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Fernando CIPRIANI

SÉBASTIEN ROCH : DU ROMAN D’ENFANCE AU ROMAN DE FORMATION
Avec Sébastien Roch (1890) d’Octave Mirbeau, le roman, dans ses métamorphoses, connaît une étape évolutive fondamentale, par les thèmes de l’enfance où la psychologie des sentiments de cet âge d’or marque et modèle le personnage et l’ambiance familiale. Le romancier réunit ses convictions pédagogiques1 en faveur de l’enfance avec la possibilité de transformer les structures romanesques en œuvre poétique ; le point culminant de cette évolution a été marqué dans l’histoire du genre par le roman d’Alain-Fournier au début du XXe siècle, Le Grand Meaulnes, roman d’aventures qui se transforme en quête poétique de la femme. Si la maison offre le point de départ de la poétique de l’espace, au sens bachelardien du terme, le passage à l’âge adulte se manifeste surtout comme la découverte d’un autre espace, réel, social, comme une tâche personnelle, difficile à accomplir, à cause des obstacles que les autres, le monde des adultes, les institutions ; représentent pour le personnage, devenu lui aussi problématique. Cette quête d’un monde qui surgit au-delà du jardin de sa maison, audelà de la famille et du mur d’enceinte, est présente tant dans un roman comme Le Diable au corps que dans Le Grand Meaulnes, Les Enfants terribles ou encore La Maison de Claudine. Le roman d’enfance exalte la camaraderie, un sentiment d’union et d’amitié qui lie le protagoniste aux autres adolescents. Même si la fin des jeux enfantins replonge le petit héros dans sa première solitude, le roman – c’est aussi le cas de Sébastien Roch – s’achemine vers sa dernière étape : celle de la formation de l’individu, où le regard rétrospectif sur son propre passé devient fondamental pour comprendre le monde ; le regard introspectif de la connaissance de soi, qui alimente et justifie le journal intime propre à l’adolescence, cède le pas aux souvenirs, à un douloureux dédoublement du moi, sinon un conflit intérieur du personnage : celui qui a vécu une expérience unique, celle de l’enfance, fût-elle traumatisante, et celui qui médite avant d’entrer dans le monde, dans la carrière d’écrivain, quand il s’agit d’un roman autobiographique, ou, plus généralement, dans le monde du travail. Sébastien Roch écrit ainsi dans son journal : « Pourtant chacun travaille, fournit sa tâche, si humble q’elle soit. Et moi, je n’ai pas travaillé, je n’ai pas fourni ma tâche 2 » . Le “récit d’enfance”,
Dans les Combats pour l’enfant (« Cahiers de l’Institut d’Histoire des Pédagogies Libertaires », Ivan Davy éditeur, Vauchrétien, 1990, 238 pages), Pierre Michel a réuni le meilleur de la production mirbellienne concernant des sujets pédagogiques, des articles publiés dans les journaux ou les revues de l’époque, mais aussi des passages présents dans ses romans autobiographiques, Le Calvaire, L’Abbé Jules, Dans le ciel et, surtout, Sébastien Roch. La sympathie pour les exclus et les marginaux passe avant tout par la défense des droits de l’enfant à une éducation meilleure, que les institutions (l’école, la famille et l’Église) lui semblent nier. L’influence pédagogique de Rousseau sur l’auteur de Sébastien Roch est évidente dans la conception de l’éducation naturelle et du développement des capacités de l’enfant (sensibilité, créativité), favorisées par des découvertes sensitives. C’est cette éducation naturelle, intellectuelle et morale sans dogmes, qui permet à Mirbeau d’assimiler Rousseau aux « figures annonciatrices d’une pensée libertaire ». (Samuel Lair, « Jean-Jacques et “ le petit Rousseau ” », Cahiers Octave Mirbeau, n° 10, 2003, pp. 31-50). 2 Octave Mirbeau, Romans autobiographiques, Mercure de France, Paris, 1991, Préface de P. et R. Wald Lasowski, p. 1051. C’est à cette édition que renvoient les indications des pages du roman indiquées entre parenthèses.
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qui se manifeste surtout dans les romans autobiographiques3, constitue une base solide pour reconstruire les souvenirs, fruit de la projection d’un moi adulte ancré dans le passé, mais vivant dans le présent. Pour le roman de formation, le regard rétrospectif n’est pas indispensable pour découvrir la destinée du héros : exceptionnellement le roman de Proust Jean Santeuil, tout en reprenant la tradition du Bildungsroman4 inscrite dans Wilhelm Meister de Goethe et dans L’Éducation sentimentale de Flaubert, inclura, dans les étapes de sa formation intellectuelle, l’enfance, l’adolescence, le milieu mondain et le milieu de la famille. Les études pour la formation du savoir font partie de la formation du jeune protagoniste, qui élargit ses connaissances du monde et ses expériences personnelles et qui, avant qu’il n’arrive à son mûrissement, connaît des moments de crise, accompagnés de la mise en discussion des institutions. Dans le cas du Grand Meaulnes et, comme on le verra, de Sébastien Roch, nous restons à mi-chemin entre le roman d’enfance et le roman de formation. Il me semble en effet presque impossible d’inclure Le Grand Meaulnes dans les romans de formation, comme on l’a fait, en laissant penser que Meaulnes se marie et que son ami François devient instituteur, mais la conclusion du roman représente seulement un saut final dans le temps de la jeunesse : la plus grande partie de l’action du roman se passe dans l’enfance, et l’enfance est souvent évoquée et représentée d’une manière symbolique, avec son prolongement dans l’adolescence et le moment de la découverte d’une aventure. Le prolongement de la première dans la seconde nous souligne surtout le difficile passage d’un âge à l’autre, un prolongement qui
J’ai précisé la frontière entre les deux genres, même s’il existe des points de contacts entre « récit d’enfance » et « roman d’enfance » : le premier appartient particulièrement au genre autobiographique, lié particulièrement aux souvenirs, vrais ou inventés ; le deuxième a pour protagoniste le petit héros qui avance dans l’âge jusqu’à l’adolescence, mais l’intrigue repose surtout sur des conflits avec les adultes ou entre enfants, et le moi autobiographique n’y a plus un rôle déterminant. Philippe Lejeune et Denise d’Escarpit ont parlé justement de « récits d’enfance » pour les romans autobiographiques, dont le modèle reste les Confessions de Rousseau ou Les Mots de Sartre. Elisabeth Ravoux-Rallo (Images de l’adolescence dans quelques récits du XXe siècle, Corti, Paris, 1989) a continué à parler de « récit d’enfance » ou de « récit d’adolescence » pour des romans comme Le Grand Meaulnes, Le Diable au corps ou Les Désarrois de l’élève Törless, dans l’intention de souligner la matière narrative et narratologique concernant la période de l’enfance comme une histoire d’enfants : j’ajouterai que, dans ces romans, qu’il serait préférable d’appeler « romans d’enfance », il est évident que le narrateur exprime son moi pédagogique ou poétique par le biais du point de vue de l’enfant, et le monde enfantin par une série de métaphores centrées sur le mot « enfance » et ses lexèmes. Voir sur ce sujet, surtout Le Récit d’enfance, Enfance et écriture, ouvrage collectif, publié sous la direction de Denise Escarpit et Bernadette Poulou, Édtions du Sorbier, Paris, 1993 et, pour la bibliographie concernant le « roman d’enfance », Fernando Cipriani, Il romanzo d’infanzia in Francia (1913-1929). Problematiche e protagonisti, Edizioni Campus, Pescara 2000, 303 pages. Il va de soi que le thème de l’enfance était très exploité par la tradition littéraire. Si, d’une part, le sujet permettait à Mirbeau de susciter une compassion pour les exclus et les souffrants, l’écriture de l’enfance déterminait un renouveau stylistique. Sur ce sujet, voir Anne-Laure Séveno, « L’Enfance dans les romans autobiographiques d’Octave Mirbeau : démythification et démystification », in Cahiers Octave Mirbeau, n° 4, 1997. De son côté, Pierre Michel insiste sur les aspects négatifs de l’école jésuite : école comme fabrique de larves, comme prison, éducastration, déformation, dénaturation malsaine, voir son article « Octave Mirbeau et l’école : de la chronique au roman », in Autour de Vallès, n° 31, décembre 2001. 4 Mariolina Bongiovanni Bertini, Proust et la teoria del romanzo, Torino, Boringhieri, 1996, p. 101. Sur le sujet voir aussi Franco Moretti, Il romanzo di formazione, Garzanti, Milano, 1986. Le soustitre explique la thématique développée dans le volume, « La juenesse comme forme symbolique de la modernité dans la production romanesque européenne » et les auteurs intéressés au genre sont Goethe, Stendhal, Puškin, Balzac, Dickens et Flaubert.
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nous rappelle la psychologie de l’âge évolutif, avec ses problématiques socio-familiales et interpersonnelles.
LE PASSAGE DE L’ENFANCE-ADOLESCENCE À LA JEUNESSE. LE SENS D’UNE RÉVOLTE ET D’UN ÉCHEC

Le héros du roman de Mirbeau, le jeune Sébastien, n’échappe pas à ces incertitudes et à des déceptions à l’égard de sa famille ; un manque de confiance en soi-même et envers la société le mènera à choisir la guerre comme solution à ses conflits. De plus, la chronologie du roman de formation envisage un monde social à la mesure de son héros et de ses aspirations. Sébastien Roch comprend deux parties : le livre premier s’étale sur sept chapitres, sur plus de trois cents pages, et décrit l’enfance et l’adolescence du protagoniste, de onze à quinze ans environ ; et le livre deuxième est formé de quatre brefs chapitres, occupant une centaine de pages, qui suivent l’évolution du héros pendant un an, à l’approche de sa vingtième année. L’intention du romancier était d’établir ainsi une nette division entre le premier livre et le deuxième et de marquer le passage de l’adolescence à la première jeunesse. De cet accès à la jeunesse témoigne le journal qu’il va écrire semaine par semaine, parfois jour après jour, comme le fait Meaulnes, dans sa tentative pour prendre conscience de ses sentiments et y mettre de l’ordre. Les deux termes chronologiques sont posés dans le roman au début des deux premiers chapitres du premier et du deuxième livre. Le petit Sébastien entre au collège jésuite de Vannes à l’âge de onze ans, il entre dans l’armée en 1870, à l’âge de dix-huit ans, mais le texte nous explique d’une manière elliptique : « Sébastien avait vingt ans » (p. 963). Le premier livre se fermait avec la scène singulière du père en train de menacer d’un couteau son fils devenu adolescent, qui préfère rester à Pervenchères plutôt que de se faire ramener au collège par son père. Un refus et une fermeté inattendus, qui cachent un esprit de révolte, propre à l’adolescence, figé dans un visage d’enfant : « Vaincu, dompté par ce regard d’enfant, M. Roch laissa retomber à terre le couteau et il s’enfuit » (p. 962). C’est la période de l’enfance qui structure et domine le récit. Dans un premier moment le roman avait été appelé justement par l’auteur « roman d’un enfant », titre que Pierre Loti dans la même année avait donné à son roman autobiographique. Dans le livre deuxième, nous assistons à un bilan de la période enfantine, y compris celle de l’adolescence ; le jeune adolescent commence à reconstruire son passé par des notes de journal, mais le triste présent, écrasé par les souvenirs d’enfance, accable Sébastien, rivé à son trauma, à la scène de viol subi, prêt à condamner la guerre, mais il lui manquera le courage décisif. Si l’action du roman de formation est limitée à deux ans environ, un sentiment de détresse l’entraînera vers le précipice, lui présentant un avenir incertain : les effets du trauma subi dans l’enfance sont ineffaçables et la relation amoureuse avec Marguerite, à la fin de l’adolescence, devient par moments violente, impossible, incestueuse, meurtrière, alors qu’il la voudrait rédemptrice. Il avoue à lui-même sa défaite, aggravée par sa conscience d’avoir raté son existence : « J’ai vingt ans, et je n’ai rien fait encore. Pourtant chacun travaille, fournit sa tâche, si humble q’elle soit. Et moi, je n’ai pas travaillé, je n’ai pas fourni ma tâche. Je n’ai fait que me traîner comme un malade d’une route à l’autre, d’une chambre à l’autre, affaissé, criminel. J’ai été lâche, lâche envers moi-même, lâche envers les autres, lâche envers cette pauvre enfant qui est là, lâche envers toute la vie qui se désole de mon inactivité et de ma folie… Vais-je donc perdre ma jeunesse, comme j’ai perdu mon adolescence ? Non il ne faut pas que cela soit ! » (pp. 1051-1052). L’éducation passée pèse sur la vie future et la résignation semble anéantir toute volonté d’action ; en acceptant les limites de la liberté de la formation, nous devrions souscrire à la formule d’une « éducastration », qui est le résultat d’une analyse de tout procès d’éducation, et par

conséquent d’une « déformation »5. Il faut préciser que la castration est le premier refus sexuel que le protagoniste éprouve à chaque rencontre avec Marguerite et que la déformation est la conséquence d’une formation manquée, une déviation de l’éducation naturelle. Le premier jugement sur l’éducation reçue ne laisse pas de doute à Sébastien sur l’impossibilité de se libérer des préjugés inculqués au collège par « un enseignement déprimant et servile », et il arrive à se faire le porte-parole de l’auteur sur la condamnation des principes pédagogiques de l’enseignement religieux, qui fausse la personnalité des élèves, qui empoisonne leur âme et rend inutile et vide toute forme de révolte contre les préjugés. Si la conquête de la parole de la part du jeune à travers le journal représente une prise de conscience d’un échec et d’une défaite, le jeune héros ne trouvera dans ses réflexions aucune raison, religieuse ou rationnelle à l’absurdité de l’univers existant. La révolte contre le système éducatif et religieux inculqué dans l’enfance (comme nous le soulignons dans les textes qui suivent) devient vide de sens dans la première jeunesse ; elle réduit toute possibilité de transformation des sentiments du jeune adolescent, d’ouverture à une nouvelle éducation, en accentuant au contraire sa culpabilité, ses frustrations, sa lâcheté (le mot « lâche » revient souvent comme une obsession dans le journal). Le constat du protagoniste dépasse toute idée de déterminisme ou de fatalisme psychologique :
Une révolte est née contre tout ce que j’ai appris, et ce que je vois, qui lutte avec le préjugé de mon éducation : révolte vaine, hélas et stérile. Il arrive souvent que les préjugés sont les plus forts et prévalent sur des idées que je sens généreuses, que je sais justes. Je ne puis, si confuse qu’elle soit encore, me faire une conception morale de l’univers, affranchie de toutes les hypocrisies, de toutes les barbaries religieuse, politique, légale, et sociale, sans être aussitôt repris par ces mêmes terreurs religieuses et sociales, inculquées au collège. Si peu de temps que j’y aie passé, si peu souple que je me sois montré, à l’égard de cet enseignement déprimant et servile, par un instinct de justice et de pitié, inné en moi ; ces terreurs et cet asservissement m’ont imprégné le cerveau, empoisonné l’âme. Ils m’ont rendu lâche, devant l’idée. (p. 985)

Contrairement au roman de formation projeté sur l’avenir, le roman d’enfance, ancré dans le présent, vise à nous faire comprendre le sentiment de l’enfant pendant les trois années passées au collège, son point de vue, mobile et incertain, ses peurs et ses angoisses, ses amitiés manquées. Ayant un tempérament d’artiste et étant doué pour la littérature et l’art en général, Sébastien échappe à l’observation adulte par son imagination, par sa créativité. C’est l’occasion, pour le narrateur, d’unir son point de vue à celui de Sébastien, avec ses désirs d’évasion, son émotion devant le spectacle changeant de la nature, son inclination pour la poésie, la musique et la peinture : « Mais ce que Sébastien aimait le plus, plus encore que les formes modifiées et les changeantes couleurs de cette atmosphère maritime, c’était la sonorité, la musique rythmée, divinement mélodieuses que les vagues et les brises apportaient » (p. 831). Son état d’âme, son attitude de rêveur et de poète, seront confirmés surtout dans les notes et les fragments de son journal, cet élan vers le haut réfléchit parfois une poétique du voyant rimbaldien6 conscient que le « je est un autre » : « Oh ! mes projets,
Pierre Michel a montré l’opposition de Mirbeau aux formes littéraires de l’idéalisme édifiant en préférant parler d’un roman subversif, proche de l’anarchisme, d’un engagement progressiste et libertaire (« Sébastien Roch, ou “Le meurtre d’une âme d’enfant” » , Éditions du Boucher, décembre 2003). 6 Sans arriver à l’hallucination des mots, l’élan poétique exalte la solitude du moi à la recherche d’une unité et d’une communion avec le monde; mais le langage et le rythme sont symbolistes. Le passage poétique serait à citer entièrement pour confirmer la vocation poétique de l’adolescent : « Je serai un poète, un peintre, un musicien, un savant. Qu’importent les obstacles ? Je les briserai […] Et, lorsque je reviens, mes bras sont davantage lassés d’avoir voulu étreindre l’impalpable, mon âme est dégoûtée
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mes enthousiasmes ! Oh ! les illuminations de mon cerveau réjoui par la lumière ! les rafraîchissement de ma volonté retrempée dans les ondes de ce rêve. Je redeviens la proie charmée de mes chimères » (p. 998). Cela n’empêche pas le narrateur de prendre ses distances d’avec cet adolescent, poète malgré lui, d’introduire des raccourcis de paysage, surtout une vision enfantine de la réalité, influençable et craintive, imprégnée de « ses terreurs de collège » (avant d’y arriver), en présentant Sébastien seul, vagabond au milieu d’une masse d’élèves: « Sur la berge du chemin, écrasé par la désolation de l’âpre nature, dont il ne pouvait pas comprendre encore la farouche et mystérieuse beauté, ressaisi par ses terreurs du collège qui, bientôt, allait apparaître, là-bas dans les brumes, il marchait seul, l’âme en détresse, plus abandonné au milieu de ses camarades que la bête vaguant à travers le silencieux infini de la lande » (p. 738). Le narrateur exprime surtout et très souvent les idées de l’auteur en matière pédagogique, sur le fonctionnement des internats et les règles de conduite à l’intérieur d’une communauté ; rien ne manque pour que le lecteur se fasse une idée d’un « roman de mœurs », comme le voulait le sous-titre : la discipline des jésuites, qui parfois fait des concessions à des jeux poétiques pendant le carnaval, la vie quotidienne et répétitive de la classe, les punitions corporelles, les réprimandes, la confiscation des cahiers, les heures de surveillances et de récréation, le renvoi des mauvais élèves, les vacances, l’organisation hiérarchique du pouvoir dans le collège. Le narrateur pédagogue défend surtout son « âme curieuse et vibrante » (p. 764), que le petit Sébastien révèle dans ses devoirs écrits, et justifie l’état de paresse comme résultat d’un enseignement disproportionné par rapport aux intérêts et aux capacités réelles des élèves : « Ce qu’on les forçait à apprendre ne correspondait à aucune des aspirations latentes, des compréhensions qui était en lui et n’attendaient qu’un rayon de soleil pour sortir, en papillons ailés, de leurs coques larveuses » (p. 790). Le roman d’enfance devient un roman pédagogique dans la mesure où Mirbeau se bat, par le biais du narrateur, avant tout pour une éducation naturelle, qui fortifie le caractère de l’enfant sans employer les formes constrictives. 1. Les étapes du roman de l’apprentissage : de l’éducation naturelle à l’éducation familiale et jésuite Quelles sont les étapes du roman d’enfance ? La présentation du cadre institutionnel où se déroule l’action : l’arrière-boutique de M. Roch et le collège des jésuites. Les thèmes du premier livre tournent autour de l’admiration de M. Roch pour les jésuites (le père rêve d’un avenir splendide pour son fils) : la terreur du collège pour l’enfant, la sympathie pour ses camarades qu’il devra quitter, la distance croissante entre l’ambition du père et le besoin d’une protection de la part du petit Sébastien, qu’il ne trouve pas au moment où il en a besoin, étant orphelin de mère. Cette monotonie des heures passées dans d’amères réflexions, insupportables à son âge, est brisée par l’amitié de la petite Marguerite, avec laquelle il va se promener, et par le départ pour le collège. À chaque occasion le narrateur introduit, selon un point de vue interne, ses petits commentaires pédagogiques en faveur de l’enfance, malgré les sentiments ambivalents de Sébastien envers son père, en faveur de la liberté et du développement naturel chantés sur le mode lyrique et rousseauiste comme un hymne à la nature sauvage de l’enfant, condamnant les travaux scolaires et livresques appuyés sur la répétition et la contrainte : « À l’école où il allait, depuis cinq ans, il n’avait rien appris, sinon à courir, à jouer, à se faire des muscles et du sang. Ses devoirs bâclés, ses leçons vite
davantage d’avoir entrevu l’inaccessible entrée des joies pures, et des bonheurs sans remords. Je retombe de plus haut, et plus douloureusement, aux obcures hontes de mon inguérissable solitude » (pp. 998 et 999).

retenues, plus vite oubliées, n’étaient qu’un travail mécanique, presque corporel, sans plus d’importance mentale que le saut du mouton […]. Il aimait à se rouler dans l’herbe, grimper aux arbres, guetter le poisson au bord de la rivière, et il ne demandait à la nature que d’être un perpétuel champ de récréation » (p. 682). Quant à la curiosité et aux jeux de socialisation représentés par les camarades du village, son père ne fait aucune concession : « Majestueux et hanté de transcendantales sottises, jamais, du reste, il n’eût consenti à descendre jusqu’aux naïves curiosités d’un enfant » (p. 682). L’éducation de la famille, presque inexistante, confiée aux soins du père de Sébastien, reste inférieure à celle de la nature, qui fait de l’enfant un être libre, ouvert, fort et sain : « À l’âge où le cerveau des enfants est déjà bourré de mensonges sentimentaux, de superstitions, de poésie déprimantes, il eut la chance de ne subir aucune de ces déformations habituelles, qui font partie de l’éducation familiale. En grandissant, loin de s’étioler, sa peau se colora d’un sang plus vif ; loin de se raidir, ses membres sans cesse en mouvement s’assouplirent, et ses yeux gardèrent cette expression profonde, qui est comme le reflet des grands espaces, et qui met de l’infini, au mystérieux regard des bêtes » (p. 683). Cette nature solide n’empêche pas que l’enfant reste triste et tendre, soumis à l’autorité paternelle et marqué par « la terreur du collège », par l’inquiétude et surtout par la souffrance ; le premier viol symbolique arrive donc dans le domaine de la famille, sous l’autorité paternelle conjuguée à celle du collège : « ce brusque viol de sa virginité intellectuelle lui infusait aussi le germe de la souffrance humaine » (p. 705). Le passage de l’école au collège représente la perte des racines, de la liberté physique, de l’esprit de l’enfance ; cet esprit d’enfance libre et sauvage se manifeste surtout comme refus des constrictions imposées par le collège. Le point culminant de cette pédagogie libertaire, vraie conquête du roman d’enfance, est le refus de devenir adulte avant le temps, de se soumettre au contrôle des adultes, aux « formes embryonnaires de la vie sociale », comportant des devoirs, des hiérarchies, inacceptables pour un enfant : « une multitude d’engrenages, dans lesquels sa frêle personnalité serait infailliblement prise et broyée» mettra en péril, « jusqu’à l’ébranlement nerveux, le fragile organisme de sa sensibilité » (p. 706). La méfiance de l’enfant devant l’avenir sera dictée par les engrenages de la vie sociale, représentée par les règles de vie communautaire, prévisions qui deviendront, pour le petit Sébastien, une réalité douloureuse : « Au contraire, sa naturelle méfiance de petite bête sauvage, le peuplait de mille dangers, de mille devoirs confus, trop lourds pour lui. Jusqu’ici, il avait poussé librement dans le soleil, la pluie, le vent, la neige, en pleine activité de vie physique, sans penser à rien, sans concevoir un autre pays que le sien, une autre maison que la sienne, un autre air que celui qu’il respirait, jamais il ne s’était bien familiarisé avec l’idée du collège, ou plutôt jamais il n’y avait songé sérieusement. Entre l’école et le collège, il n’établissait d’autres rapports que celui-ci. L’école était pour les petits, le collège pour les grands, les bien plus grands que lui, et il ne se disait pas qu’il grandirait un jour » (p. 699). Le petit Sébastien, écrasé par les deux autorités, celle du père et celle des jésuites, comprend que son père représente bien un obstacle à sa croissance intellectuelle. Ainsi l’enfant, frustré dans ses attentes, reçoit « l’image de son père, avilie par un ridicule » (p . 701) et finit par n’y rien comprendre, aux discours de son père, un type de bourgeois borné, respectueux de l’autorité religieuse7, déclamant la grandeur de la compagnie des Jésuites et célébrant les hiérarchies sociales à respecter : son discours apparaît aux yeux de l’enfant comme un «amas de phrases incohérentes et discordes », ibidem).

C’est le type de bourgeois cher à Flaubert représentant de la bêtise humaine qui veut faire de son fils une projection de lui-même. Voir sur ce sujet l’article de Bernard Gallina, « Monsieur Roch : un personnage en clair-obscur », Cahiers Octave Mirbeau, n° 9, 2002, pp. 113-125, et, sur l’éloquence ridicule de M. Roch, Julia Przibos, « Sébastien Roch, ou les traits de l’éloquence », Cahiers Octave Mirbeau, n° 14, 2007, pp. 25-34.

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Mais le ton du chapitre reste, malgré tout, comique plutôt que tragique, laissant dans la pénombre la souffrance de Sébastien, bouleversé à la pensée d’entrer au collège chez les Jésuites (« il se sentait infiniment malheureux », ibidem) confiné dans l’arrière-boutique. Pour rendre encore plus ridicules les ambitions du père, indifférent aux soucis de l’enfant, intervient le point de vue de la tante Rosalie qui va corriger les prétentions grandiloquentes de M. Roch sur la puissance des jésuites et de leur autorité en matière d’éducation, mettant en évidence son incompétence pédagogique. 2. L’apprentissage de la solitude et de l’appartenance sociale sollicite la revanche des vaincus ? Le deuxième chapitre introduit l’image peu conventionnelle des jésuites gais, comme le prêtre qui l’accueille dans le wagon, excitation à laquelle Sébastien, confondu parmi la masse des élèves, ne participe pas, regrettant sa chambre, ses réveils, la mère Cébron. Impossible de s’enfuir : « Devant lui, derrière lui, partout, la solitude morne, le désert. » (p. 739). La solitude finit par l’aigrir et son approche des collégiens devient difficile. Le thème de la solitude est développé par des mots-clés exprimant des impressions tout le long du chapitre : abandon, exil, arrachement, emmurement (« une impression pénible d’abandon, d’exil, la sensation douloureuse d’être arraché à des habitudes, à des joies, à des libertés vagabondes, l’angoisse d’être emmuré désormais dans l’inconnu », p. 743). Le sentiment d’infériorité comme appartenance à une classe sociale empêche toute forme de socialisation recherchée par Sébastien à l’intérieur du groupe avec lequel il montre des difficultés de relation et d’adaptation. Dans les citations qui vont suivre nous soulignerons la portée sociale du discours, en rappelant que Mirbeau s’engagera pour le reste de sa vie pour un idéal de justice sociale jusqu’à dénoncer l’exploitation des classes les plus pauvres, sans attendre aucune réforme sur les grandes questions sociales et pour garder, au contraire, une grande lucidité désespérée8. Sébastien finit par avoir honte de ses origines (« cette espèce de honte, basse et lâche, qui s’attache à la difformité physique », p. 748) et par désirer d’avoir des « parents nobles et oisifs » (p. 749). Il prend conscience de sa solitude et de l’hostilité de ses camarades et de ses supérieurs, jusqu’à se voir laid par rapport aux fils des nobles : « Il était laid, d’une laideur tellement avérée qu’elle excitait la risée, le dégoût, de haine ». Se sentant abandonné il médite la fuite mais il est rattrapé par le Père de Marel, dans lequel il trouve une extrême confiance. Le point de vue du petit personnage se superpose à celui du narrateur à propos de cette déréliction, née d’une vie de caserne, sans confort et sans protection : « C’est donc là qu’il allait vivre désormais, dans le froid du cloître, dans la servitude de la caserne, dans l’étouffement de la prison, seul au milieu d’un grouillement d’êtres qui lui seraient toujours étrangers et hostiles » (p. 753). Les convictions de son père sont une expression de la politique des jésuites, pour lesquels les hiérarchies sont nécessaires et auxquels il reconnaît le mérite d’être des maîtres en politique et en éducation. Première révolte contre les règles jésuites qui imposent un ordre hiérarchique dans la distribution des fonctions, « avec des apparences d’impartialité bénévole et souriante » (p. 768). La division dans la cour « de groupes distincts, exclusifs l’un de l’autre, représentant non des communions de sympathie, ou des convenances de caractères, mais des catégories sociales, qui avaient ainsi que dans l’ordre politique, celle-ci seulement des privilèges, celle-là seulement des obligations » (ibid.). Guy de Kerdaniel est le représentant d’une classe des nobles, d’une « société infantile acquise, par l’exemple et l’éducation, à tous les servilismes, comme à toutes les tyrannies », dont Sébastien devient
Cf. Pierre Michel, « Octave Mirbeau et la question sociale - Exclusion et intégration sociale », in Jacques Petit (sous la direction de), Intégration et exclusion sociale, Anthropos, juin 1999, pp. 17-28.
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« le souffre-douleur ». Le fils du quincaillier souffre surtout d’être séparé de ses maîtres, d’être privé de ses cadeaux, d’être abandonné par la masse des élèves ; il trouve finalement une protection en deux camarades : Jean de Kerral, le bon samaritain (« il protégeait les fiables, et consolait les tristes », p. 772), et Bolorec, fils de médecin, indifférent aux reproches et aux plaisanteries, un garçon « au sourire éternel » (p. 773). Pour le premier Sébastien éprouve un sentiment très fort d’amitié, qui le rend disponible à la lutte et au sacrifice, jusqu’à pouvoir défier l’ennemi, Guy de Kerdaniel : « Pour la première fois, il se sentait des hardiesses, des désirs de luttes généreuses. Toute une force inconnue distendait ses veines, accélérait les galops de son pouls, les battements de sa poitrine. Aucun obstacle ne paraissait insurmontable à son courage. Il eût voulu défier Guy de Kerdaniel » (p. 779). Même s’il arrive à s’amuser du récit que Jean lui fait de la chasse et des chiens qui poursuivent le pauvre clerc d’huissier, il éprouve un sentiment de pitié pour le pauvre huissier blessé et méprisé par M. de Kerral et, plus tard, pour le personnage le plus humble et humilié de Pervenchères, le petit cordonnier bossu ; pendant une visite au château, organisée par les Pères, Sébastien découvre la réalité de ce qu’il avait rêvé et admiré, il arrive alors à détester M. de Kerral. L’amitié avec Jean va être brisée et il en éprouve une profonde déception. Finalement il n’accepte plus l’idée de soumission, il supporte mal la confession imposée par le collège ; enfin il passe de l’envie pour les riches et de l’humiliation de son état dérivé de celui de sa condition sociale, en tant que fils d’un quincaillier, à une conscience aiguë de sa condition, « de cet état condamné » (p. 752), de « l’implacable réalité de sa misère » (p. 755). Ainsi il décide de devenir le défenseur des humbles, de ceux qui sont poursuivis par la force, de ceux qui souffrent en silence, des vaincus, même de son père. Sébastien comprend alors que sa situation est celle d’un « vaincu » qui n’accepte ni la lutte, ni la vengeance, et qu’il ne lui reste qu’à vivre « en lui-même d’une vie solitaire », malgré « sa nature généreuse, expansive, tout en élans » (p. 767). La blessure plus profonde vient de l’appartenance à une classe sociale inférieure, même si elle est bourgeoise : « Cependant, il sentit très vivement l’amertume de l’inégalité sociale, avérée, persistante, en laquelle il vivait. D’être toléré comme un pauvre, et non accepté comme un pair, cela lui fut un lourd chagrin, une plaie d’inguérissable orgueil, contre lequel il tenta, vainement, de réagir ». Le « renoncement » correspond exactement à une « défaite » : « Sébastien continuait de regarder la Vie passer sur un fond d’images brouillées et d’inexorable nuit » (p. 768). Cette nuit sera l’image dominante, suggérant celle de la mort, avec laquelle se confondra toute la destinée de Sébastien, jusqu’aux pages finales du roman ; elle joue aussi un rôle métaphorique, en introduisant le discours pédagogique de la nature particulièrement sensible de certains enfants que plus d’une injustice blesse profondément sur le plan social : « On l’arrachait à la nature, toute flambante de lumière, pour le transporter dans une abominable nuit où son rêve spontané, les acquêts de sa réflexion enfantine, ses enthousiasmes, étaient retournés, avilis, soumis à de laides déformations, rivés à de répugnants mensonges » (p. 791). Le point de vue du narrateur externe, dérivé souvent de la psychologie de l’enfance, se croise avec le point de vue sociologique en matière de fonctionnement d’un collège, comparable à une petite société organisée selon le principe bourdieusien de la division des dominants et des dominés ; ce sera la thèse qu’il développera neuf ans plus tard, d’une manière originale et plus ironique, dans Le Jardin des supplices :
Les collèges sont des univers en petit. Ils renferment, réduits à leur expression d’enfance, les mêmes dominations, les mêmes écrasements que les sociétés les plus despotiquement organisées. Une injustice pareille, une semblable lâcheté président au choix des idoles qu’ils élèvent et des martyrs qu’ils torturent.(p. 767)

C’est à l’image d’une caserne, d’une prison aux lueurs ternes et sombres, que l’internat est souvent décrit souvent, selon les modalités du récit fantastique (« le collège

dardait sur lui l’éclair oblique, farouche, multiplié de ses yeux haineux », p. 759), mais aussi comme lieu de privilèges, de soumission et de servilisme, lieu de péché et d’hypocrisie. En admettant que Mirbeau ne s’inspire pas de la réalité des collèges jésuites de l’époque, tout en la connaissant directement pour avoir observé de près le collège jésuite de Vannes, et qu’il a transposé son expérience autobiographique vécue, le renvoi à la maison, excepté l’expérience du viol, il a voulu montrer que la vie de l’internat est une vie dure, qui ne fait aucune concession aux libertés naturelles auxquelles l’enfant a droit et aux inclinations artistiques des élèves. L’élément autobiographique le plus caché est que Mirbeau restait incompris dès son enfance, qu’il rêvait de devenir un artiste, que, souvent, il se laissait aller à des inspirations poétiques, ayant comme sujet le paysage, en particulier l’assimilation du ciel aux couleurs de la nature, et surtout qu’il avait une pensée libre, qui se manifestait déjà dans sa révolte contre les institutions, surtout contre la vie de collège. Le premier sentiment de révolte dans le roman vient de cette appartenance à une classe qu’il assimile dans son imagination à celle des pauvres, qui vivent dans la misère, le cordonnier bossu, le clerc d’huissier, les paysans qu’il rencontre dans le pèlerinage à SainteAnne :
Et ce fut pour lui une joie profonde, presque farouche et terrible, que cette pensée de justice, où il goûta l’ivresse de la revanche de sa propre misère, et de toutes les misères de sa race qui tressaillaient en elle. Ce qu’il y avait de sang peuple dans ses veines, ce qui couvait de ferments prolétariens, ce que la longue succession des ancêtres, aux mains calleuses, aux dos asservis, y avait déposé de séculaires souffrances et de révoltes éternelles, tout cela, sortant du sommeil atavique, éclata en sa petite âme d’enfant, ignorante et candide, assez grande cependant, en cette seconde même, pour contenir l’immense amour, et l’immense amour de toute l’humanité. (p. 805)

Il arrive aussi à prendre la défense de son père, irrité surtout quand on l’appelle « Quincaillier ! Espèce de sale quincaillier » (p. 807). À ses yeux, son père n’est pas comme M. de Kerral , il donne une preuve de fermeté rare, mais emblématique : « Il était décidé à faire respecter son père, ses souvenirs, ses tendresses, et malheur à qui déciderait y toucher. […] Il ne voulait plus supporter les fantaisies cruelles, les propos malsonnants, les mépris dont on l’avait abreuvé jusqu’ici, être le jouet des caprices d’une foule ennemie, se voir poursuivie par elle, comme le clerc d’huissier par les chiens de M. de Kerral » (p. 806). Cette image d’oppression et de poursuite de la proie par des chiens reviendra comme un cauchemar dans ses rêves et dans ses pensées. Il y a de bonnes raisons pour ne voir dans le petit Sébastien que le symbole de la souffrance et du martyre sous prétexte que Mirbeau s’inspire d’un modèle culturel, chrétien, ambivalent, qui montre et cache la beauté d’un corps adolescent. On peut retrouver dans « la trouble fascination de l’ambivalence » (« il fascino torbido dell’ambivalenza9 ») l’origine de la fortune iconographique du thème du saint martyrisé et de
Octave Mirbeau, Sébastien Roch, Traduction italienne et « Introduction » d’Ida Porfido, Marsilio Editori, Venezia, p. 24. Il est difficile d’admettre que les deux saints, si paradoxalement rapprochés, aient inspiré Mirbeau pour la caractérisation du personnage, étant donné son attitude d’athée évidente dans sa production narrative et l’attitude ironique du narrateur du roman, et parfois même de l’enfant, en face de ce père, qui adore l’ascendance de sa famille et les jésuites, produisant à ce propos une éloquence qui devient pour le petit un « supplice », c’est-à-dire une « très longue torture par la parole » (voir l’article cité de Julia Przibos, « Sébastien Roch, ou les traits de l’éloquence », p. 29). À mon avis, mise à part la récurrence des mots « torture », « souffrance », « supplice », il s’agit surtout de la figure stylistique de l’oxymore unissant les contradictions, comme le suggère phonétiquement le rapprochement du prénom et du nom, une alternance de douceur (Sébastien) et de dureté (Roch), une alternance qui détermine les contradictions de Sébastien, un sens de la révolte dépassé par un échec qui est un renoncement, l’élan vers le ciel et la chute vers le bas, les deux termes
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l’inspiration mirbellienne, qui tient beaucoup aux doubles aspects et vertus de saint Sébastien et de saint Roch. On pourrait aussi penser que Mirbeau s’est inspiré de l’écrivain qui a le mieux exprimé l’élan révolutionnaire du XVIIIe siècle : Sébastien-Roch Nicolas, plus connu comme Chamfort, d’ailleurs cité dans sa production par l’auteur, qui a fait de l’ironie sur la bonne foi du peuple dans la Révolution, mais qui ne se faisait aucune illusion sur la corruption fondamentale de l’homme, à laquelle, par une sorte de dérivation, n’échappe pas Sébastien non plus. L’adolescent a été marqué négativement, irréparablement, par l’éducation du collège, qui l’a rendu inepte, sans volonté, sans énergie, presque malade. Un instinct de révolte s’éteint par manque d’énergie physique et morale ; le narrateur, en abrégeant les notes de son journal, remarque cette corruption morale, que l’adolescent appellera « démoralisation » : « Ce sont d’ailleurs les mêmes luttes de ses instincts et de son éducation ; les mêmes incomplètes et stériles révoltes, les mêmes troubles cérébraux. Sa personnalité ne se dégage pas des nuages qui obscurcissent ses concepts indéfinis et peureux. Et ses énergies s’amollissent chaque jour davantage » (pp. 1026-27). En définissant le caractère « subversif » du roman, Pierre Michel cite la lettre envoyée à Catulle Mendès à la fin décembre1889 : « Il y a dans mon livre un souffle de révolte contre la société ; une horreur presque anarchiste contre tout ce qui est régulier et bourgeois ; une négation de tous les grands sentiments dont on nous berne10 ». En rédigeant son journal, Sébastien prend conscience de son aliénation, même s’il arrive, dans son journal, par lequel commence le deuxième livre, à concevoir une révolte, non pas la révolution, qui est plutôt une idée de Bolorec, laquelle, en partant du bas, pourrait transformer ou bouleverser l’organisation sociale, tout en refusant les formes avilissantes de la pitié et de la charité. Le journal devient ainsi la confession d’un intellectuel, qui est aussi une ironique démystification de l’esprit de révolte, un renoncement à l’action, à cause, non d’un sentiment d’impuissance, mais d’un « sentiment de l’inutile », qui annonce l’inaction du héros camusien Meursault, conscient de l’absurdité de la condition humaine ; le jeune Sébastien prend ainsi de la distance par rapport à toute idée réformatrice, progressiste ou populiste. Si, dans un premier moment, il avait montré « l’exclusivisme homicide des classes » et, parlant des malheureux, « l’injustice de leurs misères et leurs droits imprescriptibles à la révolte », dans un deuxième temps il s’applique à dévoiler « le mensonge de la charité » (p. 996) : « Les imbéciles, ils se croient liés à leur souffrances par ce bienfait menteur, qui de tous les crimes sociaux est le plus grand et le plus monstrueux, le plus indéracinable aussi » (p. 997). Refusant donc toute éducation sentimentale, notre jeune héros écrit dans son journal : « J’ai, au spectacle de certaines misères, d’invincibles dégoûts » (ibid.). 3. Un roman subversif à cause du viol ? Plusieurs digressions du narrateur omniscient peuvent sembler nuire à l’action, mais leur insertion dans le récit renforce très souvent le point de vue du petit héros, qui cherche à trouver « des analogies de situation, des similitudes de souffrance » (p. 756) avec d’autres êtres qui vivent, comme lui, dans une pénible détresse. Cette immersion dans la souffrance apporte une léthargie, un moment de répit au petit héros, qui commence à se désintéresser des tâches scolaires. On a vu que Mirbeau exprime, surtout dans le premier livre du roman, des réserves sur l’éducation des jésuites, à partit des livres d’histoire et de l’éducation religieuse : « Des doutes le harcelaient et l’image du Dieu extravagant et sombre des Jésuites le hantait » (p. 793). Il est vrai que Sébastien cède pendant les vacances de Pâques à la gaieté que lui communique le Père de Marel, mais, avec le retour à Pervenchères,
inconciliables restant la pureté et l’impureté, l’amour idéal et le dégoût physique, le pardon et le remords, la pitié et la fureur meurtrière de l’adolescent. 10 Lettre citée par Pierre Michel, Sébastien Roch , Introduction, p. 4.

il est déçu par les prétentions de son père et de son amie Marguerite, devant laquelle il recule effrayé. Ce détachement de la réalité qui l’entoure et des personnes, même s’il n’est pas absolu, marque un mûrissement chez le jeune adolescent : en saluant son père, au moment du départ pour rentrer au collège, il découvre qu’ils n’ont plus rien à se dire ; la petite parenthèse de la rentrée, après les vacances de Pâques, marque un intérêt nouveau pour la vie scolaire. Mais bientôt l’éducation reçue par les pères jésuites gâte la première communion, qui devient pour Sébastien une expérience traumatisante, mettant en branle son imagination jusqu’à le faire sangloter et vomir l’hostie, à le contraindre à se punir. Il passe d’un extrême à l’autre, de la ferveur mystique au scepticisme : « il se prit à réfléchir, à douter de l’hostie, du Père Recteur, de ses condisciples et de lui-même. Et, il eut, très confuse encore, l’intuition qui est dans la vie, cette ironie énorme et toute puissante qui domine tout, même l’amour humain, même la justice de Dieu » (p. 838). Dans le roman d’enfance, l’éducation se fait par la collaboration de l’institution scolaire et de la famille, mais elle ne peut passer sous silence les capacités d’adaptation aux tâches quotidiennes, surtout le développement physique, la transformation du corps à l’approche du printemps ; nous sommes obligés d’admettre que la nature physique fait mieux que le système éducatif créé par les jésuites et prédispose l’enfant à une joie et un enthousiasme qui ouvrent l’esprit à la collaboration et à la socialisation :
Le printemps fut charmant. Les feuilles reverdirent aux arbres de la cour, et les fonds du parc se parèrent de couleurs tendres. Sébastien eut, lui aussi des tressaillements de sève montante, dans son être un afflux de force et de courage, et comme une efflorescence de toutes ses facultés agissantes et pensantes. Il fut moins inquiet, plus souple à se façonner aux petites déceptions, aux petites douleurs de son existence, et le dégoût de ses devoirs s’atténua. Il avait même des accès de gaieté saine, s’ingéniait, sans y réussir, à fouetter, de son entrain, l’incoercible indolence de Bolorec. (pp. 830-831).

Il y a des moments de réversibilité, dans le roman, qui laissent le lecteur dans une indécision compliquée par une affectivité trouble, celle qui s’établit entre le bourreau et sa victime, entre le disciple et le maître, entre le séduit et le séducteur. Le narrateur nous fait surtout connaître l’évolution de la personnalité de Sébastien et il place le drame du viol à l’approche de l’adolescence, et donc dans ce passage de crise d’un âge à l’autre, de l’enfance à l’adolescence, de l’innocence à une curiosité morbide vers l’autre sexe, suscitée par son éducateur, le père de Kern. Il y a donc des moments particulièrement efficaces pour montrer l’écoulement du temps et ce qu’on appelle l’ambiance, la rencontre des deux protagonistes, avant qu’ils ne deviennent adjuvants, puis antagonistes :
Puis il [de Kern ] considéra Sébastien d’un regard trouble, où des flammes passaient, vites éteintes sous le voile clignotants des paupières. Ce regard gêna Sébastien, d’instinct, et le fit rougir comme s’il avait commis une faute secrète, mais il n’eût pu dire pourquoi… Sébastien avait grandi. Ses traits s’étaient affinés en une maigreur rose, d’un rose pâle de fleur enfermée. Son visage à ce moment de l’adolescence indécise, prenait des grâces de femme. Et ses yeux très beaux restaient mélancoliques, veloutés et profonds (p. 845) .

La première rencontre avec le Père de Kern alimente une ambiguïté, qui exprime sa fascination et en même temps son rôle subversif dans le récit. Par sa seule présence, le jeune héros assimilera toujours les images de la pureté à celles de l’impureté, la caresse de Marguerite à celle du père de Kern11 : « Il retrouvait un peu des étranges sensations épidermiques que lui versaient les mains de Marguerite, lorsqu’elle le caressait » (p. 854).
L’obsession revient dans une image de Sébastien : « mais la Marguerite du Père de Kern, dévêtue, violée, violatrice, le monstre impudique et pâmé aux lèvres qui distillent le vice, aux mains qui damnent » (p. 915).
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Désormais il ne se libérera plus de cette obsession, dans un enchaînement incessant de causes et d’effets, qui va alimenter des images de souillure, des cauchemars grotesques, jusqu’à perturber son système nerveux, à le pousser vers un instinct meurtrier, et à refuser tout genre de rapport avec Marguerite. Le rapport avec l’autre sexe devient un des thèmes constants, aussi bien du roman d’enfance que du roman de formation ; comme dans Le Grand Meaulnes, c’est la peur de souiller la pureté qui rend nerveux et angoissé le protagoniste. Dans Sébastien Roch nous assistons à une passion furieuse qui naît des désirs impurs de la jeune femme, pleins d’une sensualité qui ne trouve pas de limites et dont le partenaire reste scandalisé et dégoûté. On reconnaît une constante de la conception décadente de la femme fatale, même si jeune et encore adolescente, comparable à une manifestation d’animalité et de force, contre laquelle l’homme ne peut que fuir ou succomber. Après l’avoir évitée avec mépris, Sébastien en est séduit et se retrouve auprès d’elle, qui le berce comme un enfant : « Il lui sembla que c’était un petit enfant qu’elle avait à bercer, à endormir » ( p. 1049). C’est encore l’image de l’enfant qui relance une série d’associations (mer, ondes, pitié, souffrances, hontes, larmes) et qui touche la sensibilité de Sébastien jusqu’aux larmes : « Et cette voix d’enfant, cette voix comme en ont les ondes qui courent, émut Sébastien. Il fut envahi d’une grande pitié d’elle, d’une grande pitié de lui, une si grande pitié d’elle et de lui, condamnés à des souffrances dissemblables, à de pareilles hontes, qu’il fut tout à coup secoué d’un frisson et fondit en larmes » (pp. 1048-1049). Dans les lignes du journal secret que Sébastien écrit, on trouve des traces de ce penchant pour la souffrance et le martyre qui le rend très proche du saint. On entrevoit le visage qui s’éclaire avec les yeux dressés vers le ciel, dans une attitude à la fois esthétique et extatique, où l’adolescent éprouve la douloureuse dichotomie entre l’âme fiévreuse et un corps corrompu : « Ce sont des moments de félicité suprême, où mon âme, s’arrachant à l’odieuse carcasse de mon corps, s’élance dans l’impalpable, dans l’invisible, dans l’irrévélé, avec toutes les brises qui chantent, avec toutes les formes dans l’incorruptible étendue du ciel » (p. 998). Pour comprendre les événements dans un enchaînement de causes et d’effets, il faut admettre, d’une part, la prédisposition de Sébastien à la souffrance et, d’autre part, la fascination que le bourreau jésuite exerce sur l’adolescent. Ce roman d’enfance présente un cas de pédophilie, tout à fait exceptionnel pour le genre : un adulte, un supérieur dans l’échelle hiérarchique, profite de l’innocence d’un mineur, d’un élève, par une attention et une action persévérantes : « Sébastien était resté chaste, à peu près ignorant des impuretés de l’âme humaine. Le vice l’avait à peine effleuré » (p. 862). Cette scène centrale du roman, une scène mère de séduction12 dans laquelle on retrouve une poétique de la corruption13, va occuper un chapitre entier (ch. V du livre premier) et va prolonger son ambiguïté sur le reste du roman, décidant du destin du petit protagoniste, de « sa petite âme d’enfant, ignorante et candide » (p. 805). Il est presque impossible de soutenir que Mirbeau n’a pas d’autre intention que de salir l’image de l’institution religieuse, et de son représentant, le père de Kern14, puisque les jésuites faisaient autorité dans l’histoire de l’éducation. En effet, il commence sa lutte contre toute forme d’autoritarisme, de colonialisme, de hiérarchie, d’hypocrisie morale. S’il y a un sentiment de révolte latente, qui
Voir sur ce sujet l’article de Laurent Ferron, « Le viol de Sébastien Roch. L’Église devant les violences sexuelles », où on met l’accent sur « le détournement de la fonction enseignante à des fins de séduction », in Cahiers Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 287297. 13 Voir sur ce sujet Philippe Ledru, « Genèse d’une poétique de la corruption », Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004, pp. 20-25, et Robert Ziegler, « Vers la mort et la perfection dans Sébastien Roch », Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, pp. 36-54. 14 On sait que, plus d’une fois, en pensant au père jésuite, il exprime des sentiments ambivalents, dans le deuxième livre un sentiment de pardon, même d’attachement, et d’admiration. C’est la victime Sébastien qui reste lié à son bourreau.
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représente l’un des moments culminants du roman d’enfance contre l’autorité acquise, contre le monde des adultes, c’est, bien sûr, au nom des « droits imprescriptibles de l’enfant à la liberté, à la dignité et à la pensée critique, droits impunément bafoués dans toutes les familles et dans toutes les écoles15 ». La force du roman n’est pas seulement dans « un courageux et superbe plaidoyer pour l’enfance », comme l’a reconnu Jean Ajalbert dans une lettre à Mirbeau de 189016, mais surtout dans cette descente dans la conscience d’un enfant, qui subit la violence comme une torture laissant des traces ineffaçables. Pour éviter le scandale, le Père de Marel promet son appui contre le Père de Kern ; mais la décision de renvoyer Sébastien, prise par le Père Recteur, et la fausse accusation d’homosexualité adressée à Bolorec et à son ami, deviennent une raison pour permettre au lecteur et à Sébastien de démasquer, au point culminant du récit, la culture du mensonge, le vrai visage du jésuitisme. Finalement, l’indignation prévaut dans ce réquisitoire qui cache un art oratoire, dans ces accusations lancées contre le système religieux et la société jésuite. Le point de vue du narrateur soutient celui du petit protagoniste. Dans cette page, qu’il faudrait citer entièrement, la plupart des thèmes se croisent : la différence de classe, la souillure subie, l’oubli du message du Christ, protecteur des enfants et des malheureux, l’alliance des jésuites avec les nobles : « Le mensonge installé en maître ! Le mensonge des tendresses, des leçons, des prières ! Le mensonge partout, coiffé d’une barrette et soutané de noir. Non, les petits comme lui, les humbles, les pauvres diables, les anonymes de la vie et de la fortune, n’avaient rien à espérer de ces jeunes garçons, sans pitié, corrompus en naissant par tous les préjugés d’une éducation haineuse ; rien à attendre de ces maîtres, sans amour, serviles, agenouillés devant la richesse comme devant un dieu » (pp. 936-937). Un autre mensonge qui révolte l’adolescent, c’est le patriotisme et la guerre, qui enflamment au contraire son père, il considère « l’héroisme militaire », non « comme une vertu », mais « comme une variété plus dangereuse et autrement désolante du banditisme et de l’assassinat » (p. 1057). Ayant pardonné au père de Kern, et plus tard, au front, à l’ami Guy de Kerdaniel, le jeune adolescent, incapable de haïr ses supérieurs et son père, se déclare pour la paix, il refuse de tuer. Il attend la guerre comme une libération, passant de la révolte à la peur, mais il n’accepte pas sa cruelle logique meurtrière. Il préfère être tué (et il en sera ainsi) à côté de son ami Bolorec, le seul qui l’ait compris et qui l’ait protégé. Le problème de l’apparat symbolique de la socialisation que pose le roman de formation17, soit au niveau de l’individu, soit au niveau social de l’institution, ne peut être résolu par un simple pardon ou par l’intégration dans le système. Il est vrai aussi que, après le pardon accordé au Père de Kern, Sébastien espère encore, malgré ses angoisses, que l’action d’une justice sociale abolisse la manipulation des idées par ceux qui forment, éduquent les jeunes, et que cette collaboration entre le pouvoir militaire et le pouvoir religieux se brise, grâce à l’action d’une nouvelle jeunesse « ardente et réfléchie », incarnée très probablement par Bolorec, qui se bat en faveur de « cette humanité […] soumise par la morale religieuse et la loi civile à l’éternel accroupissement de la bête » (p. 989) :
Y- a- t il quelque part une jeunesse ardente et réfléchie, une jeunesse qui pense, qui travaille, qui s’affranchisse et nous affranchisse de la lourde, de la criminelle, de l’homicide main du prêtre, si fatale au cerveau humain ? Une jeunesse qui, en face de la morale établie par le prêtre et des lois appliquées par le gendarme, ce complément du prêtre, dise résolument : Je serai immorale, et je serai révoltée » (ibid.)

Conclusion
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Pierre Michel, Sébastien Roch : Introduction, p. 6. Ibid., p. 7. Franco Moretti, Il romanzo di formazione, cit., p. 255.

Le viol subi laisse les blessures dans une âme d’enfant qui s’ouvre aux beautés de la vie ; puni, renvoyé chez lui, incompris de son père auquel il pardonne malgré tout, abandonné de sa Marguerite qu’il voudrait aimer, mais pour laquelle il éprouve seulement du dégoût et une « besogne homicide », Sébastien confie à son journal ses pensées les plus insoupçonnables sur l’onanisme, qu’il pratique comme une forme d’autodestruction, sur la justice sociale et sur son rapport amoureux. Le roman d’enfance, construit sur le modèle éducatif familial, se métamorphose en roman d’apprentissage et de formation, qui est suspendu au moment culminant du roman, lorsque l’adolescent commence à réfléchir sur son passé pour se construire un idéal de société meilleure, mais qu’il ne réussit pas à accepter en conséquence de son passé et de son manque de choix des valeurs, que lui propose la société hiérarchique organisée en institutions (éducation, armée) : la guerre est présentée comme une action criminelle et suicidaire, puisque l’engagement militaire était fortement voulu par son père. Le manque d’intégration de l’individu à la société fait que le roman de formation, selon la remarque de Moretti, ne peut que se conclure par l’idée de la mort, qui reste une forme de suicide et de mort à la vie sociale. Seul son camarade Bolorec pourra assumer la défaite de son ami et lui donner le sens de la victime sacrificielle, comme l’holocauste demandé pour la « juste chose ». On peut finalement lire dans cette « juste chose » la « juste cause » pour défendre et rétablir la justice, le projet secret auquel Bolorec travaille dès son adolescence ; ce projet, né pendant la guerre franco-prussienne, est destiné, dans la réalité historique, à devenir un mouvement socio-révolutionnaire18, la Commune, un mouvement qui conquerra l’esprit libertaire de Mirbeau, Vallès et Rimbaud et de beaucoup d’autres poètes révolutionnaires. Fernando CIPRIANI Université de Pescara (Italie)

Dans les lettres reçues de son ami, Sébastien lit le mot Justice ! et il voit Bolorec « sur une barricade, dans la fumée, debout, farouche, noir de poudre, les mains sanglantes » (p. 995).

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