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Yannick L E M A R I É

L’ABBÉ JULES : LA COLÈRE ET LE VERBE
Il est impossible que les scandales n’arrivent pas ; mais malheur à celui par lequel ils arrivent. (Luc, 17, 1) Annoncé sous un premier titre, Le Testament de l’abbé, puis pré-publié dans le Gil Blas au tournant des années 1887-1888, L’Abbé Jules a donné beaucoup de mal à Mirbeau1, à tel point que, découragé, il en vient à juger son roman « assommant », dans une lettre écrite à Paul Hervieu, vers le 10 février 1888. Heureusement quelques contemporains de l’écrivain (parmi lesquels Jean Lorrain et Théodore Banville), puis, plus tard, des universitaires ont su repérer les immenses qualités du livre. Dans sa préface, Pierre Michel souligne que « par-delà la démystification d’une institution rétrograde, aliénante et obscurantisme, et d’une pseudo-morale hypocrite, répressive et contre nature, c’est toute l’organisation sociale que Mirbeau remet en cause, et surtout, c’est toute la tragédie de la misérable condition humaine qu’il entend très pascaliennement évoquer2 ». L’allusion à Pascal est évidemment primordiale car celui qui, à côté de Jules, a un rôle éminent dans le roman, malgré son absence ou son silence, c’est tout de même Dieu ! Dans son article intitulé « Sébastien Roch ou les traits de l’éloquence », Julia Przybos rappelle avec raison qu’à la fin de XIXe siècle, « les personnes éduquées par les frères jésuites, maristes et autres ignorantins ne manquent pas » et que « dogmes, rituels et fêtes religieuses font par ailleurs partie de l’héritage culturel commun3 ». C’est pourquoi, en dépit d’un engagement anarchiste qui ne souffre d’aucune contestation, Mirbeau reste profondément religieux, au sens culturel du terme. Il a beau nier la transcendance et ne voir dans la religion qu’un poison, il développe ses idées à partir d’un corpus littéraire, philosophique, dans lequel la Bible tient assurément l’une des toutes premières places. Les allusions au Christ, à Putiphar, à « l’Apocalypse du père St Paul », jetées au fil de ses réflexions dans les lettres à Alfred Bansard du Bois, l’attestent suffisamment pour qu’il ne soit pas utile de s’étendre outre mesure sur ce constat 4. Plus qu’un autre roman, L’Abbé Jules permet de mettre à nu cette tension entre une éducation spirituelle dont Mirbeau ne peut se débarrasser, quand bien même il le souhaiterait, et une révolte 5, toujours plus furieuse, au fur et à mesure que se déroule l’histoire. Toutefois, pour mesurer l’intensité du combat qui a lieu devant nous, il faut prendre un peu de recul : l’abbé Jules ne s’attaque pas seulement à ses coreligionnaires ou à son entourage, mais au Verbe6 lui-même. Et si l’œuvre ressemble à la biographie partielle d’un curé travaillé par le doute, ne pouvons-nous pas la lire comme un nouvel évangile, dans lequel l’homme s’élèverait jusqu’à Dieu afin d’exiger un droit : celui d’être en colère ? 1) Un nouvel évangile Avant de commencer notre analyse de L’Abbé Jules, il convient de rappeler ce qu’est un évangile. Comme le note Daniel Marguerat, à l’origine, « ευαγγέλιον (la bonne nouvelle) ne désigne pas un livre, mais une annonce heureuse ou le message transmis par cette annonce heureuse 7 ». Alors que, dans le grec non biblique, le terme indiquait les victoires militaires et les hauts faits de l’Empire, il se charge assez rapidement de significations religieuses et désigne l’annonce du salut eschatologique. C’est toutefois dans la seconde moitié du IIe siècle que l’évangile ne se limite plus à l’annonce du kérygme, mais devient « le véhicule littéraire » lui-même, autrement dit, le livre. Le passage de la tradition orale à la tradition écrite n'est pas sans conséquence, car le disciple doit, à partir de ce moment-là, composer un récit structuré. Or, l’évangile n’est pas « un phénomène littéraire sui generis », mais repose sur des genres aussi différents que l’arétologie –

récit de miracle réalisé par des hommes d’exception –, le roman ou la biographie. Plutôt que de retranscrire, tels quels, les logia de la Quelle8, il s’agit, pour l’auteur, de raconter Jésus et de reprendre, dans la tradition gréco-latine, des formes de récit suffisamment éprouvées pour assurer la seule chose qui vaille : l’adhésion des futurs lecteurs. Partant de ces considérations, le rapprochement avec L’Abbé Jules ne semble pas incongru. De fait, comme n’importe quel évangile, l’œuvre de Mirbeau est à la fois une annonce, un livre et le récit d’un maître. Dès les premières pages, Albert Dervelle, le narrateur, nous révèle la grande nouvelle, le retour de Jules : « Le matin, mon père avait reçu une lettre de lui, annonçant son très prochain retour. La lettre était brève, ne contenait aucune explication ». (p. 329). L’événement – presque dérisoire pour quelqu’un d’autre – est, ici, d’autant moins anodin que l’absence du prêtre était au centre de toutes les conversations depuis plusieurs années. D’ailleurs, le curé Sortais ne manquait jamais une occasion de s’enquérir de son confrère, à chacune de ses promenades : « Eh bien ?, demandait-il au père du narrateur, toujours pas de nouvelles de l’abbé Jules ? » (p. 333). Le courrier ne peut qu’amplifier le phénomène, délier les langues, exciter l’intérêt. Les Robin sont ainsi prévenus, sans perdre de temps ; quant à l’enfant, il a l’esprit totalement accaparé par cet aventurier dont ses parents parlent sans cesse. Nouvelle, « grande nouvelle » (p. 346) : l’expression – néo-testamentaire par excellence – revient régulièrement et invite aux plus grandes réjouissances. Nous savons combien le verbe se réjouir est présent dans la Bible : l’Épître aux Philippiens, par exemple, retentit d’un « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous » (4,4) ; dans l’évangile de Luc, le berger laisse éclater sa joie quand il retrouve sa brebis (« Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! », 15,6). Estce un hasard si nous retrouvons une invitation identique dans le bouche de Madame Robin : « L’important, pour vous, c’est qu’il revienne… vous devez vous réjouir de son retour » (p. 347) ? Certes, l’événement n’est sans doute pas aussi heureux pour la famille qu’il l’est pour les chrétiens, il n’empêche que, comme dans le Livre, l’arrivée de Jules, ou plus exactement la nouvelle de son arrivée, est l’élément fondateur, l’instant premier à partir duquel le temps et le récit se déploient. Tout arrive là et tout part de là. Le curé est la référence absolue à partir de laquelle le monde s’organise et s’explique : « Il est laid comme l’abbé Jules… violent comme l’abbé Jules… menteur comme l’abbé Jules… » (p. 333). L’assimilation de L’Abbé Jules à un évangile passe également par l’objet-livre. Remarquons que Mirbeau ne manque pas une occasion de faire une allusion aux textes sacrés au cours de son récit. C’est ainsi qu’il évoque la Vie des Saints, même si l’ouvrage, dans le cas présent, sert de siège à l’enfant lors du repas du soir ; citons également les légendes autour de saint Jean de Matha et de saint Félix de Valois, notamment celle qui relate la rencontre miraculeuse de l’ermite et du cerf sacré, portant entre ses cornes d’or la croix rouge et bleue, signe distinctif de l’ordre des Trinitaires ; n’oublions pas, enfin, les « grands martyres » dont Monseigneur relit chaque soir les sublimes histoires. Trois textes, trois ouvrages voués au culte des grands hommes et à leur exaltation. De quel droit le roman de notre auteur serait-il exclu de la liste ? N’est-il pas consacré aux actions glorieuses d’un être remarquable ? Son titre ne désigne-t-il pas un nouveau maître ? Ses lacunes mêmes n’invalident pas notre propos, car « la Bible que nous lisons […] repose sur des textes dont la fiabilité est également marquée du sceau de l’hypothèse. Les textes hébreu et grec qui servent […] de base à toutes les traductions modernes ont été reconstitués par les philologues qui, à partir de milliers de manuscrits conservés et de leurs multiples variantes, ont choisi de cas en cas telle version plutôt que telle autre9 ». Dernier argument : la structure narrative de l’œuvre mirbellienne s’appuie sur les épisodes majeurs des évangiles. Le plan que Mirbeau suit, en particulier dans la première partie, ressemble, à s’y méprendre, à celui de Luc. L’apôtre découpe, en effet, son récit en cinq séquences : l’enfance de Jésus, les prédications accompagnées des miracles, le voyage vers Jérusalem, la Passion et la résurrection. Or, le narrateur de L’Abbé Jules ne procède pas autrement : comme l’évangéliste, il évoque la jeunesse de son héros (épisode d’Athalie, présentation de la mère, « la femme la plus aimée, la plus respectée de toutes les femmes de Viantais », p. 349), les prédications (épisodes de la chaire et du mandement, leçons données à Albert), les voyages (Viantais, Randonnai, Paris), le

retour inexplicable du pays des morts. Dans l’œuvre lucanienne comme dans le roman mirbellien, le lecteur retrouve un programme identique, une volonté commune de rapporter des situations exemplaires afin d’assurer l’édification des masses. Tels Luc, Marc, Matthieu et Jean, le jeune Albert collecte des témoignages auprès de ceux qui ont connu Jules, afin de réaliser une sorte de testament et de fournir l’ultime preuve d’amour de la part d’un disciple10. Allons plus loin. Dans le Nouveau Testament, le Christ est présenté comme un prédicateur, mais aussi comme un soigneur, un être de chair tenté par le démon, et enfin un ressuscité. L’abbé Jules assume ces différentes fonctions, ces différents états. Prenons les guérisons. Nous savons qu’un saint, qu’il soit laïque ou chrétien, doit apporter la preuve de ses dons. L’historien Suétone relate, par exemple, un des nombreux miracles attribués au divin Vespasien : « Deux hommes du peuple, l’un aveugle, l’autre boiteux, se présentèrent devant son tribunal, le priant de les guérir, sur l’assurance que Sérapis leur avait donnée pendant leur sommeil que l’un recouvrerait la vue, si l’empereur voulait imprégner ses yeux de salive, et que l’autre se tiendrait ferme sur ses jambes, s’il daignait le toucher du pied. Vespasien n’augurant aucun succès d’une telle cure, n’osait même pas l’essayer. Ses amis l’encouragèrent. Il fit donc l’une et l’autre expérience devant le peuple assemblée et réussit11. » Les récits des Synoptiques12 ne s’écartent pas vraiment de cette tradition démiurgique. La preuve : Matthieu raconte comment Jésus sauva une jeune hémorroïsse ; Luc signale de multiples impositions des mains ; Marc évoque les soins que le Maître prodigua, tour à tour, à un lépreux, à un sourd mal-parlant, à un aveugle, à un épileptique. Considérer Jules comme le héros d’un nouvel évangile oblige donc le romancier à reprendre la même thématique : c’est ce qu’il fait avec l’épisode de la maladie d’Athalie. La perspective, entre la Bible et L’Abbé Jules, est, certes, très différente – nous y reviendrons –, mais les noeuds dramatiques sont les mêmes : Athalie, la pécheresse (« ce sont de vilains péchés que la gourmandise et la désobéissance », p. 334) subit les assauts du mal ; Jules, le thaumaturge, s’approche de la malheureuse et, à l’instar du Nazaréen, use d’une formule définitive (« Allons, bois ta cuillerée ») pour arriver rapidement à ses fins ; il ne reste plus aux témoins qu’à répandre la bonne nouvelle. En l’occurrence, ici, c’est le père du narrateur qui prononce les « paroles prophétiques » avant de diffuser l’anecdote auprès des sceptiques et de proclamer les mérites de ce « sacré Jules ». Si dans l’évangile de Marc, « l’indiscrétion de l’ancien lépreux, ainsi que le note Etienne Trocmé, […] contribue largement à la diffusion de la Grande Nouvelle », le rappel répété des « histoires de jeunesse de l’abbé », en particulier celle qui concerne Athalie, n’est pas pour rien dans la réputation du trublion, au sein de la communauté. Autre fonction, autre scène : celle de la tentation. Nous savons – du moins les contemporains de Mirbeau le savaient – qu’après son baptême, le Christ s’isola quarante jours dans le désert afin de combattre le prince des démons. La lutte dont on trouvait déjà des variantes dans Job, Zacharie ou dans les Chroniques, fut l’occasion pour le fils de Dieu de mettre à l’épreuve sa mission et de vérifier la force de son engagement. Là encore, le rapprochement avec L’Abbé Jules s’avère riche d’enseignement puisque ce dernier doit, lui aussi, faire face à la tentation. Le moment est longuement préparé par le narrateur, qui prend soin d’insister sur l’écart que le curé met entre lui et le monde : « il laissa la grande route, s’engagea dans une sente qui monte, à travers les champs et friches, et conduit à la forêt Blance-Lande qui, au loin devant lui, tassait ses sombres massifs, dans le soleil couchant » (p. 370). Avec, au bout du chemin, la femme ! L’éternelle tentatrice dont les formes affriolantes, cachées par des « voiles grossiers », rendent fou le malheureux Jules. Salomé contre Hérodote Antipas, ange contre démon, sainteté contre abjection de la chair : pour ne pas être un décalque pur et simple du récit évangélique, l’épisode mirbellien n’en propose pas moins une relecture de l’épisode mythique. Dernier point : la résurrection. Assurément, l’épisode le plus difficile à reprendre dans un ouvrage comme celui de Mirbeau. Et pourtant Jules a bien des traits communs avec le Ressuscité ! Ne revient-il pas au milieu de sa famille après une longue disparition ? La mère d’Albert, dès le premier chapitre s’en inquiète auprès du curé Sortais ou auprès de son mari : « Il est peut-être mort » (p. 333) ; « Écoute, je n’ai jamais voulu te le dire, pour ne pas te tourmenter… Mais je tremblais toujours d’apprendre un malheur… » (p. 331). Et, pour ne laisser aucun doute sur ce

qu’elle pense à cet instant, elle évoque la figure de l’abbé Verger, prêtre guillotiné, dont Pierre Michel rappelle les fortes paroles au moment de son exécution : « Je suis l’ennemi du sacerdoce actuel comme Jésus-Christ était l’ennemi des pharisiens et du clergé de son temps » (p. 1180). La suite du récit ne fait que confirmer notre hypothèse puisque, « durant six ans, [Jules] ne donna aucun signe de vie » (p. 432), laissant aux seuls voyageurs – aux seuls pèlerins d’Emmaüs – le soin de confirmer ou non son décès : « Une fois, rue Greneta, [M. Bizieux] avait croisé quelqu’un qui lui ressemblait diablement. Ça n’était pas monsieur l’abbé… Une autre fois dans un café… ». Ultime détail : au moment où le train s’apprête à entrer en gare, le père prévient son fils de ne pas avoir « une mine d’enterrement » (p. 435), en dépit des conditions presque dantesques de l’arrivée nocturne, qui ne sont pas sans rappeler les derniers instants du Crucifié :
À partir de la sixième heure, l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. […] Et voilà que le voile du Sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s’ouvrirent et de nombreux corps de trépassés ressuscitèrent […]. (Mat., 27, 45/51-52) Et ce fut un grondement de bête furieuse, le roulement formidable d’une avalanche qui se précipitait sur nous. Je crus que ce vacarme, que toute cette secousse dont le ciel et la terre étaient ébranlés, je crus que tout cela qui haletait, qui sifflait, qui mugissait, qui crachait de la flamme et vomissait de la fumée, je crus que tout cela était mon oncle, et je fermai les yeux. (p. 436)

La seconde partie ne manquera pas de décliner ce motif. Plusieurs fois, Jules sera perçu comme un mort-vivant, une créature qui s’adresse aux humains depuis l’au-delà. Ainsi, après sa mise en terre, « la foule grossie se précipit[era-t-elle], se bouscul[era-t-elle] autour de la fosse », attendant que le défunt soulève le couvercle de la bière. Ailleurs, après un évanouissement particulièrement remarquable, Albert laissera éclater sa joie, en ces termes : « Ce n’est plus le cri de détresse ; c’est le cri de joie… Il est vivant ! ». Alléluia, serions-nous tentés d’ajouter… 2) Renversement Naturellement, en reprenant les grandes lignes de la Tradition, Mirbeau n’entend pas faire œuvre d’éducation chrétienne. Au contraire : bien que son projet s’appuie sur la Bible, il en renverse le projet. L’expression n’est pas seulement métaphorique. Contrairement aux évangélistes qui visaient les hauteurs célestes et prônaient l’élévation des âmes jusqu’à Dieu, Mirbeau tourne son regard vers les profondeurs et donne la priorité absolue à l’humanité. Eusèbe de Césarée constatait, dans son Histoire ecclésiastique, que « la nature du Christ est double : l’une ressemble à la tête du corps, celle par laquelle il est reconnu Dieu ; l’autre est comparable aux pieds, celle par laquelle, il est devenu un être passible comme nous, pour notre salut13 ». Comparable aux pieds ? L’expression ne manque pas de nous interpeller surtout lorsque nous lisons le portrait de Jules que le narrateur dresse à la fin du premier chapitre :
De toute la personne de mon oncle, vague ainsi qu’un vieux pastel, je ne retrouvais qu’un long corps osseux affaissé dans un fauteuil à oreillettes, avec des jambes croisées sous la soutane, des jambes maigres et sèches, aux chevilles pointues, qui se terminaient par des pieds énormes, carrés du bout, et chaussés de chaussons verts. (p. 335)14

À travers ce croquis, où les jambes acquièrent une place disproportionnée, il y a bien, chez Mirbeau, une volonté de garder les pieds sur terre, de faire d’un curé une créature essentiellement d’ici bas. Même si les habits sacerdotaux rappellent l’engagement irrévocable de l’homme au sein de l’Église, le mouvement de haut en bas, que l’écrivain privilégie dans ses descriptions, dit mieux qu’un long discours la condition humaine. La Vie des saints n’est-elle pas placée sous les fesses de l’enfant ? L’huile de foie de morue, que l’on donne à Athalie, ne purge-t-elle pas son corps malingre ? Même s’il rêve d’élévation, Pamphile ne passe-t-il pas le plus clair de son temps, à

genoux, le nez entre les fesses du sieur Lebreton ou au fond des excavations ? Son paradis n’est-il pas fait d’arbres abattus, « de géants tombés » (p. 388) ? Grâce à toutes ces précisions, le romancier maintient le lien avec la divinité, tout en répétant la chute d’Adam. À l’instar du Jésus décrit par Eusèbe de Césarée, Jules est duel ; mais tandis que le Christ reste « l’ange du grand conseil, le ministre de l’indicible pensée du Père15 », en dépit de son incarnation, Jules reste un être de chair et de sang, longtemps après avoir prononcé ses vœux. Indissolublement lié au Créateur, il affirme sa terrible humanité. Dieu absent – du moins son idée –, Jules n’aurait rien à faire sur terre ; c’est parce que la puissance divine étend son pouvoir sur le monde que le héros mirbellien a le devoir d’exister. Le double monstrueux16, composé par Pamphile et Jules, se comprend aussi dans cette perspective. Les deux prêtres ont tout pour s’entendre : ils sont en proie à une solitude identique ; ils essuient des insultes similaires ; ils subissent un rejet semblable de la part de leurs coreligionnaires. Ils ont, en outre, des chimères communes, puisque le premier rêve d’une chapelle, quand le second s’imagine déjà l’heureux propriétaire d’une « prodigieuse bibliothèque ». Pour parvenir à leurs fins, ils ne reculent devant aucune bassesse : Jules s’empare, par exemple, de l’argent qui se trouve sur la cheminée de l’évêque, quand Pamphile, de son côté, devient « un mendiant accompli17 », sans scrupules superfétatoires. Le résultat n’est assurément pas brillant, mais, là encore, force est de constater des points de convergence. De fait, au fur et à mesure que le temps passe, le but que les deux parias se sont assigné s’éloigne. Il suffit que Pamphile revienne de ses tournées pour constater que, durant son absence, « un toit s’était encore affaissé ; des lézardes fraîches dessinaient sur les grosses maçonneries des figures d’arbres bizarres ; les lambourdes des planchers fléchissaient » (p. 392). Quant à Jules, il a beau essayer de dompter sa nature afin « de parvenir à quelque haute dignité ecclésiastique » (p. 352), une ultime incartade le ramène à son point de départ, dans une église misérable, « triste et sombre, avec sa voûte basse, écrasée, et ses massifs piliers qui supportaient les arcs d’un dessin vulgaire ». On comprend, dès lors, pourquoi Jules éprouve le besoin de rendre visite au Trinitaire quand il se prend de passion pour la bibliophilie, quand il est renvoyé de l’évêché, bref, quand il se retrouve dans une impasse. Leurs destins sont liés jusque dans la mort, de sorte que l’enterrement grotesque de Randonnai, que préside l’abbé Jules, suit la disparition du Trinitaire, enseveli sous les gravats, le sabot dressé une vingtaine de centimètres au-dessus de la terre. Reste que, comme le rappelle René Girard, « si du dehors il n’y a que de l’identité », « de l’intérieur du système, il n’y a que des différences18 ». Jules et Pamphile diffèrent sur un point important, essentiel, fondamental : l’un est, si l’on se fie à son nom, « tout amour » quand l’autre est entièrement habité par une vraie colère. Au-delà de l’anecdote, L’Abbé Jules soulève la question de la colère, de sa définition, de sa place dans l’Église moderne et dans le monde. En ramenant tout à la volonté d’un dieu d’amour, Pamphile met hors circuit sa fierté. « Dans ces milieux éthérés, remarque Peter Sloterdijk, tout le champ thymotique19 étant verrouillé par l’accusation de superbia, on préférait se vautrer dans les délices de la modestie. Honneur, ambition, […], haut sentiment de soi-même – tout cela a été dissimulé derrière un mur épais de prescriptions morales et de “connaissances” psychologiques qui revenaient toutes à mettre au ban ce qu’on appelle “l’égoïsme”20 ». En d’autres termes, parce qu’il accepte volontiers « le dressage théiste de l’humilité21 », le croyant renie son propre moi, avant de vouer sa vie aux autres. Pamphile est dans ce cas : il s’oublie totalement et ne pense plus qu’à racheter les supposés captifs chez les infidèles. S’il se met encore en colère, ce n’est jamais que dans le strict cadre de sa mission, dans les limites de l’acceptable et pour le bien de ses semblables. D’ailleurs, lors de sa confrontation avec Jules, il ne peut s’empêcher de s’excuser, une fois son courroux apaisé : « Vous m’avez insulté, tout à l’heure… Hé, mon Dieu ! comme tant de gens l’ont fait qui ne savaient pas… Je vous pardonne… » (p. 400). Le bonheur chrétien est, à la fois, dans la soumission, le ressentiment contre le Moi et la condamnation du génie colérique. D’une certaine façon, l’évêque va au bout de cette logique mortifère puisque, incapable de se révolter, il finit par ne plus être bon qu’à « se repentir, regretter ses erreurs, s’humilier, demander pardon », au risque de perdre sa dignité.

Tout autre est l’attitude de Jules. Chrétien par son éducation et son sacerdoce, il est païen par ses emportements. Pour être plus clair et précis, il convient de revenir à l’antiquité, au temps où les Grecs accueillaient « l’irruption de la colère dans la vie des mortels22 ». Le héros homérique fascinait d’autant plus qu’il faisait de chaque jour un dies irae. Or, « là où la colère s’embrase, insiste Sloterdjik, on trouve le guerrier complet23. Avec l’engagement du héros enflammé dans le combat se réalise une identité de l’homme avec ses forces motrices, dont les être domestiques rêvent dans leurs meilleurs moments. Eux-mêmes, aussi habitués qu’ils soient aux ajournements et à l’obligation d’attendre, n’ont pas oublié le souvenir des moments de leur vie au cours desquels l’élan de l’action semble découler des circonstances elles-mêmes24. » La relation que Jules établit avec Dieu – ce Dieu qu’il ne peut ignorer, pour la bonne raison qu’il existe peut-être et qu’il est son point de fixation taiseux – se fait donc sous le seul mode qui importe : le mode irascible. Au rebours de Pamphile, qui accepte de bonne grâce sa sujétion, le héros mirbellien est « en quelque sorte un prophète auquel revient la mission d’actualiser sur le champ le message de sa force25 ». Ce n’est pas la vengeance26 qui le guide – même si sa haine des autorités est un puissant ferment –, mais l’affirmation volontaire de son ego. Un ego rétif à tout abaissement, même face au Souverain Juge. Un ego qui puise son énergie dans la fière et douloureuse27 reconnaissance de soi. Un ego qui veut s’exprimer, ici et maintenant, refusant de laisser la colère au seul Dieu. Au phénomène de cristallisation qui frappe Pamphile, à sa stupeur abêtissante, Jules oppose sa lucidité rageuse. Contrairement à ce que pensent les tenants d’une morale chrétienne ou « les honnêtes gens » (p. 451), la vraie lutte de Jules n’est pas contre sa chair ni contre ses désirs, elle est contre ses paralysies, ses envies intermittentes de consolation. Bien qu’il supplie parfois ses supérieurs, il ne supporte pas ces instants de faiblesse qui lui font plier les genoux. D’où « la fierté » (p. 378) qu’il éprouve, après avoir effrayé l’évêque durant son sommeil. D’où l’air obscène qu’il s’amuse à siffler, lors de l’enterrement de Pamphile. D’où son rire diabolique. 3) Garrulitas vs orationes Diable : l’insulte jaillit sans arrêt, lorsque les membres de la famille ou les citoyens parlent de Jules. Pourtant, il ne faut pas s’en tenir à l’invective. Si, d’après l’étymologie, le diable est le calomniateur, pour nous, il est surtout celui qui prend Dieu au mot ou, plus exactement, celui qui s’empare des mots de Dieu. Autrement dit, la colère julienne passe par la réappropriation violente du Verbe. Tout le monde connaît l’importance de la Parole dans la religion chrétienne. Dès le verset 3 de l’Ancien Testament, Dieu dit le monde (cf. Gen. I, 3 et sq), et c’est par sa seule profération que ce qui n’existait pas accède à la création ; l’incipit de l’évangile johannique réaffirme cette vérité : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu » (Jn, I, 1). Dans chacun de ces textes, la Parole est la manifestation de la divinité ou, mieux, elle est la divinité. En parlant, « Dieu crée de façon entièrement libre et, […] jusque dans son acte créateur, il reste complètement libre vis-à-vis de son œuvre. […] Il est dans le monde en tant que parole parce qu’il est celui qui se situe absolument au-delà, et il est celui qui est absolument au-delà parce que c’est dans sa parole qu’il est dans le monde28 » . Problème : à cause de l’omnipotence du Verbe – un Verbe performatif, à la fois impératif et indicatif29 – l’homme d’Église, dépositaire privilégié de la Parole divine, finit par manier les mots – qu’ils soient religieux ou politiques – avec une extrême prudence. Ainsi l’évêque éprouve-t-il les pires inquiétudes, chaque fois qu'il doit prendre la parole :
La nuit dans ses rêves, il voyait des phrases de son mandement, casquées de fer, hérissées d’armes terribles, rangées en bataille, se précipiter contre lui avec des hurlements sauvages. Alors, brusquement, il se réveillait, la sueur au front, et il demeurait de longues heures, très malheureux, tourmenté par la crainte qu’une virgule mal placée n’amène des gloses, des querelles, d’incalculables désastres. (p. 360)

Sa peur de choquer est à la mesure du respect qu’il éprouve pour le Logos ; il craint la portée de ce qu’il écrit, au point qu’il s’acharne à trouver le mot le moins compromettant possible, et ne cesse de rabattre la langue sur sa fonction purement phatique. Mirbeau multiplie les expressions de la dérision : « Vers démodés », « banalités ambiguës », « recommandations courantes du catéchisme », « intarissable dictionnaire de mots insignifiants et fleuris » (p. 359). Le Père Pamphile n’est pas mieux loti, lui qui, si bavard d’habitude, se condamne joyeusement au « mutisme presque absolu » (p. 386). Cela dit, parler pour parler ne résout rien, car tous les mots ne se valent pas. Par conséquent, Mirbeau, à la suite d’Érasme, oppose constamment, dans son récit, la garrulitas, autrement dit le simple babillage, à l’oratio dont la visée est plus noble, puisqu’il s’agit d’entretenir une conversation sérieuse avec les hommes et surtout avec Dieu. Le bavardage n’a évidemment pas les faveurs de Jules. Comme le signale Jean-Paul Gilet dans sa préface de La Langue30, l’intempérance linguistique est cause de désordre et, loin d’être un simple dysfonctionnement auquel il conviendrait de s’habituer, c’est une maladie qui met à mal l’éthique et la foi. C’est pourquoi l’abbé ne manque pas de tempêter, à chaque fois qu’on lui rapporte des médisances, qu’on lui inflige des racontars ou qu’on l’accable de commentaires insignifiants. Pour preuve, il n’hésite pas à menacer l’archiprêtre qui osa se répandre en calomnies, et qui laissa « circuler des bruits fâcheux sur la moralité du secrétaire intime » (p. 363) ; il ne supporte pas non plus le Père Pamphile quand ce dernier se saoule de « balivernes » (p. 398), sans se préoccuper des raisons qui ont poussé son visiteur à venir jusque sur le chantier de la future chapelle. Plus tard c’est au tour de la famille Dervelle de se faire rabrouer : « Tu m’agaces avec toutes tes explications… Et ta femme ?.... Elle m’agace aussi, ta femme !… Suis-je ici pour subir des interrogations, être espionné ?... Mais soyez tranquilles, je ne vous ennuierai pas longtemps » (p. 440). Dans chacun des cas, les mots sont utilisés à mauvais escient : l’archiprêtre – « gros homme voluptueux et rancunier qui voyait avec rage son influence sur l’évêque lui échapper » – recourt à la diffamation pour mieux continuer à « voler la fabrique » ou « débaucher les petits enfants », tandis que le vieil ermite bégaie les mêmes formules (« je la bâtirai »), afin de ne pas affronter la vérité ; quant au babil de Monsieur Dervelle, il n’est qu’un moyen ridicule de masquer la peur qu’il éprouve devant son frère. Ici, la langue falsifie les réalités, là, elle couvre du sceau du secret les actions les plus viles ; ici, les lèvres se souillent d’ordure, notamment lorsqu’elles récupèrent quelques louis d’or entre les fesses du sieur Lebreton, là, elles se salissent dans des embrassements coupables, à moins que, telles celles de Madame Robin, elles ne se dessèchent en rancunes tenaces. Dans ces conditions pourquoi s’étonner que Jules songe à couper la parole des garruli ou, pis, qu’il leur impose le silence ? L’épisode qui précède la rupture avec Monseigneur et qui, d’emblée, est placé sous le signe de Bossuet, est, de ce point de vue, éclairant. Au moment où le grand vicaire s’apprête à dérouler sa « petite allocution », sentimentale et prétentieuse, devant l’assemblée des diocésains, Jules ne peut s’empêcher de crier :
Taisez-vous !… Pourquoi parlez-vous ?... De quel droit ?... Au nom de qui ?... […] Taisezvous !… que parlez-vous de religion… d’Église ?... Vous n’êtes rien… rien… rien ! Vous êtes le mensonge, la convoitise, la haine… Taisez-vous… Vous mentez ! […] Vous mentez tous ! (p. 414)

Fureur, ô combien, compréhensible. « Les hommes, notait Érasme, tolèrent quiconque donne des avertissements modérés, mais quand un bavard prononce un éloge, il est encore plus pénible qu’un censeur31 ». Jules ne supporte ni les propos mondains ni les compliments chantournés : il veut que les mots soient vrais et efficaces. En interrompant le religieux dès ses premières phrases, en coupant le caquet des membres de sa famille, il ne limite pas sa critique à quelque bavard impénitent ou à un contenu, aussi futile qu’il soit ; il met en accusation la langue de tous ceux qui sont rassemblés devant lui. Que leur reproche-t-il ? De faire si peu de cas des mots que ces derniers finissent par ne plus avoir aucun sens ni aucune valeur. L’abbé ne désigne pas seulement des comportements coupables ; il condamne, surtout, le mésusage de la parole avec tout ce que cela

entraîne : hypocrisie (cf. l’attitude de Mme Robin32), mauvaise foi, calomnie, bref ce qui fait de l’être humain l’égal d’une bête33 et que nous nommerons, à la suite du grand humaniste de la Renaissance, les « venins de la langue34 ». De fait, selon les lois de la causalité telles que l’abbé Jules les applique, le mensonge mène à la convoitise, puis à la haine et, enfin, à l’animalité. Devenus totalement insensés, soumis aux intérêts particuliers, les mots ne valent pas plus que les grognements « des bêtes à engrais » ou que les râles d’un bouc en rut ; ils enlaidissent le monde et rendent « sale » l’acte d’amour35. Pis, ils semblent venir du purin et n’aspirent qu’à y retourner. D’ailleurs, Mirbeau met dans la bouche d’ecclésiastiques un calembour (bâton mère de Dieu / bâton merdeux) – la fiente de l’esprit, dixit Victor Hugo –, qui résume à lui seul la situation :
— Il est si aimable ! — C’est un ours mal léché. — Un ours !... dites un bâton mère de Dieu. Cette plaisanterie obtint un succès si colossal qu’on n’appela plus Jules dans les presbytères, que le curé mère de Dieu. (p. 428)

Jules n’échappe pas toujours aux travers qu’il dénonce ; lui aussi, de loin en loin, est menacé de glossolalie, notamment après son expulsion de l’évêché et sa nomination comme curé de Randonnai. Durant ces quelques années de solitude, il se met à l’anglais, commence un ouvrage de philosophie religieuse, une « œuvre très vague et très symbolique, où il faisait parler des Christs athées et babyloniens, dans des paysages de rêves » (p. 429), esquisse un livre polémique « dont il n’écrivit que quelques feuillets » (p. 430), se jette dans le spiritisme et dans les spéculations magiques. À l’agitation physique répond une agitation intellectuelle, une fièvre de mots inutiles qui laisse Jules anéanti. Heureusement, ces moments d’égarement demeurent rares, car Jules, plus que quiconque, sait donner du poids à ses paroles. D’ailleurs Mirbeau use de tous les procédés pour mettre en avant son logos : les éclats ne sont jamais privés, mais toujours publics ; ils ont lieu en chaire devant l’assemblée des fidèles, lors de la fête de l’évêque, au cours de l’enterrement d’un notaire ou de leçons particulières. Il faut que la voix porte, qu’elle fasse scandale. Pour les chrétiens, la faute de l’homme a été d’avoir surajouté sa parole à la parole divine. Jules reconnaît si peu cette erreur que, loin d’apposer une apostille au Verbe divin, il vise à le concurrencer, à le profaner. Qu’est-ce que la profanation, en effet, si ce n’est la possibilité de « restituer à l’usage commun ce qui a été séparé par le sphère du sacré36 » ? Alors que « consacrer désigne la sortie des choses de la sphère du droit humain, profaner signifie, au contraire, [leur retour] au libre usage des hommes37 ». La parole n’est pas exclue de cette opération. En fait, Jules conteste le monopole linguistique que Dieu s’est octroyé ; il réclame – contre l’avis des ecclésiastiques – le droit de mal parler et d’user des mots de colère qui sont d’ordinaire interdits aux créatures ; il veut pouvoir se moquer des règles, qu’elles soient théologiques, politiques ou grammaticales38. En revendiquant le Verbe, l’abbé réalise ce qu’Érasme imaginait (dans un tout autre but, convenons-en !) : s’élever jusqu’à Dieu – jusqu’à l’idée de Dieu. La bibliothèque est le signe visible de cette audace, à partir du moment où elle prétend contenir tous les livres :
[Jules] avait rêvé, subitement, de se monter une bibliothèque prodigieuse et comme personne n’en aurait jamais vu. D’un coup, il eût voulu posséder, depuis les énormes incunables jusqu’aux élégantes éditions modernes, tous les ouvrages rares, curieux et inutiles, rangés par catégories, dans les salles hautes, sur des rayons indéfiniment [c’est nous qui soulignons] superposés et reliés entre eux par des escaliers, des galeries à balustres, des échelles roulantes. (p. 380)

Quant à la malle, elle devient le réceptacle de tous les mots que la population de Viantais – la bonne, Victoire, en tête – libère, sous le coup de la curiosité :

L’histoire de la malle grandit, courut le pays de porte en porte, remuant violemment les cervelles. […] On se livrait, à propos de la malle, à des commentaires prodigieux, à de tragiques suppositions qui ne contentaient point la raison. (pp. 453-454)

En collectionnant le verbe infini, en l’attirant à lui pour le garder enfermé à double tour, le héros mirbellien vise à rivaliser avec Celui dont Bonhoeffer assure qu’Il se confond avec son commandement. Voilà la véritable profanation ! Voilà la véritable obscénité, aux yeux de bienpensants ! Certes, dans la France pudibonde de la fin du XIXe siècle, le lecteur s’offusque d’abord des pulsions sexuelles du curé. La séparation ne s’exerce-t-elle pas avant tout « dans la sphère corporelle39 », obligeant les gens à cacher les fonctions génésiques et défécatoires ? Mais s’il ne s’agissait que de batailles contre la chair ou de chants paillards lancés par un curé moribond, L’Abbé Jules n’aurait pas cette puissance blasphématoire. En vérité, Jules prend la place du Verbe. Il devient le Verbe. Dans un évangile qu’Albert lui consacre entièrement, il est le Verbe colérique, apocalyptique. Et puisqu’il faut donner un terme qui contienne, englobe et remplace tous les mots des philosophies, des systèmes, des religions et des arts, Mirbeau choisit une insulte, presque un juron : « T’z’imbéé… ciles ! ». Tout est là, dans ce « bruit, pareil à un éternuement » (p. 430) : la profération, la colère, la profanation, la libération. La parole du prêtre, d’ordinaire sacrée et aseptisée, est redonnée à l’homme, à charge pour lui de substituer une philosophie du non à la philosophie du oui. C’est sans doute le sens qu’il faut donner au testament de Jules : le défroqué auquel le notaire remettra « les biens meubles et immeubles » du mort, n’est-il pas en effet l’homme du refus, celui qui rompt ses vœux et reprend à Dieu son assentiment ? Celui qui préfère un ego salvateur au Seigneur ? Celui qui donne, enfin, de la voix ? Alors que le Père Pamphile prétendait libérer des prisonniers imaginaires, l’abbé Jules a, tout au long de sa vie, tenté de dénouer les liens qui rattachaient l’humanité à Dieu. A-t-il réussi à imposer son ire salutaire, sa saine fureur ? Notons en tout cas que l’enfant – le disciple préféré qui a reçu un enseignement privilégié – ne s’abîme pas en prières, devant le corps de son oncle mort, mais écoute la chanson de l’abbé :
Qu’as-tu sous ton jupon ? Lari ron Qu’as-tu sous ton jupon ? C’est un p’tit chat tout rond Lari ron C’est un p’tit chat tout rond.

N’est-ce pas, pour Jules, une belle victoire posthume ? Yannick LEMARIÉ Université d’Angers

Dans une lettre à Paul Hervieu du 7 ou 8 janvier 1888, Mirbeau écrit qu’il va « toujours haletant, inquiet, [s’]imaginant qu’[il] n’arriver[a] jamais » ; dans une autre à Auguste Rodin (vers le 5 février 1888), il parle d’un « enfantement douloureux ». Correspondance générale, édition établie, présentée et annotée par Pierre Michel avec l’aide de Jean-François Nivet, L’Âge d’Homme, Tome 1er, Lausanne, 2002. 2 Pierre Michel, Introduction, in Œuvre romanesque, édition critique établie, présentée et annotée par Pierre Michel , Buchet/Chastel - Société Octave Mirbeau, Paris, 2000, p. 310. Toutes nos références seront prises dans cette édition. 3 Julia Przybos, « Sébastien Roch ou les traits de l’éloquence », Cahiers Octave Mirbeau, n° 14, 2007, p. 26. 4 Nous renvoyons, entre autres, aux lettres du 20 février 1867, 1er avril 1867, 20 mai 1867, de la Correspondance générale, op. cit. 5 Lettre fantôme, adressée sans doute en 1863, au préfet du Morbihan, dans laquelle le jeune Mirbeau dénonce les jésuites comme de dangereux conspirateurs. Comme le rappelle Pierre Michel, dans ses notes, « Mirbeau ne cessera de poursuivre les jésuites de sa haine, notamment au moment de l’affaire Dreyfus (Correspondance générale, op. cit., p.48, note 3). 6 Comme l’usage l’a établi, nous utiliserons la majuscule (Verbe, Parole,…) pour les mots liés à Dieu, et la minuscule dans les autres cas. 7 Daniel Marguerat (sous la dir.), Introduction au Nouveau Testament, son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, Genève, 2000-2001, p.31. 8 Logia : paroles de Jésus. Die Quelle : réduite le plus souvent à la lettre Q, la Quelle (La Source) est censée regrouper toutes les paroles de Jésus. Le document a été reconstitué à partir des passages communs des évangiles de Matthieu, Luc et Marc. 9 Frédréric Amsler, L’Évangile inconnu, La Source des paroles de Jésus, Labor et Fides, Genève, p.2001, p.9. 10 Jean le disciple bien-aimé est ici remplacé par Albert, qui non seulement écoute les leçons de son oncle, mais est également considéré comme « le seul être qui [l’]ait réellement aimé ». (p.496) 11 Suétone, Vies des douze Césars, VIII, 7. 12 Les théologiens appellent Synoptiques les trois premiers évangiles. Leur grande proximité littéraire, narrative et temporelle permet de les considérer ensemble. L’évangile de Jean, le plus tardif, présente des différences marquées avec ses prédécesseurs. Pour plus de renseignements, voir Daniel Maguerat, « Le problème synoptique », in Daniel Marguerat (sous la dir.), op. cit. 13 Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, Cerf, Paris, 2003, p. 42. 14 Samuel Lair note le « caractère immotivé et compulsif de la marche », in Mirbeau et le mythe de la nature, P.U.R/Interférences, Rennes, 2003, p.107. 15 Eusèbe de Césarée, op. cit., p.43. 16 Nous empruntons l’expression à René Girard. 17 Jules est quelque part aussi un mendiant : « Lui seul n’avait jamais rien reçu, pas même une boite d’allumettes, pas même deux sous. Et sec comme un squelette et sale comme un mendiant [c’est nous qui soulignons], il assistait, la haine au cœur, au fleurissement de ces joues qui suaient la paresse et la gourmandise, à l’épanouissement de ces ventres heureux, voluptueusement tendus sous des soutanes chaudes et des douillettes neuves » (p.381). 18 René Girard, La Violence et le sacré, Grasset/Pluriel, Paris, 1972, p. 225. 19 Le thymos désigne, chez les Grecs, le foyer d’excitation du Soi fier mais aussi l’organe réceptif au moyen duquel les appels des dieux se communiquent aux mortels. (cf. Peter Sloterdjik, Colère et temps, Libella-Maren Sell Éditions, Paris, 2007) 20 Peter Sloterdjik, Colère et temps, Libella-Maren Sell Éditions, Paris, 2007, p. 29. 21 Ibid., p. 32. 22 Ibid., p. 10. 23 Lors de sa première véritable rencontre avec son oncle, le narrateur note que la « soutane qui [lui] avai[t] paru si noire, luisait dans le soleil autant qu’une cuirasse » (p.450). 24 Peter Sloterdjik, op. cit., p.20. 25 Ibid., p.22. 26 La vengeance est une façon de remettre à plus tard l’actualisation de sa colère. 27 Cela peut justifier une explication médicale du cas julien, telle que Céline Grenaud la développe dans « les doubles de l’abbé Jules, ou comment un hystérique peut en cacher un autre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, pp. 4-19. 28 Dietrich Bonhoeffer, Création et chute, exégèse théologique de Genèse 1 à 3, Bayard/Bible et philosophie, Paris, 2006, p.36. 29 Selon D. Bonhoeffer, « ce qui chez l’homme est désespérément distinct est indissolublement un pour Dieu : la parole qui ordonne et l’événement ». En même temps que Dieu ordonne, il crée : l’impératif, pour Dieu, c’est l’indicatif. Cf. Dietrich Bonhoeffer, op. cit., p.37. 30 Érasme, La Langue, introduction, traduction et annotations de Jean-Paul Gilet, Labor et Fidès, Genève, 2002. 31 Ibid., p.104.

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Un seul exemple, p. 342 : « Lorsqu’elle me trouvait seul, elle me souffletait, me bourrait de coups de pied et de coups de poing ; souvent, dans un coin, traîtreusement, elle me pinçait le bras jusqu’au sang, disant d’une voix mielleuse : “Oh ! le chéri ! Oh ! comme il est joli !”, tandis que sur ses lèvres amincies et desséchées par la haine, un horrible sourire grimaçait. » 33 Distinguons l’animalité humaine, qui ferme l’homme à toute vérité, et l’animalité animale qui, au contraire, permet d’accéder à la vérité. Mirbeau accorde sa confiance à la seconde, tandis qu’il condamne avec constance et véhémence, la première. 34 Érasme, op. cit., p.163. 35 Nous renvoyons ici au passage dans lequel le petit Georges relate la scène primitive. 36 Giorgio Agamben développe cette idée dans « Éloge de la profanation », Profanations, Bibliothèque Rivages, Paris, 2005, pp.91-117. 37 Giorgio Agamben, op. cit., p.91. 38 Rien ne le met plus en joie qu’une orthographe inexacte : le fameux « hazard » d’Albert (p. 472). La présence du z, cette lettre bizarrement tordue, semble d’ailleurs signer la véritable filiation du livre : celle qui unit l’enfant-disciple et son oncle, l’heureux créateur de « T’z’imbéciles ». 39 Giorgio Agamben, op. cit., p.109.

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