You are on page 1of 3

Le Statut juridique de l'enfant dans la legislation allemande 327

Allemands du francais au XVIIIe siecle pour designer « toutes les person-
nes qui vivent dans une mesme maison sous un mesme chef » [Diction-
nairede l'Academiefranfaise, 1694].
Je presenterai d'abord la nouvelle loi concernant l'aiäe sociale aux en-
fants et a la jeunesse [Kinder- und Jugendhifegesetz]3 qui s'est substituee ä
une loi de bienfaisance de la jeunesse (Jugendwohlfahrtsge-setz) datant de
1922 et qui n'etait plus du tout conforme avec le developpement et le
changement de la societe (ouest-)allemande et de ses familles. Dejä
l'orientation de cette ancienne loi peut etre caracterisee par une pensee
dans les categories d'un droit disciplinaire [Wiesner, 1990, 2]4. Le röle de
l'Etat se limitait ä des controles et des interventions correctrices sans que
l'enfant ou l'adolescent, sä famille et leur environnement social n'aient
Le Statut juridique de l'enfant vraiment ete concernes et respectes.
dans la legislation allemande
« Puissance » - un marais semantique
Cette nouvelle loi est adoptee depuis le 1er janvier 1991 et implique
des changements peu discutes dans l'opinion allemande qui vont pour-
tant loin dans leurs intentions. Nous trouvons par exemple que le terme
oscillant de la puissance parentale (elterliche Gewalt), qui nous rappeile la
Ulrich Kobbe* puissance paternelle en France, n'y parait plus. Rendons-nous compte
que le terme « Gewalt » a son origine dans le mot « walten »/« ver-wal-
ten » ce qui veut dire « mini-strer »/« ad-ministrer » en francais et prend
le sens de « regner »/« gouverner » au lieu d'exercer un puissant pouvoir.
Vu le fait que la puissance parentale a ete remplacee en France par l'auto-
En 1991 s'est constitue un groupe franco-allemand de travail clinique rite parentale, nous trouvons en Allemagne maintenant le terme de
pour aborder le sujet d'une comparaison des textes juridiques et des pra- « Personensorgerecht » ce qui se laisse approximativement traduire par
tiques concernant le Placement Familial (Familienpflege) en France et en droit de soins pour une (certaine) personne. Ce remplacement implique que
Allemagne. Notre groupe s'est pourtant vite trouve handicape par le fait l'ancien droit de garantie (du pouvoir) des parents a ete relaye par un
qu'un catalogue terminologique ne contenait pas des significations iden- droit qui inclut ainsi le droit de l'enfant (l'adolescent) ä des soins ; ainsi le
tiques/comparables et qu'ainsi il ne suffit pas de tenter une traduction droit des parents de les donner/exercer tend ä etre un droit de garantie
litterale de certaines expressions, lois ou decrets. Car « pour un traduc- pour les enfants. C'est-ä-dire que nous trouvons un changement de pers-
teur avec une conscience autocritique c'est lui-meme la base de depart de pective non percu par le public qui se trouve(ra) confronte ä une devalo-
son travail et l'auteur le point de mire (et pas l'inverse) »'. II nous a risation du role parental et ä une idee idealiste prenant le caractere d'une
semble plutöt qu'il faudrait essayer de donner d'abord une esquisse de la Obligation.
structure et de la legislation des aides sociales en RFA pour pouvoir situer II s'agit lä, non seulement d'une autre perspective, mais d'un chan-
les donnees dans un contexte adequat. Ceci implique sans aucun doute gement discursif de paradigme devenant un peu plus clair dans l'analyse
une certaine idee de la famille (die Familie) qui n'est pas du tout identique de la nouvelle loi concernant la curatelle en Allemagne : dans l'ancienne
en Allemagne et en France2, meme si le terme a ete adopte par les loi il n'y avait qu'une tuteile (Vormundschaft) ou le tuteur etait le porte-pa-
role (Vormund) aussi de l'adulte infantilise de cette facon, comme au
* Psychotherapeute en psychiatrie judiciaire (Allemagne).
1. Dedecius Karl, Vom Übersetzen. Theorie und Praxis, Suhrkamp, Frankfurt a.M., 1986, p. 149. 3. Bundesminister für Frauen und Jugend BMFJ. Das neue Kinder- und jugendhilfegesetz, Bonn
2. Müller Bernd-Dietrich, Familie, en : Leenhardt, J. ; R. Picht (Ed.) Esprit/Geist. Wü 1.01.1991. (La nouvelle loi d'nüle ä l'enfunce et ä la jeunesse}.
Schlüsselliegriffefür Deutsche und Franzosen, Piper, München/Zürich, 1990, pp. 311-315. 4. Wiesner (Red.), Das neue Kinder- und Jugendhilfegesclz |Commentaire du ministere pour la
Jeunesse, la famille, les femmes et la sante]. BMJITG, Bonn, 1.07.90.
Le Placement Familial, im Heu commun ? Le Statut juridique de l'enfant dans la legislation allemande 329
32«

stade d'avant 7 ans oü l'infans n'a pas la parole. Cette pratique et cette n'est que si cette aide n'est pas süffisante que le prochain groupe social
definition impliquaient d'une certaine maniere une Image de l'enfant pourra intervenir [Ahlheim et al. 1974,198-199]8.
comme grande personne qui n'a simplement pas encore evolue et qui Cette mention des organismes libres de bienfaisance montre un trait
rappelle les concepts du Moyen Äge. La transformation, ä partir du 1er structural important de l'assistance ä la jeunesse en RFA ; nous trouvons :
janvier 1992, de cette loi de tuteile pour adultes en une loi d'assistance a) des organismes qui sont diriges, et pour une certaine part finances, par
(Beistandschaft) suppose qu'il existe — comme en France — une tutelle les Eglises catholiques (Deutscher Caritasverband), protestantes (Diako-
pour enfants et une curatelle pour adultes, et que la vision de l'enfant et nisches Werk) et juives (Zentralwohlfahrtsstelle der Juden in Deut-
de l'adulte ait change en RFA au cours des dernieres decennies — une schland) ; b) d'autres grandes organisations « la'iques » comme Arbeiter-
affirmation qui reste ä prouver... wohlfahrt AYVO (bienfaisance des travailleurs), Deutscher Paritätischer
Quant au pouvoir des parents, leur autonomie n'est plus du tout ga- Wohlfahrtsverband DPWV (association paritaire de bienfaisance) et
rantie de la meme fac,on qu'en France. Le ministere constate que l'option Deutsches Rotes Kreuz DRK (Croix-rouge en Allemagne). La Charge cen-
de contrats entre les parents d'origine et les parents d'accueil n'a pas ete trale de bienfaisance des juifs et la Croix-rouge ne jouent aucun röle dans
acceptee par les parents d'origine ; U definit alors, conformement aux re- le Systeme d'admission provisoire (Freiwillige Erziehunghilfe FEH) et d'as-
flexions du 54e colloque national des juristes allemands (54. Deutscher sistance educative (Fürsorgeerziehung FE) en Allemagne [Ahlheim et al.
Juristentag) une autorisation supposee (vermutete Bevollmächtigung) des 1974, 194]9. Ces organismes classiques sont accompagnes par des asso-
parents d'accueil pour tout ce qui concerne l'accueil, les soins et l'« abri » ciations, initiatives d'entraide, comites de soutien prives, locaux et divers,
(Obhut) de l'enfant [Wiesner 1990, 9]5, c'est-ä-dire que les parents n'ont et forment dans l'ensemble la « colonne vertebrale » des aides sociales
plus toute l'autorite parentale dans ces cas. pour enfants.
Ce principe de subsidiarite inclut que tous travaux, engagements et
aides qui peuvent etre realises par ces organisations restent de leur res-
Un principe de subsidiarite ponsabilite et que l'Etat y intervient — ä part le financement obligatoire
— seulement par des Services publiques s'il n'y a aucun organisme non-
Un but de la nouvelle loi eclaire les conceptions de l'aide sociale en etatique qui veut s'y engager. C'est-ä-dire que le principe de subsidiarite
Allemagne : dejä la loi precedente interdisait la concurrence entre les ser- peut etre compris comme mise en demeure de l'Etat de secourir les petits
vices publiques et les associations « libres » de bienfaisance (« freie » Wohl- groupes sociaux, en particulier la famille, mais egalement de soutenir des
fahrtsverbände) qui recoivent — de nouveau — par la nouvelle loi, une initiatives de petits groupes d'entraide et d'organismes de bienfaisance
garantie de financement par le secteur public, ainsi qu'une Obligation comme representants legitimes de la protection sociale en RFA
d'utiliser cet argent d'une fac.on economique et conforme ä leur mission [Neumann/Schaper 1983, 77]10. Cette construction garantit une partici-
[Wiesner 1990, 13-14]5. II s'agit d'un principe de subsidiarite (Subsidiari- pation des citoyens dans les soins et affaires sociales et leur donne aussi
tätsprinzip) qui remonte au dogme social reformule par Pie XI en 1931, et une influence sur l'aide sociale pour enfants par l'intermediaire des orga-
qui signifie que l'entite sociale doit « esse subsidario » = etre une aide ä nisations de bienfaisance dejä mentionnees. L'aide sociale pour enfants
ses membres, eile doit leur faciliter — peut-etre meme rendre possible — est de cette fagon en Allemagne une administration beaucoup plus
la realisation de ce que le Createur a mis dedans comme dispositions grande qu'en France et eile s'occupe aussi des devoirs qui sont en France
[Neumann/Schaper 1983, 38]7. La societe elle-meme est comprehensible la mission du ministere de la Jeunesse et des sports, etc.
comme structure construction en gradins de differents groupes sociaux.
L'etage basal et principal est la plus petite communaute « naturelle », la
Une Ideologie de la participation des citoyens
famille, qui a des devoirs egalement « naturels », notamment l'education
des enfants, qui sont leurs privileges. C'est seulement quand la famille La structure de l'aide sociale prevoit la participation des represen-
n'est pas ä la hauteur de cette täche que cette doctrine sociale prevoit tants de 1'administration ainsi que de ceux des organismes de bienfai-
l'intervention de secours (« subsidiaire ») par le groupe suivant. Et ce
8. Ahlheim, R.; W. Hülsemann ; H. Kapczynski; M. Kappeier ; M. Liebel; C. Marzahn ; F.
5. Wiesner (Red), op. cit. Werkentin, Gefesselte Jugend. Fürsorgeerziehung im Kapitalismus, Suhrkamp, Frankfurt a.M.,
6. Ibid. 1974.
7. Neumann, L.F.; K. Schaper, Die Sozialordnung der Bundesrepublik Deutschland, Coll. 9. R. Ahlheim et al., op. cit.
Schriftenreihe der Bundeszentrale für politische Bildung 176, Bonn, 1983. 10. L.F. Neumann, K. Schaper, op. cit.
Le Statut juriditfue de l'enfant dans la legislation allemande 337
330 Le Placement Familial, im Heu comnntn ?

sance classiques qui se trouvent tous dans l'obligation, la responsabilite et l'Etat et de la societe et les legitimerait plus qu'il serait conforme ä la
la possibilite de realiser l'assistance ä la jeunesse. Ce principe donne aussi vertu d'obligation religieuse des Eglises populaires.
acces aux initiatives dites « alternatives » qui s'occupent par exemple Les cultes prennent petit ä petit une grande influence sur le contenu
d'adolescents s'etant enfui de chez eux et qui s'engagent, entre autres, « chretien » du travail, imposent certaines conditions aux enfants, aux pa-
dans le secteur de petits groupes d'accueil pedagogiques. J'ai supervise le rents d'origine, ainsi qu'ä d'administration publique et n'embauchent que
travail d'une de ces organisations « alternatives » pendant onze ans et je des assistants sociaux ou educateurs specialises qui sont « membres » de
peux temoigner de leurs conflits avec l'administration de l'aide sociale leur Eglise. Comme on peut formellement quitter l'Eglise en RFA en se
pour enfants ainsi que de leur travail individuel Oriente sur la reintegra- declarant devant un bureau du tribunal d'instance et se liberant de cette
tion des adolescents dans la societe. L'engagement des citoyens surgit faqon aussi des impöts d'Eglise, les nouveaux non-membres perdent im-
d'une maniere exemplaire par une petite annonce dans le quotidien de la mediatement leurs postes dans ces entreprises dites « tendancieuses »
petite ville oü j'habite : « L'aide sociale pour enfants cherche un (Tendenzbetrieb). II se trouve une Separation de l'Etat et de l'Eglise sui-
couple/une famille d'accueil pour un gargon de neuf ans qui a besoin vant la constitution qui implique neanmoins la cooperation des cultes
d'un placement specialise ». dans les partis et dans le secteur social et medical.
La relation entre Etat et citoyens se laisse egalement demontrer par
des paragraphes dans la loi concernant l'aide sociale ä la jeunesse oü les Un principe fedcral
parents ont droit ä (Anspruch auf) differentes aides, par exemple soutien
(Unterstützung), conseil (Beratung) et certaines prestations (Leistungen) La RFA etant un etat federal, nous trouvons ces structures föderales
qui revetent meme le caractere d'une offre de prestations (Leistungsan- aussi dans le secteur de l'assistance sociale et de l'assistance a la jeunesse,
gebot). Ceci est comprehensible par les implications du principe de sub- structures de nouveau soulignees dans la nouvelle loi concernant l'aide
sidiarite : le droit ä une aide active resulte du fait que les devoirs sociale aux enfants et ä la jeunesse. Les devoirs des aides sociales pour en-
« naturels » des petits groupes sociaux doivent etre respectes et proteges fants dans les communes et les Länder (comme equivalent des departe-
par les groupes plus grands. Et la Subvention d'un organisme de bienfai- ments en France) ne sont pas strictement separes : leur responsabilite
sance n'aura pas lieu pour donner secours au beneficiaire de l'assistance s'oriente maintenant vers la complexite de l'aide necessaire, alors que
sociale, mais pour assister cet organisme altruiste dans son besoin toutes les aides educatives (comme soutien et conseil des familles, admis
d'amour de son prochain [Ahlheim et al. 1974,198]11. provisoires (Freiwillige Erziehungshilfe FEH) et assistances educatives
Ä cöte de ces chances et possibilites existe le revers de la medaille (Fürsorgeerziehung FE) vont etre concentrees au niveau communal
sous la forme des grands organismes religieux de bienfaisance mention- [Wiesner 1990,11-13]14.
nes. Dejä la vie politique en Allemagne est fortement influencee par deux La structure federale apporte egalement des des-avantages en ce qui
partis soi-disant « chretiens », l'Union chretienne-democrate (Christlich- concerne la politique sociale des Länder ; il existe par exemple une
Demokratische Union - CDU) et l'Union chretienne-sociale (Christlich- coalition de ces länder (accrue par l'Union democratique-chretienne ou,
Soziale Union - CSU) en Baviere, qui ont ete des partis gouvernementaux en Baviere, par l'Union chretienne-sociale) avec les organismes de
pendant beaucoup d'annees et qui le sont de nouveau depuis 1982. Cette bienfaisance portes par les Eglises. Donc le projet de lancer un
« Ideologie chretienne » n'est neanmoins pas une simple formule sans Programme de meres de jour (Tagesmütter) connaissait en 1976 des
substance fonctionnelle : eile est un important facteur integratif qui se discussions vives et des resistances considerables dans ces regions
montre par exemple dans differentes tendances « confessionalisantes » « conservatrices », parce que l'image dominante du röle de la femme, de
[Fürstenberg 1978, 124]12 dans la societe allemande. Ceci peut etre inter- ses devoirs comme mere restant ä la maison, de la famille, et en con-
prete selon Fürstenberg [1978, 118]13 comme premier pas nivelant sur le sequence toute la doctrine du principe de subsidiarite, paraissait etre mise
chemin d'une repartition proportionnelle des confessions, d'une religion en cause. Ces mesures de meres de jour sont pourtant maintenant
seculaire moderne. Le developpement transposerait les cultes ä l'usage de contenu integral de la nouvelle loi ainsi que toutes les aides temporaires,
preventives et complementaires soulignees dans cette nouvelle politique
11. Ahlheim et al., op. dt. sociale.
12. Fürstenbert, Friedrich, Die Sozialstruktur der Bundesrepublik Deutschland. Ein soziologisdier
Überblick, Coll. Studienbücher zur Sozialwissenschaft, 24 Westdeutscher Verlag, Opladen,
1978.
13. Ahlheim et al., op. dt. 14. Wiesner (Red), op. dl.