
on risque de manquer l'essentiel: les
techniques savantes, les soumissions
réglées qui, dans chaque cas, attisent
l'acte de foi -l'auto da fé -l'imbri-
quent dans les pratiques ordinaires
d'une orthodoxie.
Des ferveurs assassines
Car l'appareillage de ces bûchers dif-
fère. Par les critères qui identifient et
distinguent les formulations infâmes:
sacrilège, hérésie, lèse-majesté, atteinte
aux mœurs, dégénérescence raciale... ;
par ceux qui catégorisent les fauteurs
à châtier : le texte seul, ou l'écrit et son
auteur, ou encore le livre, avec son
auteur, ses Propagateurs, ses recéleurs.
Mais aussi par les autorités qui pour-
suivent, les procédures engagées, les
bras qui exécutent, les foules assem-
blées, les résistances provoquées. Non
pas un grand brasier intemporel, mais
des multitudes de foyers dispars. Non
pas une fièvre maligne, survenant du
dehors, qui s'abattrait çà et là comme
une peste, mais des constellations de
ferveurs assassinés, secrétées par des
milieux sanitaires. Tout un polyptique
du désir de meurtre légitime, appliqué
aux expressions de pensée dépravées.
L'acte de foi catholique, avec sa fas-
tueuse ordonnance, est, comme le rap-
pelle Frédéric Max (1), le point d'abou-
tissement d'une longue procédure:
celle de l'Inquisition romaine. Dans sa
dramaturgie, le supplice du feu ne cons-
titue que l'épisode le plus spectaculaire.
Mais devant le « brûloir », où l'inqui-
siteur « abandonne» l'hérétique obs-
tiné et impénitent aux mains du juge
laïc, convergent de formidables dispo-
sitifs de capture et de dressage. Faire
la lumière sur l'Inquisition, sur ses
autodafés, c'est d'abord explorer les
reliefs de cet échafaudage.

[Tl }:T
..
EPI:r
3.9
Et, avant tout, cerner son plan d'im-
brication. Le moment d'institution de
Au matin du XIIIe siècle
l'Inquisition est fondamental dans l'his-
toire de l'Occident: le matin du XIIIe
siècle, où l'Etat de Justice entreprend
d'arracher le sujet du roi aux servitu-
des féodales et aux ultimes de
l'Empire. Son milieu d'apparition -
les Ordres mendiants - célèbre, sur
mandat du pape, les noces de sang du
spirituel et du temporel, des théologiens
parisiens et des canonistes de Bologne.
Point culminant d'une longue traque de
l'âme incarnée, où la Vérité s'apparie
à la Justice, la pénitence à la pénalité.
Son terrain d'application, la difformité
hérétique (haeretica pravitas), scelle ce
convoI. Il livre à la juridiction pénale
les plans du « for intérieur » dressés et
archivés par des générations de méde-
cins salutaires: d'Augustin à Abélard,
en passant par Tertullien, Cassien et
Grégoire le Grand.
Véridiction et juridiction
En deçà de cet enchevêtrement : tout
un arrière-plan de pratiques sédimen-
tées. Géologues des sentiments, de la
subjectivité, des mentalités, Delumeau
(2), Foucault (3), Le Goff (4), en ont,
au même moment, arpenté les strates.
Et l'on peut déjà croiser leurs investi-
gations, en raccordant techniques de
rédemption et institutions de régulation
sur l'horizon d'un problème chrétien:
celui du dire vrai et de l'agir juste, pour
le salut des âmes.
A l'origine de ce problème, une cer-
titude et une question : le baptême lave
le pêcheur de ses fautes anciennes, mais
que doit faire le pasteur face à la bre-
bis qui rechute; face, particulièrement,
à ces chrétiens qui préfèrent l'aposta-
sie au martyre? L'élaboration des régi-
mes pénitentiels constitue la réponse à
cette interrogation vitale. Appuyée sur
les institutions ecclésiastiques, elle pré-
side à la lente mise au point de l'exa-
men de conscience (5), où s'ajustent le
dire vrai sur soi (véridiction) et la com-
pétence en matière de sentences (juri-
diction).
La véridiction chrétienne, Foucault
l'a souligné, entrelace deux herméneu-
tiques, deux appareils cléricaux. L'her-
méneutique des Ecritures est une
médiation obligée de l'herméneutique
de soi : « je dois connaÎtre ma vérité
pour adhérer à la vérité du texte, et c'est
la vérité du texte qui va me guider dans
la recherche que je fais dans le secret
de ma conscience» (6). Celle-ci repose
sur une tradition ancienne, obsédée par
l'authenticité des versions et l'exégèse.
autorisée. En revanche, l'herméneuti-
que de soi, qui se cristallise dans la pos-
ture de l'aveu, est une technique abso-
lument nouvelle, inventée par les céno-
bites. Elle se tisse dans une relation
d'obédience régularisée, composant un
état d'âme qui suture trois aspects:
humilité, patience et soumission.
16
C'est sur cette forme de vie, cette dis-
position spéculaire des esprits, qu'une
double filière de communautés vient
appliquer la montée des obligations dis-
crètement mesurées: d'un côté les
codes monastiques, dirigeant des con-
duites à travers le crible des fautes et
des sanctions; de l'autre, les juridifi-
cations pastorales, introduisant dans la
pénitence des laïcs le modèle germani-
que de compensation des préjudices.
L'esprit chrétien assure ses prises sur les
résistances de la chair en raccordant
actes et pensées par l'interrogatoire
pointilleux portant sur les intentions.
Sur les traits douloureux du directeur
de conscience vient se greffer le mas-
que savant du juge qui enquête et sen-
tencie.
En 1215, le canon 21 de Latran IV,
. instituant la confession annuelle obli-
gatoire, parachève cette architecture de
surveillance et de pression mentale.
Comme l'a montré Le Goff, il sanc-
tionne aussi l'aboutissement d'un lent
Claude Glayman
réaménagement de l'au-delà : la nais-
sance du Purgatoire avec son comput
judiciaire des tourments de l'âme et des
suffrages rédempteurs. Sur les tympans
gothiques, la substitution du Jugement
dernier aux scènes de l'Apocalypse
symbolise ce moment de fossilisation.
Des pensées criminellés
Pour consolider le terreau d'où sur-
git l'Inquisition, il conviendrait encore
de suivre la métamorphose adjacente de
la vérité judiciaire, initiée par le cano-
niste Yves de Chartres: l'introduction,
dans le système des preuves, des cir-
constances et des mobiles qui pondèrent
l'intention, et proportionnent .la dureté
de la sentence à la gravité des fautes ;
la mise au point de la technique d'en-
quête comme procédé de gestion des
biens monastiques, de contrôle admi-
nistratif des prélats, et de canonisation
des saints.
Un monstre, l'inquisiteur 1 Pas
même. Un enfant légitime du christia-
nisme, qui ouvre les temps modernes,
avec leurs abominations tatillonnes.
Ces bûchers qui s'embrasent alors dans
toute la chrétienté - à l'exception
notable de l'Angleterre - nous aurions
tort de n'y voir qu'une aberration cons-
ternante, heureusement extirpée. Car la
difformité hérétique perdure, sous
d'autres catégorisations expertes.
« Crime mental », écrit l'un des meil-
leurs connaisseurs de la procédure
inquisitoriale, 1'hérésie « réside essen-
tiellement dans l'intention» (7). Avec
les pensées criminelles, l'Inquisition
invente le procès d'intention. Les tré-
fonds cartographiés de l'âme livrent
enfin prise à l'engrenage judiciaire. Il
ne cessera, toute eschatologie oubliée,
de les happer plus avant. S'il faut bien,
aujourd'hui, s'horrifiér des bûchers
étranges de l'Islam, il importe aussi de
savoir ce que nous devons à ceux de
l'Eglise romaine: cela, et beaucoup
plus. •
UNE LONGUE HISTOIRE
1. Frédéric Max - Prison,lÏers de l'In-
quisition - Le Seuil 1989.
2. Jean Delumeau - Le Péché et la
peur - Fayard 1983.
3. Michel Foucault - Du gouverne-
ment des vivants - Collège de
France, cursus 1980 - Mal faire,
dire vrai; fonctions de l'aveu -
Conférence prononcée à l'Univer-
sité de Louvain 1981 - Fonds du
centre Michel Foucault.
4. Jacques Le Goff - La naissance du
Purgatoire - Bibliothèque des his-
toires - Gallimard 1980.
5. Delumeau - ibidem pp. 212-318.
6. Foucault - Mal faire, dire vrai ...
7. Louis Tanon - Histoire des tribu-
naux de l'Inquisition en France -
Larose et Forcel 1893, p. 464.
Mozart, Méhul
compositeurs des Lumières
U faut pratiquement attendre la fin
du XVIIIe siècle pour que soit tranché
le cordon ombilical liant musiques et
religions. Il est, éventuellement, possi-
ble de repérer, auparavant, des compo-
siteurs mécréants mais c'est bien
. Mozart qui, tout en dégageant le sta-
tut de compositeur de l'obédience prin-
cière et politique, écarte la religion
comme valeur universelle prédominante
de l'art musical. Dans cette perspective
l'adhésion maçonnique du même
Mozart est évidemment capitale (avant
lui, Joseph Haydn, déjà, avait
embrassé les mêmes convictions mais il
était demeuré dans une attitude sociale
très traditionnelle) en attendant celles
de Beethoven et de divers compositeurs
français de la période révolutionnaire
tels Méhul ou Rouget de l'Isle, etc.
La relation Mozart et Esprit des
Lumières (car c'est de cela qu'il s'agit)
n'implique pas exclusivement l'éclai-
rage maçonnique: "Don Juan" et
"Les Noces de Figaro", par exemple,
ont, à priori, peu à voir avec cet éclai-
rage; mais "Cosi fan Tuttè" et "La
Flûte Enchantée", sans compter d'au-
tres œuvres instrumentales et chorales
sont explicitement placées sous le signe
maçon. Quant à Méhul, son œuvre la
plus fameuse; "Joseph", récemment
exhumée et qui fascina tant de compo-
siteurs (Beethoven, Berlioz, Wagner,
Mahler, etc.) est légèrement ultérieure
puisqu'elle fut créée à Paris en 1807.
Mais comme cela arrive souvent, c'est
la distancilt.tion dans le temps qui per-
met le mieux de restituer l'idéal anté-
rieur, en l'espèce celui des idées révo-
lutionnaires, et cela malgré l'emprunt
biblique du livret de "Joseph".
Dans "La Flûte Enchantée", le
refoulement de la religion est fonda-
mental. Et l'on sait, par ailleurs, que
longtemps en butte à l'archevêque de
Salzbourg, le redoutable Colloredo,
Mozart manifesta peu d'enthousiasme
pour les codes de musique religieuse tels
qu'ils étaient pratiqués à l'époque, en
dépit du "Requiem" final, commande
plus ou moins mystérieuse et source de
bien des légendes... La connaissance,
le progrès, est postulée
comme but suprême par opposition aux
superstitions... le progrès pouvant
résulter, également, d'une synthèse des
confessions. La destitution du dogme
religieux est affrrmée dès le début de
l'opéra lorsque le serpent (emblème
chrétien du péché) est tué alors qu'il
menace Tamino, un Tamino fils de
Prince qui aura à conquérir Il; vérita-
ble amour, celui de Pamina, fille de la
Reine de la Nuit, à travers les mille et
une épreuves de l'initiation. L'amour
qui conduit à la victoire des lumières
sur les ténèbres concerne des êtres
n'éprouvant aucune honte d'eux-
mêmes : ne sont-ils pas beaux ! Les uns
et les autres car le vrai couple inclut
l'égalité homme et femme (encore que
l'antagonisme homme/femme, Saras-
tro/Reine de la Nuit soit bien sympto-
matique du phallocratisme franc-
maçon).
Celui qui a assisté à une cérémonie
maçonnique sait que la musique y est
.prédominante au détriment des paro-
Mozart
les, souvent d'un traditionalisme type
sagesse des nations : Tamino impose le
silence, en permanence, à Papageno qui
se voit, du reste, cadenassé par les Trois
Dames tant son caquetage est vain. Le
langage, à la différence de la musique,
est source de mensonges, d'incompré-
hension, de non-communication ! La
flûte de l'un et le carillon de l'autre
constitue les attributs fondateurs de la
musique elle-même (encore que le fai-
ble goût de Mozart pour la flûte, attesté
par de nombreux documents, ne man-
que pas de rendre perplexe; tout
comme le livret de Schikaneder qui
n'est pas à une invraisemblance près).
Dernier opéra de Mozart créé juste
quelques mois avant sa mort, "La Flûte
Enchantée" (présentée cet été à Aix et
Orange) doit être considéré comme son
testament musical. La diversité des
styles en est la preuve en même temps
qu'elle garantit sa perfection théâtrale.
On y retrouve la symbolique franc-
maçonne dans le fameux mi-bémol
majeur (tonalité de "l'Héroïque" de
Beethoven). L'idée de fraternité
humaine se dégage comme résultat de
l'œuvre d'art (écoutez, par exemple,les
versions BOhm de 1964, 1cof. 3CD DG
ou de O. Klemperer, 1 cor. 3 CD
EMI/VSM) et comme message si tant
est qu'on puisse parler de message à
propos de Mozart. L'acceptation
sereine de la mort est, peut-être, la
leçon primordiale qui s'inscrit contre
tout joug religieux même si aucune vie
éternelle n'est promise. Tamino ne
craint pas l'échéance finale tandis que
Pamina menace de se supprimer tout
comme Papageno (mais dans son cas
l'être "inférieur" peut-il atteindre la
sagesse 1). Nous sommes là en pleine
philosophie des Lumières (transmise en
Autriche à travers la franc-maçonnerie
qui, notamment, inspira le "josé-
phisme"). Et il est significatif que l'œu-
vre qui est l'illustration la plus achevée
de cette philosophie, inaugure en même
temps un genre capital pour l'histoire
de l'opéra, le Singspiel, tellement
important pour la musique allemande
(voir Weber et la suite) mais également
du futur opéra-comique français.
"Joseph", de Méhul, cristallise cet
enchaînement tout en transmettant une
leçon philosophique voisine de celle de
"La Flûte" dont l'influence musicale
est explicite chez Méhul. Exhumé
récemment par le Théâtre Français de
la Musique (sous l'impulsion de Pierre
Jourdan) qui s'est fixé pour objectif de
représenter le patrimoine national dans
Une synthèse
des idéaux
de la Révolution française
ce qu'il a de valable, il symbolise éga-
lement comme une synthèse des idéaux
de la Révolution Française. Alors que
la jeunesse de Joseph (thème univer-
semment connu et adapté) est contée
par un acteur ,l'opéra, proprement dit,
raconte l'accueil des tribus d'Israël, via
Jacob et sa famille, par l'Egypte de
Pharaon, que dirige Joseph devenu
Premier ministre. La leçon est claire,
l'antiracisme est une vertu, l'étranger
(l'immigré, dirait-on de nos jours) doit
être reçu dignement, équitablement !
D'autant que Joseph qui a su prévoir
et maîtriser les sept années de vache
maigre, a démontré qu'il est possible
d'acquérir du bien pour tous.
Emprunté à une légende biblique, repris
par un auteur, célèbre à l'époque,
Alexandre Duval, le thème parvient à
l'universalité grâce au traitement musi-
cal de Méhul et à sa filiation maçonni-
que qui postule l'éternité. L'œuvre,
esthétiquement (lire à ce propos l'excel-
lent ouvrage la Vie musicale en France
au temps de la Révolution par Adélaïde
de Place, Fayard) est à la fois moderne
pour son temps et prometteuse pour
l'avenir (l CD Chant du Monde,
annoncé pour l'automne prochain,l'at-
testera sans doute définitivement). A la
différence des Français, les Allemands
n'oublieront pas la leçon.

UNE LONGUE HISTOIRE
17
Sade: "Français encore un effort
si vous voulez être républicains" (extrait)
LA RELIGION
Je viens vous offrir de grandes
idées: on les écoutera, elles seront
réfléchies; si toutes ne plaisent pas, au
moins en restera-t-il quelques-unes;
j'aurai contribué en quelque chose au
progrès des lumières, et je serai con-
tent. Je ne le cache point, c'est avec
peine que je vois la lenteur avec laquelle
nous tâchons d'arriver au but; c'est
avec inquiétude que je sens que nous
sommes à la veille de le manquer
encore une fois. Croit-on que ce but
sera atteint, quand on nous aura donné
des lois 7 qu'on ne l'imagine pas. Que
ferions-nous de lois sans religion 7 Il
nous faut un culte et un culte fait pour
le caractère républicain, bien éloigné de
jamais pouvoir reprendre celui
Rome. Dans un siècle où nous sommes
aussi convaincus que la religion doit
être appuyée sur la morale et non pas
la morale sur la religion, il faut une reli-
gion qui aille aux mœurs, qui en soit
comme le développement, comme la
suite nécessaire, et qui 'puisse, en éle-
vant l'âme, la tenir perpétuellement à
la hauteur de cette liberté précieuse
dont elle fait aujourd'hui son unique
idole.
Or, je demande si l'on peut suppo-
ser que celle d'un esclave de Titus, que
celle d'un vil histrion de Judée puisse
convenir à une nation libre et guerrière
qui vient de se régénérer 7 Non, mes
compatriotes, non, vous ne le croyez
pas. Si, malheureusement pour lui, le
Français s'ensevelissait dans les ténè-
bres du christianisme, d'un côté l'or-
gueil, la tyrannie, le despotisme des
prêtres, vices toujours renaissants dans
cette horde impure, de l'autre, la bas-
sesse, les petites vues, les platitudes
des dogmes et des mystères de cette
indigne et fabuleuse religion, en
émoussant la fierté de l'âme républi-
caine, l'auraient bientôt ramenée sous
le joug que son énergie vient de briser 1
Ne perdons pas de vue que cette pué-
rile religion était une des meilleures
armes aux mains de nos tyrans : un de
ses premiers dogmes était de rendre à
César ce qui appartenait à César: mais
Michel Wieviorka
nous avons détrôné César et nous ne
voulons plus rien lui rendre. Français,
ce serait en vain que vous vous flatte-
riez que l'esprit d'un clergé assermenté
ne doit plus être celui d'un clergé
réfractaire: il est des vices d'état dont
on ne se corrige jamais. Avant dix ans,
au moyen de la religion chrétienne, de
sa superstition, de ses préjugés, vos
prêtres, malgré leur serment, malgré
leur pauvreté, reprendraient sur les
âmes l'empire qu'ils avaient envahi; ils
vous renchaîneraient à des rois, parCE
que la puissance de ceux-ci étaya tou·
jours celle de l'autre, et votre édifiCE
républicain s'écroulerait faute de bases
ovous qui avez la faux à la main,
portez le dernier coup à l'arbre de la
superstition ; ne vous contentez pas
d'élaguer les branches; déracinez tout
à fait une plante dont les effets sont si
contagieux ; soyez parfaitement con-
vaincus que votre système de liberté et
d'égalité contrarie trop ouvertement les
ministres des autels du Christ, pour
Clovis Trouille, Le Divin Marquis
qu'il en soit jamais un seul, ou qui
'l'adopte de bonne foi, ou qui ne cher-
che pas à l'ébranler, s'il parvient à
reprendre quelque empire sur les cons-
ciences. Quel sera le prêtre qui, com-
parant l'état où l'on vient de le réduire
avec celui dont il jouissait autrefois, ne
fera pas tout ce qui dépendra de lui
pour recouvrer, et la confiance, et l'au-
torité qu'on lui a fait perdre 7 Et que
d'êtres faibles et pusillanimes redevien-
dront bientôt les esclaves de cet ambi-
tieux tonsuré ! Pourquoi n'imagine-t-on
pas que les inconvénients qui ont existé
peuvent encore renaître 7 Dans l'en-
fance de l'Eglise chrétienne, les prêtres
n'étaient-ils pas ce qu'ils sont
aujourd'hui 7Vous voyez où ils étaient
parvenus : qui pourtant les avait con-
duit là 7N'était-ce pas les moyens que
leur fournissait la religion 7Or, si vous
ne la défendez pas absolument, cette
religion, ceux qui la prêchent, ayant
toujours les mêmes moyens, arriveront
bientôt au même but. Anéantissez
donc à jamais tout ce qui peut détruire
un jour votre ouvrage. Songez que le
fruit de vos travaux n'étant réservé qu'à
vos neveux, il est de votre devoir, de
votre probité, de ne leur laisser aucun
de ces germes dangereux qui pour-
raient les replonger dans le chaos dont
nous avons tant de peine à sortir.
Déjà nos préjugés se dissipent, déjà
le peuple abjure les absurdités catholi-
ques ; il a déjà supprimé les temples,
il a culbuté les idoles, il est convenu que
le mariage n'était plus qu'un acte civil;
les confessionnaux brisés servent aux
foyers publics; les prétendus fidèles
désertant le banquet apostolique, lais-
sent les dieux de farine aux souris.
Français, ne vous arrêtez point: l'Eu-
rope entière, une main déjà sur le ban-
deau qui fascine ses yeux, attend de
vous l'effort qui doit l'arracher de son
front. Hâtez-vous: ne laissez pas à
Rome la sainte, s'agitant en tout sens
pour réprimer votre énergie, le temps
de se conserver peut-être encore quel-
ques prosélytes. Frappez sans ménage-
ment sa tête altière et frémissante, et
qu'avant deux mois l'arbre de la liberté,
ombrageant les débris de la chaire de
Saint-Pierre, couvre du poids de ses
rameaux victorieux toutes ces méprisa-
bles idoles du christianisme
ment élevées sur les cendres, et des
Caton et des Brutus.
Français, je vous le répète, l'Europe
attend de vous d'être à la fois délivrée
du sceptre et de l'encensoir. Songez
qu'il vous est impossible de l'affranchir
de la tyrannie royale, sans lui faire bri-
ser en même temps les freins de la
superstition religieuse: les liens de
l'une sont trop intimement unis à l'au-
tre, pour qu'en en laissant subsister une
des deux, vous ne retombiez pas bien-
tôt sous l'empire de celle que vous
aurez négligé de dissoudre. Ce n'est
plus ni aux genoux d'un être imagi-
naire, ni à ceux d'un vil imposteur
qu'un républicain doit fléchir; ses uni-
ques dieux doivent être maintenant le
courage et la liberté. Rome disparut dès
que le christianisme s'y prêcha, et la
France est perdue si elle s'y révère
encore. /. .. )
La France et les Juifs
Patrick Girard
La Révolution française
et les juifs
Robert Laffont éd, 1989.
Robert Badinter
Libres et égaux...
Fayard éd., 1989
Michael Graetz
Les Juifs en France
au x/xe siècle
Le Seuil éd., 1989
A la veille de 1789, le judaïsme, en
France, est multiple; il n'y a pas grand
chose de commun entre les juifs du
Sud-Ouest, ceux d'Alsace et de Lor-
raine, ceux d'Avignon et du Comtat
Venaissin, ou encore ceux de Paris.
Eclaté, le judaïsme est également en
crise. Les communautés sont sclérosées,
minées par le travail interne des Lumiè-
res ; l'érudition se relâche, la pratique
religieuse fléchit, même à Metz, haut
lieu de piété.
A la même époque, deux courants,
au sein même de l'Ancien Régime,
amorcent le mouvement d'émancipa-
tion qui ne trouvera son achèvement
paradoxal, via la Révolution, que dans
l'intervention de Napoléon 1
er
• Les
Lumières, nous dit fermement Patrick
Girard, ne sont pas à l'origine de ce
mouvement, dont les sources tiennent
d'un côté au « retour en force de spé-
culations millénaristes » et au projet
d'écclésiastiques et de laïcs de gagner
les juifs à la « vraie foi », et d'un autre
côté au « désir d'unification du système
politico-adrninistratif », propre à quel-
ques dirigeants proches du pouvoir.
C'est ainsi que la plupart des candi-
dats au célèbre concours de la Société
Royale des Arts et des Sciences de Metz
(1785-1787), où il s'agissait de répon-
dre à la question : « Est-il des moyens
de rendre les Juifs plus heureux et plus
utiles en France? », s'interrogent sur
la meilleure façon de régénérer une race
18
dont la dégénérescence devrait beau-
coup aux persécutions chrétiennes.
C'est ainsi, par ailleurs, qu'avant sa dis-
grâce d'octobre 1788, Malesherbes s'ef-
force de promouvoir une loi assurant
aux Juifs l'égalité politique et permet-
tant leur intégration sans qu'ils aient à
abandonner leur religion.
La Constituante a commencé par
ôter aux Juifs « portugais» et « espa-
gnols » (c'est-à-dire du Sud-Ouest), les
droits qu'ils avaient acquis sous l'An-
cien Régime: elle ne fera, ensuite, que
réparer cette bévue. Quant à l'octroi
des droits civiques aux Juifs de l'Est,
qui ne bénéficient d'abord que de « la
manifestation conjuguée de l'indiffé-
rence, de l'hostilité et de frileux ater-
moiements » (Patrick Girard, p. 15), ce
n'est jamais qu'une des dernières déci-
sions prises par la Constituante à la va-
vite, sans débats. Il est donc excessif de
parler ici avec enthousiasme de la Révo-
.lutioll. Celle-ci, comme le montre de
façon lumineuse Patrick Girard, a sur-
tout poursuivi l'œuvre de l'Ancien
Régime, sans apport majeur, uniformi-
sant le statut juridique des Juifs, accé-
lérant le déclin de leurs communautés,
mais ne créant pas pour autant un
judaïsme français unifié.
La grande
transformation
Avec les Juifs en France au XIX' siè-
cle, Michael Graetz prend presque au
voile relais de Robert Badinter et, sur-
tout, de Patrick Girard. Son livre est
une étude stimulante de la grande trans-
formation qui aboutit, en 1860, à la
création de l'AJliance Israélite Univer-
selle (AIU) : suivons-le.
En créant le consistoire central
(1808), qui s'occupe pour l'essentiel de
Fernand Rude
questions religieuses et d'éducation, en
unifiant le judaïsme, Napoléon 1
er
interrompt aussi la déstructuration du
monde juif qui se ressaisit avec les orga-
nismes consistoriaux, les synagogues,
les œuvres de charité, l'action éduca-
tive. Et dans cette inversion de tendance
va se construire une « réalité extra-
consistoriale », un ensemble où, sans
être obligés de rompre avec le judaïSme,
des éléments « périphériques» peuvènt
s'écarter des traditions, innover, et être
les vecteurs d'une modernisation qui
entraînera ensuite la communauté tout
entière.
Une renaissance juive s'opère, au
XIX
e
siécle, dans la tension permanente
entre une périphérie aux effectifs limi-
Lepremier grand rabbin de France,
David Sintzheim sous le I·r Empire
tés, issue pour l'essentiel de la haute et
moyenne bourgeoisie, ou de milieux
intellectuels, et un centre qui lui-même
se renforce considérablement à partir
de 1808. Centre localisé, désormais, à
Paris, avec l'émergence d'une élite éco-
nomique juive moderne, avec ses nota-
bles, prudents et peu actifs, et où l'école
rabbinique, déplacée depuis Metz,
devient, signe des temp,s, un séminaire.
Centre, aussi, d'où se diffuse à partir
de 1840 le mythe de « Rothschild, roi
des juifs ».
C'est dans ce contexte que quelques
jeunes juifs, très tôt, rejoignent le mou-
vement de Saint-Simon, les uns mûs par
un élan religieux - Eugène Rodrigues,
Gustave d'Eichtal - les autres plutôt
attirés par les aspects socio-
économiques de la doctrine - Halévy,
Olinde, Rodriguez, les frères Péreire.
Phénomène surprenant, quand on con-
naît les préjugés antijudaïques de Saint-
Simon, mais suffisamment net pour
que l'on qualifie à l'époque le saint-
simonisme de « mouvement juif ». Ces
jeunes juifs s'opposent à leur commu-
nauté, mais non au judaïsme, et s'in-
téressent beaucoup au christianisme,
exprimant par exemple une « sympa-
thie particulière » pour Jésus. Ils sont
à l'origine d'une conscience juive nou-
velle, au cœur d'un mouvement où l'on
s'interroge sur les liens du politique et
du religieux, où l'on réhabilite le poli-
tique dans le judaïsme.
Les années passent, et si le saint-
simonisme décline, les idées font leur
chemin, les réseaux d'amitié perdurent,
de nouvelles rencontres s'opèrent.
Après l'échec de la Ile République, qui
compta deux ministres juifs (Crémieux
et Goudchaux), la discrimination
affecte les intellectuels juifs et républi-
cains, en même temps que des dialogues
s'ébauchent entre eux et, notamment,
UNE LONGUE HISTOIRE
certains chrétiens fidèles au christia-
nisme antique. Plusieurs lignes de force
traversent le renouveau juif, mais ce qui
domine est l'appel à une conscience
capable d'unifier idéaux républicains,
judaïsme, christianisme et confiance
dans le progrès économique et l'indus-
trie.
La naissance de l'AIU est le produit
de ces idées, qui doivent beaucoup à un
messianisme que l'on retrouve donc ail-
leurs, chez les chrétiens de l'Alliance
Evangélique Universelle par exemple.
L'AlU se veut organisation juive à
dimension internationale, et son projet
est avant tout d'émanciper les juifs
dans les pays où ils vivent, et en pre-
mier lieu à travers l'éducation. Elle pro-
duit une telle dynamique politique que
le nationalisme juif naissant s'y
retrouve, alors qu'il n'y a dans le mani-
feste de l'AIU aucune allusion à la res-
tauration d'un Etat juif ou à une renais-
sance nationale, et que son projet est
avant tout républicain et universaliste.
Et si tout oppose au départ l' AIU au
consistoire et à la communauté, très
vite, des liens sont tissés, et dès 1862, le
judaïsme officiel reconnaît de facto
l'AIU.
Ainsi, un demi-siècle après Napoléon
..I.
er
, le monde juif n'a pas été assimilé;
il a, au contraire, produit un formida-
ble travail sur lui-même, il a su, tout
à la fois, s'intégrer, même partiellé-
ment, et gérer sans rupture des chan-
gements internes considérables.
A l'heure où des voix de plus en plus
nombreuses en appellent à un consis-
toire pour l'Islam en France, la leçon
ne vaut-elle pas d'être sérieusement
entendue?

Terminer la Révolution
La Révolution de 1789 avait bouleversé les consciences
autant que l'ordre politique et social. En votant la Constitu-
tion civile du clergé, l'Assemblée nationale, qui avait sécula-
risé les biens de l'église catholique, faisait des évêques et des
curés des sortes de fonctionnaires élus par le "peuple". L'obli-
gation du serment suscitait un schisme entre les prêtres jureurs
et les insermentés ou réfractaires, jetant les semences d'une
terrible guerre civile.
Quant aux révolutionnaires, ils rêvaient d'une "religion
raisonnable". Ou tout au moins d'un "aggiornamento".
jamais contesté l'existence d'un Etre
suprême. "Plein Ccroyant", par oppo-
sition au "demi-Croyant" que, selon
lui, serait Lamennais, il a cru découvrir
le "plan de Dieu" et le dévoiler par sa
doctrine. A l'attraction, agent des har-
monies sidérales, révélée par Newton,
correspondent les attractions "propor-
tionnelles aux destinées" que l'inven-
teur du phalanstère applique à la cons-
truction de son nouveau mécanisme
social. Remède à tout et notamment
aux révolutions avec lesquelles on ne
saurait en finir par la répression.
présent. Avec son Catéchisme des
Industriels (publié de décembre 1823 à
juin 1824), Saint-Simon s'efforce de
définir le répme (Saint-Simon a inventé
le mot industrialisme) qui tend à s'ins-
taurer, la primauté des' 'industriels les
plus importants", car "tel sera inévi-
tablement le résultat final de la révolu-
tion actuelle". Surtout, il appelle ces
industriels à se séparer des libéraux, des
"propriétaires fainéants" et autres
"frelons", et à fonder un nouveau parti
qui s'allierait à la monarchie restaurée.
C'est là ce que Stendhal dénoncera,
avec plus de pertinence qu'on ne l'a
pensé, comme « un nouveau complot
contre les industriels ».
Peu après la proclamation de la
République, le ministre de l'Intérieur,
Roland, adressait aux "pasteurs des vil-
les et des campagnes" une circulaire où
l'on peut lire: « Le bon peuple... ne
devrait s'entretenir avec l'Etre suprême
que par les épanchements de son cœur,
et les exprimer dans sa langue naturelle
et la plus usuelle. Notre révolution amè-
nera probablement ces changements
salutaires» (novembre 1792).
Certes, comme l'a noté Fourier
(Théorie des Quatre mouvements,
1808), « il y avait un grand coup à faire
en matière de religion, mais ce n'est pas
avec de la modération qu'on fait de
grandes choses ». En guise de religions
nouvelles, la Révolution n'accouchait
que de cultes éphémères : de la Raison
(avec surtout les Hébertistes), de l'Etre
Suprême (avec Robespierre) et enfin la
Théophilanthropie, sous le Directoire.
"Cultes vraiment pitoyables", religions
"mortes avant d'être nées"., dira Fou-
rier : « Jamais l'esprit humain n'in-
venta rien de plus médiocre ». Le culte
de la Raison n'était qu'« \lJ1 corps sans
âme » et la Théophilanthropie « une
âme sans corps ». Il eût fallu, pensait-
il, une religion qui divinisât les volup-
tés.
Profondément déiste, Fourier n'a
Saint-Simon
A une conclusion analogue est arrivé
Saint-Simon, mais par des voies bien
différentes. Dans ses Considérations
sur les mesures à prendre pour termi-
ner la Révolution (1820-1821), il
annonce l'issue de celle-ci : l'établisse-
ment d'un nouveau système « fondé
sur l'industrie, comme nouvel élément
temporel, et sur les sciences d'observa-
tion, comme nouvel élément spirituel ».
Une morale établie sur de nouvelles
bases dissipera l'influence du clergé.
Car le seul moyen d'anéantir les insti-
tutions caduques est de les remplacer
par d'autres plus en rapport avec les
connaissances et les habitudes du temps
Ce Catéchisme réserve sa place à
"une morale positive" , base nécessaire
de la société industrielle : « La religion
chrétienne est le meilleur code moral
qui existe; mais nous croyons que ce
code a besoin d'être complété. » Ainsi,
loin de se désintéresser du pouvoir spi-
rituel, Saint-Simon envisage déjà de lui
donner la prépondérance sur le pouvoir
temporel, en le rajeunissant.
En avril 1825, paraît le livre le plus
étonnant et le plus discuté qu'ait écrit
Saint-Simon: Nouveau Christianisme.
Dialogue entre un conservateur et un
novateur. Premier dialogue.
« Oui, je crois en Dieu », professe le
A la recherche d'une religion nouvelle
UNE LONGUE HISTOIRE
novateur qui représente l'auteur. Il
croit en l'origine divine de la religion
chrétienne mais, selon lui, la parole de
Dieu: les hommes doivent se' conduire
à l'égard les uns des autres comme des
frères, renferme "tout" ce qu'il y a de
divin dans le Christianisme. Les hom-
mes doivent donc se proposer pour but
l'amélioration la plus rapide possible du
sort de la classe la plus pauvre. Une for-
mule nouvelle sous la plume de Saint-
Simon et qui reviendra constamment
dans la bouche du novateur.
Le Nouveau Christianisme deviendra
la religion universelle et unique. Il aura
lui aussi sa morale, son culte et son
dogme, son clergé et ses chefs. Mais le
prophète précise aussitôt que les nou-
veaux Chrétiens considéreront la doc-
trine morale comme la plus importante,
le culte et le dogme comme de simples
Depuis le XVI' siècle
surtout, le Catholicisme n'est qu'un
"Christianisme dégénéré". De même,
le Protestantisme. Certes, Luther a
rendu à la civilisation "un service capi-
tal" par sa critique de la cour de Rome,
mais il a "mal doctriné". Saint-Simon
laisse de côté l'orthodoxie (demeurée
jusqu'alors "en dehors du système
européen"), ainsi que les religions asia-
tiques et africaines. Sur lé ton d'un
Messie, il annonce sa "missidn divine"
aux souverains de la. Sainte Alliance, les
adjurant d'« employer toutes leurs
forces à accroître le plus rapidement
possible le bonheur social du pauvre ».
C'est par ces mots que se termine la
dernière brochure de Saint-Simon. Il
meurt le 19 mai 1825, un mois après la
publication du Nouveau Christianisme.
S'agissait-il là pour Saint-Simon,
comme certains l'ont cru, d'un "dégui-
sement", afin de faire passer sa philo-
sophie politique et sociale. Mais le fait
est que de nombreux disciples ont suivi
à la lettre la direction indiquée par le
"testament spirituel" du maître.
Bazard et Enfantin s'instaurent les
deux "Pères" d'une religion nouvelle,
qu'Auguste Comte va qualifier de
"théophilanthropie réchauffée". S'ou-
vrent quelques années fructueuses,
marquées par l'élaboration d'une très
remarquable Exposition de la Doctrine
(1828-1830). Des "missions", avec des
prédicateurs pleins de talent tels Pierre
Leroux et Jean Reynaud, prêchent dans
de nornbreuses villes de France et de
Belgique la parole du maître, dûment
développée dans un sens déjà socialiste,
par l'appel direct à la femme et au pro-
létaire (la classe "la plus nombreuse et
la plus pauvre"), mettant en cause la
propriété (Jean Reynaud à Lyon) et
l'héritage et dénonçant l'exploitation de
l'homme par l'homme.
Cependant Enfantin, demeuré seul
."Père suprême", achève de formuler
le dogme, réhabilite la chair (à l'instar
de Fourier) et institue le culte du Dieu
Bon et Bonne. Après l'insurrection
lyonnaise de novembre 1831 (dont on
leur attribue une part de la responsa-
bilité), la persécution va s'abattre sur
Enfantin et quelques autres apôtres du
Saint-Simonisme: un an de prison
pour Enfantin, Duveyrier et Michel
Chevalier ; dissolution de la société
Saint-Simonienne (août 1832). Les
excentricités qui ont accompagné la
"retraite à Ménilmontant, le départ des
"Compagnons de la Femme" pour
l'Orient à la recherche de la Mère,
l'échec d'Enfantin en Egypte et sa
reconversion dans les chemins de fer,
contribuent à ridiculiser les disciples de
Saint-Simon et à faire oublier un effort
doctrinal de première importance.
« Les Saint-Simoniens ont passé
comme une mascarade», conclura
Proudhon. Un peu trop rapidement.
Auguste Comte prendra plus tard le
relais. Il s'était d'abord fait connaître
comme 1'« élève de Henri Saint-
Simon» du vivant du maître. Le troi-
sième cahier du Catéchisme des Indus-
triels (1824) n'est autre que la première
partie du Système de politique positive,
sorte de "prospectus philosophique"
des travaux d'Auguste Comte, "néces-
saires pour réorganiser la société" (et,
ajoute-t-il, « pour rétablir l'ordre en
Europe »). Dans une courte présenta-
tion, Saint-Simon, tout en assurant
qu'il s'agit du « meilleur écrit qui ait
jamais été publié sur la politique géné-
rale », marque les divergences qui le
séparent du point de vue de son disci-
pie: celui-ci n'a traité que « la partie
scientifique de notre système» (en don-
nant d'ailleurs aux savants la priorité
sur les industriels), mais il n'en a point
exposé « la partie sentimentale et reli-
gieuse» qui préoccupait déjà Saint-
Simon.
La rupture entre les deux hommes
n'est pas loin. Comte assistera cepen-
dant aux obsèques de son ancien maî-
tre et, de novembre 1825 à février 1826,
collaborera au Producteur (la revue
projetée par Saint-Simon et publiée par
ses disciples), où ses "Considérations
sur le pouvoir spirituel" annoncent sa
future évolution: « L'état social des
nations les plus civilisées réclame impé-
rieusement aujourd'hui la formation
d'un nouvel ordre spirituel, comme pre-
mier et principal moyen de terminer la
période révolutionnaire, commencée au
seizième siècle et parvenue depuis trente
ans à son dernier terme ». Dès cette
époque, Comte a pleine conscience de
la nécessité d'une doctrine morale capa-
ble de porter remède à l'antagonisme
de "deux classes ennemies", les chefs
d'industrie et les ouvriers.
Quatre ans après commence la publi-
cation de son Cours de Philosophle
positive (six volumes parus de 1830 à
1842), qui constitue l'une des œuvres
essentielles de la philosophie du XIX'
siècle (Bakounine place Comte à éga-
lité avec Hegel) ; avec le mot sociolo-
Fourier
gie inventé par lui, Comte inaugure
l'étude des phénomènes sociaux.
Méditant sur l'œuvre de la Révolu-
tion, le philosophe positiviste salue le
culte de la Raison (qu'il attribue à tort
aux Dantonistes) et repousse le culte
robespierriste de l'Etre Suprême.
« ççtte restauration reli·
gieuse » qui commence, selon lui, « la
grande réaction rétrograde». Et il
appelle de ses vœux une nouvelle auto-
rité spirituelle, premier besoin de notre
époque et première base du régime
futur.
La rencontre avec Clotilde de Vaux
déclenche une sorte d'illumination. Au
cours d'une "année sans pareille"
(1845-1846), Auguste Comte prend
pleinement conscience de la nécessité
d'un « nouvel ordre spirituel suscepti-
ble de diriger convenablement la régé-
nération humaine » et de la nouvelle
tâche qui lui incombe : "compléter" sa
doctrine par une religion nouvelle. Et
la Révolution de 1848 va le convàincre
d'imaginer une synthèse politique à
égale distance des tendances rétrogra-
des et anarchistes. Au printemps de
1849, nouveau Fabre d'Eglantine, il
rédige un Calendrier positiviste. Les
treize mois de l'année portent les noms
de treize grands hommes, de Moïse et
Homère à Frédéric le Grand et Bichat.
La nouvelle ère commence en 1789. Et
apparaît la formule sacrée du positi-
visme : L'Amour pour principe, l'Or-
dre pour base et le Progrès pour but.
En 1851, Auguste Comte fait impri-
mer le premier volume (sur quatre) du
Système de Politique positive, ou Traité
de Sociologie instituant la Religion de
l'Humanité. Un an plus tard, en octo-
bre 1852 (soixante-quatrième année de
la grande révolution), il publie un Caté-
chisme positiviste ou sommaire expo-
sition de la religion universelle. Onze
entretiens entre une Femme et un Prê-
tre de l'Humanité, c'est-à-dire entre
l'auteur et l'inspiratrice, la "nouvelle
Béatrice", Clotilde de Vaux. Caté-
19
chisme destiné à devenir le "meilleur
résumé usuel" de la religion positive.
Parmi les penseurs et les savants qu'il
reconnaît comme ses « six prédéces-
seurs immédiats», Auguste Comte
insiste sur son "précurseur essentiel",
Condorcet, et "oublie" Saint-Simon,
mise à part une allusion parfaitement
désobligeante au « jongleur superficiel
et dépravé» dont il a subi les « séduc-
tions passagères». Ailleurs, il avait
regretté cette « liaison funeste».
Notons aussi cette condamnation du
Fouriérisme. « La plus méprisable des
sectes éphémères que suscita l'anarchie
moderne me paraît être celle qui vou-
lut ériger l'inconstance en condition de
bonheur, comme l'instabilité des occu-
pations en moyen de perfectionne-
ment. »
La nouvelle religion a pour dogme la
philosophie positive : une morale con-
densée dans la loi « vivre pour autrui »
et une Sociologie. L'Humanité se subs-
titue définitivement à l'ancien Dieu;
elle est le vrai Grand Etre, un être
immense et éternel, qui se compose de
beauçoup plus de morts et de person-
nes à naître que de vivants.
Conciliant tant bien que malle pro-
grès avec l'ordre, Auguste Comte com-
plimente "le noble tzar", Nicolas l,r
(surnommé Nicolas la trique) et accepte
volontiers le 2 décembre de Louis-
Napoléon Bonaparte, « l'heureuse crise
qui vient d'abolir le régime parlemen-
taire et d'instituer la république dicta-
toriale, doql>le préambule de toute
vraie régénération ». En même temps,
comme les Saint-Simoniens, il fait
appel aux femmes et auXprolétaires.
« La révolution féminine doit mainte-
nant compléter la révolution prolétaire,
comme celle-ci consolida la révolution
bourgeoise, émanée d'abord de la révo-
lution philosophique. » Tout cela pour
amener « l'avènement politique du
patriciat industriel et du sacerdoce posi-
tif ». Celui-ci comportera trois degrés :
les aspirants, les vicaires et les prêtres
proprement dits. Dans la Mecque du
positivisme, à Paris, 10, rue Monsieur
le Prince, le Grand-Prêtre de l'Huma-
nité, « seul chef vraiment occidental »,
telle Pape au Moyen Age, exercera le
suprême pouvoir spirituel.
Un culte privé personnel s'exerce par
les trois prières positivistes, qui occu-
pent en tout environ deux heures de la
journée. Il ne s'agit d'ailleurs pas de
demander des grâces mais de méditer
sur l'idéal de la vie. Un culte privé
domestique consacre les différentes
phases de l'existence, par
neuf sacrements sociaux, depuis la pré-
sentation (sorte de baptême) jusqu'à la
transformation (sorte d'extrême-
onction) et l'incorporation (sept ans
après la mort), en passant par l'admis-
sion (à 21 ans), le mariage (le principal)
et la retraite (à 63 ans). Le culte public
de l'Humanité s'accomplit d'abord
dans les anciens temples, plus tard dans
des temples orientés vers Paris et où
l'Humanité sera symbolisée par une
femme de trente ans tenant son fils
entre ses bras.
Avant la fin du XIX' siècle, la reli-
gion de l'Humanité sera universelle. En
fait, elle a gagné des adeptes dans de
nombreux pays, notamment en Angle-
terre, aux Etats-Unis, en Amérique du
Sud. C'est au Brésil qu'elle a poussé le
plus vigoureux surgeon. Ce pays lui a
emprunté la devise qui figure sur son
drapeau : Ordre et Progrès. Après la
révolution de 1889, qui a établi la Répu-
blique, un Temple de l'Humanité s'élè-
vera à Rio de Janeiro.
En France, bien des disciples (tel Lit-
tré), écœurés par le ralliement du maî-
tre à Napoléon III et par ce qu'ils con-
sidéraient comme une déviation, voire
20
une dégénérescence religieuse, étaient
entrés en dissidence. L'influence du
positivisme reste cependant considéra-
ble sur les hommes qui ont préparé et
fondé la Ille République.
Dans la première moitié du XIXe siè-
cle, s'est imposée à deux grands pen-
seurs l'urgence de répondre aux problè-
mes non résolus par la Révolution fran-
çaise et, par la reconstitution d'un pou-
voir spirituel, de moraliser un industria-
lisme que caractérisent l'extension du
Alain Touraine
machinisme et la séparation de plus en
plus marquée entre un "patriciat" de
grands entrepreneurs et la masse des
travailleurs.
Saint-Simon avait médité sur "les
mesures à prendre pour terminer la
Révolution". Auguste Comte fait
remonter maintenant au XIVe siècle
l'aube de« l'immense révolution occi-
dentale que le positivisme vient
aujourd'hui terminer ».
Ainsi,I'ex-disciple et son ancien maî-
tre avaient tendu vers un but commun
et suivi un même chemin. Dans une cer-
taine mesure, la religion de l'Humanité
fait penser à un Saint-Simonisme
réchauffé. Terminer dans les deux sens
de ce mot : achever une Révolution
incomplète ; en finir avec les convul-
sions qui l'ont accompagnée et parfois
dévoyée. C'est bien là l'ambition de ces
hommes, la grande idée qui domine
leur pensée politique et la con-
UNE LONGUE HISTOIRE
clusion religieuse de leurs doctrines.
Mais peut-on "terminer la révolu-
tion" ? Bonaparte, qui avait aussi ce
dessein, déclarait, en un jour de luci-
dité : « Je suis le signet qui marque la
page où la révolution s'est arrêtée.
Lorsque je serai mort, la révolution
tournera la page et reprendra sa mar-
che. »

La modernité politique
ne commence-t-elle pas avec Machiavel ?
L'homme seul résiste à l'Etat
en s'appuyant sur un Dieu ou sur une communauté
1. Religion et politique. L'opposition, le conflit entre ces
deux univers, ont été si vifs et si constants en France et dans
bien d'autres pays que l'idée occidentale de la modernisation
semble identifiable aux luttes politiques contre la religion. La
modernité politique ne commence-t-elle pas avec Machiavel
qui pensa le premier le politique hors de toute référence reli-
gieuse ?
En France, y eut-il, de la Révolution
française à nos jours, liglte de division
plus profonde que celle qui opposa les
défenseurs de la France chrétienne aux
Républicains laïques ? Certains voient
dans cette lutte le conflit des Lumières
et des ténèbres, de la raison et de l'ir-
rationnel. D'autres, plus pessimistes,.
l'interprètent comme le remplacement
d'un principe d'ordre et de contrôle
social par un autre: Big Brother, prin-
cipe politique, remplacerait Dieu le
Père, principe religieux.
Le conflit paraît si direct et si total
que les deux adversaires apparaissent de
la même nature. Ceux qui étudient les
croyances y voient souvent aujourd'hui
l'effet du pouvoir de faire croire. Inver-
sement, la politique paraît l:.éer un
nouveau lien social, et en appeler,
comme les religions, au sacrifice et à
l'unité contre un adversaire dont on fait
la figure du Mal. En un mot,I'opposi-
tion de la religion et de la politique
apparaît à la fois comme celle de la
droite et de la gauche, et celle du passé
et de l'avenir. La politique de droite
apparaît faible si elle ne fait appel
qu'aux lois du marché et ne s'appuie
pas sur une image de la nation chargée "
de valeurs traditionnelles et religieuses ;
inversement, les catholiques de gauche
sont les premiers à lutter contre l'idée
de chrétienté, au sens de société chré-
tienne que J. Delumeau donne à ce
mot, au nom du christianisme et, si les
Protestants ont été si souvent défen-
seurs de la République et de la démo-
cratie, o'est comme minorité persécu-
tée par la monarchie de droit divin.
Acceptons ce point de départ et ne
perdons pas de temps à nuancer, à limi-
ter des affirmations évidemment bru-
tales. Parce qu'elles nous conduisent
droit à l'essentiel, à la représentation
de la vie sociale comme la succession
d'ensembles intégrés reposant sur des
valeurs, elles-mêmes démultipliées en
normes sociales et en formes d'organi-
sation économique ou politique. Repré-
sentations que nous ont transmises les
plus grands penseurs sociaux, de ceux
qui ont opposé le Moyen Age aux
temps modernes et l'Ancien Régime à
la Révolution, jusqu'à ceux, pères fon-
dateurs de la sociologie, qui ont cons-
truit des couples d'opposition comme:
solidarité mécanique - solidarité orga-
nique (Durkheim), communauté-
société (Tonnies), statut transmis-statut
acquis (Linton), etc. Tel est l'enjeu cen-
tral de notre réflexion : religion et poli-
tique sont-elles des principes centraux
d'organisation de la vie sociale et leur
opposition est-elle de même nature que
celle de l'ordre et du mouvement ou,
pour parler comme Weber, du charisme
et de l'autorité rationnelle-légale?
C'est ce point de vue moniste et, par
voie de conséquence, évolutionniste,
qu'il faut combattre. Ce qui est parti-
culièrement difficile aujourd'hui, au
moment où les démocraties occidenta-
les se veulent entièrement sécularisées
et où triomphe, de fait, une conception
minimale, défensive, de la démocratie
- que Popper a le mieux exprimée : le
régime qui a la capacité d'empêcher
quiconque de s'emparer du pouvoir ou
de s'y maintenir - alors qu'à l'inverse,
le révolution islamiste dirigée par Kho-
meiny a construit, pendant dix ans, une
théocratie.
2. La réponse la plus directe à cette
image conflictuelle des rapports de la
politique et de la religion est que, si les
grandes religions monothéistes ont
constamment tenté de construire et
d'imposer un ordre fondé sur la reli-
gion, en même temps, mais de manière
opposée, c'est l'idée religieuse de trans-
cendance qui a rompu avec l'immanen-
tisme des religions "primitives", a pré-
paré ainsi la séparation du royaume de
Dieu et du royaume de César et donc
détruit le principe d'un pouvoir absolu.
C'est contre une tendance religieuse
mais aussi au nom de la religion qu'a
été rédigé le Bill of Rights anglais de
1689. Et, de nos jours, c'est souvent au
nom de convictions religieuses qu'a été
combattu le pouvoir absolu de l'Etat,
qu'il s'agisse de dissidents soviétiques
ou de la vicaria de la Solidaridad, au
Chili. Au lieu qu'une vision politique
totale succède à une vision religieuse
également totalisante, l'appel religieux
à un fondement non social des droits
de l'Homme a constitué un aspect fon-
damental de la' construction de la
démocratie. Nous célèbrerons dans
quelques semaines le bicentenaire de la
Déclaration des Droits de l'Homme.
Peut-on comprendre ce document et
son importance sans voir que ce qui
unit alors les successeurs individualis-
tes de John Locke et les partisans du
Contrat social de Jean-Jacques Rous-
seau fut l'idée de droit naturel et que
celle-ci n'a pas d'autre fondement que
religieux? L'homme n'est pas seule-
ment créature, régie par les lois de la
nature créée par Dieu ; il a été créé à
l'image de son créateur, ce qui lui
donne cette double nature qui est au
centre de la pensée de Descartes pour
qui l'existence de Dieu, et donc de
l'âme, précède l'essence et les lois de la
nature.
Comment s'étonner que, si souvent,
surtout en Grande-Bretagne et aux
Etats-Unis, la démocratie ait affirmé
ses fondements religieux? Il faut bien
opposer à l'inégalité de fait une égalité
de droit qui ne peut pas trouver sa jus-
tification dans la réalité économique et
sociale et qui doit donc avoir un fon-
dement qui transcende l'ordre du so-
cial. Si celui-ci apparaît autosuffisant,
n'ayant pas d'autre logique que celle de
son intégration et de sa puissance, le
pouvoir politique n'a plus de limite et
par conséquent la démocratie devient
impossible. C'est d'ailleurs ce qui fait
la faiblesse de la Déclaration Univer-
selle des Droits de l'Homme par rap-
port à la Déclaration de 1789 qui reste
dans le domaine de l'universel, alors
que le texte de 1948 se place dans celui
d'une politique, assurément d'inspira-
tion démocratique, mais dont les con-
quêtes, si justifiées qu'elles soient, ne
peuvent être identifiées à des principes
absolus.
3. Mais ce rôle de la religion
n'appartient-il pas au passé, alors que
la société "moderne" a créé une idéo-
logie de la modernité qui écarte toute
transcendance et cherche avant tout à
fusionner l'objectif et le subjectif dans
un ordre unique, celui de l'action et du
devenir que Comte, Hegel et Marx ont
conçu de manière différente mais con-
vergente? Comment aujourd'hui, au
milieu d'Etats de plus en plus
intervenants de manière croissante dans
la gestion économique comme dans la
production culturelle, la religion peut-
elle intervenir ?
C'est d'abord, semble-t-il, de
manière "réactionnaire", en partici-
pant à l'effort partout visible de défense
des communautés menacées par l'om-
nipotence de l'Etat. Mais cette défense,
quand elle passe à la contre-offensive
et contribue à créer un Etat communau-
taire et révolutionnaire, ne menace-t-
elle pas à son tour la démocratie au
nom d'une version ou d'une autre d'un
régime populaire dont l'inspiration
autoritaire se révèle vite ? Le bref inter-
mède de l'aggiornamento n'avait fait
qu'accélérer l'incorporation d'une par-
tie des chrétiens à la culture démocra-
tique et, comme celle-ci est fortement
sécularisée, n'avait fait qu'accompa-
gner la décomposition accélérée de la
chrétienté. De là la remontée rapide à
la fois de l'appel à l'Eglise comme com-
munauté, lancé par Jean-Paul II, des
mouvements communautaires d'inspi-
ration religieuse comme les Commu-
nautés de base brésiliennes et des popu-
lismes révolutionnaires d'origine égale-
ment chrétienne, incarnés dans divers
courants de la Théologie de la Libéra-
tion. Cette nouvelle politique chré-
tienne, dont on peut trouver les équi-
valents dans l'aire bouddhiste comme
dans l'aire islamique, anime de forts
mouvements de protestation et des mili-
tants prêts à tous les sacrifices, mais elle
devient souvent l'instrument de régimes
autoritaires et nationalistes et contribue
ainsi à détruire l'autonomie du politi-
que.
C'est dans une direction opposée
qu'il faut chercher les forces de résis-
tance à la toute-puissance de l'interven-
tion politique: du côté d'un individua-
lisme nourri d'esprit moderniste, mais
qui dépasse l'appel à l'intérêt et au
besoin pour s'élever au niveau d'une
protestation morale pour la défense des
droits de l'Homme, le respect des mino-
rités et des différences et donc pour la
défense de l'individualité personnelle
ou collective. Mais ce souci éthique, si
pressant aujourd'hui, n'est-il pas étran-
ger à toute appartenance religieuse et
souvent même en conflit ouvert avec les
préceptes de l'église catholique en ce qui
concerne la vie privée ?
C'est pourtant sur les limites de cette
conscience morale qu'il faut s'arrêter.
Résiste-t-on à l'Etat tout-puissant au
nom de la conscience solitaire? Oui,
parfois, et le monde entier vient de voir
un Chinois en chemise blanche arrêtant
seul une colonne de chars en risquant
sa vie. Mais beaucoup plus souvent,
l'homme seul résiste en s'appuyant sur
un Dieu et sur une communauté. Bou-
kovsky, Soljenitsyne, les refuzniks, ont
été les plus grandes figures de la résis-
tance au totalitarisme, à ses camps de
concentration et à ses hôpitaux psychia-
triques avant que n'interviennent,
quand le régime se détend, les libéraux
UNE LONGUE HISTOIRE
à la Sakharov. Assurément cet esprit
religieux ne conduit pas à la démo-
cratie; il peut même se mettre en
travers de sa route, mais sans lui
la longue marche vers la liberté
aurait-elle commencé? Sans l'es-
prit de résistance et de refus absolu,
un espace politique se serait-il ou-
vert ? Comment ne pas accepter ici
les leçons qui nous viennent de So/idar-
nose ? Nous ne pouvons pas choisir
entre les deux faces des mouvements
sociaux : ouverts vers la liberté et le
progrès, ils sont toujours enracinés
aussi dans une communauté menacée
et dans ses croyances, qu'elles soient
menacées ou non.
Affrontement ou
complémentarité ?
L'image sur laquelle s'e&t ouverte
cette réflexion était celle de la religion
et de la politique comme deux camps
dressés l'un contre l'autre. Noùs com-
prenons, après un instant de réflexion,
que cet affrontement n'opposait que
des images renversées de ces deux per-
sonnages: au lieu de la religion,
l'Eglise, au lieu de la politique, le pou-
voir. Alors que la complémentarité est
forte entre la politique comme choix
ouvert, comme démocratie, et la reli-
gion, comme cet appel, prononcé avec-
tant de force par Las Casas contre les
colonisateurs espagnols, à ce qui en
l'homme n'est pas social, ne peut être
soumis au pouvoir et a le droit de lui
résister. On comprend qu'Eglise et Etat
se soient aussi souvent combattus
qu'alliés, mais la foi religieuse ou l'exi-
morale et la croyance en la démo-
21
cratie n'ont aucune raison de se com-
battre et en ont beaucoup de s'appuyer
l'une sur l'autre pour résister ensemble
à toutes les prétentions à faire descen-
dre l'absolu sur terre.

Alfred Jarry : « La Passion
considérée comme course de côte »
Barrabas, engagé, déclara forfait.
le starter Pilate, tirant son chrono-
mètre à eau ou clepsydre, ce qui lui
mouilla les mains, à moins qu'il n'eOt
simplement craché dedans - donna le
départ.
Jésus démarra à toute allure.
En ce temps-là, l'usage était, selon
le bon rédacteur sportif saint Mathieu,
de flageller au départ les sprinters
cyclistes, comme font nos cochers à
leurs hippomoteurs. le fouet est à la
fois un stimulant et un massage hygié-
nique. Donc Jésus, très en forme,
démarra, mais l'accident de pneu arriva
tout de suite. Un semis d'épines cribla
tout le pourtour de sa roue avant.
On voit, de nos jours, la ressem-
blance exacte de cette véritable cou-
ronne d'épines aux devantures de fabri-
cants de cycles, comme réclame à des
pneus increvables. Celui de Jésus, un
single-tube de piste ordinaire, ne l'était
pas.
les deux larrons, qui s'entendaient
comme en foire, prirent de l'avance.
Il est faux qu'il y ait eu des clous. les
trois figurés dans des images sont le
démonte-pneu dit « 'une minute ».
Mais il convient que nous relations
André-Marcel d'Ans
préalablement les pelles. Et d'abord
décrivons en quelques mots la
machine.
le cadre est d'invention relativement
récente. C'est en 1890 que l'on vit les
premières bicyclettes à cadre. Aupara-
vant, le corps de la machine se com-
posait de deux tubes brasés perpendi-
culairement l'un sur l'autre. C'est ce
qu'on appelait la bicyckrtte à corps droit
ou à croix. Donc Jésus, après l'acci-
dent de pneumatiques, monta la côte
à pied, prenant sur son épaule son
cadre ou si l'on veut sa croix.
Des gravures du temps reproduisent
cette scène, d'après des photogra-
phies. Mais il semble que le sport du
cycle, à la suite de l'accident bien
connu qui termina si fAcheusement la
course de la Passion et que rend d'ac-
tualité, presque à son anniversaire, l'ac-
cident similaire du comte Zborowski à
la côte de la Turbie, il semble que ce
sport fut interdit un certain temps, par
arrêté préfectoral. Ce qui explique que
les journaux illustrés, reproduisant la
scène célèbre, figurèrent des bicyclet-
tes plutôt fantaisistes. Ils confondirent
la croix du corps de la machine avec
cette autre choix, le guidon droit. Ils
représentèrent Jésus les deux mains
écartées son guidon, et notons à ce
propos que Jésus cyclait couché sur le
dos, ce qui avait pour but de diminuer
la résistance de l'air.
Notons aussi que le cadre ou la croix
de la machine, comme certaines jantes
actuelles, était en bois.
D'aucuns ont insinué, à tort, que la
machine de Jésus était une draisienne,
instrument bien invraisemblable dans
une course de côte', à la montée.
D'après les vieux hagiographes cyclo-
philes sainte Brigitte, Grégoire de Tours
et Irénée, la croix était munie d'un dis-
positif qu'ils appellent «suppeda-
neum ».11 n'est point nécessaire d'être
grand clerc pour traduire: « pédale ».
Juste Upse, Justin, Bosius et Erycius
Puteanus décrivent un autre accessoire
que l'on retrouve encore, rapporte, en
1634, Cornelius Curtius, dans des croix
du Japon : une saillie de la croix ou du
cadre, en bois ou en cuir, sur quoi le
cycliste se met à cheval : manifeste-
ment la selle.
Ces descriptions, d'ailleurs, ne sont
pas plus infidèles que la définition que
donnent aujourd'hui les Chinois de la
bicyclette :« Petit mulet que l'on con-
duit par les oreilles et que l'on fait avan-
cer en le bourrant de coups de pied. »
Nous abrégerons le récit de la course
elle-même, racontée tout au long dans
des ouvrages spéciaux, et exposée par
la sculpture et la peinture dans des
monuments « ad hoc ».
Dans la cOte assez dure du Golgotha,
il y a quatorze virages. C'est au troi-
sième que Jésus ramassa la première
pelle. Sa mère, aux tribunes, s'alarma.
le bon entraineur Simon de Cyrène,
de qui la fonction eOt été, sans l'acci-
dent des épines, de le «tirer» et lui
couper le vent, porta sa machine.
Jésus, quoique ne portant rien,
transpira. Il n'est pas certain qu'une
spectatrice lui essuya le visage, mais il
est exact que la reporteresse Véroni-
que, de son Kodak, prit un instantané.
la seconde pelle eut lieu au septième
virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa
pour la troisième fois, sur un rail, au
onzième.
les demi-mondaines d'Israël agi-
taient leurs mouchoirs au huitième.
le déplorable accident que l'on sait
se place au douzième virage. Jésus
était à ce moment dead-heat avec les
deux larrons. On sait aussi qu'il conti-
nua la course en aviateur... mais ceci
sort de notre sujet.

Le Vaudou
théologie de la libération ?
Si je vous dis: « Haïti », vous me répondez quoi? -
« Vaudou », évidemment! Car c'est chose entendue: en
Haïti, le vaudou est tout, le vaudou est partout, le vaudou
explique tout..
Or, la toute première chose à expli-
quer, n'est-ce pas justement l'existence
de cette petite « république noire »,
indépendante depuis 1804, soit donc à
peine vingt ans après les Etats-Unis,
mais vingt bonnes années plus tôt que
les autres indépendances latino-améri-
caines... et un bon siècle et demi avant
la vague « afro-asiatique» qui vit s'éri-
ger en nations libres une multitude de
peuples « coloniaux-colorés ». Insolite
à la charnière des XVIII" et XIX" siè-
cles, l'indépendance d'Haïti n'est
cependant pas moins atypique au
regard des décolonisations de notre
époque: en effet, on ne connaît pas -
et, Dieu merci, on ne connllîtra sans
doute jamais - d'autre exemple d'état
résultant de la libération d'une popu-
lation d'esclaves.
Exception de l'histoire, l'indépen-
dance d'Haïti résulta de l'écroulement
d'un système délirant: celui de la plan-
tation esclavagiste française de l'an-
cienne Saint-Domingue, qui portait en
sa propre démesure les facteurs de sa
ruine; à Saint-Domingue en 1789, on
comptait moins de 30 ()()() Blancs en
face d'un demi million de Noirs escla-
ves ! Et entre ces deux-là, trente autres
mille mulâtres, libres (et donc à ce titre
possesseurs de biens et d'esclaves), mais
victimes, du fait de leur origine raciale,
d'une sorte d'apartheid avant la lettre.
A eux seuls ces chiffres montrent que
le système était à la merci du moindre
événement déstabilisateur.
Or, le hasard voulut que ce « moin-
dre événement» ce fut, venu de
France, l'écho des premiers troubles de
la Révolution ! Dès lors, tout devint
vite incontrôlable ; Blancs et Mulâtres
donnèrent aussitôt libre cours à leurs
rivalités .mêlées de ressentiments, jouant
les uns contre les autres des cartes
« révolutionnaires » et « contre-révolu-
tionnaires » également biseautées. Des
émigrés filèrent, emmenant avec eux
leurs esclaves; vers la Jamaïque, vers
la Trinité, vers la Louisiane... En 1791
enfin, se saisissant des armes qu'on leur
tendait de toutes parts, les esclaves du
Nord se soulevèrent, pillant tout ce qui
leur tombait sous la main, avant de
prendre sans retour le chemin du
maquis (celui du marronnage, comme
on dit là-bas). Tout cela dans un climat
général d'intrigues qu'attisaient les
Pas plus qu'ailleurs, la religion en Haïti
n'a joué un rôle libérateur
22
puissances rivales de la France:
Anglais, Espagnols et même Améri-
cains, tous ravis de la ruine de la riche
colonie française, et soucieux de
recueillir à leur profit les miettes de sa
prospérité. Bref, un remue-ménage
chaotique et sanglant, dont le sens
échappait aux acteurs contemporains
au moins autant qu'il s'avère difficile
à, saisir pour les historiens d'au-
jourd'hui.
Sur cette mer démontée, certains -
révolutionnaire français comme Son-
thonax, ou Noir ancien esclave comme
Toussaint Louverture - cherchèrent à
naviguer à vue, tentant d'imprimer au
déchaînement de l'événement un cours
plus conforme à des desseins qu'ils vou-
laient raisonnables (desseins que -
notons-le bien - seuls pouvaient ins-
pirer les expériences et les valeurs du
temps, vis-à-vis desquelles nos moder-
nes notions de décolonisation, de
guerre de libération, d'indépendance
nationale, de démocratie, de liberté
individuelle, d'anti-racisme, ou encore
de négritude et de relativisme culturel,
du plus parfait anachronisme).
Ce n'est d'ailleurs que fugacement que
l'un comme l'autre réussirent à canali-
ser quelque peu la folle évolution de la
conjoncture. En effet tout contribua à
rendre le cours des choses ingouverna-
ble ; même la fièvre jaune qui décimant
les armées de Leclerc, modifia les don-
nées militaires de l'affaire... Bref, en
bout de course, Haïti devint indépen-
dante ; réussit à le rester malgré des
conditions adverses; et jusqu'aujour-
d 'hui gère tant bien que malles consé-
quences de cette indépendance.
La représentation de l'histoire en tant
que gestion au coup par coup de l'évé-
nement, non seulement rebute les
esprits épris de systèmes, mais surtout
elle gêne les hagiographes avides de
voir dans le présent l'épanouissement
nécessaire d'un grand dessein, l'abou-
tissement d'une destinée inéluctable.
C'est dans cet ordre d'idées qu'en Haïti
on invoque le vaudou comme moteur
de l'histoire. Depuis l'indigénisme en
effet - qui apparaît en réaction con-
tre l'occupation américaine (de 1915 et
1934) -, le vaudou est communément
présenté par les lettrés haïtiens comme
« une religion importée d' Mrique »,
que les esclaves des plantations auraient
continué à cultiver en secret, entrete-
nant par cette pratique des mécanismes
de solidarité qui se seraient ensuite'
spontanément mués en sentiments
nationalistes et révolutionnaires pour
animer les luttes glorieuses qui abouti-
rent à l'Indépendance. Telle est la
légende historique que partagent
aujourd'hui pratiquement tous les Haï-
tiens, quelle que soit leur tendance poli-
tique. La mettre en doute, c'est risquer
de blesser leur fierté nationale.
La place me manque ici pour expli-
quer pour quelles raisons le vaudou
n'est pas, à proprement parler, une
« religion» ; et comment, même s'il est
vrai que bon nombre de ses éléments
sont originaires d' Afrique, la recompo-
sition du culte en Haïti en a fàit quel-"
que chose de fondamentalement diffé-
rent de ce qu'était le vaudou originel,
du Dahomey par exemple. Pour faire
vite, bornons-nous à faire remarquer
que si le vaudou était, comme on vou-
drait nous le faire croire, une « survi-
vance » africaine entretenue par les
esclaves antillais, à plus forte raison ce
vaudou devrait-il être retrouvé à la
Martinique et à la Guadeloupe, où les
apports d'esclaves africains étaient à la
fois bien plus anciens qu'à Saint-
Domingue, et où ils se sont poursuivis
jusqu'au 1848, soit donc quelque
, soixante-dix ans plus tard. Le fait
qu'on ne trouve pas dans les Antilles
françaises la moindre trace de vaudou ,
suggère que celui-ci serait plutôt le pro-
duit que la cause de l'Indépendance haï-
tienne.
Notons en outre qu'au XIX- siècle
(soit donc beaucoup plus près des évé-
nements qu'on ne l'est aujourd'hui)
l'explication de l'Indépendance par le
vaudou ne venait pas sous la plume des
historiens haïtiens. Mieux encore', les
« noiristes » de l'époque, tout à leur
volonté de lutter contre une anthropo-
logie raciste issue de Gobineau en mon-
trant que le Noir est parfaitement
« capable de civilisation », étaient réso-
lument agressifs à l'égard du vaudou et
du créole, présentés comme de grossiers
vestiges de la primitivité et des supers-
titions « sauvages» de l'Afrique. A
chaque époque son anti-racisme ! Rap-
pelons que ce n'est qu'au premier quart
de ce siècle que l'indigénisme fera du
vaudou et du créole les deux « piliers »
de l'identité haïtienne, éléments essen-
tiels d'une légende nationale présentée
comme la version inobjectable de l'his-
toire.
Cette légende historique, si l'on n'y
croit pas soi-même, est-il légitime de
faire grief aux Haïtiens d'y ajouter
foi? A elle seule, la rigueur universi-
taire (pour qui la « vérité historique»
se mesure à l'aune de l'exactitude
« scientifique ») ne justifierait sans
doute pas l'indélicatesse qu'il y a à venir
mettre en doute les mythes sur lesquels
un peuple prétend fonder son identité.
Mais à part cette raison académique, il
en est d'autres qui font d'une mise au
point non seulement quelque chose de
justifié, mais d'impératif.
La première est celle qu'expose V.S.
Naipaul au moment d'incriminer l'oni-
risme historique des Argentins, mon-
trant comment cet oubli de soi est en
articulation directe avec le désastre poli-
tique permanent que vit ce peuple infor-
tuné où se déchaînent sans discontinuer
la violence et la vengeance, le terrorisme
et sa répression militaire, la torture et
le massacre de ses propres enfants...
Car, en Argentine, s'insurge Naipaul,
« le conte passéiste et la légende
tiennent lieu d'Histoire» ,. et lorsque
Un autel vaudou
l'on n'est rien,la seule façon d'exister
c'est dans la persécution d'un ennemi.
Malheur donc aux pays qui se décou-
vrent un « ennemi intérieur» ! Et V.S.
Naipaul de suggérer lui-même le paral-
lèle qu'on peut faire entre la situation
argentine et celle d'Haïti. (1)
Une seconde raison réside dans le fait
que les mythes et les croyances qui fon-
dent les représentations de soi sont des
« fictions auto-réalisantes ». De sorte
qu'au lieu de leur accorder par principe
une sorte d'immunité littéraire (au titre
de ce qu'au fond, ce ne sont que des
légendes ... ), on a tout intérêt à se
demander ce qu'il en serait du jour où
ces fictions rejoindraient éventuelle-
ment la réalité. Tant chante-t-on Noël
qu'il finit par venir! Ainsi, si l'on a
toutes raisons de croire que le vaudou
n'a pas joué le rôle qu'on lui prête dans
le déchaînement des événements qui
conduisirent à l'indépendance d'Haïti,
eh bien cet avènement du vaudou au
rôle idéologique d'une religion natio-
nale est aujourd'hui en train de se réa-
liser, et dans des circonstances qui méri-
tent d'être relatées.
On sait que Jean-Claude Duvalier fut
chassé du pouvoir en février 1986, et
combien cet épisode suscita parmi les
médias l'immense espoir de voir s'ou-
vrir en Haïti l'ère de la démocratie et
du progrès. On sait aussi ce qu'il en
advint, la principale conséquence de
l'événement ayant été le déchaînement
d'une violence généralisée, dont le pays
avait un peu perdu l'habitude depuis
quelques lustres. Les seuls à être sur-
pris par ces événements furent ceux qui
ignoraient la complexité de la politique
intérieure haïtienne, leur ignorance pre-
nant la forme d'une satanisation sans
nuance du duvaliérisme, conçu comme
une peste uniforme, sous le père comme
sous le fils, de 1957 à 1986. Or, en
trente ans, une génération ayant passé,
tout comme on avait inventé dans la
diaspora trente-six façons de se dire
anti-duvaliériste, on avait découvert en
Haïti autant de manières de s'accom-
moder du régime. Et c'est peu de dire
UNE LONGUE HISTOIRE
que certains partisans de la première
heure de François Duvalier ne comp-
taient pas que des amis dans l'entou-
rage de son successeur. Ils ne versèrent
donc pas de larmes lors de son éviction.
Un de ceux que la déposition de
Jean-Claude Duvalier ne chagrina nul-
lement, c'est Hérard Simon. Ce person-
nage haut en couleur, oungan respon-
sable d'un important centre vaudou des
environs de Gonaïves, non content
d'avoir été un enthousiaste duvaliériste
de la première heure, l'avait été d'une
façon particulièrement énergique à la
tête de la milice de la ville ! Déçu et
poussé sur la touche par la relative libé-
ralisation intervenue sous le règne de
Jean-Claude, après le départ de celui-
ci, Hérard Simon prétendit avoir pro-
phétisé (voire provoqué ?) sa chute,
mettant sur pied sans plus attendre
quelque chose qui auparavant n'avait
jamais existé : une confédération natio-
nale des centres vaudou, association
baptisée Zentrailles (c'est-à-dire: « les
tripes », au fond desquelles, comme
disait l'autre, chacun était invité à venir
retrouver son « identité tripale»).
La raison d'être de cette première
tentative de constitution en structure
religieuse des innombrables centres de
culte haïtiens était on ne peut plus poli-
tique : « Maintenant que nous, voici
délivrés du tyran, disait en substance
Hérard Simon, l'important est de ne
pas nous laisser une fois de plus assu-
jettir par une idéologie venue de l'étran-
ger (en l'occurrence: la démocratie).
La vraie démocratie c'est en nous qu'il
convient de la découvrir, dans les
entrailles de la tradition, contenue dans
les lois du vaudou ». Et bien entendu
- cela va sans dire - sous la férule de
ceux qui sont fondés à interpréter ces
lois, à savoir les oungans, ,et en parti-
culier Hérard Simon lui-même...
L'étonnant n'est pas que cette asso-
ciation aux aspirations si enthousiaste-
ment « démocratiques » se soit ensuite
ralliée au régime du général Namphy et
compromise dans le déploiement de
violences qui s'ensuivit; pas étonnant
non plus que cette amorce d'Eglise vau-
dou ait aussitôt cherché à déclencher la
persécution contre d'autres associations
religieuses, et en particulier contre les
communautés de base que tente de
constituer le clergé catholique qu'ins-
pire la « théologie de la libération ». Le
plus étonnant c'est encore que maints
intellectuels antiduvaliéristes, au pre-
mier rang desquels de nombreux émi-
grés, aient succombé aux charmes iden-
titaires du mouvement Zentrailles au
point de venir ranger leur « combat
pour la démocratie» sous la férule de
l'ancien tonton macoute des Gonaïves,
lequel ne faisait rien d'autre que de
remettre au goOt du jour les thèmes cul-
turalistes par lesquels autrefois le père
Duvalier, ethnologue à ses heures, jus-
tifiait son action...
De quoi faire définitivement douter
que la religion - en Haïti ni plus ni
moins qu'ailleurs - puisse jamais jouer
un rôle socialement progressiste ou
politiquement libérateur. Nous le pen-
sions déjà au sujet du passé; et c'est
ce que confirme un présent inspiré par
une fiction légendaire au sujet de ce
passé. Quoi de plus normal après tout ?
Les religions sont des institutions, et à
ce titre ont pour projet fondamental
celui de durer. Or, quel meilleur ber-
ger peut-on trouver pour guider vers les
temples des troupeaux de fervents, si ce
n'est leur sentiment entretenu d'impuis-
sance à intervenir par eux-mêmes sur
le mouvement des choses de ce monde ?

1. Le retour d'Eva Peron, p. 100-101,
voir la Q.L. n° 535, du 1 au
15-7-1989.
UNE LONGUE HISTOIRE
Maurice Coyaud
Pouvoir et religion
au Japon
23
L'empereur est un personnage qui, par la tradition, est.
le descendant d'Amaterasu, « Celle qui illumine le ciel », la
déesse soleil. On aurait tort cependant d'imaginer le Japon
actuel comme un état théocratique.
Jardin Zen à Kyoto. Disposition des pierres: "Etre en contemplation
aux mains bienveillantes de Bouddha"
Le clergé shintô est officiellement
dirigé par l'empereur, mais actuelle-
ment, cela n'a pas d'incidence politique
importante. La religion et la politique
n'ont pas de rapports, sauf dans un
cas: celui du Kômeitô, parti rassem-
blant 180000 adhérents et lié à la Sôka-
gakkai, secte bouddhique regroupant
les fidèles de Nichiren, adorateur du
Soutra du lotus. La séparation entre
politique et religion n'a pas toujours été
réalisée au Japon. Un coup d'œil his-
torique s'impose.
La religion autochtone :
le shintô ou "voie des dieux"
Selon le mythe originel (Kojiki, 712),
un couple divin, Izanagi et Izanami,
engendra l'archipel japonais et des fou-
les de dieux, dont Amaterasu et son
cadet Susanoo, qui, descendu à Izumo,
engendra 6kuninushi, le dieu civilisa-
teur. Ninigi reçut d'Amaterasu (son
ancêtre) mission de régner sur le Japon
à partir de Hyûga (Kyûshû) ; les dieux
d'Izumo s'effacent devant lui. Son des-
cendant Jinmu est le premier empereur
humain ; il fonde la dynastie qui se per-
pétue jusqu'à Akihito, qui va être intro-
nisé prochainement. La religion
autochtone est un animisme. Les dieux
sont des myriades, logés dans les phé-
nomènes naturels (vents, monts, rocs)
inertes ou pas. Pour obtenir leur pro-
tection, il faut se purifier (misogi), faire
des exorcismes (harai), prier (norito),
et offrir des dons au clergé.
Introduction
du bouddhisme
En 538, une initiative du roi de
Kudara (Corée) a pour effet de trans-
mettre le bouddhisme au Yamato
(Japon). La cour de Yamato hésite plus
de cinquante ans. Ce n'est qu'à la fin
du VI" siècle que le bouddhisme est reli-
gion officielle de la cour, à la suite
d'une victoire du clan des Soga sur les
Mononobe (587). Entre-temps, à plu-
sieurs reprises, des épidémies sont con-
sidérées comme des manifestations du
mécontentement des divinités locales,
et des statues bouddhiques sont détrui-
tes par les adeptes du shintô. Le prince
Shotoku Taishi (574-622), considéré
comme un saint bodhisattva sauveur du
monde, fait beaucoup pour propager le
bouddhisme au Japon. Ensuite, l'em-
pereur Tenmu inaugure la tradition des
grandes célébrations bouddhiques com-
mandées par la cour pour attirer sur elle
la protection des bouddhas.
Tolérance
et syncrétisme
En 721, l'empereur reconnaît par un
édit que les fléaux naturels (famines,
pestes) sont un châtiment céleste con-
tre son propre manque de vertu. (En
732-741, séismes, typhons, inondations
: et sécheresses sévissaient). En 732, l'em-
. pereur, par un nouvel édit, s'accuse de
manquer de vertu, et disculpe le peu-
ple. Il ordonne que des prières soient
dites dans chaquejinja (temple shintô),
et adressées aux dieux du ciel, de la
: terre, des monts et des rivières. Le
clergé bouddhique reçoit l'ordre de dire
des prières analogues. Le peuple béné-
ficie de remises d'impôts et d'amnisties
pénales. Les bonnes récoltes de 741 sont
interprétées comme des réponses aux
prières. En conséquence, le pouvoir
ordonne en 741 la construction dans
chaque province d'un monastère boud-
dhique de vingt moines, d'un couvent
de dix nonnes, d'une pagode de sept
étages. Hachiman, dieu shintô des com-
bats, reçoit de riches présents, parmi
lesquels des copies de classiques boud-
dhiques ! (1)
L'empereur
L'institution impériale relève de la
conception globale de l'ordre du monde
dans laquelle se mêlent éléments japo-
nais et chinois. L'empereur règne
comme descendant des dieux fonda-
teurs : on l'appelle Akitsu kami "dieu
visible" . Il porte le nom de Tennô, rap-
pelant qu'il tient dans le monde des
hommes la place de l'étoile polaire dans
l'Univers. Il est le point fixe autour
duquel tout s'organise. Il n'agit pas, il
est. Il rayonne de façon naturelle une
influence bienveillante (2).
Dire qu'il est "dieu visible" est exa-
géré, car bien peu de gens peuvent le
voir. Et même, au commun des mor-
tels, il est interdit de le regarder. Lors-
que Mac Arthur est arrivé à Tokyo, lui
le conquérant, qui pouvait être cru sup-
planter l'empereur, les Japonais faisant
la haie sur son passage lui présentaient
les fesses. Non pas geste de mépris,
mais d'extrême respect: ils n'osaient
pas le regarder, de même qu'on ne
. regarde pas le soleil dans sa gloire, non
plus que son descendant.
Meiji
En 1868, un décret sépara les sanc-
tuaires shintô et les tera, "temples
bouddhiques", mettant fin à un syncré-
tisme institutionnel millénaire. Durant
l'époque Edo, des savants confucéens
tendaient à rechercher et valoriser la
religion autochtone censée avoir été
pervertie par les apports du boud-
dhisme. On vit quelques actes de van-
dalisme à l'égard des statues bouddhi-
ques, jetées brutalement hors desjinja
(shintô). Itô Hirobumi analyse fine-
ment le rapport entre empereur et reli-
gion : « En Europe, la religion imprè-
gne fortement les esprits et les unit.
Mais dans notre pays, la religion est fai-
ble et ne peut pas servir de principe cen-
traI. Le bouddhisme a eu son heure de
gloire, son principe d'union; il est
aujourd'hui en décadence. Le shintô a
beau être fondé sur le testament des
dieux fondateurs, en tant que religion,
il manque d'autorité pour exercer une
influence spirituelle. Ce qui peut dans
notre pays jouer le rôle de principe cen-
tral, c'est uniquement la maison impé-
riale » (Allocation de 1888 devant le
conseil privé; traduction Hérail,
p. 416).
Allergie
au christianisme
François Xavier arrive en 1549 au
Japon. En 1613, le christianisme est
interdit dans ce pays. Il y avait trois
cent mille chrétiens. La religion nou-
velle ne s'accommodait pas des reli-
gions installées, qu'il tendait à supplan-
ter. Il jouit d'une certaine tolérance au
temps des Nobunaga, Hideyoshi et
même d'Ieyasu, le fondateur de la
dynastie des shôgun Tokugawa. Il sem-
blait alors impossible de se passer des
marchands portugais comme partenai-
res commerciaux. En 1616, seuls les
ports de Nagasaki et Hirado sont auto-
risés à ceS étrangers. En 1636, les Por-
tugais et Hollandais sont cantonnés
dans la presqu'île de Dejima à Naga-
saki. Les persécutions s'accentuent. En
1641, la période des persécutions et des
martyrs est révolue. La lutte contre le
christianisme continue. Un responsable
est chargé de faire disparaître toutes ses
'traces (livres, images pieuses) et d'ex-
terminer les crypto-chrétiens. Tous les
Japonais sont obligés de s'inscrire dans
un temple de la religion nationale. Les
missionnaires chrétiens sont revenus à
la fin du XIX" siècle, mais ont fait peu
de prosélytes.
Coup d'œil
sur la Chine
A part les fondateurs de dynastie (qui
s'emparent du pouvoir à la force du
poignet), les empereurs.· en Chine
règnent mais ne gouvernent pas. C'est
le Ciel qui leur donne mandat (ming)
de régner. Ce mandat est modifié en cas
de révolution (geming). Il ne s'agit
pourtant pas d'une théocratie, car, à
part le taoïsme (qui est précisément la
négation de toute politique), la Chine
traditionnelle ne connaît pas de reli-
gion, avec un corps de doctrine dogma-
tique. Le problème des rapports entre
religion et politique ne se pose
qu'exceptionnellement en Chine. Je
vois deux exceptions : le règne de Wu
Zhao et l'insurrection de Hong Xiu-
quan. On ne peut nier que Mao Zèdong
ait été idolâtré, mais je n'insisterai pas
là-dessus.
Wu Zhao (Wu Zetian) a été soutenue
par l'église bouddhique, grande puis-
sance économique et politique depuis
le début du VI" siècle. Des prédictions
bouddhiques forgées à son intention
désignaient l'ancienne concubine de
Taizong comme futur empereur et réin-
carnation du bodhisattva Maitreya, le
bouddha sauveur, messie dont l'attente
avait animé déjà dans le passé plusieurs
sectes millénaristes. Elle-même était
jadis entrée en religion dans un monas-
tère de nonnes après la mort de Taizong
en 650. Bigote, superstitieuse, elle com-
ble l'église de ses faveurs (ordinations,
fondation de monastères, fonte de clo-
ches et statues). C'est sous son règne
qu'est creusé dans le roc l'immense Vai-
rocana avec ses deux acolytes du défilé
24
de Longmen au sud de Luoyang (3). De
son côté, Hong Xiuquan, qui dirige la ,
révolte des Taiping, se proclame le frère
cadet de Jésus-Christ. En 1851, il fonde
le royaume de la grande paix (taiping)
et sa capitale à Nankin. Ce royaume est
théocratique dans le sens du syncré-
tisme chinois: bouddhisme, taoïsme,
confucianisme y font bon ménage.
Toute la Chine centrale est conquise par
ces révoltes. Pékin est menacée. Les
Occidentaux prêtent main forte à la
dynastie "légitime" des Qing à partir
de 1862. En 1864, Nankin est prise.
C'en est fait des adeptes de la Grande
Paix.

1. Sansom, G. Histoire du Japon,
Fayard, 1988.
2. Hérail, F. Histoire du Japon,
P.O.F. 1986.
3. Gernet, J. Le monde chinois,
Armand Colin, 1988.
Maurice Coyaud a publié : Fêtes au
Japon, haiku, P.A.F. 1978. Fourmis
sans ombre (le livre du haiku), Phébus,
L'EGLISE ET L'ETAT
1978. Contes, devinettes et proverbes
du Japon, P.A.F. 1984. Adieux au
Japon, P.A.F. 1988.
(Diffusion E 100 Chine, 24, rue Ph. de
Girard, Paris 10').
L'EGLISE ET L'ETAT
Eugen Weber
De bonnes cartes
un jeu déplorable
Signature du Concordat (gravure 1802)
Les distinctions ont de l'importance. L'Eglise n'a pas
plus à voir avec la religion que l'Etat n'a à voir avec le patrio-
tisme. La religion a à voir avec la croyance, l'Eglise avec la
politique: l'influence, le pouvoir et comment on les gère. Vue
dans ce contexte, la religion n'est rien d'autre que le produit
que l'Eglise a à vendre.
Bien longtemps avant que les futurs
Etats n'aient développé des moyens à
la mesure de leurs ambitions, l'Eglise
Catholique avait organisé la production
et la distribution de sa religion et la ges-
tion des profits et des personnels. C'est
pourquoi Maurras a fait c('tte intéres-
sante distinction entre Catholicisme et
Christianisme, entre le succès institu-
tionnel d'une corporation multinatio-
nale dont le quartier général est à Rome
et la performance très médiocre d'as-
pirations pieuses mal adaptées au mar-
ché.
Habituée aux sociétés féodales et
dynastiques, l'Eglise Catholique se
trouvait au sein de cel1es-ci comme un
poisson dans l'eau, pour utiliser une
expression consacrée. Son fonctionne- '
ment commença à se gripper lorsque les
Etats européens se consolidèrent. Après
1789, l'Eglise se trouve en conflit avec
l'Etat national qui réclamait pour lui
l'al1égeance de ses citoyens et exigeait
le contrôle des activités à l'intérieur de
ses frontières, en toute défiance de l'au-
torité dé l'Eglise sur son personnel et
de sa mainmise sur sa clientèle. la crise
de 1791 ouvrit la lutte pour le con-
trôle des cadres locaux (les prêtres) à
l'intérieur de leurs entreprises (les égli-
ses) : prendre le contrôle fut ainsi perçu
comme essentiel pour les parties en
compétition. Avant que le Concordat
de 1801 n'institue des termes nouveaux
pour organiser et diriger conjointement
les entreprises et le personnel de
l'Eglise, le pouvoir exclusif de Rome
sur ses consommateurs était déjà brisé,
son monopole aboli, ses habitudes de
consommation perturbées.
Malgré des comebacks brillants et
offensifs, l'Eglise n'a jamais retrouvé
la place prépondérante qu'elle occupait
auparavant sur le marché. De surcroît,
la concurrence de croyances réconfor-
tantes et rassurantes, nombreuses dans
notre âge crédule, l'affaiblirent encore.
Les frictions politiques ne purent pas
non plus être évitées. Le Concordat
(ainsi que Gérard Cholvy et Yves-Marie
Hilaire l'ont dit dans l' Histoire reli-
gieuse de la France contemporaine, Pri-
vat 1986) devint bientôt un Discordat.
Le nationalisme prit le dessus: d'au-
tres religions furent tolérées en tant
qu'opinions, mais on ne considéra pas
que la foi pouvait avoir des prétentions
égales - ou même supérieures - aux
autres opinions. Où que soient allées les
sympathies, le duel entre Créon et Anti-
gone semblait joué d'avance.
Rétrospectivement, il est facile de
voir que, sur le plan politique, l'Eglise
choisit le côté des perdants parce que
accident historique, intérêts superfi-
ciels, orientations contingentes se trou-
vèrent coïncider. Il est tout aussi évi-
dent qu'après 1791, quel1e qu'ait été la
constitution du pays, les dirigeants de
la France reconnurent que l'Eglise,
ennemie ou amie, était le corps orga-
nisé qu'il fal1ait considérer en premier.
La bourgeoisie, la paysannerie, les
- classes laborieuses étaient des entités
notionnel1es trop vagues pour pouvoir
vraiment compter. Mais, longtemps
avant que les partis politiques ne vien-,
nent à exister, le « Premier Etat » avait
appris à opérer comme un parti struc-
turé, discipliné et souvent victorieux.
Les différences idéologiques aiguisèrent
l'hostilité de certains à son égard; la
foi lui gagna la sympathie de certains
autres, la coïncidence d'intérêts fit
que des alliances de pure stratégie paru-
rent naturelles et inévitables à beau-
coup. Mais avec un peu de perspicacité
des politiciens de toutes tendances
reconnurent que l'Eglise était une cible
idéale pour un Etat ambitieux.
L'idéologie et le ressentiment alimen-
tèrent certainement l'anti-cléricalisme
de la Troisième République. Mais les
considérations politiques pratiques res-
tèrent essentielles pour des politiciens
qui, ayant le sens pratique, voyaient en
l'Eglise un centre d'opposition anti-
républicaine, et dénonçaient des loyau-
tés qui al1aient à Rome et non à la
France. Là était le parti que la Répu-
blique devait défaire. Si la République
réussit si bien, toutefois, dans ses cam-
pagnes anticléricales - dans l'éduca-
tion, dans le sécularisme civique et la
séparation de l'Eglise et de l'Etat -
c'est en partie parce que l'Eglise lui
prêta main-forte. Ce n'est pas seule-
ment parce que la hiérarchie choisit le
côté des perdants dans la lutte politi-
que ou abandonna trop tard, au mau-
vais moment, le côté des perdants.
C'est parce que la politique de la théo-
logie catholique ou la théologie derrière
la politique catholique resta très long-
temps anachronique.
L'EGLISE ET L'ETAT
Pour poursuivre notre métaphore du
monde des affaires, la recherche et le
développement de cette entreprise basée
à Rome étaient éthiques au moment
précis où on avait le plus besoin d'in-
telligence pour faire face à la compéti-
tion. Investir dans l'intelligence
lorsqu'elle était un bien rare avait
apporté le succès à l'Eglise. Une fois le
marché capté, l'Eglise se reposa sur ses
lauriers. Les revers n'encouragèrent pas
le redéploiement de l'activité mais le
protectionnisme. La « renaissance' »
religieuse du début du xx· siècle ne fut
pas due à l'entreprise mais à un coup
de chance. Elle fut le reflet du discré-
dit temporaire dans lequel étaient tom-
bés le scientisme et la raison: le capi-
tal d'irrationalité et de relativisme
donna une nouvelle vigueur à la pen-
sée catholique. Entre la Vierge et la
dynamo, l'Eglise choisit la première.
Comme Julien Sorel aurait pu le dire
aux autres séminaristes, la pureté est
stérile et convient peu à l'activité
intellectuelle.
Plus important encore que tous ces
facteurs, la direction de l'Eglise se mit
à négliger ses consommateurs les plus
fidèles, le marché de masse qu'elle avait
longtemps capté. Le christianisme
catholique avait conservé un large sou-
tien populaire pour les services qu'il
rendait. Après 1789, les initiatives de
l'Etat empiétèrent de plus en plus sur
ses vieilles fonctions. Les rites de pas-
sage que l'Eglise contrôlait furent pris
en charge par l'état civil des naissances,
des mariages et des décès (plus d'un
quart des bébés nés à Paris n'étaient pas
baptisés en 1885, et presque deux sur
cinq en 1908). La charité et le mécénat,
l'hospitalisation, l'éducation qui étaient
autrefois dans les mains des institutions
religieuses passèrent' progressivement
dans celles des pouvoirs séculiers. La
mobilité sociale qui s'obtenait autrefois
surtout grâce à l'Eglise, devint main-
tenant le fait des écoles, des syndicats
et d'un service public en expansion qui
permettaient l'obtention d'un travail
plus intéressant.
La compétition et des politiques
néfastes firent moins de mal que la
perte de dynamisme et l'auto-censure.
Sur d'autres terrains, de larges parties
du marché furent volontairement aban-
données. Embarrassés par des accusa-
tions de « superstition» et de « vieux
jeu », l'Eglise tenta d'abandonner les
fonctions magiques qui l'attachaient le
plus aux fidèles. Elle tenta de suppri-
mer les rituels en rapport avec la pro-
tection, la fertilité, la santé; elle décou-
ragea le culte des saints utiles ; elle rem-
plaça les pélerinages locaux par des
pélerinages nationaux et substitua aux
Bonnes Dames locales la Vierge Marie
bien plus lointaine.
Se débarrasser
des "superstitions"
L'emprise de l'Eglise sur les fidèles
était fondée sur des concessions qu'elle
avait faites à contre-cœur au paga-
nisme. Les attaques lancées contre
l'obscurantisme du clergé accélèrèrent
le rejet de pratiques qui avaient tou-
jours embarrassé l'Eglise. Mais en se
débarrassant de ces « superstitions »,
l'Eglise sciait la branche sur laquelle elle
était depuis longtemps assise et les
résultats de cette politique devinrent
très visibles au xx· siècle.
Dans Dieu change en Bretagne (Cerf
1985) Yves Lambert démontre com-
ment des modes de vie et des rythmes
de travail nouveaux modifièrent les rap-
ports avec Dieu. Des rapports diffé-
rents avec l'église qu'on fréquente, la
disparition des services qu'elle fournis-
sait, modifièrent aussi les rapports avec
Dieu. La dissidence et la dérive peuvent
déjà être perçus dans la petite Eglise et
25
dans la politique anticléricale des vil-
lages qui s'y attachèrent après 1801. Les
efforts des foules catholiques'en 1906
pour conserver leurs sanctuaires, leurs
saints, leurs objets et leurs traditions
cultuels, annonçaient la désaffection
d'autres communautés catholiques lors-
que leurs sanctuaires, leurs saints et
leurs communautés allaient être aban-
donnés par l'Eglise. En 1906, l'offen-
sive cléricale avait tout juste commencé
à irriter les troupes de fidèles. Elle
devait gagner en vigueur au moment
même où l'offensive de l'Etat contre
l'Eglise commençait, elle, à s'essoufler.
Et c'est l'Eglise, bien, plus que l'Etat,
qui réussit à décourager les fidèles.
traduit de l'anglais
par Claude Grimal
Eugen Weber enseigne l'histoire à
l'Université de Los Angeles. Auteur
notamment de la Fin des te"oirs
(Fayard-Recbercbes, 1983), de l'Action
française, de Fin de siècle, et d'une His-
toire de l'Europe (Fayard 1985+7). Un
recueil d'esSlÙS sur la France paraîtra
cbez Fayard en 1990.
Isodore Ducasse :
"L'ivrogne suprême"
C'était une journée de printemps.
Les oiseaux répandaient leurs cantiques
en gazouillements, et les humains, ren-
dus à leurs différents devoirs, se bai-
gnaient dans la sainteté de la fatigue.
Tout travaillait à sa destinée: les
arbres, les planètes, les squales. Tout,
excepté le Créateur 1Il était étendu sur
la route, les habits déchirés. Sa lèvre
inférieure pendait comme un câble
somnifère; ses dents n'étaient pas
lavées, et la poussière se mêlait aux
ondes blondes de ses cheveux.
Claude Nicolet
Engourdi par un assoupissement
pesant, broyé contre les cailloux, son
corps faisait des efforts inutiles pour se
relever. Ses forces l'avaient aban-
donné, et il gisait là, faible comme le
ver de terre, impassible comme
l'écorce. Des flots de vin remplissaient
les ornières, creusées par les soubre-
sauts nerveux de ses épaules. L'abru-
tissement, au groin de porc, le couvrait
de ses ailes protectrices, et lui jetait un
regard amoureux. Ses jambes, aux
muscles détendus, balayaient le sol,
comme deux mâts aveugles. Le sang
coulait de ses narines : dans sa chute,
sa figure avait frappé contre un
poteau... Il était soûl 1 Horriblement
soûl 1Soûl comme une punaise a
mâché pendant la nuit trois tonneaux
de sang III remplissait l'écho de paro-
les incohérentes, que je me garderai de
répéter ici ; si l'ivrogne suprême ne se
respecte pas, moi, je dois respecter les
hommes. Saviez-vous que le. Créa-
teur... se sâoulât !
Oh ! vous ne saurez jamais comme
de tenir constamment les rênes de l'uni-
vers devient une chose difficile 1 Le
sang monte quelquefois à la tête,
quand on s'applique à tirer du néant
une demière comète, avec une nouvelle
race d'esprits. L'intelligence, trop
remuée de fond en comble, se retire
comme un vaincu, et peut tomber, une
fois dans la vie, dans les égarements
dont vous avez été témoins 1(. .. )
(Maldoror, Chant IV)
La laicité


seul terrain d'entente
Si par bonheur les deux mots « religion » et « politique »
pouvaient être aussi distincts dans l'histoire qu'ils le sont par
la sémantique, le problème serait résolu avant même d'être
posé. Car toute la question, si douloureuse, est là : comment
régler, dans les principes, les rapports entre deux nécessités
contraignantes de la « nature» sociale de l'homme : le
besoin, apparemment consubstantiel à cette nature, d'un rap-
port avec le « sacré », d'une ; l'obligation, de l'autre,
d'établir la cité sur des bases rationnelles, égalitaires et jus-
tes ?
Remarquons d'abord que le « dialo-
gue » nécessaire entre les deux réalités
(la « religion » d'un côté, la « société
civile» et l'Etat, de l'autre) n'est pallo
aussi clair qu'on le voudrait. Très rares,
dans le réel historique, sont les religions
qui s'affirment indifférentes à la vie
sociale et politique, ne se réservant que
le domaine individuel des consciences.
La plupart des religions, au contraire,
sont aussi des formes d'organisation
sociale ; elles supposent des commu-
nautés, des hiérarchies, des clergés, des
morales; elles s'érigent en juges des
sociétés et des pouvoirs civils (parfois
avec raison) ; souvent elles prétendent
les contrôler, et elles y parviennent par-
fois.
Elles se donnent d'ailleurs, pour cela,
la partie belle. Postulant un « sacré »,
une « transcendance» Oa divinité) par
définition supérieure à tout, elles ont
beau jeu de vouloir, le plus souvent, lui
soumettre (c'est-à-dire se soumettre à
elles-mêmes) le contrôle de tout. En
d'autres termes, il est très difficile à,une
religion de ne pas aboutir à une théo-
cratie ; car, si l'on croit que Dieu existe,
en effet tout est possible. Les exceptions
des religions que l'on croit « démocra-
tiques» ou « conviviales» (comme,
par exemple, certaines formes du pro-
testantisme) sont moins probantes
qu'on pourrait croire; ce n'est pas en
elles-mêmes qu'elles ont trouvé les limi-
tes qui les rendent conviviales (voyez la
Genève de Calvin) : c'est dans la résis-
tance des autres.
Inversement, reconnaissons-le aussi,
la plupart des sociétés civiles de l'his-
toire et la plupart des états, bâtis sur
la force militaire et féodale, l'oppres-
sion sociale, la « légitimité» dynasti-
que ou le clientélisme bureaucratique,
quand ce n'est pas sur la terreur poli-
cière, n'ont de leçons à donner
- et, parfois, en ont à recevoir, même
des religions. Lorsque les deux préten-
tions - celles des religions organisées,
intolérantes, missionnaires et cléricales,
"Vite, éteignons les lumières et rallumons le feu". Gravure 1899
26
celles des états féodalisés, hiérarchisés,
totalitaires - se heurtent (ou se con-
fondent), que reste-t-il à la liberté?
Hélas, j'ai l'impression, avec ces
quelques phrases, d'avoir écrit l'histoire
des neuf dixièmes de l'humanité: tel est
le spectacle désolant qui s'offre à nous.
Le Liban n'est que la phase la plus bru-
tale, et sans doute prophétique, d'une
condition humaine où le religieux et le
racial, les Dieux et les « communautés
de sang » nous montrent leur vraie
nature. Tout le tiers monde n'est qu'un
vaste Liban en devenir. Inversement,
c'est l'Occident (qui pourtant, et lui
seul, a tenté de construire les états et
les nations sur d'autres bases) qui nous
a appris les douceurs du totalitarisme
et des goulags.
Alors ? La réponse me paraît à la
fois très claire, et très difficile. Ou bien
nous nous résignons à assister impuis-
sants au réveil des religions les plus pri-
mitives et les plus intolérantes (chez
nous, ou à nos portes) d'une part - et,
d'un autre côté, au développement des
états bureaucratiques et militaires. Ou
bien nous méditons les seules rares et
fragiles solutions. qui ont jamais été
apportées à ces problèmes, qui ont pro-
duit, dans un monde de sang et de folie,
François Dubet
les seules oasis habitables - et nous
éviterons la culbute finale.
Il me semble que la laïcité à la fran-
çaise, douloureusement engendrée, au
cours du XIX· s., dans le dialogue entre
une religion assez typique - le catho-
licisme romain - et un Etat lui aussi
de quelque importance, mérite d'être
considérée. Seule doctrine, à ma con-
naissance, qui cherche, d'un même
mouvement, une base logique à la
société civile et à l'état et (par la liberté)
un espace propre à la religion. Seul ter-
rain d'entente possible non seulement
entre toutes les religions, mais entre
« ceux qui croyaient au ciel et ceux qui
n'y croyaient pas ». Car la laïcité fran-
çaise n'est pas la simple (et de toute
manière nécessaire) tolérance. Elle pro-
L'EGLISE ET L'ETAT
cède (et elle seule) aux nécessaires sépa-
rations. Non seulement celle de l'Etat
et des Eglises (et du coup, aussi, de tous
les dogmes et de tous les partis). Mais,
au plus profond de chaque citoyen
(c'est-à-dire de chaque homme, car il
n'y a d'homme que le citoyen), la sépa-
ration de la croyance et de la rationa-
lité qui ne peuvent coexister que dans
des sphères différentes.
C'est là le point le plus extrême, et
bien sûr le plus difficile, de la laïcité;
c'est la « morale », la « philosophie»
laïque. Mais, à la différence des reli-
gions, cette philosophie ne prétend
point s'imposer aux autres: elle ne se
plaide que par la raison, elle n'aime
guère l'approbation non réfléchie. Et,
de toutes manières, elle ne réclame pour
elle que la même liberté, exactement,
qu'elle propose à tous les autres,. et qui
sera garantie par la seule institution
neutre et commune à tous: l'Etat.
Pour le reste, elle est une ascèse spiri-
tuelle. •
Préférez-vous le Liban?
Claude Nicolet a publié le Mt§tier de
citoyen dens le Rome rt§publiceine,
l'idt§e rt§publicsine en Frence. Ren-
dre IJ Ct§ser.
Gallimard éd.
La crise de la laicité
Longtemps, le combat de l'Eglise et de l'école laïque, bien
plus que compétition sc.olaire le au
la lutte pour l'installatlon d'un reglme pohtlque et la legltl-
mité d'un modèle culturel. « La République sera enseignante
ou ne sera pas », déclarait un député dans les années 1880.
L'école laïque n'était pas simplement
l'école neutre et l'école de tous, la
France de ces années-là était largement
alphabétisée, elle devait construire la
République autour de quelques princi-
pes essentiels : le patriotisme, la défense
de la démocratie politique, la foi dans
la science, le progrès et la raison.
Si la religion était absente de cette
école, la morale n'y était pas étrangère.
Au-delà de son monopole, l'école reli-
gieuse défendait des valeurs proches de
celles de l'Ancien Régime, un magistère
moral sur les mœurs, l'ordre, la tradi-
tion et quelques privilèges. Chacun con-
naît le sens de ce combat, les discours
et les clichés sont toujours disponibles.
La passion n'est pas morte; protestant
contre les séances d'instruction civique
dispensées dans les écoles par des fonc-
tionnaires des finances, Yannick Sim-
bron, le secrétaire général de la FEN,
déclare: ( à ce train-là, pourquoi pas
23 000 tenants de toutes les Eglises pos-
sibles curés en tête, dans tous les éta-
blisse:nents scolaires de France?»
(Libération, 12-5-89). De leur côté,
quelques évêques de plus en plus sus-
ceptibles perçoivent dans toute
"atteinte au mercredi" les manœuvres
anti·déricales des héritiers du "petit père
Combes".
Ces gesticulations, au sens militaire
du terme, relèvent de stratégies inter-
nes et ne correspondent plus, ni à la
situation de la religion, ni à celle de
l'école ni à celle de la République qui
. n'est "en danger". Le conflit de
l'école de 1984 a montré que le champ
de bataille et les combattants avaient
changé. L'école privée est moins celle
d'un projet religieux qu'un second
réseau offert aux "déçus du public".
Son élitisme social reste sensible, mais
les inégalités au sein du service public
sont connues de tous; les élèves de ter-
minale C du Lycée Louis Le Grand et
leurs camarades d'un LEP de la ban-
lieue Nord sont-ils réellement dans le
même service public ? L'école religieuse
ou libre est simplement devenue privée
et elle a su mobiliser ses consomma-
teurs. Au même moment, le projet laï-
que n'a guère touché les gens au-delà
des rangs des enseignants eux-mêmes
comme s'il était devenu incapable de
proposer un modèle de culture et d'en-
seignement susceptible de donner sens
à la laïcité étendue à l'ensemble de
l'école. En fait, la question qui se pose
aujourd'hui est moins celle de la laïcité
et de la religion, tant la laïcité de l'édu-
cation publique est indiscutée, que celle
de l'égalité des chances, de la qualité
des services plus ou moins offerts ou
plus ou moins vendus, de la capacité
d'autonomie et d'initiative des établis-
sements, de la possibilité de diversifier
les services, les programmes et les
apprentissages.
Si l'égalité, le droit des enfants à la
culture et à l'éducation peuvent appa-
raître comme des projets et des enjeux,
la laïcité s'est largement vidée de son
contenu militant et progressiste par son
abandon au seul corps des enseignants
comme le manifestent les prises de dis-
tance récentes des associations de
parents d'élèves de gauche avec le
syndicalisme enseignant. Alors que bien
des écoles catholiques en titre ne le sont
plus en fait, il y a de nombreuses aumô-
neries dans les lycées et les collèges, le
culte des Lumières et du progrès sont
emportés dans la crise de l'orgueil de
la modernité. Si la laïcité reste une
. vertu, c'est moins par ses valeurs pro-
pres que par sa tolérance, elle doit
moins viser à former des citoyens selon
un modèle unique que l'on ne parvient
plus à définir, qu'à reconnaître la plu-
ralité des demandes culturelles et édu-
catives. Mais ceci ne peut plus s'appa-
renter au combat contre l'obscuran-
tisme religieux. La plupart des deman-
des religieuses ne gébordent pas la scène
du privé et n'en appellent pas à la for-
mation d'un modèle éducatif unique.
Et ce serait rendre un mauvais service
à l'école que de s'appuyer sur les quel-
ques manifestations de fondamenta-
lisme religieux, pour créer, en retour,
un "intégrisme" laïque dont le contenu
nous échappe. La situation scolaire
française n'est pas celle de la Vendée
ou de l'Alsace.
On ne peut pour autant croire à une
disparition probable du religieux, selon
la foi positiviste qui fut un des piliers
de la laïcité. L'installation en France
d'une communauté musulmane montre
bien que la fin du religieux n'est pas
pour demain et que le problème édu-
catif central est celui de la création d'un
corps de valeurs et de convictions per-
mettant à chaque famille de croyance
de se sentir. acceptée et respectée. Mais
déjà les pratiques précèdent l'idéologie.
Des membres de la Ligue de l'enseigne-
ment rencontrent leurs pairs de l'ensei-
gnement catholique, les uns et les autres
bravant les accusations de "trahison".
Les langues régionales, longtemps chas-
sées de l'école et détruites au nom de
l'unité nationale, sont maintenant
enseignées par des professeurs qui ne
se perçoivent pas comme les fourriers
de la laïcité. La civilisation musulmane
est enseignée aux élèves des collèges par
L'EGLISE ET L'ETAT
des professeurs que l'on ne peut soup-
çonner de sympathies khomeinistes.
Dans une société où la plupart des gens
ne vont plus à la messe, mais qui bai-
gne dans l'architecture religieuse, les
mythes, les valeurs et les patronymes
chrétiens, l'école laïque ne peut tour-
ner le dos à cet héritage et le renvoyer
au seul domaine privé. Faut-il enseigner,
l'histoire comme le récit du progrès
continu et le triomphe des Lumières, ou
faut-il la concevoir comme l'histoire des
cultures et des civilisations qui se com-
battent, s'allient et se transforment
mutuellement ?
La laïcité en a appelé à un modèle
culturel unique qui a été au principe
d'une homogénéité des pédagogies, des
Jean Lacoste
programmes et des rythmes d'appren-
tissage. Maintenant que sa tâche a été
accomplie, on sait quels en furent la
grandeur et le prix. La grandeur en a
été l'unité nationale et la citoyenneté,
le prix en a été la brutalité de la sélec-
tion, la fermeture de la culture scolaire
sur elle-même et le corporatisme de
ceux qui se sont identifiés à cette
œuvre. Le refus de la diversité a été la
câution du conservatisme et d'un éli-
tisme qui n'avait de républicain que le
nom. Chacun s'efforce, les enseignants
comme les autres dès qu'il s'agit de
leurs propres enfants, de détourner à
son profit l'unité du service public par
le choix judicieux des filières et des éta-
blissements ; on peut très bien avoir un
usage privé de l'école laïque. Pour plus,
scandaleux qu'ils puissent paraître, les
privilèges du privé n'en sont pas, par
nature, différents.
L'école
de la démocratie
Ne pouvant plus être celle d'une
République déjà là, l'école laïque doit
être celle des élèves, de la démocratie,
de la négociation des demandes diver-
ses. La laïcité combattante de la démo-
cratie politique et de l'ordre scolaire
doit maintenant devenir celle de la
démocratie scolâire elle-même, c'est là
qu'elle peut retrouver un sens et une
force qui semblent l'avoir abandonnée.
La construction d'un projet d'égalité et
27
de démocratie scolaire, de diversifica-
tion des opportunités et des manières
d'apprendre est, aujourd'hui, la meil-
leure arme à opposer à ceux qui con-
çoivent l'éducation comme un pur 'mar-
ché ou le lieu d'un endoctrinement qui
n'est pas seulement religieux. Elle est
aussi le meilleur moyen de ne pas lais-
ser les Droits de l'Homme au domaine
creux des incantations et de faire de
l'école un espace éducatif.
François Dubet est maître de confé-
rences à l'Université de Bordeaux et cher-
cheur à l'EHFSS. Dest notamment l'au-
teur de le Mouvement ouvrier, et la
Galère: jeunes en survie (Fayard, 1984
et 1989).
Une entorse à la laicité
le statut de l'Alsace-Lo,rraine
Il peut être éclairant, pour comprendre la singularité de
la laïcité française, de rappeler pour quelles raisons les trois
départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle
échappent aujourd'hui encore au droit commun de la sépa-
ration de l'Eglise et de l'Etat.
Lorsqu'en 18711' Allemagne annexa
l'Alsace et une partie de la Lorraine -
la Moselle actuelle -, elle commença
par laisser en place le système juridique
français. Par la suite, l'Alsace-
Lorraine, devenue un territoire à sta-
tut particulier, un Reichsland, gouverné
par un Statthalter mais dépendant
directement du cabinet de l'Empereur,
fit l'objet d'un travail législatif impor-
tant, de sorte qu'en 1918 elle était régie
par un droit local sui generis, mêlant
droit allemand et ancien droit français,
et dans certains domaines Oes assuran-
ces, la sécurité sociale, le foncier, la
chasse, le droit communal) supérieur à
la législation française de l'époque.
Les cultes, en particulier, demeu-
raient régis par la législation française
du XIX' siècle: le C:oncordat du 26
Messidor an IX 1 - promulgué par
la loi du 18 Germinal an X - pour
l'Eglise catholique, les articles organi-
ques ajoutés par Bonaparte à la loi
de 1801 pour les deux Eglises protes-
tantes - l'Eglise réformée et l'Egli-
se luthérienne de la Confession
d'Augsbourg -, et les textes de 1808,
1831 et 1844 pour le culte israélite. Ces
quatre cultes bénéficiaient donc d'une
reconnaissance officielle ,Oes autres
n'étant que licites), et ils étaient érigés
en service public. De fait, les ministres
du culte - prêtres, pasteurs et rabbins
- percevaient de l'Etat un traitement
et avaient droit à une pension, sans être
à proprement parler des fonctionnaires,
puisqu'ils étaient nommés par les auto-
rités religieuses. Chaque culte était doté
d'un.e organisation administrative pro-
pre. Par exemple, dans le culte catho-
lique, un établissement public, le con-
seil de fabrique, était chargé des inté-
rêts matériels de la paroisse, le diocèse
étant, quant à lui, une circonscription
administrative gérée par un évêque.
L'Etat mettait ainsi des moyens
matériels à la disposition des Eglises -
les collectivités locales fournissant les
lieux de culte et le logement - en se
réservant le droit d'exercer un certain
contrôle. Il pouvait s'opposer à la dési-
gnation d'un curé par l'évêque et ce
dernier était nommé par le chef de
PEtat, ie pape accordant par une buiie
l'investiture canonique.
L'enseignement public primaire,
quant à lui, demeurait régi par la loi
Falloux de 1850 et était donc confes-
sionnel.· Un enseignement religieux
obligatoire était dispensé par des con-
gréganistes dans les lycées et collèges et
l'Université abritait deux facultés de
théologie, l'une protestante et l'autre
catholique.
L'Alsace que la France récupérait en
1918 avec une partie de la Lorraine,
après quatre ans d'une guerre terrible,
ne connaissait donc ni les lois scolaires
de Jules Ferry, ni la loi sur les associa-
tions de 1901, ni la loi de séparation de
l'Eglise et de l'Etat de 1905. Or, le gou-
vernement se trouvait devant la même
difficulté technique que l'Allemagne en
1870 : on ne modifie pas en un jour
toute la législation civile et commerciale
d'un pays. En outre, les Alsaciens, pour
qui la République laïque, Clemenceau
en tête, s'était battue, paraissent atta-
chés à leur droit particulier, que Jof-
fre, au demeurant, en 1914, et Viviani,
en 1915, avaient promis de conserver.
De plus, comme l'observa Lazare Weil-
1er lors du premier débat à la Chambre
sur cette question, le I,r octobre 1919,
en présence du commissaire général
chargé d'administrer les départements
recouvrés, Millerand, il existait « un
certain trouble moral, non seulement
dans la population ouvrière, mais dans
l'élite de la jeunesse alsacienne ». Il fal-
lait se rendre à l'évidence: les
tions qui avaJent été formées pendant
ces cinquante années d'annexion alle-
mande, quel que fût leur attachement
à la France, se sentaient exclues du
système d'encadrement mis en place par
l'administration française, avec ses con-
cours, ses règles et sa langue. La loi du
17 octobre 1919 affirmâ donc prudem-
ment que les lois et règlements en
vigueur au 11 novembre 1918 étaient
maintenus jusqu'à l'introduction de
nouveaux textes.
La modification du droit local fut
très progressive. C'est seulement en
1924 que la législation civile et commer-
ciale fut adaptée au droit français. Mais
lorsque Edouard Herriot, président
du Conseil du Cartel des gauches,
annonça dans sa déclaration ministé-
rielle du 19 juin 1924, donc dans son
programme d'action politique, que le
gouvernement, pour « hâter la venue
du jour où seront effacées les derniè-
res différences de législation », allait
« préparer les mesures qui lui permet-
tront. .. d'introduire en Alsace et en
Lorraine l'ensemble de la législation
républicaine », ce fut un beau tollé.
Robert Schuman répondit à Herriot au
nom de la majorité des représentants
alsaciens'- Affrontement presque
symbolique. On peut même se deman-
der si, au moment où le député de la
Moselle oppose au projet radical la
nécessité de résoudre rapidement « cer-
tains problèmes économiques de grande
portée tels la canalisation de la Moselle
ou l'amodiation des mines de
potasse », il n'esquisse pas la méthode
1924-25, une grande
agitation cléricale
qui lui permit de jeter en 1950 les bases
de la Communauté européenne du
charbon et de l'acier et d'ouvrir, ce
sant, la voie à l'Europe démocrate-
chrétienne que nous connaissons.
On vit en tout cas se développer en
1924-1925, dans la France catholique,
notamment en Bretagne et en Vendée,
une grande agitation cléricale qui rap-
pelle celle à laquelle on assista soixante
ans plus tard à propos du projet de loi
Savary et du « grand service public uni-
fié et laïque » promis par Mitterrand
pendant la campagne électorale de
1981. En 1925 l'archevêque de Stras-
bourg, Mgr Ruch, ordonna à ses fidè-
les de prier chaque jour après la messe
contra persecutores Ecclesiae, contre les
persécuteurs de l'Eglise... Le cardinal-
archevêque de Bordeaux attaqua, quant
à lui, la laïcité en affirmant que « toute
société qui renie Dieu creuse son tom-
beau ». Mais les protestants et les israé-
lites firent aussi connaître leurs inquié-
tudes.
Un argument qu'Herriot avait déjà
évoqué pour s'opposer en 1920 au réta-
blissement des relations diplomatiques
avec le Saint-Siège, à l'initiative de Mil-
lerand devenu président du conseil,
était que le Concordat avait été un
traité international qui n'existait plus
juridiquement depuis 1870. Robert
Schuman et les Alsaciens estimaient au
contraire qu'il était d'abord une loi
interne, régulièrement promulguée,
et jamais abrogée en Alsace, donc tou-
jours en vigueur. Le Conseil d'Etat
consulté par Herriot leur donna raison,
et le Cartel des gauches en resta là.
On peut considérer le maintien, au-
jourd'hui encore, en Alsace-Lorraine
du Concordat et des textes applicables
aux trois autres cultes, comme une
défaite de plus de la laïcité, et même
comme une violation du principe cons-
titutionnel, constant selon lequel « la
Franée est une République indivisible,
et laïque » (article 1de la Constitution
de 1946 et article 2 de celle de 1958).
Pourtant, à l'exception de quelques
voix isolées dans les syndicats d'ensei-
gnants, personne ne remet sérieusement '
en question ce particularisme. Pour
quelles raisons ?
On doit rappeler d'abord que le
système en vigueur en Alsace est tout
de même un système de tolérance qui
perpétue les principes de la Révolution
en ce qu'il accorde droit de cité non seu-
lement au catholicisme, mais aux cuI-
tes protestants et juifs. Il ne se réduit
pas à la « belle capucinade» du Con-
cordat avec le Saint-Siège. Le catholi-
cisme ne peut plus prétendre être la reli-
gion de l'Etat, comme au temps de la
Restauration et dans les rêves d'une
,droite autoritaire, et la pluralité recon-
nue des cultes fait perdre de son tran-
chant à l'anticléricalisme, qui a davan-
tage de raisons de s'indigner de la situa-
tion dans certains départements de
1,'Ouest. En outre, l'évolution des
mœurs a atténué considérablement le
caractère confessionnel des écoles et les
parents Peuvent demander que leurs
enfants ne suivent pas l'enseignem<<nt
religieux obligatoire. En réalité.
la distance, dans la pratique, n'est pas
si grande entre le statut particulier qui
reconnaît ces quatre cultes sociologi-
quement dominants et la loi de 1905
dans son application réelle. Si l'article
2 de cette loi stipule que la République
ne reconnaît, ne salarie et ne subven-
28
tionne aucun culte, l'article premier
pose aussi que la République assure la
liberté de conscience et garantit le libre
exercice des cultes, et la jurisprudence
du Conseil d'Etat a tiré les conséquen-
ces de ces deux principes difficiles à
concilier.
Si le statut particulier de l'Alsace-
Lorraine ne soulève pas aujourd'hui de
problèmes, c'est aussi en partie parce
que l'Etat a renoncé à exercer vérita-
blement le droit de contrôle dont il dis-
pose, même si l'actuel ministre de l'In-
térieur, qui est aussi-le ministre des CuI-
tes pour l' Alsace-Lorraine et dont les
origines protestantes sont bien connues,
semble plus que ses prédécesseurs atta-
ché au respect des formes. En fait,
l'Etat français a baissé les bras face à
l'Eglise de Rome et aux évêques de
combat qu'elle a nommés, et l'on pour-
Entretien
rait peut-être dire que le combat laïc de
1905 a surtout porté un coup mortel au
gallicanisme. Aujourd'hui, l'Eglise de
France est reprise en main par le Vati-
can, Concordat ou pas, et, en Allema-
gne, lorsqu'il s'est agi de nommer un
successeur à l'archevêque HOffner à
Cologne, l'on a vu le peu de cas que
Rome faisait de l'autonomie du chapi-
tre et des procédures prévues par le
Concordat de 1929, malgré les discrè-
tes représentations des ministres prési-
dents Rau et Vogel.
A l'heure où l'on cherche à définir
la place de l'Islam dans la République
française, et où l'Eglise catholique cher-
che à exercer, par médias interposés, un
magistère moral que les Français ne
réclament pas, il pourrait être utile de
redéfinir clairement ce que doivent être
la laïcité et la neutralité de l'Etat. On
peut attendre de l'Etat non seulement
qu'il admette, mais, comme dit la loi
de 1905, qu'il « garantisse» et
« assure » le libre exercice des cultes,
parce qu'il ne lui appartient pas de
combattre les croyances qui ne trou-
blent pas l'ordre public, et qu'il n'est
pas dans son pouvoir de changer par
des lois ou des décrets l'histoire du pays
et de modifier les convictions intimes
des gens.
Le XX, siècle nous a appris, espé-
rons-le, à nous méfier des Etats qui
veulent mobiliser les consciences. En
revanche,la plus grande vigilance s'im-
pose face aux formations cléricales tou-
jours renaissantes, qui cherchent à
imposer à l'ensemble des citoyens les
conceptions particulières d'une organi-
sation minoritaire. L'Etat doit donc
veiller à ce que tous les cultes puissent
L'EGLISE ET L'ETAT
être librement pratiqués par ceux qui le
désirent, mais c'est précisément parce
que l'Etat laïc respecte la diversité des
croyances qui s'expriment par des cuI-
tes publics, qu'il doit s'opposer avec
fermeté aux prétentions d'organisations
qui sont, de par leur structure, leur his-
toire et leur doctrine, incapables d'ac-
cepter le pluralisme des sociétés moder-
nes, et qui, surmontant leur très
ancienne hostilité réciproque, font par-
fois paradoxalement cause commune
pour défendre ce qu'elles ont en com-
mun, la prétention de détenir chacune,
à elle seule, la vérité absolue.

Emile Poulat : "Tout le monde
se reconnait dans la laicité"
Depuis ses premiers travaux, qui datent des années cin-
quante, Emile Poulat analyse l'itinéraire du catholicisme dans
les sociétés modernes. Sociologue, historien, il a publié en
1988 un important Liberté-Laïcité. La guerre des deux France
et le principe de la modernité (Cerf-Cujas) qui étudie la for-
mation du modèle français de la laïcité et s'interroge sur ses
perspectives actuelles.
O. L. - En France, nous distinguons
laïc et laïque. La notion de laïcité
appartient-elle à d'autres cultures
que la n6tre ?
E.P. - Le mot laïque, au sens de la laï-
cité républicaine, est intraduisible., "Laï-
cité" devient "Iaïcita" en italien : mais
est-ce une traduction ou un simple cal-
que? Les Anglo-saxons ont deux
mots: "lay" pour laïc, opposé au clerc,
et "secular" pour laïque. Mais en fran-
çais, "séculier" a un autre sens que
laïc. Ni l'arabe ni l'hébreu n'ont de mot,
et pour le turc, seule langue non latine
où il existe, c'est très simple: Il est
décalqué du français.
O.L. - Si le mot est unique, c'est
que le modèle francais est u.nioue ?
E. P. - En effet. La voie française vers
la sécularisation, qui est à proprement
parler la laïcité, ne se retrouve que dans
les pays francophones ou marqués par
la culture française. Nous sommes
devant un processus historique de lon-
gue durée, où l'on peut distinguer des
seuils, des étapes qui s'enchaînent.
Le Moyen Age n'avait aucune idée
de ce qu'on appelle aujourd'hui la laï-
cité. J'ai appelé "laïcité sacrale" les
phénomènes que l'on désigne par
"esprit laïque" au Moyen Age.
Les pères de la Révolution, à com-
mencer par Marat, disent qu'un indi-
vidu peut être, pour son compte,
incroyant, déiste, voire athée, mais
qu'une société ne peut pas se passer
de religion. On a des textes dans les-
quels les Montagnards se félicitent
d'avoir écrasé le monstre de l'athéisme.
On est là dans la deuxième phase, la
"laïcité éclairée", en référence aux
Lumières.
Avec la III" République, on voit naÎ-
tre ce que j'ai appelé la "laïcité radica-
lisée". Là, véritablement, la République
entend se passer des services de
l'Eglise et ne reconnaître aucun culte.
L'instruction, c'est la lumière, 1885
Elle n'a besoin ni de Dieu, ni d'Eglise,
ni de clergé : elle peut vivre et elle tient
par elle-même. Elle n'a besoin que
d'une morale.
Et depuis la loi de séparation de 1905,
cette laïcité n'a pas cessé d'évoluer
dans un sens de plus en plus compré-
hensif pour les religions, de moins en
moins combatif contre elles. On abou-
tit ainsi à une espèce de compromis :
tout le monde se reconnaît dans la laï-
cité, même si chacun ne met pas le
même contenu sous ce mot. Et en
1946, la laïcité devient une valeur cons-
titutionnelle. De même, à nouveau, en
1958. C'est-à-dire que les communis-
tes, les socialistes, les démocrates-
chrétiens, les gaullistes et par deux fois
le peuple français, sont d'accord pour
dire: la France est une république laï-
que. C'est ce que j'ai appelé la laïcité
reconnue.
O. L. - Dans votre livre, vous insis-
tez sur des continuités surprenan-
tes: les instituteurs de la "'0 Répu-
blique, à vous suivre, sont presque
les enfants des Petits Frères...
E. P. - Tous les républicains laïques de
la III" République sortaient, à peu de
choses près, des écoles chrétiennes.
O.L. - C'étaient pratiquement les
seules écoles.
E.P. - Oui, justement! Cela supposait
donc un mouvement d'émancipation,
d'affranchissement. C'est une fois au-
dehors que l'on a envie de ne pas être
le seul émancipé et que l'on va tenter
de mettre l'ensemble du pays à l'heure
de sa propre émancipation, en se disant
que la société le désire.
La laïcité est là, chez ces catholiques,
elle est dans cette frange, elle n'est pas
au niveau de la hiérarchie, des dévots,
des pratiquants réguliers, elle est au
niveau de ces catholiques qui se veu-
lent à la fois dans l'Eglise et en dehors
du cléricalisme. Jules Ferry disait: « Je
ne dois pas oublier que je suis député
d'un département où mes électeurs
sont aussi attachés à la République
qu'à leur reposoir de procession de
Fête-Dieu. »
Q. L. - Ce modèle francais. oui fait
de l'anticléricalisme une vieille lune,
semble stable. Mais il suffit qu'il soit
touché par un pouvoir politique
pour qu'aussit6t la vapeur jaillisse
avec une force inouïe, comme en
1984.
E. P. - Il ne faut pas prendre les vagues
de l'océan pour un raz-de-marée.
Pour ce qui concerne précisément la
grande manifestation de défense de
l'école libre, je crois qu'elle demande
à être étudiée pour elle-même. Elle
repose sur une exceptionnelle capacité
d'organisation et sur une préparation
de plusieurs mois. Elle était tout sauf
spontanée ou improvisée.
UN ANIMAL RELIGIEUX
O. L. - Aux Etats-Unis, on doit par-
Ier de séparation, et en France de
laïcité. Séparation et laïcité sont
deux notions qu'il faut distinguer.
E.P. - C'est ce que les Français ont
du mal à comprendre. La laïcité à la
française est née du problème de l'Etat
dans son rapport à l'Eglise, du désir des
pouvoirs publics de s'émanciper par
rapport à la puissance ecclésiastique.
Aux Etats-Unis, le problème politique
a été tranché par l'indépendance...
Mais il ne faut pas oublier que les Amé-
ricains étaient en grande majorité, reli-
gieusement, des minoritaires qui
avaient fui la Grande-Bretagne pour
pouvoir vivre le christianisme tel qu'ils
le concevaient. Ils avaient la hantise
qu'on leur impose à nouveau, dans cet
Etat indépendant, une Eglise d'Etat, la
Church of England. Ils ont donc mis un
veto à toute Eglise établie. La liberté
religieuse n'était pas pour eux une
valeur mais une issue.
O. L. - Mais n'ya-t-il pas des entor-
ses, des cas qui dérogent au modèle
français de la laïcité, l'Alsace, la
Moselle, la Guyane... ?
E.P. - En France, nous nous gargari-
sons avec notre bonne conscience,
avec notre idée de laïcité, mais voyons
les textes et les pratiques ! Par exem-
ple, la loi de 1905 n'a touché ni aux
congrégations, qui avaient leur régime
propre, ni aux missions, ni à l'enseigne-
ment privé, qui est une liberté fonda-
mentale de la République, ni aux rela-
tions avec le Saint-Siège. En particu-
lier, en vertu des lois, il a longtemps
fallu aux congrégations l'autorisation
ou la reconnaissance légale. Il leur faut,
dans leur dossier, la caution d'un évê-
que. Cela veut dire que la République
Française qui ne reconnaît pas les cuI-
tes, quels qu'ils soient, reconnaît l'au-
torité de l'évêque!
O.L. - Avec l'Islam en France, la
situation se transforme.
E. P. - L'islam pose brutalement des
problèmes auxquels la laïcité à la fran-
çaise n'avait pas songé. De même pour
le judaïsme. La communauté juive est
beaucoup plus discrète parce qu'elle a
des traditions derrière elle et que pour
elle, la loi du pays, c'est la loi. Mais les
juifs disent bien que le droit français est
très marqué par la tradition chrétienne
et qu'il n'est pas taillé pour eux. C'est,
par exemple, tout le problème du shab-
bat et des fêtes religieuses.
O. L. - L'attention que l'Etat porte
de plus en plus aux communautésjui-
ve et musulmane pourrait l'habituer
à prendre davantage en considération
les forces religieuses. Ce serait une
sorte de retour sur ce mouvement
de méfiance de l'Etat vis-à-vis de la
religion, de refoulement des Eglises
comme puissance politique ou cul-
turelle, une sorte de remise en
cause de la situation de l'Etat.
E.P. - La loi de séparation n'a pas fait
l'unanimité des républicains, même si
tous ont voté pour. Ses adversaires
disaient : nous allons perdre là notre
seul moyen de contrôle. Conserver ces
liens, reconnaître légalement les com-
munautés religieuses, l'Eglise, est une
manière de garder un moyen d'action
et de contrôle.
O.L. - L'Eglise ne cesse-t-elle pas
d'être une force proprement reli-
gieuse pour devenir plutôt une force
morale?
E.P. - Les Eglises acceptent de jouer
le jeu d'une société qui n'a pas besoin
d'elles, et disent: si on n'a pas besoin
de nous, nous sommes libérées pour
vivre autrement, remplir d'autres fonc-
tions. En même temps, du côté de la
société qui entend faire cette expé-
rience, il y a cette interrogation: où
allons-nous ? A quoi croyons-nous ? Si
bien qu'il y a incertitude des deux
côtés.
O. L. - Est-ce que vous diriez que la
lente sécularisation, chaotique, de
l'Eglise, s'accompagne d'un épuise-
ment du sacré?
E. P. - Je me suis fait ma petite défi-
nition du sacré, et elle est opératoire.
Le sacré, c'est ce qui légitimise le sacri-
fice, et ce qui interdit le sacrilège. Nous
avons chacun notre sacré quelque part,
et il marche: « touche pas à... »
O. L. - Vous le dissociez du fait reli-
gieux.
E.P. - Le religieux est quelque chose
d'infiniment .plus flou. Les "nouvelles
sectes" : est-ce que c'est religieux ou
pas ? Les sectes orientales, extrême-
orientales... on ne sait plus très bien où
on en est.
O. L. - Il est quand même difficile
29
d'accepter l'idée qu'une religion
puisse ne pas être sacrée.
E. P. Dans le catholicisme
aujourd'hui, la conscience du sacré ne
m'apparaît pas très vive. Par contre, je
vois manifestement un retour à la cons-
cience religieuse. Mais on ne va pas
tuer pour ça et ce n'est pas pour ça
qu'on va se faire tuer. Ouand l'Eglise
catholique est intervenue dans l'affaire
Rushdie, ça n'a pas été au nom de la
vérité blessée, mais au nom du respect
des convictions de tout le monde. C'est
tout sauf du sacré. Par contre, dans les
milieux traditionalistes, on est en plein
sacré, au sens de sacrilège et de sacri-
fice. Eux sont prêts au martyre.
Le sacré est quelque chose d'irration-
nel, c'est le réflexe qui jaillit du fond de
vous-même. Or, on est devant une
Eglise qui a fait l'expérience de la rai-
son, et elle n'a pas tué le religieux. Mais
raison et sacré ne font pas bon
ménage.
O. L. - A la limite, la raison et le
sacré se séparent: Monseigneur
Lefebvre d'un côté et le reste de J'au-
tre côté.
E.P. - Oui. vérité et sacré. Ceci méri-
terait une réflexion ultérieure. Je crois
que le rapport à la vérité des chrétiens
d'aujourd'hui a changé, précisément
parce qu'il ya maintenant cette média-
tion de la raison.
Propos recueillis
par Louis Arénilla
et Michel Wieviorka
UN ANIMAL RELIGIEUX
Wladimir Berelowitch
Religion et politique
à l'Est
Le triangle pouvoir - Eglise -
société apparaît de plus en plus comme
une clé de l'avenir en Europe de l'Est,
d'autant plus qu'il est en pleine évolu-
tion. Le prochain numéro de L'autre
Europe (nO 21-22, à paraître en
automne 1989) lui est entièrement con-
sacré. Numéro exceptionnel, de plus de
200 pages, il puise à plusieurs sources
que voici.
D'une part, il est le fruit d'une
recherche collective, objet d'un sémi-
naire qui eut lieu à la Fondation Saint-
Simon il y a plusieurs années, avec des
con.tributions de Margaret Manale sur
la RDA, Istvan Kemeny sur la Hongrie,
Jacques Rupnik sur la Tchécoslova-
quie, Mihnea Berindei sur la Rouma-
nie et Stevan Pavlowitch sur la Yougos-
lavie, études de cas complétées par cel-
les de Bernard Lory et Odile Daniel sur
la Bulgarie et l'Albanie. D'autre part,
plusieurs articles comme celui de
Patrick Michel, artisan du numéro, ou
de Jean-Yves Calvez, posent les problè-
mes généraux des relations entre Etats
et églises, entre le bloc communiste et
le Vatican. La Pologne fournit un sujet
en elle-même: Adam Michnik, Marcin
Frybes, Oskar Czeczot s'inquiètent,
chacun à sa manière, de la fusion entre
l'Eglise et la société civile, au point de
regretter, comme le Polonais Czeczot,
les traditions de la libre-pensée polo-
naise dont il entrevoit aujourd'hui le
« tombeau ». Le virage de la politique
religieuse des régimes communistes,
tout au moins en Pologne, et surtout
en Hongrie et en URSS, font l'objet des
études de Patrick Michel (pour l'ensem-
ble du bloc),.de Kathy Rousselet (pour
l'URSS) et du sociologue hongrois
Miklos Tomka. Enfin le numéro con-
tient plusieurs études sur des minorités
religieuses: musulmans en Yougosla-
vie (Alexàndre Popovic) uniates en
Ukraine occidentale (Bohdan
cywinski), israélites en Pologne (Kons-
tanty Gebert).
Par-delà la diversité des études, plu-
sieurs constantes .apparaissent d'un
bout à l'autre du bloc. A l'évidence les
projets initiaux des régimes communis-
tes, qui visaient à éradiquer les religions
et à briser les églises, ont totalement
échoué dans la plupart des pays. Bien
plus, les églises ont souvent servi de
refuge à une société civile en voie de
renaissance, particulièrement
lorsqu'elles avaient su résister à la tor-
nade, comme en Pologne. En outre, la
religion, comme ailleurs dans le monde,
se mêle étroitement à la renaissance
nationale, car elle est une des voies fon-
damentales par lesquelles les nations et
nationalités recouvrent l'identité. Cela
est vrai aussi bien en Pologne qu'au
Kosovo ou en URSS, dans les pays bal-
tes ou dans la zone musulmane.
La polarisation entre Etat-parti d'un
côté, Eglises. de l'autre, aboutit à une
situation inédite où les idées de liberté,
de progrès, de démocratie libérale,
cœxistent avec un certain fondamenta-
Une double polarisation
lisme religieux tant que la protection de
l'Eglise est nécessaire face à la menace
de l'Etat. Mais cette coexistence peut
aboutir à des confusions, l'idée même
de laïcité, discréditée par les régimes en
place «( athées militants » et non laï-
ques) disparaît dans une totale inver-
sion des signes. Enfin certains gouver-
nements, comme en Hongrie ou en
URSS, paraissent découvrir sur le tard
que la vie religieuse peut avoir du bon
et tentent d'instrumentaliser les Eglises
tout en leur accorçlant de nouvelles
marges de manœuvre. Khartchev, le
« ministre des cultes » soviétique et
artisan de cette nouvelle politique, dont
30
UN, ANIMAL RELIGIEUX
une conférence est reproduite dans le
numéro, appelle à former de nouveaux
prêtres orthodoxes, plus dynamiques,
plus près de leurs ouailles, tout en
maintenant la prééminence du parti
dans le choix et la formation de ces prê-
tres. Aussi la fable de Slawomir Mro-
zek qui ouvre le numéro et qui met en
scène un prêtre jouant à cache-cache
avec le diable et aussi avec sa propre
conscience garde-t-elle toute son actua-
lité.
Entre ces deux protagonistes, qui
espèrent chacun gagner la partie, le sim-
ple mortel se sent quelque peu étouffé,
comme en Pologne. Autant dire que les
trois sommets du triangle ont une par-
tie bien difficile à jouer et dont il serait
bien présomptueux de prédire l'issue.

John Atherton
USA, la Bible et les urnes
Le prédicateur itinérant: Billy Graham
L'Amérique se nourrit de ses paradoxes. Au cœur même
de la société post-industrielle vivant à l'heure "technotroni-
que" se dresse le spectre d'un retour au fondamentalisme pro-
testant. Selon ses prédicateurs qui envahissent les foyers (40 %
des foyers américains regardent une émission religieuse au
moins une fois par semaine), la Bible est non seulement source
de valeurs morales, mais elle fournit également les bases d'un
programme politique et économique bien précis.
Les télévangélistes, taux d'écoute
et dons des fidèles
comme du dernier bastion de Dieu con-
tre le communisme athée fonde la poli-
tique d'escalade militaire qui sera celle
de Reagan. Ainsi se construit un nou-
veau populisme musclé reposant sur
une lecture sélective de la Bible (aussi
arbitraire que celle qui, au XIX' siècle,
trouve dans l'Evangile la justification
de l'esclavage).
Toutefois, pour que cette alliance
prenne forme, il a fallu que les fonda-
mentalistes abandonnent leur vision
d'un monde condamné d'avance. Dans
ce processus la télévision joue un rôle
essentiel, non seulement en créant un
public à l'échelle nationale, mais en
favorisant la montée d'une poignée de
vedettes, véritables imprésarios de
l'église électronique, se prêtant au sen-
sationnel publicitaire pour faire mon-
ter les taux d'écoute et faire affluer les
dons des fidèles. Leur succès est tel que
non seulement ils se taillent de solides
empires médiatiques, mais ils se lancent
également dans des activités annexes :
construction de collèges, financement
de fondations, création de parcs d'at-
traction (Heritage Village, le parc d'at-
traction "chrétien" de Jim Bakker
vient en troisième après les deux Dis-
neylands). Comment; dans ces condi-
tions, exhorter les croyants à se retran-
cher des affaires de ce monde? Déjà
les formats extrêmement souples de ces
émissions "religieuses" les amènent à
aborder tous les sujets de l'actualité. De
là à s'engager politiquement il n'y a
qu'un pas, franchi allègrement en 1979
par le pasteur Jerry Falwell, fondateur
de la Moral Majority.
Où en est-on aujourd'hui? Selon
certains observateurs, la nouvelle droite
chrétienne est en perte de vitesse, et ceci
pour deux raisons: d'abord les taux
d'écoute des grands prédicateurs ont
baissé après les scandales récents qui
ont éclaboussé Jim Bakker (malversa-
tion de fonds) et Jimmy Swaggart
(démêlés avec une prostituée) et de ce
fait ont discrédité tous les télévangélis-
tes. Ensuite, la communauté évangéli-
que ne vote pas en bloc comme on a pu
le craindre lors des élections de 1980
quand plusieurs libéraux de gauche ont
été éjectés du Congrès grâce à des cam-
pagnes animées par des groupes fonda-
mentalistes de choc. L'échec de la cam-
pagne présidentielle du pasteur Pat
Robertson serait la preuve décisive du
déclin de leur influence politique.
Cependant, cette vue optimiste est su-
jette à caution. Une étude récente (1)
conclut qu'en tenant compte de la dif-
fusion par câble, la tendance générale
du taux d'écoute est à la hausse. (Le
"700 Club" de Pat Robertson touche
Ces deux parties, non sans se méfier
les uns des autres, sont obligés de cons-
tater la convergence de leurs intérêts.
La défense morale de la société chère
aux évangélistes et la campagne menée
par la nouvelle droite à coups d'argu-
ments économiques contre les program-
mes d'assistance publique se rejoignent
pour attaquer l'interventionnisme
d'Etat et défendre la famille. L'hosti-·
lité des fondamentalistes face aux déci-
sions des cours de justice en faveur des
droits civiques trouve sa justification
dans le retour à un capitalisme sans
contrainte. La vision d'une Amérique
dans les églises - ou plutôt dans les
para-églises que sont les mouvements
évangélistes - un autre modèle de
société qui prendrait au pied de la
lettre l'expression under God.
Parti du Sud rural, trouvant son
audience parmi les gens âgés et les éco-
nomiquement faibles, ce mouvement
s'étendra rapidement à l'Ouest et à la
nouvelle classe moyenne encore incer-
taine de son statut social. Le candidat
Carter est en 1976 le premier homme
politique à bénéficier de ce courant.
Que ce born-again Christian que fut
Carter soit un Démocrate témoigne
encore d'un certain flottement quant à
la ligne politique à adopter, flottement
qui prendra fm une fois que la nouvelle
droite, née de la campagne présiden-
tielle de Goldwater, reconnaîtra dans
ces chrétiens réprobateurs l'électorat de
ses rêves.
Cette vision consensuelle vole en
éclats face aux chocs successüs produits
par le mouvement pour les droits civi-
ques, la guerre du Vietnam, et le Water-
gate. C'est précisément le caractère
théâtral de ces événements qui masque
aux yeux du grand public le ressenti-
ment grandissant de toute une catégo-
rie de la population qui rejette en bloc
le désordre, la libéralisation des mœurs,
l'instabilité. S'élevant à la fois contre
le laxisme théologique qui a permis
d'édulcorer l'image de Dieu et contre
le laxisme d'un gouvernement insuffi-
samment répressif à ses yeux, cette
population se sent flouée et cherche
plaire à tout le monde, et les ftontières
entre l'Etat et l'Eglise s'estompent. En
1954, le Congrès, cédant à un sentiment
quasi-unanime, décrète que le sermon
de fidélité au drapeau, adopté à la fin
du siècle précédent, èomportera doré-
navant la mention "one nation under
God". En 1956 "in God We Trust"
deviendra la devise officielle des Etats-
Unis, et non plus "E Pluribus Unurn" :
simple afflrmation de la nécessité d'une
foi, queUe qu'elle soit, même en l'Amé-
rique elle-même...
Le retour en force de tels anachro-
nismes fait réfléchir. Faut-il en conclure
que l'Amérique prouve ainsi sa fidélité
à une certaine vision qui remonte au-
delà des fondements mêmes de la répu-
blique, vision selon laquelle le peuple
qui prend possession du nouveau
monde est investi d'une mission
divine ? Nul doute que l'évangélisme
protestant fut le fait culturel dominant
tout au long du XIX' siécle, même si
les retombées sociales étaient alors de
caractère progressiste plutôt que réac-
tionnaire. Dans cette optique, c'est la
marginalisation du phénomène fonda-
mentaliste à partir de 1925 qu'il fau-
drait expliquer en premier lieu.
Les porteurs de cette tradition, tels
Mc Intire et Hargis dans la période de
l'après-guerre, s'écartent d'autant plus
de la scène publique que leur doctrine
Oe pré-millénarisme) fait perdre tout
espoir de réformer un monde con-
damné à la destruction prochaine,
Illisant ainsi exclusivement sur le salut
individuel. Leurs jérémiades ne trou-
blent en rien la sérénité des églises du
courant dominant (mainstream chur-
ches) engagées à cette époque dans un
mouvement œcuménique se proposant
de rassembler tous les croyants. Le
divin, décidément en retrait dans les
années 50, se confond avec un principe
vaguement judéo-chrétien fait pour
La défense et illustration du système
de la libre entreprise se trouvent déjà
esquissées, selon le pasteur Jerry Fal-
weil, dans le Livre des Proverbes (texte
que citent également les membres des
commandos de "sauvetage" lors des
raids lancés contre les cliniques où se
pratiquent les avortements). On croyait
le fOlidamentalisme enseveli à tout
jamais sous le ridicule provoqué par le
fameux procès Scopes de 1925 au cours
duquel la version biblique de la créa-
tion fut tournée en dérision par les
défenseurs de la science moderne. D'où
l'effet de surprise lorsque, dans les
années 80, les autorités locales respon-
sables des programmes scolaires se
trouvent souvent violemment prises à
partie pour avoir osé approuver des
manuels ne faisant aucun état de la
théorie du "créationnisme", ou des
livres d'histoire ne faisant pas la part
belle à la religion dans le récit des ori-
gines de la nation.
UN ANIMAL RELIGIEUX
un public quotidien de 2,5 millions). Il
est vrai que ce dernier, à la suite de
résultats encourageants dans l'Iowa, a
lamentablement échoué lors des élec-
tions primaires républicaines dans le
Sud. Faut-il en conclure que la réticence
des électeurs devant un candidat "cha-
rismatique" qui prétend pouvoir écar-
ter les ouragans, qui fait part de ses
conversations quotidiennes avec Dieu
et pratique la guérison miraculeuse,
constitue la preuve que le pays a
retrouvé ses réflexes civiques ? Il est à
craindre qu'une prochaine fois un
Robertson, qui aura appris à se défaire
de l'image outrancière qui s'attache aux
Roger Gentis
télévangélistes, réussisse à faire passer
l'essentiel de son programme en le
banalisant. Ce type de candidat attire
un public qui jusqu'ici s'est tenu à
l'écart des élections (30 0J0 des suppor-
ters de Robertson étaient des nouveaux-
venus à la politique). Que les Améri-
cains soient fermement attachés au
principe de la séparation de l'Eglise et
de l'Etat ne diminue en rien l'impor-
tance des valeurs religieuses comme cri-
tère de choix électoral.
Déjà, l'offensive menée par la nou-
velle droite depuis le "Défilé pour
Jésus" à Washington en 1980 a eu ses
effets sur le déroulement de la vie poli-
tique en déplaçant les termes mêmes du
débat. Le mot liberal que 13ush lançait
à la tête de Dukakis est devenu un
terme en soi péjoratif. La critique du
liberal en tant que gaspilleur des res-
sources de l'Etat se dédouble d'une
connotation plus théologique : un libé-
ral, dans la doctrine fondamentaliste,
est quelqu'un qui écarte Dieu de sa vie
quotidienne, qui voudrait, à la rigueur,
faire sans lui. Dans la bataille qui s'en-
gage aujourd'hui autour de l'avorte-
ment, la nouvelle droite chrétienne
(protestante et leurs nouveaux alliés
catholiques) a légitimé la poursuite
31
d'une politique réactionnaire en lançant
une croisade destinée à rallier les fidè-
les et à créer l'image d'une commu-
nauté unie dans sa lutte contre le mal.
Dans un pays où le taux d'abstention
aux présidentielles atteint 50 070 de
l'électorat potentiel, la nouvelle droite
chrétienne n'a pas fini de faire parler
d'elle.

1. Jeffrey Hadden and Anson Shupe,
TelevangeliSm : Power and Polifics
on God's Frontier, New York:
Henry Holt, 1988.
Dieu? Combien?
La Religion se vend bien: on aurait ainsi à peu près tout
dit, et on pourrait presque en rester là...
La psychiatrie représente certes un marché en or. Ce n'est
pas d'hier que les psychotiques inventent des solutions reli-
gieuses pour leur impossible à vivre.
peut ainsi qualifier de religieux. Les thé-
rapies ont eu leur heure de gloire :
c'était en France dans les années
soixante-dix, avec le retard d'usage sur
les USA. Souvenez-vous, camarades:
qui ne voulait alors changer la vie, pro-
poser de nouveaux modèles de convi-
vialité, de nouvelles valeurs, un nouvel
humanisme? La grande ombre de Wil-
helm Reich était encore très présenta-
ble - et elle a ainsi fait circuler beau-
coup d'argent.
Il y a quelques années, je trouvais
dommage que tant de compétences res-
tent inexploitées - j'avais eu l'idée
d'une sorte d'ergothérapie: un atelier
(on aurait appelé ça un workshop, ça
fait mieux) defabrication de religions.
Mythologie, rituel, institutions (hérésies
en option) tout y était - livré clés en
mains. Le sur mesure et le prêt-à-
porter, évidemment. Nous aurions
gagné beaucoup d'argent. Finies les
rentes d'invalidité, les allocations
d'adulte handicapé, adieu les COTO-
REP et les ASSEDIC. Plusieurs de nos
malades auraient même guéri - de sur-
croît.
Les psychiatres, ils som aussi très
portés sur la chose, mais ça se présente
un peu différemment. D'abord, ils
n'ont pas besoin de se'soigner - enfm,
c'est ce qu'ils pensent. Et puis ils ne
délirent pas, ils théorisent. Autrement,
vous rencontrez bien développés' chez
eux tous les traits pertinents des reli-
gions ; l'irrationalité, le dogmatisme, la
foi aveugle, l'intolérance... Qu'ils se
réfèrent aux Ecritures lacaniennes ou à
quelque mannequin neuronal, vous
vous rendez vite compte qu'il s'agit là
d'une croyance: ce sont des gens qui
ont érigé leurs hypothèses en Weltans-
chauung et qui s'y accrochent mécham-
ment. Pas touche ! le plus discret des
doutes, la plus courtoise des objections
déclenchent un tel tir de barrage que
vous laissez tomber - à quoi bon ?
Donnez-leur un pouvoir quelconque
(c'est malheureusement habituel dans
la psychiatrie publique), ils en usent
aussitôt pour instaurer autour d'eux
une espèce de terreur : malheur à qui
ne partage pas leurs certitudes! C'est
qu'ils sont intimement persuadés d'être
le sel de la terre, ils se sentent déten-
teurs d'une Vérité appelée à s'imposer
enfin à l'aveuglement des foules -les
voici évangélistes, Croisés, inquisiteurs
- propagateurs de la Foi...
Exerçant dans un cadre libéral, les
psychothérapeutes, eux, n'ont ordinai-
rement pas grand pouvoir. Ils peuvent
du moins convaincre, séduire, rassem-
bler, susciter une adhésion collective
fondant un lien social, un sentiment
d'appartenance à un mouvement qu'on
32
Car voici un des paradoxes que nous
rencontrons au principe de ces théra-
pies (je parle de celles des années
soixante-dix, qu'on appelait alors
"nouvelles") : la conjonction, pour ne
pas dire la consubstantialité, du mer-
cantilisme le plus pragmatique et de
toutes sortes d'idéalismes échevelés,
voire de franches utopies. Car s'il y en
eut quelques-uns, tous les thérapeutes
n'étaient pas cyniques, loin de là. La
plupart adhéraient corps et âme à leur
entreprise, ils étaient les premiers à se
mystifier, et ceci constituait d'ailleurs
une des conditions à leurs succès thé-
rapeutiques : tous ces artisanats fonc-
tionnaient beaucoup à l'identification.
Reich, oui, a été à son heure bien
utile. Ce paradoxe que je viens d'énon-
cer, on peut aujourd'hui, avec le recul,
en donner une interprétation plausible :
ce que nous n'avons pas perçu à l'épo-
que (et c'est normal: on sait bien qu'à
un tournant de l'Histoire, les acteurs ne
savent en général guère où ça les mène),
c'est que la croissance du capitalisme
l'amenait à embrasser, entre autres, un
nouveau marché: celui des valeurs
morales. Rien d'étonnant après tout:
comment une économie fondée sur le
jeu des valeurs pourrait-elle ne pas s'in-
téresser à l'axiologie? Les voies du
Capital sont décidément déconcertan-
tes : Reich a été (il était mort à temps !)
une des clés de cette opération. Songez
donc ! Ayant occupé, dès les années
trente, le carrefour, stratégique s'il en
est, du Sexe et du Politique, il en indi-
quait, avec la découverte de l'énergie
d'orgone, une troisième voie: celle de
la conquête scientifique du cosmos. Car
l'orgonomie, avant de devenir un mes-
sianisme, se présentait comme une
science à part entière : eUe faisait pas-
ser le sexuel (considéré dans sa forme
adulte, le génital) sous le joug de l'ex-
périmentation et du quantifiable. Dès
lors, si vous vouliez être de votre temps
(celui de la Science souveraine), vous
aviez le choix entre copuler comme un
rat, à la Masters et Johnson, ou (à la
Reich) baiser comme un dieu ; dfunent
mis en courbes et en équations, l'acte
sexuel se révélait comme ce que les
mystes ont toujours tenté d'approcher :
une actualisation convulsive du Grand
Tout, une espèce de théophanie. Ainsi
se trouvaient balisées, concession à
l'épistémolâtrie de l'homme moderne,
les deux figures extrêmes du déduit :
gymnastique besogneuse ou danse
sacrée, hoquet pelvien ou extase cosmi-
que - bestialité ou transcendance...
La Science, en effet - quelle meil-
leure garantie, et quelle plus belle affi-
che? Voyez par exemple l'Eglise de
Scientologie, qui se définit non seule-
ment comme une organisation reli-
gieuse, mais comme la Religion de
l'avenir, la seule religion même de
l'avenir puisque fondée sur une concep-
tion scientifique de l'être humain, sur
la Science de l'homme et du psy-
chisme. Or la pleine participation à la
vie de l'Eglise implique un cursus thé-
rapeutique : la guérison est ici appelée
"clarté" - on ne guérit pas, on devient
"clair" ; c'est dire qu'il n'est pas néces-
saire de présenter des troubles ou des
symptômes pour être justiciable de cette
thérapie, nommée Dianétique par son
inventeur, Ron Hubbard. Quiconque
n'est pas passé par la dianétique n'est
pas "clair", et relève de la dianétique.
Ce qui est clair, en fait, c'est que le cur-
sus thérapeutique constitue ici une
filière initiatique - il faut en subir les
épreuves pour être admis dans la com-
munion des fidèles.
L'Eglise de Scientologie représente
certes un exemple marginal, mais il suf-
fit de parcourir le livre de Ron Hubbard
consacré à sa méthode thérapeutique
pour se rendre compte que celle-ci peut
bel et bien être rangée parmi les psycho-
thérapies à implication corporeUe. C'est
une méthode apparemment simpliste,
grossière, caricaturale en quelque sorte,
et pour le moins très directive, mais eUe
se fonde sur un processus cathartique
qui ne diffère pas essentiellement de ce
qui est pratiqué depuis vingt ans par
bon nombre de thérapeutes.
Il est remarquable en particulier que
Janov se soit beaucoup rapproché, avec
le temps, et sans doute sans s'en ren-
dre compte, des positions scientologi-
ques. Sa Thérapie primale, qu'il présen-
tait déjà au départ comme la seule véri-
table thérapie, appelée à s'imposer
exclusivement, car apte à guérir toutes
les formes possibles de névroses - sa
thérapie s'est cherchée, et a trouvé, des
justifications "scientifiques" dans le
domaine de la neurophysiologie. Janov
a ainsi fini par la présenter comme une
science authentique, positiviste même,
appelée à détrôner non plus seulement
les autres méthodes thérapeutiques,
mais aussi les religions traditionnelles,
dont l'humanité n'aura plus besoin
lorsqu'elle aura acquis, grâce à Janov
et à ses élèves, une connaissance ration-
nelle du psychisme humain.
J'ai montré ailleurs (1) que ces thé-
rapies, qu'on peut désigner comme néo-
reichiennes, sont fondées sur une idéo-
,Iogie commune, aisée à formuler: la
thérapie se propose de retrouver une
vérité, une réalité personnelle postulée
à l'aube de la vie (voire au stade pré-
natal), réalité qui a été pervertie,
Cécile Romane
De l'horrible danger
de la lecture
Aide-mt§moire
é l'usage des intolt§rants.
« La peine de mort pour blasphème n'est
plus appliquée en France depuis que Philippe
Auguste devint roi en (... 1. Le blas-
phème est sorti du code pénal depuis 1791
(... 1. Il est donc licite en France, depuis deux
siècles, de tenir des propos impies et d'en
imprimer lI. L'avertissement de Cécile
Romane est clair, qui indique son refus de
« revenir en arrière » et introduit, sous un
titre provOcant, « De l'horrible danger de la
lecture li, un recueil édifiant.
De Pierre Desproges, qui raconte com-
ment Dieu se sentit mou, à Galilée, obligé
d'abjurer le système copernicien à genoux,
devant le tribunal de la Sainte Inquisition,
plusieurs dizaines de blasphémateurs défi-
lent ainsi sous nos yeux qui découvrent, au
passage, souvent ébahis, les réactions de
l'Etat et de l'Eglise.
Balland, éd.
Thomas Paine
Le Siècle de la Raison.
Après avoir dénoncé le colonialisme brio
tannique, dans « Le sens commun» (1776),
puis le système monarchique anglais, dans
« Les Droits de l'homme» (1791), Thomas
Paine, banni de son pays, est accueilli par
la France, et se retrouve citoyen français et
député de la Convention. C'est alors qu'il
plaide contre la décapitation de Louis XVI,
puis qu'il rédige « Le Siècle de la Raison ».
Réédité par les Presses Universitaires de
dévoyée par l'entourage, la famille,
l'éducation, la société - ce qui permet
d'étayer une critique sociale et de fon-
der du même coup la promesse d'une
société meilleure.
C'est pourquoi d'ailleurs ces théra-
pies ont fait tant d'adeptes à la grande
époque du Do if : se refaire soi-même,
c'était refaire la société, et changer la
société, c'était commencer par changer
soi-même. On se souvient de l'A.A.O.,
cette utopie concrète (et si bien intégrée
à l'économie de marché) où la vie com-
munautaire était en partie fondée sur
un rituel cathartique très proche de ce
qui se pratiquait alors dans beaucoup
de groupes thérapeutiques, et appelé ici
Selbstdarstellung. Glissement significa-
tif: lorsque se sont dissipées en France
les illusions de la contre-culture, un cer-
tain nombre de ces néo-reichiens ont
trouvé refuge dans le jungisme. Leurs
thérapies s'appuient maintenant sur le
Tarot ou d'autres véhicules archétypi-
ques : ils ont échangé en somme un
enracinement dans une Nature de l'être
humain contre un enracinement dans
une Tradition ésotérique - toujours
présentée comme une Vérité occultée
que seule contemple encore une mino-
rité éclairée: les Initiés, évidemment.
Alors ? Si ces thérapies se fondent si
souvent' sur une idéologie - et pas
n'importe laquelle: une idéologie à
succès, une qui a fait ses preuves (Rous-
seau et son relais, Reich - la Tradition
et son courtier, Jung) - si elles bran-
chent leurs clients sur une éthique, une
philosophie de la vie, une weltans-
chauung qui en arrive parfois à avoir
Nancy (19891, avec une excellente présen-
tation de Bernard Vincent, ce pamphlet nous
donne d'abord à voir la dimension religieuse
de la Révolution française. Thomas Paine,
ici, s'en prend à 1'« imposture suprême» que
constituent les Eglises et le récit judéo-
chrétien. Mais s'il veut« démontrer la faus-
seté de la Bible,», ce n'est assurément pas
par athéisme. Incrédule à l'égard de toutes
les Eglises, il croit en Dieu. Ce déiste est hos-
'tile aux institutions, il veut un libre dialogue
avec Dieu, une relation directe. Tel est le
sens d'une formule qui lui fut souvent repro-
chée : « Ma propre conscience est ma seule
Eglise lI.
Presses Universitaires de Nancy.
Raphaêl Draï.
Lettre ouverte
au Cardinal Lustiger
Le parcours et la personnalité du Cardi·
nal Lustiger ont déjà fait couler beaucoup
d'encre.. et le long entretien qu'il a eu avec
Jean-Louis Missika et Dominique Wolton
(Le choix de Dieu, Ed. de Fallois, Paris,
19871 est un document de toute première
importance. Pourtant, la « Lettre ouverte au
Cardinal Lustiger lI, de Raphaël Draï, pose,
pour la première fois avec force et acuité,
les questions les plus décisives qu'appelle
aujourd'hui la relation du catholicisme au
judaïsme. Trois dossiers sont ouverts par
Draï, qui n'y va pas de main morte. Celui
de la Shoah, ou plutôt de son interprétation
par l'Eglise, dans laquelle Draï voit un
«' autre révisionnisme, visant à restaurer le
visage de l'Eglise» ; celui d'Israël, que le
Vatican ne reconnaît pas comme Etat; celui,
enfin, de la transmission du judaïsme et de
la conversion au catholicisme, qui témoigne-
rait, dans le cas précis de Monseigneur Lus-
tiger, d'une ignorance indissociable, selon
Draï, d'une négation du peuple juif, elle-
même inscrite dans le projet plus large de
sa disparition. Un livre profond, passionné
et érudit.
Alinéa, éd.
UN ANIMAL RELIGIEUX
tous les traits d'une religion bien cons-
tituée - cela revient à dire que leur
idéologie fonctionne comme mythe, et
que l'intérêt de ce mythe, sa valeur thé·
rapeutique peut-on dire, c'est qu'il
offre à la clientèle des thérapeutes un
champ d'inscription symbolique suffi-
samment congruent à la vie sociale
actuelle, dans les sociétés dites post-
industrielles. Comme n'importe quelle
mythologie, celle-ci doit permettre aux
individus de se situer dans le monde, de
s'inscrire dans un univers de sens jouis-
sant d'un certain consensus - de trou-
ver en somme à leur existence, à leur
histoire personnelle, à leurs actes et à
leurs engagements un sens universali-
sable.
Comme toute mythologie, celle-ci ne
peut subsister que sur le mode de la
croyance. Que par le biais de la théra-
pie le client se trouve enrôlé dans une
avant-garde de la société future, ou
dans les rangs des gardiens d'une Tra-
dition pieusement conservée sous la
cendre, qu'importe après tout s'il y
trouve un semblant d'équilibre et une
raison de vivre, c'est-à-dire une espèce
de normalité? Ceci ne peut choquer
que ceux qui ont haussé la lucidité au
rang de valeur majeure, et qui s'inquiè-
tent du parti que pourraient tirer de cet
endoctrinement, et de ces manipula-
tions psychologiques, d'autres pouvoirs
que celui des thérapeutes. L'Eglise de
Scientologie nous donne opportuné-
ment un aperçu de ce danger.
Mais y a-t-il vraiment lieu de s'in-
quiéter ? Le reflux des idéalismes révo-
lutionnaires a fait apparaître un nou-
veau type de thérapies, fondées au con-
traire sur la désacralisation de pratiques
religieuses, On peut se prêter
aujourd'hui, en y mettant le prix, à
d'authentiques cures chamaniques sous
la direction de medecine men certifiés...
Quelle valeur peuvent bien avoir de tel-
les hors du contexte culturel
où elles se sont élaborées? Vous pou-
vez aussi, dans l'espace d'un week-end,
vous initier à la pyrobasie, la marche
sur un tapis de braises, telle (?) qu'elle
se pratique encore en certains lieux à
l'occasion de célébrations religieuses
(2). Ici, la valeur initiatique de l'épreuve
ne donne plus droit qu'à deux bénéfi-
ces : une prime de snobisme et un
badge of courage qui peut éventueUe-
ment favoriser une promotion dans la
boîte qui vous emploie (et qui vous paie
votre formatiOn de pyrobate, c'est la
moindre des choses).
Il ne s'agit plus vraiment là de thé-
rapie, pas plus que de religion d'ailleurs
- mais plutôt d'un désillusionnement
pourquoi pas salutaire? Comment
démontrer plus concrètement que tout
est égal, que n'importe quoi vaut n'im-
porte quoi, que ce qui compte ce sont
uniquement les lois (ou les caprices) du
marché, et que tout en ce monde peut
se jouer comme on joue en Bourse?
Une fois admis cela, vous pouvez vous
livrer en toute tranquillité, et sans
même y croire, aux ébats de votre thé-
rapie (ou de votre religion) préférée -
qui y trouverait à redire? Et qui s'en
plaindrait ? Les religions du monde
entier sur notre table, comme chez
Hédiard, n'est-ce pas un merveilleux
cadeau du capitalisme ? Et allégées si
vous craignez, dégraissées de leur poids
d'illusion et de dogmatisme: n'attei-
gnons-nous pas là un incroyable idéal
de lucidité et de tolérance? Et cette lati-
tude de jouer avec toutes les valeurs,
pourvu qu'elles soient cotées sur le mar-
ché : n'est-ce pas là cette Liberté que
vous réclamiez, citoyens? •
1. Leçons du corps, Flammarion éd.,
1980.
2. Voir France Schott-Billmann,
Danse. mystique et psychanalyse -
Q.L., n° 517.
UN ANIMAL RELIGIEUX
Thierry Paquot
La dernière tentation
de l'écrivain
33
L'histoire est connue. Banale à dire vrai. nétait une fois
un homme - mais était-ce un homme? - charpentier 'de son
état, prénommé Jésus, domicilié à Nazareth, fils de Marie.
nconfectionnait des croix - mais avait-il le choix ? - pour
les condamnés que les occupants romains crucifiaient. Un
brave homme en somme, appelé à se marier, à avoir des
enfants, à vivre heureux au sein de sa famille. Et pourtant...
Un jour, assoupi dans son atelier parmi les copeaux de bois,
il rêve. n rêve une autre vie: celle du christ.
Jésus est un autre et le christ est son
double. Quant à Nikos Kazantzaki il est
celui par qui le scandale arrive. Alors
ce rêve? Un délire plutôt. L'histoire
d'un charpentier ignorant qu'il est le
messie tant attendu, celui qui portera
tous les péchés du monde; celui qui, par
son sacrifice, sauvera les hommes, tous
les hommes. Il ne le sait pas et s'il le
savait il en serait effrayé. Effrayé et
persuadé de n'être pas à la hauteur.
Pourtant ses disciples vont le reconnaî-
tre. Sa mère d'abord hésitante et rétive
le suivra, l'encouragera, le soutiendra.
Quant à lui, il est à l'écoute de ce qui
l'environne et y perçoit effectivement
des signes divins. Il communique avec
Dieu. Ni plus ni moins. Lui, un menui-
sier.
Après? Après il y a des miracles.
Puis d'autres paraboles, et de plus en
plus de disciples. De plus en plus de
partisans et de plus en 'plus de contes-
tations de l'ordre romain des choses.
Alors il inquiète les bien-pensants et les
pharisiens. On commence à le craindre,
à le redouter, à le détester aussi. Pilate,
fonctionnaire pleutre et fal0t, le laisse
condamner à mort. La Passion com-
mence, cette suite terrible de stations où
la souffrance n'a d'égale que le poids
des larmes. On ne naît pas Dieu, on le
Jean Chesneaux
devient, et le chemin qui conduit au
Golgotha est parsemé d'embûches et
infecté de haines. La petitesse des uns
révèle la grandeur des autres. Jésus
métamorphosé en christ se meurt sur la
croix et son créateur, le romancier, le
ramène quelques années plus tard dans
sa maison où marié et entouré d'en-
fants, il contemple avec satisfaction son
existence tranquille.
Brouillage
des cartes
C'est alors que Judas le dénonce et
le critique vertement sans qu'aucun
apôtre ne le soutienne. Jésus vieux revit
son calvaire et proclame son inno-
cence : il n'a jamais refusé la grâce
d'être un autre, meilleur et unique. Il
l'a été. Il l'est encore.
Parabole ? Extraordinaire brouillage
des cartes. Nikos Kazantzaki écrit dans
ce roman tant honni: « Le temps n'est
pas un champ que l'on mesure par cou-
dées ; ce n'est pas une mer que l'on
mesure par milles, c'est le battement
d'un cœur. »Oui, Jésus a aimé Marie-
Madeleine. Et alors? L'auteur peut
bien se permettre quelques fantaisies
avec la réalité, d'autant que celle-ci est
entachée de mystère. Dans sa préface il
avoue: « Depuis ma jeunesse, mon
angoisse première, la source de toutes
mes joies et de toutes mes amertumes,
a été celle-ci : la lutte incessante et impi-
toyable entre la chair et l'esprit. » Et
plus loin: « Ce livre n'est pas une bio-
graphie, c'est une confession de
Kazantzaki :
Quel sens à la vie ?
l'homme qui lutte. En le publiant j'ai
accompli mon devoir. Le devoir d'un
homme qui s'est beaucoup battu, Qui
a été beaucoup tourmenté dans sa vie et
qui a beaucoup espéré. Je suis sûr que
tout homme libre qui lira ce livre plein
d'amour aimera plus « que jamais,
mieux que jamais, le Christ ».
C'est en 1942 que Nikos Kazantzaki
(1883-1957) prépare un ouvrage intitulé
les mémoires du Christ (2). Mais la
guerre n'est pas propice à la sérénité
indispensable pour rédiger un tel
volume. Le tourbillon du monde, la
proximité du chaos final repousse sa
réalisation de quelques années. A la fin
1950 il reprend ses dossiers et la rédac-
tion est adressée en juillet 1951 et la ver-
sion définitive en octobre 1951.
Pour les érudits interprètes de l'œu-
vre de Nikos Kazantzaki, ce roman fait
figure d'apothéose et de bilan. Là, il ne
se contente pas d'évoquer ou de met-
tre en série tel ou tel sentiment. Il y
récapitule tous les acquis et les déboi-
res de son existence. Il y met toute sa
conception du monde, de l'action, de
l'engagement. Il y aborde la terrible
question "quel sens a la vie ?" Il y
traite de religion et de politique.
L'originalité de ce roman tient bien
sûr à son thème mais aussi à cette écri-
ture charnelle, aux phrases charnues,
aux mots étoilés, Kazantzaki fait pen-
ser à un Julien Green qui écrirait
comme le Camus de Noces. Car ce
combat intérieur, cette intimité contra-
riée, cette opposition entre la chair et
l'esprit, entre le Bien et le Mal, entre
soi et les autres, entre soi et soi, le tête
à tête tendu, traverse toute la littérature
occidentale des années trente à cin-
quante. Relisons Mauriac, Bernanos,
Greene, Wiechert, et tant d'autres qui
vivent violemment le tragique de la vie
sans sombrer dans la désespérance
absolue comme Camus. Dans Minuit,
Julien Green constate: « Au dedans de
nous-mêmes (... ), ce n'est pas très loin,
et c'est pourtant si loin qu'on n'a pas
toujours assez de toute une vie pour y
ariiver. »
Kazantzaki, plus mystique que
croyant, plus soucieux du destin collec-
tif que de celui de l'individu, rejoint le
même questionnement. Dans Ascèse il
raisonne son inquiétude : « Il est des
instants terribles et imprévus où un
éclair me traverse: tout cela n'est
qu'un jeu cruel et vain, sans commen-
cement ni fin, sans aucun sens. Mais je
me retrouve aussitôt lié à la roue de la
nécessité, et l'univers entier recom-
mence autour de nioi sa révolution. »
C'est dire l'universalité de ses propos
et la bêtise de ses détracteurs. C'est dire
aussi le plaisfr du texte et de l'esprit que
procure cette œuvre, même si
aujourd'hui nous posions tout autre-
ment la question de l'être et de son rap-
port au monde, de la morale et du tour-
ment. •
1. Cf. J"a dernière tentation, traduit du
grec par Michel Saunier, éd. Plon,
1959, cité d'après le livre de Poche
1973, p. 257 et
2. Cf. Colette Janiaud-Lust, Nikos
Kazantzaki. Sa vie, et son œuvre.
Ed. François Maspero, Paris, 1970.
De la religiosité tellurique
à l'écologie politique
A Clermont-Ferrand, en octobre 1988, s'est tenu un Con-
grès international autour du thème "La Terre est un être
vivant ».
Il a entendu un "géo-biologue" spé-
cialiste des Mégalithes et autres
"Hauts-Lieux cosmo-telluriques", un
couple de conférenciers présentant
"une approche extra-sensorielle de
l'Homme et de la Terre", un physicien
exposant "la Pensée du Verseau". 'Ce
Congrès se proposait d'approfondir la
fameuse "Hypothèse Gaia", très en
vogue depuis une quinzaine d'années
dans les milieux américains de la
contre-culture et de l'écologie: l'huma-
nité, selon cette hypothèse, ne peut
espérer survivre qu'en restaurant une
relation de respectueuse déférence vis-
à-vis de Gaia-Terre, en tant qu'entité
vivante d'essence supérieure.
Il serait certainement très injuste,
d'assimiler ces tendances diffuses à la
néo-religiosité "tellurique", et le mou-
veinent écologique défini comme con-
testation active et collective des aber-
rati!Jns de notre mode de développe-
ment. Il est non moins certain que
l'écologie fait appel, parmi ses valeurs
à la nature considérée
comme antithèse de la technologie,
comme limite objective de la croissance
économique productiviste, comme fac-
teur d'équilibre de la vie sociale,
comme référence de culture person-
nelle. Pour certains, et cette tendance
a finalement eu le dessus, la nature
constitue un ancrage positif et critique.
Mais pour d'autres, et cela n'était guère
surprenant dans le climat idéologique
de contestation confuse des années 70,
où commençait à se dessiner la "sensi-
bilité écologiste", intervenaient des glis-
sements et des interférences qui
menaient à une attitude de néo-
religiosité quasi piétiste vis-à-vis de cette
même nature, attitude dont l'hypothèse
Gaia a été un symptôme parmi bien
-d'autres.
La même volonté de s'intégrer, de se
relier aux forces cosmiques, le même
souci re-Iigieux au plein sens du terme,
se reflétaient dans maints rituels per-
sonnels et collectifs. On veillait à orien-
ter correctement la maison et son amé-
nagement intérieur, de façon à ce que
le sommeil, les repas, toute la vie quo-
tidienne bénéficient de "vibs" (vibra-
tions) favorables. On fixait impérative-
ment aux jours de pleine lune les "AG"
d'une coopérative de "bouffe-bio" ou
d'un groupe féministe militant. On ne
commençait jamais sa journée sans
interroger les hexagrammes taoïstes du
Yi-qing.
De la mise en cause de notre modèle
techniciste et productiviste de dévelop-
pement - démarche fondatrice de
l'écologie - on est passé non moins faci-
lement à l'attente quasi millénariste
d'une ère nouvelle, à la fois historique
et cosmique. L'entrée prochaine du
système solaire dans la constellation du
Verseau (Aquarius dans la terminolo-
gie anglo-saxonne) allait permettre la
rédemption d'une humanité qui n'a pas

34
fait grand chose pour le mérirtJf. Le
"Grand Passage" (terme né en Califor-
nie) serait imminent et les "Enfants
d' Aquarius" doivent s'y préparer. Le
mouvement même du cosmos œuvre-
rait dans le sens des thèses écologistes.
Le modèle de société.que l'écologie
critique et refuse est apparu en Occi-
dent, il était donc normal que celle-ci
s'inspire de l'héritage, des acquis, de
l'expérience des cultures non-
occidentales, donc de leur noyau reli-
gieux. La vogue des religions orienta-
les fut particulièrement vivace dans les
années 70 et la défaite américaine au
Vietnam renforçait, dans les milieux de
la contre-culture américaine dont l'in-
fluence était alors très forte en Europe,
la conviction qu'un Orient d'ailleurs
plutôt mythique pouvait offrir une
.alternative à la société occidentale en
échec.
Pour analyser ces interférences entre
écologie et néo-religiosité, il faut aussi
tenir compte de la force de la réaction
anti-technocratique et anti-scientiste.
La "mouvance écologiste" est instinc-
tivement hostile à la technologie lourde,
notamment nucléaire, à la chimisation
forcenée de l'agriculture, à la surcon-
sommation pharmaceutique, à l'inva-
sion des transports polluants. De la
défense de l'environnement conçue
.eomme mouvement social et comme
résistance à tant d'agressions manifes-
tes, on remontait au système technico-
scientifique responsable de ces agres-
sions. On était ainsi conduit à réhabi-
liter savoirs et des savoir-faire plus
simples, plus humains: énergies renou-
velables, agriculture "bio", médecine-
"douces", aliments naturels. La fron-
tière était mouvante et fragile, entre le
bon sens et la superstition, entre le refus
très rationnel d'un modèle technico-
économique effectivement plutôt désas-
treux, et l'idéalisation de valeurs et de
comportements assez irrationnels.
Néo-mysticisme tellurique et cosmi-
que, quête de l'Orient religieux, idéali-
sation d'un savoir populaire parfois
concret et parfois mythifié, ces tendan-
ces si vivaces il y a dix et quinze ans
n'ont pas complètement disparu. Au
Salon de la Marjolaine et au Salon
"Vivre et Travailler Autrement", deux
manifestations 'parisiennes où chaque
année se retrouvent de nombreux éco-
logistes,les activités très concrètes et
très techniques des producteurs vin
sans engrais chimique et des installa-
teurs de chauffe-eau solaires voisinent
avec des stands qui proposent de
retrouver le message solaire des Incas
ou de guérir le cancer par la méditation
transcendantale. Les Editions "Sang de
la Terre", dont la thématique telluri-
que nous renvoie aux forts mauvais
souvenirs du Blut und Erde, sont acti-
ves dans le petit monde des "écolos"
français. Et il ne faudrait sans doute
pas gratter beaucoup le discours de tel
leader "Vert", pour y retrouver un
fonds de religiosité terrienne et natu-
riste à tonalité néo-vichyste...
Pourtant, l'essor même des mouve-
ments écologistes dans toute l'Europe
et de leur expression politique, les
"Verts", va de pair avec une régression
très nette des tendances à la néo-
religiosité qui étaient si influentes dans
les années 70.
Le mouvement écologiste s'est large-
ment dissocié de la contre-culture des
"communautés" et des "routards"
auto-marginalisés d'il y a quinze ans.
Et ce d'autant plus aisément que les
Etats-Unis d'où était issue cette contre-
culture sont aujourd'hui revenus aux
bonnes manières. Les yuppies branchés
ont succédé au flower power des yip-
pies.
C'est désormais le sens du concret
qui l'emporte chez les écologistes, la
bonne gestion des dossiers, la méfiance
vis-à-vis des grands mythes tel "l'An
al". De la virulence débraillée de la
Gueule Ouverte au sérieux de Combat-
Nature (J), un long chemin a été par-
UN ANIMAL RELIGIEUX
couru et les références occultistes, éso-
tériques, néo-spiritualistes ont été mises -
à l'écart pour l'essentiel.
C'est que le monde a lui-même
tourné, et plutôt à son désavantage. Du
Brésil à!' Alaska, des yaourts aux pots
d'échappement, du Sahel à la Baltique,
des escalopes de veau à l'ozone, la crise
de l'environnement est manifeste,
criarde. Volens nolens, l'establishment
politique a dû prendre en compte les
admonestations et les sommations des
écologistes dont il se gaussait naguère.
Les medias font large place à la problé-
matique de défense de l'environnement.
Les Verts s'adressent à une opinion
publique largement sensibilisée,
inquiète, majoritairement réceptive.
Pour être écoutés et "reconnus", les
écologistes n'ont sans doute plus besoin
de l'eschatologie catastrophiste ("la
Gueule ouverte, le journal qui annonce
la fin du monde" ... ) et de la religiosité
tellurique auprès desquelles nombre
d'entre eux avaient trouvé refuge à
l'époque où ils n'étaient qu'une mino-
rité incomprise et raillée.
J. Combat-nature, revue trimestrielle
des associations écologiques et de
défense de l'environnement, Route
des Piles, 24750, Trélissac.
Ül fête des vendanges. Au x/xe siècle!
Hormis ce numéro spécial, en vente durant tout le mois d'août
La
• •
UlnZalne
littéraire
paraît le 1er et le 16
de chaque mois
Bulletin d'abonnement, p. 40
LA RENTRÉE LITTÉRAIRE
Anne Sarraute
La rentrée littéraire d'automne
A voir le nombre de titres nouveaux publiés annuellement: près de
7000 en tous genres: romans, théâtre, poésie, essais, on se dit qu'en
dépit du peu de longévité des livres dans la vitrine du libraire, l'édition
ne se porte pas si mal. Et le roman, français et étranger, continue de se
tailler la part belle: une nouveauté sur sept.
Pour cette rentrée, dans le domaine français, 54 « premiers romans ))
sur 220 cette année (209 en 1988). Tous ne sont pas promis au succès,
loin de là, surtout s'ils ne sont pas assurés d'une couverture médiatique,
ou par l'éditeur, ou par les hasards de l'actualité.
Dans le domaine étranger, la préférence des éditeurs va aux valeurs
sûres: écrivains déjà connus et publiés. Nombreux sont également ceux
qui se livrent à des « découvertes anciennes )) : écrivains connus et par-
fois classiques dans leur pays que les Français ignorent encore. L'ouver-
ture sur l'étranger, perceptible depuis plusieurs années, se fait toujours
plus grande. On ne s'en plaindra pas.
A remarquer également le nombre croissant des rééditions, parfois
sous forme d'œuvres complètes que la Pléiade et la collection Bouquins
ne sopt plus seules à assurer.
Commes-'es années précédentes, nous ferons suivre ce premier inven-
taire des nouveautés littéraires par celui des essais à para1tre dans les sciences
humaines (nO 538 - 1
er
septembre).
Très attendus
Parmi les quelques ouvrages qui se détachent en cette rentrée, on attend
particulièrement, dans l'ordre de parution:
fin août, l'Acacia, de CLAUDE SIMON, Prix Nobel de littérature 1985 (voir ce
numéro).
fin septembre, Tu ne t'aimes pas, de NATHALIE SARRAUTE, un roman très
attendu après Enfance. Il s'inscrit dans l'œuvre inaugurée par Tropismes en 1938,
Les textes autobiographiques de JEAN PAULHAN, de 1904 aux dernières
années, ont été réunis sous le titre la Vie est pleine de choses redoutables (Se-
ghers).-
De GEORGES PEREC, on a retrouvé un roman inachevé auquel il travaillait en
mars 82, l'année de sa mort. Le texte en a été établi par deux de ses amis, Harry
Matthews et Jacques Roubaud. Son titre·: 53jours (POL). De Perec également
/'Infra-ordinaire, réédition de textes écrits entre 1973 et 1981 où l'écrivain racon-
tait ce qu'il observait partout où il se trouvait (Seuil).
Anciens lauréats
Auréolés du prestige des Prix reçus ces dernières années, ils sont nombrellx
ceux que le Prix Médicis a distingués: JEAN·LUC BENOZIGLIO (pour le Cabinet por-
trait, 1980), publie Tableau d'une Ex où « le héros de cette tragique comédie s'ef-
force de dissimuler sous d'.épaisses couches de peinture, les nuages de plus en
plus noirs qui s'accumulent à l'horizon » (Seuil), JEAN ECHENOZ (pour Cherokee,
1982) : Lac, un « roman d'espionnage » (Minuit), EUE WlESEL (pour le Mendiant de
Jérusalem en 1968) : l'Oublié, récit d'une errance à travers "Europe en guerre
et la découverte de la Palestine (Seuil) MARC CHOLODENKO (pour les Etats du
désert, 1976): Bela Jaï (Salvy), MARIE-CLAIRE BLAIS (pour une Saison dans la vie
d'Emmanuel, 1966): l'Ange de la solitude, peinture d'une petite société d'intel-
lectuels sur une île au large de la Floride (Belfond), RENË-VICTOR PILHES (pour la
Rhubarbe, 1965): la Médiatrice, une satire de la société de communication (Albin
Michel).
PASCAL QUIGNARD (Prix des Critiques 1980) sera cette année encore parmi les
goncourables avec les Escaliers de Chambord où un homme d'affaires prospère
voit sa vie tout à coup dérangée par un souvenir (Gallimard). BERTRAND
après Tous les Soleils (Prix Femina annonce Rendez- vous sur la terre, récit
inspiré d'un fait divers authentique de la fin du siècle dernier (Seuil). MICHEL HOST
dont le Goncourt avait coùronné Valet de nuit en 1986 reVient avec la Soirée (Maren
Sell, octobre). JEAN-MARIE LACLAVETlNE, plusieurs fois couronné, publie Concilia-
bule avec la reine (Gallimard), CHRISTOPHER FRANK (Prix Renaudot 1972 pour la
Nuit américaine) : Je ferai comme si je n'étais pas là (Seuil), CLAUDE DELARUE (le
Grandhomme, 1980) : En attendant la guerre (Seuil), PHILIPPE S. HADENGUE (Chro-
nique des gens de la nuit dans un port de l'Atlantique nord, 1988) revient avec
la Cabane aux écrevisses (Maren Sell).
Ecriture et enseignement
Les romanciers ont souvent pour autre activité l'enseignement qui leur laisse
de longues plages de loisir. SERGE DOUBROVSKY dans le Livre brisé entreprend
d'écrire une sorte de journal autobiographique, roman de son amour conjugal
(Grasset). PAULE CONSTANT dans White spirit a choisi l'Afrique pour décor (Galli-
mard). SYLVIE GERMAIN, professeur de philosophie à l'Ecole française de Prague,
jouit d'une certaine réputation qui s'est accrue avec le Livre des nuits. Jours de
colère la propulsera-t-elle au zénith? (Gallimard). RAPHAI:L PIVIDALa situé le Petit
Marcel dans les milieux mondains et intellectuels dont il s'amuse (Grasset). DOMI-
NIQUE VISEUX enseigne les Arts plastiques, peint et préfère pour ses romans les
sujets historiques : le Sable de l'arène se déroule dans la Rome impériale et déca-
dente (Régine Deforges). MARC PETIT, traducteur de Trakl et des poètes baroques
allemands a choisi pour Ouroboros de faire revivre des personnages inspirés de
l'œuvre de la vie des grands poètes baroques allemands (Fayard).
JEAN LEVI travaille sur l'histoire du taoïsme à la Recherche scientifique. Après
quelques séjours en Chine il avait publié le Grand Empereur et ses automates où
il racontait l'instauration d'un ordre absolu dans la Chine du Ille siècle. Avec le
Rêve de Confucius, il poursuit son récit mais montre les fissures qui minaient cet
ordre absolu (Albin Michel). Il publiera également les Fonctionnaires divins, des
intrigues policières qui révèlent la vraie nature des traditions politiques en Chine
(Seuil).
Nouvelles productions
d'auteurs connus
Des écrivains que nous connaissons bien reviennent également.
PIERRE BOURGEADE dans l'Empire des livres a placé ses héros devant le
dilemme: lire ou vivre (Gallimard). Andrée Chedid, poète et romancière, auteur
de la Maison sans racines, raconte l'affection qu'unit à un forain qui l'a recueilli
un jeune garçon fantaisiste et dynamique (Flammarion). HERVË GUIBERT, auteur
entre autres, des Aveugles, fait paraître simultanément /'Incognito (Gallimard) et
Fou de Vincent (Minuit). ALAIN· GERBER a situé le Verger du diable en Amérique
latine sous une dictature (Grasset). LESLIE KAPLAN après le Pont de Brooklyn, s'at-
tache dans le Silence du diable, à deux personnages « obsédés par l'idée du renon-
cement qui peut survenir à tout instant » (POL). FRANÇOIS COUPRya imaginé avec
une Journée d'Hélène Larrivière un « roman d'aventures, conte burlesque et mer-
veilleux » (Presses de la Renaissance). BENIGNO CACËRËS voyage dans le Couloir
où chaque porte ouvre sur un royaume (la Découverte). NICOLAS MOREL pour
l'Homme aux rapts, son second roman, a choisi de mélanger un peu tous les gen-
res : roman d'épouvante, thriller, science fiction... (Seuil). ORLANDO DE RUDDER
raconte avec le Monument aux morts, le désarroi où est plongé un village privé
de ce monument (Robert Laffont). RICHARD JORIF poursuit dans le Burelain les
aventures qu héros du Navire Argo (François Bourin).
Pour.octobre sont annoncés dans la collection « L'un et l'autre » (Gallimard)
le Grand Rimbaud, de PIERRE MICHON, un texte autour de Rimbaud à la manière
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de l'auteur de Vies minuscules et de la Vie de Joseph Roulin, et Benjamin ou
lettres sur l'inconstance où MICHEL MOHRT fait dialoguer ses personnages dans un
roman épistolaire sur Benjamin Constant.
JEAN-PAUL GOUX, auteur de Lamentation des ténèbres, d'un essai sur Julien
Gracq et d'une enquête sur la mémoire collective de la région de Sochaux-
Montbéliard, publiera les Jardins de Morgante.qui offrent peut-être quelque res-
semblance avec ceux de la Villa Médicis où Jean-Paul Goux fut pensionnaire
(Payot, octobre). Egalement un recueil de nouvelles l'Attente J une Voix suivi de
la' Cl6ture, de JACQUES BOREL et un roman autobiographique posthume de JEAN
SENAC, poète algérien (les deux ouvrages chez Gallimard, octobre).
Ils ont choisi le français
Ayant choisi la France pour patrie d'adoption, ils sont quelques-uns qui écri-
vent directement en français.
ED. PASTENAGUE, pseudonyme sous lequel on aura reconnu D. Tsepeneag,
« ce nom s'est glissé sous la plume à l'instant précis où le blanc de la feuille lui
devenait insupportable et que, pour le noircir, il jouait avec son propre nom... »
c'est tout simplement le début de Pigeon vole (POL). AGUSTIN GOMEZ-ARCOS fait
dansl'Homme à genoux, le tableau sans complaisance de l'Espagne post-franquiste
où se creuse l'écart entre les sociétés (Julliard). FERNANDO ARRABAL a situé l'Ex-
travagante croisadf! d'un castrat amoureux dans un hôpital d'Incurables, une
histoire à coup sOr délirante (Ramsay). VASSILIS ALEXAKIS retrouve dans les nua-
ges de Paris ceux des îles grecques (Paris-Athènes, Seuil). LUBA JURGENSON
raconte dans le Soldat de papier, la vie d'un groupe d'intellectuels dans le Mos-
cou des années 70 qu'elle a bien connu. Elle vit à Paris depuis 1975 (Albin Michel).
Ecrivains et journalistes
Si les journalistes étaient nombreux les années précédentes, en septembre
leurs rangs se sont éclaircis.
BERTRAND POIROT-DELPECH fait paraître les Alizés chez Flammarion où il fera
ses premiers pas après avoir longtemps fait partie de l'écurie Gallimard. DANIEL
LA RENTRÉE UnÉRAIRE
RONDEAU a situé l'intrigue des Tambours du monde dans les milieux terroristes
(Grasset). MICHEL ORCEL, critique littéraire et musical, également éditeur, a com-
posé N.N. ou l'amour caché « comme un puzzle» (Grasset). JEAN-CLAUDE PERIER
se lance dans le « thriller psychologique, roman d'atmosphère» des coulisses de
la radio (l'Homme sans voix, Stock). ERIC NEUHOFF publie les Hanches de Laetitia
au titre suggestif (Albin Michel). MARC PAILLET, journaliste à France Presse où il
dirigeait le service économique et membre de la Haute Autorité' de la Communi-
cation audiovisuelle connaît bien les milieux financiers où se déroule le Bal des
dollars (Denoël). MYRIAM ANISSIMOV fait le récit d'une personne déplacée entre
Paris et Jérusalem (la Soie et les cendres, f>ayot). PATRICE DELBOURG, lauréat du
Prix Max Jacob, fait paraître un Certain Blatte, l'histoire d'un collectionneur (Seuil).
Parmi les romanciers assurés d'une grande vente, citons JACK-ALAIN LÉGER,
NICOLE AVRIL, MICHÉLE PERREIN, JEAN VAUTRIN, .PIERRE-JEAN RÉMY, JEAN RASPAIL.
Ceux qui publient
pour la première fois
Parmi ceux qui publient pour la première fois : NORBERT CZARNY dont les Enfants
s'ennuient le dimanche est accompagné d'un texte de David Shahar qui lui trouve
des qualités de « conteur qui a plaisir à raconter une histoire pour elle-même»
(Lieu Commun) ; CHRISTOPHE DESHOULIÉRES qui avec Madame Faust a voulu un
« livre de fin du monde» où il considère notre civilisation comme s'il était un
archéologue de l'an 3000 (Julliard) ; JEAN-PIERRE OSTENDE, poète, auteur de piè-
ces radiophoniques pour France Culture, fait paraître le Mur aux tessons (l'Ar-
penteur). ALAIN MONVOISIN, sculpteur, enseigne l'art contemporain et fait se dérou-
ler Brückner-fils aux Malouines (Jacqueline Chambon). FRÉDÉRIC DEVE a vécu en
Amérique centrale et a situé l'action de le Miroir du Charco verde pendant la révo-
lution sandiniste au Nicaragua (Belfond). OLIVIER TARGOWLA'raconte en demi
teinte dans Narcisse sur un fil, la réadaptation à la vie normale d'un malade hos-
pitalisé depuis dix-sept ans... (Maurice Nadeau).
Romanciers étrangers
traduits
Américains
En juillet 1942, WILLIAM FAULKNER se voit confier par la Warner I;'ros un scé-
nario sur De Gaulle. Il paraîtra en septembre dans une version établie par Louis
Daniel Brodsky et Robert W. Hamblin (Gallimard). Chez le même éditeur, Trust
me, recueil de nouvelles de JOHNUPDIKE (octobre).
Depuis quelques années, romans et nouv.elles de HENRY JAMES, inédits en
français, sont traduits un peu partout. On attend maintenant Mémoires d'unjeune
garçon, trois récits autobiographiques entrepris en 1910 à la mort de William James
son frère beaucoup plus célèbre que lui-même à l'époque (Rivages).
Une curiosité: le premier ouvrage de JACK KEROUAC Avant la route, resté iné-
dit en France. Peinture de sa famille et prélude à son œuvre (Table Ronde).
On attend Au cœur du cœur de ce pays, de WILliAM GASS, l'un des écrivains
les plus originaux de la littérature américaine d'après-guerre. Recueil de nouvel-
les publiées en 1966 aux Etats"Unis qui ont pour cadre l'Amérique profonde (Riva-
ges, octobre). .
En collaboration avec le conteur marocain MOHAMMED MRABET, PAUL BOWLES
publie quatre ouvrages: la Voix/le Café de la plage, récits d'amis marocains et
de Mohammed Mrabet, Cinq regards, textes traduits du maghrébin, le Grand
miroir, une histoire fantastique, le Citron, les aventures d'un jeune Marocain de
Tanger découvrant l'usage du kif et ses plaisirs (Christian Bourgois).
Paraîtront également Beloved, de TOI!II MORRISON, Prix Pulitzer 88, longtemps
en des best sellers anglo-saxons (Christian Bourgois), Au-delà des vestiges,
de PAUL AUSTER, l'auteur de Cité de verre (Actes Sud), Oublier Elena, d'EDMUND
WHITE, roman de formation et fable philosophique (Christian Bourgois), 1/ faudra
bien te couvrir..., roman polar de HOWARD BUTEN, clown, docteur en psycholo-
gie, danseur, musicien, romancier, auteur de Quandj'avais cinq ans, je m'ai tué
(Seuil).
Anglais
José Corti publie de WILLIAM BECKFORD la seconde partie du Voyage d'un
réveur éveillé de Venise à Naples, où William Beckford, après avoir traversé l'Eu-
rope, découvre l'Italie, et Souvenirs d'Alcobaca et Batalha, rédigés dans sa vieil-
lesse après un de deux. ans, de 1793 à 1795, au Portugal.
GÉRARD GEORGES LEMAIRE fait paraître les Préraphaélites, une anthologie de
pOèmes et de proses des écrivains et peintres préraphaélites (Christian Bourgois).
Il reste encore les deux derniers volumes du Journal de VlRGINIA WOOLF à tra-
duire. L'avant-dernier, le tome 7 est annoncé. Il couvre les années 37 et 38 alors
que Virginia Woolf a cinquante-cinq ans. Egalement l'Héritièr, le premier roman
de VITA SACKVILLE WEST. écrit en 1918. Une curiosité (Salvy). Et le Temple, de STE-
PHEN SPENDER, écrit en 1929, refusé par les éditeurs de l'époque comme trop por-
nographique (Christian Bourgois).
Comme je l'entends, de JOHN COWPER POWYS, éc;it en Amérique peu après
la seconde guerre mondiale et resté inédit pendant un demi siècle est « une fic-
tion dans la tradition romanesque du XIX· siècle anglais» (Seuil).
Philippe Picquier poursuit la traduction de l'œuvre de SYLVIA TOWNSENDWAR-
NER. Le Cœur pur est un roman de jeunesse et se déroule dans les dernières
années de l'Angleterre victorienne.
Les lecteurs d'ANITA BROOKNER la retrouveront avec plaisir dans la Porte de
Brandebourg (la Découverte) et ceux de ROBERTSON DAVIES. écrivain canadien
qu'on commence à découvrir. en France, avec le Manticore, second volet d'une
trilogie à mi-chemin du mélodrame et du fantastique (Payot).
EVELYN WAUGH est redevenl,l à la. mode en France. Après plusieurs traduc-
tions d'inédits en 88 et 89, Waugh en Abyssinie, des carnets de voyage tenus
en 1935 alors qu'il était correspondant pour plusieurs journaux anglais sont annon-
cés (Arléa).
Italiens
Verdier mise sur les Italiens avec l'excellente collection de Philippe Renard
et Bernard Simeone. En septembre Cahier gothique, deux poèmes inédits écrits
entre 1940 et 1944 et en 1947 par MARIO LUZI dont le précédent recueil /'Inces-
sante origine, traduit en 1986 n'avait pas trouvé en France un public à sa mesure.
En octobre, A travers l'ombre, de FRANCO RELLA, premier roman d'un jeune phi-
losophe spécialiste de Benjamin et de Wittgenstein, et les Feux du Basento, de
RAFFAELE NIGRO, dont l'action se déroule; entre 1784 et 1861, dans les Pouilles.
Chez Actes Sud, Gesu fatte luce, recueil de nouvelles de DOMENICO REA dont
Verdier avait déjà traduit Spaccanapoli.
LA RENTRÉE LlnÉUIRE
Le Promeneur fait paraître Rome, de ALDO PALAZZESCHI, l'auteur des Sœurs
Materassi, claSsique italien et Journal nocturne, d'ENNIO FLAIANO (1910-1972),
essayiste, romancier, journaliste et scénariste de Fellini et d'Antonioni. Ce sont
des notes prises au jour le jour, un peu partout dans Rome.
L'Arpenteur veut faire connaître GINEVRA BOMPIANI en France en publiant
l'Etourdi, contes, paraboles, récits d'initiation.
Le Seuil poursuit la publication de l'œuvre de CARLO EMILIO GADDA, (Connais-
sance de la douleurJ, avec les Colères du capitaine en congé libérable, trois récits
écrits par GADDA à des époques différentes.
Climats relance un écrivain déjà traduit et pourtant peu connu : GOFFREDO
PARISE (1929-1986) avec Arsenic, préfacé par Andrea Zanzotto. Cet écrivain est
considéré comme l'un des plus surprenants de sa génération.
Terrain vague/Losfeld a traduit le Train russe, d'ANNA MARIAORTESE, roman-
cière et journaliste découverte l'année dernière avec /'Iguane. C'est le récit d'un
long et difficile voyage en train de Prague à Moscou, rythmé par les arrêts, les
rencontres...
Chez Desjonquères paraît la Bière du pêcheur, de TOMMASO LANDOLFI, jour-
nal intime de l'auteur de un Amour de notre temps, écrit en 1953 (octobre).
Minuit publie Sade, concert d'enfers, d'ENZO CORMANN, une pièce sur l'au-
teur de Juliette qui sera créée à la Cartoucherie le 15 octobre.
Espagnols, Portugais
La Différence poursuit la publication des Oeuvres complètes de FERNANDO
PESSOA: T.3 Poésies et proses de Alvaro de Campos, TA Poèmes d'Alberto
Caeiro. José Corti prévoit en octobre un texte en prose inédit du même auteur:
l'Heure du diable, ptéfacé par J.-A. Seabra.
Minuit fait paraître Tu reviendras à Region, premier roman de JUAN BENET,
auteur de l'Air d'un crime et de l'Automne à Madrid. Publié en 1967 à Madrid,
ce roman avait été refusé par les éditeurs pendant seize ans et remanié cinq fois.
Dès sa parution il connut un grand succès et fit la réputation de Juan Benet.
On annonce Nouvelles démesurées, dix nouvelles d'ADOLFO BlOY CASARES :
« la mort, les amours finissantes et désenchantées, la lucidité menant au sui-
cide... »forment la trame de ce recueil (Robert Laffont) ; l'Occasion de l'écrivain
argentin JUAN JOSI: SAER (Flammarion) ; la Colline de l'ange, du Cubain REINALDO
ARENAS, le monde pittoresque de la Havane au début du XIX" siècle (Presses de
la Renaissance) ; le Roman d'Oxford, de JAVIER MARIAS ou les états d'âme d'un
professeur venu enseigner à Oxford (Rivages) ; Tatouage, de MANUEL VASQUEZ
MONTALBAN, la suite des aventures de Pepe Carvalho (Christian Bourgois).
Sylvie Messinger publie après la Neige de l'amiral, deux romans du Colom-
bien ALVARDMUTIS : Llona vient avec la pluie et la dernière escale du Tramp stea-
mer.
Chez Verdier, Cesar ou rien, de PlO BAROJA, un Basque (1872-1956), Ruses
et aventures ,d'Alfanhui, de RAFAEL SANCHEZ FERLOSIO, « le voyage merveilleux»
d'un enfant à la recherche du père, Toreros de salon, de CAMILO JOSI: CELA
qui nous explique que « la tauromachie est un art merveilleux. Moitié vice, moi-
tié ballet ».
Parmi les Portugais on attend ALMEIDA FARIA avec Déchirures, deuxième volet
d'une tétralogie commencée avec la Passion (Belfond) et deux Brésiliens: JORGE
AMADO dont ce dernier roman Yansan des orages est, paraît-il, dans la même
veine que Dona FIor et se déroule à Bahia (Stock) et JOAO UBALDO RIBEIRO,I'au-
teur, entre autres, de Sergent Getulio, avec Vive le peuple brésilien une fresque
du Brésil (Belfond).
Egalement, un recueil d'Histoires étranges et fantastiques de l'Amérique latine,
un siècle de nouvelles par les meilleurs écrivains, préparé et présenté par Claude
Couffon (Métailié).
Allemands
ALFRED DOBLIN revient avec l'un de ses grands romans Wangloun publié en
Allemagne en 1915 et resté inédit en France. Récit d'une insurrection chinoise
au XVIII" siècle (Fayard),
Dumala, de EDUARD VON KEYSERLlNG, écrivain impressionniste (1855-1919)
raconte les derniers beaux jours de l'aristocratie balte (Jacqueline Chambon).
Sous le signe de Halley, d'ERNST JÜNGER donne son titre à des carnets de
voyage en Malaisie où l'écrivain voulait revoir la comète qu'il avait observée, enfant,
en 1910 (Gallimard).
Deux romans d'ERNST WEISS paraissent simultanément: Georg Letham,
« médecin et meurtrier », le premier grand roman de la maturité publié en 1931
(Letham anagramme de Hamlet) (Fayard) et l'Epreuve de feu paru en Allemagne
en 1929, l'histoire d'un homme devenu amnésique dans le Berlin des années vingt
(Alinea).
La Façade, de L1BUSE écrivain tchèque qui vit en RFA depuis 1971
a obtenu le Prix Alfred Dôblin en 1987 (Belfond).
De CHRISTOPH RANSMAYR on traduit simultanément le Dernier des mondes,
écrit à partir des Métamorphoses d'Ovide (POL/Flammarion) et les Effrois de la
glace et des ténèbres (Maren Cet écrivain autrichien né en 1954, profes-
seur de philosophie, est considéré comme l'un des meilleurs de sa génération.
Il s'est arraché lors de la dernière foire de Francfort et on murmure que ies enchères
ont atteint des chiffres astronomiques : 400 000 dollars pour les Américains,
500000 F pour les Français... Souhaitons-lui un énorme succès.
Russes, Polonais...
On connaissait VISSOTSKI; poète, chanteur, comédien, on ignorait qu'il avait
des talents de romancier. Il laisse un roman inachevé Roman sùr les jeunes filles,
une peinture au picrate de la vie des petites gens à Moscou (Alinea). En même
temps paraîtra Vladimir Vissotsky par JEAN-JACQUES MARIE, recueil de poésies et
chansons, préfacé par Josef Brodsky (Seghers).
MAKANINE dont on a lu les Voix au début de l'année revient avec la Perte,
deux récits se déroulant l'un au XVIII" siècle et l'autre aujourd'hui (Alinea) et le
Précurseur, histoire d'un guérisseur dans la banlieue moscovite en pleine muta-
tion (Actes Sud). Chez Actes Sud encore un autre court récit de NINA BERBEROVA
le Mal noir où il est question d'un émigré russe et d'un bijou qui lui a été laissé
en héritage.
Le Génie militaire, de SERGUEï KALEDINE, l'un des écrivains marquants de la
nouvelle vague de la pérestroi1<a, fut interdit jusqu'en mars 89 en URSSet sa paru-
tion trois fois annoncée par Novy Mir fut trois fois repoussée (Maren Sell).
L'écrivain polonais Jaroslaw MAREK RYMKIEWICZ raconte l'histoire de Umsch-
lagplatz/Varsovie, une place contiguë au ghetto de Varsovie, d'où en 42 et 43
des centaines de milliers de juifs furent déportés à Treblinka. Dans Entretiens polo-
nais, Rymkiewicz pose la question de la responsabilité collective à travers ce récit
écrit à partir d'une enquête auprès des rescapés du ghetto (Robert Laffont).
ADAM ZAGAJEWSKI, l'un des trois meilleurs poètes polonais (avec Czeslaw
Milosz), de l'après-guerre, vit en France depuis 1982. Après Solidarité, solitude
et Coup de crayon, Fayard publie un recueil de 80 poèmes : Palissade. Marron-
niers. Liseron. Dieu.
Le nouveau roman de l'Albanais ISMAïL KADARI: a pour titre le Concert. Ecrit
en 1978, il a été remanié et publié l'année dernière en Albanie (Fayard).
Très connu en Yougoslavie, DANKO POPOVIC, best seller et lauréat d'un grand
prix littéraire est traduit pour la première fois avec le Livre de Miloutine : un petit
paysan serbe raconte, à travers sa propre vie, l'histoire de la Serbie depuis le'
début du siècle (Stock).
CAMIL PETRESCU, poète, philosophe, est l'auteur de deux romans. Dans
Madame T, le second écrit en 1933, Petrescu s'essaie au renouvellement de la
technique romanesque (Jacqueline Chambon).
Suédois
L'œuvre autobiographique d'AUGUST STRINDBERG (1848-1912) paraîtra en un
volume dans une édition établie par C.G. Bjurstrôm qui a retraduit certaines des
œuvres. Pour la première fois quelques-uns des plus grands textes de Strindberg
sont « ainsi disposés en un ensemble chronologique permettant de suivre l'his-
toire de Strindberg depuis la naissance jusqu'à la fin de son troisième mariage ».
On y trouvera « le Fils de la servante », « le Plaidoyer d'un fou », «Lui et elle »,
« l'Abbaye », « Inferno », « Légendes », « Seul », « Lettres à Harriet Bosse, Jour-
nal occulte » (Mercure de France).
HALLOOR LAXNESS, écrivain islandais. Prix Nobel de littérature en 1955 et auteur
de la Cloche d'Islande revient avec Lumière du monde (Aubier).
Hollandais
Calmann Lévy publie l'édition intégrale des Journaux d'ANNE FRANK. On ne
connaissait que le texte établi en 1947 par le père qui avait considérablement
élagué les manuscrits laissés par sa fille. En fait, il existe trois versions de ce fameux
journal dont on a longtemps dit qu'il pouvait être apocryphe.
Chez Maren Sell, l'Amour du prochain, un recueil de quatre nouvelles de
HUGO CLAUS, l'auteur du Chagrin des Belges (octobre).
Egyptiens
Chez Denoël, l'Appel du Karaouan, de TAHA HUSSEIN, un roman psychologi-
que sous forme de confession et la Chanson des gueux, de NAGUIB MAHFOUZ, pein-
ture du petit peuple et des artisans soumis à l'autorité des chefs de clan.
Japonais, Chinois
Romancier très connu dans son pays, lauréat de nombreux prix, KENJI NAKA-
GAMI, l'auteur de Mille ans de plaisir, raconte dans la Mer aux arbres morts, la
vie d'une famille dans une région du Japon (Fayard).
KENZABURO ol:,l'auteur admirable de une Affaire personnelle et le Jeu du siè-
cle revient en octobre avec M/Tetle conte des merveilles de la forêt (Gallimard).
. Philippe Picquier qui s'est spécialisé dans la littérature japonaise et chinoise
annonce Du côté des fleurs et des saules, de KAFÜ NAGUI (1879-1959), l'un des
plus célèbres et des plus scandaleux romanciers japonais et Trois amis de l'hi-
ver, récits de WANG ZENGGI, romancier chinois, peintre de paysages, calligraphe,
né en 1920 et condamné en 1957 comme « droitier ».
Un Chinois tombé du ciel (traduit littéralement : la Biographie de Niu TIen-
Tseu) de LAO SHE a été écrit en 1933. Considéré comme l'une de ses grandes
œuvres, ce roman est une chronique de la vie chinoise d'avant la Révolution
(Arléa).
Poésie
JEAN MAMBRINO propose le Chiffre de la nuit, « une poésie de l'ultime. Musi-
calement sévère (vous diriez rituelle). Modulée de l'intérieur, dans sa saveur offerte
à la pensée » (Corti).
38
Chez Maurice Nadeau, Silva rerum, un nouveau recueil de PAOL KEINEG, l'au-
teur de Printemps des bonnets rouges et de Boudica, Taliesin et autres poèmes,
«forêt de choses» ; chez Cicéron, ensemble de notes servant à la préparation
d'un discours ou d'un livre. En octobre, Ana de la nuit, premier recueil de ROGER
GENTIS, psychiatre bien connu, auteur des Murs de l'asile.
En octobre toujours, Nous le passage, de HENRI MESCHONNIC (Verdier), le
Porte-œufs (Retouches), de DANIEL BOULANGER (Gallimard) et une anthologie de
la poésie française de MARCEL JULLIAN (Fixot).
Rééditions
L'édition définitive de Main d'œuvre, Poèmes 1913-1949, de PIERRE REVERDY
et le Livre de mon bord, notes 1930-1936, suivi de fragments inédits avec une
postface de Pierre Leyris paraissent dans un texte revu d'après les corrections
de l'auteur (Mercure de France). Simultanément, Flammarion propose En vrac,
dans une édition révisée et complétée ainsi que le catalogue de l'Exposition Maeght
avec une correspondance inédite (octobre).
LA RENTRÉE LlnÉDIRE
La Pléiade annonce le premier tome des Oeuvres complètes (qui en com-
prendront trois) de RAYMOND QUENEAU. Ont été rassemblés l'ensemble des poè-
mes par ordre chronologique, plus des poèmes épars publiés en revue et des iné-
dits que Queneau avait conservés, les jugeant impubliables. A cet ensemble Claude
Delon, universitaire à Paris IV qui en assure l'édition, a ajouté quelques textes
difficilement classables mais relevant cependant de la poésie. A paraître en octo-
bre.
Bouquins réédite le Journal de JULES ET EDMOND DE GONCOURT. en trois volu-
mes.
JEAN-MICHEL PALMIER a entièrement revu son Retour à Berlin, « notes écrites
à la dérive dans les rues de Berlin ». L'ouvrage est augmenté d'une partie inédite
sur le Berlin de Wim Wenders (Payot). Jean-Michel Palmier prépare une nou-
velle biographie de Walter Benjamin et finit la traduction de la biographie de Hei-
degger par Hugo Ott (parution en 1990).
La nouvelle édition de l'Histoire merveilleuse de Peter Schlemihlou l'homme
qui a perdu son ombre, de CHAMISSO, est préfacée par Pierre Péju. Cette histoire
de l'homme qui a vendu son âme au diable est « l'un des plus beaux que le Roman-
tisme allemand ait engendrés ». Le texte français est de Chamisso (Cortil.
Biographies, essais littéraires
corr,espondances
Un inédit de Rilke
Parmi les essais nombreux et intéressants, signalons un inédit de taille : des
Journaux de jeunesse de RILKE comprenant le Journal florentin, conçu comme
une relation de voyage à l'intention de Lou Adreas Salomé, le Journal de Schmar-
gendorf, anecdotes, choses vues ou vécues, souvenirs, poèmes, fragments en
prose et le Journal de Norpswede, rédigés entre 1899 et 1902 (Seuil, octobre).
Du nouveau sur Joyce
James Joyce, texte sur l'auteur d'Ulysse, JOLAS, a été retrouvé par
ses enfants. Eugène Jolas, poète, dirigeait avec sa femme Maria Jolas la revue
Transition qui publia, avant la guerre, Hemingway, Joyce, Caldwell, Leiris... tous
deux consacrèrent une grande partie de leur vie à Joyce et aux siens (Plon).
Gombrowicz à l'honneur
A l'occasion du )(Xe anniversaire de la mort de GOMBROWICZ paraîtront des
écrits inédits, Varia II, et un recueil d'articles et de témoignages sur l'écrivain polo-
nais, Mélanges (Christian Bourgois, octobre). En octobre, Jorge Lavelli jouera
Opérette au théâtre de la Colline et différentes manifestations sa dérouleront au
centre Georges Pompidou.
Lakis Proguidis publiera Un Ecrivain contre la crftique, la réception de Witold
Gombrovicz en Europe (Gallimard).
Deux textes de MARIO PRAZ: le Pacte avec le serpent, une analyse des diffé-
rentes facettes de l'œuvre picturale et littéraire des préraphaélites et une étude
de leur personnalité (Christian Bourgoisl. le Goût néoclassique, où Mario Praz
revendique son goût pour les formes classiques et son refus du style rococo. Dans
cet ouvrage, écrit en 1940, il mêle les considérations esthétiques aux analyses
d'histoire de l'art, aux récits historiques et biographiques (le Promeneur).
FINK propose une lecture nouvelle des rapports entre la poésie et la
musique chez Yves Bonnefoy dans un essai intitulé: Yves Bonnefoy. Le simple
et le sens (Cortil.
RAPHAI:L LELLOUCHE, élève de Barthes et disciple de Blanchot, publie un pre-
mier essai sur Borges ou l'hypothèse de l'auteur
FRANK VENAILLE consacre un numéro de « Poètes d'aujourd'hui» à l'œuvre
de Umberto Saba, compatriote d'Italo Svevo et auteur de Ernesto, Couleur du
temps et Canzoniere (Seghers).
Deux biographies de Faulkner
Faulkner fait l'objet de deux biographies: les Erres du faucon, une psycho-
biographie par MARC SAPORTA, auteur d'une Histoire du roman américain (Seg-
hers) et W. Faulkner, l'homme et l'artiste de STEPHEN B. OATES, universitaire et
essayiste américain qui s'est appuyé sur des documents, des interviews et des
textes inédits ou oubliés (Hachette).
La seule biographie autorisée par Paul Bowles va paraître. L'auteur, ROBERT
BRIATTE, est un ami, un écrivain, et a écrit son ouvrage à partir de nombreux dia-
logues avec l'auteur de Thé au Sahara qui lui a, de plus, donné un texte inédit:
un journal intime (Plon).
Un essai biographique sur Jack Kerouac, le vagabond romantique par JEAN-
MARIE ROUS est annoncé par Robert Laffont. Egalement Félix Fénéon par JOAN
UNGERSMA HALPERIN, l'éditrice des Oeuvres plus que complètes de Fénéon. Elle
retrace la vie intellectuelle fin de siècle à travers l'étude de la vie et de l'œuvre
de l'écrivain (Gallimard). JEAN BOTHOREL, journaliste au Figaro, a enquêté sur Ber-
nard Grasset et éclaire « toutes les zones d'ombre de la vie» de l'éditeur (Gras-
set). HENRI TROYAT publiera en octobre une vie de Maupassant (Flammarion).
Anna de Noailles
Paraît aussi la Correspondance d'ANNA DE NOAILLES établie par Elisabeth
Higonnet-Dugua, un témoignage sur ses contemporains parmi lesquels Barrès,
Proust, Gide, Cocteau... (Michel de Maule).
GUY auteur des Fiancées sont froides, publie à travers une galerie de
portraits une réflexion autobiographique sur notre siècle littéraire et politique, de
Maurice Rostand à Julien Gracq en passant par Maxime Weygand, Cocteau, Bre-
ton, Julien Green (les Manœuvres d'automne, Olivier Orban).
PATRICK écrivain et éditeur, s'est toujours intéressé aux Choses.
anglaises. Il explique les raisons de cette curiosité et dresse l'inventaire de cette
fascination (Seuil). Patrick Mauriès nous parlera, dans un second ouvrage des
Lieux parallèles qui l'aident à vivre: décors, meubles, livres, ses lieu/< de prédi-
lection... (Plon coll. « Carnets »). Dans cette même collection MICHEL BUTOR a
noté Au jour le jour, en 1985, dans un petit carnet orange les textes ou bribes
de textes qui lui viennent à l'esprit.
En octobre, on attend la Mélancolie au miroir, de JEAN STAROBINSKI, trois lec-
tures baudelairiennes (Julliard), la Rime et la vie, de HENRI MESCHONNIC (Verdier),
Faust et Antigone, ou le roman-spectacle de FRANÇOIS COUPRY, le premier ouvrage
d'une collection d'essais littéraires qu'il dirigera (Presses de la Renaissance).
Mignonne, allons voir si la rose, de FRANÇOIS CAVANNA courts essais sur la lan-
gue française (Belfond).
CHRISTINE JORDIS s'intéresse aux romancières anglaises et présente dans De
petits enfers va"ës, une réflexion sur le thème de la méchanceté à partir de l'analyse
d'œuvres clés de Jane Austen à Angela Carter en passant par George Elliot, Vir-
ginia Woolf et lvy Compton-Burnett (Seuil). Toujours de Christine Jordis paraî-
tra une monographie de Jean Rhys (( Qui êtes-vous? » la Manufacture).
Traduit du Yiddish
Lachenal & Ritter annonce la première traduction mondiale de la Bande (Kha-
liastra), une revue parue à Varsovie 1922-Paris 1924 en langue yiddish avec des
textes d'écrivains inconnus aujourd'hui. Abondamment illustrée par Brauner, Cha-
gall ... Elle comprendra près de 400 pages et sera suivie d'une étude de Rachel
Ertel, « Khaliastra et la modernité européenne ». •
39
RENCONTRES, COLLOQUES
Un colloque sur l'érotisme
dans la littérature russe
Lettres à la Quinzaine
Les 26
e
Rencontres théâtrales
de Berlin
L'événement des événements de ces
XXVI" Rencontres théatrales de Berlin était
évidemment la venue (après quinze ans de
pourparlers) pour la première fois de trois
groupes de la RDA (République démocrati-
que d'Allemagne).
« Der Lohndrücker» (( le briseur du
tarif ») est déjà connu des Parisiens puisque
son auteur :ieiner Müller est venu à Paris.
Pour bien juger, il aurait fallu voir la pièce
à Berlin-Est et connaître son impact sur le
public. Ici, c'est-à-dire à Berlin-Ouest, on ne
savait pas très bien s'il fallait accepter cela
comme un « Lehrstück » à la Brecht, donc
des temps plutôt révolus, où une critique du
passage si pénible et difficile du fascisme au
socialisme façon RDA. Le public a ovationné
l'auteur (metteur en scène en même temps).
mais n'a-t-i1 pas plutôt applaudi la présence
de l'auteur et de l'ensemble du « Deutsches
Theater ».
La comédie de Volker Braun « Die Über-
gangsgesellschaft » (la société de passage).
par le Maxim Gorki Theater de Berlin, est
tout imprégnée de Tchekov et des « Trois
sœurs ». En effet, Volker Braun a été ins-
piré par la mise en scène légendaire de Tho-
mas Langhoff de cette pièce de Tchekov.
La société qu'il représente n'évoque pas celle
du tsarisme, mais bien plutôt la société
actuelle. Les acteurs et la mise en scène de
Langhoff. sont brillants, l'attente, voir l'im-
mobilisme d'une société dépasse de beau-
coup le cadre « régional ».
Le vrai cri du cœur est venu du Théatre
d'Etat du Mecklembourg à Schwerin avec
« Der Selbstmôrder » (le suicidaire) de Niko-
lai Robertowitsch Erdmann, une comédie
satirique traduite par Thomas Reschke.
L'histoire de la pièce est édifiante: ni Gorki,
ni Stanislavski, ni Meyerhold n'ont pu la faire
jouer dans les années trente en Union Sovié-
tique. Cinquante ans après, elle fut jouée à
Moscou (un an avant la mort de Erdmann,
auteur dont on ne sait presque rien, sinon
qu'il était un compagnon de Maïakowskil.
Le rôle principal est jouée magistralement
par Horst Westphal. On finit par aimer ce
petit bourgeois infect, qui veut être heureux
à tout prix (quelle prétention 1). Tout l'en-
semble joue avec un entrain bien au-dessus
de la moyenne et fait passer ce message du
droit au « petit bonheur de tout un chacun »
à chaud.
J'attendais avec beaucoup de curiosité la
pièce tant décriée de Thomas Bernhard (la
dernière écrite avant sa mortl. En un sens,
je ne fus pas déçue, que pouvait faire un
Bernhard si ce n'est lacher sa bile et
son agressivité inépuisable contre l'Autri-
che 7L'action est simple: un professeur juif
revenu après la défaite du nazisme est tel-
lement déçu de la vie dans l'Autriche
actuelle, qu'il veut repartir à nouveau, mais
cela lui brise le cœur et il préfère se jeter par
la fenêtre. Tout ça, nous l'apprenons par la
bouche de son entourage, surtout de sa
bonne (l'excellente Anneliese Ramer). On
peut demander si tant de noirceur répandue
contre l'Autriche « éternellement vouée au
nazisme », la haine quasiment «totalitaire»
de Bernhard avec des phrases - entre
autres - comme « les Viennois détestent
les Juifs, ils les gazeraient encore aujourd'hui
s'ils le pouvaient » à force de répétition et
d'exagération ne manque pas sa cible et
n'obtient pas l'effet voulu.
« Der arme Vetter» (le cousin pauvre)
d'Ernst Barlach présenté par le Théatre de
Brême a surtout séduit par le style choisi qui
rappelait pour beaucoup les figures du célè-
bre Album du photographe August Sander
« Der Deutschenspiegel » (le miroir des Alle-
mands), collection célèbre à juste titre, tant
les figures sont incisives.
« Der Besucher » (le visiteur », une comé-
die de Botho Strauss pourtant jouée par les
Münchner Kammerspiele et le non moins
réputé Heinz Bennent ne m'a pas émue et
pourtant l'antagonisme entre un acteur
jeune, venu de l'Est et cherchant l'approba-
Léonid Helier, professeur du département
de Slavistique de l'Université de Lausanne,
las de discourir sur le sexe des anges, a
décidé de se pencher sur celui du réalisme
socialiste. Il a donc organisé, à Lausanne,
en juin dernier, un colloque international là
forte majorité de chercheurs français et mas-
culins) sur le thème « L'érotisme et l'amour
dans la littérature russe du XX· siècle ».
Contrairement aux idées reçues, il s'y est
avéré que la littérature de l'époque stali-
nienne ne répugnait point aux images sédui-
santes du corps - à condition bien entendu
que celui-ci fût sain et travailleur. C'est donc
par ce biais inédit de la glorification des mus-
cles saillants et bronzés, dénudés des mois-
sonneurs ou tendus sous les vêtements
mouillés des soldats traversant une rivière,
que L. Helier et son équipe (A. Baudin et
Th. Lahusen) ont abordé le réalisme socia-
liste et ses pauvres fantaisies.
Cette audace en a entraîné d'autres. G.
Nivat (Genève) a voulu prouver que la cul-
ture russe, pour avoir manqué, au XVlllè siè-
cle, son rendez-vous avec la naissance de
l'esprit libertin, s'était condamnée à errer
entre le puritanisme et la vulgarité. Il a sus-
cité de vives répliques. D'autres participants
ont rappelé les mœurs extrêmement libres
de l'aristocratie et du peuple russes, l'atti-
tude indulgente du clergé orthodoxe (ce qui,
contrairement aux interdits catholiques, ne
stimulait pas la révolte libertine) et, enfin,
la symbolique charnelle du rituel et des tex-
tes orthodoxes eux-mêmes. Sur cette ques-
tion, la communication de M. Oguibinine
(Strasbourg) a été très éclairante. Linguiste
et structuraliste, il a relevé le hiatus cons-
cient pratiqué par les écrivains russes mais
aussi par les théoriciens de la littérature,
entre le « signifié et le signifiant », entre la
réalité, où le sexe est tout à fait présent, et
la parole, qui l'ignore. Il a donné comme
exemple très symptomatique le travail de
pionnier de Bakhtine sur Rabelais, largement
connu en France; qui met de côté toute la
truculence rabelaisienne.
S'agit-il là, comme le soutient M. Ogui-
binine, d'une conception « noble » de la lit-
térature, spécifique à la Russie, ou au con-
traire, comme le suggère M. Aucouturier
tion et le soutien d'un acteur consacré de
l'Ouest aurait pu être révélatrice.
Une autre pièce de Botho Strauss « Die
Zeit und das Zimmer » (le temps et la cham-
bre) passe beaucoup mieux la rampe. Peut-
être est-ce dû à la mise en scène de Luc
Bondy et le jeu magistral de Udo'Samel, qui
vous tiennent d'un bout à l'autre du spec-
tacle en haleine (Schaubühne am Lehniner
Platz).
« Rückkehr in die Wüste » (le retour au
désert) de Bernard-Marie Koltès (traduit en
français par Simon Werle) raconte un drame
de l'épuration après la deuxième guerre
(Paris), d'une conscience aiguë des écrivains
russes de la force destructrice de la sexua-
lité? Et, parce qu'elle serait inaccomplie,
inexprimée ou pervertie dans la littérature
russe, la sexualité y deviendrait-elle pour
autant inintéressante 7 Les analyses de deux
classiques du XIX· siècle, Que faire? de
Tchernychevski et le Malheur d'avoir trop
d'esprit de Griboedov, ont fait passer un fris-
son chez les participants, tant elles ont mis
en évidence la présence envahissante du
Diable caché.
Les interventions sur le thème homo-
sexuel, sur la « littérature submergée du
sexe » des années vingt, sur le « troisième
sexe » chez les poètes de l'avant-garde ou
sur le refoulement de Maximov et de Soljé-
Les Amis
de Georges Bataille
Monsieur,
Je vous prie de trouver ci-joint le texte
d'une protestation pubiique dont j'ai pris
l'initiative concernant le titre de fondateur
du Collège de sociologie que Monsieur Jules
Monnerot s'est attribué pour figurer sur la
liste du Front national.
Chacun des signataires a publié livre ou
article sur le Collège de sociologie.
Veuillez agréer, Monsieur...
Dominique Lecoq
Texte de protestation
Monsieur Jules Monnerot s'est présenté aux
élections européennes en trentième position
sur la liste conduite par Jean-Marie Le Pen.
La titulature dont il fait suivre son nom le
donne pour « fondateur du Collège de socio-
mondiale en France. Une sœur déteste la vie,
car elle a été dénoncée comme « col-
labo »et ses cheveux rasés. Des années plus
tard elle revient et - pour commencer -
fait raser les cheveux d'un homme. Un para-
chutiste noir, venu du ciel, engrosse une fille
(racisme, pas racisme 71. L'ambiance baigne
dans un porte-à-faux continuel. Doit-<>n pen-
ser à la guerre d'Algérie, aux injustices de
l'après-guerre 7 L'auteur nous laisse dans le
flou. La sœur et le frère partent finalement
ensemble entourés d'une lumière, presque
biblique, vers le désert. Comprendra qui
pourra et voudra (Thalia Theater de Ham-
burg).
Le même Thalia Théatre est encore venu
avec « Platonov » d'Anton Tchekhov (mise
en scène Jürgen Flimm, décors Rolf Glitten-
berg). Il se passe quelque chose et le tout
passe la rampe.
« Das Kathchen von Heilbronn oder die
Feuerprobe » (la Catherine de Heilbronn ou
l'épreuve du feu) par le théâtre de Bâle. C'est
jeune et dépoussiéré.
Julia Tardy-Marcus
nitsyne ont confirmé l'originalité et la légiti-
mité de l'approche du colloque. Mais pour-
quoi y a-t-on accordé si peu de place à l'écri-
vain parfaitement russe pourtant, chez qui
l'érotisme est inscrit dans la trame même de
tous les jeux d'écriture: Nabokov?
Quant aux deux invités moscovites, V.
Erofeev (dont un roman authentiquement
érotique doit bientôt sortir chez Albin
Michel) et K. Kedrov (poète particulièrement
attiré par l'héritage religieux), ils ont apporté
des nouvelles toutes fraîches sur les acquis
les plus méritoires de la perestroika dans le
domaine de la création érotique, tant popu-
laire que hautement sophistiquée...
Ewa Bérard
logie )l. C'est une vérité partielle: il fut l'un
des six cosignataires de l'acte fondateur",
bientôt en rupture de Collège. Et c'est une
trahison: l'histoire du mouvement Contre-
Attaque comme celle du Collège de socio-
logie montrent assez que leurs inspirateurs
ne peuvent être confondus avec qui accep-
terait de siéger dans le même groupe qu'un
représentant de l'extrême-droite allemande,
connu pour avoir servi dans les Waffen 55.
En s'autorisant du Collège de sociologie pour
figurer sur la liste du Front National, Jules
Monnerot a commis une imposture.
• Pour mémoire, les autres signataires
furent Georges Ambrosino, Georges
Bataille, Roger Caillois, Pierre Klossowski,
Pierre Libra.
SIGNATAIRES DE LA PROTESTATION
Pierre Klossowski - Jean-Michel Besnier
- Jean Pierre Faye - Jean-Michel Heimonet
- Jean-Pierre Le Bouler - Dominique Lecoq
- Eugénie Lemoine-Luccioni - Isabelle Rieus-
set.
40
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Août 1989
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