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RÉFLEXION SUR

L’OR DES ALCHYMISTES

Emmanuel d’Hooghvorst

L’or qui sommeille dans la boue est aussi pur
que celui qui brille dans le soleil.
Louis Cattiaux1

L’or des alchymistes est équivoque dans leurs écrits. Ils en ont beaucoup
parlé, mais d’une manière obscure. Le lecteur débutant est tenté de se
demander si cet or est bien de l’or, ou si ce n’est qu’un symbole. L’alchymie
est-elle comme le pensent les gens, une oeuvre métallique, ou bien,
l’enseignement d’une sorte de yoga occidental, qu’il faut interpréter
subtilement?
Tout ici-bas, disent les Philosophes, n’est que poussière et cendres. C’est le
monde de la génération et de la corruption. Seul de toutes les substances
sublunaires, ce beau métal est inaltérable. L’hypothèse des alchymistes est
donc la suivante: si l’or, soleil terrestre, est indestructible, c’est qu’il possède
en lui un principe physique d’immortalité. Si les hommes savaient la puissance
et la médecine qu’il a en lui, ils abandonneraient toutes leurs occupations
pour se mettre à la recherche du secret que le Souverain Créateur a déposé
dans les mines, afin d’y trouver cette guérison et régénération auxquelles
aspire le genre humain.
Etonnante hypothèse de l’alchymie! Peu d’hommes y paraissent sensibles,
peut-être par manque d’imagination; mais les nécessités de la vie les pressent
de toutes parts. L’étude de l’alchymie, peu coûteuse, demande cependant
une grande indépendance vis-à-vis de ces nécessités; ou une certaine
acceptation de la pauvreté dont personne ne veut pour compagne.
L’homme ne possède pas en lui-même le principe de la médecine. Il doit
donc le rechercher dans la nature, l’extraire et le traiter. Il en est de même de
cette panacée universelle2, le Grand Oeuvre consistant à faire de cet or le
médicament des trois règnes; appliqué au corps humain, c’est la liqueur
d’immortalité ou élixir3 de longue vie.
Chimère, dira-t-on! Si l’élixir de longue vie existait, cela se saurait! Nous ne

1 L. Cattiaux, Le Message Retrouvé, éd. Les Amis de Louis Cattiaux, Bruxelles, 1991, II, 21'.
2 Panacée, du grec pan, tout, et akeo, guérir. Celle qui guérit tout. Dans la mythologie,
Panakeia, la secourable à tous, était fille d’Asclépios, dieu de la médecine.
3 De l’arabe iksir, d’une racine ksr qui signifie casser, briser, fendre. Al Iksir est le nom arabe

de la Pierre Philosophale.

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connaissons personne qui ait vécu immortel excepté dans les légendes.
Ceux-là se définissent eux-mêmes, n’ayant connu personne.
Un Philosophe comme le Cosmopolite4, écrira, par exemple:
«L’Or des Sages n’est nullement l’or vulgaire, mais c’est une certaine
eau claire et pure sur laquelle est porté l’esprit du Seigneur5 et c’est de
là que toute force d’être prend et reçoit la vie».
Et encore, dans le même traité6:
«L’Or et l’Argent des Philosophes sont la vie même et n’ont pas besoin
d’être vivifiés».
Nous pourrions multiplier ces citations caractéristiques d’un langage en
apparence équivoque et bien propre à dérouter le lecteur. En abordant ce
genre d’écrits il se verra poussé à y rechercher plus de subtilités que la chose
ne le requiert.
L’alchymie n’est pas une recette. C’est une école philosophique
n’admettant que l’expérience sensible comme critère de vérité. L’alchymiste
veut toucher pour savoir. Que cette expérience soit de nature secrète,
n’enlève rien au caractère sensualiste d’une telle philosophie, la plus
ancienne et la plus matérialiste du monde; la plus ancienne en effet, car il a
toujours été impossible d’en déterminer les origines historiques; la plus
matérialiste, aussi, car elle ne se fonde que sur le témoignage des sens. C’est
un enseignement énigmatique, sans doute, mais qui n’a jamais varié au cours
de l’histoire. L’unanimité de tous les maîtres nous paraît la preuve d’une
expérience commune.
L’originalité de cette philosophie, vis-à-vis du sensualisme philosophique
d’un Condillac, par exemple, est de ne se rapporter qu’à un seul et unique
objet: «Il n’y a qu’une seule chose», dit encore le Cosmopolite, «par laquelle
on découvre la vérité de notre Art, en laquelle il consiste entièrement et sans
laquelle il ne saurait être». Ainsi, au lieu de se disperser dans la multiplicité des
observations sensibles, l’alchymiste trouve tout son savoir dans l’observation
d’un seul objet. Louis Cattiaux dira par exemple que cette philosophie
assemble l’unité du savoir à l’unité de l’œuvre en l’unité de l’homme7. C’est,
enfin, une philosophie de l’or. Sur l’or, ne dis donc pas: c’est mon âme! Ce
serait errer loin du magistère, en fausse doctrine. Mais l’or est un piège,
l’alchymie aussi.
Paracelse, de son côté, a écrit dans son Ciel des Philosophes8:
«L’or est céleste dissous

4 Le Cosmopolite ou Nouvelle Lumière Chymique, éd. Retz, Paris, 1976, p. 248. Sur ce
mystérieux personnage qu’on a parfois confondu avec Sendivogius, voir L. Figuier,
L’Alchimie et les Alchimistes, éd. Denoël, Paris, 1970.
5 Genèse I, 2.
6 Le Cosmopolite ou Nouvelle Lumière Chymique, cit., p. 284.
7 Voir L. Cattiaux, op. cit., XXXVIII, 69'.

8 Paracelse, Le Ciel des Philosophes, éd. de Tournes, Genève, 1658, Canon 7; rééd., Les

Grimoires de Paracelse, éd. Faire Savoir, Viels-Maisons, 1986.

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triple dans élémentaire fluide
son essence métallique corporel».
Limojon de St Disdier9 s’est montré plus explicite:
«Selon les Philosophes, il y a trois sortes d’or: le premier est un or astral
dont le centre est dans le soleil qui, par ses rayons, le communique en
même temps que sa lumière, à tous les astres qui lui sont inférieurs. C’est
une substance ignée et une continuelle émanation de corpuscules
solaires qui, par le mouvement du soleil et des astres, étant dans un
perpétuel flux et reflux, remplissent tout l’univers; tout en est pénétré
dans l’étendue des cieux, sur la terre et dans ses entrailles, nous res-
pirons continuellement cet or astral, ses particules solaires pénètrent nos
corps et s’en exhalent sans cesse».
On voit que l’auteur connaissait bien le fameux prana des yogis; mais ces
derniers l’ont-ils connu corporifié?
«Le second est un or élémentaire, c’est-à-dire qu’il est la plus pure et
la plus fixe portion des éléments et de toutes les substances qui en sont
composées, de sorte que tous les êtres sublunaires des trois genres
contiennent dans leur centre un précieux grain de cet or élémentaire.»
Voici affirmée, l’unité radicale, non seulement des métaux, mais de toutes
choses. Si le grain fixe de l’or qui est en tous les êtres, était remis en état de
végéter, la création toute entière retrouverait l’incorruptibilité et l’immortalité
perdues, disent les alchymistes. C’est pourquoi cet or est le secret de leur
Physique.
«Le troisième est le beau métail dont l’éclat, et la perfection
inaltérables, lui donnent un prix qui le fait regarder par tous les hommes
comme le souverain remède de tous les maux et de toutes les
nécessités de la vie et comme l’unique fondement de l’indépendance,
de la grandeur et de la puissance humaine; c’est pourquoi il n’est pas
moins l’objet de la convoitise des plus grands princes que celui des
souhaits des peuples de la terre.»
Cet or métallique étant le plus parfait, c’est bien de lui qu’il s’agit dans la
philosophie chymique.
«Comme quand l’on dira que les Philosophes ont un or qui est vif et
que l’or vulgaire est mort, qui sera l’ignorant qui osera maintenir qu’il y
ait au monde autre or que l’or vulgaire lequel, encore qu’il soit dit mort
est pourtant la plus pure chose de toute la terre et le dernier effet de la
nature, et par conséquent, la matière sur laquelle nous devons
commencer notre oeuvre et devons entendre cette différence devant
ou après la préparation par laquelle au lieu qu’il était enseveli dans son
sépulcre, il est ressuscité et mis au chemin de végétation.»10

9A.T. de Limojon de St Disdier, Le Triomphe Hermétique, éd. Archè, Milan, 1991, Entretien
d’Eudoxe et de Pyrophile, pp. 57 et 58.
10N. Valois, Les Cinq Livres ou La clef du Secret des Secrets, éd. La Table d’Emeraude, Paris,
1992, p. 192, livre II.

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L’or de nos Philosophes chymistes est bien le Vulgaire, mais amendé par la
bonne nature.
Nous avons écrit plus haut qu’il y avait, dans l’or, un piège. C’est ici qu’il
se montre. Les métaux philosophiques sont, en effet, des métaux purs et non
plus vulgaires. Ici, l’avare ne trouvera pas son compte. Qu’a-t-il pu savoir des
métaux purs et de l’or des Philosophes, celui qui poursuit les richesses de ce
monde? Douce et sainte chymie n’enchante les rusés!
C’est l’avarice qui gela ici-bas toutes les richesses de l’or; l’or vulgaire,
c’est l’or de ce Dité placé par Dante au fond de l’enfer, et pris dans une mer
de glace11. Sans être comme Dante et Virgile animé du désir de retourner au
«clair monde»12 qu’on ne s’avise donc point d’entreprendre cette quête
chymique. La concupiscence et les richesses de Dité furent la perte de l’or vif:
ce n’est plus qu’un cadavre que recherchent sottement les avares.
Qui donc a reconnu de nos jours, en Virgile, le chantre de l’Art chymique?
L’Enéide est un chant sublime à la gloire de l’âge d’or de Rome. Notre poète
y a fait allusion à ce cadavre de l’or dans l’histoire du malheureux Polydore.
Le roi Priam, pressentant la ruine prochaine de Troie, voulut mettre en
sûreté son jeune fils Polydore, le bien nommé. L’ayant chargé d’un «lourd
poids d’or», il le confia au roi de Thrace en lui demandant de le «nourrir»:
«Hunc Polydorum auri quondam cum pondere magno
infelix Priamus furtim mandarat alendum
Threicio regi,...»13.
«Ce Polydore accompagné d’un lourd poids d’or avait été
secrètement confié aux soins du roi Thrace par l’infortuné Priam...»
Mais lorsqu’il apprit la ruine de Troie, ce roi scélérat fit décapiter Polydore
et s’empara de son or par violence14:
«Polydorum obtruncat, et auro
vi potitur. Quid non mortalia pectora cogis
auri sacra fames?»15.
«Il décapite Polydore et s’empara de ses richesses par force. A quoi
ne contrains-tu pas le cœur des hommes, exécrable appétit de l’or!»
A quoi ne contrains-tu pas le cœur des mortels, maudite avidité de l’or?
Mais les Adeptes ont justement prévu cela. C’est pourquoi, ils ont tressé cette
fameuse couronne d’épines autour de leur secret cuisant en sel de Paradis.
Depuis un tel crime, les arbres croissant sur cette terre, nous dit Virgile,
n’avaient plus pour sève qu’un sang noir et putréfié. Lorsqu’on en cassait une
branche, ce sang s’écoulait sur le sol le souillant de sa pourriture:

11 Dante, La Divine Comédie, Enfer XXXIV, 27.
12 Idem, 134.
13 Virgile, Enéide III, 49 à 51.
14 Comme le traître Judas qui se crotta des trente deniers de malheur.
15 Virgile, Enéide III, 55 à 57.

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«Nam quae prima solo ruptis radicibus arbos
Vellitur, huic atro liquontur sanguine guttae
Et terram tabo maculant.»16.
«La première branche que j’arrache en brisant ses racines, laissent
égoutter un sang noir et corrompu qui souille la terre.»
«Heu fuge crudelis terras, fuge litus avarum:
Nam Polydorus ego...»17.
«Ce que tu pris pour des arbres n’est que du fer, fuis les terres de ce
cruel, fuis le rivage des avares...»,
gémit du fond de sa tombe, l’âme de Polydore...
«... Hic confixum ferrea texit
Telorum seges et iaculis increvit acutis.»18.
«... Je suis ici fixé, le fer m’y a recouvert d’une moisson de traits et qui
ont crû en javelots aigus.»
Notons que le fer est considéré par les alchymistes comme maudit: c’est
le gel des métaux. On notera précisément l’opposition entre l’âge d’or et
l’âge de fer.19
Ayant donc appris le crime dont Polydore fut la victime, Enée et ses
compagnons,
«Omnibus idem animus, scelerata excedere terra,
Linqui pollutum hospitium et dare classibus Austros»20,
«Décidèrent d’un commun accord de quitter cette terre criminelle où
l’hospitalité fut profanée, et de confier les vents aux voiles».
Faisons de même..., non cependant, sans avoir été attentifs à l’âme de
l’or criant du fond de son sépulcre: «Aide-moi et je t’aiderai».
Mais, dira-t-on, les paroles de ces Philosophes sont obscures, et leur
pratique, indéchiffrable. Si l’or doit être lavé et dissous pour libérer la vertu qui
est en lui et renaître vivant, où trouverons-nous ce dissolvant qui lui est
comme sa propre nature en laquelle il fond doucement comme la glace
dans l’eau, pour, ensuite, se coaguler à nouveau dans la pureté, en cette
Pierre des sages dont on dit tant de merveilles?
Combien de chimistes sont morts à la tâche, dans la recherche de cette
prima materia dont tant de livres sont faits!
On répond que cette oeuvre est inacessible à l’homme seul. C’est
pourquoi l’oratoire est aussi nécessaire que le laboratoire. Si l’alchymie est
une philosophie matérialiste, elle est loin d’être athée. Que le disciple fasse

16 Idem, III, 27 à 29.
17 Idem, III, 44 à 45.
18 Idem, III, 45 à 46.
19 Voir Virgile, Bucoliques IV, 8 et 9.
20 Virgile, Enéide III, 60 et 61.

5
sienne cette sentence du Talmud 21:
«Tout homme qui a en lui la crainte des cieux entend les paroles
d’Elohim... et le monde entier n’a été créé que pour lui tenir
compagnie».
Cette sentence-là, aussi, est une énigme.
Tous ces mystères sont en la puissance du Très-Haut. Il accorde ses
bienfaits à qui il veut. L’humilité des sages est d’avoir parlé en laissant à ce
Très-Haut Père-des-Lumières, le soin de donner l’intelligence. L’alchymie ne
s’enseigne pas, elle se communique.
«Je vous jure par mon Dieu», dit Pythagoras en la Tourbe, «que par
longtemps ai investigué es livres, afin de parvenir à cette science et ai
prié Dieu qu’il m’enseignast que c’étoit; et quand Dieu m’eust ouy, me
montra une eau nette que je connus que c’était pur vinaigre. Et après,
tant plus je lisais les livres, tant plus je les entendais.22»

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21 Aggadoth du Talmud de Babylone, éd. Verdier, Lagrasse, 1982, pp. 55 et 56, Berakhot 6b.
22La Tourbe des Philosophes. Il y a plusieurs versions différentes de la Tourbe des Philosophes.
Le recueil latin, Artis Auriferae quam chemiam vocant, éd. C. Waldkirch, Bâle, 1593, en
contient deux différentes. Notre citation est tirée d’un troisième traité du même nom, publié
à Paris par Jean d’Houry en 1622, dans un précieux petit recueil intitulé Divers traités de la
Philosophie Naturelle. L’éditeur nous avertit que cette version était celle que le Comte de la
Marche Trévisane vante tant, et cite si souvent, l’appelant le Code de toute Vérité.

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